‹ CorrespondanceChapitre 72 sur 95 · A MADAME HELVÉTIUS · texte numérisé non relu

A MADAME HELVÉTIUS

Passy, 1781.

Chagriné de votre résolution barbare, prononcée si positivement hier au soir, de rester seule pendant la vie, en rhonneur de votre cher mari, je me retirai chez moi, et tombé sur mon lit, je me croyais mort et me trouvais dans les Champs élysôes.

On m'a demandé si j'avais envie de voir quelques personnages particuliers. — Menez-moi chez les philosophes.

— Il y en a deux qui demeurent ici-près dans ce jardin. Ils sont de très-bons voisins et très-amis l'un de l'autre.

— Qui sont-ils? — Socrate et Helvétius,— Je les estime prodigieusement tous deux. Mais faites-moi voir premièrement Helvétius, parce que j'entends un peu le français,

1. Cette lettre, dont la copie que nous avons est de la main de Champfort, a été écrite en français par Franklin : c'est pourquoi nous nous sommes fait un devoir de ne pas toucher au style. {Note de Castéra,)

et pas un mot de grec. — Il m'a reçu avec beaucoup de courtoisie; m'ayant connu, disait-il, de réputation, il y a quelque temps ; et m'a demandé mille choses sur la guerre et sur rétat présent de la religion, de la liberté, et du gouvernement en France.

— Vous ne me demandez donc rien de votre chère amie, Mme Helvétius? et cependant elle vous aime encore excessivement, ei il n'y a qu'une heure que J'étais chez elle.— Ah! dit-il, vous me faites souvenir de mon ancienne félî* cité; mais il faut l'oublier, pour être heureux ici. Pendant plusieurs des premières années je n'ai pensé qu'à elle. Enfin je suis consolé. J'ai pris une autre femme, la plus semblable à elle que j'aie pu trouver. Elle n'est pas, il est vrai, tout à fait si belle ; mais elle a autant de bon sens et d'esprit, et elle m'aime infiniment. Son étude continuelle est de me plaire; et elle est sortie actuellement pour chercher le meilleur nectar, la meilleure ambroisie, et me régaler ce soir. Restez chez moi, et vous la verrez. — J'aperçois, disais-je, que votre ancienne amie est plus fidèle que vous; car plusieurs bons partis lui ont été offerts, et elle les a refusés tous. Je vous confesse que je l'ai aimée, moi, à la folie; mais elle a été dure à mon égard, et m*a rejeté absolument pour l'amour de vous. — Je plains, dit-il, votre malheur, car c'est une bonne et belle femme, et bien aimable. Maijs l'abbé Lar.... et Tabbé M^... ne sontils pas encore quelquefois chez ellel — Oui, assurément, car elle n'a pas perdu un seul de vos amis. — Si vous aviez engagé l'abbé M..., avec du café à la crème, à parler pour vous, peut-être auriez-vous réussi. Car c'est un rai<^ sonneur subtil comme Jean Scott ou saint Thomas. Il met ses arguments en si bon ordre, qu'ils deviennent presque irrésistibles ; ou, si Tabbé Lar. . . . avait été gagné par quelque belle édition d'un vieux classique, pour parler contre vous,

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