DE CHOISEUL
Paris, 26 mai 1765.
Prenez-vous-en à vous-même, clière grand'maman, si v< êtes importunée de mes lettres. Gomment pourriez-vous croire qu'il fût possible de ne pas répondre à celle que je viens de recevoir? Il n'y aurait qu'un seul sentiment qui pourrait m'en détourner, celui de la vanité ; mais elle ne se fait point entendre quand la distance est infinie. INon, je le dis avec vérité, et je vous demande pardon de vous le dire à vous-même : je suis étonnée, émerveillée de la profondeur et de la solidité de votre esprit, de la force de votre imagination et de la justesse de vos sentiments. On ne vous croit que vingt-sept ans, et moi je vous en crois deux mille. C'est vous qui avez enseigné tous les pbilosopbes qui ont jamais vécu; ce ne sont les pensées de qui
DE MADAME La MARQUISE DU DEFFAND. 353
que ce soit que vous rendez : tout est neuf, tout est original en vous ; et quoique votre métaphysique soit des plus profondes , soit des plus sublimes et des plus subtiles , vous ne dites que ce que vous sentez : c'est votre cœur qui vous a tout appris, et qui, étant secondé par les lumières de votre esprit, vous a acquis autant d'expérience qu'en aurait pu avoir Mathusalem, s'il avait eu tous les talents et tous les avantages que vous avez reçus de la nature. Ah! mon Dieu, mon Dieu! pour qui le bonheur serait-il fait, s'il ne l'était pas pour vous? Mais qu'estce qui est digne de vous? qu'est-ce qui peut sentir tout ce que vous valez? Voilà où je me laisse aller à l'orgueil. Je m'imagine que c'est moi, chère grand'maman; mais je vous avoue en même temps que je rougirais pour vous, si vous n'aviez qu'une telle admiratrice : aussi cela n'est-il pas. La voix publique est la réunion de tous les suffrages particuhers : l'impression générale que fait le mérite vaut mieux qu'une approbation accordée et fondée sur l'examen.
Je lis, depuis un mois, tous les jours deux chapitres de M. Nicole. Je le trouvais un bon raisonneur, il me faisait quelque bien; mais je le laisse là, je ne veux plus lire que votre lettre : vous ne sauriez vous imaginer, chère grand'maman, quel calme elle a mis dans mon âme. Je vous crois réellement ma grand'maman, votre âme est certainement la grand'mère de la mienne : je ne suis qu'une enfant vis-à-vis de vous, mais une enfant assez bien née pour sentir la vérité et l'excellence de vos réflexions et de vos préceptes. Vous ne vous ennuyez donc point, chère grand'maman? et je le crois, puisque vous le dites. Votre vie n'est point occupée, mais elle est remplie. Permettezmoi de vous dire ce que je pense : c'est que si elle n'était pas occupée, elle ne serait pas remplie. Vous avez bien de l'expérience, mais il vous en manque une que j'espère que vous n'aurez jamais : c'est la privation du sentiment, avec la douleur de ne s'en pouvoir passer. L'explication de ceci serait longue et difficile, vous en pourriez être fatiguée et ennuyée : il vaut mieux que vous n'ayez jamais l'idée d'un tel état.
Vous êtes bien bonne, chère grand'maman, d'avoir parlé de moi à M. de Ghoiseul. Dans le moment que vous en preniez la peine, il m'écrivait une lettre très-honnête pour s'excuser de n'avoir rien fait pour mon neveu. 11 ne lui a fait aucune injustice, et je ne suis pas certainement en droit de me plaindre; mais je lui devrai toute ma vie une reconnaissance infinie. Peut-
être aurai-je Thonneur de le voir demain. Je vais souper à Versailles, et j'ai bien du regret de ce que je ne vous y trouverai pas.
Vous ne me parlez ni de votre santé ni de votre retour. J'espère que l'une est bonne; je voudrais que l'autre fût prompt.