CORRESPONDANCE DE MADAME DU DEFFAND
SUR LES SUPPRESSIONS DEl8t2 ET SUR SES MANUSCRITS.
Il nous a paru indispensable de donner ici quelques détails succincts et précis sur les éditions des Lettres de madame du Deffand antérieures à la nôtre, sur leurs défectuosités, leurs lacunes, leurs mérites; sur les efforts que nous avons faits pour corriger leurs défauts, réparer leurs erreurs, combler leurs vides, égaler et surpasser leurs qualités et leurs services. Ce sont là de ces examens de conscience qu'un éditeur sérieux se doit à lui-même, quand bien même il ne les devrait pas au public. Nous déclarons entreprendre ce travail de bonne foi, sans parti pris intéressé, sans intention maligne, sans arrière-pensée de dénigrement et de jalousie. Il est certain que nous avons cherché à mieux faire que nos devanciers. Il est certain que nos devanciers avaient laissé beaucoup à faire. Ceci dit, nous ne serons pas un successeur oublieux, un héritier ingrat, et nous ne marcherons pas, pour l'agrandir et le féconder, dans le sillon qu'ils ont tracé, sans rendre un sincère hommage à ceux qui y ont laissé avant nous leur sueur intellectuelle. Nous tiendrons compte du bien plutôt que du mal. Nous nous souviendrons qu'ils ont eu à lutter contre des obstacles qui n'existent plus , qu'ils ont subi des exigences qui nous sont épargnées , qu'ils ont eu affaire à des temps moins cléments, à des lecteurs moins éclairés, qu'ils sont partis dès le matin à l'aventure et que nous
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jouissons du bienfait d'un midi tranquille et de routes frayées. Nous songerons enfin à nos successeurs, qui, en vertu de la loi du progrès, feront mieux que nous.
Jusqu'en 1809, il nVst pas question de madame du DeflPand, morte en 1780. Non-seulement la postérité n'a pas commencé pour elle, mais la publicité ne l'a point fait connaître. Anecdotiquement, la Harpe, Grimm, Marmontel, ont esquissé d'elle une première et vague physionomie. Mais aucune de ces lettres qui doivent la placer à côté de madame de Sévigné n'est entrée dans le domaine public, par suite de la réserve un peu égoïste qui lui en a fait dérober le trésor au premier éditeur d'un Voltaire complet, à Beaumarchais. C'est en 1809 qu'elle fait une courte et discrète apparition sur la scène de la publicité littéraire, où son début est étouffé par la voix de ses correspondants. Une femme d'un esprit délicat et hardi, dont le souvenir n'est encore qu'une tradition de famille et sera un jour, quand les Mémoires inédits qu'elle a laissés sur le Directoire et le Consulat seront sortis d'une trop longue quarantaine dans les eaux domestiques, une gloire littéraire comme celle des Caylus et des Staal, madame de Rémusat, qui ne nous est connue que par le fin portrait de M. Sainte-Beuve, nous a peint le désappointement mêlé d'admiration qui salua le recueil de 1809 *.
Elle écrit, le 31 juillet de cette année, dans une lettre exquise qui nous est communiquée par M. Feuillet de Conches :
« Il ne manque aux Lettres de madame du Deffand que des lettres de madame du Deffand. C'est une friponnerie de libraire; mais il y en à quelques-unes de madame de Staal , fort jolies, et quelques-unes de d'Alembert. Vraiment, les voulez-vous?»
Madame de Rémusat ne parlait sans doute que d'après une première vue et sous le coup de la déception. Car dans ce recueil inaugfural de 1809, il y a des lettres de madame du Deffand, il y en a même de typiques , de caractéristiques , d'indispensables pour l'intelligence de son âme et de son esprit. Mais en 1809, le parti réactionnaire, nourri des souvenirs et des regrets du passé, qui
^ Correspondance inédite de madame du Deffand avec d'Alembert , Montesquieu , te président Hénault, la duchesse du Maine , mesdames de Choiseul, de Staal, le marquis d'Aryens, le clievalier d'Ajdie , etc., suivie des lettres de M. de Voltaire a madame du Deffand. 2 vol. in-8o. Paris , Léopold Collin, 1809.
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seul portait quelque intérêt, au milieu de la France absorbée par la guerre et la gloire, aux choses de l'esprit, cherchait surtout, dans les nouvelles publications, des surprises pour sa curiosité et des ressources pour son opposition. Or, il faut le reconnaître, il n'y avait pas dans les Lettres de madame du Deffand et de ses correspondants, où celles datées de Forges, 1742, touchent seules à la chronique, le plus petit mot pour rire du gouvernement présent. Ce n'était pas, comme i' Allemayne de madame de Staël, une protestation généreuse et une satire indirecte. Le livre, enfin, ne valant pas la peine d'être saisi, ne valait pas celle d'être lu. La stérilité de notre époque et l'indifférence qui, en matière de politique, est peutêtre le commencement de la sagesse, nous ont rendus plus accommodants, et pour nous il y a des perles dans ce fatras dédaigné de nos grand'mères. Il y a dans le Recueil de 1809, pour qui sait les y voir, le commencement d'une histoire de la vie de madame du Deffand, de son âme, de son salon et de la société française durant la seconde moitié du dix-huitième siècle.
Ce qu'il faut dire à la décharge du dédain de madame de Rémusat, c'est que le recueil de 1809, provenant des copies que madame du Deffand avait autorisé M. de Beauvau, son exécuteur testamentaire , à faire prendre de ses papiers ou plutôt du résidu de ses papiers, avant de les envoyer à Horace Walpole, ne contenait pas la fleur mais le fond du panier, et nous faisait prendre madame du Deffand par la fin et non par le commencement. Madame du Deffand ne commence à penser que lorsqu'elle commence à sentir. C'est son affection pour AValpole qui a éveillé en elle la passion , l'éloquence, le style, toutes les qualités que le président Hénault avait laissées dormir. Ce tardif et sénile amour, qui est l'unique émotion, le drame unique de son existence, a inspiré, on peut le dire, le génie de madame du Deffand. Avant, c'était une femme d'un grand esprit. Après, c'est un grand écrivain. Pour plaire à son dernier ami, pour le suivre jusque dans la postérité, elle déploie toutes les séductions, les seules qui lui restent, de son expérience, de sa finesse, de sa malice. Pour lui seul elle juge, pour lui seul elle raconte. Tant qu'Horace Walpole n'est pas là, le dieu est absent. Le recueil de 1809 nous montre une femme froide, sèche, égoïste, tyrannique, tourmentée par les nerfs et par le doute, une femme peu admirable, peu aimable, peu estimable même. L'ensemble est froid et terne , c'est une atmosphère de parloir , une conversation de malade ennuyée. Dans le salon de madame du Deffand, le lustre, la cheminée, le foyer ne s'allument et ne s'éclairent qu'en 1706-
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Ajoutons que si la Préface, quoique très-superficielle, est, grâce à la Harpe, qui en est l'officieux et rancunier souffleur, suffisamment renseignée et contient des grains de mil bons encore à picorer pour le biographe, le désordre absolu, le défaut de logique et de progression, un classement sans soin et sans goût, la perpétuelle supercherie des dates , l'incorrection du texte , l'absence déplorable de tout éclaircissement et de toute Table, sont bien faits pour justifier le découragement et le dégoût du lecteur. Nous qui avons eu à remettre en ordre ce salon bouleversé , nous avouons que plus d'une fois la patience nous a manqué. Disons -le hautement néanmoins, le recueil de 1809, malgré ses défauts, a eu un grand mérite. Il a le premier lancé la renommée de madame du Deffand, il l'a le premier signalée à l'attention du moraliste et du critique. Quel que goit l'éditeur honteux (il ne s'est pas nommé) de ce recueil hâtif et disgracié, que ce soit M. Beuchot ou plutôt M. Auger, il lui reste l'honneur d'avoir inauguré une de nos gloires littéraires. Il a posé le piédestal.
Le Recueil de 1809 ne frappa point un coup inutile. Il ne comprenait, parmi quelques lettres de madame du Deffand, rares comme des palmiers dans les sables , que la correspondance tronquée de ses premiers correspondants, le président Hénault, Montesquieu, d'Alembert, le chevalier d'Aydie , M. de Formont, M. Scheffer, M. de Bernstorff, M. de Broglie, M. de Beauvau, etc., et quelquesuns des cadres de sa galerie de Portraits et caractères. En 1810, la correspondance avec Horace Walpole nous arrive d'Angleterre, et madame du Deffand est immortelle. Il importe de nous arrêter à cet ouvrage, type de toutes les éditions suivantes, et véritable monument de la gloire de madame du Deffand , celui qui apporta la statue et les bas-reliefs qui manquaient au piédestal. Le recueil est intitulé :
Letters of tlie marquise du Deffand to the Hon. Horace Walpole afterwards earl of Orford , from the year 1766 to the year 1780; c'est-à-dire : Lettres de la marquise du Deffand à l'ho?iorable Horace Walpole, plus tard comte d'Oiford, depuis l'a?i nQ6 jusqu'à l'an 1780 '.
* 4 vol. in-12. London. Printed for Longman, Hurst, Rees, and Orme, 39, Paternoster-Row. Cette édition, qui nous était indispensable, est aujourd'hui rare et chère. Elle vaut une livre sterling.
MADAME D[J DEFFAND
Ce recueil était augmenté des lettres de madame du Deffand à Voltaire, de 1751) à 1775» Il était publié d'après les originaux des archives de Strawberry-Hili. Une bonne Préface biographique (en anglais), qui nous apprenait pour la première fois que madame du Deffand avait été la maîtresse du Régent (l'unique témoignage que nous en ayons est celui de Walpole, écho de ses confidences) , des notes excellentes pour le temps, bonnes encore aujourd'hui, un Portrait d'après le croquis unique de Garmontelle, un fac-similé de l'autographe irrégulier de l'illustre aveugle, complétaient les mérites et l'attrait de ce curieux et intéressant ouvrage, sorte de testament authentique des mœurs anciennes , confession de la société évanouie dans le tourbillon révolutionnaire, et remplacée un peu brusquement par cette société nouvelle , plus militaire que civile, plus bourgeoise qu'aristocratique , sortie des moules éclectiques et bâtards du Directoire. Cette fois la bonne fortune était complète pour la curiosité et l'opposition, pour ceux qui regrettaient et pour ceux qui voulaient seulement connaître. Les quatre volumes parus à Londres en 1810 furent admirablement reçus. Les circonstances conspiraient avec leur mérite pour leur faire un succès bruyant. On les lut avidement, plus avidement qu'un roman de Ducray-Duminil ou de madame Gottin, plus avidement qu'un bulletin de la Grande Armée. A beaucoup, ces volumes qui rendaient des ancêtres à l'élite de la société française , qui reconstituaient la tradition des anciens salons et de l'antique politesse, firent oublier les enfants, plus incultes, mais plus héroïques que les pères. Dès 1811, l'ouvrage était traduit, et en 1812 il en paraissait une deuxième édition française.
Écoutons, sur cette impression d'admiration pour le passé , qui trouvait dans la critique du présent un si opportun point d'appui , le témoignage d'un contemporain qui est encore , grâce à Dieu ! le nôtre.
« Les lettres de madame du Deffand à Horace Walpole parurent à Londres en 1810. Quand, un ou deux ans après, elles furent imprimées en France, elles produisirent dans le monde, je m'en souviens encore, une grande sensation. Comme dans un pays bien gouverne la littérature doit inspirer plus d'intérêt que la politique, elles occupèrent les salons de Paris plus que l'attente de la campagne de Russie, et l'on n'en parla guère moins que de l'incendie de Moscou et des désastres de la Bérézina. Grâce à cette précieuse liberté d'esprit, les lecteurs de 1812 accueillirent, avec la curiosité la plus vive et la moins distraite , ce nouveau témoignage des idées et des mœurs du siècle qui venait de finir, et l'on se plut à retourner par l'imagination jusqu'au milieu d'une société dont tous les contemporains n'avaient pas disparu. Une maîtresse du Régent,
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une correspondante de Voltaire, une amie du duc de Choiseul, racontant avec lin esprit rare ses pensées et son temps, mêlant aux anecdotes et aux portraits de piquantçs réflexions, était bien faite pour captiver l'attention d'un monde qui aimait encore la conversation et qui ne parlait pas du présent. »
Mais ce n'était pas là le seul attrait du livre , ou plutôt, par une singulière bonne fortune , il avait des attraits et presque des flatteries pour toutes les opinions et tous les partis. Pour les uns, c'était la peinture du passé, auquel la distance et le temps donnaient une sorte de majesté touchante et de grandeur regrettable; pour les autres, c'était la critique du passé et la justification du présent et surtout de l'avenir. Si l'ouvrage était de nature à faire regretter les salons, l'influence des femmes, de la littérature et de la politesse, il n'était pas de nature à faire estimer les philosophes, que madame du Deffand détestait avec d'autant plus d'autorité qu'elle n'était pas dévote. Les aristocrates et les anti-idéologues trouvaient également leur compte à cette apparition subite d'un si digne témoin du siècle des conquêtes et des excès de l'esprit.
« Madame du DefiPand détestait les philosophes et ne savait guère que ce qu'ils lui avaient appris. Désabusée de tout, dégoûtée de ses souvenirs, sans foi comme sans espérance, elle s'ennuyait et s'irritait de l'empire même des opinions qu'elle partageait, et dont elle entrevoyait avec effroi la future application ; elle jugeait avec une sagacité malveillante tout ce qui l'entourait, et dénonçait d'un ton chagrin son siècle à la postérité; elle présentait sous le sombre jour d'un déclin ce qui parut nn moment briller de la lumière d'une belle aurore : elle aurait eu cent fois moins d'esprit, qu'elle se fût toujours fait lire avec avidité de la société incrédule et repentante qui fleurissait il y a quarante ans '. »
A l'empressement universel pour ces archives de la politesse et de l'esprit fiançais si opportunément retrouvées , devait répondre nn mouvement proportionnel de résistance dans les sphères d'un pouvoir ombrageux comme tous les gouvernements nouveaux, et justement inquiet de ces subites prédilections pour le passé, qui ne sont le plus souvent que le déguisement de l'antipathie pour le présent. Mais nous nous empressons de le dire, et uniquement parce que c'est la vérité, et que nous ne reculons pas devant la vérité, même quand elle semble flatter celui qu'il fut si longtemps
1 L'Angleterre au dlx-huitièmé siècle. Etudes et Portraits, par M. Ch. de Rémusat. Paris, Didier, 1856, t. II, p. 1 et 2.
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de bon goût de maudire; il arrive souvent, surtout sous les régimes dits despotiques, que l'homme le plus libéral de son gouvernement est le despote lui-môme, intéressé d'ailleurs à le paraître autant que ses agents le sont à le paraître peu, et ce que nous allons raconter à propos de madame du Deffand n'est pas la seule occasion où l'Empereur a fait preuve d'un bon sens et d'une tolérance inattendus. Il avait, comme tous les chefs de dynastie, obligés à la fois de se défendre et de séduire, l'esprit beaucoup plus large que les principes. Il faisait volontiers infidélité à ses maximes militaires et dictatoriales, il échappait autant qu'il le pouvait à son propre arbitraire, et dans les choses littéraires surtout, il se plaisait par de généreux contrastes, par de brusques bienfaits , par des accès irrésistiblement subis ou admirablement joués, d'insoucieuse clémence ou de féconde protection, à contredire, à modifier, à détendre, à amabiliser, à faire souriant et français, ce type inexorable du nouvel Auguste qui se gravait trop fidèlement dans les mémoires, et lui faisait payer trop cher le respect par la crainte. On n'a pas assez remarqué combien de fois le tyran lui-même, ennuyé de son rôle, a cherché à l'attendrir ou à l'égayer. Dominé par des circonstances qui l'obligeaient surtout d'être fort, Napoléon eût aimé à être juste, et il eût préféré à toutes les autres la protection de la popularité. Ce fut là le rêve de son génie, ce fut là la douleur secrète de son pouvoir. Ses derniers actes témoignent de cette estime profonde de la liberté, à laquelle rien n'est préférable que la sécurité. Après en avoir préparé et assuré le règne, il eût volontiers abdiqué entre ses mains tout ce qu'il est raisonnable de lui laisser. Ses conversations avec Benjamin Constant, son estime pour la Fayette, établissent qu'il entrait dans cette dernière phase de sa conviction qui l'eût changé en souverain constitutionnel , et qu'il eût volontiers payé à la France en liberté, durant la seconde moitié de son règne , ce qu'il lui avait payé durant la première, et jusqu'à satiété, en gloire. Il aimait du passé ce qui est aimable, et il en estimait ce qui est estimable. Ses avances, ses caresses, ses faveurs prodiguées aux Montesson, aux Narbonne, aux Genlis, aux Ségur, aux Réinusat, prouvent qu'il rendait justice à l'influence des salons et des femmes sur les mœurs, et aux charmes de l'ancienne politesse et de l'ancien esprit français. Il en donna la preuve frappante, à propos justement de ces lettres de madame du Deffand, où quelques insignifiantes suppressions, de pure convenance, ont si longtemps passé pour des lacunes profondes, creusées par un impitoyable arbitraire. Nous allons, en effet, trouver une leçon de
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discrétion et de tolérance donnée par l'Empereur au zèle excessif et importun de sa censure , là où l'on avait jusqu'ici signalé un chef-d'œuvre d'inquisition et un coup d'Etat de la tyrannie. Napoléon se donnait volontiers le malin plaisir d'être du parti du public et de l'opinion contre les susceptibilités souvent puériles des hommes qu'il avait placés aux frontières des choses de l'esprit non en sentinelles aveugles, mais en sentinelles intelligentes. Malheureusement, soit méfiance d'un piège, soit fatalité d'un rôle qui paralyse les plus éclairés , la censure tremblait de se laisser prendre à ces coquetteries libérales de l'Empereur, et redoublait de rigueur à mesure que le maître se déridait. C'est la perpétuelle contradiction, le permanent malentendu des gouvernements arbitraires. On aimait encore mieux se tromper contre le public qu'au détriment du pouvoir, et souvent on embarrassait le monarque victorieux, qui, las de conquérir l'Europe, songeait aussi à conquérir la France, de questions humiliantes et d'agaçantes vétilles , et le lion s'impatientait contre ces ardélions trop bien intentionnés et leur indiscret aiguillon, contre ces amis impatients de tuer l'esprit public sous prétexte de l'endormiir. Que de fois il cita à ces compromettants serviteurs la fable de l'Ours, que de fois il leur rendit en dures semonces, en vertes volées d'épigrammes , l'ennui qu'ils donnaient consciencieusement au public et à lui-même ! Que de fois il écrivit des lettres semblables à celle qui clôt l'épisode curieux et instructif dont les lettres de madame du Deffand en 1812 furent l'occasion.
C'est à M. Artaud de jMontor, dont les soins consciencieux avaient présidé à la publication de l'édition française de 1811 et de 1812, faite chez les libraires Treuttel et Wurtz, que nous devons le récit* des tribulations du Recueil de 1812, signalé enfin aux ombrages de la censure par un succès de mauvais exemple.
Dans une lettre de madame du Deffand , publiée intégralement dans l'édition originale anglaise, elle appelle Suard et Delille des polissons.
«« M. Artaud (il ne se nomme pas, mais il est évident que c'est de lui qu'il parle), d'accord avec M. d'Hauterive, qui lui avait communiqué le livre , pensait qu'il fallait supprimer les mots si injurieux pour deux hommes de lettres vivants et d'un caractère honorable. Une autre personne, au contraire, voulait maintenir l'accusation, mais demandait des ratures considérables. La discussion alla jusqu'à Napoléon , ajoute M. Artaud : il devait partir pour sa malheureuse campagne de 1812; il ordonna qu'on mît dans sa voiture les épreuves de l'ouvrage qu'on avait
^ Article Roger, du Supplément de la Biographie universelle de Michaud.
cGxxvi MADAME DU DEFFAND.
imprimé , sauf à supprimer ce qui déplairait, et il dit : « Je m'eunuie en » route; je lirai ces volumes, et j'écrirai de Mayence ce qu'il v aura à « faire. » On reçut de Mayence une lettre où il disait : « Ceux qui veulent » ôter le mot de polissons ont raison ; ceux qui veulent qu'on en ôte « davanta(je n'ont pas le sens commun, et en cherchant à me plaire, ils n n'auraient trouvé que le moyen de me déplaire. A deux mots près, il » faut laisser la cour d'alors telle qu'elle était. »
« Il est certain pourtant que plusieurs autres passages furent supprimés; ce qui a fait dire au savant bibliographe M. Brunet, que cette édition avait été revue et mutilée par les soins de M. Artaud ^ «
C'est là une accusation injuste, et il suffit de collationner comme nous l'avons fait l'édition de Londres avec toutes les éditions subséquentes françaises, pour constater, avec un étonnement dont la vérité exige l'aveu, dût-il diminuer nos mérites, que les suppressions de la censure de 1812 sonipeu nombreuses et insignifiantes , et ne portent guère, dans le texte de madame du Deffand, que sur l'épithète plus familière qu'injurieuse de polisson, décenaée à deux hommes dont le talent ne se privait pas des secours de l'intrigue... Les autres suppressions ont été faites sur le texte des réponses d'Horace Walpole, souvent cité en note par l'éditeur, et où il parlaiî des conquérants et des flatteurs avec une franchise d'autant plus inopportune qu'il était Anglais. Ce qui prouve le peu d'importance de ces suppressions, c'est que les passages altérés n'ont pas été rétablis en 1824 et en 1827 , alors que la réaction leur assurait un succès de circonstance. M. Artaud de Montor n'a pas montré la même réserve de bon goût dans certaines appréciations de ses notes, systématiquement hostiles à l'Empereur et à l'Empire, et que nous avons, nous, très-résolument biffées, non comme dangereuses, mais comme inutiles , parfois même comme ridicules. Il ne faut pas permettre aux passions politiques de passionner jusqu'aux lieux réservés du commentaire , et au scoliaste de dégénérer en tribun. Un livre comme les Lettres de madame du Deffand s'adresse à des lecteurs de tous les partis, et il ne doit en déranger aucun dans cette innocente jouissance d'un plaisir exclusivement littéraire.
Du reste, VAvis des éditeiirs de 1812 ne permettait aucun doute en ce qui touche ces suppressions ou corrections qu'on a si
1 Ces détails sont empiuntés à une Note adressée en 1860 à M. Ludovic Lalanne , directeur de la Correspondance littéraire , par M. Taillandier, conseiller à la cour de cassation, et un de nos érudits les plus distiiiffués. — Voir dans le même recueil un excellent article de M. Ratliery (n" du 10 décembre 1859), sur les Lettres de M. le Blanc et de la duchesse de Choiseul, à propos de la Correspondance inédite de madame du Deffand.
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légciement flétries du nom de mutUation, Ils disent formellemejgit , et ils ne se fussent pas exposés à un trop facile démenti, qu'ils n'ont pas touché au texte de madame du Deffand et ont seulement modifié quelquefois le texte des> notes, qù l'éditeur anglais donnait des extraits abondants et même indiscrets des lettres de Walpole à madame du Deffand.
« Parmi ces notes cependant, disent-ils, il s'en est trouvé quelquesunes que le goût national et un juste sentiment des conveiiances devaient condamner; d'autres qu'une connaissance plus particulière des localités rendait superflues poiu' des Français,
» Quant aux lettres elles-mêmes, elles paraissent ici, aux fautes typog^raphiques près, telles qu'elles ont été publiées à Londres. Quelque erronées que puissent avoir été dans certaines circonstances les opinions de madame du Defïlmd, par respect pour la mémoire d'une femme célèbre, on ne s'est permis aucune observatiqn. »
C'est là une assertion dont, à très-peu de chose près, nous avons minutieusement vérifié l'exactitude, et nous avons constaté que, sauf quelques passages soigneusement relevés par nous et dont l'absence xi altérait en rien la physionomie morale ou littéraire de madame du Deffand et d'Horace Walpole , le texte de l'édition de Londres ne nous apportait, pour notre édition définitive, qu'une garantie d'authenticité et , chose humiliante à dire , de correction ; car les éditeurs français ne se sont pas gardés de plus d'une faute évitée dans l'édition anglaise, et leur texte est incontestablement moins sûr. Nous avions d'abord l'intention de guillemeter ou de mettre entre crochets les passages supprimés par l'éditeur de 1812 et rétablis par nous, nous aurions voulu pouvoir dire victorieusement. Mais ces conquêtes sur l'arbitraire, ces rédemptions de l'oubli sont tellement insignifiantes, nous le répétons, que nous ayons condamné à la modestie de la note, où nous les avons signalés, ces titres dérisoires à la curiosité du public. Un travail bien plus utile et bien plus obscur, c'a été celui de l'éçl^enillement grammatical, celui du redressement des phrases souvent tronquées , d'après le type si français et si littéraire cfu style habituel à madame du Deffand. Il a fallu bien delà peine et biçn du dévouement à une illustre mémoire, pour entreprendre et pousser jusqu'au bout sur chaque phrase du texte, ce travail de minutieuse et pieuse restauration, de relèvement de la phrase d'après l'idée , comme on repaire , d'après le modèle, une statue brisée.
L'édition de 1812 contenait ime traduction de l'introduction biographique anglaise et une table des matières.
MADAME DU DEFFAIND.
Il y a eu, en 1824 et en 1827, deux autres éditions des Ze «r^ 5 c/c madame du Deffand à Horace Walpole^, avec des améliorations plutôt typographiques que littéraires.
L'édition de 1827, quoiqu'elle porte le nom du libraire Pontlîieu, a été faite, croit-on, par les soins et aux frais de M. Scliubart , qui , sans être breveté , se livrait à des opérations de librairie. La Notice sur madame du Deffand, placée en tête, est sifjnée des initiales de deux hommes de lettres dont la destinée a été très-différente. On hésitait entre M. Adolphe Thiers et M. Adolphe Thibeaudeau. Enfin, le masque est tombé, et M. Thiers demeure l'auteur avoué de ce morceau, sur lequel la célébrité actuelle de son auteur a jeté un éclat rétrospectif. Ce « chef-d'œuvre en son genre » n'a , selon nous, rien que d'élégamment superficiel. C'est de la critique à fleur de peau, de l'observation avant l'expérience, et du talent avant le style. Chez les Chinois, les hommes illustres ennoblissent leurs ancêtres. Chez les Français, la gloire postérieure fait sortir de l'ombre bien des juvenilia aussi injustement exaltées que d'abord injustement dédaignées. Cette Notice agréable et légère, qu'en 1827 M. Thiers n'osa risquer que sous les initiales de son nom, ce chefd'œuvre incognito est aujourd'hui célébré comme une merveille et imprimé comme un trophée. M. Thiers, qui a trop d'esprit pour ne pas se rendre justice , doit rire sous cape de ce fétichisme subit pour ses moindres commencements.
Combien il est plus juste et plus sage de rendre aux mérites et aux services de l'éditeur de Londres, qui le premier nous a mis en possession d'un des chefs-d'œuvre de la littérature du dix-huitième siècle , un sincère et respectueux hommage ; car l'éditeur de Londres était une femme , une amie d'Horace Walpole, qui a mis à monter ces perles épistolaires un soin et une habileté toute féminine.
Madame du Deffand avait légué à Horace Walpole tous ses manuscrits, qu'elle avait, eu un moment l'idée d'offrir à madame de ChoiseuP, ses lettres et ses livres de toute espèce, avec la permission au prince de Beauvau, son exécuteur testamentaire avec le marquis d'Aulan (son neveu) , de faire un choix dans ses livres et de faire copier dans ses recueils les papiers qui pourraient lui faire plaisir.
1 Ponthieu et G»«, libraires, au Palais-Royal, 4 vol. in-S». — 1827, id.
2 Correspondance inédite y 1859, t. II.
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Dès les premiers jours de son commerce épis tolaire avec Walpole, elle avait religieusement gardé ses lettres. Le 5 mai 1766, elle lui écrit :
« Il faut que je vous dise une chose que je répugne à vous dire; je garde vos lettres , et je ne serais pas fâchée que vous gardassiez les miennes ; je me flatte que je n'ai pas besoin de vous assurer que ce n'est pas que je pense qu'elles en vaillent la peine ; mais c'est pour me préparer l'amusement de revoir par la suite ce que nous nous sommes dit l'un à l'autre. Je viens d'acquérir un petit coffie pour serrer les vôtres ; encore du roman, dircz-vous. Allez, allez, mon tuteur, vous êtes insupportable. »
Le 2 janvier 1771 , elle écrivait, au moment de faire son testament :
«Je vais incessamment avoir une occupation assez sérieuse; mais il m'est nécessaire, avant de m'y mettre, que vous répondiez avec amitié à la demande que je vais vous faire. Je veux avoir votre consentement, avant que de rien commencer. Je désire de vous confier tous mes manuscrits; je suis décidée à ne pas vouloir qu'ils soient en d'autres mains que les vôtres. Il n'y a certainement rien de précieux, et si vous ne les acceptez pas, je les jetterai tous au feu sans aucun regret. Vous comprenez bien dans quelle occasion ils vous seront remis. Ne craignez point que la façon dont j'énoncerai ma volonté puisse jeter sur vous le plus petit ridicule. Je sais trop combien vous êtes délicat sur cet article, pour vouloir continuer, par delà ma vie, à vous tourmenter et vous déplaire. Deux mots suffisent pour m'apprendre ce que je dois faire; écrivez-les, je vous supplie, et c'est la dernière grâce que je vous demande ; ces mots sont : J'y consens. Commencez par là votre réponse, et qu'il n'en soit plus question dans le courant de la lettre. »»
La lettre du 9 janvier contient un rappel de cette prière :
« Adieu, je compte trouver pour commencement dans votre première ou seconde lettre les mots que je vous ai demandés : J'y consens. n
Le 19 janvier, elle accusait réception de lettres de Walpole du 8 et du 12. L'une de ces deux lettres contenait l'acceptation sacramentelle ^e Walpole, car elle lui écrit par cette môme lettre :
« Je suis contente au delà de toute expression, de ces deux mots : « J'y consens. » Je ne vous en parlerai plus jamais. «
Le dimanche 17 février 1771, madame du Deffand écrit à Walpole :
" J'oubliais de vous dire que mercredi dernier, jour des Cendres {iZ février)^ je fis usage de votre *^ J'y consens. » Ce fut une scène assez comique; j'étais avec deux messieurs qui étaient les acteurs, et
ccxxx MADAME DU DEFFAND.
j'avais Pont-do-Veyle pour spectateur. La scène, qui naturellement devait être sérieuse, fut fort gaie : les deux messieurs sont personnages de come'die *, ils furent fort embarrasses à désigner le siège que J'occudais; ce n'était point, disaient-ils, une chaise, ni un fauteuil, ni un canapé, ni une bergère, pi une duchesse; un tonneau ou une i-avaudeuse les auraient trop surpris ; ils n'auraient pas voulu se servir de ces mots ; enfin ils écrivirent fauteuil.
» J'ai une vraie satisfaction que cette affaire soit terminée, et jamais vous ne m'avez fait un plus véritable plaisir qu'en prononçant ces deux mots. J'en attends trois autres qui me rendraient bien contente : devinez-les. "
Ce qui nous étonne et ce que nous ne pouvons expliquer que par un nouveau testament ou un nouveau codicille , c'est que madame du Deffand, à rme date très-éloignée du 13 février 1771..., le mercredi 5 mai 1773, dans une lettre à l'abbé Barthélémy^, parle encore de dispositions et de notaire :
« Rien n'est plus siuprenant; il n'est que deux heures après midi; je suis levée, ma toilette est faite, je suis établie dans mon tonneau; j'effile mes chiffons et je vous écris en attendant... Devinez qui?... Uh notaire! Pour placer de l'argent? me direz-voiis. Oh! pour cela, non. Pour emprunter? pas davantage. Mais poUr faire mon testament. Je vous jure que je n'en suis pas attristée. "
Par une lettre à Walpole, du 28 octobre 1774, nous appïenons qu'Horace Walpole , toujours par suite de cette peur panique du ridicule qui semble avoir été le mobile et le tourment de sa vie morale, avait profité du séjour du général Gonway, son meilleur ami , à Paris, pour se faire rendre par madame du Deffand les lettres qu'il lui avait écrites. Il faut même que, préoccupé exclusivement du bvit, il n'ait pas respecté toutes les convenances de ce sujet délicat ; car madame du Deffand lui écrit ces lignes attristées , pleines de plaintes discrètes et d'indirects reproches.
«i Je ne me flatte point de vous revoir l'année prochaine, et le renvoi que vous voulez que je vous fasse de vos lettres est ce qui m'en fait douter. Ne serait-il pas plus naturel, si vous deviez venir, que je vous les rendisse à vous-môme? Car vous ne pensez pas que je puisse vivre encore un an. L'idée de ravoir vos lettres d'abord est singulière. Il n'était pas besoin de Pont-de-Veyle pour que vous fussiez sûr qu'elles vous fussent remises fidèlement; il y a longtemps que Wiart a ses instructions. Mais vous me faites croire, par votre méfiance, que vous avez en vue d'effacer toute trace de votre intelligence avec moi, et c'est ce qui m'a fait vous demander, dans ma dernière lettre, si vous
* Des notaires.
2 Correspondance inédite de madame du Deffand, publiée par M. de Sainte- Aulaire, 1859, t. II, p. 201.
NOTICE SUR LES EDITIONS DE SA CORRESPOND ANGE, cctxxi
consentiez toujours à être nomme dans mon testament; expliquez-vous sur ce point très-nettement, pour que j'ordonne à Wiart de brûler tout ce qui sera de moi , et pour laisser à quelques autres de mes amis les manuscrits de recueils de différentes bagatelles ; que la crainte de me fâcher ne vous arrête point. »
Mais nous avons la réponse de Walpole, car l'édition de Londres, qui confie volontiers au lecteur d'intéressants extraits de la correspondance littéraire ou morale de Walpole, a scinipuleusement réservé tout ce qui pouvait toucher à l'intimité du commerce entre Walpole et madame du Deffand , et qui était sans doute de nature à donner une fâcheuse idée de son caractère.
Le 12 février 1775, madame du Deffand lui écrit :
« Vous auriez longtemps de quoi allumer votre feu, surtout si vous joigniez à ce que j'avais de vous ce que vous avez de moi, et rien ne sera plus juste; mais je m'en rapporte à votre prudence; je ne suivrai pas l'exemple de méfiance que vous me donnez. »
Il résulte de ces divers passages, que madame du Deffand avait renvoyé à Walpole , sur sa demande , par le générai Gonw^ay , les lettres qu'elle avait reçues de lui jusqu'à la fin de 1774. Ce paquet de lettres restituées était allé rejoindre, dans les coffres de Walpole, celles que, sous le coup d'une susceptibilité et d'une irritation fort excusables, elle lui avait renvoyées , et dont il est question en pKisieurs endroits de ses lettres, notamment dans celle du 9 janvier 1771.
Le 22 juillet 1778, madame du Deffand annonce à Walpole une détermination qui semble la revanche du peu de galanterie de son procédé : elle ^a brûler les lettres qu'elle en a reçues depuis trois ans.
« Je me fais lire actuellement ma correspondance avec Voltaire. Je ne doute pas qu'on ne fasse un recueil de toutes ses lettres ; mon recueil en poun'a fournir plusieurs de très-bonnes , ce sera à vous à en faire le choix... A propos de cela, j'en ai un si grand amas des vôtres (lettres)^ que je compte les brûler; celles que j'aurais du plaisir à relire et que j'ai remises entre vos mains , le sont sans doute ; celles qui subsistent dans les miennes , dont un grand nombre sont remplies d'esprit et d'idées, ne sont pas propres à satisfaire mon amour-propre ni mes sentiments, d sentiment y a. »
Le dimanche 6 septembre, elle annonce la consommation de l'auto-da-fé.
« Je suis fort aise que la grande chaleur vous ait été favorable , mais la voilà passée , et le froid qui y a succédé a été plus vif qu'on ne s'y
(jcxxxii MADAME DU DEFFAND.
attendait : il a fallu faire du feu, j'ai tenu paiole, et le premier jour que j'en ai allumé, tout a été consumé. Il ne reste plus que certain portrait {le sien sans doute), dont l'objet et l'auteur sont anonymes et ne seront point reconnus. »
Au mois de septembre 1780, comme on le sait, madame du
Deffand mourut en laissant à Walpole ses papiers et son petit cliien
Tonton, qui devint le favori de Walpole et qui afficha pendant dix
^ns, par un embonpoint toujours croissant, les soins hospitaliers
dont il était comblé.
C'est sur ces manuscrits légués par madame du Deffand que fut faite l'édition de 1810. Mais il est bon de raconter par qui fut faite cette édition , et à quelles mains délicates Walpole avait confié le soin de sa mémoire.
Walpole avait soixante et onze îlns , et , comme tous les vieillards moroses, ennuyés, désabusés, il ne trouvait quelque charme et quelque intérêt qu'au commerce de quelques femmes aimables dont il était le courtisan et le correspondant assidu. C'est ainsi qu'il avait remplacé ses amis d'enfance et de jeunesse, successivement disparus , Gray , Montagu , Cole , sir Horace Mann , toute cette famille de son esprit et de son cœur dont il ne restait que le vieux feld-maréchal Conway,par sa nièce,' lady Waldegrave, que la beauté et l'esprit avaient élevée au rang de duchesse de Gîocester ; par mistress Damer, fille du dernier ami survivant Conway , et qui enrichit de ses dessins et de ses sculptures le musée de Strawberry-Hill ; enfin par miss Hannah More et lady Ossory, c'est dans une lettre à cette dernière, du 11 octobre 1788, que nous trouvons le récit de ses premières relations avec les deux personnes dont le dévouement presque filial devait embellir ses derniers jours et honorer sa mémoire.
«« Je n'ai pas recueilli de récente anecdote dans nos champs ; mais j'ai fait, ce qui vaut beaucoup mieux pour moi , une précieuse acquisition : c'est la connaissance de deux demoiselles du nom de Berry, que j'ai rencontrées l'hiver dernier, et qui ont par hasard pris une maison ici avec leur père pour cette saison... Il les a conduites, il y a deux ou trois ans, en France, et elles en sont revenues les personnes de leur âge les plus accomplies et les plus instruites que j'aie vues. Elles sont extrêmement sensées, parfaitement naturelles, franches, sachant parler de tout. Rien d'aussi aisé et d'aussi agréable que leur entretien ; rien de plus à propos que leurs réponses et leurs observations. L'aînée, à ce que j'ai découvert par hasard, entend le latin et parle fiançais absolument comme une Française. La plus jeune dessine d'une manière charmante... Leur figure a tout ce qui plaît. Marie, la plus âgée, a un visage doux avec de beaux yeux noirs qui s'animent quand elle parle, et
ISOTICE SUR LES EDITIONS DÉ SA CORRESPOiSDAINGE. ccxxxiii
la refjdkrité de ses traits emprunte à sa pâleur quelque chose d'intéressant. Agnès, la cadette, a une physionomie agréahle, intelhçente, qu'on
ne peut dire belle, mais presque Le bon sens, l'instruction, la
simphcité, la bonne grâce, caractérisent les Berry .... Je ne sais laquelle j'aime le mieux. »
Nous ne saurions mieux faire que de citer les paroles émues par lesquelles M. de Rémusat a peint la charmante surprise et les féconds résultats de cette dernière et tendre affection , dans laquelle Walpole mit le reste de son cœur et de son esprit.
« Ce fut une singulière bonne fortune pour Walpole que de rencontrer ainsi à la campagne et tout près de lui une société telle qu'il l'aurait cherchée, telle qu'il l'aurait choisie. Lui-même, il était pour ces nouvelles amies une ressource précieuse. Ses livres, ses tableaux, son jardin, et mieux encore, ses souvenirs et sa conversation, tout devait intéresser deux jeunes personnes distinguées qui recevaient là, pour ainsi dire, la dernière éducation de leur esprit. Il s'habitua à les aimer comme sa vraie famille ; il leur consacra les soins d'une amitié délicate, empressée, charmée. On dit même qu'il comprit mieux alors les sentiments que madame du Deffand avait éprouvés pour lui, et soit qu'il voulût assurer et relever la fortune d'une famille profondément intéressante, soit que la beauté et la jeunesse eussent produit sur son cœur une impression qu'il s'avouait à peine, il offrit à miss Mary Berry de ]>rendre son nom. C'était lui proposer de devenir comtesse d'Orford, car bien qu'il n'eût jamais voulu se faire recevoir à la chambre des lords , il avait hérité, par la mort de son neveu, en 1791, du titre de son père et des restes de la fortune laissée à l'aîné de la famille. Mais il s'adressait à une âme élevée, sincère, et n'obtint qu'une tendre et pieuse reconnaissance que plus d'un demi-siècle n'a point affaiblie. Il n'y a guère que deux ans, on pouvait entretenir encore miss Mary Berry de l'homme remarquable dont la renommée doit tout à ses soins. Dans l'âge le plus avancé, privée depuis peu de la sœur tendrement aimée qui n'avait vécu que pour elle, elle conservait tous les souvenirs et toutes les facultés de l'esprit qu'admirait Walpole, et jusqu'à son dernier jour, elle est restée l'objet du respect et de l'affection de l'élite de la société anglaise. L'âge n'avait pas plus altéré sa bienveillance que son esprit '. »
Horace Walpole mourut le 2 mars 1 797, dans sa quatre-vingtième année.
« Ses biens de famille passèrent au fils de sa sœur, à lord Gholmondeley, dont le représentant actuel était encore , dans ces derniers temps , propriétaire du domaine de Houghton. Strawberry-Hill fut légué pour sa vie à mistress Damer, et a passé par substitution, croyons-nous, aux héritiers de la comtesse douairière de Waldegrave.
» Au sud de Twyckenham, il y a, vers Teddington, un petit cottage élégant, longtemps habité par mistress Clive, cette actrice célèbre que
1 Ch. de Rémusat, L'Angleterre au dix-huitième siècle, t. II, p. 110, 111.
ccxxxiv MADAME DU DEFFAND.
Walpole avait iiiuieo. Sur une urne do marbre, consacrée à sa mémoire, il y avait gravé une inscription en vers , et comme cette maison était devenue sa propriété, il eu légua par testament la jouissance viagère à miss Mary et à miss Agnès Berry. Il y a bien peu d'années qu'elles l'habitaient encore. Mais Walpole a laissé d'autres biens; ce sont ses écrits. De ceux-là aussi il a disposé par dernière volonté , et ce legs devait nous valoir quelque chose de plus durable que le pavillon maniéré et le mobilier précieux de Strawbcrry-Hill. Longtemps avant sa mort, il avait projeté et commencé une édition de ses OEiwres. Use l'ayant pas continuée, il en commit le principal soin à M. Robert Berry, le père de ses jeunes amies. L'aînée était éminemment propre à seconder et plus tard à remplacer son père dans le travail d'éditeur; elle a publié pour son compte un Tableau comparatif des mœurs et de la société en France et en Angleterre, et quelques écrits moins considérables qui n'ont pas été moins remarqués. Les papiers de lord Orford ne pouvaient pas être mieux placés qu'en ses mains. Dès l'année 1798 , il parut une édition en cinq volumes in-quarto ; elle contient tous les ouvrages littéraii es, petits ou grands , et quelques lettres choisies ; le temps seul pouvait permettre la publication du reste. En 1810, miss Berry donna à la France et à l'Angleterre les Lettres de madame du Deffand. Cette édition, plus complète qu'aucune de celles de Paris, car la censure fiançaise a prescrit d'inexplicables suppressions *, laisse désirer les réponses de Walpole qu'on prétend perdues ou détruites, ce dont je m'obstine à douter ^, »
Les réponses de Walpole à madame du Deffand ne sont ni perdues ni détruites. Miss Berry a donné au bas des pages des Lettres de madame du Deffand, dans son édition de 1810, de copieux passages de ces lettres , dont les originaux doivent faire partie de ses papiei^, jusqu'en 1774. Nous savons que dès 1778 madame du Deffand brûla les lettres reçues de Walpole depuis la fin de 1774, et nous connaissons les motifs de cette destruction. Des scrupules du même genre ont dû empêcher miss Berry de publier dans les lettres de Walpole qui lui avaient été léguées , celles que déparaient par trop èette dureté et cette insensibilité qui tenaient, nous Pavons dit, à sa peur implacable du ridicule. Ces observations faites, nous ne pouvons que nous associer à ces regrets de M. de Rémusajt :
« On a dit que les lettres de Walpole à madame du Deffand n'avaient pas été conservées; elles méritaient de l'êti^e, à en juger par les passages cités en note au bas de celles de sa correspondante. L'Anglais était inquiet de son style ; il craignait que son esprit ne perçât pas à travers son français. Peut-être aussi avait-il sur la conscience les ombrages et les rudesses dont il payait quelquefois le tendre dévouement, qui aurait
* Nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur ce grief un peu imagi-
ire.
2 L'Angleterre au dix- huitième siècle, t. II, p. 114.
naire.
NOTICE SUR LES EDITIO^'S DE SxV GORUESPONDANCE. ccxxxv
dû desarmer l'or^jucil, ne fût-ce (jiie |>ar la pitië. Il aura désiré d-e notre pas jugé sur pièces, et ses éditeurs auront respecté ou partagé ses craintes. Nous doutons qu'ils aient eu raison. Cette réserve a pu leur ïîuire. Ses lettres françaises n'aiuMient pas déprécié son esprit, et elles auraient prouvé , elles prouveraient encore , t|uc s'il eut dans s-es rap- |)ort8 avec niadamtî du Deffand des craintes puériles , les soupçons d'une vanité inquiète, «t par suite la sécheresse et la dureté (pie les hommes portent même dans des affections plus vives et plus puissantes, il ne fut pas insensible à rattachement qu'il inspirait ' »
Ce qui restait des piapi^rs de madame du Deffand, légués à Walpole , déflorés par le premier choix titi prince de Beauvau , d'où est fésulté le Recueil de 1809, et par le second choix de miss Beri^y, au- •quel nous devons les quatre volumes de l'édition de Londres, 1810, a été adjugée pour une somme peu considérable (cent cinquante livres, croyons-nous), à la vente du mobilier de Strawberry- Hill en 184.., à M. Dyce Sombre, mort depuis, et dont la \''euve, fille de lord Saint- Vincent, s'est remariée. Il y avait, d^l-on, dans ce rebut quelques pièces dignes de l'impression, un Journal de madame du Deffand, par exemple. Nous ignorons si la pubHcation par quelque heureux conquérant de cette Toison d'or littéraire serait une bontie fortune ou une déception . Nous penchons pour la seconde hypothèse, toujours en nous fondant sur ce que sans doute miss Berry n'a rien négligé en 1810 qui ne méritât son dédain.
En 1859, le libraire Michel Lévy a publié deux volumes, intilés : Correspondance inédite de madame dn Deffand, précédée d'zine notice, par M. te marquis de Sainte- Au laire. Cet ouvrage, fort intéressant d'ailleui^, et dont la publication fait hodineur au goût et aux lumières de son nobie éditeur, a été pour ceux qui comptaient y trouver une madame du Deffand nouvelle, inconnue, ou au moins des traits nouveaux pour la physionomie ancienne, l'objet de la même déception qui avait paralysé le succès du recueil de 1809. Les lettres de madame du Deffand sont en effet peu nombreuses, et surtout d'une monotonie fort inattendue, dans ces deux volumes, dont le résultat a été exclusivement d'introduire sur la scène de la comédie sociale et littéraire au dix-huitième siède deux personnages dont jusqu'à ce jour le rôle était perdu, l'abbé Barthélémy et madame la duchesse de Ghoiseul. Pour cette
^ Cil. deRémusat, L'Angleterre au dix-huitième siècle , t. II, p. 84, 85.
Gcxxxvi MADAME DU DEFFA'SD.
dernière, le recueil est toute une révélation, il lui assure un rang parmi les femmes les plus remarquables du dix-huitième siècle et nous la montre on ne peut plus digne d'avoir été la femme de son ministre le plus distingué, et très-capable de donner la réplique à madame du Deffand. C'a été là le véritable intérêt, le véritable succès d'un ouvrage où madame du Deffand ne gagne ni ne perd. On le comprendra sans peine, quand on saura qu'elle ne peut que s'y répéter, cette correspondance avec les Ghoiseul et avec l'abbé Barthélémy pendant l'exil et le séjour de Ghanteloup * n'étant pour ainsi dire que l'écho et presque la copie de ses lettres du même temps à Horace Walpole et à Voltaire. Sa physionomie morale et littéraire reste la même après cette lecture qu'avant. Et comme détails de société, révélation de caractères, anecdotes, on peut dire que tout ce qu'elle dit à madame de Ghoiseul et à l'abbé Barthélémy, elle l'a déjà dit à Walpole et à Voltaire. Nous avons fait soigneusement ces rapprochements, dont nous épargnerons au lecteur le détail fastidieux. Notre conclusion est que M. de Sainte- Aulaire a rendu, par cette publication, un signalé et honorable service à l'histoire et aux lettres, mais qu'en ce qui touche à madame du Deffand , il n'a pu rien changer à la somme de connaissances acquises depuis 1810 sur son compte.
Ges conclusions, qui sont celles de M. Sainte-Beuve, dans les remarquables Etudes qu'il a consacrées à madame du Deffand et à miadame de Ghoiseul, sont confirmées par le double témoignage qui leur donne la précieuse autorité de la vérité et de l'impartialité par madame du Deffand et madame de Ghoiseul elles-mêmes.
Le lundi 7 septembre 1776, madame du Deffand écrit à la duchesse de Ghoiseul * :
« J'ai relu ces jours-ci une de vos anciennes lettres, et j'ai été frappée de l'étendue et des lumières de votre esprit. Je confierai un jour au grand abbé le dépôt de ces lettres. Il en fera bien plus de cas, j'en suis sûre, que de toutes ses médailles. »
Le dimanche 16 août 1778% madame du Deffand écrit à la même duchesse de Ghoiseul :
«Non, "non, chère grand'maman, je ne ferai point imprimer vos lettres à Voltaire, je ne les ferai même lire à personne; mais je ne vous
* Cette Correspondance inédite va du 7 mai 1761 au 20 août 1780. Mais les lettres antérieures à avril 1766, époque où commencent les relations épistolaires avec Walpole, ne comprennent {{uère que quatorze pa^jes.
2 Correspondance inédite y t. H , p. 376.
3 Ibid., p. 420.
NOTICE SUU LES EDITIONS DE SA CORRESPONDANCE, cgxxxvh
les renverrai point. Je vous les ai toutes rendues à mesure que j'en ai eu tiré copie. Elles sont clans un volume in-folio, et je crois que celles que vous m'offrez y sont inscrites. Je ne compte point du tout faire imprimer ma correspondance particulière, et je projetais ces jour.s-ci, en la relisant, de vous en laisser le manuscrit par mon testament. Je n'admets personne à la lecture que j'en fais. »
Les lettres de madame de Ghoiseul méritent l'éloge qu'en faisait la femme la plus compétente de son temps , madame du Deffand , et celles de madame du Deffand à madame de Ghoiseul et à l'abbé Barthélémy ne nous paraissent pas moins supérieurement et décisivement jugées, dans ce passage de sa lettre d'envoi de ses recueils manuscrits à l'évêque d'AIais (cardinal de Bausset) , le l*"" avril 1793 :
« Les lettres de madame du Deft'and ont pour elles le charme du naturel, les expresionsles plus heureuses, et la profondeur du sentiment dans l'ennui. Pauvre femme! elle m'en fait encore pitié. Mais il y ci peu de mouvement, parce que les événements qui étaient hors d'elle n'étaient rien pour elle. En effet, il ne pouvait plus y avoir d'événements pour une femme de son âge; ainsi ses lettres se ressentent un peu de la monotonie de quelqu'un qui ne parle que de ses sentiments et qui en parle toujours à la même personne. Cependant l'abbé [Barthélémy) m'a assuré, monseigneur, qu'elles vous avaient intéressé, et je me suis fait un plaisir de vous en faire hommage ^ »
Madame de Ghoiseul se trompait, ou plutôt ne voulait pas s'avouer la vérité tout entière. Si les lettres que madame du Deffand lui écrivait lui paraissent vides et monotones, la faute en est à Walpole , au curieux et impérieux Walpole , qui aimait les anecdotes, les nouvelles et les noms propres, qui en demandait sans cesse, et pour qui madame du Deffand faisait le quotidien effort d'interroger et d'apprendre. La fleur des nouvelles allait à l'insatiable ami qu'elle adorait comme un amant, ses restes et ses rebuts allaient à Ghanteloup. Ghanteloup n'a eu que les baguettes noircies du brillant feu d'artifice que l'esprit de madame du Deffand , complice de son cœur, a tiré pendant quatorze ans pour le^ plaisir égoïste d'Horace Walpole.
En août 1864, MM. Firmin Didot ont publié deux volumes indouze contenant la correspondance de madame du Deffand avec Horace Walpole, revue par l'ingénieux et spirituel éditeur de tant de Mémoires et rédacteur de tant de notices, M. F. Barrière, toujours
^ Correspondance inédite, etc., t. l^^. Notice préliminaire , p. iv.
ccxxxvin MADAME DU DEFFAND.
jeune vétéran du Journal des Débats. Les réponses de Voltaire à madame du Deffand, la plupart des Portraits de la galerie de contemporains dont madame du Deffand a esquissé la physionomie, manquent à cette édition portative et économique, qui remplira à merveille un objet de vulgarisation inférieur à celui que nous nous sommes proposé, et qui est un peu pompeusement précédée de la Notice bîograpliiqtie de l'édition de 1827, due, nous le savons maintenant, à la plume de M- Thiers, ences heures difficiles et obscures où l'on produit plus qu'on ne travaille et où l'on devine plus qu'on ne sait.
Il nous reste à parler de nous , à dire ce que nous avons voulu faire et ce que nous avons fait. Nous le ferons sans haine et saiis crainte, sans orgueil ni sans modestie, satis phrases, ne voulant nous exposer ni au ridicule de nous louer , ni à l'héroïsme de nous blâmer nous-mêmes.
Notre édition contient, même pour les yeux d'un ennemi, de. plus que toutes les éditions précédentes :
P Une Introduction biographique et critique , où sous ce titre : Madame du Deffand, sa vie, ses amis , son saion, ses lettres , nous avons dit sur ce quadruple sujet tout ce qu'on savait avant nous, et donné quelques détails nouveaux ou inconnus.
2" Une Notice bibliographique et critique, contenant l'histoire des éditions antérieures à la nôtre et celle des papiers de madame du Deffand.
3" Un Avant-propos explicatif et justificatif de notre classement. Nous avons fait tous nos efforts pour placer comme des trophées , à la suite de notre Etude., quelques pièces dont nous avons ardemment, et nous l'espérons encore, heureusement poursuivi la conquête. Les nombreuses investigations et négociations auxquelles nous nous sommes livré n'ont pu encore nous procurer l'acte de naissance de madame du Deffand; nous avons été plus heureux pour son acte de décès, son contrat de mariage, son testament, ses lettres inédites à MM. Scheifer, de Bernstoiff et Saladin. Nous n'abandonnons point nos recherches, qui ont enfin , après bien des tâtonnements, bien des démarches, touché le but, et nous ferons, le cas échéant, fidèlement part à nos lecteurs, au moyen à\m.sup' plément, des découvertes qui en auront été le résultat et la récompense. Mais nous ne pouvions tarder plus longtemps à les mettre
ÎSOTICE SUR LES EDITIOINS DE SA CORRESPONDANCE, ccxxxix
en possession d'une édition complète et correcte de la Correspondance de madame du Dcffand, réclamée par un public de plus en plus nombreux , de plus en plus impatient et rançonné par une hausse de prix telle, que, gmce à la rareté de l'offre et à l'abondance de la demande, les six volumes que nous donnons intégralement dans nos deux ne coûtaient pas à leur heureux conquérant moins de quarante on cinquante francs. Experto crede Roberto
4" Nous avons soig^neusement et minutieusement revu notre texte sur toutes les éditions* antérieures, depuis celle de Londres, 1810, jusqu'à celle de 1827 inclusivement. Nous osons en dire aujourd'hui la version authentique et la correction à peu près irréprochable. Nous affirmons aussi avoir rétabli les rares passages supprimés en 1812 et depuis.
5° Nous avons coordonné, numéroté et classé suivant l'ordre chronologique, le plus intéressant, le plus commode et le plus rationnel, les lettres des Recueils de 1809 et de l'édition de Londres.
6° Nous y avons ajouté des lettres inédites de madame duDeffand au chevalier de l'Isle , dont nous devons la libérale communication au digne descendant et héritier du correspondant de Voltaire , du commensal des Ghoiseul et des Polignac, de l'ami du prince de Ligne; du plus spirituel des capitaines de dragons qpi aient jamais servi dans la littérature, — à M. Henri de Tlsle, officier comme son cousin, lettré comme lui, aimable comme lui, mais, à coup sûr, plus laborieux.
7" Nous avons éclairé d'wn commentaire permanent les lettres nombreuses du Recueil de 1809, Recueil, comme nous le savons, irrégulier , désordonné , fautif, et en fait de commentaires :
Nu comme un plat d'église ,
Nu comme etc.
Nous avons revu, corrigé, augmenté, multiplié les notes consciencieuses et instructives de l'éditeur de 1827, qui en a hérité de l'édition de Londres, sauf la peine de les traduire; comme nous en avons hérité nous-même, sauf à les corriger, et à leur enlever cette âpreté et cette aigreur antiphilosophique et parfois antilittéraire qu'expliquent sa qualité et les exigences d'une époque de réaction . Nous avons du reste loyalement, scrupuleusement dénoncé au lecteur, par une initiale indicatrice, ce qui, dans ce commentaire, est l'œuvre de M. Artaud et la nôtre. A ces heures d'enivrement et d'illusion où l'on rêve un livre complet comme son sujet, et où
ccxL MADAME DU DEFFAND.
une généreuse ambition prête à l'œuvre qu'on commence les proportions d'un monument, nous avions pensé à donner des lettres de madame du DefFand une édition princeps, enrichie d'un de ces commentaires copieux, curieux, minutieux, qui ne permettent pas le moindre doute, qui satisfont la moindre question, qui ajoutent à chaque page comme un horizon d'idées et de faits. Vous vous souvenez, lecteurs, avec admiration et reconnaissance, de ces notes magistrales et ingénieuses , si savantes , si intéressantes , si amusantes, où les maîtres du genre : les Walckenaër, les Monmerqué, les Paulin Paris, les Lavallée, ont déposé comme dans des ruches le miel d'une encyclopédique et infaillible érudition. Un pareil travail eût été trop long , trop volumineux et trop cher. Nous vivons à une époque terrible pour les gros livres. Il faut des lecteurs sédentaires à des auteurs bénédictins. Mais la France du chemin de fer, du télégraphe électrique, veut, même en littérature, des voyages rapides , faciles , la fleur des choses et la fleur des idées. Notre nécessaire faisait déjà un fort bagage, nous avons supprimé le superflu, chose si nécessaire à l'époque des diligences et des lettres à douze sous.
8** Nous avons, dans un Appendice^ recueilli jusqu'aux moindres traces du talent de madame du Deffand pour les parodies et les chansons , et installé la galerie complète des portraits des personnes de sa société intime, le plus souvent tracés par madame du Deffand elle-même, et où, selon Walpole, il y a de vrais chefs-d'œuvre d'observation, de style et de ressemblance.
9° Ce qui n'était pas superflu, c' étaituneTab le a?iafytiqiie et alphabétique , digne de ce nom : nous l'avons faite avec le même soin et la même peine que nous voudrions que prissent pour nous les auteurs de tant de bons livres dont cette lacune diminue le crédit et l'usage.
Enfin nous avons cru être agréable à nos lecteurs en leur donnant deux beaux portraits de madame du Deffand et d'Horace Walpole, gravés d'après Garmontelle et d'après Reynolds, par le burin délicat d'un de nos jeunes artistes les plus distingués , M. Adrien Nargeot, et \e fac-similé de deux lettres, l'une de madame du Deffand, l'autre de Walpole (en français) , dont nous devons la précieuse communication à l'obligeance d'un homme qui rend tous les jours, par ses ouvrages et ses conseils, tant de services aux lettres et aux lettrés, M. Feuillet de Gonches.
M. DE Lescure.