‹ Correspondance complète avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, D'Alembert, Voltaire, Haroce Walpole, classée dans l'ordre chronologique et sans suppressions. Augm. des lettres inédites au Chevalier de l'Isle. Précédée d'une histoire de sa vie, de son salon, de ses amis. Suivie de ses œuvres diverses et éclairée de nombreuses notesChapitre 20 sur 32 · MADAME DU DEFFAND A MADEMOISELLE DE LESPINASSE · texte numérisé non relu

MADAME DU DEFFAND A MADEMOISELLE DE LESPINASSE

Lundi , 8 avril 1754.

Je reçois dans le moment, ma reine, la réponse de madame de Luynes, elle est absolument telle que je la pouvais désirer, remplie de reconnaissance de ma confiance, de réflexions sur les inconvénients où je m'expose, et d'intérêt et d'amitié qui lui font désirer toutes les choses qui me conviennent. J'espère, ma reine, que je n'aurai jamais à me repentir de ce que je fais

pour vous , et que vous ne prendriez point le parti de venir auprès de moi, si vous ne vous étiez pas bien consultée vousmême, et si vous n'étiez pas bien décidée à ne faire jamais aucune tentative. Vous ne savez-que trop combien elJes seraient inutiles, mais aujourd'hui, étant auprès de moi, elles deviendraient bien funestes pour vous ; le chagrin qu'elles me causeraient vous attirerait de puissants ennemis, et vous vous trouveriez dans un abandon où il n'y aurait plus de ressource. Gela dit , il ne me reste plus qu'à vous parler de la joie que j'aurai de vous voir, et de vivre avec vous. Je vais écrire tout à l'heure à M. le Cardinal, pour le prier de vous faire partir tout le plus tôt qu'il lui sera possible. Faites en sorte qu'on ne sache votre départ que le jour même que vous partirez ; mandez-moi le jour où il sera arrêté, et quand vous serez en route, faites partir une lettre de Ghâlons qui puisse m' apprendre que vous êtes en chemin, pour que je puisse savoir le jour de votre arrivée, et que je me fasse le mérite auprès des Vaubans de leur en faire confidence.

Adieu , ma reine , faites vos paquets , et venez faire le bonheur et la consolation de ma vie; il ne tiendra pas à moi que cela ne soit bien réciproque.

Stockholm, 17 mai 1754.

.le re(jarde, en vérité, comme un miracle que vous daigniez, madame, vous souvenir de quelqu'un qui malheureusement est devenu aussi inutile pour vous que je le suis. Il faut bien qu'avec toutes les qualités qui vous distinguent du commun des hommes, vous ayez encore l'avantage d'être exempte de leurs défauts. Plût à Dieu qu'il me fût permis de vous aller retrouver dès demain : vous verriez, par mes assiduités, combien j'ai appris à connaître Paris depuis que je n'y suis plus. S'il est vrai que la réputation soit toujours incertaine jusqu'à la mort, il est du moins vrai aussi que l'amitié est incertaine jusqu'à l'absence.

A juger par tout ce que vous me faites l'honneur de me dire dans votre dernière lettre, votre vue est donc totalement perdue? J'admire, madame, le courage avec lequel vous sou- '• 14

tenez une perte si sensible. C'est là que l'on connaît la force de l'âme, bien plus que dans ces entreprises appelées .{grandes et courageuses, où cependant toutes les passions des hommes concourent à inspirer du coura^. Je souhaite du fond de mon cœur que vous conserviez toujours le AÔtre , et je dois l'espérer, puisqu'en pareil cas il est bien moins difficile de conserver que d'acquérir. Vous m'avez fait faire à cette occasion une réflexion sur l'effet du regard dans la conversation, qui me paraît extrêmement juste, et que je n'avais pourtant jamais faite.

La mort de M. de Gereste* m'a infiniment touché. Quand je pense au grand nombre de gens de connaissance qui sont morts depuis mon départ de Paris, je serais tenté de croire que vous avez été ravagés par la peste ou par quelque autre fléau public: je sais bien du moins que pendant les neuf années que j'ai demeuré avec vous, la mort n'a pas fait un si grand dégât que pendant les dix-neuf mois qu'il y a à présent que je vous ai quittées. Pour revenir à M. de Gereste, il est certain qu'il était estimable et aimable autant qu'on peut l'être. Je vous supplie cependant de remarquer qu'en rassemblant toutes les qualités qui font les hommes supérieurs, il ne possédait aucune de ces qualités à un degré éminent. Duclos, si je m'en soutiens bien, a déjà fait cette observation dans le portrait qu'il nous en a donné; mais il me semble qu'il n'a pas assez appuyé sur la rareté de cet assemblage, qu'en effet je n'ai jamais vu en aucun autre homme. Il est si ordinaire qu'on s'abandonne au désir de briller ! Enfin, on s'aperçoit que ce n'est pas par là qu'on arrive au bonheur, ni même à la considération, qu'on obtient plus sûrement en excitant moins de jalousie.

Si Voltaire avait jamais pu être frappé de cette vérité, il ne serait pas aujourd'hui dans la situation trop déplorable où nous le voyons. Ge qui m'afflige le plus est de le voir si près de tomber en mépris : un génie de cet ordre devait du moins êtrt^ à l'abri de ce malheur; mais il fallait sans doute un exemple si éclatant pour mettre l'imperfection humaine dans tout son jour. Je n'ai pas vu encore cette Histoire universelle qui lui fait tant de tort. \jdiLettre au Père de Menou est bien misérable. Je sais qu'elle a fait beaucoup de plaisir à Berlin, où l'on commence à ne plus craindre une plume déjà si fort avilie. Il est pourtant bien vrai que Maupertuis ne s'honore guère plus par les écrits

1 Frère cadet du maréchal de Rrancas. Il était né en 1697 et mourut le jeudi 25 avril 1754. (L.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. 2f^

qu'il nous donne aujourd'hui. J'ai trouvé dans ses dernières lettres des choses qui m'oijt paru tout à fait insoutenables.

Je vous supplie, madame, de me rappeler quelquefois dans le souvenir de M. le président Hénault; je serais au désespoir d'en être oublié : c'est l'homme du monde que j'aime et que je respecte le plus. Vous le voyez sans doute peu quand vous n'êtes point à Vei^sailles, où je m'imagine qu'il passe sa vie.

Je plains beaucoup madame de Lambert '. Elle n'aura plus une si bonne maison, et il lui sera plus difficile qu'à une autre de s'en passer; elle restera pourtant, je crois, fort aisée. Avant de finir, permettez-moi, madame, de vous remercier de tout le bien que vous me dites de mon frère; il faut que je l'aime autant que je le fais pour ne lui point envier le bonheur qu'il a de vous faire sa cour.

Rouen , ce mardi 2.

Vous VOUS établissez donc à Sceaux, madame, avec d'Alembert? Je suis fâché que madame de Staal ^ n'y puisse être en tiers : vous trois en vaudriez bien d'autres; vos conversations n'auraient sûrement pas le tour de celles des Br... Vous avez grande raison dans le jugement que vous en portez, ils sont toujours occupés à être fins, et les choses les plus rondes ils les rendent pointues par les paroles ; ce qui, comme vous dites, est de très-mauvais goût, et de plus fort aisé. C'est le tour d'esprit du temps, et surtout de leur petite académie, où l'on regarde le siècle passé comme n'étant qu'à l'enfance de l'esprit. Madame de R... redeviendrait aimable entre vos mains, parce que la nature l'a faite pour l'être, et qu'elle est assez bien née pour suivre de bons guides ; mais elle n'a pas d'elle-même assez de lumières pour reconnaître le mauvais. Je conçois que vous vous êtes laissée aller au premier mouvement; mais je ne comprends

* M. de Lambert, fils de la fameuse marquise, était mort le 20 avril 1754. Il avait épouse en premières noces madame veuve de Locmaria, née de Rochefort; et peu d'années avant sa mort, madame de Menuu, sœur de madame de Jumilhac et de madame de Lanjjeron. (L.)

2 Toutes les lettres de M. de Formont sont sans date. Celle-ci doit remonter à 1752. (L.^

^ Madame de Staal était morte le 15 juin 1750. (L.)

pas comme elle y a résisté. Il faut que ceci soit la suite de quelcfue (pand système de conduite ; car ce sont encore de grands philosophes en fait de conduite , comme il y a assez paru : quoi qu'il en soit, il faut attendre, et très-tranquillement. J'aurais été charmé de vous voir cette année : madame Formont s'en faisait une fête; mais si vos arrangements ne s'ajustent pas avec ce voyage, il faut remettre ce plaisir à l'année prochaine, d'autant plus que depuis quelque temps mon beaupère ne va pas bien. Je ne crois pas qu'il puisse aller bien loin, et si cela arrivait pendant notre voyage, ce serait un contretemps. Adieu, madame. Je viens de me lever avec un soupçon de migraine : elle se confirme assez fortement, et je vais me renfermer dans mes quatre rideaux.

LE MÊME A LA MEME

Paris, vendredi au soir K

J'aurais été charmé, madame, d'aller mardi à la cour pour vous faire la mienne ; mais j'espère que ce qui est différé ne sera pas perdu, au moins pour moi. J'aurai un vrai plaisir de me trouver à Versailles j d'être un provincial, et de n'y être curieux que de vous : je braverai le trône et le plus superbe lieu du monde en faveur du mérite et de l'amitié. Voilà sans doute du beau style, et ce que je vous écris ressemblerait assez à des fadeurs, s'il ne vous était pas adressé. Si vous me connaissiez moins, vous n'en croiriez pas un mot; car vous ne respirez guère l'air où vous vivez : vous n'aimez à dire et à écouter que la vérité.

Dans le pays des compliments Vous portez votre humeur sincère ; Au milieu des déguisements.

Jamais voti'e langue n'altère Le fond pur de vos sentiments :

» Par le vrai seul vous voulez plaire. Vous l'embellissez d'agréments, De crainte que son ton sévère N'effarouchât les courtisans; i Mais vous préférez le grand sens,

Qui, brillant peu, toujours éclaire,

* Cette lettre, sans date, a été rejetée par approximation.

A ces frivoles ornements Dont on enchante le vulgnire.

Ee faux rèf[ne en tout à présent.

Si l'on veut louer, on encense; La critique a le ton pédant, Et quand on badine on offense.

Le goût, l'esprit, le cœur, tout ment.

L'œil n'aperçoit plus la nuance Qui, séparant chaque talent.

Par un seul trait borne souvent D'un genre à l'autre la distance.

A l'Opéra , d'une cadence On orne un tendre sentiment; Melpomène a le tour brillant, Et les successeurs de ïérence Font parler Thalie en pleurant. Qui ne croirait que la nature Eût au moins conservé l'amour?

Mais le faux air et l'imposture Le bannissent de ce séjour.

On prend pour lui ce goût volage Qui ne sait courir qu'aux plaisirs; On parle, un covip d'œil encourage, Et, sans attendre les désirs.

L'amant jouit et se dégage.

Grands dieux! arbitres de nos jours, Livrez-nous à notre ignorance.

Laissez-nous fuir les vains détours Où guide une fausse éloquence , Mais rendez-nous les vrais amours.

Aussitôt que je vous ai eu quittée, le hasard m'a fait avoir un billet de madame le Marchand : j'y ai vu jouer V Auteur \ et vous voyez bien que j'y ai gagné son mal. Je suis revenu à mon triste coin du feu, et j'ai cru que vous me permettriez de dissiper deux heures d'ennui par tout ce fatras qui ne vous ennuiera que quatre minutes. J'étais si bien en train, que cela n'aurait pas fini sitôt; mais j'ai eu pitié de vous : moquez -vous donc de moi et jetez-moi au feu. U Auteur est ingénieux et neuf; mais il n'y a pas de ces fous-là. Je trouve, en général, aux comédies de Goypel que ses caractères sont chargés et que son comique ne Test pas assez. Leur jeu est d'un naturel admirable, mais si naturel, que le plaisir qui naît de l'imitation en diminue un peu. Vous serez encore de mardi en huit à Versailles, et je compte y aller vous voir. Adieu, madame. Vous savez, etc.

1 II n'y a de ce nbm que V Auteur superstitieux de M. deBoissy(1732).(L.)

21» C0RnESP0ND.4NCE COMPLETE

LE MEME A LA MÊME

Rouen , 12 juillet.

Je reçois, 'madame, votre lettre dans le moment, et j'y réponds sur-le-champ. Elle est fort noire, comme vous dites; mais je suis bien aise que cette noirceur ne vienne pas de votre mauvaise santé. Les maladies de l'âme se guérissent souvent par un tour d'imagination, et toujours parle temps et l'habitude, qui apprivoisent tout. Pour le corps, il n'en est pas de même; car le temps est son plus cruel ennemi. Il est vrai que quand ce dernier est malade on travaille à le guérir, et que les maladies de l'esprit consistent en partie à se livrer à son mal et à ne pas vouloir chercher des remèdes; mais enfin on guérit tout seul, et, en parlant un peu extraoïdinairement , on peut dire que la jouissance du chagrin l'use, comme elle use le plaisir. Vous ne faites point assez d'usage des forces et des lumières de votre esprit; vous ne songez qu'à vos pertes, sans penser aux ressources qui sont en votre pouvoir. Il faut tenir tête à ses ennemis, dissimuler avec de faux amis, et regarder les hommes comme une fausse monnaie, mais avec laquelle on ne laisse pas que d'acheter de l'amusement et de la distraction. Je suis aussi troublé que vous lorsque je crains un malheur ; mais quand il est arrivé , je me soumets à la nécessité , et je ne songe qu'à y remédier ou à ne le pas sentir; car il n'y a point de plus grande folie que... d'être malheureux. C'est une perte irréparable que celle d'un ami de vingt ans, et c'est à cause qu'elle est irréparable qu'on doit s'évertuer et tâcher non de la réparer, mais d'y suppléer. Vous me direz que tout cela se dit, s'écrit, mais reste court dans la pratique. Je soutiens que non, et qu'en s'imprimant fortement cette résolution dans l'esprit, on parvient à effacer les anciennes traces. Vous m'avez envoyé des jérémiades, je vous renvoie des sermons : l'un est aussi triste que l'autre. Au reste, vous avez bien raison de dire que vous seriez foîle et injuste de ne pas compter sur moi : oui, madame, je vous serai attaché toujours, toujours; soyez-en sûre.

Rien ne })rouve plus que M. D... ne trouve pas les procédés, que de ne vouloir pas entier en éclaircissement; je le crois un des hommes du monde les plus disposés à se servir de la fausse monnaie, s'il ne l'est pas à en faire.

J'ai reçu une lettre de M. de Stain ville de Plombières avec Force amitiés.

Adieu, madame, votre lettre m'a touché. J'espère que cela se passera.

MADEMOISELLE DE LESPINASSE A MADAME LA MARQLISE DU DEFFAND , A MONTMORENCY.

Vendredi , neuf heures ^.

Enfin, madame, j'ai eu de vos nouvelles, et quoiqu'il soit assez simple que je n'en aie reçu qu'aujourd'hui, j'étais prête à me plaindre de ce que vous me faisiez souffrir une privation qui m'était aussi sensible. Si vous pouviez ju^er de tout ce que votre absence me coûte, cela me vaudrait sinon un second baptême, du moins une seconde agonie. Il est singulier, mais il est pourtant vrai, que c'est un des moments les plus heureux de ma vie que celui de cette agonie, puisque j'ai le bonheur de vous convaincre de la tendresse et de la sincérité de mon attachement. C'est ce même sentiment qui fait que j'apprends avec chagrin que vous ne vous portez pas mieux que quand vous êtes partie ; mais, madame, êtes-vous de bien bonne foi avec vous-même, quand vous dites que vous n'avez rien à vous reprocher? Non, sans doute, vous ne mangez point trop, peut-être même pas assez, mais ne pourrait-on point trouver à redire à l'espèce et à la qualité des choses dont vous mangez? Je vous avoue que je le crains, et je vous assure que c'est après avoir mieux examiné que cet homme qui faisait des représentations à M. le président. Je suis bien flattée, madame, et encore plus touchée, s'il est possible, de la bonté et de l'amitié dont votre lettre est remplie; vous m'avez fait sentir que la santé n'est pas le premier bien, car s'il est vrai, comme vous voulez bien me le dire, que mon absence vous ait été un peu pénible, j'ai un vrai regret de ne vous l'avoir pas sacrifiée, mais assurément j'aurais été désolée d'avoir pris aujourd'hui des pilules à Montmorency; jamais je n'en ai été aussi fatiguée et aussi malade. Je ne suis pas sortie de ma chambre , et si je ne suis pas mieux demain , je ne sortirai pas de mon lit, quoique je sois priée à souper chez M. de Boufflers. J'ai l'honneur de vous souhaiter le bon

soir, madame; Dieu veuille que votre miit soit meilleure que la dernière.

J'ai envoyé Cassandre à M. de Glermont; j'ai donné vos ordres à M. Deschamps; non-seulement je ne vous manderai point de nouvelles, mais je ne sais pas même s'il y en a. On conte une belle histoire d'un chat et d'un savetier de la paroisse de Saint-Roch, mais comme elle m'a paru un peu longue, je n'en ai écouté que la moitié, mais j'espère bien qu'elle me reviendra; pour lors, madame, si vous ne la savez point, j'aurai l'honneur de vous la conter moins ennuyeusement, s'il m'est possible, que je ne l'ai entendue aujourd'hui. J'avais bien envie de vous nommer les gens que j'avais vus, mais, madame, vous choisiriez et nommeriez le conteur. Voyons donc cependant si vous ne vous méprendrez point : '^^i vu M. Bourgelat;y'«i vu M. de Gondom; j'ai vu M. d'Ussé; fai vu mademoiselle Sanadon. Non, madame, celui que vous pensiez n'y était point.

LA MÊME A LA MÊME

A Montmorency, samedi, trois heures.

Je sors de chez mademoiselle de Gourton, où j'ai dîné avec mademoiselle Sanadon : elles m'ont chargée, madame, l'une et l'autre, de vous faire mille très-humbles compliments. Mademoiselle de Gourton va partir pour Grosbois, et mademoiselle Sanadon va venir aux Tuileries avec moi.

Il me tarde bien d'apprendre que votre nuit a été meilleure. Vous voyez bien que je n'avais pas tort de dire que vous aviez quelques reproches à vous faire ; du gâteau, de la médecine et de la brioche ne sont pas faits pour votre estomac.

Non, madame, je n'oublierai point ce que vous avez ordonné pour lundi, et je ferai de mon mieux pour vous mener M. d'Alembert; je dois le voir aujourd'hui, et même passer une partie de la soirée avec lui chez madame de Boufflers; c'est ce qui fait que j'ai l'honneur de vous écrire à l'heure qu'il est, pour ne pas déranger l'ordre établi d'aller tous les matins à l'hôtel de Luxembourg. Je suis bien reconnaissante des bontés de madame la duchesse de Boufflers, et je regrette bien de n'être pas à portée de cultiver celles de mademoiselle Amélie.

Vous savez bien que madame de Châtillon est accouchée d'une fdle.

Voilà cette histoire que je vous ai promise, madame.

Samedi, à une heure après minuit.

Il est trop tard pour conter; je sors de chez madame de Boufflers où j'ai soupe, ou plutôt ont soupe MM. les abbés Erfai et Bon, M. Turgot, M. d'Alembert et madame de Bezons. La soirée a été très-gaie, je suis persuadée que vous vous seriez divertie. Je suis bien trompée si l'abbé Bon ne vous plaisait beaucoup; il m'a paru d'une conversation facile, raisonnable, avec une gaieté douce et un bon ton ; vous vous moquerez de moi d'oser juger, mais, madame, je proteste contre la décision, ainsi vous me pardonnerez.

Je vais sans doute vous surprendre en vous apprenant que M. d'Alembert part demain pour Saint-Martin pour ne revenir que jeudi. On ne lui a point demandé s'il voulait faire ce voyage, on lui a dit qu'il le fallait, et en conséquence madame de Boufflers dit qu'elle l'enlève demain. Il m'a fait promettre de vous mander qu'il avait beaucoup de regret au voyage de Montmorency, car il comptait bien y venir ; il se faisait un grand plaisir d'avoir l'honneur de faire la cour à M. et à madame la maréchale, et il s'afflige, madame, d'être aussi longtemps sans vous voir.

M. de Gondom a dû vous remettre les factums pour et contre madame Aliot, j'ai pensé que vous pourriez en être curieuse; je vous supplie de vouloir bien ne les pas prêter, parce que je ne les ai point lus, et que je dois les rendre. Il est bien heureux (et je vous en fais mon compliment) que madame la maréchale ait abandonné le projet du voyage de Lorraine; j'espère que vous en profiterez et qu'elle n'y substituera point d'autres absences. J'ai dit à M. Deschamps ce que vous lui ordonniez^. Je vais me coucher, il est un peu tard, ayant un bain et une messe dans ma matinée.

Je relis ma lettre , et je ne comprends pas ce qui a pu me portera vous parler de madame de Châtillon. Vous savez mieux que moi la séparation de madame la duchesse de Grammont; je l'ai apprise ce soir à l'hôtel de Gouffier.

Rouen, 17 juin i.

Vous m'avez fait un plaisir inexprimable, madame, en ayant eu la bonté de m' apprendre sur-le-champ la pension de d'Alembert. Je serais charmé de voir les lettres et les réponses. J'aime à voir tout ce qui vient de lui et qui a rapport à lui; car c'est toujours une raison de plus pour l'aimer. Je serais bien fâché, comme vous, s'il prenait fantaisie à la cour d'avoir la di(jnité d'ordonner qu'il refusât cette pension; mais, si j'étais le roi, pour m' apprendre à m'en aviser le premier, je défendrais de la recevoir, et j'en donnerais une double.

Je suis ravi que vous vous soyez si bien divertie à votre dernier mercredi : cela prouve que votre santé va bien. Vous n'aviez pas besoin de moi à un pareil souper; mais moi et bien d'autres auraient grand besoin d'en trouver quelquefois <]ui v ressemblassent. Au reste, je suis bien déchu de ma gloire pour la santé : en moins de huit jours j'ai eu deux migraines; la dernière a été une des plus fortes que j'aie eues depuis un an. L'appétit ne va point. Je vais reprendre les eaux de Gauterets. Gomme je n'ai pas eu trop de confiance dans la prospérité, ainsi je ne me décourage pas : tout cela se remettra.

Permettez-moi de faire mille remercîments ici à madame de Glermont', de la bonté qu'elle a de se souvenir de moi. Je lui demande, un mercredi par mois, de se rappeler que je suis encore au monde, et je lui promets de penser qu'elle en est l'ornement, tous les jours de ma vie.

Madame de Mirepoix était donc de semaine, puisqu'elle n'était point là? M. de Bulkley est-il à Galais? vous écrit-il souvent ? Faites-lui mention de moi. Permettez-moi de faire ici un f)etit mot à d'Alembert. Qu'est-ce donc que cette nouvelle péronnelle?

K Madame du Deffand, mon cher ami, vous montrera ce que je pense et ce que je sens sur la pension que vous accorde le roi de Prusse. Tant que vous recevrez ses pensions à Paris, je serai bien content de lui et de vous. Madame du Deffand vous

2 Depuis princesse de Beauvau. (A. N.)

fait une très -mauvaise querelle sur ce que vous me parlez des succès de M. l'abbé de Canaye auprès d'elle, sans dire un mot des siens auprès de lui : cela n'allait-il pas sans dire, et n'aurait-ce pas été me traiter trop en provincial que de se croire obligé de m'en informer? Si elle avait bien rencontré, en trouvant que je ressemble un peu à l'abbé de Canaye, tout le bon marché est de mon côté. Quand ce ne serait que ce bon rapport, cela me fait espérer que vous continuerez à m' aimer un peu. Adieu. Vous avez beau être un grand homme que les Salomon du Nord viennent chercher, je ne vous en aimerai pas moins familièrement. Vous avez beau être un chat moral, un chat sauvage; si l'on veut un chat-huant, je ne vous en aimerai pas moins tendrement. »

LE CHEVALIER d'aYDIE A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND.

Mayac , 27 juin 1754.

Votre dernière lettre, madame, m'a fait encore plus de plaisir que les autres : elle est plus longue ; elle remet sous mes yeux les allures et l'image de presque toutes les personnes qui composent votre société. Elle vous représente si parfaitement vousmême, qu'à tout moment je mourais d'envie de vous embrasser. Il faut pourtant, madame, passer légèrement, et ne pas faire semblant d'entendre quelques articles où vous me paraissez avoir toujours un peu le diable au corps, n'en déplaise à vos prétendues réticences. Je vous avertirai seulement qu'une personne comme vous qui a voulu être dévote et qui (soit dit sans reproches) n'a jamais pu le devenir, doit juger et parler des gens de Dieu avec modestie et révérence; et qu'enfin votre pénétration sur leur compte et sur les sentiments qu'ils m'inspirent est toujours en défaut.

Je ne suis pas surpris que madame de Mirepoix aime la cour . c'est son élément; et si je voulais représenter ce qu'est et ce, que doit être une dame de la cour, je la dessinerais sm' ce modèle. Nous la verrons donc marcher légèrement et avec dignité dans un chemin où les personnes dont ce n'est pas le métier broncheraient à chaque pas, se rendraient ridicules ou s'aviliraient, sans peut-être arriver à leur but. Elle aura toujours l'air

d'être immédiatement la compagnie du maître, parce qu'elle est faite pour cela.

Le bien, madame, que vous dites aussi du prince, son frère ', me fait beaucoup de plaisir. J'ai naturellement du g^oût pour lui, et si aux qualités que personne ne lui refuse, et aux agréments qu'il a, il joint encore les vertus consciencieuses, il faut avouer que c'est un homme rare et très-accompli.

J'imagine que la maison que va prendre madame du Gliàtel, en la rapprochant de vous, cette facilité de vous voir, jointe aux autres convenances, réchauffera encore votre commerce. Est-il bien vrai, madame, qu'elle me fait quelquefois l'honneur de penser à moi? Voilà encore une de ces amorces auxquelles ma modestie ne peut résister; car je désire avec passion d'avoir quelque part à l'estime et à la bienveillance de madame du Ghàtel.

Que prétend madame de Betzen se vouant au blanc? F^n estelle là? est-ce le dernier remède qu'on lui a conseillé? Je serais, en vérité, bien fâché que les médecins n'en trouvassent pas de plus efficace; car c'est une très-bonne femme et que je regretterais beaucoup.

Le président Hénault fait, à mon sens, très-bien de beaucoup se remuer : ce mouvement est utile à sa santé ; d'ailleurs il est sûr de marcher de conquête en conquête y et ceux qui ont, comme lui, le talent de s'accommoder de tout et de plaire à tous ne doivent pas être insensibles aux louanges que méritent la facilité de leurs mœurs et la flexibilité de leur esprit. Mais je suis sûr qu'il revient toujours chez vous, madame, avec empressement, et que c'est là qu'il goûte le plus vivement ce qu'a de vrai la maxime que vous établissez : Qu'il faut changer de plaisirs et d'objets. Oui, madame, cela est bon pour quelqu'un qui a beaucoup de jambes et point d'humeurs : mais que feriez-vous d'un homme que la goutte rend si souvent impotent et renfrogné? Nous verrons cela, s'il plaît à Dieu, quelque jour; car n'imaginez pas que je renonce, tant que je respirerai, au dessein d'aller vous faire ma cour. Mais je ne me consolerai point d'avoir manqué l'occasion de passer un été avec notre ami Formont : je partagerais de si bon cœur avec vous le plaisir que donnent sa compagnie, ses rires, ses bons mots! Je n'aurais pas été, entre vous et lui, un personnage inutile. N'est-ce donc rien que d'écouter avec intérêt, de goûter et de rire?

^ Le prince de Beauvau. (L.)

Cette pauvre douairière sans douaire me fait pourtant pitié. Ah ! que vous allez trouver cela bien provincial ! car l'usage de Paris est de ne point s'arrêter à l'objet principal, quand il est lamentable , et de tourner sa vue sur quelques accessoires , quelques circonstances plaisantes , et de finir toujours par rire de tout. Heureux pays ! ce n'est point la misanthropie qui me dicte cette réflexion, c'est au contraire une raison de plus pour désirer de te revoir.

Ce n'est pas sans effort, et sans regret apparemment, que M.. d'Alembert a quitté son cabinet, et surtout le vôtre, pour aller à Wesel. Cet acte de reconnaissance qu'il doit au roi de Prusse ne peut manquer de confirmer ce monarque dans les préjugés qu'il a déjà conçus en faveur de notre philosophe. Je souhaite qu'il lui donne de nouvelles marques de son estime et de sa bienveillance.

Voilà une lettre , je pourrais dire une brochure , qu'il faut pourtant finir : elle pourrait vous coûter plus à lire qu'elle ne m'a coûté à écrire; car je ne trouve rien de si doux et de si aisé que de causer avec vous, madame. On n'a besoin ni d'esprit ni d'imagination : il n'y a qu'à répondre ou qu'à suivre le texte intéressant ({ue vous fournissez, et c'est encore plus naturellement, et par un mouvement qui part de mon cœur, que j'ai l'honneur de vous assurer que je vous aime passionnément et que je vous respecte infiniment.

Commercy, 29 juillet 1754.

Madame , il n'y a rien de si agréable que vos lettres ; car c'est bien vous qui écrivez comme vous parlez. Aussi suis -je enchanté de ce que vous avez bien voulu me dire le 22 , et j'aurais bien voulu y répondre plus tôt ; mais je suis condamné à passer encore quelques jours ici, quoique pressé, par des intérêts de toutes les espèces, de retourner à Paris. J'ai chargé madame de Mirepoix, mon agent à la cour, de me jeter à la tête de tous ceux qui peuvent en faire employer d'autres; et comme le maréchal de Belle -Islè vient ici dans très-peu de temps, je ne peux me dispenser de l'attendre pour lui offrir moi-même mon zèle. Cette démarche faite, je ne perdrai pas un

moment dans ce pays-ci, et j'entrevois qneje pourrai en partir le 6, si tout me succède.

Quelque grands que puissent être les petits cochons, je n'en aurai jamais trouvé de si bons : la sûreté de votre goût était bien établie selon le mien. Au reste, il ne faut pas l'avoir bien fin pour trouver très-mauvaise la cuisine que madame de Mirepoix approuve : elle est bien heureuse, madame, qu'en faveur de quelques charmes vous fassiez grâce à tant de légèreté ; mais elle est dans un moment excusable et où la cour doit nécessairement l'emporter. Je crois que tout y est dans une belle fermentation, et même que cela aura gagné Paris* Il n'y a rien de si tendre et par conséquent de plus flatteur que ce que les apparences de guerre me valent de votre part. J'ai très -bien senti, par ce voyage-ci, tout ce que je perdrai aux événements qui me sépareront de vous, et la morale de cela sera toujours de m'en rapprocher tant que je pourrai.

Je ne vous ai chargé de rien , madame , pour madame du Ghâtel : cela est vrai, et cela serait très-mal si je n'avais pas pour elle un fonds d'attachement et de reconnaissance si solide, qu'il me répond à moi-même de ma sensibilité. C'est une des femmes du monde qui m'a toujours paru rassembler le plus de mérite et d'agrément, et je me tiens bien honoré des bontés qu'elle a pour moi. C'est une bonne affaire pour vous deux, madame, que son changement de quartier; sans cela, j'aurais un peu de regret de sa belle maison.

Je suis très-fâché, d'abord pour vous, ensuite pour moi, du départ de M. de Formont : c'est un homme de bien bonne compagnie que vous perdez. Voulez-vous bien qu'à propos de celle qui vous reste, je présente mes hommages à mademoiselle de Lespinasse?

Stockholm, 17 septembre 1754.

Vous conviendrez , madame , que je ne suis pas né pour être heureux. Vous m'avez vu perdre en France le meilleur de mes amis; vous m'avez vu obligé de quitter un pays à qui j'étais attaché par mille liens : aujourd'hui la mort m'enlève une mère,

qui, depuis mon retour ici, était ma seule consolation. Les premiers mouvements ne dépendent jamais de nous. J'avoue que cette dernière perte m'a affli(jé au delà peut-être de ce qui était raisonnable , quand on a eu le bonheur de conserver sa mère jusqu'à l'âgée que j'ai, et jusqu'à celui qu'elle avait. Ces réflexions commencent à me rendre un peu plus tranquille. J'ai été surtout honteux de mon abattement , à la vue du courage avec lequel vous supportez votre situation. Mais ce qui achève de m'en donner , c'est l'amitié que vous daignez toujours me conserver, et l'intérêt que vous voulez bien prendre à ce qui me regarde : il est très- vrai , madame , que j'y suis sensible au delà de toute expression. Je vois de plus en plus que tous les autres plaisirs sont moins purs et infiniment moins durables que celui de l'amitié. Je sens que je serais capable de voir de sang-froid, jusqu'à un certain point, tous les autres revers de la vie , pourvu que je ne me visse point abandonné de mes amis. Vous me faites donc un plaisir extrême de m' assurer qu'on ne m'oublie point chez vous. Quant à moi, je ne perds jamais de vue mon retour dans un pays à qui je suis tendrement attaché, et je suis persuadé qu'avec delà constance, avec de la suite dans sa conduite , avec quelque connaissance des hommes et du monde , on ne forme jamais sans succès des projets qui sont dans l'ordre des choses possibles et raisonnables. J'espère qu'on ne trouvera pas qu'un voyage en France soit impossible ni déraisonnable, de quelque côté qu'on l'envisage.

Vous avez eu bien du remuement dans votre ministère : vous avez rappelé votre Parlement , vous voyez votre maison royale affermie par un prince nouveau-né. Vous n'avez pas à vous plaindre de manquer d'événements heureux et agréables. Cependant je m'imagine, madame, que ce qui arrive dans l'intérieur de votre société vous touche infiniment davantage , et, par cette raison, je prends la liberté de vous demander si c'est de votre aveu que M. d'Alembert est allé en Prusse. Il me semble que le caractère de ce savant et sa bonne philosophie devaient le détourner de ce voyage , non pas que je ne sois persuadé qu'il en reviendra tout autrement que Voltaire. Sa bonne tête sera à l'épreuve des caresses qui la tournent à tant d'autres, tout comme son âme sera à l'épreuve de l'intérêt par lequel on cherchera à le tenter; mais je suis fâché de voir courir après les grands un philosophe qui a si justement censuré le commerce des savants avec eux; je suis fâché de voirie plus illustre des

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^ens de lettres de notre siècle, assis, à Potsdam , à côté du marquis d'Argens et de ses pareils.

Je n'ose plus ^uére espérer, madame, que vous me fassiez (juelquefois Thonneur de me donner de vos nouvelles. Il est pourtant vrai que je désirerais fort cette faveur , si elle pouvait ne vous rien coûter , et que vous ne sauriez rien accorder à personne qui en fût plus reconnaissant que je ne le serais. Tant que je vivrai , je serai occupé à mériter la continuation de votre souvenir et de vos bontés.

Rouen , 4 décembre *.

Non, madame, je n'ai point été paresseux; je ne vous ai point oubliée. Mais depuis quinze jours j'ai été sans cesse de ma campagne à Rouen pour une petite affaire ; ensuite il a fallu déménager pour venir nous établir à Rouen , où je suis arrivé bier.

Je suis encbanté de l'élection de d'Alembert: il semble qui! ne fallait que le montrer, et que c'était une chose faite. Cependant vous avez eu besoin de tous les talents que vous avez pour la négociation ; mais on n'est plus surpris quand on fait réflexion que vous aviez affaire à l'illustre, à la savante duchesse de Ghaulnes. Après avoir eu le succès que chacun sait en Bretagne, elle s'est donnée en spectacle à la Normandie , où elle a acheté une terre ; elle s'y est montrée fort grande dame , fort impertinente, et encore plus ce que vous savez. L'abbé de Boismont commence à trouver qu'il est bien plus aisé de prêcher un carême que de faire longtemps sa cour à madame la duchesse. Il a senti le besoin de troupes auxiliaires ; il a donc fait venir un chanoine de Rouen de ses amis, qui a été parfaitement bien reçu et à bras ouverts : il en est revenu avec une belle boîte. Celui-ci ne vise point au bel esprit ; et si elle se donne des mouvements en sa faveur, ce ne sera point pour le faire entrera l'Académie. Voilà ce que j'ai appris du public, son confident ordinaire.

Puisque d'Alembert est bien aise d'être de l'Académie, il faut qu'il fasse à présent des ouvrages intelligibles au vulgaire. Il a assez travaillé pour être admiré des calculateurs : il est temps

<{u'il songe à plaire aux ignorants aimables, pour qui il est t'ait autant que pour les autres. Je lui ai écrit aujourd'hui , et j'écrirai demain au président.

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