CHAPITRE VU
Lettres d'Hutchinson. — Pétition de rassemblée. — Duel entre Temple et Whately. — Déclaration de Franklin. — Procédure du conseil privé sur la pétition. — Insultes de Wedderburn. — La pétition est rejetée. — Franklin perd sa place de maître général des postes.
Dans la correspondance de Franklin, nous avons déjà vu des allusions aux lettres du gouverneur Hutchinson. L'éclat qui suivit la publication de ces lettres, et le rôle que Franklin joua dans cette affaire, demande que nous nous arrêtions sur cet incident qui tient une grande place dans la vie politique de Franklin.
En décembre 1772, Franklin se procura et envoya à Thomas Gushing, président du comité de correspondance au Massachusetts, les originaux de lettres écrites par le gouverneur Hutchinson , le lieutenant gouverneur Olivier^ et quelques autres officiers de la couronne. Ces lettres étaient adressées à M. William Whately, membre du Parlement, qui avait été secré-
taire de Grenville et qui venait de mourir en juin 1772* Elles n'étaient point officielles, mais évidemment elles étaient faites pour éclairer les ministres et les mettre au courant de ce qui se passait dans la colonie. Écrites par des fonctionnaires avec l'aveuglement de gens en place qui veulent faire du zèle, ces lettres déclaraient que l'agitation des colonies n'avait rien de sérieux ; c'était Toeuvre d'une poignée d'intrigants qu'on réduirait au silence, en envoyant quelques soldats et en persistant dans les mesures rigoureuses qu'on avait déjà adoptées. Nous connaissons cette politique de traineurs de sabre ; c'est ainsi qu'on égare et qu'on perd les meilleurs gouvernements.
Le ministère anglais n'avait que trop de penchant à voir par les yeux d'Hutchinson. 11 n'est pas douteux que ces lettres, ainsi que les conseils violents de l'ancien gouverneur Bernard qui était à Londres, dirigeaient la politique anglaise. L'envoi des troupes, l'établissement d'un revenu colonial fixe qui permettrait de payer le gouverneur et les juges sans qu'ils eussent rien à craindre ni à espérer des Assemblées coloniales, ces mesures, qui amenèrent la séparation, avaient toutes été dictées par Bernard et Hutchinson^
Franklin voulut mettre ses amis en garde contre la conduite astucieuse de ces hommes qui, au Massachusetts, parlaient en Américains, tandis qu'ils écrivaient à Londres pour prêcher la rigueur et la violence. Voilà pourquoi il envoya ces lettres à Thomas Cushing, eu le priant de les communiquer seulement aux membres du comité et à deux ou trois amis. On n'en devait pas prendre copie et on devait taire le nom de la personne qui les avait reçues à Boston
Franklin croyait-il sérieusement que ce secret serait gardé? C'eût été beaucoup d'innocence chez un homme dont la naïveté n'est pas le défaut principal. Et on ne voit pas qu'en ce qui le concerne, Franklin ait jamais demandé le secret. Ce qu'il voulait, c'était dérouter quelque temps les recherches et empêcher qu'on ne connût la façon dont les lettres étaient tombées entre ses mains. Suivant toute apparence, elles avaient été trouvées dans la succession de M. Whately ; mais qui les avait communiquées à Franklin? on l'ignore même aujourd'hui*.
Franklin avait-il le droit d'agir de la sorte? C'est demander si un ambassadeur a le droit d'user des dépêches de l'ennemi. Ce qui est interdit, c'est d'user de moyens frauduleux pour se procurer une correspondance étrangère ; mais quand une bonne fortune vous met entre les mains des pièces qui vous concernent et qui touchent de très-près les intérêts du pays que vous représentez^ il semble que c'est non-seulement un droit, mais un devoir de ne pas la laisser échapper. C'est ainsi qu'en jugea Franklin; je crois qu'il ,eut raison.
A Boston, les lettres furent bientôt vues par un assez grand nombre de personnes, et on finit par les lire h l'Assemblée, dont les séances n'étaient pas publiques. Mais il ne suffisait pas de les lire, il en fallait une copie pour que l'Assemblée pût agir. On produisit bientôt des copies venues, disait-on, d'Angleterre par le dernier paquebot. Le 15 juin 1773, sur le vu de ces copies, l'Assemblée vota à la majorité de 101 voix