‹ Correspondance complète avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, D'Alembert, Voltaire, Haroce Walpole, classée dans l'ordre chronologique et sans suppressions. Augm. des lettres inédites au Chevalier de l'Isle. Précédée d'une histoire de sa vie, de son salon, de ses amis. Suivie de ses œuvres diverses et éclairée de nombreuses notesChapitre 15 sur 32 · MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A MADEM0ISF:LLE DE LESPINASSE · texte numérisé non relu

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A MADEM0ISF:LLE DE LESPINASSE

13 février 1754.

Je suis fort aise, ma reine, que vous soyez contente de mes lettres et du parti que vous avez pris de faire expliquer nettement M. d'Albon ; je ne suis point de votre avis sur le succès que vous en attendez. Je suis persuadée qu'il se déterminera à vous assurer une pension , il se ferait jeter la pierre par tout le monde s'il en usait autrement; ainsi, je vois mes projets bien éloignés, mais en cas qu'il vous refuse, vous y gagnerez la liberté entière de faire toutes vos volontés, et alors je souhaite que vous ayez toujours celle de vivre avec moi ; mais il faudra , ma reine, vous bien examiner, et être bien sûre que vous ne vous en repentirez point. Vous m'écrivez dans votre dernière lettre les choses les plus tendres et les plus flatteuses, mais vous ressouvenez-vous qu'il y a deux ou trois mois que vous ne pensiez pas de même? et que vous m'avouâtes que vous étiez effrayée de l'ennui que je vous faisais prévoir, et que, quoique vous y fussiez accoutumée , il vous deviendrait plus insupportable au milieu du grand monde , qu'il ne vous l'était dans votre retraite; que vous tomberiez alors dans un découragement qui vous rendrait insupportable, m'inspirerait du dégoût et du repentir? C'étaient vos expressions, et c'est apparemment cette faute que vous voulez que je vous pardonne, et que vous me priez d'oublier; mais, ma reine, ce n'est point une faute de dire sa pensée et d'expliquer ses dispositions, c'est au contraire tout ce qu'on peut faire de mieux; aussi, bien loin de vous en faire des reproches , je vous mandai que je vous savais bon gré de votre sincérité, et que quoiqu'elle me fît abandonner mes projets , je ne vous en aimerais pas moins tendrement; je vous répète aujourd'hui la même chose ; réfléchissez sur le parti que vous prendrez. Je vous ai déjà dit la vie que vous mèneriez avec moi , je vais vous le répéter encore , pour que vous ne puissiez pas être dans la moindre erreur.

Je n'annoncerai votre arrivée à personne, je dirai aux gens qui vous verront d'abord, que vous êtes une demoiselle de ma province qui veut entrer dans un couvent, et que je vous ai offert un logement en attendant que vous ayez trouvé ce qui vous convient. Je vous traiterai non-seulement avec politesse,

mais même avec compliment devant le monde , pour accoutumer d'abord à la considération que l'on doit avoir pour vous; je confierai mes véritables intentions à un très-petit nombre d'amis, et après l'espace de trois, quatre ou cinq mois, nous saurons l'une et l'autre comment nous nous accommodons ensemble, et alors nous pourrons nous conduire avec moins de réserve. Je n'aurai point l'air, dans aucun temps, de chercher à vous introduire ; je prétends vous faire désirer, et si vous me connaissez bien, vous ne devez point avoir d'inquiétude sur la façon <lont je traiterai votre amour-propre; mais il faudra vous en rapporter à la connaissance que j'ai du monde. Si l'on croyait d'abord que vous fussiez établie auprès de moi, on ne saurait {quand même je serais une bien plus (grande dame) de quelle manière on devrait traiter avec vous ; les uns pourraient vous croire ma propre fille, les autres ma complaisante, etc., et sur cela faire des commentaires impertinents. Il faut donc que l'on connaisse votre mérite et vos agréments avant toute autre chose. C'est à quoi vous parviendrez aisément, aidée de mes soins et de ceux de mes amis ; mais il faut vous préparer à supporter patiemment l'ennui des premiers temps. Il y a un second article sur lequel il faut que je m'explique avec vous, c'est que le moindre artifice, et même le plus petit art que vous mettriez dans votre conduite avec moi me serait insupportable. Je suis naturellement défiante, et tous ceux en qui je crois de la finesse me deviennent suspects au point de ne pouvoir plus prendre aucune confiance en eux. J'ai deux amis intimes, qui sont Formont et d' Alembert ; je les aime passionnément, moins par leur agrément , et par leur amitié pour moi , que par leur extrême vérité. Je pourrais y ajouter Devreux', parce que le vrai mérite rend tout égal , et que je fais par cette raison plus de cas d'elle que de tous les potentats de l'univers. Il faut donc , ma reine , vous résoudre à vivre avec moi avec la plus grande vérité et sincérité, ne jamais user d'insinuation, ni d'exagération, en un mot, ne vous point écarter, et ne jamais perdre un des plus grands agréments de la jeunesse , qui est la naïveté. Vous avez beaucoup d'esprit, vous avez de la gaieté, vous êtes capable de sentiments ; avec toutes ces qualités vous serez charmante , tant que vous vous laisserez aller à votre naturel et que vous serez sans prétention et sans entortillage.

^ Sa femme de chambre. (L.)

Je ne doute point de votre désintéressement, et c'est une raison de plus pour moi de faire pour vous tout ce qui sera en mon pouvoir.

Quand vous aurez vu M. D., vous me rendrez compte du résultat de votre conversation. Jusqu'à ce que j'en sois instruite, je n'ai rien à vous dire de plus.

Devreux m'a montré la lettre que vous lui avez écrite; elle est remplie d'amitié, mais la quantité de mademoiselle que vous y avez placée est une espèce d'annulant. Vous me trouverez bien épilo^jueuse , mais je vous jure que je ne le suis sur rien, excepté sur ce qui altère la sincérité ; mais sur cet article, je suis sans miséricorde. Adieu, ma reine; vous pouvez montrer cette lettre à notre ami. Je ne lui cache rien de ce que je pense.

LE CHEVALIER d'aYDIE A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND.

Mayac, 27 février 1754.

Je serais, madame, bien ingrat et bien stupide, si je ne recevais pas avec beaucoup de reconnaissance et de plaisir les lettres que vous me faites l'honneur de m'écrire. Je vous dirai plus, madame, j'y réponds sans peine. La crainte de me priver des témoignages que vous me donnez de la continuation de vos bontés, me guérit de ma paresse, et l'emporte aussi sur les réflexions que mon amour-propre devait m' engager à faire ; ainsi, notre commerce durera tant que vous voudrez.

Je ne retournerai vraisemblablement à Paris que dans la belle saison. Je vous avoue même que, vieux et goutteux comme me voilà , et par conséquent peu agréable à la société , et parfaitement inutile à tous égards, je pense souvent que je ferais trèssagement d'achever ici ma carrière; mais le désir de revoir les amis qui me restent à Paris , et l'opinion que j'ai de leur indulgence en ma faveur, me soutiennent encore, et m'empêcheront apparemment de prendre résolument ce parti.

Le pauvre M. de Ghâtillon' est donc mort! Si la fin de sa disgrâce n'a pu prolonger ses jours, elle aura au moins commencé

1 Le duc de Gliàtillon, gouverneur du Dauphin, fils de Louis XV, avait été disgracié à la suite du voyage que le Dauphin avait fait à Metz, lors de la maladie qui faillit emporter Louis XV. Il mourut le jeudi 14 février 1754. (L.)

à lui faire sentir les joies du paradis, et je doute même qu'il ait imaginé de trouver rien de plus délicieux dans l'autre monde; car, pour un courtisan, le retour de la faveur a des attraits plus touchants que tout ce que nous promettent la loi et les prophètes.

Je suis fâché que l'état de la santé de M. d'Argenson exige de notre président des soins si assidus et si pénibles; mais il a raison, madame, de dire qu'il ne peut pas s'en dispenser. Il est en effet inouï que les ministres, tandis qu'ils sont en place, soient négligés de leurs amis; ils ont cet avantage, et tant d'agréments d'ailleurs, qu'ils seraient trop heureux s'ils pouvaient obtenir le privilège que je leur souhaite, d'être exempts de la goutte et de la v

Je vous remercie très-humblement, madame, de la bonté que vous avez de faire mention de moi avec vos amis. Je les honore tous; il me semble que ce n'est qu'avec vous et avec eux qu'on goûte véritablement les délices de Paris, et qu'on sent la supériorité de ce séjour sur tous les autres lieux du monde. Je ne me croirai donc bien heureux que lorsque j'aurai l'honneur de vous faire ma cour, et de vous assurer sans cesse, madame, de mon respect et de mon attachement.

Stockholm , 19 mars 1754.

Vous faites sans doute, madame, le bonheur et les délices de ceux que vous voyez; mais j'ose vous assurer que vous me rendez encore plus heureux lorsque vous me faites la grâce de m' écrire. Gela ne veut pourtant pas dire que je sois assez inJListe pour prétendre que vous leur dérobiez des moments pour me les donner; je sens bien la différence qu'il y a pour vous, de parler à quelqu'un qui ne vous répond qu'au bout de deux mois, et qui vous fait peut-être alors une assez mauvaise réponse, ou de vous entretenir avec ceux qui animent et égayent votre esprit par celui qu'ils mettent dans leur conversation. Mais comme vous êtes juste, et que vous avez quelques bontés pour moi, je dois me flatter que l'intérêt de ma satisfaction et de mes plaisirs vous touchera assez pour m' accorder du moins les moments qui sont perdus pour les autres. Vpus me confierez alors vos ré-

flexions et vos pensées ; vous aurez une espèce de compagnie dans la solitude même, et il n'y aura plus un seul instant de votre vie qui ne soit employé à faire des heureux.

Il est vrai, madame, je ne suis plus ivre de la manière que vous prétendiez que je l'étais à Paris; mais l'ivresse me paraît si nécessaire pour s'étourdir sur les misères de cette vie, que je me suis abandonné à la fumée du patriotisme, qui porte à la tête tout autant que l'amour et les autres passions. La liberté est devenue mon idole, c'est sur son autel que je brûle aujourd'hui tout mon encens. Les Anglais, libres par leurs lois, sont réellement esclaves par là corruption de leurs mœurs, et leur ineptie est si grande, qu'ils se vendent à leur roi pour l'argent qu'ils lui ont eux-mêmes donné. Les Français paraissent aujourd'hui connaître le prix de la liberté, ils en adoptent les principes et les suivent; mais les lois de l'Angleterre leur manquent, et ce défaut rendra vraisemblablement leurs efforts inutiles. La Suède est encore libre par les lois et par les mœurs tout ensemble; mais, comme le premier magistrat de la république porte le titre de roi, et que, par la nature des choses, ces trois lettres ont toujours à leur suite une tendance continuelle à l'accroissement du pouvoir, il faut, dans un État ainsi constitué, des citoyens vigilants et toujours occupés à diriger les esprits vers la défense de la conservation de la liberté. Si vous croyez, madame, m' avoir mandé des choses obscures, vous m'avouerez, je crois, que je n'ai pas mal su prendre le ton que vous m'avez donné.

On m'écrit que le voyage du prince de Beauvau en Lorraine, dont vous me faites l'honneur de me parler, est un voyage de désespoir ' . Je voudrais savoir si celui du comte d'Estrées en Saxe a été entrepris par les mêmes motifs.

Je vous félicite beaucoup de l'acquisition de madame de Glermont^ à vos soupers : je me suis trouvé quelquefois en société avec elle, peu de femmes m'ont paru plus aimables à tous égards. Si mon bonheur me ramène encore chez vous, comme je l'espère, je tâcherai d'y apporter tout le froid de mon climat, afin de ne pas courir le risque de voyager de nouveau malgré moi.

^ Ce voyage s'expliquait trop Lien par l'état de maladie du prince de Craon, père du prince de Beauvau, dont on apprit, en effet, la mort, le 14 mars ■à Versailles. Il était père de M. de Beauvau, de mesdames de Mirepoix, de Boufflers, de Chimay, etc. (L.)

- Dame d'atour de Mesdames. (L.)

J'ai l'honneur de joindre ici un ouvrage du roi de Prusse, qui n'est point encore imprimé : vous ne le trouverez pas fort intéressant quant au sujet qu'il traite; mais tout ce qui sort de la plume d'un auteur-roi me semble au moins dijjne de la curiosité de ceux qui aiment à lire. Peut-être a-t-on eu tort de me recommander de ne pas donner des copies de cet écrit : cependant, puisque je l'ai promis, je vous supplie de ne pas me faire accuser d'avoir manqué à ma parole. Le dernier trait semble adressé à M. de Voltaire, dont je vous demande en grâce de m' apprendre quelque nouvelle : on l'a dit mort, et il faut bien qu'il se meure, puisqu'on n'en parle pas davantage.

Adieu, madame ; rien ne peut exprimer mon tendre et respectueux attachement pour vous.

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