‹ CorrespondanceChapitre 84 sur 95 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Traité de paix avec PAngleterre. — Rôle de Franklin dans cette négociation. — Son journal. (1782-1783.)

Dès le commencement de l'année 1782, on sentit en Angleterre qu'il devenait nécessaire de reconnaître l'indépendance des États-Unis et de flaire la paix. La prise de Loid Gomwallis et de son armée à Yorktown, les énormes dépenses d'une guerre lointaine, la Hollande s'alliant aux ennemis de TAngleterre, toutes ces causes réunies avaient ramené Topînion; il y avait un cri universel pour demander la paix. Dans son discours au parlement le Hoi parla encore de ses sujets rebelles et trompés, mais c'était là un trait sans portée. Dès le mois de mars, Ijord Norlh abandonnait le mimstère, ses successeurs au pouvoir négociaient avec Franklin. Ge fut lui qui joua le principal rôle dans cette affaire longue et compliquée; c'est à lui que nous laisserons la parole. Nous avons du reste son journal qu'on ne lira pas sans intérêt.

A DAVID HARTLEY

Point de négociations sans le concours de la France»

Passy, 15 janvier 1782.

Cher monsieur,

J'ai reçu, il y a quelques jours, votre lettre du 2 janvier, dans laquelle vous me dites que M. Âlexander vous a informé que « ^Amérique était disposée à faire un traité séparé avec la Grande-Bretagne. » Je suis persuadé que votre vif désir de la paix vous a trompé ; et que vous avez mal compris M. Alexander. Il n'est pas possible, qu'il ait avancé une chose aussi entièrement dépourvue de fondement» Je me rappelle qu'en d'autres occasions (ainsi que vous le dites vous-même) vous avez mis en avant cette proposition, et qu'elle m'a toujours causé plus de dégoût que mon amitié pour vous ne me permettait de le témoigner. Mais puisque cette fois vous avez été jusqu'à communiquer ime telle proposition à lord North, comme venant de nous, il est nécessaire que je m'explique franchement avec vous, et que je vous dise sans détour que je n'ai jamais eu de pensée semblable. Je crois qu'il n'y a pas en Amérique un seul homme, hormis quelques Tories anglais, qui ne bondit à ridée d'abandonner un noble et généreux ami, pour le plaisir de fahre une trêve avec un injuste et cruel ennemi.

J'ai relu votre Bill de Conciliation, ainsi que les propositions manuscrites qui l'accompagnent ; je vois avec peine que l'on ne peut émettre le vœu le plus simple pour la paix, ni témoigner le moindre sentiment d'humanité, sans qu'il y ait des gens qui Tinterprètent aussitôt comme une disposition à accepter les conditions les plus humiliantes^ plutôt que de continuer la guerre* Autrement comment osez-vous nous proposer une trêve de dix ans, pendant laquelle nous nous engagerons à ne pas assister la France

tandis que vous continuerez à lui faire la guerre. Une trêve oti il ne sera rien dit qui puisse affaiblir les prétentions que vous avez de nous dominer : prétentions que vous pourrez par conséquent afficher de nouveau à Texpiration de la trêve ou à votre bon plaisir, dès que, par notre trahison envers notre premier ami, nous nous serons couverts d'infamie à ce point qu'aucune autre Nation ne veuille plus nous prêter de secours, quelle que soit la cruauté avec laquelle il vous convienne de nous traiter ! Croyezmoi, mon cher ami, TAmérique a trop de sens, et elle attache trop de prix à l'estime du monde, pour tout perdre par une telle perfidie. Le Congrès ne chargera jamais ses Commissaires d'obtenir la paix à des conditions aussi ignominieuses; et quoiqu'il y ait très-peu de cas oti je m'exposasse à lui désobéir, cependant, s'il était possible qu'on me donnât un ordre pareil, je refuserais certainement d'agir; je me démettrais sur-le-champ de mon mandat, et je m'exilerais pour jamais d'un pays aussi infâme.

D'ailleurs, nous ambitionnons aussi votre estime; je crois que nous en avons acquis un peu par notre façon de vous faire la guerre, je réponds que nous ne hasarderons pas de la perdre en consentant bassement à une paix déshonorante.

Lord North a fait preuve de sagesse, en vous demandant de lui montrer que cette proposition était faite par des personnes autorisées. Il a pensé avec raison qu'elle était trop invraisemblable pour qu'on pût la mettre sous les yeux du Conseil privé. Dites-lui, maintenant, que tout ceci n'est qu'une méprise; qu'une paix séparée n'a jamais été proposée et, selon toute apparence, ne sera jamais proposée par moi, et j'ajoute que personne ne la proposera au nom de l'Amérique. De plus, si cela vous fait plaisir, informez Sa Seigneurie que M. Adams, M. Laurens, M. Jay et moi, nous avons depuis longtemps un mandat spécial, qui nous autorise à traiter de la paix dès qu'il s'entamera une nô-

gociation à cet effet; mais qu'il doit toujours être entendu que cela sera d^un commua accord avec nos alliés, conformément aux traités solennels faits avec eux.

Vous avez, mon cher ami, un vif désir d'amener la paix; c'est un désir très-louable et très-vertueux. Permettezmoi donc de vous prier, si vous voulez réussir comme médiateur , d'éviter ces expressions fâcheuses qui ne peuvent que contrarier vos intentions.

Vous me dites qu'aucune stipulation pour notre indépendance ne doit être insérée dans le traité, parce que « vous croyez fermement que la jalousie qui existe entre l'Angleterre et la France est si profonde que l'Angleterre se battrait pour un brin de paille, jusqu'au dernier homme et jusqu'au dernier shilling, plutôt que de recevoir une faix dictée par la France. » Vous ajoutez, « que la Nation se porterait aux dernières extrémités, plutôt que de reconnaître formellement notre indépendance sur Vordre impérieux de la France, » Mon cher Monsieur, si toute proposition de paix, que fait une des parties belligérantes, doit être considérée par l'autre comme une paix dictée, comme un ordre impérieux; si, pour cette raison, on la rejette, avec la résolution de se battre jusqu'au dernier homme plutôt que d'y acquiescer, vous voyez que, dans un pareil état de choses, il n'y a pas de traité de paix qui soit possible.

En fait, nous avons commencé la guerre pour être indépendants de votre gouvernement , que nous trouvions tyrannique ; et cela, bien avant que la France eût rien à démêler avec nos affaires. L'article de notre traité, ainsi conçu : a Les deux parties prennent l'engagement qu'au- « cune d'elles ne conclura de trêve ou de pait avec la c Grande-Bretagne, sans le consentement formel et préa* « lable de l'autre partie ; elles s'engagent mutuellement c à ne pas déposer les armes avant que l'indépendance c des États-Unis n'ait été formellement, ou tàcitementy assu-

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c rée par le traité ou les traités qui termineront la guerre», cet article a été inséré sur notre demande, car il est en notre faveur. Et vous voyez, par rarticle lui-môme, que votre grande difficulté est facile à vaincre, puisqu'une reconnaissance formelle de notre indépendance n'est pas exigée. Nous espérons, cependant, avec Taide de Dieu, jouir de cette indépendance ; et je présume que nous combattrons pour elle tant que nous le pourrons.

Jenefais aucune remarque sur les autres propositions. A moins que vous n'ayez mandat de les faire, je pense que la discussion en est inutile ^ et que même elle a des inconvénients. Je ne pouvais garder le silence sur la supposition que;iious étions disposés à faire une paix séparée, parce qu'elle affecte notre honneur et nos plus chers intérêts. Si j'ai montré un peu de vivacité sur ce point blessant, n'oubliez pas que vous avez insisté plusieurs fois, et tâchez de m'excuser. Quel que soit le sort de nos pauvres patries, mourons, vous et moi, comme nous avons vécu, en paix Fun avec l'autre.

Je suis plus que jamais, avec une grande et sincère estime, mon cher ami, votre tout dévoué,

A DAVID HARTLEV.

Passy, 16 février 1782.

Cher monsieur,

J^ai reçu votre lettre du 24 janvier. Vous aveï pris la peine de rectifier l'erreur que j'ai commise, relativement à l'intention de vos lettres. J'accepte volontiers votre réponse, et j'espère que vous voudrez bien excuser ma méprise, lorsque vous réfléchirez que je ne savais rien du consentement donné par la France, à ce que nous traitassions séparément de la paix ; et qu'en outre vous avez mêlé à vos conversations et à vos lettres divers raisonnements pour

démontrer que si la France exigeait de nous quelque chose de déraisonnable, nous ne serions pas obligés, par notre traité, de Paider à continuer la guerre. Gomme la France n'a jamais fait aucune demande de cette nature, que pouvais-je penser de semblables discours? J'ai pensé, ce qu'une honnête femme aurait pensé, ce me semble, si un galant venait lui parler des cas supposés dans lesquels l'infidélité envers son mari serait justifiable. Cette femme ne supposerait-elle pas tout naturellement que, si le galant pouvait lui faire admettre le principe général, le premier pas serait ensuite de lui prouver que le cas supposé existe réellement? Ainsi donc, connaissant votre aversion pour la France, votre vif désir de restituer l'Amérique à l'Angleterre, j'ai été frappé de l'idée qu'une pareille infidélité de notre part ne vous serait pas désagréable, et que par conséquent vous visiez à affaiblir, dans mon esprit, l'horreur que m'inspire une telle pensée. Mais nous en resterons là, en tombant d'accord tous les deux, que vous n'étiez pas capable de proposer ni moi de suivre de pareilles maximes.

Pour que cette lettre soit bonne à quelque chose, je ne puis m'empêcher de vous parler de votre exemple de Dunkerque. Vous ne voyez pas pourquoi deux nations seraient naturellement ennemies l'une de l'autre; je ne le vois pas non plus, à moins que l'une des deux, ou toutes deux, ne soient naturellement méchantes et insolentes. Mais je vois comment des inimitiés longtemps prolongées, même en temps de paix, tendent à abréger la paix et à rallumer la guerre. C'est lorsque l'ime des parties ayant eu quelque avantage militaire, exige, dans un traité de paix, des conditions qui vexent et mortifient constamment l'autre. C'est là le cas de votre commissaire à Dunkerque *• Quels

1. Il y a eu longtemps en résidence à Dunkerque un commissaire anglais chargé de s'assurer qu'on ne faisait pas de Dun* kerque un port de guerre.

sentiments éprouveriez-YOus, si après la paix la France prenait et retenait en sa possession Porstmouth, ou TËspagne Plymouth, comme vous avez autrefois retenu Calais, et comme vous retenez aujourd'hui Gibraltar? Ou si, en vous restituant vos ports, on insistait pour qu'il y restât à demeure fixe un insolent commissaire chargé de vous défendre de placer une pierre sur l'autre, sous prétexte de fortification? n est probable qu'une pareille stipulation vous serait peu agréable? Si donc vous désirez une paix solide et durable, oubliez ces demandes extravagantes. Il est inutile de vous développer mon opinion sur ce point : j'ajouterai cependant, en toute franchise (car tout ceci doit rester entre vous et moi), que je crois qu'un fidèle allié, surtout lorsqu'il a l'obligation de secours aussi grands et aussi généreux que ceux que nous avons reçus, doit se battre aussi lon^mps qu'D le peut, pour empêcher, autant qu'il le peut, que ses amis soient obligés une seconde fois de souffrir un pareil outrage.^

Mon cher ami, quel que soit le succès de vos efforts, les peines que vous prenez pour rétablir la paix, vous donnent des droits à l'estime de tous les honnêtes gens. Si vos ministres désirent réellement la paix, il me semble qu'ils feraient bien d'autoriser quelqu'un à entamer des propositions à cet effet. Il faut que l'une ou l'autre des parties en guerre fasse le premier pas. C'est au plus sage à commencer. L'Amérique, qui est novice en de pareilles affaires, n'a aucune prétention à ce rôle. Après la réponse que nous fît lord Stormont, lorsque nous lui proposâmes de traiter mutuellement nos prisonniers avec humanité : c Un ministre du roi n'a aucun rapport avec det rebelles, à moins qu*ils ne viennent implorer la clémence de Sa Majesté, » on ne peut s'attendre à ce que nous nous exposions encore à une pareille insolence. Tout ce que je puis dire à présent, c'est que, dans mon opinion, vos ennemis ne visent pas à votre destruction; si vous proposez un

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traité, vous les trouvères raisonnables dans leurs demandes, pourvu qu'ils trouvent chez vous les mêmes dispositions. Mais n9 songez pas à nous diviser; vous n'y réussirez jamais.

Je m^s toqoum avec estime et affection, votre etc.

k ROBERT R. LIVZNQSTON.

Lafayette à Paris. — Médaille imijtginée par Franklin, — La cour de France. — Robert Morris. — Prisonniers américains. •— Situation gér^ér aie.

Passy, 4 mars 1782.

Monsieur,

.... A son retour en France le mar({uis de Lafayette a été reçu par tout le monde avec toute la distinction possible. Il gagne journellement dans l'estime et Taffection générale, et promet d'être un grand homme en son pays. Il est chaudement attaché à notre cause ; nous sommes ensemble sur le pied le plus amical et le plus confidentiel, et il m'est vraiment utile dans mes demandes pour obtenir un surcroit d'assistance.

J'ai fait tout ce que j'ai pu pour recommander MM. Duportail et Gouvion *, comme vous le désirez. Je l'ai fait avec plaisir, car j'ai beaucoup d'estime pour ces messieurs.

J'essayerai de vous procurer une devise pour l'objet dont vous me parlez. Ceci me rappelle une médaille que j'ai envie de faire frapper depuis le grand événement dont vous m'avez fait le récit '. Cette médaille représenterait les États-Unis sous la figure d'Hercule au berceau, étran-

l, Duportall fut ministre de la guerre sous Louis XVI. Gouvion est celui qui fut plus tard le maréchal Gouvion Saint-Cyr, le Téri table organisateur de Tarmée française. Ces deux officiers avaient fait la guerre en Amérique.

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