L'abbé La Roche, et l'abbé Morellet
DE BENJAMIN FRÂIïELIN« 23i
cela aurait été mieux; car j'ai toujours observé que, quand il conseille quelque choseï elle a un penchant très-fort è faire le contraire.
 ces mots, entre la nouvelle Mme Helvétius avec le nectar.  Pinstant je la reconnus pour être Mme Franklin, mon ancienne amie américaine. Je la réclamai; mais elle me dit froidement : c J^ai été votre bonne femme quaranteneuf années et quatre mois, presqu'un demi-siècle : soye? content de cela. J'ai formé ici une nouvelle liaison qui durera Téternité. »
Mécontent de ce refus de monEurydicei je pris sur lechamp la résolution de quitter ces ombres ingrates, et de revenir en ce bon monde revoir le soleil et vous. Me voici ; vengeons-nous, B. F.
D'où venait le charme de Mme Helvétius ^ qui 119 paraît pas avoir été une femme d'un grand esprit, Franklin, qui étudie et analyse toutes choses, nous le dit dans une autre lettre à sa bien-aimée suzeraine*
Puisque je parle de yo9 amis , laissez-moi tous dire que, suivant mon habitude, j'ai essayé de faire une hypothèse afin d'expliquer pourquoi vous en avez tant et d'es« pèce si différente. Je vois que des hommes d'État, des philosophesy des historiens, des poètes, des savants de toute sorte sont attirés vers vous, et semblent aussi prêts i, 9'attacher ^ vous qu'une paille à un beau morceau d'ambre. Ce n'est pas que vous aJffîchiez des prétentions à aucune da leurs sciences, et quand vous le feriez, la ressemblance des études ne fait pas toujours que les gens s^antr'aiment. Ce n'est pas que vous preniez quelque peine pour les engager, une simplicité sans art est la partie frappante de votre caractère* Je n'essayerai pas d'expliquer la chose par l'histoire de cet ancien à qui l'on demandait pourquoi les philosophes recherchaient la connaissance des rois,
tandis C[ue les rois ne recherchaient point celle des philosophes, et qui répondit que les philosophes savaient ce qui leur manquait, et non pas toujours les rois. Cependant, la comparaison est bonne en ceci, que nous trouvons dans votre douce société cette charmante bienveillance, cette aimable attention à obliger, cette disposition à plaire et à se plaire que nous ne trouvons pas toujours dans notre société les uns les autres. Ce charme sort de vous, il a son influence sur nous tous, et, dans votre compagnie, nous ne nous plaisons pas seulement avec vous, nous nous plaisons mieux les uns les autres, nous nous plaisons à nousmêmes. B. F.
Ce n'était pas seulement Mme Helvétius que Franklin recherchait à Âuteuil. L'abbé Morellet et Tabbé La Roche étaient pour lui des amis, avec qui le diplomate pouvait oublier Tennui des affaires, et au besoin rire et chanter à table, en vidant une bouteille. La lettre suivante, écrite en français, nous montrera le philosophe américain en gaieté, comme Socrate son modèle.
A MONSIEUR l'abbé MORELLET.
Passy, le....
Vous m'avez souvent égayé, mon très-cher ami, par vos excellentes chansons à boire; en échange, je désire vous édifier par quelques réflexions chrétiennes, morales et philosophiques, sur le môme sujet.
In vino veritaSy dit le sage. La vérité est dans le vin. Avant Noé donc, les hommes, n'ayant que de Peau à boire, ne pouvaient pas trouver la vérité. Ainsi ils s'égarèrent, ils devinrent abominablement méchants, et ils furent justement exterminés par Veau qu'ils aimaient à boire.
Ce bonhomme Noé ayant vu que par cette mauvaise
boisson tous ses contemporaius avaient péri, la prit en aversion, et Dieu, pour le désaltérer, créa la vigne et lui révéla l'art d'en faire du vin. Par l'aide de cette liqueur, il découvrit maintes et maintes vérités, et depuis son temps le mot devmer a été en usage, signifiant originairement découvrir par le moyen du vin. Ainsi, le patriarche Joseph prétendait devmer au moyen d'une coupe ou verre de vin ', liqueur qui a reçu ce nom pour marquer qu'elle n'était pas une invention humaine, mais divme (autre preuve de l'antiquité de la langue française contre M. Gébelin). Aussi, depuis ce temps, toutes les choses excellentes, môme les déités, ont été appelées dit;mes ou dit;mités.
On parle de la conversion de l'eau en vin, à la noce de Gana, comme d'un miracle. Mais cette conversion est faite tous les jours par la bonté de Dieu, sous nos yeux. Voilà l'eau qui tombe des cieux sur nos vignobles, et alors elle entre dans les racines des vignes pour être changée en vin ; preuve constante que Dieu nous aime et qu'il aime à nous voir heureux. Le miracle particulier a été fait seulement pour hâter l'opération, dans une circonstance de besoin soudain qui le demandait.
Il est vrai que Dieu a aussi instruit les hommes à réduire le vin en eau. Mais quelle espèce d'eau? C'est Veaude-vie. Et cela, afin que par-là ils puissent au besoin faire le miracle de Gana, et convertir l'eau ordinaire en cette espèce excellente de vin qu'on appelle punch l
Mon frère chrétien, soyez bienveillant et bienfaisant comme lui, et ne gâtez pas son bon ouvrage. Il a fait le vin pour nous réjouir. Quand vous voyez votre voisin à table verser du vin dans son verre, ne vous hâtez pas à y verser de l'eau. Pourquoi voulez-vous noyer la vérité? Il
1. L'orateur romain qui est bien connu par ses mauvaises poésies d'être un l)U'oeur d^eau^ confesse franchement dans son livre De divi^alione qu'il ne savait pas deviNcr. Quid futurum sit non diviNo. {Note de Franklin.)
23U GOBHKSPONDAKGB
ast vraisemblable que votre voisin sait mieux que vous 09 qui lui convient. Peut-être il n'aime pas l'eau; peut-être il ne veut mettre que quelques gouttes par complaisance pour la mode ; peut-être il ne veut pas qu'un autre observe combien peu il en met dans son verre. Donc» n'offrez l'eau qu'aux enfants; c'est une fausse politesse et bien incommode. Je vous dis ceci comme homme du monde, et je finirai comme j'ai commencé, en bon ebrêtien^ en vous faisant une observation religieuse bien importante et tirée del'ÉcrUurô sûnte; savoir que l'apêtre Paul conseillait bien sérieusement h Timothée de mettre du vin dans son ^au pour la santé; mais que pas un des apôtres, ni aucun des saints pères, n'ont jamais conseillé de mettre de Veau dam k vin! B. F.
P. S. Pour vous confirmer encore plus dans votre piété et reconnaissance à la Providence divine, réfléchissez sur la situation qu'elle a donnée au coude. Vous voyez aussi que les animaux qui doivent boire l'eau qui coule sur la terre, s'ils ont les jambes longues, ont aussi un cou long» afin qu'ils puissent atteindre leur boisson sans la peine de se mettre à genoux. Mais l'homme, qui était destiné à boire du vin, doit être en état de porter le verre à sa bouche. Si le coude avait été placé plus près de la main, la partie d'avant aurait été trop courte pour approcher le verre de la bouche; et s'il avait été placé plus près de l'épaule, la partie serait si longue qu^l porterait le verre au delà de la tête. Ainsi, nous aurions été tantalisée. Mais, par la présente situation du coude nous sommes en état de boire à notre aise, le verre venant justement à la bouche '. — Adorons donc, le verre à la main, cette sagesse bienveillante I Adorons et buvons I
1. Cette lettre que nous a conseiTée Morellet dans ses Xémoires est accompagnée de cinq dessins faits par le petit-fils de Franklin et qui représentent un cerf et une cigogne allongeant le cou
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Dans un siècle où Ton ^imâit l'esprit, le beau monde se disputait le Socrate américain; nous avons le récit d'une fête champêtre que lui donna Tamie de Jean- Jacques, Mme d'Houdetot^; ce petit intermède nous montrera comment on s'amusait chez nos pères; leurs plaisirs valaient bien les nôtres, si même ils n'étaient plus délicats.
C'est à Sanoy, dans la vallée de Montmorency, que le comte et la comtesse d'Houdetot reçurent Franklin, le 22 avril 1781. Ils allèrent au-devant de lui, à un quart de lieue du village. Quand la voiture arriva, ce fut la comtesse qui donna la main au docteur pour l'aider à descendre, et en même temps elle lui adressa les vers suivants de sa composition :
Ame du héros et du sage, liberté, premier bienfait des dieux!
Hélas! c'est de trop loin que nous t'ofifrons des vœux; Ce n'est qu'en soupirant que nous rendons hommage Au mortel qui forma des citoyens heureux.
On se mit à table; le service était splendide ; nos pères associaient volontiers le luxe et la nature. Au premier verre de vin, on chanta en chœur, avec accompagnement de musique, le refrain suivant :
De Benjamin célébrons la mémoire, Chantons le bien qu'il a fait aux mortels; En Amérique il aura des autels, Et dans Sanoy nous buvons à sa gloire.
pour boire, tandis qu'un homme, en trois positions différentes, prend le verre, le lève , et le boit. Parton a aussi donné ces dessins, t. II, p. 428.
1. J'emprunte ce récit à M. Jared Sparks, t. IX, p. 22 et suiv.
AU second verre la comtesse chanta :
Il rend ses droits à Thumaine nature, Pour Taffranchir, il voulut réclairer ; £t la vertu pour se faire adorer De Benjamin emprunta la figure.
Au troisième verre le vicomte d'Houdetot chaDia :
Guillaume Tell fut brave, mais sauvage ; J'estime plus notre cher Benjamin; De TAmérique en fixant le destin, A table il rit; et c'est là le vrai sage.
Au quatrième ce fut le tour de la vicomtesse :
Je dis aussi : viv^ Philadelphie !
L'indépendance a de quoi me tenter ; Dans ce pays je voudrais habiter, Quoiqull n'y ait ni bal ni comédie.
Au cinquième Mme de Peman :
Tous nos enfants apprendront de leurs mères A vous aimer, vous croire et vous bénir; Vous enseignez ce qui peut réunir Tous les humains dans les bras d'un seul père.
Au sixième le comte de Tressan :
Vive Sanoyl c'est ma Philadelphie!
Lorsque j'y vois son cher législateur, J'y rajeunis dans le sein du bonheur; J'y ris, j'y bois, et j'écoute Sophie '.