‹ Correspondance complète avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, D'Alembert, Voltaire, Haroce Walpole, classée dans l'ordre chronologique et sans suppressions. Augm. des lettres inédites au Chevalier de l'Isle. Précédée d'une histoire de sa vie, de son salon, de ses amis. Suivie de ses œuvres diverses et éclairée de nombreuses notesChapitre 22 sur 32 · MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A MADEMOISELLE DE LESPINASSE · texte numérisé non relu

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A MADEMOISELLE DE LESPINASSE

Mercredi , 9 mai 1764.

Je ne puis consentir à vous revoir sitôt, mademoiselle; la conversation que j'ai eue avec vous, et qui a déterminé notre séparation, m'est dans le moment encore trop présente. Je ne saurais croire que ce soient des sentiments d'amitié qui vous fassent désirer de me voir, il est impossible d'aimer ceux dont on sait qu'on est détesté, abhorré, etc., etc., par qui l' amour-propre est sans cesse humilié, écrasé, etc., etc., etc., ce sont vos propres expressions , et la suite des impressions que vous receviez depuis longtemps de ceux que vous dites être vos véritables amis; ils peuvent l'être en effet, et je souhaite de tout mon cœur qu ils vous procurent tous les avantages que vous en attendez; agrément, fortune, considération, etc., etc. Que

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feriez-vous de moi, aujourd'hui, de quelle utilité pourrais-je vous être ? Ma présence ne vous serait point a(}réal)le , elle ne servirait qu'à vous rap})eler les premiers temps de notre connaissance, les années qui l'ont suivie, et tout cela n'est bon qu'à oublier. Cependant, si par la suite vous veniez à vous en souvenir avec plaisir, et que ce souvenir produisît en vous quelque remords, quelque re(>ret, je ne me pique point d'une fermeté austère et sauva(>e, je ne suis point insensil>le, je démêle assez bien la vérité ; un retour sincère pourrait me toucher et réveiller en moi le (joût et la tendresse que j'ai eus poiu- vous; mais en attendant, mademoiselle, restons comme nous sommes, et contentez-vous des souhaits que je fais pour votre l)onheur.

Aux Délices, 9 mai (1764).

C'est moi, madame, qui vous demande pardon de n'avoir pas eu riionneur de vous écrire; et ce n'est pas à vous, s'il vous plaît, à me dire que vous n'avez pas eu l'honneur de m' écrire. Voilà un plaisant honneur, vraiment; il s'agit entrq nous de choses plus sérieuses, attendu notre état, notre â(je et notre façon de penser. Je ne connais que Judas dont on ait dit qu'il eût mieux valu pour lui de n'être pas né', et encore est-ce l'Évangile qui le dit. Mécène et la Fontaine ont dit tout le contraire :

Mieux vaut souffrir que mourir, G't'st la devise des lionunes.

{Fables, liv. I*^'', fable xvi.)

Je conviens avec vous que la vie est très-courte et assez malheureuse; mais il faut que je vous dise que j'ai chez moi un parent de vingt-trois ans% beau, bien fait, vigoureux; et voici ce qui lui est arrivé : il tombe un jour de cheval à la chasse et se meurtrit un peu la cuisse, on lui foit une petite incision , et le voilà paralytique pour le reste de ses jours , non pas paralytique d'une partie de son corps, mais paralytique à ne pouvoir se servir d'aucun de ses membres, à ne pouvoir soulever sa tête,

1 Marc, XIV, 21. (L.)

2 Daumart. Voy. t. LVII, p. 269, de l'éd. Beuchot. (L.)

CORRESPO>^DANCE COMPLETE

avec la certitude entière de ne pouvoir jamais avoir le moindre soulagement : il s'est accoutumé à son état, et il aime la vie comme un fou.

Ce n est pas que le néant n'ait du bon; mais je crois qu'il est impossible d'aimer véritablement le néant, mal(jré ses bonnes qualités.

Quant à la mort, raisonnons un peu, je vous prie : il est trèscertain qu'on ne la sent point; ce n'est point un moment douloureux, elle ressemble au sommeil comme deux gouttes d'eau; ce n'est que l'idée qu'on ne se réveillera plus qui fait de la peine; c'est l'appareil de la mort qui est liorrible, c'est la l)arbarie de l' extrême-onction, c'est la cruauté qu'on a de nous avertir que tout est fini pour nous.

A quoi bon venir nous prononcer notre sentence? elle s'exécutera bien sans que le notaire et les prêtres s'en mêlent. Il faut avoir fait ses dispositions de bonne heure et ensuite n'y plus penser du tout.

On dit quelquefois d'un homme : Il est mort comme un chien ; mais vraiment un chien est très-heureux de mourir sans tout cet attirail dont on persécute le dernier moment de notre vie. Si on avait un peu de charité pour nous, on nous laisserait mourir sans nous en rien dire. Ce qu'il y a de pis encore, c'est qu'on est entouré alors d'hypocrites qui vous obsèdent pour vous faire penser comme ils ne pensent point , ou d'imbéciles qui veulent que vous soyez aussi sots qu'eux; tout cela est bien dégoûtant. Le seul plaisir de la vie à Genève, c'est qu'on peut V mourir comme on veut. Beaucoup d'honnêtes gens n'appellent point de prêtres. On se tue si on veut, sans que personne y trouve à redire , ou l'on attend le moment sans que personne vous importune.

Madame de Pompadour a eu toutes les horreurs de l'appareil et celle de la certitude de se voir condamnée à quitter la plus agréable situation où une femme puisse être. Je ne savais pas, ■■ madame , que vous fussiez en liaison avec elle ; mais je devine que madame de M... ' avait contribué à vous en faire une amie. Ainsi vous avez fait une très-grande perte, car elle aimait à rendre service. Je crois qu'elle sera regrettée, excepté de ceux à qui elle a été obligée de faire du maP, parce qu'ils voulaient lui en faire; elle était philosophe.

1 Mirepoix. (L.)

2 Les jésuites. (L.)

Je me flatte que votre ami, qui a été malade, est philosophe aussi'; il a trop d'esprit, trop de raison, pour ne pas mépriser ce qui est très-méprisahle. S'il m'en croit, il vivra pour vous et pour lui, sans se donner tant de peines pour d'autres. Je veux (ju'il pousse sa carrière aussi loin que Fontenelle, et que dans son agréable vie il soit toujours occupé des consolations de la vôtre.

Vous vous amusez donc, madame, des Commentaires sur Corneille? Vous vous faites lire sans doute le texte, sans quoi les notes vous ennuieraient beaucoup. On me reproche d'avoir été trop sévère; mais j'ai voulu être utile, et j'ai été souvent très-discret. Le nombre prodigieux de fautes contre la langue , contre la netteté des idées et des expressions , contre les convenances, enfin contre l'intérêt, m'a si fort épouvanté, que je n'ai pas dit la moitié de ce que j'aurais dû dire. Ce travail est fort ingrat et fort désagréable, mais il a servi à marier deux filles^, ce qui n'était arrivé à aucun commentateur et ce qui n'arrivera plus.

Adieu, madame ; supportons la vie, qui n'est pas grand' chose ; ne craignons pas la mort, qui n'est rien du tout; et soyez bien persuadée que mon seul chagrin est de ne pouvoir m' entretenir avec vous , et vous assurer, dans votre couvent , de mon trèstendre et très-sincère respect et de mon inviolable attachement.

Paris, 16 mai 1764.

Je suis ravie, monsieur, que l'honneur vous déplaise : il y a longtemps qu'il me choque; il refroidit, il nuit à la familiarité, et ote l'air de vérité. Je proposai, il y a quelque temps, à une personne de mes amis , de le bannir de notre correspondance ;

1 Le président llénault n'était point nliilosoplie, ou ne le demeura point. La maladie est une f[ràcc qui éclaire ceux qu'elle n'aveuf;le point. Connne à hien d'autres, la douleur apprit l'humilité à un homme qui n'avait jamais été trop orfTueilleux, et la pensée du futur inconnu lui enseifjna cette confiance qu'on a])pelle foi, quoiqu'elle soit plutôt un besoin du cœur qu'un effort de l'esjjrit, et qui précipite dans les bras de Dieu les désabusés de ce monde. La profession de foi du président converti amena entre lui et Voltaire une sorte de conflit où lavantage de la raison et de la dignité n'est point à Voltaire, qui, lui aussi, finit par croire en Dieu, quand il fut malade. (L.)

2 Mademoiselle Corneille, puis sa belle-sœur mademoiselle Dupuits. (L.)

CORRESPO?îDAi\CE COMPLÈTE

elle me répondit : faisons plus que François /", perdons jusqu'à l'honneur.

Vous avez bien mal lu ma dernière lettre, puisque vous avez compris que j'étais en liaison avec madame de Pompadour. Je » vous mandais « que j'avais été fort occupée de sa maladie et » de sa mort, et que je m'v intéressais autant que tant d'autres » à qui cela ne faisait rien. »

Jamais je ne l'avais vue ni rencontrée ; mais je lui avais cependant de l'oLlij«ation , et, par rapport à mes amis, j'appréhendais fort sa perte : il n'y a pas d'apparence, jusqu'à présent, qu'elle produise aucun chang;ement dans leur situation '. Voilà M. d'Alljy archevêque de Cambrai ^. Voilà des dames qui suivent le roi à son premier voya^je de Saint-Hubert , et ce sont mesdames de Mirepoix, de Gramont et d'Ecquevilly '. Je me charrierais volontiers de vous mander ces sortes de nouvelles , si je croyais qu'elles vous fissent plaisir, et que vous n'eussiez pas de meilleures correspondances que moi.

Un autre article de ma lettre que vous avez encore mal entendu, c'est que je vous disais que le plus prand de tous les malheurs était d'être né. Je suis persuadée de cette vérité, et qu'elle n'est pas particulière à Judas, Job et moi; mais à vous, mais à feu madame de Pompadour, à tout ce qui a été , à tout ce qui est, et à tout ce qui sera. Vivre sans aimer la vie ne fait pas désirer sa fin , et même ne diminue génère la craiïite de la perdre. Ceux de qui la vie est heureuse, ont un point de vue bien triste; ils ont la certitude qu'elle finira. Tout cela sont des réflexions bien oiseuses, mais il est certain que si nous n'avions pas de plaisir il y a cent ans , nous n'avions ni peines ni chagrins; et des vingt-quatre heures de la journée, celles où l'on dort me paraissent les plus heureuses. Vous ne savez point, et vous ne pouvez savoir par vous-même, quel est l'état de ceux qui pensent, qui réfléchissent, qui ont quelque activité, et qui sont en même temps sans talent, sans passion , sans occupation, sans dissipation : qui ont eu des amis , qui les ont perdus sans pouvoir les remj)lacer; joignez à cela de la délicatesse dans le goût, un

* Elle veut dire dans celle du duc de Clioiseul, qui, comme on le siip[)0$î: fut nommé ministre des affaires étrangères par l'influence de madame de P< padour. (A. JN.)

2 L'abbé de Cboiseul, frère du duc de (llioiseid, d:»I)Ord évêqne d'Evr€ ensuite archevêque d'Alby. (A. JN.)

3 La marquise d'Ecquevilly, née Durfort. (A. N.)

peu de discernemenl, beaucoup d'amour pour la vérité ; crevez les yeux à ces (jens-là, et placez-les au milieu de Paris, de Pékin, enfin où vous voudrez, et je vous soutiendrai qu'il serait heureux pour eux de n'être pas nés. L'exemple que vous me donnez de votre jeune homme est singulier ; mais tous les maux physi([ues, quelque grands qu'ils soient (excepté les douleurs), attristent et abattent moins l'âme que le chagrin que nous causent le commerce et la société des hommes. Votre jeune homme est avec vous , sans doute qu'il vous aime ; vous lui rendez des soins, vous lui marquez de l'intérêt, il n'est point abandonné à lui-même, je comprends qu'il peut être heureux. Je vous surprendrais, si je vous avouais que de toutes mes peines mon aveuglement et ma vieillesse sont les moindres. Vous conclurez peut-être de là que je n'ai pas une bonne tête, mais ne me dites point que c'est|ma faute, si vous ne voulez pas vous contredire vous-même. Vous m'avez écrit, dans une de vos dernières lettres , que nous n'étions pas plus maîtres de nos affections , de nos sentiments , de nos actions , de notre maintien, de notre marche, que de nos rêves. Vous avez bien raison et rien n'est si vrai. Que conclure de tout cela? Rien, et mille fois rien ; il faut finir sa carrière en végétant le plus qu'iï est possible.

Une seule chose me ferait plaisir, c'est de vous lire. Si j'étais avec vous, j'aurais l'audace de vous faire quelques représentations sur quelques-unes de vos critiques sur Corneille. Je les trouve j)resque toutes fort judicieuses; mais il y en a une dans les Horaces à laquelle je ne saurais souscrire; mais vous vous moqueriez de moi si j'entreprenais une dissertation.

Ayez bien soin de votre santé ; vous adoucissez mes malheurs, par l'assurance que vous me donnez de votre amitié et le plaisir que me font vos lettres.

24 mai 1764.

Vous me feites une peine extrême, madame; car vos tristes idées ne sont pas seulement du raisonner : c'est de la sensation. Je conviens avec vous que le néant est, généralement parlant, préférable à la vie; le néant a du bon. Consolons-nous; d'ha-

biles gens prétendent que nous en tâterons : il est bien clair, disent-ils d'après Sénèque et Lucrèce, que nous serons après notre mort ce que nous étions avant de naître; mais pour les deux ou trois minutes de notre existence, qu'en ferons-nous? Nous sommes, à ce qu'on prétend, de petites roues de la grande macbine, de petits animaux à deux pieds et à deux mains comme les singes, moins agiles qu'eux, aussi comiques et ayant une mesure d'idées plus grande. Nous sommes emportés dans le mouvement général imprimé par le Maître de la nature : nous ne nous donnons rien, nous recevons tout; nous ne sommes pas plus les maîtres de nos idées que de la circulation du sang dans nos veines : chaque être , chaque manière d'être, tient nécessairement à la loi universelle. Il est ridicule, dit-on, et impossible que l'homme puisse se donner quelque chose, quand la foule des astres ne se donne rien. C'est bien à nous d'être maîtres absolus de nos actions et de nos volontés , quand l'univers est esclave !

Voilà une bonne chienne de condition! direz-vous : je souffre, je me débats contre mon existence que je maudis et que j'aime; je hais la vie et la mort : qui me consolera? qui me soutiendra? La nature entière est impuissante à me soulager.

Voici peut-être, madame, ce que j'imaginerais pour remède. Il n'a dépendu ni de vous ni de moi de perdre les yeux, d'être privés de nos amis, d'être dans la situation où nous sommes. Toutes vos privations, tous vos sentiments, toutes vos idées, sont des choses absolument nécessaires. Vous ne pouviez vous empêcher de m'écrire la très-philosophique et très-triste lettre que j'ai reçue de vous ; et moi je vous écris nécessairement que le courage, la résignation aux lois de la nature, le profond mépris pour toutes les superstitions , le plaisir noble de se sentir d'une autre nature que les sots, l'exercice de la faculté de penser, sont des consolations véritables. Cette idée, que j'étais destiné à vous représenter, rappelle nécessairement dans vous A^otre philosophie. Je deviens un instrument qui en affermit un autre par lequel je serai raffermi à mon tour; heureuses les machines qui peuvent s'aider mutuellement!

Votre machine est une des meilleures de ce monde. N'est-il pas vrai que s'il vous fallait choisir entre la lumière et la pensée, vous ne balanceriez pas, et que vous préféreriez les yeux de l'âme à ceux du corps? J'ai toujours désiré que vous dictassiez la manière dont vous voyez les choses et que vous m'en

fissiez part; car vous voyez très-Lien et pei^^nez de même.

J'écris rarement, parce que je suis a.^jriculteur. Vous ne vous cloutez pas de ce métier-là ; c'est pourtant celui de nos premiers pères. J'ai toujours été accablé d'occupations assez frivoles qui engloutissaient tous mes moments ; mais les plus ajjréables sont ceux où je reçois de vos nouvelles , et où je peux vous dire combien votre âme plaît à la mienne et à quel point je vous rejjrette. Tout le monde n'est pas comme Fontènelle. Allons , madame, coura(}e; traînons notre lien jusqu'au bout.

Soyez bien persuadée du véritable intérêt que mon cœur prend à vous et de mon très-tendre respect.

P. S. Je suis très-aise que rien ne soit changée pour les personnes auxquelles vous vous intéressez. Voilà un conseiller du parlement {M. de Laverdy) ' intendant des finances. Il n'y en avait point d'exemple. Les finances vont être gouvernées en forme. L'Etat, qui a été aussi malade que vous et moi, reprendra sa santé.

Paris, lundi 29 mai 1764.

Non, monsieur, je ne préférerais pas la pensée à la lumière, les yeux de l'âme à ceux du corps. Je consentirais bien plutôt à un aveuglement total. Toutes mes observations me font juger que moins on pense, moins onréflécbit, plus on est heureux; je le sais même par expérience. Quand on a eu une grande maladie, qu'on a souffert de grandes douleurs, l'état où l'on se trouve dans la convalescence est un état très-heureux; on ne désire rien, on n'a nulle activité, le repos seul est nécessaire. Je me suis trouvée dans cette situation, j'en sentais tout le prix, et j'aurais voulu y rester toute ma vie. Tous les raisonnements que vous me faites sont excellents, il n'y a pas un mot qui ne soit de la plus grande vérité. Il faut se résigner à suivre notre destination dans l'ordre général, et songer, comme vous dites, que le rôle que nous y jouons ne dure que quelques minutes. Si l'on n'avait qu'à se défendre de la superstition pour

* Clément- Gharles-Fi-ançois de Laverdy, né vers 1730, fut nommé contrôleur {rénéral des finances le 12 décembre 1763. Il se retira en 1768 61 mourut sur l'écliafaud en 1794. (L.) '5' >:?«;'

se mettre au-dessus de tout, on serait bien heureux. Mais il faut vivre avec les hommes; on en veut être considéré; on désire de trouver en eux du bon sens,^e la justice, de la bienveillance, de la franchise, et l'on ne trouve que tous les défauts et les vices contraires. Vous ne pouvez jamais connaître le malheur, et, comme je vous l'ai déjà dit, quand on a beaucouj) d'esprit et de talent, on doit trouver en soi de grandes ressources. Il faut être Voltaire, ou végéter. Quel plaisir pourrais-je trouver à mettre mes pensées par écrit^? 'Elles ne servent qu'à me tourmenter, et cela satisferait peu ma vanité. Allez, monsieur, croyez-moi, je suis abandonnée de Dieu et des médecins, mais cependant ne m'abandonnez pas. Vos lettres me font un plaisir infini, vous avez une âme sensible, vous ne dites point des choses vagues ; le moment où je reçois vos lettres, celui où j'y réponds, me consolent, m'occupent, et même m'encouragent. Si j'étais plus jeune, je chercherais peut-être à me rapprocher de vous; rien ne m'attache dans ce pays-ci, et la société où je me trouve engagée me ferait dire ce que M. de la Rochefoucauld dit de la cour : Elle ne rend pas heureux, mais elle enipêcJie qu'on ne le soit ailleurs.

Je n'attribue pas mes peines et mes chagrins à tout ce qui m'environne, je sais que c'est presque toujours notre caractère qui contribue le plus à notre bonheur; mais, comme vous savez, nous l'avons reçu de la nature. Que conclure de tout cela? c'est qu'il faut se soumettre. Il n'y aurait qu'un remède, ce serait d'avoir un ami à qui l'on pourrait dire :

« Change en bien tous les maux où le ciel m'a soumis. »

Je n'en suis pas là, mais bien à dire sans cesse :

M Sans toi tout homme e.st seul. »

Finissons, monsieur, cette triste élégie, qui est cent fois plus triste et plus ennuyeuse que celles d'Ovide.

Vous voulez que je vous dise mon sentiment sur votre Corneille, c'est certainement vous moquer de moi. Si je vous voyais, je hasarderais peut-être de vous obéir, mais comment aurais-je la témérité de vous critiquer par écrit? Il faut que vous réitériez encore cet ordre pour que j'y puisse consentir. Je vous dirai seulement que vous êtes cause que je relis toutes les pièces de Corneille. Je n'en suis encore qu'à Héraclius. Je suis enchantée de la sublimité de son génie, et dans le plus

fjrand étoniiement qu'on puisse être en même temps si dépourvu de (joiit. Ce ne sont point les choses basses et familières qui me surprennent et qui me choquent, je les attribue au peu de connaissance qu'il avait du monde et de ses usages ; mais c'est la manière dont il tourne et retourne la même pensée, qui est bien contraire au génie, et qui est presque toujours la marque d'un petit esprit. Vous devriez bien m' envoyer toutes les choses que vous faites, je ne les ai jamais qu'après tout le monde.

Vous savez toutes nos nouvelles. La mort de M. de Luxembourg ' m'a fort occupée; madame de Luxembourg est trèsaffligée. Je serais bien aise de lui pouvoir montrer quelque ligne de vous qui lui marquât l'intérêt que vous prenez à sa situation et que vous partagez mes regrets; persuadez -vous que vous êtes destiné à me donner de la considération , à me marquer de l'amitié et à adoucir mes peines. Pour moi, je sens, monsieur, que de toute éternité je devais naître pour vous révérer et pour vous aimer.

M. le cardinal de Bernis a l'archevêché d'Alby. Le curé de Saint-Sulpice a donné sa démission, moyennant quinze mille livres de rente; c'est un M. Noguet, son vicaire, qui le rerqplace ^.

Aux Délices, 4 juin (1764).

J'écris avec grand plaisir, madame, quand j'ai un sujet. Ecrire vaguement et §ans avoir rien à dire, c'est mâcher à vide, c'est parler pour parler; et les deux correspondants s'ennuient mutuellement, et cessent bientôt de s'écrire.

Nous avons un grand sujet à traiter; il s'agit de bonheur ou du moins d'être le moins malheureux qu'on peut dans ce monde. Je ne saurais souffrir que vous me disiez que plus on pense, plus on est malheureux. Gela est vrai pour les gens qui pensent mal; je ne dis pas pour ceux qui pensent mal de leur prochain, cela est quelquefois très-amusant; je dis pour ceux qui pensent tout de travers ; ceux-ci sont à plaindre sans doute,

1 Le maréchal dnc de Ltixembonrg, époux de la maiéclialc de Luxembourg dont il est si souvent parlé dans \es lettres de madame du Deffand. (A. N.)

2 Cet arrangement n'a pas eu lieu. (A. N.)

300 CORRESPONDA^'CE COMPLÈTE

j)arce qu'ils ont une maladie de l'àme, et que toute maladie est un état triste.

Mais vous, dont l'âme se porte le mieux du monde, sentez, s'il vous plaît, ce que vous devez à la nature. N'est-ce donc rien d'être g^uéri des malheureux préjugées qui mettent à la chaîne la plupart des hommes, et surtout des femmes? de ne pas mettre son âme entre les mains d'un charlatan? de ne pas déshonorer son être par des terreurs et des superstitions indignes de tout être pensant? d'être dans une indépendance qui vous délivre de la nécessité d'être hypocrite? de n'avoir de cour à faire à personne, et d'ouvrir lihrement votre âme à vos amis?

Voilà pourtant votre état. Vous vous trompez vous-même quand vous dites que vous voudriez vous horner à végéter : c'est comme si vous disiez que vous voudriez vous ennuyer. L'ennui est le pire de tous les états. Vous n'avez certainement autre chose à faire, autre parti à prendre, qu'à continuer de rassembler autour de vous vos amis; vous en avez qui sont dignes de vous.

La douceur et la sûreté de la conversation est un plaisir aussi réel que celui d'un rendez-vous dans la jeunesse. Faites bonne chère, ayez soin de votre santé, amusez-vous quelquefois à dicter vos idées, pour comparer ce que vous pensiez la veille à ce que vous pensez aujourd'hui ; vous aurez deux très-grands plaisirs, celui de vivre avec la meilleure compagnie de Paris, et celui de vivre avec vous-même. Je vous défie d'imaginer rien de mieux.

Il faut que je vous console encore, en vous disant que je crois votre situation fort supérieure à la mienne. Je me trouve dans un pays situé tout juste au milieu de l'Europe. Tous les passants viennent chez moi. Il faut que je tienne tête à des Allemands, à des Anglais, à des Italiens et même à des Français, que je ne verrai plus; et vous ne parlez qu'avec des personnes que vous aimez.

Vous cherchez des consolations; je suis persuadé que c'est vous qui en fournissez à madame la maréchale de Luxembourg. Je lui ai connu une imagination bien brillante, et l'esprit du monde le plus aimable; j'ai cru même entrevoir chez elle de beaux rayons de philosophie; il faut qu'elle devienne absolument philosophe; il n'y a que ce parti-là pour les belles âmes. Voyez la misérable vie qu'a menée madame la maréchale de Villars dans ses dernières années ; la pauvre femme

allait au salut, et lisait en bâillant les Méditations du père Groiset.

A ous qui relisez Corneille, mandez-moi, je vous prie, ce que vous pensez de mes remarques, et je vous dirai ensuite mon secret. Dai^jnez toujours aimer un peu votre directeur, qui se ferait un (jrand honneur d'être dirigé par vous.

MADAxME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. DE VOLTAIRE.

Pai'is, 17 juin 1764.

Mon secrétaire a recouvré la vue, et je ne perds pas un mo- 'ment à reprendre notre correspondance. Ne parlons plus de bonheur , c'est la pierre philosophale, qui ruine ceux qui la cherchent. On ne se rend point heureux par système; il n'y a de bonnes recettes pour le trouver que celle d'une de mes j<^rand' tantes, de prendre le temps comme il vient et les gens comme ils sont ; j'y ajouterais encore une chose qui me semble plus nécessaire : être bien avec soi-même.

Ah! si vous étiez ici, je vous prendrais bien en effet pour mon directeur; mais vous n'y consentiriez pas, je vous ennuierais trop. Vous avez dit quelque part que tous les genres pouvaient être bons, excepté l'ennuyeux, et c'est celui auquel je m'adonne; je me flatte que vous croyez bien que ce n'est pas par choix.

Nous allons voir M. d'Argenson ' ; on lui a envoyé hier la permission de revenir pour vaquer aux affaires que lui occasionne le testament de feu sa femme, et pour se trouver aux couches de madame de Voyer. C'est une grande joie pour le président; sa tête rajeunit tous les jours, mais ses jambes n'en font pas de même; elles sont fort à plaindre de tout le chemin que leur fait faire la tête qui les gouverne. Vous n'avez su ce que vous disiez quand vous avez écrit : Qui ti'a pas l'esprit de son âge, de son âge a tout le malheur. Ah! le président vous en donnerait le démenti. Ce n'est pas que je le croie exempt de peines et de chagrins, mais c'est de ceux que l'on a dans la jeu-

1 Le comte d'AijTienson , qui avait été ministre de la guerre. Il était tombé on dis|;ràce en 1757, et avait été exilé à sa terre aux Ormes, dans la ci-devant province de Poitou. Il était frère du marquis d'Argenson, rjui avait été ministre des affaires étrangères et qui est mort en 1756. (A. N.)

CORRESPO^N'DA^ÎCE COMPLETE

nesse; il est toujours dehors, il ne rentre jamais en lui-même. Je vous crois pourtant encore plus heureux que lui; je préférerais vos occupations à ses dissipations.

Je comprends le plaisir que vous donne l'agriculture. Si je n'étais pas aveugle, je voudrais avoir une campagne où il y eût un potager, une basse-cour; j'ai toujours eu du goût pour tout cela^ J'aimais aussi l'ouvrage, je ne haïssais pas le jeu; tout cela me manque; il ne me reste que la conversation. Avec qui la faire? Y a-t-il rien de plus triste?

Je viens de relire i7e?'«c/zM5; j'approuve toutes vos critiques; mais, malgré cela, cette pièce fait un grand effet sur le théâtre; c'est comme ces statues qui sont faites pour le cintre, et non pour la paroi : je conviens qu'il y a des défauts considérables, qui choquent à la lecture, et qui échappent à la représentation; ' cela n'excuse pas les fautes, il faut les faire sentir, et la critique est très-nécessaire pour maintenir le goût. Ce que j'ai pris la liberté de condamner, c'est ce que vous dites dans les Horaces sur le monologue de Camille, qui précède sa scène avec Horace. Vous trouvez qu'il n'est pas naturel qu'elle excite sa fureur, en se rappelant tout ce qui peut l'augmenter. J'ai prêté ce volume-là, et j'en suis fâchée, parce que je vous dirais bien plus clairement le jugement que j'en ai porté. En général, je trouve que Corneille démêle avec beaucoup de justesse et exprime avec beaucoup de force les grandes passions et tous leurs différents mouvements; il est incompréhensible qu'un génie aussi sublime soit si dépourvu de goût.

Avez-vous lu la dernière lettre de Rousseau où il parle de M. de Luxembourg? J'ai fait lire à madame de Luxembourg ce que vous m'avez écrit pour elle ; cela a été reçu cosi cosi; vous êtes , dit-elle , le plus grand ennemi de Jeaii-Jacques , et elle se pique d'un grand amour pour lui. On vient de donner le recueil de ses ouvrages en huit volumes, je ne ferai point cette emplette; il applique sans instruire, et l'utilité de tout ce qu'il dit est zéro.

Je suis accablée de la chaleur, ce qui me rend beaucoup plus bête qu'à l'ordinaire. Ne vous dégoûtez point de moi; pensez à mon état, et tâchez de l'adoucir en m'écrivant trèssouvent.

Aux Délices, le 20 juin (1764).

Il faut, madame, que je vous parle net '. Je ne vois pas qu'il y ait un homme au monde moins capable que moi de donner du plaisir à une femme de vingt-cinq ans en quelque genre que ce puisse être. Je ne sors jamais ; je commence ma journée par souffrir trois ou quatre heures, sans en rien dire à M. Tronchin.

Quand j'ai bien travaillé, je n'en peux plus. On vient dîner chez moi, et la plupart du temps je ne me mets point à table ; madame Denis est chargée de toutes les cérémonies et de faire les honneurs de ma cabane à des personnes qu'elle ne reverra plus.

Elle est allée voir madame de Jaucourt; et c'est pour elle un très-grand effort, car elle est malade et paresseuse. Pour moi, je n'ai pu en faire autant qu'elle, parce que j'ai été quinze jours au lit avec un mal de gorge horrible. Il faut vous dire encore, madame, que je ne vais jamais à Genève. Ce n'est pas seulement parce que c'est une ville d'hérétiques, mais parce qu'on y ferme les portes de très-bonne heure, et que mon train de vie campagnard est l'antipode des villes. Je reste donc chez moi, occupé de souffrances, de travaux et de charrue, avec madame Denis, la nièce à Pierre Corneille, son mari, et rm exjésuite ^ qui nous dit la messe et qui joue aux échecs.

Quand je peux tenir quelque pédant comme moi, qui se moque de toutes les fables qu'on nous donne pour des histoires, et de toutes les bêtises qu'on nous donne pour des raisons, et de toutes les coutumes qu'on nous donne pour des lois admirables, je suis alors au comble de ma joie.

Jugez de tout cela , madame , si je suis un homme fait pour madame de Jaucourt. Il m'est impossible de parler à une jeune femme plus d'un demi-quart d'heure; si elle était philosophe et qu'elle voulût mépriser également saint Augustin et Calvin , j'aurais alors de belles conférences avec elle.

Pour M. Hume, c'est tout autre chaservous n'avez qu à me l'envoyer, je lui parlerai, et surtout je l'écouterai.Nos malheu-

^ Le Misanthrope y act^ II, scène i""»^. (L.) 2 Le P. Adain. (L.)

CORRESPOINDAISCE COMPLETE

reux Welches n'écriront jamais l'histoire comme lui ; ils sont continuellement (jénés et (jarrottés par trois sortes de chaînes : celles de la Cour, celles de l'Eglise et celles des tribunaux appelés Parlements.

On écrit l'histoire en France comme on fait un compliment à l'Académie française. On cherche à arranger les mots de façon qu'ils ne puissent choquer personne. Et puis, je ne sais si notre histoire mérite d'être écrite.

J'aime hien autant encore la philosophie de M. Hume que ses ouvrages historiques. Le bon de l'affaire, c'est qu'Helvétius, qui, dans son livre De l'Esprit, n'a pas dit la vingtième partie des choses sages, utiles et hardies dont on sait gré à M. Hume et à vingt autres Anglais , a été persécuté chez les Welches et que son livre y a été briilé. Tout cela prouve que les Anglais sont des hommes et les Français des enfants.

Je suis un vieil enfant plein d'un tendre et respectueux attachement pour vous, madame.

Paris, 25 juin 1764.

Vous êtes hien récalcitrant, de refuser de voir madame de Jaucourt, la petite-fdle de madame de Harenc*, la meilleure de mes amies, qui m'avait priée d'obtenir cette faveur. Gomme je ne veux point vous tromper, je ne vous dirai point ce qu'elle pense de saint Augustin et de Calvin; mais j'ai peine à croire qu'elle ne les sacrifiât pas volontiers au plaisir de passer une journée chez vous. Ah! vous la verrez, j'en suis sûre; vous ne voudriez pas que je vous eusse sollicité en vain; elle a assez d'esprit pour être charmée de vous, et sûrement assez de vanité pour se faire un grand honneur de vous avoir vu ; après ceci je ne vous en parlerai plus.

^ L'éditeur de l'édition de Londres et de celle de Paris, 1827, indiquent cette lettre comme répondant à une letti^e de Voltaire du 22 avril (t. LVIII, p. 330). Cette lettre de Voltaire porte dans l'édition Beuchot la date plus plausible du 20 juin, et cette édition n'en contient aucune à la date indiquée par l'éditeur de 1811 et de 1827. ^ous ne possédons pas la lettre où madame du Deffand sollicitait bon accueil pour madame de Jaucourt. (L.)

2 La même madame de Harenc dont il est parlé si souvent dans les 3/e- 7no<Ve.9 de Marmoatel. (A. IN.)

J'ai vu un homme qui est bien content d'une visite qu'il vous a rendue à Ferney; c'est milord Iloldeiness. Il dit que vous n'avez que vingt-cinq ans, que vous êtes gai, vif, animé, abondant, enfin que vous l'avez charmé. Je charmerai ce soir M. Hume, en lui lisant votre lettre. Vous êtes content de ses otivrages, vous le seriez de sa personne; il est gai, simple et bon. Les esprits anglais valent mieux que les nôtres, c'est bien mon avis; je ne leur trouve point le ton dogmatique, impératif; ils disent des vérités plus fortes que nous n'en disons; mais ce n'est pas pour se distinguer, pour donner le ton, pour être célèbres. Nos auteurs révoltent par leur orgueil, leurs bravades ; et quoique presque tout ce qu'ils disent soit vrai, on est choqué de la manière, qui sent moins la liberté que la licence ; et puis ils tom])ent souvent dans le paradoxe et dans les sophismes, et c'est mon horreur. Jean-Jacques m'est antipathique , il remettrait tout dans le chaos ; je n'ai rien vu de plus contraire au bon sens que son Emile, rien de plus contraire aux bonnes mœurs que son Héloïse, et de plus ennuveux et de plus obscur que son Contrat social.

J'aime beaucoup ce que vous dites sur nos historiens : qu'estce que l'histoire, si elle n'a pas l'air de la plus grande vérité? Mais quoique l'esprit philosophique soit bon à tout et partout, je n'aime pas qu'on le fasse trop sentir dans l'histoire; cela peut rendre les faits suspects et faire penser que l'historien les ajuste à ses systèmes.

Convenez, monsieur de Voltaire, que j'abuse bien de l'ordre que vous m'avez donné de vous communiquer toutes mes pensées, et que je suis bien sotte de vous obéir. Je ne sais pas écrire, je n'ai pas l'abondance des mots qui est nécessaire pour bien s'exprimer. Je crois bien que cela peut venir du peu de force et de profondeur de mes idées , qui tiennent de ma complexion qui est fort faible, et sur laquelle les bonnes ou mauvaises digestions font un très-grand effet, et font que je suis affectée tout différemment d'un jour à l'autre.

Oui, si vous étiez ici, vous seriez mon directeur; je ne trouve que vous qui soyez digne de l'être, parce que je ne trouve que vous qui touchiez toujours droit au but; tous les autres sont en deçà ou par delà.

A propos, il y a, à ce qu'on dit, dans votre dernière lettre, deux lignes de votre main : voilà donc comme vous êtes aveugle ! Je suis ravie que vous ne soyez point mon confrère , et I. 20

qu'aucune lumière ne vous soit refusée. Communiquez-moi toutes celles dont je suis susceptible , et ne m'abandonnez point dans le chaos où je suis condamnée.

A Feiney, 27 juin 1764.

Notre commerce à tâtons devient vif, madame; votre grand'tante faisait très-bien de prendre le temps comme il vient et les hommes comme ils sont; mais quand le temps est mauvais il faut un al)ri, et quand les hommes sont méchants ou prévenus, il faut ou les fuir ou les détromper; c'est le cas où je me trouve.

Vous ne vous attendiez pas à être charg^ée d'une négociation, madame. C'est ici où le Quinze-Vingt des Alpes a besoin des bontés de la très-judicieuse Quinze-Vingt àe Saint-Joseph.

Rousseau, dont vous me parlez, m'écrivit, il v a trois ans, de Montmorency, ces propres mots : a Je ne vous aime point. » Vous donnez chez vous des spectacles; vous corrompez les » mœurs de ma patrie, pour prix de l'asile qu'elle vous a donné. » Je ne vous aime point, monsieur; et je ne rends pas moins M justice à vos talents * . »

Une telle lettre de la part d'un homme avec qui je n'étais point en commerce me parut merveilleusement folle , absurde et offensante. Comment un homme qui avait fait des comédies, pouvait-il me reprocher d'avoir des spectacles chez moi, en France? Pourquoi me faisait-il l'outrage de me dire que Genève m'avait donné un asile? Eh ! j'en donne quelquefois ; je vis dans ma terre, je ne vais point à Genève; en un mot, je ne comprends point sur quel prétexte Rousseau put m'écrire une pareille lettre. Il a sans doute bien senti qu'il m'avait offensé, et il a cru que je m'en devais venger; c'est en quoi il me connaît bien mal.

Quand on brûla son livre à Genève^ et qu'il y fut décrété de prise de corps, il s'imagina que j'avais fait une brigue contre lui, moi qui ne vais jamais à Genève.

^ Voir le texte même de la lettre de Rousseau an\ OEuvrt (éd. Beuchot), t. LVIII, p. 445-446. (L.) 2 Le 19 juin 1762. (L.)

Il écrit à madame la duchesse de Luxembourg que je me suis déclaré son plus mortel ennemi ' ; il imprime que je suis le plus violent et le plus adroit de ses persécuteurs. Moi persécuteur? C'est Jeannot-Lapin qui est un foudre de (j^uerre. Moi j'aurais été un petit père Le Tellier ! quelle folie ! Sérieusement parlant , je ne crois pas qu'on puisse faire à un homme une injure plus atroce que de l'appeler persécuteur.

Si jamais j'ai parlé de Rousseau autrement que pour donner un sens très-iavorable à son Vicaire savoyard, pour lequel on l'a condamné, je veux être regardé comme le plus méchant des hommes. Je n'ai pas même voulu lire un seul des écrits qu'on a faits contre lui, dans cette circonstance cruelle où l'on devait respecter le malheur et estimer son génie.

Je fais madame la maréchale de Luxembourg juge du procédé de Rousseau envers moi et du mien envers lui : je me confie à son équité et je vous supplie de rapporter le procès devant elle. J'ambitionne trop son estime pour la laisser douter un moment que je sois capable de me déclarer contre un infortuné.

Je suis si sensiblement touché , que je ne puis cette fois-ci vous parler d'autre chose.

Vous avez sans doute chez vous M. d'Argenson, et vous vous consolerez tous deux du mal que la fortune a fait à l'un et que la nature a fait à l'autre.

Adieu, madame; je serai consolé si vous me défendez de l'imputation calomnieuse que j'essuie. Comptez sur mon trèstendre et très-sincère attachement.

LE MÊME A LA MÊME

A Ferney, ce 1" juillet (1764).

Je passe ma vie à me tromper, madame; mais aussi il y a des moments où vous n'avez pas raison en tout. Vous me dites que je ne veux pas voir madame de Jaucourt. Je serai assurément charmé si je peux l'attirer chez moi, mais je suis à deux grandes lieues d'elle ; je ne sors point et je ne peux sortir. Ma nièce est allée la voir et madame de Jaucourt ne lui a pas rendu sa visite. Tout cela s'arrangera commq on pourra, ainsi que toutes les bagatelles de ce monde.

1 Letti-e du 28 mal 17G4. (L.)

308 CORRESPO>sDA^XE COMPLETE

Un autre reproche que vous me faites, c'est que je me suis vanté d'être votre confrère, et que je ne le suis pas tout à fait. Voici mon état :

J'ai des fluxions sur les yeux qui m'ont ôté l'usage de la vue des mois entiers; elles se promènent quelquefois dans les oreilles , et alors je vois , mais je suis sourd ; elles tombent sur la QOYQe et je deviens muet. Voilà un plaisant état pour courir cliez une jeune femme à deux lieues de ma retraite ! Les Parisiennes vont chez Esculape-Tronchin comme on va aux eaux de Forfjes ; mais l'air des Alpes fait plus de mal que Tronchin ne fait de bien. Il faut un corps d'Hercule pour vivre ici, mais j'y suis libre, et j'ai trouvé que la liberté valait mieux que la santé. M'y voilà établi. Je m'y suis fait une famille, je ne me transporterai point, je mourrai, comme Abraham, dans le coin de terre que j'ai habité, et ce sera ma seule ressemblance avec le père des croyants.

Vous avez vu , madame , par une de mes lettres , que le caractère de Jean-Jacques est aussi inconséquent que ses ouvrages. J'espère que madame la maréchale de Luxembourg me rendra la justice de croire que je ne hais point un homme qu'elle protège et que je suis bien loin de persécuter un homme si à plaindre. Il n'a même été persécuté que pour des sentiments qui sont les miens , et je serais une âme bien sotte et bien noire, de vouloir avilir une philosophie que j'aime, et de faire punir un homme accusé précisément des choses qu'on m'impute.

J'aime mieux vous parler de Corneille que de Rousseau ; j'avoue encore que j'aime mille fois mieux Racine. Faites-vous relire les pièces de ce dernier, si vous ne les savez pas par cœur, et vous verrez si après avoir entendu dix vers, vous n'avez pas une forte passion de continuer. Dites-moi si au con traire le dégoût ne vous saisit pas à tout moment quand on vous lit Corneille. Trouvez-vous chez lui des personnages qui soient dans la nature, excepté Rodrùjue et Chimène, qui ne sont pas de lui?

Cette Coimélie, tant vantée autrefois, n'est-elle pas en cent; endroits une diseuse de galimatias, et une faiseuse de rodomontades? Il y a des vers heureux dans Corneille , des vers pleins de force , tels que Rotrou en faisait avant lui et même plus nerveux que ceux de Rotrou ; il y a du raisonner, mais , en vérité , il V a bien rarement de la pitié et de la terreur^ qui sont l'âme

de la vraie tra^e'die. Enfin, quelle foule de mauvais vers, d'expressions ridicules et basses, de pensées alambique'es et retournées , comme vous dites , en trois ou quatre façons également mauvaises. Corneille a des éclairs dans une nuit profonde , et ces éclairs furent un beau jour pour une nation composée alors de petits maîtres grossiers, et de pédants plus grossiers encore qui voulaient sortir de la barbarie ' .

Je n'ai commencé ce fatras que pour marier mademoiselle Corneille; c'est peut-être la seule occasion où les préjugés aient été bons à quelque chose. Je ne me passionne point pour Ra-

1 Quand Voltaire est bien inspiré, quand son bon sens s'arrête dans le vrai et le juste, il est véritablement inimitable, et son style net et clair emporte la conviction comme l'évidence. C'est la raison même qui parle. Par ces temps de caprices critiques et archaïques, il est peut-être danjjereux de toucher à ce temple de la gloire et du génie de Corneille, que quelques admirateurs maladroits transforment en exclusive chapelle où ils font leurs dévotions de mauvais goût. Mais nous ne pouvons nous empêcher de souscrire à cet avis de Voltaii-e, frappé dans cette langue vive et courante qui donne à l'idée Teffigie correcte et la facile circulation d'une monnaie populaire. Avec un peu de passion et une sorte d'indignation du goût, il déclare préférer Racine à Corneille, et il déduit les causes de sa supériorité. Voltaire, génie français par excellence, nourri de moelle classique, devait en effet préférer l'auteur ingénieux, délicat, harmonieux, humain, d'Esther, à' Athalie y A' Andromaque et de Phèdre, son intrigue facile, ses caractères homogènes, sa netteté de dialogue, sa perfection de style, son émotion douce, sa sensibilité profonde, son art exquis du contraste à la fois et de la mesure, aux sublimes éclairs et aux écarts parfois brutaux de la muse cornélienne, enivrée de passion espagnole. L'admiration pour Shakspeare a renouvelé , en la justifiant en quelque sorte, l'admiration pour Corneille. D'aileurs, par ses qualités et ses défauts surtout. Corneille est plus facilement accessible à la masse. Il plaît davantage à tout le monde. Racine demeure le favori des délicats, le poète de prédilection des raffinés, de ceux qui goûtent l'alliance du naturel et de l'art , le mélange exquis dcîs formes grecques et des traditions chrétiennes, l'éclectique du Pinde et du Thabor, le lyrique tempéré, qui se souvient à la fois de Pindare et de David, de l'Anthologie et du Cantique des cantiques. Racine a peint les nuances , il est souple et varié. Corneille est souvent monotone. Sa gamme austère n'a pas de demitons. Son ciel n'a que des rayons ou des ombres, sans crépuscule et sans demijour. Il ne semble avoir connu (jue les passions caractéristiques, typiques, fatales, et les avoir éprouvées de tête plus que de cœur, dans son cabinet plus que dans la vie. Il ignore les sentiments que Racine peint si admirablement, en homme qui les a tous éprouvés. Racine a sur Corneille, au point de vue moral, la supériorité de l'expérience. Au point de vue littéraire, il l'emporte par le goût, le choix, la méthode, le style. Pour nous, nous sommes de l'avis de Voltaire, et fier de nous tromper, si tromper il y a, en si haute compagnie, novis n'hésitons pas à déclarer que nous préférons le bercement harmonieux, véritable volupté d'esprit, au plaisir violent et troublé du char aux brusques cahots. Pour nous. Racine c'est Virgile, et Corneille c'est Lucain. (L.)

310 CORRESPO^'DANCE COMPLETE

cine. Que m'importe sa peisomie? Je n'ai vécu ni avec lui ni avec Corneille. Je ne vais point chercher de quelle mine sort un diamant que j'achète. Je regarde à son poids, à sa grosseur, à son brillant et à ses taches. Enfin, je ne puis ni sentir qu'avec mon goût, ni juger qu'avec mon esprit.

Racine m'enchante et Corneille m'ennuie; je vous avouerai même que je n'ai jamais lu ni ne lirai jamais une douzaine de ses pièces que je n'ai point commentées. Ah! madame, quand vous voudrez avoir du plaisir, faites-vous relire Racine par quelqu'un qui soit digne de le lire; mais pour le bien goûter, rappelez -vous vos belles années ; car Montaigne a dit : «Crois-tu qu'un malade rechigné goûte beaucoup les chansons M d' Anacréon et de Sapho ' ? »

Je vous ai trop parlé de vers; une autre fois je vous parlerai philosophie.

Mille tendres respects.

Paris, 18 juillet 1764.

Vous vous trouvez peut-être fort bien de l'interruption de notre correspondance; mais ne m'en faites jamais l'aveu, je vous prie. Je n'ai point de plus sensible plaisir que de recevoii'l de vos lettres, ni d'occupations plus agréables que d'y répondre; je sais bien que le marché n'est point égal entre nous, mais qu'est-ce que cela fait? ce n'est point à vous à compter rie à rie. ...Je vous en demande très-humblement pardon, mais je vous trouve un peu injuste sur Corneille. Je conviens de tous l^sfll défauts que vous lui reprochez, excepté quand vous dites qu'il ne peint jamais la nature. Convenez du moins qu'il la peint suivant ce que l'éducation et les mœurs du pays peuvent rem-fll bellir ou la défigurer, et qu'il n'y a point dans ses personnages ■■ l'uniformité qu'on trouve dans presque toutes les pièces de Racine. Cornélie est plus grande que nature, j'en conviens, mais telles étaient les Romaines ; et presque toutes les grandes actions des Romains étaient le résultat de sentiments et de raisonnements qui s'éloignaient du vrai. Il n'y a peut-être que

1 « Pensez-vous que les vers de Catulle ou de Sappho rient à un vieillard^ i> avaricieux et rechigné? >» (Montaigne, livre II, cli. %u.) (L.)

l'amour qui soit une passion naturelle, et c'est presque la seule que Racine ait peinte et rendue, et presque toujours à la manière française. Son style est enchanteur et continûment admirable. Corneille n'a, comme vous dites, que des éclairs; mais qui enlèvent, et qui font que, malgré l'énormité de ses défauts, on a pour lui du respect et de la vénération. Il faut être bien téméraire pour oser vous dire si librement son avis. Mais permettez-moi de n'en pas rCvSter là, et souffrez que je vous juge ainsi que ces deux grands hommes. Vous avez la variété de Corneille, l'excellence du goût de Racine, et un style qui vous rend préférable à tous les deux, parce qu'il n'est ni ampoulé, ni sophistiqué, ni monotone; enfin vous êtes pour moi ce qu'était pour Fabbé Pellegrin sa Peloppée^ .

Adieu, monsieur; soyez persuadé que personne n'est à vous aussi parfaitement que moi.

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