‹ Correspondance complète avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, D'Alembert, Voltaire, Haroce Walpole, classée dans l'ordre chronologique et sans suppressions. Augm. des lettres inédites au Chevalier de l'Isle. Précédée d'une histoire de sa vie, de son salon, de ses amis. Suivie de ses œuvres diverses et éclairée de nombreuses notesChapitre 23 sur 32 · MILORD HOLDERNESS A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT · texte numérisé non relu

MILORD HOLDERNESS A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT

Sioiihill, 24 juillet 1764.

Brantôme a conservé et transmis à la postérité les tendres adieux de Marie d'Ecosse lorsqu'elle quitta la France. Je répétai, mon cher président, en sortant du même port, les paroles de cette belle reine : Adieu, France! adieu, chère France! Je les prononçai aussi sincèrement et presque aussi tristement que cette malheureuse princesse. J'ai l'âme trop sensible pour un voyageur : je n'aurais jamais dû m'exposer à connaître des personnes aussi aimables que celles que j'ai eu l'honneur de fréquenter à Paris. 11 ne me reste, hélas! que le souvenir de leurs bienfaits et le plaisir d'une triste reconnaissance : mon cœur en est rempli. De grâce, mon aimable président, soyez-en le garant et l'interprète : i)arlez quelquefois de mes regrets; n'oubliez pas celui qui vous chérit, faites-le revivre dans la mémoire de vos amis.

J'ai trouvé votre lettre en arrivant à Londres. Je ne puis vous exprimer le plaisir qu'elle m'a fait, ni la tendresse avec laquelle je l'ai lue. Je la conserverai précieusement, elle excitera lady

* Tragédie reçue par les comédiens français le 2 déceml)re 1731 et représentée pour la première fois le 18 juillet 1738. C'est la moins mauvaise de cet ecclésiastique dramaturge qui dînait de l'autel et soupait du théâtre. (L.)

CORRESPOINDANGE COMPLÈTE

Amalie à mériter un jour vos élo(]^es. La mère et la fille me cliargent de leurs tendres compliments pour vous. Nous voici dans notre paisible retraite, où nous jouissons des simples beautés de la nature. Ce que nous avons quitté sera souvent le sujet de nos entretiens ; nous parlerons souvent des vertus , des agréments de notre cher président. Le sujet me rendra éloquent. Veut-il, de son côté, se souvenir de l'attachement sincère, de la tendre amitié de son fidèle serviteur?

A Ferney, 31 d'auguste 1764.

J'apprends, madame, que vous avez perdu M. d'Argenson. Si cette nouvelle est vraie, je m'en afflige avec vous. Nous sommes tous comme des prisonniers condamnés à mort, qui s'amusent un moment sur le préau jusqu'à ce qu'où vienne les chercher pour les expédier. Cette idée est plus vraie que consolante. La première leçon que je crois qu'il faut donner aux hommes, c'est de leur inspirer du courage dans l'esprit; et puisque nous sommes nés pour souffrir et pour mourir, il faut se familiariser avec cette dure destinée.

Je voudrais bien savoir si M. d'Argenson est mort en philosophe ou en poule mouillée*. Les derniers moments sont accompagnés, dans une partie de l'Europe, de circonstances si dégoûtantes et si ridicules, qu'il est fort difficile de savoir ce que pensent les mourants. Ils passent tous par les mêmes cérémonies. Il y a eu des jésuites assez impudents pour dire que Montesquieu était mort en imbécile, et ils s'en faisaient un droit pour engager les autres à mourir de même.

Il faut avouer que les anciens, nos maîtres en tout, avaient sur nous un grand avantage : ils ne troublaient point la vie et la mort par des assujettissements qui rendent l'une et l'autre funestes. On vivait du temps des Scipion et des César, on pensait et on mourait comme on voulait; mais pour nous autres., on nous traite comme des marionnettes.

Je vous crois assez philosophe, madame , pour être de mon

* Par la lettre du 10 .septembre, on voit qu'il passa les cinq dernières heures de sa vie avec un prêtre. Cependant d'Alembert disait qu'il était mort assez joliment. (L.)

avis. Si vous ne l'êtes pas, brûlez ma lettre, mais conservezmoi toujours un peu craraitié pour le peu de temps que j'ai encore à ramper sur ce tas de boue où la nature nous a mis.

Paris, 10 septembre 1764.

M. d'Argenson arriva ici le 12 de juillet, à demi mort, une fièvre lente, la poitrine affectée; son état empirait tous les jours, mais insensiblement; le 22 du mois dernier on s'aperçut qu'il était à l'extrémité, on envoya chercher le curé, qui resta avec lui jusqu'à cinq heures du soir qu'il mourut. De toutes les pratiques accoutumées , il ne fut question que de l'extrêmeonction; on n'a pu savoir ce qu'i'l pensait, n'ayant point parlé; ainsi on en peut porter tel ju(jement que l'on voudra. Le président de Montesquieu fit tout ce qu'on a coutume de faire, et dit tout ce qu'on voulut lui faire dire. Je trouve que la manière dont on meurt ne prouve pas grand' chose, et ne peut être une autorité ni pour ni contre; un tour d'imagination en décide, et bien sot est celui qui se contraint dans ses derniers moments. N'écrivez-vous point au président? M. d'Argenson lui a laissé un manuscrit des lettres de Henri IV; il a reçu des compliments de tout le monde.

Vous n'aurez que cela de moi aujourd'hui; un autre jour, nous philosopherons.

Ruffcc, 16 septembre 1764.

Je suis un peu mécontent, madame, que vous craigniez d'avoir à vous repentir de m' avoir accordé trop promptement vos bontés et votre amitié. J'espère que vous ne serez jamais dans ce cas-là; car je désire infiniment de la mériter de plus en plus et de la conserver. Je ne mérite pas de même toutes les choses obligeantes dont votre lettre est rempHe; et quant à la facilité que vous m'attribuez et que vous faites tant valoir, elle ne mérite pas beaucoup d'éloges, et elle vient de l'habitude où

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je suis depuis mon enfance de vivre avec tant de caractères différents. Vous me croyez aussi capable d'adoucir les animaux les plus féroces de la société. Je ne me suis jamais reconnu ce talent, j'en ai même vu quelquefois qui passaient pour être de l'espèce la plus pacifique et que je n'ai pu apprivoiser. Mais, en vérité, c'est trop parler de moi : parlons de vous, madame; cela vaut beaucoup mieux.

Vous me paraissez contente de la douceur de votre vie actuelle : j'en suis enchanté , et je le suis aussi de voir votre sensibilité un peu diminuée. Malg^ré cela, je ne vous passe pas l'indifférence, à moins qu'elle ne soit que pour ceux à qui on fait même grâce en la leur accordant.

Vous approuvez mes occupations champêtres. Elles sont très-nécessaires à ma fortune et ne contrarient pas mon goût : c'est le seul moyen de se rendre indépendant, que de s'occuper à mettre son bien dans la plus grande valeur, et on est bien sûr de ne pas perdre sa peine. Le seul regret, c'est d'être éloigné de ses amis; mais comme il est bien difficile de les avoir rassemblés, c'est presque un mal sans remède. D'ailleurs quand on les rejoint on en sent bien plus vivement l'agrément, et je goûte presque d'avance celui que je retrouverai, madame, à vous rejoindre et à vous renouveler le plus souvent que je, pourrai les assurances les plus sincères de mon tendre et respectueux attachement.

Voulez-vous bien recevoir les remercîments et les hommages de madame de Broglie?

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. LE COMTE DE BROGLl

Paris , 22 septembre 1764-.'

Non, monsieur le comte, on ne sait ce qu'on choisirait, si on en était le maître, d'être sensible ou indifférent. C'est la vie ou la mort : la vie accompagnée de souffrances, la mort qui n'est __ pas assez complète pour ne pas sentir l'horreur du néant ; enfin. Il nous ne sommes pas maîtres du choix. Tout ce qui semble dépendre de nous, c'est de prendre le temps comme il vient, les gens comme ils sont, de se supporter soi-même ; et cet article est le plus difficile, surtout aux gens qui sont, comme moi, de vraies poules mouillées. Pour vous, monsieur le comte, qui êtes

un lion, un aigle, rien n'est plus fort que vous, rien n'est audessus de votre courage, de vos lumières. Vous avez le temps d'attendre. Si vous vous trouvez jamais à armes égales (et cela arrivera), vous terrasserez tout. En attendant, conduisez votre charrue, multipliez votre race, que ce genre de succès soit le pronostic des autres. Vous voyez qu'il ne me manque rien pour être une vraie sibylle.

Je serai ravie de vous revoir; mais il manquera toujours quelque chose à mon plaisir (et cette chose est importante) : c'est que vous ne le partagerez point. Je ne puis vous en faire de reproches : trop d'idées, trop de passions remplissent votre âme ; je ne tiens à aucune par aucun fil : je n'ai que ma valeur intrinsèque , et cette valeur est si petite , si petite , qu'il n'y a que l'amitié, ou du moins l'habitude qui puisse la faire apercevoir, et lui tenir lieu, pour ainsi dire, de microscope.

Mais je fais une réflexion, c'est que lorsqu'on est à cent lieues de Paris, on aime mieux les plus pitoyables nouvelles que les plus beaux discours. Je vais donc tâcher de vous dire tout ce que je sais, qui n'est pas grand' chose. Je commence par ma main droite. Madame de Mirepoix, comme à l'ordinaire, est de tous les voyages. Elle revint jeudi de Ghoisy, elle soupa chez madame de Valentinois, où j'étais. Je revins chez moi de bonne heure attendre madame la duchesse de Ghoiseul, avec qui je causai longtemps ; je trouvai à placer une profession d'estime et d'amitié pour vous, et d'autres petites choses peu importantes, mais assez adroites. C'est toujours en attendant mieux.

Madame de Mirepoix repartit hier pour l'IIe-Adam , elle en revient demain. Je crois qu'elle soupera , ainsi que moi, M. et madame de Beauvau, à l'hôtel de Luxembourg, ou bien chez moi, si madame de Luxembourg, par quelque hasard, restait à Villeroy, où elle est depuis le 12 de ce mois, et où elle est restée deux ou trois jours de plus qu'elle ne comptait, parce que M. de Villeroy a été un peu majade ; mais elle m'a mandé qu'elle revenait demain.

Voilà tout ce qui a rapport à ma droite : venons à ma gauche. L'ambassadeur d'Espagne se meurt d'une fluxion de poitrine : il a reçu hier matin ses sacrements. Madame de Valentinois est reprise de ses clous; on lui a déjà donné plusieurs coups de lancette : elle est d'une douceur et d'une patience qui intéressent. Voilà ce qui regarde mon voisinage : allons plus loin. L'ambassadeur de Sardaigne est en train de guérison depuis

CORRESPOiNDANCE COMPLETE

qu'il fait les remèdes de l'empirique du Dauphiné : sa plaie, qui était plus lixr^e de beaucoup qu'un écu de six francs, et dont les chairs qui l'entouraient étaient en bourrelet, n'est pas plus large qu'un louis aujourd'hui, et la peau est très-unie. Madame de Duras n'est point encore morte. Elle ne voit plus personne : elle boit pour le moins deux ou trois bouteilles de vin par jour, et mange à proportion ; mais elle n'est pas pour cela en train de guérison.

Madame la duchesse de Grammont et madame de Ghoiseulla-Baume partent aujourd'hui pour Ghanteloup. M. le duc de Ghoiseul partira demain; il n'y restera que jusqu'à mercredi, qu'il ira à la Flèche voir l'école mihtaire et les carabiniers; il sera de retour samedi à Versailles. M. et madame de Staremberg doivent aller à Ghanteloup, ainsi que MM. de Stanley, d'Armentières, du Ghàtelet, etc., etc. Il y en a qui disent que madame de Grammont doit aller à Richelieu ; mais cela est douteux.

Le roi va lundi à Ghoisy : mesdames de Mirepoix , duchesse de Ghoiseul, de Ghâteau-Renault et du Roure seront du voyage : on en reviendra jeudi ou vendredi. Le roi partira mardi pour Fontainebleau, et la reine le mercredi 3.

M. et madame de Beauvau reviennent demain dimanche à Paris. Je compte, comme je vous l'ai dit, souper avec eux. J'apprendrai sans doute ce qu'ils feront; mais jusqu'à présent je l'ignore.

Je n'en sais pas davantage, monsieur le comte : je finis bien vite. Gette lettre ressemble aux récits de M. le prince de Montauban, que M. de Gharost trouvait ridiculo ridiculoso.

Il faut cependant bien, avant de finir, que j'assure madame la comtesse de Broglie de mon respect, de mon amour, de mon amitié, de mon estime, enfin de tous les sentiments qu'elle mérite et que je lui ai voués pour ma vie. Si vous avez M. l'abbé avec vous, parlez-lui de nv)i, si vous croyez que cela ne l'enimie pas.

M. et madame de Staremberg n'iront point à Ghantelou] parce que M. de Ghoiseul y restera très-peu.

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