‹ Correspondance complète avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, D'Alembert, Voltaire, Haroce Walpole, classée dans l'ordre chronologique et sans suppressions. Augm. des lettres inédites au Chevalier de l'Isle. Précédée d'une histoire de sa vie, de son salon, de ses amis. Suivie de ses œuvres diverses et éclairée de nombreuses notesChapitre 17 sur 32 · MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A MADAME LA DUCHESSE DE LUINES · texte numérisé non relu

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A MADAME LA DUCHESSE DE LUINES

30 mars 1754.

Ce n'est point, madame, comme à la personne du monde que je respecte le plus, ni à celle de qui je me fais un devoir de dépendre, mais comme à la plus tendre et à la plus sincère amie que j'aie, que je me détermine à vous parler aujourd'hui avec la plus extrême confiance. Je commence par vous promettre une vérité exacte, et une entière soumission.

Je suis aveu(jle, madame ; on me loue de mon courage, mais que gagnerais-je à me désespérer? Cependant je sens tout le malheur de ma situation, et il est bien naturel que je cherche des moyens de l'adoucir. Rien n'y serait plus propre que d'avoir auprès de moi quelqu'un qui pût me tenir compagnie, et me sauver de Tennui de la solitude : je l'ai toujours crainte, actuellement elle m'est insupportable.

Le hasard m'a fait rencontrer une personne dont l'esprit, le caractère, la fortune, me conviendraient extrêmement. C'est une fille de vingt-deux ans, qui n'a point de parents qui l'avouent ou du moins qui veuillent et qui doivent l'avouer; cela vous apprend assez son état ; c'est à Chamrond que je l'ai trouvée, elle n'en partit que trois semaines ou un mois avant moi; il y avait quatre ans qu'elle y était, elle s'y était établie après la mort de madame d'Albon, mère de ma belle-sœur, qui l'avait élevée, et qui, malgré sa jeunesse, lui avait donné des marques de la plus grande amitié. En mourant elle lui laissa, par son testament, cent écus de rente viagère, et lui confia la clef d'un bureau où elle avait une somme d'argent assez considérable, lui ordonnant de la garder pour elle. Cette fille, qui avait passé sa jeunesse avec M. d'Albon, frère de madame de Vichy, n'hésita pas un seul instant : elle mena M. d'Albon audit bureau, lui en donna la clef, et lui remit tout l'argent qui y était. Je ne sais

si madame de Vichy eut connaissance de cette circonstance, je sais seulement que voyant l'affliction de cette fille , mon frère et elle lui proposèrent de les suivre à Ghamrond, ce qu'elle accepta avec beaucoup de joie. Ceci, je crois, se passa en 1747 ou 48. M. et madame de Vichy vinrent à Paris en 1749, et quoique cette fille n'eût alors que dix-sept ou dix-huit ans, ils la laissèrent à Ghamrond, et lui confièrent leur fille et leur petit garçon. Quand j'arrivai à Ghamrond, ils m'en firent des éloges infinis, ils me vantèrent son esprit, son caractère; ils me dirent toutes les obligations qu'ils lui avaient, les soins qu'elle se donnait pour l'éducation de leur fille. Je trouvai qu'elle méritait en effet tout le bien qu'ils me disaient d'elle, je m'aperçus seulement qu'elle était fort triste et qu'elle avait souvent les larmes aux yeux. Enfin, mon frère m'apprit qu'elle voulait les quitter et se retirer dans un couvent. Il me dit qu'il ne s'en soucierait guère, sans l'extrême affliction où en était madame de Vichy. Je leur offris mes services pour l'en dissuader, ils acceptèrent; je la pressai alors fort vivement d'abandonner son projet, mais je la trouvai inébranlable. Elle me dit qu'il ne lui était plus possible de rester avec M. et madame de Vichy, qu'elle en éprouvait depuis longtemps les traitements les plus durs et les plus humiliants, que sa patience était à bout; qu'il y avait plus d'un an qu'elle avait déclaré à madame de Vichy qu'elle voulait se retirer, mais qu'elle avait consenti à différer encore de quelques mois, pour lui donner une marque de déférence, mais qu'elle ne pouvait plus soutenir les scènes que l'on lui faisait tous les jours; qu'elle avait écrit à M. d'Albon , sur l'amitié duquel elle comptait beaucoup, pour le prier de lui arrêter un logement dans un couvent et pour l'envoyer chercher. Je lui représentai les regrets de mes parents, qui devaient lui prouver l'amitié qu'ils avaient pour elle, l'ennui qu'elle aurait dans un couvent, et la misère qu'elle y éprouverait, n'ayant que les cent écus de pension que lui avait laissés madame d'Albon par son testament. Elle me répondit à cela, qu'il n'y avait rien au monde qu'elle ne préférât à restera Ghamrond; qu'elle espérait beaucoup de l'amitié de M. d'Albon qui l'avait toujours traitée comme sa propre sœur, qu'elle ne doutait point qu'il ne reconnût ce qu'elle avait fait pour lui, en lui remettant l'argent de madame d'Albon, et qu'indubitablement il lui ferait quelque rente viagère, qui, jointe à ses cent écus, la mettrait à portée de vivre dans un couvent; qu'enfin sa résolution était inébranlable. Je

rendis compte à M. et à madame de Vichy du peu de succès de ma néfjociation ; je ne pensais point encore à elle dans ces temps-là, et ce ne fut que peu de jours avant son départ, (jue m' ayant marqué beaucoup de chagrin de me quitter, et beaucoup de répugnance d'aller dans une ville où de certaines choses fort désagréables pour elle étaient de notoriété publique, il me vint dans l'esprit qu'elle pourrait bien se mettre dans un couvent à Paris. Je n'étais pas alors fort éloignée d'y penser pour moi, et c'était une compagnie toute trouvée , en cas que je prisse ce parti; je lui en dis un mot, il me parut que ce serait pour elle le comble du bonheur. Voilà où nous en étions ensemble à la fin d'octobre, qui fut le temps où M. d' Albon l'envoya chercher; je fus témoin des pleurs de mon frère et de ma belle-sœur, et des supplications qu'ils lui firent de ne les point abandonner, ou du moins de leur promettre de venir passer tous les étés avec eux : les enfants, toute la maison étaient en larmes. J'ai l'honneur de vous dire ces circonstances, parce qu'elles prouvent qu'elle était aimée, estimée, et qu'elle ne se séparait point d'eux désagréablement. Elle me demanda en grâce de lui donner de mes nouvelles, et de trouver bon qu'elle m'écrivît; j'y consentis avec plaisir. A peine fut-elle arrivée dans son couvent à Lyon, qu'elle écrivit à madame de Vichy, qui lui fit réponse. Pour moi, depuis ce temps, j'ai été en commerce de lettres avec elle. Je partis de Ghamrond à la fin de novembre, et je ne fiis à Lyon qu'au mois d'avril. J'y restai dix jours, pendant lesquels je la vis tous les jours; elle arrivait chez moi à onze heures du matin, et ne me quittait qu'à six heures du soir, qui était l'heure où il fallait rentrer dans son couvent. M. le cardinal de Tencin la rencontra chez moi dans la visite qu'il me rendit, il me demanda qui elle était, je ne fis pas difficulté de lui en faire la confidence, il n'y avait dans la ville personne de qui il n'eût pu l'apprendre. Je le priai de lui accorder sa protection pour lui faire obtenir dans son couvent une chambre particulière, ce qu'il eut la bonté de m' accorder en écrivant une lettre à l'abbesse, qu'il envoya par M. l'abbé de Puisignieux, son neveu. Les remercîments que je fis au cardinal occasionnèrent entre lui et moi une conversation sur cette fille. Il me dit le premier que je devrais me l'attacher, et que dans le malheur dont j'étais menacée, elle me serait utile et nécessaire ; que mes pcwents et M. d' Albon devaient le désirer eux-mêmes, parce que c'était le plus sûr

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moyen de s'assurer d'elle. Nous pesâmes tous les inconvénients qu'il pourrait y avoir, et nous n'en vîmes aucun qu'il ne fût aisé de prévenir et de détruire. Si M. d'Albon avait été à Lyon je lui aurais parlé sur-le-champ; mais n'y étant pas, je m'adressai à une femme de la ville qui avait toute sa confiance. Je lui dis le dessein où j'étais de m'attacher mademoiselle de Lespinasse (car c'est son nom), que je la traiterais comme ma propre fille, qu'elle serait plus dépaysée à Paris qu'à Lyon, que je la ferais passer pour une demoiselle de province. Cette femme ne parut point g^oûter ma proposition , et je jugeai qu'elle n'était nullement propre à cette né^jociation. Je partis de Lyon peu de jours après, et je dis à mademoiselle de Lespinasse, en la quittant, qu'il fallait qu'elle écrivît à M. d'Albon que je lui offrais de la prendre auprès de moi, et de lui assurer en ce cas quatre cents livres de rente viagère. De retour à Mâcon, je pris la résolution d'écrire à mon frère pour lui communiquer mon projet, plus par politesse que par devoir. Cette fille ne dépend point de lui ni de sa femme, ils n'ont acquis aucun droit sur elle par leurs bienfaits; j'avais été témoin de la façon dont elle les avait quittés, ainsi rien ne devait m' engager à cette démarche qu'une délicatesse de bons procédés. Ma lettre était prête à partir quand j'en reçus une de mon frère, qui m'empêcha de lui envoyer la mienne. J'ai gardé sa lettre, et j'aurai l'honneur de vous la faire voir, ainsi que ma réponse, si vous le jugez à propos. Il me mandait qu'on lui écrivait de Lyon le dessein que j'avais de prendre mademoiselle de Lespinasse, et qu'il s'y opposait formellement. Quoique ses raisons n'eussent aucune apparence de justice, et que je n'y entrevisse que du mécontentement de ce que cette fille les avait quittés , et le désir de s'en venger, celui de conserver la paix et l'espérance de le persuader par l'amitié ou par la raison, m'ont fait différer l'exécution de mon projet. M. d'Albon, de son côté, a refusé son consentement à mademoiselle de Lespinasse, mais comme elle n'est pas plus dépendante de lui que de madame de Vichy, cela ne l'arrêterait pas, si je consentais à la recevoir. C'est ce que je ne veux point faire, madame, sans être sûre que vous ne me désapprouverez pas. Je ne vous demande point de m' autoriser, mais seulement de vouloir bien être neutre dans cette occasion, et de considérer quel est l'excès de mon malheur d'avoir perdu la vue, et combien il est cruel qu'on s'oppose au seul moyen que j'ai d'adoucir mon état. L'existence

de cette fille n'est d'aucun dang^er pour eux ; j'ai fait sur cela les informations les plus exactes, et s'il y avait quelques inconvénients à craindre d'elle, son séjour auprès de moi est précisément ce qui devrait le plus les rassurer, et rien ne devrait plus les alarmer que son séjour à Lyon. Peut-être penserez- vous, madame, que je ferais mieux de prendre quelque autre personne, et d'éviter par là toutes sortes de dissensions, mais ce n'est point un domestique que je prends, c'est une compagne que je cherche, et vous savez qu'il n'est pas facile en ce genre de trouver ce qui convient. J'avoue qu'il sera fâcheux pour moi de déplaire à mes parents, mais après leur avoir donné autant de marques d'amitié, s'ils manquent de complaisance et d'égard dans une occasion qui m'est aussi essentielle, et où ils ne mettent que de l'humeur, je crois pouvoir m'en tenir quitte envers eux à mon tour. Toute la province rendra témoignage de mes attentions pour eux, que je me louais de tout, que je me cor^formais à tous leurs usages, que loin de causer de l'embarras dans la maison, mes domestiques leur étaient plus utiles que les leurs. Enfin, madame , ce qui doit vous prouver combien ils étaient contents de moi, et combien ils comptaient sur mon amitié, c'est la bonne grâce et le plaisir avec lesquels ils ont reçu les petits présents que j'étais à portée de leur faire. Si aujourd'hui le mécontentement de me voir prendre cette fille leur faisait oublier mes bons procédés, et s'ils s'échappaient, madame, à vous en écrire, je vous prierais alors de chercher à démêler la vérité, en prenant des informations des gens de la province. Il ne sortira jamais de ma bouche, fût-ce même pour avoir raison, aucune parole qui puisse leur être contraire ; je ne veux point avoir à me faire le reproche que le voyage que j'ai fait chez eux puisse jamais leur nuire; il est vrai que je leur déplairai en prenant cette fille, mais je ne fais que choquer une fantaisie, pour me procurer un bonheur essentiel, et en vérité il n'y a pas de proportion.

Voilà, madame, le fond de mon âme : vous m'aimez, je suis malheureuse, et vous êtes aussi compatissante que vous êtes juste. Je n'ajouterai rien à cet énorme volume, sinon mille pardons de l'ennui qu'il vous a causé. Je remets à un autre jour les assurances de mon tendre et respectueux attachement.

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