‹ Correspondance complète avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, D'Alembert, Voltaire, Haroce Walpole, classée dans l'ordre chronologique et sans suppressions. Augm. des lettres inédites au Chevalier de l'Isle. Précédée d'une histoire de sa vie, de son salon, de ses amis. Suivie de ses œuvres diverses et éclairée de nombreuses notesChapitre 18 sur 32 · MADAME LA DUCHESSE DE LUYNES A MADAME DU DEFFAND · texte numérisé non relu

MADAME LA DUCHESSE DE LUYNES A MADAME DU DEFFAND

Versailles, 7 avril 1754.

Je sens, madame, avec la plus sensible reconnaissance, les nouvelles preuves de votre conliance et de votre amitié dans Ja consultation que vous voulez bien me faire, et dont il n'y a que votre cœur qui en ait besoin. J'ai raisonné de vos projets avec le président et M. de Mâcon, étant tous trois dans les mêmes sentiments pour vous, et le même désir de votre bonheur, et de tout ce qui peut soulager votre état. Ainsi, personne ne peut mieux que vous décider de quelle utilité et de quelle ressource vous sera cette compagfuie. Je sais en général qu'il y a beaucoup d'inconvénients à s'attacher une complaisante : les commencements en sont d'ordinaire merveilleux, mais souvent l'ennui et le dégoût viennent; d'abord on Je dissimule, et puis il se fait sentir avec amertume. J'en ai vu un exemple bien sensible entre mesdames de Tourbes et de Vildre, qui étaient même d'une espèce bien plus considérable. Enfin vous y ferez vos réflexions. Si l'établissement de mademoiselle de Lespinasse était dans un couvent d'où vous l'enverriez chercher souvent, et même passer quelquefois plusieurs jours avec vous, cela serait différent, parce que sans embarras vous seriez la maîtresse d'augmenter ou de diminuer votre liaison autant et si peu qu'il vous plairait. A l'égard de la répugnance que monsieur votre frère et madame votre belle-sœur paraissent avoir à votre projet sur cela, comme vous « ne m'en mandez pas les raisons, je n'en imagine qu'une de ijl bonne, c'est la crainte que dans Paris elle ne trouve des conseils et des ressources pour se donner un état, et il ne faut pas se flatter que tout ce que vous pourriez dire , ni votre colère , ni votre indignation, pût l'arrêter un moment. Ce serait un si grand avantage pour elle que rien ne la pourrait engager à le sacrifier, et vous seriez bien fâchée d'y avoir contribué en la faisant valoir et lui ayant donné des amis qui pourraient la protéger dans cette entreprise, dont vous savez qu'il y a plusieurs exemples. D'un autre côté, si vous croyez qu'en vous l'attachant ce soit une barrière insurmontable à cette idée, c'est peut-être un service que vous rendez à votre famille, cela peut être utile. C'est à vous à bien peser toutes ces raisons. M. et madame de Vichy ne m'ont rien mandé sur cela, quoique j'aie eu de leurs

nouvelles ces jours-ci ; ainsi j'en conclus que cela ne leur tient pas trop à cœur. Voilà, ma chère nièce, des réflexions que j'ai cru devoir vous exposer pour répondre à votre confiance, ne souhaitant d'ailleurs que tout ce qui peut adoucir votre état et vous rendre heureuse ; c'est l'objet des vœux d'un cœur qui vous est très-tendrement attaché.

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