MADAME LA DUCHESSE DU MAINE A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND
Dimanche, 7 juin (sans date^.
Je n'ai reçu qu'aujourd'hui, madame, la lettre que vous avez pris la peine de m' écrire vendredi. Je l'ai reçue avec beaucoup de plaisir; mais elle m'en eût fait encore davantage, si elle ne m'eût pas appris le retardement de votre retour à Sceaux : j'avais espéré de vous y revoir aujourd'hui, et je vous avoue que je suis très-fâchée qu'il faille attendre jusqu'à mercredi. Je comprends que jnadame de Luynes trouve votre compagnie» assez agréable pour avoir désiré de vous garder plus longtemps auprès d'elle; mais je me flatte que vous n'avez pas oublié la parole que vous m'avez donnée de n'être que huit jours à votre voyage, et que les deux que vous n'avez pu refuser à madame de Luynes ne seront suivis d'aucun autre délai. Je suis fort aise qu'elle se souvienne de moi; mais, à vous dire le vrai, une amitié métaphysique n'est pas d'usage en ce monde-ci, et doit être réservée pour les purs esprits. Je ne puis croire, si elle avait les sentiments que vous dites qu'elle a pour moi, qu'elle eût entièrement retranché les petits voyages de Sceaux, et que M. de Luynes trouvât mauvais qu'elle remplît ces devoirs d'amitié. J'espère au moins, madame, que, pour m'en dédommager, elle vous laissera auprès de moi et ne vous attirera pas
* Les Mémoires du président Hénault, p. 181, éclaircissent cette lettre. (L.)
souvent à Dampierre. Je suis très-touchëe de l'amitié que vous me témoig^nez, et de l'assurance que vous me donnez de réparer par votre assiduité à Sceaux le temps que vous en avez été éloignée. Je vous assure, madame, qu'il me paraît bien long, et que je vous attends mercredi avec grande impatience.
Je suis fort aise que M. de Charost vous ait parlé de moi avec amitié, et des bons offices que vous m'avez rendus auprès de lui. J'espère qu'à l'avenir vous m'écrirez plus familièrement, et que vous retrancherez ce grand cérémonial dont mon amitié pour vous ne s'accommode point. Faites, je vous prie, bien des compliments de ma part à madame de Luynes.
Sorel, samedi 20 juillet 1747.
Je lus avant-hier votre lettre, ma reine, à Son Altesse. Elle était dans un accès de frayeur du tonnerre, qui ne fit pas valoir vos galanteries. J'aurai soin une autre fois de ne vous pas exposer à l'orage. Nous nagions ces jours passés dans la joie, nous nageons à présent dans la pluie. Nos idées, devenues douces et agréables, vont reprendre toute leur noirceur. Pardessus cela est arrivé, depuis deux jours, à notre princesse, un rhume avec de la fièvre : ce nonobstant et malgré le temps •diabolique, la promenade va toujours son train. Il semble que la Providence prenne soin de construire pour les princes des corps à l'usage de leurs fantaisies, sans quoi ils ne pourraient attraper âge d'homme. Je suis réduite, comme vous voyez, ma reine , à vous entretenir du beau temps et de la pluie ; mais que faire de tout ce que nous avons ici? Une Ribérac, trois Gastellane, deux Gaderousse, deux Malezieux, un Villeneuve et sa femme, puis les gens de la maison. Vous tireriez peut-être quelque chose de tout cela : pour moi, les bras me tombent, et je ne trouve rien à ramasser. Je fis pourtant, ces jours passés, une promenade avec Gruchet, qui me dit grossièrement des choses assez fines : cela me fit remarquer combien les moins clairvoyants pénètrent avant dans le caractère de leurs maîtres.
Nous avons appris avant-hier la mort du chevalier de Belle-
84 CORRESPOISDAÎXCE COMPLÈTE
Isle. J'ai peur que cet accident ne soit fort nuisible aux affaires d'Italie. Je ne sais ce que sera le maréchal sans son frère. Je suis ravie que le neveu du président soit sauvé : je le re^^^arde cbmme tel, puisqu'on a trouvé la balle. Parlez-Jui de moi et à M. de Gereste le plus souvent que vous pourrez. J'aime à être en bonne compagnie : c'est une façon de m'y mettre.
Qu'est-ce qui retarde votre voyage de Montmorency? Je me flatte que cela n'a pas rapport à votre santé, dont vous ne dites rien. Si vous trouvez l'occasion, lorsque vous y serez, de dire aux du Ghâtel combien j'ai été touchée de leur malheur, vous me ferez plaisir. Je me proposais de tâcher de les voir dans mon voyage manqué de Gennevilliers.
Madame de Saint-Maur est fort aise que vous vous souveniez d'elle : elle vous dit cent choses, toutes mieux les unes que les autres. Elle prospère toujours au cavagnole; mais sa faveur est en raison inverse de son gain.
En dépit d'un troisième orage plus violent que les deux précédents, nous arrivons d'une chasse : nous avons essuyé la hordée au beau milieu de la forêt. J'espérais éviter, comme à l'ordinaire, cette belle partie; mais on a adroitement tiré parti des raisons que j'avais alléguées pour m'en dispenser; ce qui m'a mise hors d'état de reculer. C'est dommage qu'un art si ingénieux soit employé à désoler les gens.
Dimanche 30.
Je reçois dans ce moment vos deux lettres, ma reine. Me voilà bien dédommagée de n'en avoir pas eu assez tôt; mais je' vous prie de n'avoir nul égard à mes plaintes, et de vous laisser aller à la paresse quand elle s'empare de vous. J'aime vos lettres passionnément, mais je ne veux pas qu'il vous en coûte rien pour m'écrire. Le récit de votre conversation m'a fort divertie, et vos réflexions sur la vanité sont excellentes. Quant à ce que vous dites sur les distributions de la fortune , je vous renvoie à Pope, qui, ce me semble, apaise tous les murmures sur ce sujet, en disant que celui qui sème des vertus ne doit pas recueillir du froment. Par les détails qui nous sont venus de l'affaire d'Italie, elle me paraît des plus fâcheuses et témérairement entreprise.
J'ai lu à Son Altesse Sérénissime ce qui la regarde dans votre lettre. Elle vous sera fort obligée de bien solliciter l'affaire qui l'intéresse. Elle n'a plus de fièvre, mais elle est tou-
jours fort enrhumée ; elle est bien aise que son avis sur Gaurik ait des sectateurs de distinction. Elle a enfin achevé la pièce, et la trouve excellente. Ne lui écrirez-vous pas directement un de ces jours? Il me semble que cela est à propos.
Adieu, ma reine. Si j'avais quelque chose de bon à dire, je vous sacrifierais mon dîner ; mais ce qui se présente à mon esprit est encore plus insipide que ce que je vais manger. Je perds toute idée quand je n'ai pas le temps à moi, mais non pas les sentiments; car je vois, ma reine, que je vous aime beaucoup.
LA MÊME A LA MÊME
Son Altesse Sérénissime m'ordonne de vous dire, ma reine, que puisque vous lui défendez de vous écrire elle-même, et que vous la menacez, qui pis est, de ne lui plus écrire, elle me charge pour cette fois-ci de vous répondre ; ce qu'elle ne pourrait faire qu'avec peine, étant véritablement malade d'un gros rhume qui lui donne les nuits un peu de fièvre, et, le jour, un grand accablement. Elle est infiniment sensible aux marques d'amitié que vous lui donnez, et très-éloignée de vous oublier. Elle désire passionnément que vous puissiez venir à An et, et vous assure que rien ne lui peut faire autant de plaisir. Elle est tout à fait fâchée de ne pouvoir à présent vous donner sa loge : elle est engagée pour quatre vendredis de suite; dès qu'elle sera libre, vous l'aurez. Au surplus, madame vous prie, ma reine, -pour que rien ne diminue le plaisir que lui font vos lettres , de lui écrire sur du papier non lustré; elles n'ont pas besoin de cette grâce extérieure; elles en ont assez par elles-mêmes, pour se passer d'ornements étrangers.
Ma commission faite, je vais à présent, ma reine, vous parler pour moi. Je regrette encore plus que vous ne pouvez faire notre séjour de Sceaux. Ce que j'ai ici n'est pas propre à m'en dédommager : il n'y a que peu de jours que je commence à y dormir, par la généreuse action de Jeanneton, qui de la moitié de son grabat a fortifié le mien. Je m'y suis opposée, comme vous croyez bien, de toutes mes forces; mais elle Fa emporté :
1 Juillet. (L).
ce qui me fait voir que sa vertu sur|)asse de beaucoup la mienne .
Dites-moi donc pourquoi les du Ghâtel sont moins bien avec vous? Je suis très-fàcliée que vous manquiez d'amusements : c'est un médicament nécessaire à la santé ; notre princesse le pense bien; car étant véritablement malade, elle va sans fin, sans cesse, quelque temps qu'il fasse. Au demeurant, elle me traite si excessivement bien, que j'aurais mauvaise grâce de critiquer ce que j'approuve moins que sa conduite à mon é(ïard. Je suis même dans les exercices de pénitence , qui me font faire des chansons, pour réparer le passé, et surtout la mauvaise humeur que je n'ai pu contenir les premiers jours.
Je suis transportée de joie que vous soyez réconciliée avec votre appartement de Saint-Joseph. Je ne craignais rien tant que votre déplaisance dans un lieu que vous n'auriez pu aisément abandonner. Il est fâcheux qu'il vous en coûte tant, mais rien n'est si nécessaire, surtout quand on est beaucoup chez soi, que d'y être commodément et agréablement.
Je suis ravie du projet que vous faites de venir passer un mois avec nous à Sceaux : je ne doute pas que vous n'ayez l'appartement que vous souhaitez; mais je crois qu'il vaut mieux n'en parler qu'un peu avant le temps d'y venir, pour ne pas laisser diminuer la chaleur du plaisir qu'on se fera de vous avoir. C'est bien de cette sorte que je pourrai mettre à profit tous les moments pour vous voir : je vais par ce joli point de vue dénoircir les objets qui m'approchent. Je voudrais bien aussi, ma reine, que vous pussiez faire un tour à Anet. Faites donc accoucher cette grande la Guiclie ^ avant terme, s'il se peut; car j'ai bien de l'impatience de vous voir. Aurez-vous un voyage de Champs avec notre grande dame, qui croît toujours? Il n'y a rien de pis, quand on a déjà plus que la stature ordinaire ; il me semble que vous seriez mieux avec nous.
Je me garderai bien de dire que vous avez fait connaissance avec madame la duchesse de Modène ^ ; tout serait perdu : la
^ Henriette, dite mademoiselle de Verneuil, légitimée de Bourbon, mariée le 17 novembre 1740 au comte de la Guicbe. Ce mariage l'avait faite nièce à la mode de Bretagne du comte de Lassay, trop souvent confondu avec son père, l'aventureux et romanesque marquis de Lassav, un des rares originaux du granà siècle. Madame de la Guiche était fdle naturelle de M. le Duc et de madame de Nesle. (V. Mémoires du duc de Luynes, t. III, p. 85, 164, 276.) (L.) ^
2 La galante et spirituelle mademoiselle de Valois, fille du Régent. (L.)
duchesse vous a trop sacrifiée à sa vanité , et perdra par son indiscrétion ce renouvellement de telle partie.
Le secret de la du Ghâtelet est éventé , mais on ne fera pas semblant de l'avoir découvert. Elle voulait faire jouer ici le petit Boursault, le jour de Saint-Louis, impromptu; et pour '^^^ que tout fût prêt, elle était convenue avec Vanture de faire transcrire les rôles et de les lui envoyer. Ledit Vanture, peu pécunieux, est fort prudent, et considère qu'un tel paquet, par la poste, serait sa ruine. Il a fait demander par Gaya, que certains papiers qui devaient lui être envoyés fussent mis sous l'enveloppe de Son Altesse Sérénissime, ce qu'elle a accordé sans information; mais le paquet étant arrivé, et le souvenir de la demande perdu, ces deux enveloppes ont été déchirées, et tout mis au jour. Cependant on ne pouvait comprendre le fond de ce mystère, que j'ai été obligée d'éclaircir, n'y ayant plus rien à ména^jer que la contenance de surprise qu'on se promet d'observer. La seconde enveloppe recachetée, le paquet a été remis secrètement à Vanture, qui s'applaudit d'avoir si heureusement concilié l'honnête et l'utile.
Je suis folle, ma reine, de me crever les yeux pour vous conter une aussi plate histoire : en reconnaissance d'un si grand service, songez à me procurer un secrétaire. Je suis surprise que Voltaire ait donné au public ses vers sur la dernière bataille. Gomment n'a-t-il pas senti qu'ils sont indignes de lui*? Mais puisqu'il ne sent pas combien ces procédés le déshonorent, que peut-il sentir? Je suis effrayée du long séjour qu'ils doivent faire ici.
Je m'étais bien trompée sur la guérison de M. d'Aubeterre : je suis très-fâchée que le président le perde *. Je regrette aussi M. de Brienne, ne fût-ce que pour son courage, digne d'un Lacédémonien '. On nous avait déjà mandé sa belle action.
1 II s'agit ici de la bataille de Lawfeld, gagnée par le maréchal de Saxe, le 2 juillet 1747. Voir les vers de Voltaire au tome XIII de ses OEuvres, p. 177; édition Beuchot. (L.)
2 II était mourant et ne tarda pas à succomber. « J'ai oublié de marquer » la mort de M. le comte d'Aubeterre, lieutenant général et chevalier des » ordres du Roi. Il était fort âgé; il est mort le 16 ou le 17 de ce mois (de » janvier 1748). » Vue de Luynes , t. VIII, p. 432. (L.)
3 Le 19 juillet, le chevalier de Belle-Isle ayant attaqué un retranchement piémontais entre Oulx et Exilles, y fut tué. « Il arriva ici un des gens de M. le » marquis de Brienne, colonel du régiment d'Artois, qui nous rapporte que » son maître a été tué à cette même action; il dit que M. de Brienne avait
CORRESPOINDANCE COMPLETE
Je n'ai rien de vous aujourd'hui, ma reine, et n'en pourrai rien avoir que dimanche. Je ne m'en plains pas; mais c'est un grand plaisir qui me manque : pensez du moins à moi, qui pense si bien à vous.
LA MÊME A LA MEME
Sorel, samedi 5 août 1747.
J'espère que j'aurai demain de vos nouvelles, ma reine, et je manquerai peut-être de temps pour vous écrire; car c'est le jour de notre départ : et quoique ce voyage ne soit pas long, c'est toujours une transplantation et de nouveaux arrangements. Sorel est bon à faire désirer Anet ' : aussi y vais-je avec grand plaisir. Ceci est pourtant un des jolis lieux du monde : rien n'est plus gai, plus riant que sa situation, mais rien n'est plus morne et plus triste que les habitants. La dame du château en est à désirer quelque pointe de tracasserie, pour réveiller la compagnie. Nous ferons ce soir un grand souper maigre sans poisson : cela ne sera pas plus plaisant que le reste. Enfin, depuis quinze jours que nous sommes ici, il ne s'y est passé aucune chose, ni tragique ni comique, dont j'aie pu vous faire part. J'ai pensé vous mander le mal de gorge de M. Dumont ', comme l'événement le plus remarquable. Il voulait se faire saigner, madame ne le voulait pas. Les pleurs de sa femme, l'émotion de l'assemblée, la requête pour avoir M. Bouteille mise au néant, les mesures prises, et manquées, pour, à son défaut, introduire secrètement M. André; les plaintes d'une part, les dissertations de l'autre, tout cela serait merveilleusement étendu dans le vide. Enfin, Dumont est guéri malgré lui, sans faire de remèdes, et en est tout à fait humilié. Je me flatte que le séjour
» été cependant plus de trois heures sans recevoir aucune blessure ; qu'il avait » eu après cela le bras cassé, que les grenadiers à la tète desquels il était » ayant voulu l'emmener, il leur avait dit de le laisser, qu'il lui restait encore » un bras pour le service du Roi. Et qu'enfin il avait été tué tout roide d'un >' coup de feu dans la poitrine. » (Duc de Luynes, t. VIII, p. 272.) (L.)
* Sorel , à une lieue d'Anet, était une construction en briques, flanquée de deux pavillons, sur une hauteur dominant toute la campagne, le village et la rivière d'Eure, qui se trouve au delà du chemin de Dreux à Anet. (Le Château d'Anet, par le comte de Caraman ; Paris, 1860; p. 7, 8.) (L.)
2 Valet de chambre de madame du Maine. (A. iS.)
d'Anet, où nous aurons beaucoup de monde, pourra fournir des incidents un peu plus intéressants que celui-ci.
J'ai eu un accès de fièvre avant-hier; j'ai résisté à l'insinuation de prendre du quinquina dès le premier jour : je saurai ce soir si j'ai bien ou mal fait, je vous le dirai demain.
Du 6.
Je ne reçois que dans ce moment votre lettre du 2. Voyez la jolie poste, ma reine, et combien cela fait languir le commerce! Nous ne serons pas mieux à cet ég^ard à Anet , où nous serons dans quelques heures. La pluie nous a quittés, la fièvre ne m'est pas revenue. Tout va assez bien, hors la santé de la princesse, qui est toujours fort enrhumée, et n'en fait ni plus ni moins.
Il me semble que de la façon dont du Ghàtel vous a écrit, vous n'avez rien à attendre de plus pour aller chez lui; il peut même s'étonner que , n'ayant rien qui vous retienne , vous différiez si longtemps, et preniez sujet de là de ne vous pas presser davantage. Ne vous laissez point abîmer dans l'ennui : j'ai cru longtemps qu'il naissait de la crainte; mais je commence à croire qu'elle en sauve plus qu'elle n'en donne : sa véritable source est l'habitude d'une vie agréable qui s'est rendue nécessaire ; la mienne, toujours exempte de plaisir, me le fait trouver si étranger, que je ne songe pas à lui.
La du Ghâtelet m'avait déjà communiqué son projet : je crois qu'elle parviendra à jouer son opéra; mais point de récidive.
Il y a longtemps que j'ai partagé, comme vous, le monde en fous et en sots ; mais gardons-nous de prétendre le privilège exclusif : si nous ne pouvons voir notre folie , soyons assez sages pour la. supposer.
Je vois, par ce que vous me marquez de mon petit écrit, qu'il est impossible de faire voir aux autres comme nous voyons nousmêmes; il n'en est pas des yeux de l'esprit comme de ceux du corps. Je n'entreprendrai donc pas de vous persuader ce que je pense ; mais je vous dirai encore un mot sur cela à mon premier loisir. Avez- vous montré au président cette brochure? Elle pourrait lui plaire plus qu'à vous; je serais bien aise de savoir ce qu'il en pense.
Nous avons, ce soir, la duchesse. Je n'en attends pas le moindre avantage; quelques devoirs à lui rendre qni me seront à charge, et puis c'est tout. J'en ai reçu des lettres tous les jours de poste pour savoir des nouvelles de Son Altesse Séré-
nissime. Il a fallu y répondre; cela m'a désolée. Il y a des gens dont la bonne et la mauvaise humeur sont également incommodes. J'ai été ici à l'abri de toute société; cela m'a fait supporter les autres inconvénients qui s'y trouvent : les commodités nécessaires me font désirer Anet, mais j'y jouirai moins de cette douceur. A propos de commodités , je suis bien fâchée que les vôtres vous coûtent cher : il en résulte un autre malaise. On me coupe la parole. Adieu, ma reine.
LA MÊME A LA MÊME
Anet, mardi 15 août 1747.
Votre lettre du 11, ma reine, que je reçois aujourd'hui, j'aurais dû l'avoir dimanche. J'aurais écrit si j'avais eu à répondre ; je n'ai de moi-même pu rien fournir : le chaud qui m'accable, l'uniformité qui ne réveille pas, tout cela m'a laissée dans l'engourdissement. Voilà un peu de nouveauté. Madame de Saint- Pierre arriva hier ; elle me dit la velléité que vous avez eue de venir avec elle. Mon premier mouvement a été le regret de l'inexécution. Je me suis apaisée quand j'ai vu que, n'ayant pas votre retraite assurée en cas de malaise ou de déplaisance, vous auriez pu être désespérée. Je ne veux point acheter mon plaisir de votre peine, pas même celui d'avoir de vos nouvelles; mais si Lassay peut venir , venez , ma reine , avec lui ; vous saurez comment vous en aller.
Madame du Ghâtelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui et qu'on avait perdus de vue, parurent hier, sur le minuit, comme deux spectres, avec une odeur de corj)s embaumés qu'ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux. On sortait de table. C'étaient pourtant des spectres affamés : il leur fallut un souper, et qui plus est des lits qui n'étaient pas préparés. La concierge, déjà couchée, se leva à grande hâte. Gaya ^ qui avait offert son logement pour les cas pressants, fut forcé de le céder dans celui-ci, déménagea avec autant de précipitation et de déplaisir qu'une armée surprise dans son camp, laissant une partie de son bagage au pouvoir de l'ennemi. Voltaire s'est bien trouvé du gîte : cela n'a point du tout consolé Gaya. Pour la dame, son lit ne s'est pas trouvé bien fait;
* Le chevalier Gava, delà maison de la duchesse du Plaine. (L.)
il a fallu la déloger aujourd'hui. Notez que ce lit elle Pavait fait elle-même, faute de (;ens , et avait trouvé un défaut de... * dans les matelas, ce qui, je crois, a plus blessé son esprit exact que son corps peu délicat; elle a par intérim un appartement qui a été promis, qu'elle laissera vendredi ou samedi pour celui du maréchal de Maillebois , qui s'en va un de ces jours. Il est venu ici en même temps que nous avec sa fille et sa belle-fille : Tune est jolie, l'autre laide et triste. Il a chassé avec ses chiens un chevreuil et pris un faon de biche : voilà tout ce qui se peut tirer de là . Nos nouveaux hôtes fourniront plus abondamment : ils vont faire répéter leur comédie; c'est Vanture qui fait le comte de Boursouffle ^ : on ne dira pas que ce soient des armes parlantes, non plus que madame du Gliâtelet faisant mademoiselle de la Gochonnière, qui devrait être grosse et courte. Voilà assez parlé d'eux pour aujourd'hui. Venons à vous, ma reine : j'approuve fort le parti que vous avez pris d'écrire aux du Ghâtel; leur réponse vous décidera nettement sur votre voyage. Je suis épouvantée de tous ceux du président : qu'il ne consulte pas le médecin de M. de Pourceaugnac , il augurerait mal de l'inquiétude de changer de place.
Je suis fort fâchée que vous ne vous portiez pas bien : la méthode des indigestions accumulées me semble pernicieuse, et je pense , ma reine , que vous ferez beaucoup mieux de conserver vos forces , que de prêter des grâces à votre fauteuil. Vous avez écrit une lettre à notre princesse , dont elle est fort contente. Je crois que vous aurez la loge dans ses vacances, mais je n'ai pas encore la commission de vous le mander. Ce qui m'est bien recommandé, c'est de vous prier, en cas que vous voyiez jour à venir ici, d'en avertir d'avance, afin qu'on puisse vous bien loger; vous êtes extrêmement désirée, et l'on veut que vous soyez bien.
J'ai beaucoup ouï parler des tracasseries de l'armée; mais je ne suis pas moins persuadée que vous que le ministre s'en tirera bien. L'homme d'esprit a beau jeu vis-à-vis des sots. Qu'il ait des ennemis, cela est attaché aux grandes places, et suit toujours ceux qui les occupent. J'aime le bien des choses, et suis trèsfâchée de cette mésintelligence, qui y nuit infiniment; j'ai peur que ce malheur soit moins grand que le cavagnole, instrument
1 Nombre. (L.)
2 Cette jiièce, publiée dans le volume d^ OEuvres médites de Voltaire (Paris, Pion), a été, il n'y a pas longtemps, jouée à l'Odéon (1862). (L.)
de discorde entre les esprits que vous aviez si bien raccordés. 0 ma reine ! que les hommes et leurs femelles sont de plaisants animaux ! Je ris de leurs manœuvres le jour que j'ai bien dormi ; quand le sommeil me manque , je suis prête à les assommer. Cette variété de mes dispositions me fait voir que je ne dég^énère pas de mon espèce. Moquons-nous des autres, et qu'ils se moquent de nous, c'est bien fait de toute part.
Mercredi.
La soirée d'hier fut orageuse. La duchesse, apostrophée par Gaya, au cavagnole, fut douce comme un mouton. La paix que vous avez rétablie sera plus solide que je ne pensais. Travaillez, ma reine, à celle des puissances belligérantes, puisque vous avez la main si bonne : on en sera quitte , en effet , de la part de ladite duchesse, pour les importunités courantes, dont vous faites une exacte énumération. L'Altesse en a beaucoup ri; mais l'altercation susmentionnée l'avait replongée ce matin dans la détresse. Je lui ai fait observer la sérénité de l'air, cela en a remis dans son âme : elle est à la promenade en plein soleil, et tout va bien dans le moment présent.
Nos revenants ne se montrent point de jour. Ils apparurent hier à dix heures du soir. Je ne pense pas qu'on les voie guère plus tôt aujourd'hui; l'un est à décrire de hauts faits, l'autre à commenter Newton. Ils ne veulent ni jouer ni se promener : ce sont bien des non-valeurs dans une société , où leurs doctes écrits ne sont d'aucun rapport. Voici bien pis : l'apparition de ce soir a produit une déclamation véhémente contre la licence de se choisir des tableaux au cavagnole ; cela a été poussé sur un ton qui nous est tout à fait inouï, et soutenu avec une modération non moins surprenante : mais ce qui ne se peut endurer, ma reine, c'est l'excès de ma bavarderie. Je vous fais pourtant grâce de ma métaphysique. Pour répondre sur cet article, il faudrait que je susse plus nettement ce que vous entendez par : la nature, par : démontrer. Ce qui sert de principe et de règle de conduite n'est pas au rang des choses démontrées, à ce qu'il me semble, et n'en est pas moins d'usage. Adieu, ma reine, en voilà beaucoup trop.
LA MÊME A LA MÊME
A net, 20 août 1747.
Vous ne vous portez pas bien, vous menez une vie triste: cela me fâche, ma reine. J'ai envie que vous fassiez votre voya(]^e de Montmorency; quoique cela ne soit pas (jai, c'est toujours une diversion : elle ne manque pas ici à nos ennuis : c'est le flux et reflux qui emporte nos compagnies et nous en ramène d'autres; les Maillebois, les Villeneuve sont partis; est arrivée madame du Four', exprès pour jouer le rôle de madame Barbe, (gouvernante de mademoiselle de la Gochonnière, et, je crois, en même temps servante de basse-cour du baron de la Gochonnière. Voilà le nom que vous n'avez pu lire. Je crois en effet, ma reine, que vous avez bien de la peine à me déchiffrer. Nous attendons demain les Estillac^, au nombre de quatre, car madame de Vaugué' et M. de Menou* en sont. Madame de Valbelle nous est aussi arrivée; la Malause s'est promise pour demain. Le cousin Soquence, aussi fier chasseur que Nemrod, n'est pas encore venu, et toutes nos chasses sont sans succès. La duchesse parle d'aller à Navarre, et ne peut s'y résoudre : M. de Bouillon la presse, dit-elle; si elle y va, elle n'y sera guère : c'est un prodige de douceur et de complaisance , elle ne manque pas une promenade. La pauvre Saint-Pierre, mangée de goutte, souffrant le martyre, s'y traîne tant qu'elle peut, mais non pas avec moi, qui ne vais pas sur terre, et semble un hydrophobe quand je suis sur l'eau. Madame du Ghâtelet est d'hier à son troisième logement. Elle ne pouvait plus supporter celui qu'elle avait choisi; il y avait du bruit, de la fumée sans feu (il me semble que c'est son emblème). Le bruit, ce n'est pas la nuit qu'il l'incommode, à ce qu'elle m'a dit, mai^ le jour, au fort de son travail : cela dérange ses idées. Elle fait actuellement la revue de ses principes : c'est un exercice qu'elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s'échapper, et peut-être s'en aller si loin
1 Nourrice du Dauphin , première femme de la Datiphine. (L.)
2 Nous croyons qu'il faut lire d'Estissac (Louis-François- Armand de la Rochefoucauld de Roye, duc d'Estissac) et sa famille. (L.)
3 Femme de M. de Vogué, exempt des gardes du corps. (L.)
^ Exempt des gardes du corps, maréchal de camp en 1748. (L.)
qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je crois bien que sa tête est pour eux une maison de force, et non pas le lieu de leur naissance : c'est le cas de veiller soigneusement à leur garde. Elle préfère le bon air de cette occupation à tout amusement, et persiste à ne se montrer qu'à la nuit close. Voltaire a fait des vers galants ' , qui réparent un peu le mauvais effet de leur conduite inusitée.
Je suis ravie que vous soyez plus tranquille pour votre appartement; je voudrais bien plus encore que vous le fussiez sur votre santé. Vous êtes trop bonne d'avoir été en peine de la mienne : soyez sûre, ma reine, qu'il mourrait plutôt un bon chien de berger.
Son Altesse Sérénissime, que vous n'avez pas voulu qui vous écrivît elle-même , me charge de vous dire des choses fort tendres de sa part, et surtout combien elle désire vous voir. Que j'ai d'impatience, ma reine, que cette femme accouche heureusement, que Lassay puisse vous amener, et que nous vous ayons au moins quelques jours avec nous !
J'ai distribué vos compliments en partie, j'achèverai; ils ont été reçus avec grâce et reconnaissance. Si vous n'êtes pas contente de tous vos amis, je suis fort aise, ma reine, qu'il y en ait au moins quelques-uns qui fassent bien. Pour ceux qu'on ne peut attraper qu'en volant, c'est bien fait de se consoler quand on les manque, et de ne pas gâter sa physionomie.
Je garde vos lettres, ma reine, non pour disputer, mais pour me régayer au besoin. Croyez-moi très-persuadée que vous entendez parfaitement tout ce que vous voulez entendre, et si vous jouez aux échecs comme aux dés, c'est que le jeu ne vous plaît pas. Adieu, ma reine, portez-vous bien, amusez-vous, pensez à moi, et soyez sûre que je vous le rends au centuple.
* Entre autres ceux-ci, naturellement cités par M. de Sainte-Aulaire. (Correspondance inédite de madame du Deffand, Michel Lévy, 1859; t. I, p. XXVI, Préface.)
J'ai la chambre de Sainte -Aulaire Sans en avoir les afjréments.
Peut-être à quatre-vingt-dix ans J'aurai le cœur de sa bergère; Il faut tout attendre du temps.
Et surtout du désir de plaire.
Voltaire, OEuvres (éd. Beuchot), t. XIV, p. 330, 395. (L.)
LA MÊME A LA MÊME
Anet, 24 août 1747.
J'espérais quelque chose de vous aujourd'hui, ma reine! je n'ai rien. Je vous crois à Montmorency; vous n'aurez aussi presque rien de moi, car le temps me manque. Vous saurez seulement que nos deux ombres, croquées' par M. de Richelieu, disparaîtront demain; il ne peut aller à Gênes sans les avoir consultées : rien n'est si pressant. La comédie, qu'on ne devait voir que demain, sera vue aujourd'hui, pour hâter le départ. Je vous rendrai compte du spectacle et des dernières circonstances du séjour; mais, je vous prie, ne laissez pas tramer mes lettres sur votre cheminée. Madame la duchesse du Maine en a écrit une très-pressante à Lassay pour l'engager à venir ici avec vous tout le plus tôt qu'il pourra. Dieu veuille que cela se puisse bien vite, car j'ai grande envie de vous voir, ma reine !
LA MÊME^ A LA MÊME
Anet, dimanche 27 août 1747.
Je reçois dans le moment votre lettre du 23, ma reine. Je suis extrêmement fâchée que vous ayez encore eu votre accident. Je veux toujours me flatter que vous en êtes quitte, et je vois avec chagrin que je me suis trompée; cependant je suis fort aise que vous n'ayez pas souffert.
J'ai été interrompue pour descendre. Je viens de faire vos remercîments à Son Altesse Sérénissime de la loge; elle m'a montré une lettre du président, dont elle est fort contente, fort fâchée en même temps que vous ayez été malade. Elle pense , comme moi , que cet accident passé vous met en sûreté pour un temps que vous devriez prendre pour nous venir voir ; mais Lassay, les couches de madame de laGuiche! c'est la mer à boire. Ne pourriez-vous point engager le président, qui chemine si volontiers, à faire ici une course légère et à vous y amener? Cela serait charmant ; faites-y tout ce qui se pourra : on ne peut être plus désiré que vous l'êtes.
1 Évoquées. (L.)
Je VOUS ai mandé jeudi que nos du Ghâtelet partaient le lendemain, et que la pièce se jouait le soir ; tout cela s'est fait. Je ne puis vous rendre Boursouffle que mincement. Mademoiselle de la Gochonniére a si parfaitement exécuté l'extravagance de son rôle, que j'y ai pris un vrai plaisir. Mais Vanture n'a mis que sa propre fatuité au personnage de Boursouffle, qui demandait au delà; il a joué naturellement dans une pièce où tout doit être aussi forcé qne le sujet. Paris ' a joué en honnête homme le rôle de Maraudin , dont le nom exprime le caractère. Motel a hien fait le haron de la Gochonniére, d'Estissac un chevalier, Duplessis^ un valet. Tout cela n'a pas mal été, et l'on peut dire que cette farce a été bien rendue; l'auteur l'a ennoblie d'un prologue qu'il a joué lui-même et très-bien avec notre du Four, qui, sans cette action brillante, ne pouvait digérer d'être madame Barbe; elle n'a pu se soumettre à la simplicité d'habillement qu'exigeait son rôle , non plus que la principale actrice, qui, préférant les intérêts de sa figure à ceux de la pièce, a paru sur le théâtre avec tout l'éclat et l'élégante parure d'une dame de la cour : elle a eu sur ce point maille à partir avec Voltaire; mais c'est la souveraine, et lui l'esclave. Je suis très-fâchée de leur départ, quoique excédée de ses diverses volontés, dont elle m'avait remis l'exécution.
Le plaisir de faire rire d'aussi honnêtes gens que ceux que vous me marquez s'être divertis de mes lettres, me ferait encore supporter cette onéreuse charge; mais voilà la scène finie et mes récits terminés. Il y a bien encore de leur part quelques ridicules éparpillés, que je pourrai vous ramasser au premier moment de loisir; pour aujourd'hui, je ne puis aller plus loin.
Adieu, ma reine; je vous prie de vous guérir parfaitement et de me mander avec la plus grande exactitude comment vous vous portez.
LA MÊME A LA MÊME
An et, mercredi 30 août 1747.
J'espérais apprendre hier de vos nouvelles, ma reine. Si je n'en ai pas demain, je serai tout à fait en peine de vous. Notre
1 Secrétaire de la dncliesse d'Estrées. (L.)
2 Officier de la maison du duc du Maine. (L.)
princesse a écrit au président, et l'invite à venir ici et à vous y amener : vous savez cela sans doute? J'ai fait ce que j'ai pu pour la détourner de cette démarche, qui pourra être infructueuse et dont le mauvais succès la fâchera. Si votre santé et les dispositions du président se trouvent favorables, cela sera charmant; en tout cas, on vous garde un bon appartement : c'est celui dont madame du Ghâtelet, après une revue exacte de toute la maison, s'était emparée. Il y aura un peu moins de meubles qu'elle n'y en avait mis; car elle avait dévasté tous ceux par où elle avait passé, pour garnir celui-là. On y a retrouvé six ou sept tables : il lui en faut de toutes les grandeurs, d'immenses pour étaler ses papiers, de solides pour soutenir son nécessaire, de plus légères pour les pompons, pour les bijoux ; et cette belle ordonnance ne l'a pas garantie d'un accident pareil à celui qui arriva à Philippe II, quand, après avoir passé la nuit à écrire, on répandit une bouteille d'encre sur ses dépêches. La dame ne s'est pas piquée d'imiter la modération de ce prince : aussi n'avait-il écrit que sur des affaires d'Etat; et ce qu'on lui a barbouillé , c'était de l'algèbre, bien plus difficile à remettre au net.
En voilà trop sur le même sujet, qui doit être épuisé ; je vou: en dirai pourtant encore un mot, et cela sera fini. Le lendemain du départ, je reçois une lettre de quatre pages, de plus un billet dans le même paquet, qui m'annonce un grand désarroi. M. de Voltaire a égaré sa pièce, oublié de retirer les rôles, et perdu le prologue; il m'est enjoint de retrouver le tout, d'envoyer au plus vite le prologue, non par la poste, parce qu'on le copierait, de garder les rôles, crainte du même accident, et d'enfermer la pièce sous cent clefs. J'aurais cru un loquet suffisant pour garder ce trésor! J'ai bien et dûment exécuté les ordres reçus.
Ah ! voilà votre lettre de lundi, ma reine : vous avez grand tort de croire que je sois fâchée contre vous, et qu'en conséquence je suspende mes lettres. Je vous ai écrit tous les ordinaires; souvenez-vous que ce n'est que deux fois la semaine que nos lettres vont à Dreux. Je suis véritablement affligée de l'état triste où vous êtes; tâchez d'en sortir, mais ne vous abstenez pas de m'en parler; il n'y a rien que je veuille si bien savoir que tout ce qui vous regarde. Je viens de lire votre lettre, qui est charmante, à Son Altesse Sérénissime; elle s'est beaucoup divertie de votre récit, et m'a paru véritablement touchée du témoignage de
votre amitié; elle m'a chargée de vous donner toutes sortes d'assurances de la sienne : elle meurt d'envie de vous voir, et s'il vous est absolument impossible de venir ici, elle se fera un {jrand plaisir de vous trouver à Sceaux. Vous me direz, ma reine, si vous êtes toujours dans le dessein de préférer, comme je le souhaite, le grand au petit château, afin que j'en parle à temps.
La duchesse vous fait mille compliments : elle a soutenu avec un grand courage l'accident de madame de Modène, et résisté avec beaucoup de fermeté aux instances de M. de Bouillon pour aller à ISavarre. Vous voyez que ce que vous faites est bien fait, ma reine. Adieu : je vous aime mieux qu'à moi n'appartient, et en vérité fort tendrement.
LA MÊME A LA MEME
Anet, jeudi matin 6 septembre 1747.
Eh bien, ma reine, vous ne voulez donc me rien dire? Aussi vous dirai-je peu, non par dépit, mais par disette. Nous faisons, nous disons toujours les mêmes choses : les promenades, les observations sur le vent , le cavagnole , les remarques sur la perte et le gain , les mesures pour tenir les portes fermées quelque chaud qu'il fasse, la désolation de ce qu'on appelle les étouffés, au nombre desquels je suis, et dont vous n'êtes pas, qualité qui redouble le désir de votre société. Les nôtres changent sans nous rien apporter de nouveau. Mais, dites donc, n'y a-t-il nulle espérance de vous voir? Vous n'irez point à Montmorency, puisque le mari part et que la femme revient : son état fait peine à imaginer. Cependant je suis bien aise pour du Ghâtel qu'il ne s'enterre pas tout vivant; il se serait dévoré luimême, comme ceux à qui cet accident arrive réellement. Quels sont donc les beaux ouvrages que lui et ses amis out faits?
Je suis fort aise de la bonne santé de M. de Gereste ; je souhaite encore qu'il se souvienne de moi.
Irez-vous à Champs, ma reine? Peut-être y êtes-vous déjà : je ne sais rien de vous ; mais , pourvu que vous vous portiez bien, j'approuve tout. La duchesse d'Estrées fit hier une lourde chute , ne pouvant pas en faire de légère ; elle prétend que sa tête fit un bruit de tonnerre en frappant une marche du degré,
dont elle dit en avoir dégringolé cinq; elle se fit saigner, vint ensuite jouer au cavagnole , et fut souper en bas : je suppose qu'elle soupa bien, et que les suites de cet accident ne seront pas fâcheuses. On a joué, la semaine passée, nos vieilles comédies ; on nous en promet de toutes neuves, dont je vous rendrai compte, si compte il y a à rendre.
Je reçois enfin votre lettre de dimanche, par laquelle je vois que vous n'êtes pas rétablie de votre dernier accident. Je vous avoue, ma reine, que le prologue ne m'a pas déplu, quoique je n'aie pris le compliment qu'il me fait que comme une ironie. Le développement de leurs caractères est parfaitement bien fait dans votre lettre , et d'une utile instruction ; ils se sont fait détester ici, eu n'ayant de politesses ni d'attentions pour personne.
J'ai bien jugé que le président ne se rendrait pas à l'invitation ; mais s'il ne répond en aucune sorte , et ne donne pas quelque excuse, cela sera tout à fait malhonnête. J'approuve que vous m'écriviez sur l'appartement de Sceaux, comme vous me le dites; je suis persuadée que vous l'aurez aux conditions qu'il vous plaira, si ce n'est qu'il faudra vous montrer un peu plus dans la journée. C'est avec grand regret que je perds l'espérance de vous voir ici. Adieu, ma reine : j'ai tout donné à mon goût, ne comptez point sur ma reconnaissance, il ne me reste rien pour elle.
LA MÊME A LA MÊME
Anet, 10 septembre 1747.
Qu'elle accouche donc vite, cette femme, puisque vous êtes disposée à venir, ma reine ; mais si cela tarde, pourquoi n'oseriez-vous pas venir? Vos accidents sont fort adoucis, et le pis du pis, s'il vous arrivait d'y tomber ici, vous ne seriez pas plus mal qu'ailleurs; vous ne recourez point aux médecins dans ce cas-là, et vous ne manqueriez pas des autres choses : on trouve partout de quoi faire diète, qui est votre remède unique; vous verriez ou ne verriez pas qui il vous plairait. J'ai dit à Son Altesse Sérénissime ce que vous me mandez sur son retour à Sceaux : elle m'a dit qu'elle est ici, qu'elle vous y souhaite, que les projets pour l'avenir ne siéent pas aux mortels; qu'au miheu
de la vicissitude des choses de ce monde, on ne peut répondre de ce qu'on fera; que cependant, s'il n'arrive pas d'événements contraires, elle reviendra à Sceaux, à peu prés dans le temps que vous désirez. Je vous dirai, moi, qu'elle y sera avant le 15 octobre; elle partira plus tôt, mais vraisemblablement elle ira passer deux ou trois jours à Steuil , et cela mènera au temps que je vous marque : j'ai peur qu'alors vous n'aimiez mieux votre appartement de Paris que celui de Sceaux; vous aurez envie de jouir, de g^oûter le fruit de vos soins, et vous nous laisserez là pour un autre temps.
Vous avez trouvé le vrai secret pour conserver ses amis : passer tout et 'ne rien prétendre. Toute belle et bonne qu'est votre philosophie, si, en vous détachant des autres, vous n'en tenez que plus fortement à vous, vous n'y (gagnerez rien. Pour être bien en repos , il faut ne se soucier guère de soi ni des autres; je crois que cela n'est pas tout à fait impossible, et dans le train où vous êtes, peut-être y arriverez-vous.
Je vous dirai, ma reine, que je suis si béte , que je n'ai pas remarqué dans le prologue ce qui regarde François II ^ : mais n'y aurait-il point quelque addition depuis que je l'ai vu? Madame la duchesse du Maine ne s'en est pas aperçue non plus.
Je croyais que madame du Ghâtel revenait à Paris. Gomment vous étes-vous enrhumée par le chaud qu'il a fait?
Portez-vous bien, je vous prie, et m'aimez. Je suis ravie de ne pas entrer dans le plan de votre philosophie ; vous êtes bien exceptée de la mienne, ma reine.
LA MÊME A LA MÊME
Anet, mercredi 13 décembre ^ 1747.
Madame la duchesse du Maine a lu votre lettre, ma reine, et m'a dit de vous mander que si le mauvais temps vous rend incommode votre logement du petit château, vous aurez, de préférence à tout le monde, celui que vous souhaitez, à moins que madame de Sandwich, qui l'a toujours occupé, ne voulût venir passer quelque temps à Sceaux. Au surplus, je vous dirai que si vos voyages à Paris doivent être longs et fréquents , je
1 Tragédie historique du président Hénault. (L.)
2 Septembre. (L.)
crois qu'on serait peiné de garder au grand château un appartement souvent vide : c'est à quoi on se résout moins volontiers. Quant au moment du retour, je ne puis vous le dire précisément ; mais j'ai ordre de vous marquer que ce ne sera pas plus tard que le 15 octobre, et je crois que je vous l'ai mandé.
Si madame de la Guiche voulait accoucher ' ; si vous vous portiez bien, ma reine, il serait charmant de vous voir à Anet. Son Altesse Sérénissime a reçu la lettre du président, tout agréable et point satisfaisante ; il dit qu'il ne peut être plus de trois jours hors de Paris. Vous savez ce qui en est ; mais on s'excuse comme on peut. Votre découverte est fort curieuse, j'en ai recommandé le secret. En vérité, c'est se charger d'un digne emploi!
J'ai dit à la duchesse d'Estrées ce que vous me mandez pour elle; elle vous dit aussi cent choses, entre autres qu'elle vous désire ici passionnément. Je ne l'ai jamais vue plus satisfaite et si complaisante ; ses concurrentes dessèchent de cette heureuse paix. Madame de Saint-Pierre s'en va mardi; elle est d'un commerce doux et paisible , et vaut mieux que tout ce qui nous reste. Je n'en ai pourtant pas fait grand usage; c'est souvent ce qui conserve la bonne opinion qu'on a les uns des autres. J'ai fait une promenade si longue que j'en suis tout éperdue. Je vous dis adieu, ma reine, n'ayant rien de mieux à dire.
LA MÊME A LA MÊME
Anet, dimanche 17 septembre 1747.
On ne peut être plus touché que je le suis, ma reine, de votre amitié; mais je suis un peu fâchée de la trop bonne opinion que vous avez de moi : elle me fait craindre que je ne sois fausse ; car, si vous ne voyez pas mes défauts, il faut que je les cache : et c'est bien pis que de les avoir.
J'ai lu votre lettre à Son Altesse Sérénissime; depuis qu'elle croit que vous ne viendrez pas à Anet, elle vous aime la moitié moins : c'est un soupçon que j'ai, qui me paraît plus fondé que le vôtre sur le prologue de Voltaire :je l'ai reçu, et je crois toujours qu'il n'en a voulu qu'à Venise sauvée^. Quelque peu me-
* Elle accouclia le 24 septembre d'un garçon, son second fils. (V. Mémoires du duc de Luynes, t. VIII , p. 296. (L.)
2 Tragédie imitée de l'anglais d'Ottway, et représentée pour la première
suré qu'il soit, se serait-il avisé de vous re'(jaler d'une pièce offensante pour vos amis? J'ai mis votre conscience en sûreté sur le séjour à Passy : j'ai cru qu'on en recevrait une grande édification; mais la disposition actuelle a fait passer cet article sans remarque ; peut-être cela vient-il de la pluie d'hier et de la hauteur du baromètre : ce qui est de certain , c'est que l'humeur n'est pas belle. M. de Lassay a mandé qu'il viendrait, en quelque temps que ce fût, quand même il n'amènerait personne. L'on voudrait toujours qu'il a^ous amenât; car, en vous trouvant peut-être moins aimable , on ne désire pas moins de vous voir. Le désir d'être entouré augmente de jour en jour, et je prévois que si vous tenez un appartement sans l'occuper, on aura grand regret à ce que vous ferez perdre, quoi que ce puisse être. Les grands, à force de s'étendre, deviennent si minces qu'on voit le jour au travers : c'est une belle étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie. Je passe bien à la vôtre de ne se pas départir des commodités ; mais je désapprouve qu'on se fasse un tourment du soin d'être à son aise, comme je le voi§ souvent. Je vois aussi que la délicatesse augmente à mesure qu'on la sert, et l'on est mal à force de vouloir être bien. Il faut prendre le temps et les gens, et les choses aussi , comme tout cela se trouve , et bien s'en trouvet-on soi-même. Depuis que je ne veux plus rien, je me trouve mieux que si j'avais tout ce que j'ai jamais désiré : mais si je persisterai dans cet heureux état, qui le sait? Ce n'est pas moi : je ne m'en inquiéterai pas d'avance.
Voilà trop de morale, venons à la comédie. On joua hier la Mode', en vérité fort bien, et à la suite une pièce de Senneterre assez bouffonne. Duplessis, habillé en vieille, joua très-plaisamment la baronne du Goulay. La connaissez-vous? C'est une bonne figure : son ajustement, son chant, sa danse, la rendirent trèscomique. Les facéties ont un succès plus sûr et bien plus général que les choses plus travaillées ; mais n'en fait pas qui veut r il me serait aussi impossible de faire une jolie farce qu'une belle tragédie.
Il faut que je finisse mon bavardage, malgré que j'en aie. Adieu, ma reine ; j'ai grande envie de vous voir à Sceaux, s'il est
lois le 5 décembre 1746 avec succès. C'est la première pièce de M. de La Place, auteur delà traduction du Théâtre anglais. (L.)
1 Comédie en un acte , en prose, avec divertissements, par Fuzelier, représentée au Tliéâtre-Italien le 21 mai 1719. (L.)
impossible que ce soit ici , puis à SaintJoseph à moitié ermite : j'y voudrais être avec vous, et ne vous quitter jamais.
LA MÊME A LA MÊME
Anct, jeudi 21 septembre 1747.
Votre prétendue disgrâce, ma reine, n'est que le chagrin de ce que vous n'êtes pas ici. Vous n'avez pu y venir; mais peutêtre croir*-t-on que vous ne l'avez guère voulu, et toutes vos douceurs ne répareront pas ce démérite. Je soupçonne aussi que la crainte d'avoir un habitant de moins, en vous livrant un appartement de plus, nuit à l'affection qu'on vous porte; car notre passion dominante est la multitude : ce goût augmente et se fortifie peut-être à mesure qu'on trouve moins de ressource en soi-même. On m'a dit que vous aviez écrit une lettre fort tendre. Je ne l'ai point vue; on me la montrera ce soir vraisemblablement. Mais il faut que la mienne parte tout à l'heure, pour que vous soyez avertie assez tôt de m' écrire un petit mot que je puisse montrer, dans lequel vous me fassiez la proposition de la loge pour le 6 octobre ouïe 13, en cas d'engagement. Je n'en puis parler sur votre lettre d'aujourd'hui, qu'on voudrait voir, et dont je me suiis bien gardée de faire aucune mention. Je sacrifie mon dîner à la nécessité d'y répondre prompt ement : ce n'est pas grand'chose; j'aurai beaucoup plus de plaisir à vous entretenir quelques moments. Nous venons défaire une longue promenade qui m'a pris tout mon temps.
Je suis ravie de la prise de Berg-op-Zoom , et plus encore de l'espérance de la paix, que je désire de tout moa cœur.
Vous n'aurez pas, ma reine, une froide réception; on vous aimera dès qu'on vous verra. Pour moi, qui vous aime toujours, je serai transportée de joie de me retrouver avec vous; j'aurais d'ailleurs peu d'impatience de mon retour. Je ne me suis point ennuyée ici : ce sont les intervalles de plaisir qui font l'ennui; dès qu'on y est accoutumé, on ne le sent plus. Vous le prouvez. Cet exemple est bien fort de votre part; car c'était, en effet, votre poison. Si j'ai bien dit sur l'extension des grands , vous avez encore mieux répondu. Entassons-nous, replions-nous sur nous-mêmes, vous n'y perdrez rien du côté de l'esprit; en lui, donnant moins de champ, il n'en a que plus de force : le feu ' '
et les grâces du vôtre ne l'abandonneront jamais. Ce que vous dites sur les gens vifs, abondants, pétulants, etc., est exquis , et toute votre lettre charmante. Pourquoi Formont se laisse-t-il engourdir au point que vous me marquez? Il a grand besoin que vous lui rendiez l'existence. Quand sera-t-il à Paris?
Adieu, ma reine; l'heure me presse, et ne me permet que de vous dire combien je vous aime.
Je ne soupçonne point qu'on vous ait fait aucune tracasserie.
LA MÊME A. LA MÊME
Anet, vendredi 22 septembre 1747, Son Altesse Sërénissime, qui a plus mal aux yeux qu'à l'ordinaire, m'a ordonné, ma reine, en attendant qu'elle puisse vous écrire elle-même, de vous marquer combien elle est sensible à ■1 toute l'amitié que vous lui tén)oignez : elle vous assure de la sienne et de l'extrême impatience qu'elle a de vous voir. Elle „ sait très-mauvais gré à madame de la Guiche de n'être pas ac- |l couchée, et plus encore au président Hénault, dont c'est bien plus la faute, de n'avoir pas voulu vous amener ici : il aurait pu vous y déposer , faire ses tours à Versailles ou ailleurs , et vous y venir reprendre, et même vous auriez pu trouver, sans lui, quelqu'un qui vous eût ramenée; enfin, l'on ne peut se consoler de ne vous avoir pas à Anet. Je compte m'en dépiquer à Sceaux : j'ai grande impatience de vous y voir, ma reine. Vous ne me dites rien de votre santé : je me flatte que aous en êtes plus contente, et je le souhaite de tout mon cœur. J'attends le J| petit mot que je vous ai demandé dans ma lettre d'hier, pour ^^ exécuter votre commission. C'est uniquement pour remplir celle que j'ai reçue, que je vous écris aujourd'hui, ma reine : vous n'aurez ni pis ni mieux.
LA MÊME A LA MÊME
Anet, dimanche 24 septembre 1747.
Votre lettre du 22 a bien réussi, ma reine : je viens de la lire à Son Altesse Sérénissime, qui m'a dit de vous mander qu'elle
ne s'en est point du tout prise à vous du refus du président, ni compté que vous dussiez venir à vos frais. Mais voilà madame delà Guiche accouchée : si elle se porte bien, et vous aussi, et que Lassay soit disposé à venir vers le 1*"" octobre, ne pourriezvous pas encore venir ici pour y passer une huitaine de jours? Voyez ce que vous pourrez faire sans préjudice de votre santé. Au surplus, madame la duchesse du Maine vous assure qu'elle vous aime autant que jamais, et vous donnera l'appartement que vous souhaitez, comme je vous l'ai marqué. Voilà ce que j'ai ordre de vous dire. J'y ajoute, de vous à moi, que si au grand château vous ne paraissez que le soir, et que vous soyez heaucoup à Paris, on vous en saura très-mauvais gré, ne fût-ce que le mauvais exemple de faire sa volonté dans cette enceinte. Ainsi je vous conseille, ma reine, malgré la commodité que j'y trouverais pour moi, de ne point accepter cette habitation, à moins que vous ne vouliez prendre sur vous plus que vous ne faites dans l'autre.
Voilà un billet que je vous envoie pour mademoiselle d'Avranches,pour la loge : vous y verrez de quoi il s'agit à cet égard .
Adieu, ma reine; je n'ai pas le loisir de vous dire un mot de plus, j'en suis bien fâchée.
LA MÊME A LA MEME
Anet, dimanche l^"" octobre 1747.
Eh bien, ma reine, malgré l'occasion pressante, vous n'êtes pas venue. On me paraît persuadée que vous ne l'avez pu; Lassay et votre lettre ont parlé à merveille sur cela : elle me donnerait une grande inquiétude sur votre santé , si je croyais que vous n'avez pas pris soin de diminuer les inconvénients qui vous servent d'excuse. Vous auriez pu les augmenter beaucoup en voyageant par un aussi mauvais temps , et je ne puis être fâchée que vous ne soyez pas venue nous consoler, persuadée, comme je le suis, que cet ouvrage s'achèvera bien sans vous. On enterre ici, cette après-dînée, cette pauvre duchesse d'Estrées; et puis la toile sera baissée, on n'en parlera plus. Paris * était bien malade dans le temps de cette malheureuse aventure,
* Son secrétaire.
106 CORRESPO^^DANCE COMPLÈTE
et n'en a su qu'hier la triste catastrophe. J'ai peur que le nouveau règne ne fasse beaucoup reg^retter le précédent : ceux qui veulent s'en emparer s'empressent grandement. Cela ne me fait personnellement rien, si ce n'est que le mauvais train des choses me déplaît.
Donnez-moi de vos nouvelles , ma reine , et surtout de votre chère santé, dont je suis en peine, malgré ce qui peut à cet égard me rassurer.
Je ne sais pas encore le jour de notre départ, on attend le comte d'Eu pour le fixer : je vous le manderai, ma reine, dès que je le saurai.
LA MÊME A LA MEME
Anet , ce 2 octobre 1747.
J'ai reçu aujourd'hui, par la guinguette, votre lettre du 29, ma reine, par laquelle je vois que vous avez su notre déplorable aventure, le jour même qu'elle est arrivée. Je vois aussi que le coup qui nous a frappés a retenti dans votre âme, peut- -^ être plus que sur les lieux. Je pense, comme vous, que c'est un II malheur pour cette maison , et je trouve que vous en exprimez parfaitement la nature , en disant que la perte est plus grande que n'était la valeur de la chose perdue; cependant, je n'ai vu d'autres sentiments que la frayeur d'un pareil accident : ce qui peut y être de plus est absorbé par là. La distraction, prise ^ par goût et pour remède, aura bientôt tout emporté. I||
Je vous mandai hier sommairement comment la chose est arrivée, et je vais vous en faire un détail plus exact, puisque vous le souhaitez. La chute précédente n'a eu nulle influence sur ceci ; la tête , soutenue par un bras qui a été fort meurtri , n'avait pas porté : c'était une circonstance ajoutée pour rendre le fait plus grave, et le souper, que j'avais supposé, à vue de il pays , immodéré , ne le fut pas ; aucun signe de danger ne '" suivit cet accident, ni mal de cœur, ni éblouissements, et l'on peut tenir pour certain qu'il n'a nulle part à ce qui l'a suivi, dont voici le commencement. Il y eut samedi huit jours que la duchesse d'Estrées' fut prise d'une douleur dans le bras, non
* Diane-Adélaïde-Philippe Mancini-Mazaiini , spirituelle, gourmande, galante, VApi de l'ordre de la Mouche à miel, la joviale et ingénieuse orga-
celui où était la contusion de sa chute : cette douleur était si vive, qu'elle faisait des cris comme une femme qui accouche. J'allai la voir, ne sachant pas qu'elle fût incommodée, mais parce qu'on m'avait dit qu'elle n'était pas à la promenade, où elle allait tous les jours : je fus fort surprise d'entendre ses clameurs, et trouvant quelque chose de singulier dans cette espèce de mal, je l'exhortai et la pressai même, avec toutes sortes d'instances , de faire venir ce médecin de Dreux que vous fîtes venir pour moi l'année passée, et dont je l'assurai que j'avais été fort contente : je lui en proposai encore d'autres, estimés dans ce pays-ci, je n'y pus rien g^agner. Notre petite Faculté lui proposa force lavements, elle en prit sept ou huit, qui lui firent rendre une quantité immense de mauvaise nourriture non digérée. La douleur de son bras diminua alors beaucoup; mais des espèces de points qu'elle avait sentis en n^éme temps dans le sein et dans la poitrine, continuèrent, et se firent sentir plus vivement qu'ils n'avaient fait d'abord; elle se plaignait aussi de maux de cœur, d'étourdissements et de battements de cœur, mais point de fièvre. Je la pressai beaucoup de prendre médecine, que j'aurais voulue très-forte ; elle se contenta de prendre de la manne, et retarda jusqu'au mardi. Elle passa tout ce temps-là sans rien prendre, pas même de bouillon, et ne put se résoudre à rien boire. Enfin cette légère médecine produisit une grande évacuation, et ses douleurs cessèrent; mais il lui restait des maux de cœur et des battements de cœur, et elle se trouvait fort faible : elle recommença à prendre un peu de nourriture, et le jeudi, veille de sa mort, elle mangea, à dîner, du potage, des œufs, et encore quelque autre chose; elle se leva le soir pour souper chez elle avec madame de Fervaques : ce fut un léger repas, mais pourtant trop fort pour l'état où elle était; elle mangea fort gaiement, et madame de Fervaques l'ayant quittée à minuit, elle se prépara à se remettre dans son lit. Elle avait été si bien toute cette journée, que j'avais passée en partie chez elle, que madame la duchesse du Maine, qui Fallait voir tous les jours, lui dit en plaisantant qu'elle n'y viendrait plus, et qu'il fallait qu'elle descendît le lendemain : ce qu'elle parut très-disposée à faire. Je me suis un peu écartée : j'en étais
nisatrice des faipcuscs Nuits de Sceaux. Elle avait épousé le 17 août 1707 Louis- Armand d'Estrées de Lauzières-Thémines, duc d'Eslrées. Voir sur l'accident qui termina sa vie, à soixante ans, les Mémoires du duc de Luynes, t. VIII, p. 302. (L.)
au moment qu'elle prit sa chemise pour se coucher; elle dit à ses femmes que les jambes lui manquaient, et qu'elle ne pouvait se soutenir; elles la traînèrent jusqu'à son lit, et la jetèrent dedans : il était à peu près une heure. A peine fut-elle couchée, que faisant une espèce de râlement, ses femmes se rapprochèrent d'elle, et la trouvèrent la tète penchée sur son sein, la houche ouverte , et les yeux à moitié ouverts, sans mouvement et sans connaissance. On vint avertir madame la duchesse du Maine , qui monta aussitôt chez elle avec tout ce qui était dans le salon, car le jeu n'était pas fini : le chirurgien, le curé, l'apothicaire, tout se trouva en même temps dans la chambre de cette pauvre femme, qui demeura toujours dans la même situation. On lui donna de l'iliium, des gouttes d'Angleterre, on la saigna du pied; le sang vint bien mais sans rappeler la connaissance; beaucoup d'émétique qui n'opéra pas davantage; elle fit pourtant quelques efforts pour vomir, et même vomit un peu; cela nous donna un moment d'espérance : enfin on lui donna l'extrême -onction, sans que madame la duchesse du Maine voulût sortir de la chambre; on l'obligea ensuite de passer dans le cabinet à côté, où nous restâmes jusqu'au dernier moment, qui fut à peu près à quatre heures du matin. Son Altesse Sérénissime, tout éperdue, retourna dans son appartement , et se mit dans son lit : madame de Saint-Maur et moi, nous restâmes auprès d'elle jusqu'à six heures.
Voilà, ma reine, le triste détail que vous me demandez : il est peut-être trop circonstancié pour une chose qui n'est propre qu'à fournir des idées noires, que vous n'avez que trop de disposition à saisir, comme il me paraît par votre dernière lettre. Ne vous laissez pas gagner par des pensées aussi lugubres : j'espère que vous les laisserez à la Sainte-Chapelle, au lieu de votre personne, qui jouira agréablement et longtemps de son nouveau gîte.
J'ai fait vos compliments à Paris, qui est très-touché de votre attention pour lui : il est encore malade, sa maîtresse lui donne mille francs de pension et ses équipages par son testament, qui est fort sage ; M. de Nevers * est légataire universel. Quant à moi, ma reine , je la regrette ; elle en usait fort bien avec moi , et l'ascendant que vous aviez pris sur son esprit nous répondait de l'avenir; enfin je trouve qu'elle seyait bien ici: d'ailleurs,
1 Frère de la duchesse d'Estrées. (L.)
sa fin est si tra^jique, qu'il est impossible qu'on n'en soit pas attendri. Je suis fort contente d'avoir vu en vous le même sentiment, qui devient si rare, que c'est merveille de le trouver quelque part.
Jeudi, 5 octobre.
Ce n'est pas ma faute , ma reine , si vous n'avez pas eu plus tôf ce récit, mais celle de la poste; il ne m'a rien coûté, parce <jue je l'ai fait pour vous. Ne soyez pas en peine de moi; je n'ai eu que deux mauvaises nuits : tout a repris dés le lendemain le train ordinaire. Je ne suis pas surprise que vous ne l'ayez pas deviné : il v a des choses qu'il faut voir pour les croire. Je voudrais répondre à votre dernière lettre, et je ne le puis, car il faut que celle-ci parte.
Ce que vous dîtes de l'état monarchique et républicain est excellent, et me donnerait matière de jaser; mais il faut que je sois en bas , et me voilà en haut : on va à la chasse , malgré un rhumatisme.
LA MÊME A LA MÊME
Anet, vendredi 6 octobre 1747.
Enfin, ma reine, nous partons de demain en huit, samedi, 14 de ce mois, pour aller à Steuil ' ; nous y serons jusqu'au mardi, qu'on va coucher à la Queue ^, et le lendemain à Sceaux, qui sera le mercredi 18. Il n'a pas été possible de reculer davantage, et rien n'a pu, comme vous voyez, nous dégoûter d'Anet. Si je vous trouve à Sceaux, comme je l'espère, cela réparera tout. Je suis en peine de vous , avec plus de raison que vous ne l'êtes de moi. Je terminai hier si brusquement ma longue lettre , que je ne pus vous dire combien je souhaite que vous me rendiez un compte exact de votre santé ; marquez-moi tout ce qui vous regarde, ma reine, avec assurance que je n'y prends pas moins de part que vous-même. Je suis bien éloignée d'être aussi parfaite que vous le pensez! Je fis mauvaise mine, ne pouvant véritablement me traîner, la seconde nuit qu'on m'envoya chercher; j'en reçus le lendemain des reproches fort secs
1 Près Mantes, château du comte d'Eu. (L.)
2 A quatre lieues de Paris , château du prince de Dombes. (L.)
110 GORRESPONDAINCE COMPLÈTE
en présence de beaucoup de témoins : cela me déplut. J'avais prié M. de Lassay, qui y était, d'en faire de ma part une petite plainte douce et honnête, il en manqua le moment : je crois qu'il ne l'a pas retrouvé; ne lui en parlez pas, si vous le voyez, car à présent cela ne serait plus bon à rien. Il en est résulté qu'on m'a laissée fort en repos, et peut-être qu'un peu de dégoût, supposé que je ne l'aie pas mérité, vaut mieux que beau- ^ coup de fatigue que j'aurais pu avoir à l'occasion d'un rhuma-li tisme qui tourmente les nuits, dont on se plaint fort sans y rien sacrifier. Ne me répondez rien sur ceci. On m'a recommandé de vous mander bien vite l'arrangement pris, afin que vousli puissiez faire le vôtre , pour être à Sceaux en même temps que nous. On voudra voir votre première lettre : il est bon qu'elle ne contienne rien que de louable. Son Altesee Sérénissime t^nll a reçu une de M. le président Hénault; elle m'a dit de vous prier de lui en faire ses remercîments , et ses excuses de ce qu'elle ne lui fait pas réponse elle-miême, étant si incommodée qu'elle ne peut écrire. Je puis encore avoir de vos nouvelles mardi et jeudi, j'en espère du moins encore une fois avant notre départ. Que j'aurai de joie de vous revoir, ma reine! Que de choses nous aurons à nous dire ! Je ne vois encore rien sur la forme du gouvernement; mais je pense, comme vous, que le pire des états est l'état populaire.
Adieu, ma reine, portez-vous bien, aimez-moi, et soyez sûre que je vous aime.
LA MÊME A LA MEME
Anet, dimanche 8 octobre 1747.
Je suis sensiblement touchée de votre amitié, ma reine; mais l'illusion où elle vous mène me fâche sérieusement. Je vois que ce n'est pas moi que vous aimez, mais une idée qui vousjl appartient uniquement et que vous avez rendue digne de vous , ™ et trop peu ressemblante à la cliétive créature à qui vous en faites présent. Vous me réduirez enfin à ma juste valeur. J'espère cependant qu'accoutumée à m'aimer, et touchée de mes ,— sentiments, vous ne m'en aimerez pas moins. Il
Je vous ai mandé, samedi, par Lassay, notre marche, et que nous serons mercredi 18 à Sceaux. Nous allons samedi à Steuil;
DE MADAME J.A MARQUISE DU DEFFAND. lH
j'y trouverai Lacour qui y est acfuelleiïieut, et que je ne pourrai voir que là; je lui demanderai quel jour il sera à Paris, et je vous le manderai : je ne crois pas que ce soit avant que nous soyons arrivés à Sceaux. Si vous n'y pouvez guère rester, tâchez, ma reine, de vous contenter de votre petit château, pour éviter des murmures et peut-être des plaintes qui vous déplairaient. Tâchons qu'il n'arrive rien qui nous sépare encore plus que nous le sommes. Si vous vous résolvez d'habiter ce lieu froid et humide, ordonnez qu'on y fasse bon feu plusieurs jours avant que vous y veniez.
J'ai bien cru, ma reine, que le remède de dissipation que nous croyions nécessaire pour tempérer nos frayeurs ne serait pas généralement approuvé. Il est pourtant vrai qu on n'a joué aucune comédie depuis l'affreux spectacle que nous avons vu; mais je ne vous réponds pas qu'avant notre départ nous ne revoyions la farce de M. de Senneterre. Heureusement pour moi je n'y prends ni n'y mets : je gémis, je m'étonne encore, et ne puis remédier à rien. Il faut convenir que nous allons un peu au delà .de l'humaine nature. Je vois d'ici ma pompe funèbre : si le regret est plus grand, les ornements seront en proportion. Que nous importe? Il faut tpujours bien faire, et ne s'embarrasser que de cela.
Je n'ai pas encore vu le pauvre Paris, qui est toujours malade dans le village oii on le transporta pour lui dérober la connaissance de son malheur. J'aurais voulu, comme vous, qu'on eût fait plus pour lui , et peut-être était-ce l'intention de cette pauvre femme, qui dit, quelques jours avant sa mort, qu'elle avait des choses à mettre sur son testament.
Je suis bien aise que vous aimiez madame de Saint-Maur; c'est la seule personne raisonnable et décente que nous ayons chez nous : elle sera bien flattée de ce que vous me mandez pour elle, je n'ai pu encore le lui dire. Je me presse de vous répondre, de peur que le temps ne m'en soit ôté. Le seul plaisir de ma vie est d'être avec vous, ma reine, de façon ou d'autre.
Je ne pourrai plus recevoir de vos lettres ici, passé jeudi. Si yous avez par delà quelque chose à me dire, ou simplement envie de m'écrire, adressez vos lettres chez M. le comte d'Eu, à Steuil par Mantes : cette poste va tous les jours ; mais nous n'y serons que jusqu'à mardi, que nous allons coucher à la Queue. Je vous embrasserai le lendemain, n'est-ce pas, ma reine?
LA MÊME A LA MEME
Auet, mardi 10 octobre 1747.
Notre arrivée, ma reine, est retardée d'un jour, parce que le départ du roi pour Fontainebleau empêche qu'on ait des chevaux de Versailles pour mener notre suite le jour qu'il le fallait. Nous partons toujours samedi pour aller à Steuil; mais nous n'arriverons que jeudi 19 à Sceaux. Je n'en suis pas si fâchée, puisque c'est un jour de plus pour assurer votre état avant notre embarquement. J'espère que vous viendrez, et que ce sera sans inquiétude : c'est tout ce que je désire. Je ne puis vous dissimuler qu'on est étonné que vous regardiez comme une perte ce qu'on envisage peut-être en gain. Vos premières lettres à ce sujet avaient déjà mal réussi; mais on n'a pu tenir à cette dernière, et l'on s'est tant récrié, que j'ai été obligée de dire que ce dont on avait tant de peine à se passer avait pu vous paraître nécessaire : on m'a répondu à cela ce que je sais il y a longtemps. La vanité, parmi de certaines gens, retient ce que le coeur rejette. On a fini par me dire qu'on vous avait été fort obligée de ce que vous aviez fait, parce que, vu les circonstances, cela était bon, et qu'on mettrait tout en œuvre pour le maintenir bon; mais qu'enfin il n'en était plus question, et qu'il ne fallait plus parler de tout cela. C'est avec peine que je vous rends ceci : mais il m'a paru nécessaire que vous sussiez les dispositions, pour régler vos propos : sans quoi, ils paraîtraient insoutenables. - Nous n'aurons point de comédies, j'en suis fort aise; car j'adopte la leçon que fait Arnolphe à Alain et à Georgette : il y a eu seulement un petit brimborion dans les bosquets, qui me déplut si fort , que , sans les fortes remontrances de madame de Saint-Maur, je ne m'y serais pas trouvée : elle m'a dit de vous mander, ma reine, qu'elle vous aimerait quand même vous ne le voudriez pas, et que vous jugiez si vous en seriez refusée.
Au reste , j'ai fait des réflexions qui me consolent de la bonne opinion que vous avez de moi : j'y trouve un nouvel engagement à faire tout de mon mieux, et j'en cherclie de tout côté. Si la vanité est le principe de cette disposition, qui paraît bonne, autant vaudrait peut-être faire du pis qu'on peut.
Je suis fâchée des embarras que vous donne votre logement : je ne sais pourtant s'il ne vaut pas mieux s'impatienter quelque-
fois que de n'avoir aucun sentiment. Vous n'aurez votre tapissier <jue lorsque nous serons arrivés : je ne vois nul moyen de vous le procurer plus tôt. Pourvu que vous vous portiez bien, c'est le principal, les autres inconvénients sont légers et passa- (jers. Adieu, reine; j'attends avec grande impatience le moment de vous voir. J'ai encore fait dire à Paris que vous souhaitiez le voir dès qu'il serait à Paris.
LA 3IÈME A LA MÊME
Vendredi 13 octobre 1747.
Rien n'est égal à la surprise et au chagrin où l'on est, ma reine, d'avoir appris que vous avez été chez madame la duchesse de Modène. Un amant bien passionné et bien jaloux supporte plus tranquillement les démarches les plus suspectes, qu'on n'endure celle-ci de votre part. « Vous allez vous dévouer là, abandonner tout le reste , voilà à quoi on était réservé : aussi est-on l'exemple du malheur, les tourments dont on se croyait quitte vont renaître par vous, et toujours la même pierre d'achoppement : c'est une destinée bien cruelle! )5 etc. J'ai dit ce qu'il y avait à dire pour ramener le calme; on n'a voulu rien entendre. Quoique je ne doive plus m'étonner, cette scène a encore trouvé moyen de me surprendre. Venez, je vous conjure, ma reine, nous rassurer contre cette alarme : ne louez point la personne dont il s'agit, et surtout ne parlez pas de son affliction ; car cela serait pris pour un reproche. Je comprends que vous serez tentée d'abandonner une route si scabreuse; mais songez que si vous preniez ce parti, tout retomberait sur moi, que vous laisseriez à Tabandon. On est déjà fort mal disposé à mon égard, et je vous demande en grâce de vous prêter, dans les circonstances présentes, à ce qui est nécessaire pour remettre les choses dans un meilleur état. Si, par la suite, vous n'y pouvez tenir (car je sens combien cela est difficile), vous dénouerez doucement, sans rompre. Je n'exigerai pas de votre amitié que vous rendiez votre vie épineuse et désagréable, c'est assez que la mienne le soit : le partage que vous feriez de mes peines , loin de les soulager, les doublerait.
Nous partons toujours demain, et nous arriverons jeudi, comme je vous l'ai mandé. Je désire passionnément de vous I. 8
trouver à notre débarquée. Je n'eus jamais tant de besoin de vous, ma reine.
LE COMTE DES ALLEURS, AMBASSADEUR DE FRANCE A CONSTANTINOPLE , A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND *.
Constàntinople, 15 octobre 1748.
Madame, M. d'Alembert a écrit ici que vous voulez bien entrer en correspondance avec moi, que cependant je ne devais pas m'en flatter, si je n'avais l'honneur de vous écrire le premier. Cette condition n'a rien que de juste et de facile : elle est trop agréable et tt-op avanta^jeuse pour moi, pour n'en pas profiter avec un empressement infini. Je puis donc espérer, madame, d'avoir de vos nouvelles particulières qui m'intéressent véritablement, et peut-être, par égard pour l'éloignement où je suis, l'ignorance et la solitude où vous me croyez, y ajouterez-vous quelque chose de ce qui se passe dans le monde. Il n'y a nulle égahté pour vous dans ce commerce : dois-je me flatter d'un intérêt réciproque de votre part? Et, réduit à vous parler de moi, ou de ce pays-ci, n'est-ce pas vous ennuyer à coup sûr? Je le ferai cependant, plutôt que de me résoudre à garder un silence qui me priverait du plaisir de recevoir de vos lettres.
Je ne vous dirai rien de mon voyage ; il y a trop longtemps que je suis arrivé , pour n'avoir pas oublié toutes les peines qu'il m'a données. Je ne vous parlerai point non plus des femmes turques : vous savez qu'on ne les voit pas, à moins qu'on ne les recherche par des aventures , dont la fin n'a jamais été trop de mon goût , et qui conviennent moins que jamais à mon âge, à mon état et à mon inclination.
Quant aux hommes, il y a trop de choses à en dire pour entrer sur cela dans un grand détail : je me bornerai à vous en donner une légère esquisse, afin que vous voyiez les gens à qui j'ai affaire. Le commun est très-grossier, très-ignorant, trèssuperstitieux; les gens lettrés, parmi eux, très-taciturnes et
^ Il s'agit ici du comte des Alleurs, fils de celui (également ambassadeur à Constàntinople, où il avait remplacé M. de Ferriol depuis noveml)re 1710) dont Saint-Simon a tracé un court et vif portrait (t. I*''", p. 304, 305). M. des Alleurs avait succédé à Constàntinople à M. de Gaslellane , lequel avait luimême succédé à M. de Villeneuve. (L.)
très-silencieux; tous fort intéressés, d'assez bonne foi cependant; demandant avec bassesse, recevant avec orgueil; assez reconnaissants quand on les a obligés et qu'on en a besoin ; pliilosoplies sans art, mais par tempérament; aujourd'bui grands, demain dans le néant, toujours égaux; le peuple, dévot de bonne foi à Maliomet; les grands, déistes, mais hypocrites à l'excès; assez polis, pourvu que l'on convienne qu'on peut être poli sans révérences et sans compliments, et qu'on ne s'arrête qu'à des choses dites avec simplicité, qui paraissent naturelles, et venir du cœur.
Quant à ce qui me regarde personnellement, ma vie est assez douce et uniforme. Je passe une partie de l'année, soit ici, soit à une fort belle campagne , dans une retraite très-scrupuleuse, à cause de la peste, fléau que vous ne connaissez pas, et avec lequel je ne vous conseille pas de faire connaissance : il est insupportable, non-seulement par ses horreurs, mais encore par les précautions qu'il faut prendre, surtout contre les domestiques, tous et toujours désespérés d'être enfermés. Lorsque ce mal veut bien cesser, ce qui arrive ordinairement quand le froid commence, on sort comme la colombe de l'arche, on devient plus hardi, et l'on se rassemble enfin tout à fait. Le roi étant le plus grand prince de l'Europe, son ambassadeur est ici le premier, et a toute l'endosse d'un assemblage tumultueux : sa maison est le rendez-vous des ennuyeux; il y a tous les jours du monde à dîner, point de soupers, des quadrilles ou reversis, peu de conversation. Les ambassadeurs ou ministres, toujours occupés du cérémonial, gênent ou fatiguent beaucoup. Les négociants, plus instruits de leurs intérêts que d'autre chose, nesont pas d'une grande ressource.
Le carnaval est un peu plus animé ; il y a bal au palais de France tous les dimanches. Quelquefois cinquante ou soixante femmes viennent y danser, et y soupent ce jour-là; ce qui fait un assez beau spectacle, par leurs coiffures à la grecque, que je trouve assez belles. Peut-être que l'illusion ne consiste que dans la nouveauté de ce coup d'œil. La plus grande partie de ces femmes parlent assez mal l'italien; je l'entends un peu, mais je ne le parle point; elles parlent très-bien grec, moi point du tout. En général, elles parlent peu, pensent encore moins : il n'y a que ce qui regarde leur vanité, leur jalousie , enfin toutes leurs passions, qu'elles conduisent tout comme en France.
Ma femme est chargée de faire tous les honneurs; elle aime
à danser : ce qui fait qu'elle s'amuse, se fatigue et s'ennuie alternativement. Pour moi, je ne prends nulle part à ces plaisirs bruyants; occupé uniquement de mes affaires, je n'ai pas le temps de m' ennuyer, ayant d'ailleurs tout ce que je puis désirer. Je ne serais nullement à plaindre, si je n'avais de véritables chagrins des pertes que j'ai faites en France de parents, d'amis et de société : cela m'a rendu très-indifférent sur mon éloignement, me fait supporter mon exil non-seulement avec patience, mais m'a même déterminé, puisque c'est ma ressource, à l'embellir de mon mieux. Je suis très-bien logé : je vois du palais de France, par un côté, un faubourg de Gonstantinople, en amphithéâtre avec des jardins; cette vue est terminée par le sérail des icoglans, ou pages du Grand Seigneur. D'un autre, on voit deux mers différentes, couvertes de vaisseaux de guerre et marchands, ou de petits bateaux, plus communs que les carrosses à Paris. Vis-à-vis de moi, c'est le sérail du Grand Seigneur et la ville de Gonstantinople , dont je ne suis séparé que par un bras d'une de ces deux mers. Cette vue est tellement supérieure à toute autre, qu'elle paraît toujours nouvelle.
Ce qu'il y a ici de plus singulier, c'est la tranquillité journalière : tout dort à neuf heures du soir, et on croirait, au silence et à l'obscurité, que cette ville, habitée par un million d'àmes, est entièrement déserte. J'ai aussi de très-beaux jardins que j'ai fait accommoder, dont je jouis beaucoup : le climat est très-beau, un peu inégal; lorsque le vent du midi règne, ce sont des chaleurs insupportables, mais tempérées tous les soirs par un vent de nord qui occasionne quelquefois un froid assez sensible ; ce qui sert aux médecins à rendre raison de toutes les maladies, (|uils attribuent à cette variation, plutôt que de convenir de leur ignorance.
On fait très-bonne chère : le mouton est délicieux , le gibier excellent, le poisson abondant, les légumes parfaits, les fruits médiocres. J'entre dans ce détail parce que je sais qu'il ne vous est pas indifférent, même dans vos plus grandes diètes; je compte qu'il sera d'autant mieux reçu, que j'espère que vous en êtes dehors, que vous ne voyez plus M. de Vernage' que par bons procédés de sa part et comme ami, et que vous jouissez d'une santé parfaite : du moins je le souhaite infiniment.
Faites, je vous prie, dans les occasions, ma cour à M. le
^ Fameux médecin du temps. (L.)
comte d'Argenson, non que je lui demande rien; mais je lui suis trop attaché par le cœur, pour ne pas chercher à le hii faire connaître par toutes sortes de voies : en passant par vos mains, cela ne peut qu'acquérir tout le mérite qu'il faut pour lui plaire. On ne peut le connaître sans l'aimer, et sans lui souhaiter un crédit et une autorité dont il n'ahuse jamais, des biens dont il use toujours, des honneurs qu'il méprise lui-même, enfin des élo(]^es qui lui sont dus et dont il fait aussi peu de cas.
Mille compliments, je vous prie, à M. le président Hénault, à l'indifférent et philosophe Formont, au prodigieux et aimable d'Alembert : j'ai fait pour son ami, à sa considération d'abord, ensuite pour ses talents, tout ce qui a dépendu de moi. Si vous vovez le chevalier d'Aydie, faites-lui mille amitiés de ma part. Ce pays est fait pour lui, l'air est très-bon à l'asthme : on y peut manger, bouder et philosopher impunément.
Ma femme me charge de vous dire mille choses de sa part. Elle a du courage comme Un lion, en voyage et contre la peste ; elle travaille tout le jour à mille choses pour n'être pas gagnée par l'ennui; enfin elle est raisonnable, ce qui est rare, même en France, où c'est peut-être l'unique chose qui manque. Mais je m'aperçois que je vous écris, et que vous êtes l'exception à la règle.
Ma lettre est trop longue pour ne vous pas faire d'excuses sur mon écriture peu lisible; mais j'ai mieux aimé vous donner un peu de peine» que de mettre un secrétaire dans ma confidence, et il me semble que je vous exprime mieux de cette façon l'inviolable, sincère et respectueux attachement avec lesquels je suis, etc.
LE MÊME A LA MÊME
Constantinople, 17 avril 1749.
Vous croyez bien, madame, que j'ai été très-flatté de recevoir des marques de votre exactitude , et quoique éloigné , ou pour mieux dire séparé, comme je le suis, du monde, j'ai été très-aise d'apprendre, et par vous avec les grâces que vous y savez joindre, des nouvelles de ce qui se passe; mais ce qui m'a fait un vrai plaisir, c'est d'apercevoir dans une très-longue lettre (dont, en vérité, je n'ai aucune envie de me plaindre) des mar-
ques d'une véritable amitié. J'avoue que l'inégalité que je sentais que je devais nécessairement mettre dans un commerce de lettres avec vous , me faisait balancer à le commencer ; je craignais, avec raison, de vous ennuyer par des détails peu intéressants sur les Turcs, par des choses qui me sont personnelles, ou enfin par une morale turque et ennuyeuse que la solitude inspire ici, malgré qu'on en ait, et que l' amour-propre, qui est de tous les pays, me fait prendre quelquefois pour une bonne et sage philosophie. Puisque votre Ijon esprit vous rend curieuse, que votre amitié vous rend indulgente, je me donnerai carrière sans scrupule.
Je ne commencerai pas par ce que vous voulez savoir, mais par ce qui m'intéresse le plus : c'est ce qui vous regarde personnellement. Je suis très-aise que vous soyez quitte de ce vilain temps critique. Quand vous n'y auriez gagné que de n'être plus assujettie à ces diètes outrées , ce serait beaucoup ; et si votre santé est déjà meilleure après les grands dangers passés , vous devez vous flatter qu'elle se fortifiera de jour en jour. Je suis charmé que vous soyez contente de votre logement de Saint-Joseph : je vous vois d'ici dans cet appartement, admirant la moire jaune et les nœuds couleur de feu. Je vous passe d'aimer la propriété : c'est la seule façon de jouir de quelque chose. Je vous connaissais un vis-à-vis avant de partir. Vous méritez, madame, d'avoir du bien, non-seulement par le bon usage que vous en faites, mais par l'ordre avec lequel vous le conduisez. Je profiterai de vos avis et de vos exemples, et j'espère , à mon retour en France , être en état de me passer de tout le monde. La pauvreté a mille inconvénients, dont, à mon gré , la dépendance qui en est inséparable est le plus grand. Quant à la santé, le premier de tous les biens., malheureusement elle ne dépend pas de nous : c'est un présent que la nature fait sans choix et assez volontiers à des gens qui en font un mauvais usage : elle se plaît à le refuser à ceux qui s'en serviraient pour être utiles et agréables dans la société. Au défaut de cet heureux état, un bon régime et une grande tranquillité d'esprit préviennent les grandes maladies et rendent les incommodités supportables. Ce qui m'étonne^ je vous l'avoue, c'est de me trouver vieux, sans savoir quelquefois comment cela m'est arrivé, à moins que je ne réfléchisse sérieusement sur tous les événements dont j'ai été le témoin ou l'acteur : récapitulation qui n'est pas toujours fort agréable.
Puisque les nouvelles de ce pays-ci ne vous ennuient point, que même jusqu'à celles de l'ambassadeur turc peuvent vous intéresser, je vous en dirai volontiers; mais je vous prie, quoi- ([ue tout ce que je vous écris soit peu important, d'avoir la bonté de n'en faire part qu'à M. le président Hénault et à notre ami Formont. J'ai des raisons pour être réservé : mes ennemis (et je n^en manque pas) feraient un monstre d'indiscrétion d'une chose que je regarde avec raison comme très-indifférente.
Sayd-Effendi est revêtu ici d'une charge honorable, mais peu importante , et il a peu de crédit : il vit entièrement retiré avec ses femmes, n'osant, parce qu'il a été employé dans les cours étrangères et qu'il a été la seconde personne de cet empire, communiquer avec des ambassadeurs. Cette intimité serait suspecte, et on lui croirait des sentiments ou des goûts pour le christianisme, ce qui est ici un crime capital ; du reste, il prend, comme tous les Turcs, son mal en patience. Ils sont accoutumés à s'élever et à déchoir de sang-froid; ni l'estime ni le mépris ne sont attachés à ces deux états, et personne enfin ne meurt ici de ce qu'on appelle en France la maladie des ministres. Je ne connais ni son fils ni son gendre, mais je sais qu'ils regrettent tous deux Paris.
On ne voit pas ici le grand vizir avec la même facilité et la même familiarité qui s'observent en Europe. Ce personnage, tant qu'il existe (ce qui est toujours très-incertain), est ici audessus de tous les ministres , et ne peut se comparer à ceux des autres pays par son autorité, son crédit, sa suite, et ses richesses imaginaires. Tout roule sur lui : c'est une espèce d'associé à l'empire, que le Sultan détruit quand il lui plaît, quand il lui cause le moindre ombrage, ou enfin quand il juge à propos de le sacrifier au mécontentement du peuple. Il le dépossède de sa charge et de son bien. Anciennement il lui en coûtait la vie, aujourd'hui les choses se passent plus doiicement. Les ambassadeurs ne voient jamais le grand vizir qu'à leur première audience pour faire reconnaître leur caractère, ou à leur dernière, pour les congédier. Toutes les affaires se traitent ensuite entre le grand vizir et l'ambassadeur par des interprètes; s'il survient quelque affaire importante, l'ambassadeur fait demander audience, et on la lui accorde. C'est dans cette première et dernière audience que se passent les honneurs du sofa, dont je vous envoie un petit détail à part pour M. le président Hénault, avec la même condition de réserve. Ces audiences se passent
120 CORRESPOrvDAINCE COMPLETE
avec un f];rand appareil. L'ambassadeur est précédé de beaucoup d'officiers du Grand Seigneur, suivi de six interprètes de sa maison, de sa Hvrée, et la marche est fermée par la nation française , qui est nombreuse , et par les protégés de France : ce qui fait un assez beau cortège, surtout quand l'ambassadeur vient par mer, tous les officiers des deux vaisseaux étant obligés de l'accompagner. Trois ou quatre jours après, l'audience du Grand Seigneur se passe dans le même appareil. L'ambassadeur traverse avec sa suite tout Gonstantinople , à clieval : c'est le Grand Seigneur qui envoie les chevaux ; on passe plusieurs cours du sérail à cheval, et d'autres à pied. Lorsqu'on est à la dernière, on revêt l'ambassadeur d'une robe de chambre de drap, doublée de martre zibeline, dont le Grand Seigneur fait présent : c'est la robe nuptiale, sans laquelle on ne peut entrer; il passe au travers d'une haie d'eunuques blancs, et d'une autre d'eunuques noirs, spectacle assez hideux. Il arrive enfin dans la chambre du Grand Seigneur, qui est sur son trône, magnifiquement vêtu, avec un turban rempli de diamants, surtout une très-belle aigrette : le vizir est au pied du trône. L'ambassadeur alors déploie les voiles de l'éloquence : son compliment est ordinairement respectueux et fade , plein de mots et dépourvu de choses. Le Sultan, du moins celui qui règne aujourd'hui, qui est un prince très-affable, répond des choses amicales et décentes pour le roi, assez obligeantes pour l'ambassadeur. Pendant que cette harangue dure, il faut faire la révérence en avant toutes les fois qu'on prononce le nom du roi ou celui du Grand Seigneur. Deux capigi-bachis , qui sont des espèces de gentilshommes de la chambre, soutiennent l'ambassadeur sous les bras ; ce qui ressemble beauèoup à la cérémonie du mamamouchi français. Il faut du sang-froid pour n'être pas déconcerté ou surpris de ce faste oriental; ou du sérieux, pour ne pas rire, lorsqu'on a de la disposition à voir les choses du côté comique.
Vous croyez peut-être que je suis très-fàché de voir aussi rarement le Grand Seigneur ou le grand vizir? Vous vous trompez, si vous le pensez. Vous ne sauriez croire avec quelle facilité je trouve qu'on s'accoutume à voir peu les souverains, surtout celui chez lequel on est envoyé; j'avais beaucoup plus de peine à me faire à l'usage de la Pologne, où on a continuellement Fennuyeux esclavage d'une cour.
Nous avons trop souvent parlé ensemble de Voltaire, pour s'étendre là-dessus. On peut admirer ses vers, on doit faire cas
de son esprit ; mais son caractère dé^joûtera toujours de ses talents. En fait d'esprit, tous les hommes sont républicains , et Voltaire est trop despotique. Avant de recevoir votre lettre, une personne de beaucoup d'esprit m'avait déjà parlé de Catilina '. J'en aurais usé tout comme vous à son égard, et je m'en serais tenu à la première entrevue : je l'ai lu avec attention; j'y ai trouvé de beaux vers. Je ne suis pas surpris que des courtisans le louent, mais ce qui m'étonne, c'est que des gens désintéressés, qui ne doivent tenir qu'à la vérité, puissent applaudir au rôle de commode qu'on fait jouer à Gicéron, ce qui ne s'accorde ni avec l'histoire, ni avec le caractère du consul, et ([u'on ne soit pas révolté d'être obligé de porter son admiration sur le plus vicieux et le plus scélérat des hommes , qui au miheu des plus noirs complots, mais des plus grands desseins du monde, à la vérité, mêle l'amour le plus déplacé, le moins vraisemblable et le moins intéressant.
Je savais déjà l'histoire des plaques de cheminée*. Je me suis toujours attendu à une fin tragi-comique de la part des principaux acteurs de cette pièce; le mari est vain, non emporté ; la femme menteuse , romanesque , intrigante ; le favori de Mars et de Vénus, quoique très-aimable, a toujours été, dans ses amours, hardi, bruyant, ingénieux; le dénoûment a répondu à tous ces caractères. Un accommodement est ce qu'il y a de mieux pour elle ; elle sera peut-être assez mal conseillée pour faire de plus grands éclats, qui augmenteront sa confusion sans rien ajouter à ses intérêts. J'ai beaucoup ri de voir que pour rentrer chez les maris offensés et jaloux , il faut les mêmes personnages dont on se sert pour réduire les ennemis de l'Etat. Le peu de succès qu'ils ont eu en plaidant une aussi mauvaise cause doit convaincre que chacun a ses talents, et qu'il faut à l'avenir laisser faire ces démarches à des huissiers ou à des avo-
1 II y a deux tragédies de ce nom : l'une de l'abbé Pellegrin, non représentée, imprimée en ilk'^; et l'autre de M. de Crébillon , .-.ttendue depuis longtemps, et enfin vue et reçue avec applaudissements, le 21 décembre J 748. Elle a été jouée vingt fois de suite sur le Théâtre-Français, ce qui alors était un grand succès. (L.)
2 II s'agit ici de la fameuse aventure de madame de la Popelinière f mademoiselle Dancourt), femme du fermier général, avec le duc de Riclielieu. On la trouve racontée dans les Mémoires de Marmontel et dans les Mémoires du duc de Richelieu (par Soulavie), et sa Vie privée (par Faur). Elle est si connue, que nous nous bornons à indiquer ces ouvrages. V. aussi le Journal de Barbier, t. IV, p. 327, 328.) (L.)
cats. Gomme il n'y a pas eu de sang répandu dans i'arrét du prince Edouard', cela ne fait pas une pièce tra^jirjue dans les règles; il a voulu, comme Charles XII avec les Turcs, se donner un petit air d'entêtement : son imprudence a été corrigée, et deviendra peut-être plus modérée à l'avenir avec ceux qui ont le pouvoir de punir. Ce qui me paraît le plus tragique, c'est l'état de M. le comte d'Argenson. Je crains tous les remèdes contre la goutte; lorsqu'ils soulagent les douleurs, ils attaquent sourdement d'autres parties et font de plus grands ravages. Mon attachement pour lui, et l'envie de le voir très-longtemps , me feraient désirer qu'il pût souffrir avec patience; mais comment souhaiter de sang-froid des douleurs à quelqu'un qu'on aime, et comment être patient, lorsqu'on est accablé de grandes affaires? Je trouve que la goutte a tort de l'attaquer, quoiqu'il ait un peu fait ce qu'il fallait pour l'attirer; mais l'Etat a besoin de ses lumières, ses amis ont besoin de sa société, et lui voudrait bien être toujours un peu gourmand : voilà bien des contradictions. Je ne serai parfaitement tranquille et content sur son compte que lorsque j'apprendrai qu'il se porte mieux, et qu'il aura une partie de ce qu'il mérite.
Je ris quelquefois ici tout seul de voir la facilité avec laquelle d'autres ont acquis des honneurs et des richesses, et le peu qu'ils y ont mis du leur, et de voir des gens du premier ordre , en tout genre, languir aussi longtemps après des grâces qui devraient les prévenir. Vous me -ferez plaisir de lui parler de moi; je l'excepte, comme vous croyez bien, de la réserve que je vous ai recommandée, et vous me ferez plaisir de lui montrer ma lettre.
Je reviens à mes moutons, turcs ou domestiques. Ma femme, qui vous est fort obligée de l'honneur de votre souvenir, me charge de vous en faire mille remercîments, et de vous offrir ses services ici pour vos commissions. Elle s'occupe actuellement d'habiller plusieurs poupées à la grecque, à la turque, à la juive, à l'arménienne, pour les porter en France; je crois qu'elle se défera, dans trois mois, d'une poupée plus incommode, maïs qui l'amusera par la suite; car, entre vous et moi, il faut ici de l'occupation; on ne peut pas toujours lire ou travailler, et les soins d'un ménage siéent bien à une femme rai-
1 Le prince Charles-Édounrd, le Prétendant, enlevé de vive force le 10 décembre 1748 à l'Opéra, conduit à Vincennes, puis expulsé. V. Barbier, t. IV, p. 329, et les Mémoires du marquis d'Argenson, t. V, p. 308-319. (L.)
sonnable. Je vous avoue naturellement que je n'ai jamais pensé m'en occuper comme je fais et avec autant de satisfaction. Je n'ai pas le temps d'être oisif ici; j'ai des affaires assez honnêtement, des visites à faire ou à rendre : c'est la croix de mon état. Mes délassements les plus agréables et mes grands plaisirs consistent dans la lecture, dans la tranquillité domestique, dans la bonne chère, que je ne fais que chez moi, ou des promenades dans un très-beau jardin, où j'ai fait des embellissements et bâti un kiosque à la turque, pour être à couvert du soleil. J'y jouis d'une vue que les plus grands souverains pourraient m' envier avec raison ; c'est là que je fais des réflexions de toute espèce, excepté de celles qui sont tout à fait noires, que j'écarte le plus qu'il m'est possible.
Je vous serai très-obligé de réitérer mes compliments au chevalier d'Aydie; je suis charmé de pouvoir me flatter qu'il a de l'amitié pour moi. S'il a quelque trouble dans sa digestion, je ne suis pas surpris qu'il ait un peu d'humeur; il aimait de trop bonne foi à souper, pour soutenir cette privation avec patience. Son humeur m'a toujours paru plus supportable que celle des autres, et souvent bien plus aimable que leur gaieté : d'ailleurs, ses bonnes qualités et la tournure de son esprit faisaient un composé très-sociable et très-aimable.
Je suis fâché pour vous et pour M. d'Alembert que vous vous voyiez plus rarement depuis que vous êtes à Saint-Joseph. L'assiduité d'un homme aussi gai, aussi essentiel, aussi diversifié, quoique géomètre sublime, n'est pas une chose aisée à remplacer dans votre faubourg Saint-Germain; je n'en excepte pas la sohdité et la précision de l'abbé du Gué, ni l'aimable inconstance de Maupertuis.
Je m'aperçois qu'en vous annonçant que je vous parlerais de ce pays-ci, je vous parle de tout autres choses, et peut-être avec l'incongruité d'un homme à qui efles sont devenues étrangères; mais, tout bien considéré, je compte trop sur votre indulgence et votre amitié, pour que je me pique de quelque ordre, ni de bien écrire; j'ai, au contraire, un plaisir infini de sortir des règles où je ne suis que trop assujetti, et de profiter de la carte blanche que vous m'avez donnée, pour laisser aller ma plume vagabonde sur tous les objets que mon imagination me présente. Accoutumé aux caprices de la fortune, aucun ne peut me surprendre. A propos de celle de M. de la V... ' et des hon-
1 De la Vauguyon ou de la Vallière. (L.)
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neurs qu'il a acquis, je me souviens de ce que la Varenne, valet de chambre de Henri IV, disait au chancelier, que si son maître était plus jeune il ne troquerait pas d'emploi. L'application de la prophétie n'est pas difficile à faire, pour quelqu'un qui devine toutes les éni(jmes avec autant de facilité.
Si je ne vous ai point parlé de M. deBernstorff, ce n'est pas que je ne l'aime infiniment, et que je ne pense sur ses bonnes et aimables qualités tout comme vous, peut-être même avec des additions; mais mon silence n'a été causé que par l'incertitude où j'étais si vous le voyez souvent. Sa galanterie assez universelle , mais pleine de discrétion , son goût pour la société , ses connaissances, sa facilité, le feraient toujours recevoir agréablement dans les soupers élégants; mais son petit estomac refusera bientôt le service. Il faut de la santé pour être homme à bonnes fortunes.
Je vous suis très-obligé de l'attention que vous me faites espérer d'aller voir ma fille. J'y serai d'autant plus sensible que je ne pourrai douter qu'elle m'est bien personnelle, puisque je suis sûr que vous ne connaissez qu'elle dans la rue de Gharonne; dites-moi comment vous l'aurez trouvée, tout naturellement, et assurez, je vous prie, madame de GrussoP de mes respects : elle le mérite bien.
Quant à l'opium, voici ce que j'en sais, en supposant que vous savez vous-même qu'il se tire ici, comme en France, des têtes de pavot; la grande différence, c'est que la chaleur du soleil le rend ici meilleur, et lui donne des effets différents. Il met le sang en mouvement, donne les idées les plus gaies, remplit l'âme d'espérances flatteuses ; dès que son action cesse, il jette dans la langueur, la mélancolie et l'assoupissement. Les gens qui en prennent n'ont d'esprit que dans l'effet; il faut en augmenter la dose tous les trois mois au moins; il diminue l'appétit, il attaque les nerfs; ceux qui en font usage deviennent maigres et jaunes; ils vont rarement à l'âge de cinquante ans, quand ils en prennent dans leur jeunesse ; lorsque de jaunes ils deviennent un peu verts, la mort n'est pas éloignée. Avez-vous envie d'en prendre? En ce cas, je tâcherai de vous dire une autre fois des choses plus attrayantes.
Il y a raison partout : c'est abuser de la permission, et je garde ce qui reste de blanc pour écrire à M. de Formont; j'es-
* Envoyé de Danemark. (L.) 2 Née d'Armenonville. (L.)
père que vous me saurez fjré F un et l'autre de ne vous pas séparer. Je finis ce qui vous regarde, madame, par des protestations bien sincères de mon inviolable attachement, de ma reconnaissance, enfin, sans compliment et sans si(jnature. Usez-en de même , votre style et mes sentiments vous décèleront suffisamment, etc.