‹ Correspondance complète avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, D'Alembert, Voltaire, Haroce Walpole, classée dans l'ordre chronologique et sans suppressions. Augm. des lettres inédites au Chevalier de l'Isle. Précédée d'une histoire de sa vie, de son salon, de ses amis. Suivie de ses œuvres diverses et éclairée de nombreuses notesChapitre 14 sur 32 · DE M. DUCHÉ · texte numérisé non relu

DE M. DUCHÉ

Votre absence, madame, augmente, comme vous voyez, la quakrerie de mon confrère; mais je puis vous assurer qu^elle ne diminue rien de son attachement pour vous. Depuis qu'une certaine péronnelle ne lui tourne plus la tête, il nous aime tous bien davantage. L'amitié dort pendant l'amour, mais elle en profite après. Pour moi, madame, dont rien ne fait dormir la mienne, je vous supphe de croire qu'elle sera toujours trèséveillée pour vous, et que je conserverai précieusement ce sentiment, comme celui qui peut me faire et plus d'honneur et plus de plaisir.

plus encore par sa Correspondance avec madame de Staal (de Launay). La terre du Boulay, qui appartient aujourd'hui au marquis d'Harcourt, fut érigée en marquisat en sa faveur, par lettres patentes enregistrées au Parlement de Paris le 17 janvier 1749. (L.)

1 Professeur de philosopliie au collège du Plessis, né en 1719, mort en 1809; grand vicaire de l'évêque de Mâcon , qu'on accusait d'avoir composé ou répandu des vers satiriques contre le Roi. Peut-être est-ce une autre affaire, car celle-là est rapportée par Barbier en février 17 V9. (Journal de Barbier, t. IV, p. 377.) (L.)

M. d'alEMBERT a madame la MARQIISE DU DEFFAND.

Paris , 19 octobre 1753.

Votre lettre, madame, est venue fort à propos, car j'étais en peme de vous, et je vous aurais même écrit, si je n'avais attendu de vos nouvelles. Vous aviez écrit une lettre à M. de Mâcon, plus noire que le Tartare, et plus triste que les Champs- Elysées. Je m'imagine que le secrétaire Wiart est mieux, car vous ne m'en parlez pas. Ne vous effarouchez point trop de ce que je vous ai mandé sur l'article Chronologie. Je crois hien que le président Hénault ne m'en remerciera pas; il le devrait pourtant, car je dis que nous avons en notre langue plusieurs bons ouvrages en ce genre, le sien, celui d'un nommé Macquer (qui vaut mieux, quoique je ne le dise pas), et celui de deux bénédictins (qui vaut mieux que les deux précédents), mais que je me contente de nommer. Il fera sur l'Académie tout ce qui lui plaira ; ma conduite prouve que je ne désire point d'en être, et en vérité, je le serais sans lui, si j'en avais bien envie; mais le plaisir de dire la vérité librement quand on n'outrage m n'attaque personne vaut mieux que toutes les académies du monde, depuis la française, jusqu'à celle de Dugast. Il m'a écrit, sur ma Préface, une lettre de compliment fort entortillée, et ne m'a pas dit ni fait dire un mot de ce qu'il vous a mandé. L'affaire du Journal des Savants est claire pour les gens, de lettres et pour les personnes intéressées , et voilà , ce me semble, tout ce qu'il faut pour cet endroit-là. A l'égard des critiques, la raison qui m'a fait m'étendre, c'est que plusieurs nous ont été faites, que quelques-unes avaient fait impression dans le public, qu'elles regardent un ouvrage important, sur lequel la nation a les yeux, et qu'enfin aucune ne tombe sur moi personnellement. Si elles m'avaient regardé, j'aurais été fort court et je n'aurais rien dit. Je suis au reste très-flatté que vous soyez contente de cet ouvrage. Des gens qui se disent mes amis, comme Gondillac et Grimm, n'en parlent pas de même, à ce qu'on m'assure ; mais je sais d'où cela vient : ils ne sont pourtant pas faits ni l'un ni l'autre pour être l'écho d'un oison; cependant je leur pardonne, s'ils ont été plus heureux ou plus sots que moi, mais je ne leur envie ni leur bonheur ni leur docilité.

182 GORRESPOINDAKCE COMPLETE

Nous irons sûrement à Fontainebleau la semaine prochaine , et nous y resterons peu; je vous manderai, à point nommé, le jour de notre arrivée : je verrai Quesnay, et presserai de nouveau pour Fabbé Sigorg^ne. Je jouis actuellement d'une tranquillité qui me rend fort heureux; je mène une vie fort retirée et je m'en trouve à merveille : il ne me manque que de vous voir. Ne vous inquiétez point de ma quakrerie, elle ne sera jamais pour vous : au contraire, plus on est quaker avec les g^ens qu'on méprise, plus on est sensible à l'amitié des personnes qu'on aime et qu'on estime. Duché me charge de vous assurer de son respect et de son attachement, et, pour moi, on ne saurait rien ajouter à tout ce que je sens pour vous.

LE MÊME A LA MEME

Paris , 21 octobre 1753.

Premièrement, madame, vous avez tort de vous fâcher contre moi, car je n'ai point tort; la liste des postes m'a trompé : elle dit que le courrier de Nemours part le vendredi à minuit , et je vous ai écrit le vendredi m^tin. J'aurais bien voulu partir le vendredi matin, mais quelques affaires retiennent Duché à Paris; nous partirons donc jeudi, et nous serons au Boulay dimanche ou lundi prochain, pour y passer toute la semaine.

Je me suis arrangé avec mes imprimeurs pour qu'ils puissent se passer de moi pendant huit jours, et les quatre fêtes me»donnent encore quatre jours de plus. Il faut avoir autant d'envie que j'en ai de vous voir, pour quitter la solitude où je vis, et où je suis l'homme du monde le plus heureux. Les convalescences de l'âme sont comme celles du corps : on en sent bien mieux le prix que celui de la santé. Je ne sais pas comment sont les chats dans la classe desquels vous me faites l'honneur de me ranger: mais je les plains beaucoup s'ils souffrent autant que j'ai souffert. Je suis bien aise de vous dire, par parenthèse, que tout autant de fois que vous m'appellerez chat moral, c'est tout autant de droits que vous faites acquérir à mademoiselle Rousseau , que vous avez prise si fort en aversion ; franchement je vous aime à la folie, demandez plutôt à Duché : je meurs d'envie de vous revoir, et je ne verrai guère, cet hiver, que vous et l'abbé de Ganaye. C'est dommage que votre diable de

Saint-Joseph soit si loin : enfin nous ferons comme nous pourrons. J'espère voir Quesnay à Fontainebleau, et je vous rendrai compte de notre entretien.

Que diable avez-vous donc écrit au président sur mon compte? Kst-ce encore pour l'Académie? Eh! au nom de Dieu! laissez tout cela ea repos ; j'en serai si on m'en met : voilà tout^ Puisque je suis déjà d'une académie, c'est un petit agrément déplus r|ue d'être des autres : mais si j'avais mon expérience, et quinze ans de moins, je vous réponds que je ne serais d'aucune. Adieu, madame, comptez pour toute l'éternité sur mon tendre et respectueux attachement. Je vous manderai, en partant pour Fontainebleau, le jour précis de notre arrivée au Boulay.

LE MÊME A LA MÊME*

J'ai été, madame, dès lundi, prendre une souscription pour voLis. Vou& aurez votre volume lundi prochain, ou mercredi au plus tard. J'aurais eu l'honneur de vous le mander tout de suite, si j'avais eu un moment pour respirer. Il me semble que {^Préface réussit. J'en suis fort aise, surtout à cause de l'ouvrage , auquel les persécutions dçs Jésuites m'ont vivement intéressé : nous allons voir comment ils en parleront. On dit qu'ils commencent à changer de ton. Nous avons fait patte de velours avec eux dans le premier volume ; mais s'ils n'en sont pas reconnaissants , nous avons dans les autres volumes six ou sept cents articles à leur service : Chinois, Conjucius, Ballet, Rhétorique, etc. J'ai eu tort de ne vous pas envoyer l'Epître dédicatoire : la voici.

Monseigneur , L'autorité suffit à un ministre pour lui attirer l'hommage aveugle et suspect des courtisans ; mais elle ne peut rien sur le suffrage du pubhc, des étrangers et de la postérité. C'est à la Nation éclairée des gens de lettres, et surtout à la Nation libre et désintéressée des philosophes, que vous devez, monseigneur, l'estime générale, si flatteuse pour qui sait penser, parce qu^on ne l'obtient que de ceux qui pensent. C'est à eux qu'il appartient de célébrer, sans s'avilir par des motifs méprisables, la

1 Fin d'octobre ou commencement de novembre 1753. (L.)

considération distinguée que vous marquez pour les talents : considération qui leur rend précieux un homme d'Etat, quand il sait, comme vous, leur faire sentir que ce n'est point par vanité, mais pour eux-mêmes qu'il les honore. Puisse, monseigneur, cet ouvrage auquel plusieurs savants et artistes célèbres ont bien voulu concourir avec nous , et que nous vous présentons en leur nom, être un monument durable de la reconnaissance que les Lettres vous doivent et qu'elles cherchent à vous témoigner ! Les siècles futurs , si notre Encyclopédie a le bonheur d'y parvenir, parleront avec éloge de la protection que vous lui avez accordée dès sa naissance, moins sans doute pour ce qu'elle est aujourd'hui qu'en faveur de ce qu'elle peut devenir un jour. Nous sommes avec un profond respect, etc.

LE MÊME A LA MEME

Ce samedi.

Je reçus hier, madame, en arrivant de la campagne, une lettre de l'abbé de Ganaye, qui m'instruit de la tracasserie que M. de Saint-Marc m'a faite avec vous, et de la lettre qu'il vous a écrite pour me justifier. Gomme il ne vous a demandé sûrement que la vérité, je me flatte que vous êtes pleinement détrompée. Je n'ai donc rien à ajouter, madame, à ce qu'il a pu vous mander, sinon que je suis toujours, et plus que jamais, dans les dispositions où vous m'avez vu de ne rien demander ; que je ne pense point du tout et n'ai jamais pensé à la place de secrétaire de l'Académie; que je serais très-fàché, quand je le pourrais, d'en dépouiller celui qui la remplit bien ou mal; que je ne veux point non plus aller sur les brisées de Montigny, qui, je crois, pense à cette place, en cas que Dieu ou M. d'Argenson, sous sa figure, disposent du titulaire; que, si j'avais pensé à cette place, j'aurais cru vous manquer que de vous en faire parler par un autre que par moi, et moins par M. de Saint-Marc que par un autre; que si j'ai fait la Préface de VEncyclopédie , c'a été pour contribuer de mon mieux au bien de l'ouvrage; qu'à l'égard des deux Éloges, je ne les ai faits que parce que les auteurs du Mercure me les ont demandés dans le temps; que je n'ai eu dans tout cela aucune vue d'intérêt ni de fortune, et point d'autre que de prouver qu'on peut être

(>éomètre et avoir le sens commun : ce qu'il fallait démontrer. Etes-vous contente à présent, madame, et me condamnerezvous sur la parole de M. de Saint-Marc? Car, selon ce que ral)l)é de Ganaye m'écrit, je vois que vous étiez fort en colère. Je lui pardonne cette démarche, parce qu'il n'a point eu d'envie de me désoblig^er ; je vous pardonne même de l'avoir cru , mais je ne vous pardonnerais pas de le croire encore. Si j'avais eu un moment de temps , j'aurais été vous dire tout cela; mais je ne fais que passer à Paris : et d'ailleurs, afin de vous ôter tout sujet de plainte, j'aime encore mieux vous écrire et vous si(pier mes dispositions, que de vous les dire de vive voix. Si je suis à Paris encore quelques jours, j'aurai l'honneur de vous assurer de mon respectueux attachement.

M. l'àbbé de Ganaye vous prie de ne point parler de sa lettre au Saint-Marc.

Stockholm, 2 novembre 1753.

Vous me défendez, madame, de vous louer, c'est-à-dire de vous parler aussi naturellement et aussi sincèrement que je l'ai fait dans mes lettres précédentes. Yous serez obéie ; mais je vous supplie d'être persuadée qu'il n'y a que mon respect et mon extrême attachement pour vous qui puissent m' imposer une si dure contrainte: je supporterai tout, je me soumettrai à tout, plutôt que de sacrifier le plaisir de vous rendre mes hommages et de recevoir des marques de vos bontés et de votre souvenir.

Il est bien vrai que le parti que vous avez pris de dîner peut être aussi recommandal)le pour la société que pour la santé : on s'assemble de meilleure heure, et assez volontiers les gens qui dînent ont acquis une tranquillité fort agréable pour ceux avec qui ils vivent. J'ai vu, en vérité, plus de dîners que de soupers gais ; j'ai fait souvent à ces dîners la réflexion que puisque la gaieté est le partage de ceux qui pour leur âge ou pour leur santé ont déjà fait de grands sacrifices , on ne doit pas tant s'effrayer du moment qui amène la nécessité de les faire. De là, je suis venu aussi à penser que Montaigne peut bien n'avoir pas eu raison lorsqu'il a dit que la mort de la jeunesse en nous est en. vérité plus dure que la mort natu-

186 CORRESPONDAISGE COMPLETE

relie. Mon ami, M. de Chambrier, dont j'ai si souvent eu l'honneur de vous parler, m'a dit plus d'une fois qu'il avait éprouvé le contraire, et qu'ayant conservé une bonne santé longtemps après avoir perdu les autres avantages de la jeunesse, il s'était trouvé, dans cette renonciation et dans la tranquillité qu'elle a à sa suite, mille fois plus heureux que dans les plaisirs et dans l'agitation du printemps de son âge. J'approche tous les jours davantage du temps où je pourrai décider cette question par ma propre expérience. J'aurai l'honneur devons en parler alors, madame, avec autant de vérité qu'il y en avait sûrement dans ce que me disait mon ami. En attendant, je reviens au sujet dont je me suis écarté, et je vous rends mille grâces de ce qu'à l'occasion de votre nouveau régime, vous avez bien voulu m' apprendre que votre santé est meilleure. Plut à Dieu que je fusse à portée de vous en faire ines compliments de vive voix. Que j'aurais de plaisir à assister à ces dîners, où sans doute l'esprit, la liberté, la confiance et la gaieté assureront le succès de madame la Roche, que je suppose encore à vous, parce que je n'imagine pas où elle pourrait être mieux. Je me tromperais moi-même, si je me flattais de pouvoir acquérir avant deux ans d'ici la liberté qui m'est nécessaire pour aller devenir un de vos convives; mais je m'engage, ce terme passé, à vous en demander la permission et à en profiter, si vous me l'accordez. L'espérance seule de ce bonheur me garantit du désespoir que j'aurais, sans cela, d'avoir quitté le plus agréable de tous les pays, un pays que vous habitez, madame. Je ne saurais exprimer mieux combien j'ai de raisons de le regretter.

Vous avez sans doute toujours les mêmes amis, ainsi j'ose vous supplier de leur parler quelquefois de moi. Il v a longtemps que je n'ai eu de nouvelles de M. le président Hénault; je souhaite qu'il se porte bien, et qu'il vive longtemps pour Fhonneur et pour l'instruction du genre humain. Je ne doute pas que vous n'ayez vu M. de Pont-de-Veyle chez M. et madame de Betz : je ne doute pas qu'il ne soit, à son ordinaire, trèsgai et très-aimable.

Mon frère \ qui est bien coupable d'avoir tant tardé à vous

^ M. Scheffer, lo cadet, était en France. On lit dans les Mémoires du duc de Lujnes, t. Xîl, p. 112, à la date du samedi 22 juin 1752 : « Ce même >» jour mardi, M. le baron de Scheffer, le cadet, eut sa première audience, qui » fut une audience particulière. » îl' avait remplacé son frère comme envoyé de Suède. (L.)

faire sa cour, vous dira , madame , plus au long combien je vous suis dévoué.

M. DE MONTESQUIEU A M. d'aLEMBERT.

Bordeaux, 16 novembre 1753.

Vous prenez le bon parti; en fait d'buître on ne peut faire mieux. Dites, je vous prie, à madame du Detfand, que si je continue à écrire sur la philosophie, elle sera ma marquise. Vous avez beau vous défendre de l'Académie, nous avons des matérialistes aussi; témoin l'abbé d'Olivet, qui pèse au centre et à la circonférence ; au lieu que vous, vous ne pesez point du tout. Vous m'avez donné de grands plaisirs. J'ai lu et relu votre Discours préliminaire : c'est une chose forte, c'est une chose charmante, c'est une chose précise, plus de pensées que de mots, du sentiment comme des pensées, et je ne finirais point.

Quant à mon introduction dans V Encyclopédie, c'est un beau palais où je serais bien glorieux de mettre les pieds ; mais pour les deux articles Démocratie et Despotisme, je ne voudrais pas prendre ceux-là ; j'ai tiré , sur ces articles , de mon cerveau tout ce qui y était. L'esprit que j'ai est un moule, on n'en tire jamais que les mêmes portraits : ainsi je ne vous dirais que ce que j'ai dit, et peut-être plus mal que je ne l'ai dit. Ainsi, si vous voulez de moi, laissez à mon esprit le choix de quelques articles ; et si vous voulez ce choix , ce sera chez madame du Deffand avec du marasquin. Le père Gastel dit qu'il ne peut pas se corriger, parce qu'en corrigeant son ouvrage, il en fait un autre, et moi je ne puis pas me corri(;er, parce que je chante toujours la même chose. Il me vient dans l'esprit que je pourrais prendre peut-être l'article Goût, et je prouverai bien que difficile est proprie communia dicere.

Adieu, monsieur. Agréez, je vous prie, les sentiments de la plus tendre amitié. Montesquieu.

188 COnHESPOXDANCE COMPLETE

LE CHEVALIER D AIDIE A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND

Mayac, 29 décombro 1753.

Que je ne réponde pas, madame, à la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire! Oh! madame, cela vous est bien aisé à dire; je ne vous ferais pas grand tort; mais cela m'est impossil)le. S'il n'y avait dans cette lettre que les choses agréables dont elle est remplie, encore ne sais-je si je pourrais m'en tenir; car, quelque stupide que je sois et que je veuille être, je ne crois pas que je devienne insensible au plaisir qu'elle donne, et inaccessible à l'activité que communique un genre d'esprit si piquant. Mais, madame, pour me réveiller, vous faites agir un ressort bien plus puissant, lorsque vous m'assurez d'une manière si touchante que vous avez de l'amitié pour moi. A ce mot me voilà pris ; car vous qui devez me connaître , vous savez bien, madame, que personne ne m'a jamais aimé que je ne le lui aie bien rendu. C'est un sentiment auquel je ne résiste point ; c'est la chaîne qui me retient ici; c'est l'appât avec lequel vous me conduirez, où, quand, et comme il vous plaira, d'autant plus infailliblement, qu'assurément on ne vous a jamais refusé d'avoir tous les charmes qui sont propres à soumettre les cœurs les plus rebelles, et à fixer les goûts les plus délicats. Pourquoi ne m'avez-vous pas donné plus tôt, madame, l'espérance dont vous me flattez aujourd'hui? car j'ai bien été toujours un de vos adorateurs; mais je n'osais présumer que je pourrais m'élever au premier rang de vos amis : je me trouvais trop lourd. Cette considération arrêtait les mouvements de mon cœur, et me jetait, contre mon inclination, dans des distractions dont je me repens aujourd'hui, puisque enfin je puis m'assurer que a^ous avez véritablement de l'amitié pour moi; car vous me le dites, madame, et je sais que vous êtes sincère. De ma part, je me promets de vous être attaché toute ma vie avec tout le respect et la fidélité dont je suis capable.

Je suis très-fàché de la maladie du président Hénault; car je l'aime beaucoup; peut-être gratuitement. En effet, je n'ignore pas qu'un homme de cour, si fêté, si recherché, n'a guère le temps de penser à un provincial enseveli dans l'obscurité. Quoi qu'il en soit, i'ai toujours raison de l'aimer, puisqu'il est trèsaimable. Quand ce point est une fois accordé, on ne doit plus

DE MADAME LA MAllQUISE DU DEFFAND. 189

refjimber contre son pencliant, et chercher, par de vains sophismes que l'amour-propre inspire, à se détacher des sentiments que nous concevons pour les gens qui nous plaisent. Je (jarde donc sans scrupule tous ceux que j'ai pour notre président.

Le tour qu'on a joué à Bougainville est très-plaisamment imaginé. Mais pourquoi donner ce ridicule à ce pauvre prince ' ? N'eût-il pas été plus décent et plus honorable pour l'Académie, sans recourir à cette espièglerie, de suivre l'esprit de son institution, et de donner avec fermeté la préférence à d'Alembert sur tous les autres, puisque c'est lui qui en est, sans comparaison, le plus digne, et que le cri public le désignait? 11 ne s'en soucie guère. Vraiment, je le crois bien. Gomment l'émulation subsisterait-elle en voyant le choix que l'on fait en tout genre? Je voudrais pourtant qu'il n'achevât pas de se dégoûter : premièrement, pour l'honneur de l'Académie et de la nation; et en second lieu, parce que je souhaite à notre ami d'Alembert dés désirs qui ne peuvent manquer d'être bientôt satisfaits, si l'Académie cesse de vouloir se faire siffler par tous les gens raisonnables.

Le jugement que prononcera la commission qui doit examiner le Testament du père. Berruyer ^ fera sans doute sur le public une belle impression, et proportionnée à l'opinion qu'on a du mérite et de la capacité des membres qui la composent. Au reste, je n'ai point lu ce livre, et ne sais ce que c'est. Le brave Julien m'a totalement abandonné : il ne m'envoie ni livres ni

1 Le comte de Glermont (Louis de Bouibon-Condé), qu'on fit élire à l'Académie française, où il prit place le 26 mars 1754, sans dai{;nor prononcer de discours. Quant au tour qu'on a joué à Bougainville, 1»; voici : il voulait arriver à l'Académie française avant d'Alembert. Il ne néf[ligeait aucun moyen, et sa faiblesse de santé lui servait même à propos pour sa candidature. 11 devait laisser bien vite, disait-il, la place vacante; ce qui lui attira le mot de Duclos,que ce n'était pas à l'Académie à donner l'extrème-onction. Mais, lorsqu'on vit qu'il allait arriver, on fit suqjir le comte de Glermont, qui le rejeta à distance et lui coupa l'herbe sous le pied, comme on dit. Bougainville ne fut d'ailleurs reculé que de peu, et il obtint, le 27 avril 1754, le fauteuil vacant par la mort de la Chaussée. (Note de M. Rauenel dans les Lettres du chevalier d'Aydie à la suite des Lettres de mademoiselle Aïssé , p. 280.

2 Le père Berruver, jésuite, avant publié en 17 53 la seconde partie de sou Histoire du peuple de Dieu, renfermant V Histoire du Nouveau Testament^ une assemblée de vingt-deux prélats, auxquels s'adjoignirent deux agents généraux du clergé, nomma des commissaires pour examiner l'ouvrage. Un mandement de l'archevêque de Paris en défendit provisoirement la lecture à tous les fidèles. [Noie de M. Ravcnel.)

nouvelles, et il faut avouer qu'il me traite assez comme je le mérite; car je ne lis aujourd'hui que comme d'Ussé, qui disait qu'il n'avait le temps de lire que pendant que son laf|uais attachait les boucles de ses souliers. J'ai vraiment bien mieux à faire, madame : je chasse, je joue, je me divertis du matin jusqu'au soir avec mes frères et nos enfants, et je vous avouerai tout naïvement que je n'ai jamais été plus heureux, et dans une compagnie qui me plaise davanta^je. Pour vous acquérir tout d'un coup le cœur de mon frère aîné, je me suis servi d'un expédient très-prompt et très-sûr : je lui ai fait lire votre lettre : il en a été charmé , et il me char^je , madame , très-expressément de vous présenter ses respects. L'abbé est enchanté de votre souvenir, madame de Nanthia toute glorieuse d'avoir quelque part à votre bienveillance; et moi, très-touché et trèsattendri des grâces que vous nous faites à tous. Je vous souhaite donc, madame, la bonne année, et à tous vos bons amis, entre lesquels je compte bien distinctement madame la duchesse de Mirepoix et madame du Ghâtel.

Que direz-vous de la longueur de ce barbouillage, auquel je me suis livré sans miséricorde pour vos pauvres yeux, et sans penser à l'ennui qu'il doit vous causer? Excuserez-vous mon indiscrétion en faveur du plaisir que j'ai trouvé à vous entretenir? Pardonnez-moi, madame, ce premier accès. Je serai plus circonspect, s'il m'est possible, une autre fois.

Mon frère aîné dit que puisqu'on fait M. le comte de Glermont académicien, on devrait au moins faire d'Alembert prince du sang, et que cela serait plus juste et à propos.

Stockholm , 4 janvier 1754.

J'avais, il y a quelque temps, madame, à me louer beaucoup des postes, qui m'apportaient de vos nouvelles presque au bout du monde, où je me trouvais alors. Aujourd'hui, j'ai infiniment à m'en plaindre : vos lettres ne m' arrivent plus, ou du moins si tard, que je crains bien que vous ne soyez à la fin dégoûtée d'une correspondance si difficile à suivre. Au nom de Dieu, ne vous livrez cependant pas à ce dégoût, vous me priveriez d'un plaisir qui fait en vérité une partie très-essentielle du bonheur

de ma vie. Vous êtes bien aimable d'accepter le rendez-vous que j'ai pris la liberté de vous proposer dans deux ans d'ici. Je conviens qu'il faut (jue cette proposition vienne de deux mille lieues pour n'être pas trop ridicule , mais je souhaite encore plus que vous ne la trouviez pas chimérique ; et, pour cet effet, je vous supplie d'être persuadée que ma patience et ma constance sont absolument à toute épreuve. Gomme ce dernier mot pourrait peut-être vous confirmer dans l'opinion que vous paraissez avoir de quelques sentiments profanes dont vous croyez encore ma philosophie atteinte, je suis bien aise de vous assurer, madame, que, dans le projet de mon retour en France, je n'ai point la cour en vue, mais uniquement la vie douce et tranquille d'un homme que les passions n'enivrent plus. Il n'y a certainement que les gens de cette espèce qui sont faits pour la société, et j'ai déjà la plus haute opinion de celle dans laquelle vous me promettez de m'introduire. Permettez-moi néanmoins, dès aujourd'hui, de vous demander qui sont les nouvelles connaissances que vous avez faites depuis mon départ. Je croirai vivre en quelque sorte avec vous quand je saurai avec qui vous vivez , et quand vous me mettrez à portée de prendre part à tout ce qui vous occupe. En attendant, j'admire très-sincèrement votre courage en perdant la vue. J'espère que vous ne ferez jamais cette perte dans le sens littéral et absolu ; mais je sens combien il est malheureux d'en avoir seulement l'appréhension , et il faut estimer heureux ceux qui peuvent la supporter.

M. de Formont sera donc avec vous, madame, lorsque vous recevrez cette lettre ! Je devrais être effrayé de la menace que vous me faites de lui montrer toutes les miennes ; mais comme je les ai écrites sans prétention , le meilleur juge ne peut pas me faire peur. Les lettres que l'esprit enfante sont souvent sans esprit ; celles que le cœur dicte ne peuvent point être sans sentiment, et elles ont alors tout le mérite que leur demande celui qui les reçoit; du moins, je sais que vous avez la bonté de ne m'en pas demander davantage : c'est aussi ce qui fait que je ne crains pas de manquer jamais de ressources pour ce commerce, tant que vous agréerez des hommages aussi simples et aussi sincères que les miens. Au reste, je vous supplie de dire à M. de Formont que j'ai été fort sensible à la perte que j'apprends qu'il a faite d'un de ses parents, employé ci-devant à Berlin avec tout le succès possible. Le ministre de Prusse, qui est ici, me

192 GORRESPOiNDANCE COMPLETE

«lit l'autre jour que la nouvelle de sa mort a causé des regrets à tout Berlin : c'est, ce me semble, le meilleur éloge qu'il eût [)u en faire.

Gomment se consolera madame du Gliàtel de l'absence de sa fille, qui sans doute va suivre son mari à Rome ', et comment se consoleront de ce voyage d'autres belles dames de Paris, à qui il ne pourra pas être indifférent? Je m'attends que vous me répondrez qu'elles ne seront point inconsolables, et il est vrai que j'aurais dû le supposer, par la raison seule que le voyage a lieu. Des gens qui s'aiment beaucoup ne cherchent j)as des occasions de se quitter.

Adieu, madame; il n'est pas possible de vous être plus sincèrement et plus respectueusement attaché que je le suis. Je souhaite fort que l'hiver soit plus traitable à Paris qu'il ne l'est ici.

LE CHEVALIER D A\DIE A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND

May3c , 28 janvier 1754.

Je VOUS félicite, madame, du plaisir que vous avez de revoir M. de Formont et M. de Montesquieu : vous avez sans doute beaucoup de part à leur retour; car je sais l'attachement que le premier a pour vous; et l'autre m'a souvent dit avec sa naïveté et sa sincérité ordinaire : « J'aime cette femme de tout mon cœur; elle me plaît, elle me divertit; il n'est pas possible de s'ennuyer un moment avec elle. » S'il vous aime donc, madame, si vous le divertissez, il v a apparence qu'il vous divertit aussi, et que vous l'aimez et le voyez souvent. Eh! qui n'aimerait pas cet homme, ce bon homme, ce grand homme, original dans ses ouvrages, dans son caractère, dans ses manières, et toujours ou digne d'admiration ou admirable^? J'aime aussi beaucoup M. de Formont : il joint, ce me semble, à beaucoup d'esprit une simplicité charmante, sans prétentions; celles des autres ne le blessent ni ne l'incommodent; il paraît

ï Le marquis de Stainville, le futur et célèljre duc de (Jllioiseul, avait été nommé auibassadeur à Rome en remplacement du duc de JNivernois. Sa femme était fille de madame du Chatel. Elle prit congé le 15 septembre 1754 et son mari le 22. (L.)

2 L'éditeur des Lettres de mademoiselle Aïssé pense qu'il faut lire : ou adorable. (L.)

à son aise avec tout le monde , et tout le monde v est avec lui. Quand je pense donc à vous premièrement, madame, et à tout ce que vous rassemblez chez vous, mesdames de Mirepoix, du Gliâtel, le pre'sident Hénault, MM. de Bulkley, d'Alembert, etc., j'enraged'étreàcent lieues de vous ; car je n'ai ni l'ambition ni la vanité de César. J'aime mieux être le dernier, et seulement souffert dans la plus excellente compagnie, que d'être le premier et le plus considéré dans la mauvaise , et même dans la commune; mais si je n'ose dire que je suis ici dans le premier cas , je puis au moins vous assurer que je ne suis pas dans le second. J'y trouve avec qui parler, rire et raisonner autant et plus que ne s'étendent les facultés de mon pauvre entendement, et l'exercice que je prétends lui donner. Il est vrai que nous ne traitons point les mêmes questions qu'on agite à Paris. Nous ignorons les démarches du gouvernement, du Parlement, du Ghâtelet, les querelles de l'Académie, etc.; mais, madame, estce un si grand malheur? A propos de cela, Julien est-il mort? Il m'a bien averti que les ministres lui ont fait défendre d'écrire les nouvelles; mais il m'avait promis de me mander celles qui regardent la santé de madame du Ghâtel et de ses amis , et de continuer à m' envoyer le Mercure, auquel je comptais qu'il joindrait un almanach, suivant sa coutume. Or, les ministres ne peuvent pas s'opposer à cela; car encore faut-il que nous sachions si ce sont les mêmes, non s'ils sont les mêmes, nous ne sommes point en peine de cela, mais s'ils sont à la même place.

Je ne vous dis rien de mon retour, madame , parce que je n'ai encore aucun projet arrêté sur cet article. Je puis seulement vous assurer qu'en quelque lieu que le sort m'arrête ou me conduise, je vous aimerai et vous respecterai partout, madame, et de tout mon cœur.

Voilà encore une lettre immense : je ravale pourtant mille choses que je voudrais vous dire, et dont je vous fais grâce, pour ne pas trop vous aviser combien il est dangereux d'attaquer un provincial oisif, qui ne finirait jamais, s'il se laissait entièrement aller aux effusions de son cœur et à son babil, quand quelques marques de vos bontés viennent le réveiller. Il faut cependant que j'ajoute, madame, que j'ai l'honneur de vous envoyer un pâté, et que mon frère et madame de Nanthia * vous présentent leurs très-humbles respects.

1 La fille d'xVïssé et du chevalier d'Aydie, mariée par lui le 16 octobre 1740 à Pierre de Joubert, deuxième du nom, vicomte de Nanthia. (L.) 1. 13

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