‹ Correspondance complète avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, D'Alembert, Voltaire, Haroce Walpole, classée dans l'ordre chronologique et sans suppressions. Augm. des lettres inédites au Chevalier de l'Isle. Précédée d'une histoire de sa vie, de son salon, de ses amis. Suivie de ses œuvres diverses et éclairée de nombreuses notesChapitre 26 sur 32 · DU DEFFAND · texte numérisé non relu

DU DEFFAND

Mai 1765.

Je suis en effet, ma cbère enfant, la plus solitaire des prand'mamans ; mais pourquoi êtes-vous la plus triste des petitesfilles? Gela m'affligerait fort, et ajouterait à ma dénomination de solitaire celle de désolée. On ne doit pas être malheureuse quand on est aimable; et être triste, c'est être malheureuse. Vous n'êtes point vieille non plus, et ne le serez jamais, quoi que vous en disiez : c'est le froid de l'imagination, la sécheresse de l'esprit et la faiblesse du corps qui font la vieillesse. Ah! je sais bien à qui ce portrait conviendrait bien mieux! à celle à qui vous dites : Vous ne savez pas ce que c'est que d'être vieille.

Je n'ai jamais eu de la jeunesse que cette heureuse duperie que l'on m'a sitôt et si inhumainement arrachée; mais ce n'est pas le regret de sa perte qui me fait chercher la solitude. Quoique les connaissances que j'ai acquises ne me dédommagent pas de l'ignorance que j'ai perdue, j'ai assez d'autres dédommagements d'ailleurs pour me trouver aussi heureuse que si j'étais jeune et dupe. Je vis dans l'espérance de l'être encore (dupe s'entend); et ce moment de plaisir vaut bien la peine d'être acheté, et sera toujours autant de pris sur l'ennemi. Mais c'est l'active et bruyante oisiveté de ma vie journalière qui m'oblige à chercher ces moments de repos, aussi nécessaires à mon âme qu'à mon corps. H y a trois choses dont vous dites que les femmes ne conviennent jamais : l'une d'entre elles est de s'ennuyer. Je n'en conviens pas non plus ici : malgré vos soupçons, je vois mes ouvriers, je crois conduire leurs ouvrages. A ma toilette, j'ai cette petite Gorbie qui est laide, mais fraîche comme une pêche, folle comme un jeune chien; qui chante, qui rit, qui joue du clavecin, qui danse, qui saute au

lieu de marcher, qui ne sait ce qu'elle fait, et fait tout avec (jrâce, qui ne sait ce qu'elle dit, et dit tout avec esprit, et surtout une naïveté charmante. La nuit je dors, le jour je rêve, et ces plaisirs si doux , si passifs , si bêtes , sont précisément ceux qui me conviennent le mieux.

Madame de Maintenon, quoique femme, avouait qu'elle connaissait l'ennui, et disait que rien ne mettait au-dessus de ce mal redoutable ; c'est que madame de Maintenon ne connaissait ni vous ni vos lettres, elles seules suffiraient pour charmer l'ennui de ma solitude; ainsi, ma chère enfant, cette citation n'était pas la transition la plus heureuse que vous puissiez trouver pour terminer votre épître.

J'ai trouvé ici la suite de mon rêve. Il y a dans ma chambre une tapisserie qui est reployée par le haut, et dont le rempli ne laisse passer que le bas des corps dont je vous ai laissé les bustes à consulter : il est vrai que mes bustes étaient d'hommes faits et que mes corps sont d'enfants; mais votre lumineuse explication (à laquelle je crois) m'a donné une si haute opinion de vos talents, que je ne doute pas que vous ne trouviez le moyen de me recoudre ces corps à ces têtes, comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre.

Voilà bien du bavardage et de l'enfantillage, ma chère enfant ; ce qui est plus sérieux et moins fantastique , ce sont mes tendres sentiments pour vous: soyez sûre qu'ils ne s'évanouiront pas comme l'erreur d'un songe.

16 octobre (1765).

J'ai vu, madame, votre Écossais' qui aurait droit d'être fier comme un Ecossais, si on pouvait être fier en proportion de ses connaissances et de son mérite. Il m'a dit que malgré la mélancolie dont vous me parlez , vous conservez une imagination charmante dans la société. Il n'y a point de dédommagements pour les deux yeux; mais il y a de grandes consolations.

* James Mac-Donald, baronnet, mort à Frascati, en Italie, le 26 juillet 1766, âgé d'environ vingt-quatre ans. Voir sur ce savant, mélancolique et aimable jeune homme, emporté par une mort précoce, la Correspondance de Grimm, !««• septembre 1766. (L.)

326 CORRESPO>iDANCE COMPLETE

Voici bientôt le temps où je vais perdre la vue; mes détestables fluxions me reprennent dans l'automne et l'hiver; je suis précisément comme PoUux , qui ne voyait le jour que six mois de l'année.

Nous avons beaucoup parlé de vous et de M. le président Hénault. Vous savez bien que je m'intéresserai tendrement à vous et à l'autre jusqu'au dernier moment de ma vie. Il me mande par sa dernière lettre que tout doit finir. Rien n'est plus vrai; tous les êtres animés ne sont nés qu'à cette condition; mais il faut bien se souvenir que Gicéron, qui était premier président du parlement de Rome, dit souvent dans ses lettres, et quelquefois même au Sénat romain, que la mort n'est que la fin des douleurs. César, qui a conquis et (gouverné votre pays de Welcbes, pensait de même, et ces deux messieurs valaient bien le père Elisée ' .

En attendant, il faut s'amuser. Madame de Florian, ma nièce, vous fera tenir avec cette lettre quelques feuilles imprimées^, que j'ai trouvées chez un curieux. Il y a une lettre sur mademoiselle de Lenclos, écrite à un ministre huguenot, qui pourra vous égayer quelques minutes. H y a quelques chapitres métaphysiques qui pourront vous ennuyer, et d'autres où l'on ne dit que des choses que vous savez et que vous dites beaucoup mieux.

J'y joins un autre ouvrage qu'on appelle \e Dictionnaire philosophique. Des méchants me l'ont imputé; c'est une calomnie atroce dont je vous demande justice. Je suis fâché qu'un livre si dangereux soit si commode pour le lecteur; on l'ouvre et on le ferme sans déranger les idées. Les chapitres sont variés €omme ceux de Montaigne, et ne sont pas si longs.

On m'assure que cette édition-ci est plus ample et plus insolente que toutes les autres. Je ne l'ai pas vue, vous en jugerez : et je la condamne s'il y a du mal.

Je vous dirai cependant, à ma honte, que j'aime assez en général tous les {)etits chapitres qui ne fatiguent point l'esprit. Je vais faire chercher encore une Pucelle pour vous amuser;

1 Jean-François Gopel, connu sous le nom de père Elisée, carme prédicateur, demi-Bossuet, fort goûté des dévotes de la haute société, et même des lettrés autres que dWlembert et Voltaire. Né à Besançon en 1726, il mourut à Pontarlier en 1783. Ses sermons ont été imprimés. (L.)

- C'était le tome III des Nouveaux mélangea contenant le morceau sur Mademoiselle de Lenclos. (V. OEuvres, éd. Beuchot, t. XXXIX, p. 401.) (L.)

mais je doute que j'aie le temps de la trouver avant le départ de madame de Florian. On trouve rarement des pucelles chez ces marauds de huguenots de Genève.

Je ne sors jamais de chez moi, et je m'en trouve bien : on a tous ses moments à soi , et la vie est si courte, qu'il n'en faut pas perdre un quart d'heure.

Je suis fâché que vous preniez en aversion nos pauvres philosophes. Si vous croyez qu'ils marchent un peu sur mes traces, je vous prie de ne pas battre ma livrée.

Je sais toute l'histoire de la petite vérole de madame la duchesse de Boufflers. S'il était vrai qu'elle eût été en effet bien inoculée, et qu'elle eût eu la petite vérole naturelle après l'artificielle, cela serait triste pour elle ' ; mais ce serait un exemple unique entre vingt mille ; et les exceptions rares n'ôtent rien à la force des lois générales.

Je n'étais pas instruit de la maladie de madame la maréchale de Luxembourg. Elle n'a point répondu à une lettre qui méritait assurément une réponse, mais je m'intéresserai toujours à elle comme si elle répondait.

Adieu , madame ; je vous aimerai toujours sans la plus légère diminution. Je souhaite que vous sovez la moins malheureuse qu'on puisse être sur ce ridicule petit globe.

Paris , samedi 26 octobre 1765.

M. de Florian a pris la peine de m' apporter lui-même le paquet dont vous l'aviez chargé. Je ne puis exprimer le plaisir que j'ai eu; mais comme il est écrit que je ne saurais avoir de joie parfaite, il se trouve qu'il manque à la lettre sur mademoiselle deLenclos depuis la page 12 jusqu'à la page 61 inclusivement. Voyez quel malheur! Si vous ne réparez pas cet accident, je serai au désespoir. J'ai fait cent mille questions à M. de Florian, mais j'en ai beaucoup encore à lui faire; j'ai obtenu de lui et de madame votre nièce qu'ils soiiperont jeudi chez moi; j'ai déjà l'honneur de connaître un peu madame de Florian;

l Voir la lettre du docteur Gatti, imprimée dans la Gazette littéraire du 1" septembre 1765, et Contenant l'histoire de l'inoculation de madame de Boufflers. (Beuchot.)

:328 CORIIESPONDAISCE COMPLETE

j'entrerai dans les plus (jrands détails avec elle; je veux savoii tout ce que vous faites; c est être en quelque sorte avec ses amis que de pouvoir les suivre en idée. Je ne sors point d'étonnement de tout ce que je sais de vous ; vous renversez toutes mes opinions sur la philosophie. J'avais cru, jusqu'à présent, qu'elle consistait à détruire toutes les passions, vous me faites penser aujourd'hui qu'il faut les avoir toutes, et qu'il ne s'ajjit que de hien choisir leurs objets. Vous êtes un être bien singulier et tel qu'il n'y en a jamais eu de semblable. Je me rappelle le temps de notre première connaissance, dont il y a en vérité près de cinquante ans. Tout ce que vous avez fait, tout ce que vous avez vu , tout ce qui vous est arrivé , ferait une vie assez remplie pour deux ou trois cents hommes.

Vous me priez de ne point attaquer votre livrée; je serais bien fâchée de n'avoir rien à démêler avec elle; elle a tous les attributs de celle des grands seigneurs; elle me fait souvent souvenir d'une chanson que madame la duchesse du Maine avait faite sur un intendant de M. le duc du Maine, qui dans ses audiences affectait toutes les manières de son maître. Cette chanson finissait ainsi :

« Chacun dit, connaissant Brian, la faridondaine, etc. » Voilà Monseigneur travesti, biribi , etc. »

J'étais bien persuadée que vous seriez content du chevalin Macdonald. Il m'écrit qu'il est émerveillé de vous. Vous ne me dites rien de M. Graufurd'; est-ce que vous ne lui trouvez pas bien de l'esprit? Il a une santé déplorable et qui m'inquiète ; je l'aime beaucoup, et c'est un de vos plus grands admirateurs. J'ai été fort aise de ce que vous m'avez écrit sur le président; il y a été extrêmement sensible. Sa santé est très-bonne; il voit pour moi, j'entends pour lui, et nous traînons notre misérable vieillesse, tandis que la vôtre paraît vous soutenir.

Adieu, monsieur : envoyez-moi ce qui me manque sur la lettre de mademoiselle de Lenclos. Soyez persuadé que je ne laisserai prendre aucune copie de vos lettres, mon secrétaire est de la plus exacte fidélité. Ecrivez-moi le plus souvent que vous pourrez. Je voudrais devoir vos soins à votre amitié; que je les doive du moins à vos vertus.

1 Le même dont il est souvent parlé dans les lettres à M. Walpole. ( Voir notre Introduction.) Son nom est écrit tour à tour Crawfort et Craufurd. (L.)

Page 1