LE COMTE DE BERNSTORFF * A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND
Copenhague, 9 mars 1751.
Si je faisais quelque cas de mes lettres, et si je les pouvais' croire par quelque endroit di^jnes de votre attention, madame, je vous alléguerais toutes les raisons qui pendant si longtemps m'ont empêché de vous écrire; mais, comme je ne sais si je ne devrais pas plutôt chercher à m' excuser lorsque je romps que lorsque je garde le silence, je pense ne pouvoir mieux faire que de m'en remettre uniquement à vos bontés, et de vous prier de me pardonner ou la faute que j'ai commise, ou celle que je commets; daignez décider entre les deux, et m'en avertir, madame; et comptez que je ne retomberai plus dans celle que vous m'aurez pardonnée.
Mais ne pensez pas, je vous supplie, que , pour m' être tu pendant deux mois, j'aie été moins occupé de vous : l'intérêt que je prends à tout ce qui vous touche ne saurait être plus vif ni plus constant; il ne s'affaiblit point par le temps ni l'absence; et comme dans Féloignement où je suis il ne saurait vous importuner , je ne me verrai jamais réduit à lui mettre des bornes : c'est en conséquence de ce sentiment que j'ai été alarmé pour la santé de madame la duchesse du Maine, et que je crains le départ de madame la duchesse de Modène ; je vous ai vue assez attachée, surtout à la dernière, pour ne voir qu'avec peine cet éloignement, et je suis bien sûr que vous augmenterez infiniment ses regrets lorsqu'elle sera au moment de s'arracher à ses amis et à sa patrie.
Nous voici enfin au bout d'un hiver qui a été bien rude, et
1 M. de Bernstorff, ministre du Danemark à Paris, avait été rappelé, à son grand regret, par son souverain, qui lui destinait le ministère des affiures étrangères. Il fut remplacé à Paris par M. de Reventlaw. {Mémoires du duc de TMvnes, t. XI , p. 61, 106.) (L.)
funeste à bien des rrens. Des maladies presque épidémiques ont régné ici et ont ou frappé ou menacé presque tout le monde : je m'en suis tiré heureusement, et ma santé a Lien mieux soutenu ce climat et sa rigueur que je n'osais l'espérer. Aussitôt que la saison sera bien assurée, je me propose d'exécuter enfin le voyage à ma campagne projeté depuis si longtemps ; et ce sera de là que je compte avoir l'honneur de vous rendre compte d'un sort incertain encore, mais qui ne le sera plus alors, et auquel je vous supplie de prendre toujours quelque part.
J'ai l'honneur de vous assurer d'un respect et d'un attachement inviolable.
25 avril 1751.
Madame , je suis très-sensible à l'honneur de votre lettre , et je me reproche de m' être laissé prévenir. Croyez-moi, madame, si je ne vous ai pas écrit plus tôt, et le premier, c'est uniquement parce j'ai craint de ne pouvoir m'en acquitter aussi bien que je le voudrais envers une personne dont je souhaiterai toujours de conserver l'estime au plus haut degré. Je me rappelle souvent les agréables soupers que j'ai faits chez vous avec la société la plus aimable , et dont la conversation était toujours aussi engageante qu'utile. Je me souviens particulièrement d'un soir qu elle tomba par hasard sur notre histoire d'Angleterre : combien ne fus-je pas tout à la fois surpris et confus d'y voir que les personnes qui composaient la compagnie la savaient toutes mieux que moi-même !
La mort du prince de Galles* vient de nous mettre dans la triste nécessité de recourir à cette histoire, pour s'informer de
1 « Il y a eu aujourd'hui, dit le duc de Luynes, à la date du 26 octobre « 1749, un seigneur anglais présenté que l'on appelle milord Rath ; il est plus » connu sous le nom de Pulteney ; il a soixante-douze ans; il vient voir la yy France, où il restera jusqu'au mois de mai. C'est celui qui a toujoin-s été » l'ennemi juré et déclaré de M. de Walpole. » Né en 1682, mort le 8 juillet 1764. (L.)
2 Le prince de Galles était mort le 31 mars, à dix heures du soir, d'une fluxion de poitrine. Il était âgé de quarante-quatre ans. Il avait épousé une princesse de Saxe-Gotha, plus jeune que lui de onze ou douze ans, dont il avait cinq princes et trois princesses. (L.)
ce qui s'est passé dans les temps de minorité. Il est bien sin{julier que, dans l'espace d'envivon sept cents ans, c'est-à-dire depuis la conquête des Normands, il n'y ait eu que cinq minorités, que toutes aient été très-malheureuses pour le prince monté sur le trône , et toutes fatales au pays , par les différentes prétentions à la régence de la part des princes du san^j, ou les dissensions ou disputes des autres g^rands du royaume, qui prétendaient participer à l'autorité; ce qui dégénérait souvent en guerres civiles.
Le Parlement va, en conséquence d'une commission particulière du roi, délibérer et prendre les mesures convenables, en cas de sa mort avant la majorité du prince son successeur. Je crois qu'on fera une loi pour l'avenir (si pareil cas arrive), que la mère sera établie toujours seule régente du royaume, ainsi qu'en France , assistée néanmoins du conseil de personnes qui se trouveront occuper de certaines charges éminentes qu'on désignera dans le bill.
La princesse de Galles , qui est universellement et infiniment aimée dans le pays, sera nommée régente, en cas de la mort prématurée du roi, et le jeune prince de Galles sera déclaré capable d'agir par lui-même et comme en pleine majorité, lorsqu'il aura atteint l'âge de dix-huit ans.
Jugez, madame, si l'extrême envie que j'ai de voir encore une fois la France, quelque grande qu'elle soit, doit, ou peut, dans des circonstances aussi critiques et aussi, délicates que celles où se trouve le royaume, l'emporter dans mon cœur, et m' engager à quitter mon pays dans une pareille conjoncture. Mes affaires particulières demandent mon attention ; mais celui qui affectionne vraiment sa patrie, et dont la présence peut être de quelque peu d'utilité, ne doit jamais la perdre de vue, encore moins l'abandonner dans de telles circonstances. Je serais certainement bien flatté, et, si j'ose le dire, je languis même de me revoir avec vous, de renouveler de vive voix ma reconnaissance aux différentes personnes qui m'ont comblé d'amitié lorsque j'étais en France. C'est même une très-grande mortification pour moi de ne pouvoir déférer à l'invitation que vous m'en faites; mais les raisons que je viens de vous donner sont plus que suffisantes pour me justifier dans l'esprit d'une personne pénétrée d'aussi justes sentiments d'honneur et d'amour de la paUie que vous l'êtes.
Je vous prie, madame, de faire mes compliments à MM. les
présidents Hénault et Montesquieu, à M. le général Buckley * et à ceux qui avaient coutume de se trouver aux soupers des lundis. J'espère que le thé sera bon : je l'ai fait mettre dans de grandes boîtes , parce qu'il se conserve mieux lorsqu'il est en grande quantité ensemble. Quand vous en voudrez davantage, ou quelque autre chose que ce soit d'Angleterre, ayez la bonté de me donner vos ordres; je serai d'autant plus ponctuel à les exécuter, que je m'en tiendrai fort honoré, et qu'ils me procureront l'occasion de vous prouver le réel attachement et le respect sincère avec lesquels je suis, etc.
P. S. J'espère que madame la duchesse du Maine est tout à fait rétablie, et je vous supplie de me faire l'honneur de l'assurer des souhaits que je fais pour la continuation de sa santé, et de lui présenter mes très-humbles respects. Nous allons changer notre style ; mais pour le présent, il faut se servir du vieux style, c'est-à-dire : avril, le 25% 1751 : de Londres.
Friedembouig , 11 mai 1751.
On ne vous oublie jamais, madame, lorsqu'on a eu l'honneur de vous connaître. Je vous supplie de le croire, et je sais bien que les heures que j'ai passées à vous voir et à vous entendre, occupent sans cesse mon souvenir et mes regrets.
Il serait cependant bien heureux pour moi , si je pouvais en perdre la trop vive idée! les espérances que j'avais conservées jusque-là de revoir le pays charmant que vous habitez, se sont évanouies, ou au moins sont bien reculées. Mon sort est décidé, je reste ici; je viens d'être nommé ministre d'Etat, et je dois prendre après-demain séance au conseil. Dès ce moment il ne me sera plus permis de former des projets que pour un terme et des événements que je dois croire éloignés, quelque prochains qu'ils soient peut-être. Bien des gens vont me porter envie, qui me plaindraient souvent, s'ils lisaient dans mon cœur. Mais brisons sur un sujet sur lequel je ne dois plus m' exprimer, et sur lequel j'ai tant de peine à me taire.
* François, comte de Bulckeley, lieutenant général des armées du roi, né à Londres le 11 septembre 1686, mort le 14 janvier 1756. Il était beau-frère du maréchal de Berwick. (L.)
DE MADAME LA MARQUISE Di: DEFFAiND. 1S9
Je suis désolé, madame, de voir que vous n'êtes pas confenle de votre santé : sans elle la vie ne peut avoir de douceurs, et l'esprit ne sert souvent qu'à faire sentir mieux ses amertumes. J'espère et je souhaite vivement que la vôtre se raccommodera, et que vous jouirez sans troul)le et sans interruption de ce que le repos, l'esprit, les connaissances et l'amitié peuvent procurer d'a(]rément. Mandez-moi souvent, je vous supplie, que mes vœux sont remplis.
Je n'ai pas encore lu le livre de Duclos, quoique je l'aie demandé '. Je n'ai pas été heureux à cet é(jard cette année : de trois transports de livres que j'ai demandés, et dont le dernier est parti le 20 janvier, il ne m'en est encore arrivé qu'un; mais je compte être mieux servi cet été ; et comme je vais faire venir enfin ce qui me restait d'effets à Paris, j'espère que, par cette occasion, mon commissionnaire me fera tenir ce qui me manque de productions de l'année. C'est un secours que j'espère ne pas perdre, et que je me ménag^erai avec soin, tant que je pourrai. Oui, madame, je le sais, nos amis sont en g^rande et étroite liaison ensemble; peu de choses m'ont fait autant de plaisir que celles-là. Je compte que cette liaison durera autant qu'eux, et rien ne me paraît plus sage et mieux entendu de part et d'autre.
J'ai Clarisse^ en anglais, mais je vous avoue ne l'avoir pas lue encore. C'est une entreprise un peu forte que cette lecture : six ou sept tomes, petit caractère! Je l'ai réservée pour me tenir compagnie pendant un voyage que je vais faire à ma campagne, où j'ai la permission de passer le temps indispensablement nécessaire pour l'arrangement de mes affaires domestiques, et dès que j'en serai venu à bout, j'aurai l'honneur de vous rendre compte de ce que j'en pense. Vous ne m'apprenez pas le jugement que vous en portez, et j'en suis bien fâché, car il aurait éclairé et guidé le mien.
Comptez toujours, madame, je vous supplie, sur mon respect et mon attachement inviolable. Faites -moi la grâce de me rappeler quelquefois au souvenir de M. le président; j'ose dire que je mérite qu'il ne m'oublie pas.
* Il s'.ij^it des Mémoires pour servir à l'histoire des mœurs du dix-huitième siècle, qui semblent servir de complément aux Considérations sur les mœurs. (L.) 2 Clarisse Harlowe de Richardson. (L.)
A la Brède, 15 juin 1751.
Je VOUS avais promis, madame, de vous écrire ; mais que vous manderai-je dont vous puissiez vous soucier? Je vous offre tous les regrets que j'ai de ne plus vous voir. A présent que je n'ai que des objets tristes, je m'occupe à lire des romans; quand je serai plus heureux, je lirai de vieilles chroniques pour tempérer les biens et les maux; mais je sens qu'il n'y a pas de lectures qui puissent remplacer un quart d'heure de ces soupers qui faisaient mes délices. Je vous prie de parler de moi à madame du Ghâtel ' .
J'apprends que les Requêtes du Palais n'ont pas été favorables à madame de Stainville; dites-lui combien je suis sensible à tout ce qui la touche, et cette personne charmante qui n'aura jamais de rivale aux yeux de personne que madame sa mère. Parlez aussi de moi à ce président qui me touche comme les Grâces et m'instruit comme Machiavel , qui ne se soucie point de moi , parce qu'il se soucie de tout le monde, et dont j'espère toujours acquérir l'estime, sans jamais pouvoir espérer les sentiments. Je n'aurais jamais fini si je voulais suivre cette phrase; mais c'est assez le désobliger pour le mal que je lui veux.
Je n'entends ici parler que de vignes, de misère et de procès, et je suis heureusement assez sot pour m'amuser de tout cela, c'est-à-dire, pour m'y intéresser. Mais je ne songe pas que je vous ennuie à la mort, et que la chose du monde qui vous fait le plus de mal, c'est l'ennui; et je ne dois pas vous tuer, comme font les Italiens, par une lettre.
Je vous supplie, madame, d'agréer mon respect.
Genève, ce 18 juin 1751 -.
Je ne doute pas, madame, que vous n'ayez eu le projet de
* Marie-Thérèse Gouffier de Heilly, mariée en 1722 à Louis-François Crozat, marquis du Châtel. La duchesse de Ghoiseul, femme du célèbre ministre de Louis XV, était sa fille. (L.)
"- Datée fautivement de 1750 dans l'édition de 1809. (L.)
me piquer au vif, et vous y avez parfaitement réussi. J'ai pourtant plus de reconnaissance que de ressentiment : vous n'auriez pas pris la peine de vous fâcher et de me blâmer, si je ne vous avais paru le mériter. Mais si mon amour-propre me fait trouver de la consolation jusque dans votre colère, jugez du bonheur que j'aurais goûté en faisant des choses qui eussent pu vous plaire et en précipitant moins un zèle de patrie que je n'ai pas su mettre à son vrai prix! Je trouve ici des hommes dignes d'être vus de près. On a sous sa main des savants du premier ordre ; la liberté du pays étend leurs idées. Ils ont tous voyagé, et pris] le ton de politesse qui convient; tout ce qui se découvre et se fait de nouveau leur est promptement connu, de quelque part qu'il vienne; et à qui n'aurait jamais conim Paris, on ne fait pas un mauvais tour de le clouer à Genève. Je ne dis rien des femmes : la bonne compagnie est, dit-on, à la campagne, et je n'ai pas eu jusqu'ici le temps de l'aller chercher.
Je plains bien madame du Ghâtel d'avoir encore plusieurs semaines à passer entre la crainte et l'espérance. Mon amitié pour M. de Thiers ' m'avait peut-être fait envisager la question avec un esprit de prévention que je ne dois plus avoir. Le combat des premiers juges est déjà une bonne preuve qu'il y a dans le point de droit plus de problèmes que je ne pensais; et si, dans le doute, on peut écouter les considérations, elles insistent bien plus assurément pour les filles de l'aîné que pour celles du cadet. Cette affaire me fît une peine extrême dès son commencement, et j'ai regardé comme un soulagement pour moi d'être hors de Paris lorsqu'elle serait jugée en dernier ressort. Quand le cœur n'est pas d'accord avec l'esprit, l'on est mal à son aise : c'est une position à laquelle je devrais me taire depuis ma métamorphose; mais, pour que cela arrivât en partie, il faudrait que je pusse croire que mes lettres vous feront quelque plaisir, que vous ne serez pas trop impatiente de la peine d'y répondre quelquefois, et que je pusse enfin apercevoir dans vos lettres que vous avez le cœur aussi philosophe que l'esprit, et que vous êtes aussi heureuse que vous le méritez.
Et non Tugnv, comme disait fautivement le texte. (L.)
132 CORltESPONDASCE GOMPI.KÏE
DU MÊME A LA MÊME
Genève, 6 juillet 1751 1.
Je ne mettrai pas, madame, un seul moment d'intervalle entre l'arrivée de votre lettre et ma réponse : premièrement , parce que vos lettres m'enchantent, et ensuite parce qu'il est du devoir de la société d'aider, en ce que l'on peut, au bonheur et au calme des gens qu'on aime et qu'on estime. C'est une fatalité de mon étoile d'avoir passé vingt- cinq années dans Paris, et de n'avoir été connu de vous que dans la dernière ; car je ne serais pas où je suis. Ce n'est pas que j'aie la présomption de croire que j'eusse pu remplacer, ni dans votre cœur ni dans votre esprit, les deux présidents que vous me nommez, ni aucun autre de vos amis; mais je m'attache plus qu'eux, et j'ai moins besoin de variété et de dissipation. Le sort en a disposé autrement. Je m'impose un silence éternel; mais c'est en acceptant à bras ouverts la condition que vous me proposez d'une correspondance exacte et suivie. Heureux si, dans mon éloignement, je puis avoir des idées qui vous paraissent justes et de quelque utilité! Vous savez du reste que quand vous parlez aux autres ou des autres, personne ne vous égale en lumières et en sagacité : je laisse à part l'agrément. Mais vous n'avez ni la même justesse ni la même justice quand il s'agit de vous juger : vous vous humiliez de ce qui ne devrait faire que l'humiliation des autres, et l'humiliation est toujours un sentiment très-désagréable, de quelque part qu'elle vienne. Vous vous faites un tort du malaise que vous éprouvez quelquefois, qui ne vient sûrement que du vice de votre estomac, dont vous n'êtes pas responsable; et dans le temps que chacun pèche par se croire plus d'esprit qu'il n'en a, vous vous accusez d'orgueil quand vous n'êtes que déraisonnablement humble. Sachez, madame, une fois pour toutes, que vous avez tiré le gros lot en fait d'esprit. S'il y avait quelque cliose à désirer pour vous à cet égard, ce serait d'en avoir moins, et beaucoup moins, parce que vous seriez moins frappée du vice et du néant des autres :
i Cette lettre est datée, dans l'édition de 1809, de juillet 1750, ce qui est impossible, puisque la retraite d'Helvélius et la prise de voile de madame de Rupelnionde, qui y sont racontées dans leur nouveauté, sont do juillet et d'octo!>re 1751. Madame de Rupelinonde avait fait précéder ses vœux d'un noviciat de trois mois. (L.)
vous ne savez pas (;ré de celui que vous avez, parce qu'il ne suffit pas à votre bonheur actuel. Daignez considérer ce|)endant combien, dans votre vie, il vous a fait passer d'a(i;réal)les moments, combien il vous a élevée au-dessus des autres, combien il vous a attiré d'hommages! La figure seule n'a pas tout fait, et sûrement le temps a fait plus de bien à l'un que de mal à l'autre : il ne s'agit que de s'en persuader soi-même au point de vérité où la chose est. Je ne sais ce que je ne donnerais point pour que de bonnes et solides raisons pussent vous faire donner au séjour de Ghamron la préférence sur celui de Paris; mais n'imaginez pas être dans le vrai quand vous pensez que s'ennuyer dans le lieu des amusements soit cent fois pis que de s'ennuyer dans la retraite. Ce serait comparer un violent mal de dents à un ulcère : il y a tel moment où l'on peut pâtir plus de l'un que de l'autre; mais les deux états ne se ressemblent point. Paris a et aura toujours une abondance où l'on n'a qu'à puiser : l'on peut dans des temps avoir les bras engourdis; mais ce léger mal a son terme. Je juge encore mieux de Paris à présent que quand j'y étais; et si ne pourrais-je, sans ingratitude, me plaindre de ce qui m'environne.
La retraite de M. Helvétius^ à la campagne, avec une jeune et belle femme, me paraît un parti qu'il aura plus de peine à soutenir, que madame de Rupelmonde n'en aura à soutenir le sien*. Tout ouvrira les yeux au premier sur le poids dont il vient de se charger, et tout affermira l'autre dans l'opinion qu'elle a bien fait.
1 Claude- Adrien Helvétius, lutérateur et pliilosophe français, auteur du fameux livre de VEsprit^ né à Paris en janvier 1715, mort le 26 décembre 1771. Il était fils du célèbre premier médecin de la Reine. Fermier {;énéral à vingt- trois ans, possesseur d'un revenu de cent mille écus, consacré au plaisir et à la bienfaisance, Helvétius, amoureux des choses de l'esprit et amoureux de sa femme, renonça subitement au monde et se retira à la campajjne pour y aimer et y travailler à son aise. Il donna, au {»rand étonnement de la ville et de la cour, sa démission de fermier f|énéral et de maitre d'hôtel de la Reine, et se retira dans sa terre de Voré, dans le Perche, où il séjourna invariablement, depuis lors, hait mois de l'année. Il avait épousé enjuillût-i751, grâce à \1 Oc. sa belle figure, à son esprit et à sa fortune, vuie fille d'une des premières maisons de Lonaine, mademoiselle de Ligneville, u qui ressemble en ])lond , dit
" le duc de Luynes, à madame de Flavacourt, qui est aussi grande qu'elle, et >' a la taille admirable, l'air noble, modeste, timide et sans embarras ». (L.)
2 Ma«lame de Rupelmonde, veuve de trente-trois ans, encore belle, était entrée aux Carmélites. Ces divers événements font dire au duc de Luynes :
« On a fait cette année une remarque qui peut trouver sa place dans ce » Journal. C'est qu'il s'y est passé quatre événements assez rares : un cardinal-
Lorsqu'un dépit amoureux conduit dans le cloître, il est à craindre ([ue le temps ne fasse reconnaître que le remède est pire que le mal; mais quand c'est un désir calme de faire sou salut, je suis bien moins étonné du parti qu'on prend, que de l'opinion commune où l'on est chez vous, que plus on est mal dans ce monde, plus on plaît à Celui qui l'a créé.
Il me tarde fort de lire la. Préface de l'Encyclopédie: je prendrai la liberté de vous en dire mon avis , et celui d'un bon nombre de connaisseurs que nous avons ici. Je suis fort aise du plaisir que vous avez à sentir que vous eji aimez une fois mieux M. d'Alembert; cela fait deux plaisirs au lieu d'un : il n'y a que Paris pour ces multiplications-là.