MADAME DU DEFFAND A MADAME LA DUCHESSE DE LUYNES
8 avril 1754.
11 n'y a point de malheur, madame, dont vos bontés et votre amitié ne puissent me consoler; je l'éprouve dans l'instant, par le plaisir infini que m'a fait votre lettre. Si je n'avais pas la crainte de rendre celle-ci trop longue , je me laisserais aller aux épanchements de mon cœur et de ma reconnaissance, mais vous n'en sauriez douter, et je dois vous épargner l'ennui d'un second volume.
Toutes vos réflexions sont judicieuses et raisonnables. J'en conçois toute l'importance, aussi suis-je bien déterminée à prévenir, autant qu'il sera possible, tous les genres d'inconvénients que j'ai à craindre. D'abord, je dirai que cette fille est une demoiselle de ma province que je n'ai chez moi qu'en attendant qu'elle ait trouvé un logement dans un couvent, et pour \ mettre plus de vérité, je vais tout à l'heure m' assurer de la première chambre vacante dans l'intérieur de SaintJoseph. Je la lui ferai occuper dans de certaines occasions, lorsque j'irai à la campagne. Ainsi, madame, si nous ne nous convenions pas, notre séparation ne fera point un événement; je ne pourrais prendre le parti de la mettre tout à fait dans un couvent sans une augmentation de dépense qui me serait un peu à charge, et que je suis Forcée d'éviter. L'article le plus important est l'état de cette fille ; il est inquiétant, je l'avoue, mais c'est encore une raison de plus pour me déterminer à l'avoir auprès de moi, plutôt qu'à la mettre dans un couvent, parce que dans le couvent je ne pourrais pas savoir ce qu'elle ferait comme je le saurai quand elle sera auprès de moi , où , sous prétexte de bienséance et de considération pour elle , je ne la laisserai jamais sortir qu'avec des personnes de confiance, ou bien accompagnée de quelqu'un de mes gens. Je ne suis pas assez sotte pour
me flatter qu'aucune raison d'amitié, de reconnaissance ou de crainte pût l'empêcher de réclamer son état si elle y trouvait de la possibilité, mais comme il n'y en a aucune, et qu'elle a beaucoup d'esprit, j'ai tout lieu de croire qu'elle ne fera aucune tentative; le désespoir seul pourrait l'y porter; au lieu que menant une vie douce et heureuse, elle s'en contentera. Enfin, si je me trompais dans ces conjectures, je serai du moins à portée de savoir ses démarches, et d'en instruire ceux qui y sont intéressés. Je suis persuadée que c'est leur avantage que cette fille soit auprès de moi; c'est l'avis de tous les gens sensés à qui j'en ai parlé, de M. le cardinal de Tencin, de M. de Mâcon, du président, etc. Les oppositions de mon frère et de ma belle-sœur ne peuvent être fondées que sur le ressentiment qu'ils ont de ce que cette fille a voulu les quitter, et ils me sauront gré par la suite de ce qui leur déplaît dans le moment présent. Je reçus ces jours passés une lettre de M. le cardinal de Tencin, qui m'offrait de faire partir cette fille après Pâques, et de la confier au procureur et à la procureuse générale de Lyon qui venaient à Paris par la diligence. Je viens de lui écrire tout à l'heure que j'acceptais ses offres; j'attendais pour cela votre réponse.
Je finis, madame, en vous répétant que je suis comblée de vos bontés, que je vous en demande la continuation, et que de toutes les marques que vous voudrez bien m'en donner, celle à laquelle je serai le plus sensible, seront vos conseils, dont vous jugerez que je suis digne par la promptitude avec laquelle je m'y soumettrai.
Je vous suis, madame, bien respectueusement et inviolablement attachée.