CXI. MADAME DU DEITA^^D
«Par une suite des chafjrins qu'elle éprouvait à Saint-Joseph, elle avait déjà eherchë à finir ses peines en prenant soixante fjrains d'opium. Ils ne firent qu'irriter ses nerfs et lui causer une maladie assez g^rave. Madame du DefFand étant venue pleurer près de son lit, elle s'abstint de tout reproche et se contenta de lui dire : Madame, il n'est p/as temps. «
Tout cela est malheureusement démenti par l'attitude humble, suppliante, repentante, que prend mademoiselle de Lespinasse dans cette lettre du 8 mai 1 764 , où elle sollicite la permission de revoir madame du Deffand , permission qui lui est inexorablement refusée. Dans cette correspondance révélatrice , madame du Deffand n'a pas seulement l'avantage de la situation, mais celui de la dignité.
Tels sont les deuils , tels sont les orages qui traversèrent , de 1758 à 1766, l'éclat toujours croissant d'un salon qui remplaçait par les plus brillantes recrues les vides qu'y faisait la mort ou la désertion, et qui devient une sorte d'institution, de puissance, dont il est intéressant et nécessaire d'examiner les rapports avec le salon ou plutôt le camp rival de mademoiselle de Lespinasse, le centre philosophique, sagement et prudemment gouverné par madame Geoffrin , et enfin le salon aristocratique de madame de Luxembourg, dont Rousseau est l'ours de génie. Chemin faisant, nous mentionnerons et esquisserons les personnages nouveaux qui, de 1 755 à 1 766 , entrent dans l'intimité de madame du Deffand , les Beauvau, les Broglie, les Paulmy, les Ghoiseul, les Ilolderness, les Macdonald, les Brienne, et nous arriverons enfin à cette présentation de Walpole , de l'homme privilégié qui absorbera et tyrannisera la fin de la vie et le reste de la sensibilité de madame du Deffand, ne recevant pas la lumière, mais la donnant pour ainsi dire par son rayonnement aux autres hôtes de ce salon, tous changés en comparses depuis la venue du souverain ami , les Hume , les Ligne, les de l'Isle, etc.
En ce qui concerne mademoiselle de Lespinasse et son salon , voici quelle fut l'attitude des trois héros de la séparation de 1764. Mademoiselle de Lespinasse , discrète et réservée ; d'Alembert injurieux d'abord , puis après la mort de son amie , revenant peu à peu à madame du Deffand, jusqu'à oser demander de ses nouvelles : enfin , madame du Deffand contenant sa haine , et ne la trahissant
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxr.i
cle temps en temps que par des ironies ou des colères brèves et aiguës, brillantes et froides comme des épées.
Le 25 octobre 1 773, elle écrit, à propos de la mort de M. d'Usaé, <[ui lui avait préféré mademoiselle de Lespinasse, et de son testament.
« Je voudrais pouvoir vous luaiulcr quel(|ue chose qui vous amusât , je ne sais que le testament de M. d'Ussé qui puisse vous divertir un peu. Vous rappelez-vous de l'avoir vu chez le président ou chez madame de Kochefort? C'était un vieillard de mon âge, distrait, ennuyeux, assez (bu, et qui avait de l'esprit, grand partisan de mademoiselle de Lespinasse. Je lui laisse le Dictionnaire de Moréri, nouvelle édition. «
Le 25 juUlet 1774, elle écrit à Walpole, à propos de l'avènement au ministère de M. Turgot :
« Je le voyais tous les jours, il y a quatorze ou quinze ans. La Les- ])inasse m'a brouillée avec lui, ainsi qu'avec tous les autres encyclopédistes ; il est l'ami intime de M. de Maurepas , à qui il n'est pas douteux qu'il ne doive cette place ; c'est un honnête homme.
» Nous allons être gouvernés par les philosophes, continue-t-clle le 20 septembre. J'ai bien du regret de n'avoir pas su ménager leur protection; pour l'obtenir aujourd'hui, il me faudrait avoir recours à mademoiselle de Lespinasse; me le conseillez-vous? »
Et comme Valpole avait pris la plaisanterie au sérieux, elle le détrompait avec indignation :
« La pensée que j'ai eu cette promesse (de M. Slielbnrn) est à peu [)rès semblable à la pensée de revoir jamais cette fille. Je ne saurais comprendre comment vous n'avez pas vu que c'était une plaisanterie. Je ne voudrais pas lui devoir de me sauver de Cécliafatid. Je suis pressée de vous ôter de la tête une opinion aussi avilissante... Elle est la seule personne (pie je pourrais regarder comme mon ennemie, si je ne dédaignais d'y penser; c'est de quoi je ne me cache point*. »
Le 22 mai 1776, elle annonce en ces termes laconiques la mort <le mademoiselle de Lespinasse :
« Mademoiselle de Lespinasse est morte cette nuit, à deux heures après minuit; c'aurait été pour moi autrefois un événement; aujourd'hui ce n'est rien du tout. »
Et une partie de la lettre du 9 juin 1776 est employée à analyser et à persifler son testament.
Selon la Notice du recueil de 1809, son premier mot, en apprenant cette mort, fut celui-ci : <c Elle aurait bien dû mourir
^ Lettre du 12 octobre 1774.
cxui M.VDAME DU DEFFA^D.
» quinze aiia plus tôt; je n'aurais pas perdu d'Àlembert. )> Ce fut là toute l'oraison funèbre de mademoiselle de Lespinasse.
Pour madame Geoffrin, madame du Deffand paraît l'avoir regardée d'un œil assez indifférent: c'est à peine si, quand l'occasion s'en présente, elle daigne écraser la mère des philosophes de quelques brèves ironies ' . Ce fut là son attitude vis-à-vis de madame Geoffrin, qui de son côté ne poussa peut-être pas la vengeance jusqu'à subventionner sa plus grande ennemie, quoique c'eût été là une vengeance spirituelle.
Les relations de madame du Deffartd avec madame la maréchale de Luxembourg furent au contraire constamment familières et amicales,, autant qu'on peut applique» ce mot aux rapports de deux femmes qui avaient tant d'esprit et qui se connaissaient sibien^et se prolongèrent intimement jusqu'à la mort de madame du Deffand, dont la maréchale fut , avec madame de Mirepoix et madame de Ghoiseul, la dernière garde-malade et compagne de chevet.
C'est le moment de peindre cette brillante et originale personne qui après avoir traversé tant de scandales, s'était fait, à force d'esprit , une considération , et partageait avec madame du Deffand le gouvernement de la société de son temps , lui cédant l'empire littéraire et gai^dant la tyrannie des manières, de la mode et du bon ton.
Il y a deux courants historiques sur ma dame de Luxembourg, l'un hostile jusqu'à la calomnie, l'autre favorable jusqu'à l'adulation, selon que l'auteur s'est souvenu davantage de la première partie de sa vie ou de la seconde , et a eu à s'en plaindre ou à s'en louer. Nous tâcherons de tenir le juste milieu.
Madeleine-Angélique de Neufville-Villeroy , née en 1707, morte en 1787, fille du duc, petite-fille du maréchal de Villeroy, gouverneur de Louis XV, avait épousé, le lundi L5 septembre 1721, Joseph-Marie duc de Boufflers, né en 1706.
Les deux époux avaient trop le même esprit , le même caractère et surtout le même tempérament, pour qu'à une époque comme la Régence leur union fût longtemps tranquille et digne. Dès le
* Voir ses lettres du 7 septembre 1776. Elle l'appelait la reine mère de Polof[ne, parce qu'elle avait protéjjé Poniatowski, qui la combla de reconnaissants é{jards. Elle ajipelait celui-ci : « Le prince Geoffrin . » Enfin , un jour, impatientée d'entendre exagérer l'influence et les mérites de cette bourgeoise rivale, elle s'écrie : « Voilà bien du bruit pour une omelette au lard! »
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxliii
mois craoût 1722, nous trouvons le mari compromis daiis^ cette scènfi de débauclie digne des jours les plus cynic{i*es de la coijr ' des Valois, qui souille les bosquets^ d^ Versailles et fait rougir jusqu'à l'impudeur du temps ' .
Nous n'avons pas à nous occuper davantage du mari , qui semble avoir voulu réparer par la gloire militaire les fautes de sa jeunesse, et qui, tombé dans le drapeau victorieux de Gênes, en 1 747, au moment où le bâton de maréchal allait récompenser sa noble ambition et ses succès, mérita les regrets de la reine et l'éloge du duc de Luynes , du président Hénault et du marquis d^Argenson , confirmé par te deuil populaire.
Il mourut le 2 juillet 1747.
« C'est, dit le duc de Luynes, une vraie perte pour le rodi et FÉtat. Il avait quarante et un ans; il avait de l'esprit, du coin-age, de la capacité et beaucoup de politesse \ «
Il laissait im fils qui prit après sa mort le titre de duc de Boufïïers et épousa mademoiselle de Montmorency de Flandre. (Avril 1747).
Madame de Boufflers , riebe de plus de quatre-vingt miHe livres de rente', dont ta mort de son fils allait (en septembre 1751) lui laisser l'entière disposition, possédant de nombreux amis''^, héritière auprès de la reine de la faveur de son mari ^, se retira, en juillet 1747, de la cour active, obtint la place de dame du palais pour sa belle-fille °, et ne songea plus qu'à rivre dans^ îe repos et ta considération que donnent un grand mariage et un grand salon.
Dans la nuit du 26 au 27 juin 1750, elle épousa le duc de Luxembourg, à la paroisse de. la Madeleine^, et le veïidredi 24 juillet, 80© mari prêta serment entre les mains du roi pour la charge de capitaine des gardes du corps.
A partir de ce moment, elle s'appliqua, par des prodiges de grâce et de tact , par des miracles d'habileté et de patience, à effacer le souvenir de se& trop nombreuses gaknteries, et à se faire accorder la royauté de la mode et du goût.
Ce n'était pas là une petite affaire ni une facile victoire. Et il a fallu du génie à cette femme, jadis si décriée, dont la honte courait les.
* Journal de Barbier, t. I''r, p. 227. — Mémoires de Matthieu Marais .
2 Mémoires du duc de Luynes , t. VIII, p. 263.
3 Ibid., p. 270.
* Ibid., p. 376.
5 Ibid., t. IX, p. 268.
6 ihid.^ p. 457.
7 Mémoires du duc de Luynes, t. X, p. 288.
cxLiv MADAME DU DEFFA^D.
rues , fredonnée par les palefreniers et les soldats aux gardes , qui savaient, comme tout Versailles, les malins couplets de Tressan, qui n'avait pas volé le soufflet dont ils lui furent payés :
Sur l'air : De l'amour tout subit les lois.
Quand Boufflers parut à la cour
On crut voir la inère d'Amour;
Chacun s'empressait à lui plaire ,
Et chacun l'avait à son tour. ,
Eh bien ! en quelques années d'une lente et habile métamorphose, l'ancienne maîtresse de M. de Fimarcon, de M. de Riom, de Richelieu, de M. de Luxembourg (son futur mari), de M. de Duras, du comte de Pont-Saint-Maurice, du comte de Frise, de l'acteur Chassé ; cette femme « qu'il fallait que tout homme de bon air mît sur sa » liste * », et qui « s'était passé la fantaisie d'un nombre prodigieux ?) d'hommes à la mode ^ " , cette femme dont Bezenval , dans ses Mémoires , a raconté l'histoire avec une verve de médisance et malheureusement une précision de détails qui ne permettent pas de croire à la calomnie, — avait triomphé du souvenir de ses égarements, de l'effet de ces couplets cités dans tous les sottisiers et jusque dans les journaux de police^ ; et, par l'esprit, par la grâce, parla flatterie, par la crainte, par ces beaux yeux qui lui étaient restés, par cette langue de vipère qui ne faisait que des blessures mortelles, elle était arrivée non-seulement à la considération , mais au respect, et elle exerçait sur la jeune cour et sur la littérature elle-même une sorte de redoutable et despotique domination. Une présentation à la cour, en 1760, ne suffisait pas. Il fallait être agréé par madame de Luxembourg. L'aveu du roi donnait le rang , l'aveu de la maréchale faisait l'opinion.
Le président Hénault, dans ses Mémoires, a renoncé à la peindre, après avoir annoncé son portrait; reculant ou devant ressemblance ou devant la flatterie. Mais le marquis d'Argensc nous a donné quelques détails curieux et piquants sur lafondati( ■de ce salon, dont le premier agrément, avant l'autorité et le crédit est du à des moyens qui attestent l'habitude de l'intrigue et i'ei périence de la galanterie.
« La nouvelle duchesse de Luxembourg a résolu de tenir une boni
1 Mémoires de Bezenval, édit. Barrièie, p. 48 à 57.
2 Ibid.
3 Voir à la suite du Journal de Barbier, t. YllI, le Journal de poVu p. 209,229.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxlv
maison cet hiver à Paris , et pour cela il y faut de beaux esprits ; elle a obligé madame de la Vallière à renvoyer Jélyotte , chanteur de l'Opéra. Le duc de la Vallière a dit à Jélyotte : « Quoique vous ne soyez plus » désormais ami de ma feumie , je veux que vous n'eu soyez pas moins " des miens; nous vous aurons quelquefois à souper. » On a choisi un autre amant pour cette duchesse, c'est le comte le Bissy ; et pour décorer la société il a été résolu de le faire de l'Académie française. On y a fondé SOS prétentions sur une traduction de l'anglais du liol patriote , de Bolingbrol^e; on a exigé de madame de Pompadour qu'elle remît la nomination de Piron à inie autre fois, et la marquise a conduit ceci avec beaucoup de finesse en se tenant derrière le rideau, ce qui a pleinement réussi hier jeudi , M. de Bissy ayant été élu tout d'une voix pour remplacer l'abbé Terrasson à l'Académie. Par là, l'on prétend opposer l'hôtel de Luxembourg à l'hôtel de Duras et Bissy à Pontde-Veyle. Nos mœurs françaises deviennent charmantes*. »
Qui reconnaîtrait cette héroïne favorite des coupletiers, dans la j;rand'mère de la céleste Amélie de Boufïlers, dans la protectrice de Rousseau, de la Harpe, de Gentil-Bernard, dans celle dont Grimm a encensé la puissance et dont pas un ministre n'a osé braver les bons mots , enfin dans celle qui a posé devant le duc de Lévis, madame de Genlis, Jean-Jacques, madame du Deffand, de fa(^on à leur imposer les portraits suivants?
« Lorsque j'ai connu la maréchale de Luxembourg, dit le duc de Lévis , elle était très-vieille ; il n'était plus possible de s'apercevoir (ju'elle avait été jolie, et les traces de son amabihté étaient presque entièrement disparues. Tout ce qui était resté d'elle, c'était un esprit encore picpiant et un goût toujours sûr. A l'aide d'un grand nom, de beaucoup d'audace, et surtout d'une bomie maison, elle était parvenue à faire oublier une conduite plus que légère , et à s'établir arbitre souveraine des bienséances, du bon ton et de ces formes qui composent le fond de la politesse. Son empire sur la jeunesse des deux sexes était absolu; elle contenait l'étourderie des jeunes femmes, les forçait à une coquetterie générale, obligeait les jennes gens à la retenue et aux égards ; enfin Y^lle entretenait le feu sacré de l'urbanité française ; c'était chez elle ([ue se conservait intacte la tradition des manières nobles et aisées (pu) l'Europe entière venait admirer à Paris et tâchait en vain d'imiter. Jamais censeur romain n'a été plus utile aux mœurs de la république que la maréchale de Luxembourg l'a été à l'agrément de la société pendant les dernières années qui ont précédé la révolution française...»
Il faudrait , et nous ne le pouvons , citer tout entier ce portrait, un des meilleurs du noble observateur, où il nous montre madame de Luxembourg apaisée, attendrie, bonne malgré son esprit, et dévote malgré son expérience , fertile en saillies étincelantes et en
1 Mémoires du 7nar(/uis d'Argenson, édit. Rathery, t. VI, p. 292. I- J
cxLvi MADAME DU DEFFAND.
inventions originales, comme celle de cette chaise à porteurs qu'elle fit installer dans son salon , et où elle se trouva si bien qu'elle y demeura tout l'hiver. La différence de cette cliaise à porteurs au tonneau de madame du Deffand est ce qui les distingue toutes les deux. L'une est plus femme de cour, l'autre plus feimne d'esprit.
Madame de Genlis, qui avait connu la maréchale à l'Isle- Adam , chez le prince de Gonti , parle d'elle exactement comme le duc de Lévis :
« La maréchale avait peu d'instruction, beaucoup d'esprit naturel, et cet esprit était rempli de finesse, de délicatesse et de grâce... Elle jugeait sans retour sur une expression de mauvais goût... Sa désapprobation, qu'elle n'exprimait jamais que par une moquerie laconique et piquante, était une sentence sans appel. Celui qui la recevait perdait communément cette espèce de considération persoimelle qui faisait que l'on était recherché dans la société et toujours invité aux petits soupers, où l'on ne voulait rassembler que des personnes aimables et de bon air. Ce genre de considération était alors très- désirable et très- en vie... La maréchale était véritablement l'institutrice de toute la jeunesse de la cour, qui mettait une grande importance à lui plaire * . «
U Esprit des usages et des étiquettes du dix-huitième siècle, de madame de Genlis, n'^st pas autre chose, de son aveu, que le recueil des décisions de la maréchale de Luxembourg , « cet oracle » du bon ton » .
Madame du Deffand a tracé un joli portrait de la maréchale, qui demeura jusqu'au bout son amie , avec des alternatives de tiédeur ou de recrudescence de part et d'autre , et pour laquelle elle conservera Tin goût que Walpole ne partageait pas, si l'on en juge par une courte esquisse dans une de ses lettres '.
« Madame la duchesse de Boufflers est belle sans avoir l'air de s'en douter. Sa physionomie est vive et piquante ; son regard exprime tous les mouvements de son âme... Elle domine partout où elle se trouve, et elle fait toujours la sorte d'impression qu'elle veut faire... Elle est pénétrante à faire trembler; la plus petite prétention, la plus légère affectation, un ton, un geste qui ne seront pas exactement naturels, sont sentis et jugés par elle à la dernière rigueur... Madame de Boufflers, en général, est plus crainte qu'aimée... Elle a beaucoup d'esprit et de gaieté; elle est constante dans ses engagements, fidèle à ses amis, vraie, discrète, serviable, généieuse; enfin, si elle était moins clairvoyante, on si les hommes étaient moins ridicules , ils la tixîuveraient parfaite. »
1 Mémoires, t. \^% p. 296, 297, 298, 382, 383, 384.
2 Voir notre t. 1er.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. clxvii
Il faut finir par le portrait de Rousseau, qui fut le protégé de la maréchale et l'ami du maréchal, jusqu'au jom^ où ses bizarreries et ses incartades lui enlevèrent ce double appui. Il a parlé des connnencements de sa faveui-, en 1759, en termes où l'on sent la main du maître.
«Je craignais excessivement inadaine de Luxeiiibourç. Je savais qu'elle était aimable. Je l'avais vue plusieurs fois au spectacle et chez madame Dupin, il y avait dix ou douze au^ , lorsqu'elle était duchesse de Boufflers et qu'elle brillait encore de sa première beauté. Mais elle passait poiu- méchante; et dans une aussi (jrande dame, cette réputation me faisait trembler. A peine l'eus-je vue, que je fus subju^^iié. Je la trouvai charmante de ce charme à l'épreuve du temps , le jibis fait pour agir sur mon cœur. Je m'attendais à lui trouver un entietien mordant et plein d'épigrammes. Ce n'était point cela; c'était beaucoup mieux. La <;onversation de madame de Luxembourg ne pétille pas d'esprit. Ce ne sont pas des saillies, et ce n'est pas même proprement delà finesse; mais c'est une délicatesse exquise, qui ne frappe jamais et qui plaît toujours. Ses flatteries sont d'autant plus enivrantes qu'elles sont plus simples. On dirait qu'elles lui échappent «ans qu'elle y pense, et que c'est son cœur qui s'épanche, uniquement parce qu'il est trop reinph^..»
Si madame de Luxembourg sut apprivoiser l'ours de Montmorency, madame du Deffand n'eut pas le même bonlieur; car il lui a décoché une de ses plus terribles et de ses plus injustes boutades :
« Outre l'abbé de Boufflers , qui ne m'aimait pas ; (Jtitre madame de Boutflers, auprès de laquelle j'avais des torts que jamais les femmes ni les auteurs ne paidonneut, tous les autres amis de madame la maréchale m ont toujours paru peu disposés à être des miens, entre autix^s M. le président Hénault, lequel, enrôlé parmi les auteurs, n'était pas exempt de leurs défouts ; entre autres aussi madame du DeffUnd et mademoiselle de Lespinasse , toutes deux en grande liaison avec Voltaire et intimes aimes de d'Alembert, avec lequel la dernière a même fini par vivre, s entend en tout bien et en tout honneur; et cela même ne peut s'entendre autrement.
'' •''^^'^'^ d'abord commencé par m'intéresser fort à madame du Dcfland, que la perte de ses yeux faisait aux miens un objet de considération; mais sa manière de vivre si contraire à la mienne, que l'heure du lever de l'un était presque celle du coucher de l'autre; sa passion sans bornes pour le petit bel esprit, l'importance qu'elle donnait, soit en bien, soit en mal, aux moindres torche-culs qui paraissaient; le despotisme et 1 emportement de ses oracles, son engouement outré pour ou
' Confessions^ 6dit. Charpentier, p. 511, 512.
cxLVMi MADAME DU DEFFAND.
contre tontes choses, qui ne lui permettait de parler de rien qu'avec des convulsions; ses préjugés incroyables, son invincible obstination, l'enthousiasme de déraison où la portait l'opiniâtreté de ses jugements passionnés; tout cela me rebuta bientôt des soins que je voulais lui rendre. Je la négligeai ; elle s'en aperçut. C'en fut assez pour la mettre en fureur; et quoique je sentisse assez combien une femme de ce caractère pouvait être à craindre, j'aimai mieux encore m'exposer au fléau de sa haine qu'à celui de son amitié *. «
Ce portrait de madame du Deffand et ce tableau de sou salon ne sont qu'une admirable caricature. Le caractère de Rousseau fait souvent tort à son goût , et il y a parfois un peu trop de bile dans son éloquence. Il s'est vengé, dans cette page regrettable des Confessions^, d'ime femme qui avait l'audace de lui préférer Voltaire, ce vrai , cet unique ami d'esprit de madame du Deffand , et qui avait pénétré trop profondément dans les ténèbres de l'âme humaine, que la réflexion rend claires aux aveugles qui pensent, pour plaindre sincèrement ce fanfaron de douleur, ce charlatan d'infortune. C'est le bon sens et la finesse impitoyable de madame du Deffand qui ont rebuté l'orgueilleux et farouche Rousseau, et c'est à elle que cet homme de la nature a fait expier les impertinences clairvoyantes et les tyrannies du salon. Quant à son cœur, il est plus innocent de l'avoir mal jugé. Le véritable, l'unique ami de cœur, Horace Walpole, n'était pas encore venu, et elle ne se connaissait pas elle-même ces ressources de tendresse et de passion, économies d'une vie égoïste , qu'elle allait prodiguer inutilement à un homme dont l'esprit avait gâté le cœur , que la crainte du ridicule rendait cruel, et qu'un perpétuel malentendu devait aveugler sur la valeur de ce dernier sacrifice, sur le parfum de ces fleurs d'amitié, écloses dans un dernier printemps de tendresse, qui ressemblait trop à celui de l'amour et qu'il foula aux pieds brutalement. Mais pour éclairer d'un coup, avec l'énergie des lumières subites, l'âme de madame du Deffand et son salon en 1766, citons les passages de ses premières lettres qui contiennent, à travers d'irrésistibles et importants aveux, le tableau de sa société et le portrait de ses amis. En nous trouvant transportés tout d'un coup sur le théâtre, à un dernier acte si différent des premiers, nous apprécierons mieux le chemin mystérieux fait par l'action, le changement du dialogue et des acteurs. Et ces détails donneront aussi plus de relief au nécessaire portrait du Deus ex machina, de cet homme bizarre et charmant, autour duquel,
1 Confessions, p. 548, 549.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxlxix
comme sur un pivot, allait désormais tourner toute l'existence de madame du Deffand.
Le samedi 19 avril 17GG, madame du Deffand écrivait à Horace VValpole, qui avait quitté Paris le 17 avril, après y avoir fait un séjour de sept mois , et qui avait eu la galanterie de lui faire les avances de la première lettre en lui donnant de ses nouvelles :
« Je commence par vous assurer de ma prudence ; je ne soupçonne aucun motif désobligeant à la recommandation que vous m'en faites ; personne ne sera au fait de notre correspondance; et je suivrai exactement tout ce que vous me prescrirez. J'ai déjà commencé par dissimuler mon chagrin; et, excepté le président et madame de Jonsac , à qui il a bien fallu que je parlasse de vous, je n'ai pas articulé votre nom. Avec tout autre que vous , je sentirais une sorte de répugnance à faire une pareille protestation ; mais vous êtes le meilleur des hommes, et plein de si bonnes intentions qu'aucune de vos actions, qu'aucune de vos paroles, ne peuvent jamais m'être suspectes. Si vous m'aviez fait plus tôt l'aveu de ce que vous pensez pour moi, j'aurais été plus calme, et par conséquent [)lus réservée. Le désir d'obtenir, et de pénétrer si l'on obtient, donne une activité qui rend imprudente : voilà mon histoire avec vous ; joignez à cela que mon âge, et que la confiance que j'ai de ne pas passer pour Folle , doit donner naturellement la sécurité d'être à l'aljri du ridicule. Tout est dit sur cet article; et comme personne ne nous entend, je veux être à mon aise et vous dire qu'on ne peut aimer plus tendrement (jue je vous aime; que je crois que l'on est récompensé tôt ou tard suivant ses mérites; et comme je crois avoir le cœur tendre et sincère, j'en recueille le prix à la fin de ma vie. Je ne veux point me laisser aller à vous dire tout ce que je pense , malgré le contentement que vous me donnez : ce bonheur est accompagné de tristesse , parce qu'il est impossible que votre absence ne soit bien longue. Je veux donc éviter ce qui rendrait cette lettre une élégie ; je vous prie seulement de me tenir parole, de m'écrire avec la plus grande confiance, et d'être persuadé que je suis plus à vous qu'à moi-même. Je vous rendrai compte, de mon côté, de tout ce (jui me regarde, et je causerai avec vous comme si nous étions tête à tête au coin du feu
» Je n'ai point du tout dormi de la nuit, et je vous ai écrit les quatre premières lignes de cette lettre avec une écritoire que je crois ne vous avoir pas montrée ; je pourrai eu faire usage (pielquefois si vous ne k^ trouvez pas effacées ' . »
Nous n'avons pas la réponse de Walpole. Elle est de ces lettres compromettantes pour son caractère , que miss Berry, avec cette religion de la mémoire dont les scrupules étaient à la fois inspirés par un esprit viril et un cœur féminin , a dérobées à l'indiscrète curiosité de la postérité. Mais nous pouvons juger de ce qu'elle
* Il s'agit ici d'une j^etite machine à écrire, de règles parallèles pour puider sa main, dont il est question dans les Mémoires de madame de Genli s et dans la lettre de Voltaire du 5 uiai 1756.
CL MADAME DU DEFFAiND.
devait être par cette lettre de madame du Deffand , du 2 1 avril 1 76(3. Nous citons longuement, parce que tout est à noter dans ces commencements. Il en est de l'àme comme de la sensitive, qui, d'abord épanouie , se crispe et se referme farouchement au premier contact brutal. Profitons du moment où madame du Deffand se livre à nous tout entière.
« Si vous étiez Français, je ne balancerais pas à vous croire «ni (jrand fat; vous êtes Anglais, vous n'êtes donc qn un grand ibu. Oii prenez-vous, je, vous prie, que je suis livrce à des indiscrétions et des emportements romanesques? Des indiscrétions y encore passe : à toute force cela se peut dire; mais pour des emportements romanesques , cela me met en fureur, et je vous arracherais volontiers ces yeux qu'on dit être si beaux, mais qu'assurément vous ne pouvez pas soupçonner de m'avoir tourné la tête. Je cherche quelle injure je pourrais vous dire, mais il ne m'en vient point; c'est que je ne suis pas encore à mon aise en vous écrivant; vous êtes si affolé de cette sainte de Livry que cela me bride l'imagination; non pas que je prétende à lui être comparée, mais je me persuade que votre passion pour elle vous fait paraître sot et plat tout ce qui ne lui ressemble pas. Revenons aux emportements romanesques : moi, l'ennemie déclarée de tout ce qui en a le moindre trait, moi qui leur ai toujours déclaré la guerre , moi qui me suis fait des ennemis de tous ceux qui donnaient dans ce ridicule, c'est moi qui en suis accusée aujourd'hui? Et par qui le suis-je? par Horace Walpolc, et par un certain petit Graufurd, qui n'ose pas s'expliquer si clairement, mais qui y donne un consentement tacite. Ah! fi, fi, messieurs, cela est bien vilain; je dirai comme mes cliers compatriotes, quand on leur raconte quelque trait dur et féroce : cela est bien Amjlais ; mais a])prenez, et retenez-le bien, que je ne vous aime pas plus qu'il ne faut, et je ne crois point par delà vos mérites. Soyez Abailard, si vous voulez, mais ne comptez pas que je sois jamais Iléloise. Est-ce que je ne vous ai jamais dit l'antipathie que j'ai pour ces lettres-là? J'ai été persécutée de toutes les traductions qu'on en a faites et qu'on me forçait d'entendre ; ce mélange, ou plutôt ce galimatias de dévotion, de métaphysique, de physique, me paraissait faux, exagéré, dégoûtant. Choisissez d'être pour moi tout autre chose qu'Abeilard; soyez, si vous voulez, saint François de Sales ; je l'aime assez ; je serai volontiers votre Philothée. Mais laissons tout cela. »
Et dans cette même lettre , comme pour mieux attester la nature et le désintéressement de son affection, madame du Deffand annonçait à Walpole qu'elle avait été indignée et " dégoûtée n d'un petit ouvrage, de la façon de madame de Forcalquier , qui était une apologie de la vieillesse , par où elle prouvait qu'on pouvait être amoureux de quelqu'un de cent ans. Pendant plus d'un an, jusqu'à l'épuisement de toute espérance , jusqu'à la défaite complète, jusqu'au renoncement absolu, le cœur de madame du Deffand, subitement réveillé, chante comme un oiseau sur la neige, et par
SA VIE, SON SxlLON, SES AMIS, SES LETTRES. cli
toutes SOI tes de caresses, deg^entillesses, cherche à se faire pardonner cet hymne hors de saison. Bientôt, épuisé, étouffé, il ne bat plus que d'une aile et ne hasarde plus que quelques cris plaintifs. Enfin !e froid égoïsine qui règne autour de lui le gagne peu à peu; mais jusqu'au dernier jour on lèsent encore palpiter, et la mort seule le tera taire. C'est, sous forme de paraf)ole, l'histoire exacte et navrante de ce duel entre madame du Deffand, qui aime pour la première fois à l'âge où il n'est pas permis d'aimer pour la dernière, et Walpole, qui proteste avec toute la morgue de sa nation et toute l'àpreté de son esprit , contre ces feux intempestifs y dont il s'exagère certainement les inconvénients. Mais la progression est établie, et nous ne ferons plus que citer, pour achever de donner à ceux qui nous ont suivi jusqu'au bout dans cette étude minutieuse et graduée, la surprise du changement de ton, de style, de l'accent pénétrant enfui de ces novisslma verba, dont les variations, suivant les vicissitude^ d'une passion tour à tour contenue ou débordante, épargnée ou combattue, sont tout un drame intime.
« Vous êtes le meilleur des hommes ; ce doit être pour vous un grand plaisir de faire le bonheur de quelqu'un qui n'en a jamais eu dans sa vie *. »
« Je ne veux jamais rien faire sans votre aveu, je veux toujours être votre chère petite, et me laisser conduire comme un enfant; j'oublie que j'ai vécu; je n'ai que treize an;*. Si vous ne changez point, et si vous venez me retrouver, il en résultera que ma vie aura été trèslieureuse; vous effacerez tout le passé, et je ne daterai plus que du jour que je vous aurai connu.
» Si j'allais recevoir de vous une lettre à la glace, je serais bien fâchée et bien honteuse. Je ne sais point encore quel effet l'absence peut produii-e en vous. Votre amitié était peut-être un feu de paille; mais non, je ne le crois pas; quoi que vous m'ayez pu dire, je n'ai jamais pu penser que vous fussiez insensible ; vous ne seriez point heureux ni aimabl'e sans amitié, et je sais positivement ce qu'il vous convient d'aimer. N'allez pas me dire qu'il y a du roman dans ma tête; j'en suis à raille lieues; je le déteste. Tout ce qui ressemble à l'amowr m'est odieux, et je suis presque bien aise d'être vieille et hideuse , pour ne pouvoir pas me méprendre aux sentiments qu'on a pour moi, et bien aise d'être aveugle, pour être bien sûre que je ne puis en avoir d^ autres que ceux de la plus pure et de la plus sainte amitié; mais j'aime l'amitié à la folie , mon cœur n'a jamais été fait que pour elle. »
« Oh! non, non, je ne suis pas folle, ou du moins ma folie n'est pas la présomption ni la prétention , et je n'ai point à vous reprocher de m'induirc à tomber dans cet inconvénient. Tout en badinant, tout eiV jouant, vous me faites entendre la vérité, et vous trouvez le moyen d'en'' envelopper l'amertume ; mais je comprends très-bien que mes premières
ï Voir notre t. Ic^ p. 347.
CLii MADAME DU DEFFA>D.
lettres ne vous ont pas plu ; je ne suis pourtant j)oint fâchée de les avoiiécrites; je n'en roujjis point. J'ai connu une lemme à (pii on faisait quelques remontrances sur ce qu'elle n'avait pas un air assez réservé avec des personnages {jraves et à qui on devait du respect; elle répondit qu'elle avait vingt-neuf ans, et qu'à cet âge on avait toute honte hue ; et moi je dis qu'à mon âge on ne pèche point contre la décence en se laissant aller à des eniporleinents d'amitié ; ils ne doivent point effrayer, quand il est bien démontré qu'on n'exige rien. »
Mais faisons intervenir Walpole dans ce monologue, qui aura ainsi l'intérêt du dialogue. Veut-on avoir tout de suite une idée des réponses de Walpole à ces lettres si suppliantes , si touchanJ:es , si débordantes d'une affection exaltée?
« A mon retour de Strawberry-Ilill , je trouve votre lettre, qui me cause on ne peut plus de chagrin. Est-ce que vos lamentations, madame, ne doivent jamais finir? Vous me faites bien repentir de ma fianchise; il valait mieux m'en tenir au connnerce simple ; pourquoi vous ai-je voué mon amitié? C'était pour vous contenter, non pas pour augn^Miter vos ennuis. Des soupçons, des inquiétudes perpétuelles! — Vraiment, si l'amitié a tous les ennuis de l'amour sans en avoir les plaisirs, je ne vois rien qui invite à en tâter. Au lieu de me la montrer sous sa meilleure face, vous me la présentez dans tout son ténébreux. Je renonce à l'amitié si elle n'enfante que de l'amertume. Vous vous moquez des lettres d'Héloïse, et votre correspoi>dance devient cette fois plus IdiVmoy iinte. Repreîîds ton Paris; je iiaime pas mande, an gué. Oui, je l'aimerais assez au gai, mais très-peu au triste. Oui, oui, mamie, si vous voulez que notre commerce dure, montez-le sur un ton moins tragique; ne soyez pas comme la comtesse de la Suze, qui se répandait en élégies pour un objet bien ridicule. Suis-je fait pour être le héros d'un roman épistolaire? et comment est-il possible, madame, qu'avec autant d'esprit que vous en avez, vous donniez dans un style qui révolte votre Pylade, car vous ne voulez pas que je me prenne pour un Orondate? Parlez-moi en femme raisonnable, ou je copierai les réponses aux Z/e«re.v portugaises. »
Et madame du Deffand , étonnée , indignée , d'éclater en reproches, en plaintes, mais non en menaces. Car déjà elle ne pouvait songer, sans avoir envie de mourir, à la rupture d'un lien qui était pour elle celui même de la vie.
Paris, dimanche 25 mai 1766.
« Je ne sais pas si les Anglais sont durs et féroces, mais je sais qu'ils sont avantageux et insolents. Des témoignages d'amitié, de l'empressé* ment, du désir de les revoir, de l'ennui, de la tristesse, du regret de leur séparation , — ils prennent tout cela pour une passion effrénée ; ils en sont fatigués , et le déclarent avec si peu de ménagement, qu'on croit être surpris en flagrant délit; on rougit, on est honteux et confus, et l'on tirerait cent canons contre ceux qui ont une telle insolence. Voilà
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cliii
la disposition où je suis pour vous , et ce n'est que l'excès de votre folie (jui vous fait obtenir grâce : ce qui me pique , c'est que vous me trouve/, fort ridicule. Vous m'avez troublée et (jui pis est gelée. Me comparer à madame de la Suze, me menacer de m'écrire pour réponse une porùi- (laiseî ce sont les deux choses du monde que je liais le plus ; l'une pouisa dégoûtante et monotone fadeur, et l'autre pour ses euq)ortements indécents. Je suis triste, malade, vaporeuse, ennuyée; je n'ai personne à qui parler : je crois avoir un ami, je me console en lui confiant mes peines, je trouve du plaisir à lui parler de mon amitié, du besoin (]ue j'aurais de lui, de l'impatience que j'ai de le revoir; et lui, loin de répondre à ma confiance, loin de m'en savoir gré, il se scandalise, me traite du haut en bas , me tourne en ridicule , et m'outrage de toutes les manières! Ah! fi, fi, cela est horrible. S'il n'y avait pas autant d'extravagance que de dureté dans vos lettres, on ne pourrait pas les supporter; mais à la vérité elles sont si folles que je passe de la plus grande colère à éclater de rire : cependant j'éviterai de vous donner occasion d'en écrire de pareilles. »
Et en effet, avertie par les piquantes railleries de son correspondant, ce n'est désormais que sans s'en douter, et, comme elle le dit, (juand elle ne peut pas faire autrement , que madame du Deffand se hasardera à parler l'ancien langage , à oser ces aveux si brusquement refoulés dans son cœur. Elle affecte Findifférence ou du moins la résignation , elle joue avec sa douleur , elle plaisante avec sa tristesse, elle donne à ses sentiments le déguisement d'une forme ironique et badine, elle emploie les tournures indirectes, et, avec une humilité qui a encore sa coquetterie et dont l'habileté est imperturbable, elle dit ce qu'elle veut dire en s'excusant de n'oser le dire.
Il faut lire la lettre du 24 septembre, pour voir avec quelle grâce, quelle câlinerie , quelle coquetterie d'esprit et de cœur madame du Deffand cherche à apprivoiser ce philosophe du désabusement, qui pousse plus loin qu'elle la pratique de leurs maximes communes , et qui se défend d'une amitié tendre à la fois comme d'une absurdité et comme d'un ridicule. Elle lui envoie une boîte avec une lettre de madame de Sévigné qu'il adore, et dont elle a fiiit sa patronne auprès de lui ; elle fait apprendre l'anglais à Wiart , son secrétaire, elle lui propose de le lui envoyer quand il est malade , pour qu'elle puisse avoir de ses nouvelles sans fatigue pour lui. A la fin de septembre 1766, elle se ronge , faute de nouvelles de lui. Ce silence la tue, son cœur meurt d'inanition. Wiart prend le parti d'écrire à Walpole à son insu , et le bon et fidèle serviteur ne peut s'empêcher de dire respectueusement à l'homme dont l'orgueil cherche à dompter par le silence, à macérer dans l'humiliation une amitié qui lui semble trop fougueuse et trop tendre :
GLiv MADAME DU DEFFAND.
« Je puis vous répondre , m&nsieur, que s'il existe de véritables amis, vous pouvez vous vanter (pie vous avez trouvé une amie en madame comme il v a bien peu d'exemples. Tirez-la d'inquiétude le plus souvent qu'il sera possible : si vous voyiez comme moi l'état où elle est, elle vous ferait pitié; cela l'empêche de dormir et l'échautFe beaucoup. »
Le 30 septembre, c'est un long , admira])le et attendrissant plaidoyer de madame du Deffand , où le sourire et les larmes se mêlent, et dont la sensil)ilité pétille d'esprit.
Mais toute cette lettre est à extraire , car elle achève l'enquête morale que nous voulions faire , elle clôt cette première crise dont le feu, couvant sous la cendre, ne jettera plus que quelques intermittentes étincelles.
Mardi, 30 septembre 1766, à quatre lieiires du rnatin , écrite de ma propre main avant la lettre que j'attends par le courrier d'aujourd'hui.
« Non, non, vous ne m'abandonnerez point ; si j'avais lait des fautes, vous me les pardonneriez, et je n'en ai fait aucune, si ce n'est en pensée; car pour en parole ou en action, je vous défie de m'en reprocher aucune. Vous m'avez écrit, me direz-vous, des lettres portugaises, des élégies de madame delaSuze; je tous avais interdit l'amitié, et vous osez en avo^r; Yons osez me l'avouer : je suis malade et voilà que la tête vous tourne ; vous poussez l'extravagance jusqu'à désirer d'avoir de mes nouvelles deux fois la semaine; il est vrai que vous vous contenteriez que ce fussent de simples bulletins en anglais , et avant que d'avoir reçu mes réponses sur cette demande, vous avez le front, la hardiesse et l'indécence, de songer à envoyer Wiart à Londres pour être votre résident. Miséricorde! que serais-je devenu? j'aurais été un héros de roman, un personnage de comédie, et quelle en serait riiéroïne? — Avez-vous tout dit, mon tuteur? Écoutez-moi à mon tour.
» J'ai voulu vous envoyer Wiait ; ce projet n'était qu'une idée judlement extraordinaire dans les circonstances où je l'amais exécuté ; j'am^ais eu la même pensée pour feu mon pauvre ami Formont % s'il avait été bien malade à Rouen, et qu'il n'eût eu personne pour me donner de ses nouvelles; voilà votre 'plus grand grief. Ah! un autre qui selon moi est bien pis , c'est l'ennui de mes lettres ; vous y trouvez la fadeur, l'entortillé de tous nos plus fastidieux romans ; peut-être avez-vous raison, et c'est sur cela que je m'avoue coupable. Je ])eux parler de l'amitié trop longtemps, trop souvent, trop longuement; mais, mon tuteur, c'est que je suis un pauvre génie ; ma tête ne contient point plusieurs idées^, une seule la remplit. Je trouve que j'écris fort mal, et qu»nd on me dit le contraire, qu'on me veut louer, je dirais à ces gens-là : Vous ne vous y connaissez pas, vous n'avez point lu les lettres de Sévigné, de Voltaire et de mon tuteur. Par exemple, celle du 22, où vous me traitez avec une férocité sainnate , est écrite à ravir : — Mais venons à nos affaires ; voilà le procès rapporté : soyez juge et partie, et je vous promets d'exé-
* Dont parle souvent Voltaire.
SA VIE, SON SALON, SES AMJS, SES LETTRES. clv
cutcr votre seiitcMice : piescrivoz-inoi exactement la conduite que vous voulez (jue je tienne; vous ne pouvez rien siu" mes pensées, parce cpi'elles ne (ié])endcnt })as de moi, mais pour tout le reste vous en serez absolument le maître.
» J'intercède votre sainte ', je la prie d'apaiser votre colère ; elle vous dira (pi'elle a eu des sentiments aussi criminels que moi ; qu'elle n'en était pas moins honnête personne ; elle vous rendra votre bon sens, et vous fera voir claii^ comme le jour qu'une femme de soixante-dix ans , quand elle n'a donne aucune marque de folie ni de démence, n'est point soupconnable de sentiments ridicules, et n'est point indigne qu'on ait de l'estime et de l'amitié pour elle. Mais finissons, mon cher tuteur, oublions le passé; ne parlons plus que de balivernes, laissons atout jamais les amours, amitiés et amourettes; ne nous aimons point, mais int('ressons-nou.s toujours l'un à l'autre sans nous écarter jamais de vos principes ; je les veux toujours suivre et respecter sans les comprendre ; vous serez coittent, mon tuteur, soyez-en sûr, et vous me rcn(U^ez paifaitement contente si vous ne me donnez point d'inquiétude sur votre santé, et si vous ne vous fâchez plus contre moi au point de m'appeler Madame ; ce mot gèle tous mes sens; (joeje sois toujours votre Petite ; jamais titre n'a si bien convenu à j)ersonne, car je suis bien petite en effet.
» Ne frémissez point quand vous songez à votre retour à Paris ; vous souvenez-vous que je ne vous y ai causé iml embarras, que j'ai reçu avec })laisir et reconnaissance les soins que vous m'avez rendus, mais que je n'en exigeais aucun? On s'est moqué de nous, dites-vous; mais ici on se moque de tout, et l'on n'y pense pas l'instant d'après.
« Il me reste à vous faire faire une petite observation pour vous engager à être un peu plus doux et plus indulgent; ce sont mes malheurs, mon grand âge, et je puis ajouter aujourd'hui mes infirmités; s'il était en votre pouvoir de m'aider à supporter mon état, d'en adoucir l'amertume, vous y refuseriez-vous? Et ne tiendrait-il qu'à la première caillette maligne ou jalouse de vous détourner de moi? Non, non, mon tuteur, je vous connais bien, vous êtes un peu fou, mais votre cœur est excellent: et quoique incapable d'amitié, il vaut mieux que celui de tous (XMix (|ui la professent : grondez-moi tant que vous voudrez, je serai toujoius votre pupille malgré l'envie.
» J'avais écrit tout cela de ma propre main, sans trop espérer qu'on pût le lire; Wiart l'a déchiffré à merveille, et si facilement, que j'ai été tentée de vous envoyer mon brouillon ; mais je n'ai ])as voulu vous donner cette fitigue.
" J'attends votre première lettre avec impatience pour savoir de vos nouvelles; mais avec tremblement : m'attendant à beaucou]> d'injures, j'ai été bien aise de les prévenir et vous préviens que je n'y répondrai pas.»
Mercredi i«i" octobre, avant l'arrivée du courrier, et par conséquent point en réponse à votre lettre s'il m'en apporte, et que je ne puis encore avoir reçue.
« Vous avez raison, vous avez raison, enfin toute raison; je ne suis plus soumise, mais je suis véritablement convertie. Un rayon de lumière
^ Madame de Se vigne.
cLvi MADAME DU DEFFAIND.
m'a frapptie à la manière de saint Paul; il en fut renversé de son cheval, et moi je le suis de mes chimères. Je ne sais de quelle nature elles étaient, quel lança^je elles me faisaient tenir; mais j'avoue qu'elles devaient vous paraître ridicules, et l'effet qu'elles vous faisaient ne me choque plus aujourd'hui. Il y a déjà quehpie temps qu'en me figurant votre retour ici, je sentais que votre présence me causerait de l'embarras. Je me disais : O/i! mon Dieu, pourquoi? et je trouvais que c'étaient vos réprimandes que mon jargon m'avait attirées qui me donneraient quelque honte. Brûlez toutes mes lettres (s'il vous en reste) qui pourraient laisser trace de tous ces galimatias ; je suis votre amie, je n'ai jamais eu ni pensée ni sentiment par delà cela, et je ne comprends pas connnent j'étais tombée à user d'un langage que j'ai toujours fui et proscrit , et que vous avez toute raison de détester. Voilà donc un nouveau baptême, et nous allons être l'un et l'autre bien plus à notre aise.»
Mercredi, après l'arrivée du courrier.
« O mon Dieu , que je suis contente ! vous vous portez bien , voilà tout ce que je voulais ; vous jugerez, par ce que j'ai écrit ce matin et hier, si je suis fâchée contre vous. Il ne me reste plus qu'à vous dire un mot : on ne croit point dans ce pays-ci qu'on puisse être l'amant d'une femme de soixante-dix ans, quand oivn'en est pas payé; mais on croit qu'on peut être son ami, et je puis vous répondre qu'on ne trouvera nullement ridicule que vous soyez le mien. Je ne vous garantirai pas que l'on ne vous fasse quelques plaisanteries, mais c'est faire trop d'honneur à notre nation que d'y prendre garde. Je ne sais d'où peuvent venir toutes vos craintes, et vous deviez bien me parler avec la môme confiance ({ue je vous })arle. J'ai dans la tête que c'est quelque mauvaise raillerie de madame la duchesse d'Aiguillon à milady Hervey, qui a troublé votre tête; je n'y ai pas donné le moindre lieu. Il y a longtem])s que je connais sa jalousie, mais elle n'est nullement dangereuse. Je ne me suis laissée aller à parler de vous avec amitié et intérêt qu'à mesdames de Jonsac et de Forcalquier, qui vous aiment beaucoup l'une et
l'autre, et sans jalousie Votre troisième lettre est parfaite; il n'y a
rien à redire, si ce n'est les louanges que vous m'y donnez. 0 mon tuteur, pourquoi vous avisez-vous de flatter ma vanité? ne m'en avez-vous pas jugée exempte, et ne m'avez-vous pas traitée en conséquence? Si j'avais eu de l'amour-propre, il y a longtemps que vous l'auriez écrasé; mais c'est un sentiment que je n'ai i)oint écouté avec vous; jamais votre franchise ne m'a blessée, jamais vous ne m'avez humiliée; je serai toujours fort aise (jue vous me disiez la vérité. Vos craintes sur le ridicule sont des terreurs paniques, mais on ne guérit point de la peur; je n'ai point une semblable faiblesse; je sais qu'à mon âge on est à l'abri de donner du scandale : si l'on aime, on n'a point à s'en cacher; .l'amitié ne sera jamais ;un sentiment ridicule quand elle ne fait pas fure de folies; mais gardons-nous d'en proférer le nom, puisque vous avez de si boimes raisons de la vouloir proscrire; soyons amis (si ce mot n'est pas malsonnant), mais amis sans amitié; c'est un svstème nouveau, mais dans le fond pas plus incompréhensible que la Trinité. «
Cette admirable lettre est pour ainsi dire la confession morale de
SA VIE, SOIN SALO.N, SES AMIS, SES LETTRES. caah
madame du DefFand. C'est im vrai chef-d'œuvre d'esprit et de sentiment. Le triple caractère auquel on reconnaît les passions sincères, la foi, la soumission, le dévouement, s'y lit en traits saisissants ; et l'on est étonné de cet effet singulier de l'expérience sur les natures bien douées. Elle ne les dessèche pas , elle les attendrit dans son amertume salutaire. Jamais madame du Deffand n'a été aussi bonne , aussi douce, aussi délicate qu'à soixante-dix ans. Ce rajeunissement du cœur en pleine décrépitude est un phénomène moins rare qu'on ne pense et qu'il lui demeurera la gloire d'avoir éprouvé et d'avoir dépeint en grand moraliste et en grand écrivain . Mais quel était cet homme dont madame du Deffand s'efforçait en vain de réchauffer l'ardeur, d'encourager la confiance , de satisfaire l'exigence; cet homme dont la maturité et la vieillesse allaient tourner autour de ce pivot , la peur panique d'être ridicule , en se laissant aller à des sentiments incompatibles avec l'âge et avec l'expérience, crainte dont madame du Deffand fut la victime, mais dont elle n'était pas la cause ?
« Il y avait longtemps avant la date de notre connaissance que cette crainte du ridicnle s'était plantée dans mon esprit, et vous devez assurément vous ressouvenir à cjuel point elle me possédait, et combien de fois je vous en ai entreteiuie. — iN 'allez pas lui chercher une naissance récente. Dès le moment qne je cessai d'être jeune, j'ai en une peur horrible de devenir un vieillard ridicule. "
Horace Walpole n'est guère connu en France que par les lettres de madame du Deffand, et tant qu'une traduction digne de ce nom n'aura pas popularisé chez nous les Mémoires et les Lettres de l'homme qui , dans toute l'Angleterre du dix-huitième siècle , a eu incontestablement le plus d'esprit et le plus de goût, il devra se contenter de ce maigre et fiicheux rayon de célébrité qui ne le montre justement à nous que sous ses aspects les plus étroits et les plus défavorables. Les matériaux d'un portrait en pied ne nous manqueraient pas , car Walpole a eu plus d'un biographe , et il a été lui-même le meilleur de tous. Les limites de cet espace dont nous avons déjà abusé nous obligent de nous contenter d'une esquisse que nous essayerons plus particulièrement dans le but de réfuter ceux qui, ne tenant pas assez de compte des circonstances qui ont précédé ou suivi le mot sur lequel ils le jugent, ont malignement diminué la valeur intellectuelle et littéraire de Walpole,
oi-viii MADAME DU DEFFA^D.
ou ont honnêtement calomnié son cœur et son caractère. Ceux-ci l'ont accusé d'affectation et de frivolité; ceux-là l'ont taxé de sécheresse et d'égoïsme. Voyons si le personnage , tel qu'il résulte des témoigfnages authentiques et impartiaux, répond absolument à ce signalement, et si, dans cette dernière conquête le goût, de madame du Deffand a été aussi aveugle que ses veux.
Il est facile de connaître intimement Horace Walpole, facile de l'attaquer, facile de le défendre. Il a eu, nous le répétons, de nombreux biographes, de nombreux détracteurs, de nombreux avocats. On a plus d'un récit de la vie qu'il menait à Strawberrv-Hill , et il a pris la peine de nous donner lui-même la description de cette demeure caractéristique. Pinckerton , dans le Walpoliana , miss Hawking dans ses Réminiscences , ont décrit sa personne , ses habitudes, ses manières. Walter Scott et lord Dover ont écrit sa biographie. M. Eiliot Warburton a publié sur lui des Mémoires. Dans l'édition de ses OEnvres en six volumes in-quarto, le sixième contient les lettres adressées par lui aux miss Berry avec une Préface de l'aînée, dans laquelle elle défend vivement et éloquemment la mémoire de son bienfaiteur contre les malveillantes insinuations de Macaulay , qui, passionné contre Walpole par toutes sortes d'antipathies littéraires et de rancunes politiques , s'est plu à épuiser contre lui tout un carquois de spirituelles épîgrammes. Mais lord Byron , admirateur encore plus désirable que iMacaulay n'est redoutable ennemi, a pansé, avec le baume du plus pur enthousiasme, les blessures faites par la vei^e de l'historien démocratique. On le voit par ce court exposé, il y en a pour tous les goûts. Que l'on prenne la route de l'éloge ou celle de la critique, on s'y trouvera en nombreuse et bonne compagnie. Essayons de tracer entre les deux un humble petit chemin indépendant et impartial.
Horace Walpole, né à Londres, le 5 octobre 1717, était le troisième et le plus jeune fds de sir Robert Walpole , un des grands ministres de l'Angleterre, et qui la gouverna glorieusement vingt et un ans. On a beaucoup discuté sur son génie, son caractère, les moyens vulgaires ou honteux de son influence. Ce n'est pas le lieu d'examiner ici ces griefs et de prendre parti entre Goxe et Smollett. Gouverner vingt et un ans un pays comme l'Angleterre, v par quelques moyens que ce soit, n'est point d'un homme ordinaire.
La mère de Walpole, Catherine Shorter, était petite-fdle de sir John Shorter, lord-maire de Londres, en 1G88, l'année de la révolution. Les deux frères d'Horace , lord Walpole et sir Edouard , ne méritèrent jamais que l'histoire s'occupât d'eux. Horace semble
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avoir résumé et personnifié en iui le double génie de l'Angleterre ancienne et de l'Angleterre nouvelle , la double influence du père et de la mère , une certaine délicatesse de cœur , voilée et comme défendue par l'âpreté du caractère , une grande hardiesse d*idées, corrigée par une grande aristocratie de goûts. La santé d'Horace était faible , sa vie semblait fragile , quoiqu'elle ait duré quatrevingts ans. Il était à la fois Saxon et Normand , de la race d'acier , souple et brillante, qui plie sans cesse et ne rompt jamais. Mais ce tempérament maladif et nerveux devait avoir , on le comprend, une influence durable sur son âme et sur sa vie. Il explique la contradiction apparente de ses idées et de ses goûts , de ses principes et de ses actions, de sa bonté foncière et de sa rudesse extérieure, il explique l'inconstance et la variété de ses manies, la susceptibilité et l'irritabilité d'un esprit et d'un cœur que l'horreur de la critique et la crainte du ridicule ont tourmenté sans relâche.
Une autre influence primordiale à noter , c'est l'éducation exclusive de la mère jusqu'à dix ans. Horace connut peu son père, absorbé par les affaires, et dont les rares loisirs étaient consacrés à des distractions grossières. Jusqu'à dix ans , il grandit sous l'aile de sa mère, qu'il adorait, et il est demeuré dans sa vie et dans ses écrits plus d'une trace de cette influence féminine, la subtilité , la coquetterie et même une certaine préciosité.
A dLx ans, Horace Walpole entra au collège d'Eton, où son père avait été le compagnon d'études de lord Bolingbroke , cet autre esprit anglais cher à la France, précurseur d'Horace, d'un moindre attrait littéraire, mais d'une autre vigueur philosophique que lui. Les camarades de prédilection d'Horace furent Thomas Gray , le poëte lyrique à qui plus tard la seule vue d'Eton dans le lointain devait inspirer l'ode touchante où il célèbre leurs communs souvenirs d'enfance ; Richard West , en qui une mort prématurée emporta , dit-on , l'espoir d'un grand poëte ; Thomas Ashton , qui se consacra à l'Église et à la prédication. Cette quadruple amitié , cette quadruple alliance, comme l'appelaient nos jeunes écoliers , ne fut pas invulnérable au temps, inaccessible aux passions. Elle eut ses vicissitudes et ses décadences. L'ami d'enfance et de prédilection d'Horace, celui à qui il demeura fidèle jusqu'au bout, celui qui, aux yeux de la postérité , attestera son cœur, c'est Henri Seymour Gonway, qui devait jouer un rôle distingué dans l'armée et le Parlement. Gonway fut Valter ego de Walpole , le la Boétie de ce Montaigne anglais. On le voit se refroidir ou rompre avec Gray, avec Bentley , avec le poëte Mason, même avec Georges Montagu ,
CLXii MADAME DU DEFFA^'D.
vouement. Il séjournait souvent'auprès de lui, au château de Hougton, en Norfolk, et il essaya en vain, par l'influence d'unLeau site, le secours d'une belle bibliothèque, la vue d'une précieuse collection de tableaux , d'élever et de poHr ](^ goûts du fruste homme d'État, qui, hors la politique, ne se plaisait guère qu'à la chasse, à table ou au lit. Horace Walpole, à cet inutile apo^olat, à ces fastidieuses compagnies , dut éprouver dans toute son amertume le dégoût d'un esprit difficile et mondain aux prises avec les contrastes de la vie de campagne dans la vieille Angleterre. Son caractère dut se ressentir de l'épreuve de cette longue contrainte , de cette quotidienne contradiction. Il a fait de son existence à cette époque une peinture humoristique et caractéristique, dans une lettre à M. Chute, du 20 août 1743.
En août 1743 , Horace Walpole fit un detnier -effort pour convertir son père à la religion de l'art. Il écrivit et lui dédia , sous le titre d'odes Walpoiianœ , une description de Hougton-Hali et des collections qu'on y admirait... La collection de Walpole n'existe plus en Angleterre; elle fut vendue en 1780 par son insoucieux et besogneux petit-fils, à l'impératrice de Russie, pour 45,000 livres sterling. Elle contenait de très-belles choses , peut-être l'original de Ja Joconde de Léonard de Vinci. Les opinions d'Horace en fait d'art se montrent dans ce manifeste assez originales et môme paradoxales. Dans son opinion, toutes les qualités du peintre parfait ne se sont jamais rencontrées que dans Raphaël , te <Guide {!) et Annibal Carrache {!!).
C'est le cas de dire avec M. de Rémusat :
« Dans les arts comme en beaucoup d'autres choses, Horace Walpole avait du goût plutôt qu'un excellent goût. »
Robert Walpole mourut de la pierre, le 28 mars 1745, au milieu d'une recrudescence subite de popularité qui allait peut-être l'arracher de la retraite pour le reporter au pouvoir.
« Lord Orford, en mourant, ne laissa pas une fortune aussi considérable que le supposaient ses ennemis. Il devait plus d'un million de francs, et son revenu foncier était estimé nominalement à deux cent mille. Son fils aîné, qui héritait du titre et du domaine, et qui devait, six ans après, mourir fort dérangé , aurait été tout à fait gène sans son oisive et productive place d'auditeur de l'Échiquier. C'était presque exclusivement aux dépens du trésor public que Walpole avait pourvu ses deux autres fils, sir Edouard et Horace. On sera pcut-ctre curieux de connaître comment était constituée la fortune d'un troisième fils de premier ministre, et ce que permettaient alors les mœurs publiques et des usages qui n'ont pas encore complètement disparu. Horace reçut par testament
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cinq mille livres sterling d'argent comptant qu'il ne toucha pas en entier, et la jouissance temporaire de la maison oii son père mourut, dans Arlinjjtoii street et qu'il avait eiicoie pour trente-six ans. Ainsi dote et dans sa condition, le jeune homme eût ete pauvre si les sinécures n'y avaient mis ordre. Il avait reçu dans son enfance deux petites places qu'il gai'da toujours , celle de clerc des extraits et de contrôleur du grand rouleau de l'Échiquier, qui lui rapportaient trois cents livres par an. A vingt ans, il fut nommé huissier de l'Échiquier, titie qui valait annuellement de dix-huit cents à deux mille livres, et il y joignit un revenu de la moitié sur l'office de collecteur de la douane, accordé pour la vie à son j)ère et à ses deux aînés ^ »
Pour donner en un mot une idée de la valeur totale de ces diverses places , lucratives surtout par les privilèges accessoires et abusifs qu'elles comportaient , nous dirons que Walpole , dans un Mémoire justificatif de 1782 , que }a. réaction de l'opinion le força de donner au public, ne nie pas que la seule sinécure d'huissier de l'Écliiquier ne lui ait rapporté une année 4,200 livres , c'est-àdire 105,000 francs.
Grâce à ces faveurs de sa position , Horace Walpole , sans patrimoine, n'était pas sans fortune. Sa qualité de célibataire lui en laissait la libre et entière disposition , et il en fit le plus noble et le plus intelligent usage , la mettant au service de ses goûts d'archéologue et de curieux , sans se dispenser à l'occasion d'en offrir le partage à ses amis , comme il le fera pour madame du Deffand et Oonway. Généreux sans prodigalité, hospitalier sans faste , il donna le premier à l'Angleterre le type et l'exemple de ces grandes existences, de ces grandes vies dont l'aristocratie anglaise a aujourd'hui m.ùltiplié les modèles. Cet idéal d^existence, trop rarement atteint en France par tant d'hommes qui seraient dignes de le réaliser , consistait à choisir, parmi les jouissances que permettent une grande fortune et un girand nom, les moins frivoles, les moins égoïstes, les plus intellectuelles. Des acquisitions de tableaux et de livres , une installation originale qui trahit à la fois Pindépendance et la culture de l'esprit, une société plus choisie que nombreuse, à laquelle on se consacre sans s'y absorber, une correspondance variée, des loisirs occupés de toutes les études qui ne permettent point d'être pédant , voilà le train de vie que mena Walpole , n'accordant aux passions et aux sens que le nécessaire et réservant à l'esprit tous les superflus. C'est dans un monde à son image, qu'il a admirablement peint , qu'il concentre une activité qu'il ne pousse jamais jusqu'à la fatigue, et un talent qui laisse sa trace sur tous les sujets
^ Cil. de Rcmusat, l'Angleterre au dix-huitième siècle , t. II, p. 44, 45.
cLxiv MADAME DU DEFFAISD.
sans y prendre ce vilain vernis d'habitude qui obscurcit et paralyse l'esprit. Il eut, en un mot, la sainte horreur de la spécialité' et de la publicité. Il écrivait sur tout et ne publia presque rien de son vivant, pour ne pas subir les contraintes et embrasser les préjugés de l'état littéraire. Il aimait trop les lettres et les arts pour se réduire à les cultiver. La réputation même ne l'eût pas dédommagé de la perte de sa liberté. Il consentit à ne passer que pour un amateur , pour éviter de passer pour un auteur. Il s'aimait trop luimême pour ne pas préférer ses amis au public et la tranquillité à la gloire.
La critique lui a reproché cet indifférence et cet éparpillement. Macaulay y a vu une affectation de plus dans un homme dont le génie ne lui semble fait que d'affectations. D'autres , plus modérés, ont regretté un système qui , favorable à son repos, l'est moins à sa mémoire, et qui fait que Walpole, " distingué en tant de choses, n'est, comme auteur, supérieur en aucune ' . )> Combien cette infériorité relative n'est-elle pas rachetée par sa supériorité incontestable dans un genre essentiellement français , qu'il a, avec Bolingbroke et Ghesterfield , élevé en Angleterre à la hauteur d'une littérature ! Dans ce genre , qui ne comporte pas l'imitation ni la médiocrité , son indépendance d'esprit et de mœurs lui a assuré cette perfection réservée à ceux qui observent plus qu'ils ne jugent, qui voient plus qu'ils n'apprennent , et qui, tout en se ménageant dans le monde le poste d'observateur , s'y mêlent cependant assez pour observer impunément. Je parle du genre épistolaire, qui doit son honneur à des profanes, et dont les lettrés de profession, faute de ce désintéressement moral que donnent le loisir et la fortune, n'ont presque jamais attrapé le naturel.
« Ses œurres, dit parfaitement M. de Rëmiisat, sont remarquables presque toujours, jamais excellentes, ou plutôt il n'a dû exceller que dans un genre, celui où il est permis de toucher à tout et interdit de rien approfondir, où la variété des tons doit s'unii- à la diversité' des sujets, où l'on peut être superficiel à propos et décider avec de l'esprit ce qui vient de l'étude et de l'expérience, où rien n'est défendu, excepté de s'appesantir et de s'étendre, où tout est permis, même le parfait, même le sublime, pourvu qu'on ne les ait pas cherchés et qu'on les rencontre en passant ^. "
C'est déjà une assez belle gloire pour un homme qui demanda aux lettres et aux arts plutôt le plaisir que l'honneur de sa vie.
* L'Angleterre au dix-huitième siècle, t. II, p. hS. 2 Ibid.', p. 49. .
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. clxv
Macaulay l'a accusé d'instabilité politique , de contradiction. Il s'est plu à le montrer whig de naissance, de préjugés, d'affectation, mais au fond tory complaisant ou aveugle ; partisan de la révolution anglaise et ennemi de la révolution de France. Il prend un malin plaisir à nous le faire voir suspendant aux côtés de son lit la Grande Charte et la sentence de mort de Charles I", déclarant à Georges Montagu que ses principes ne pourront jamais devenir monarchiques, et trouvant l'attentat de Damiens le plus excusable des assassinats ; puis auteur gentilhomme et chroniqueur chambellan, se plaisant aux anecdotes et aux commérages de cour , collectionnant les ouvrages des rois littérateurs, et recherchant surtout, à Paris et dans la correspondance de madame du Deffand, la satisfaction d'une curiosité si essentiellement aristocratique, qu'elle ne trouve de l'intérêt qu'aux scandales qui ont déshonoré, au dixhuitième siècle, la monarchie et la société françaises.
Macaulay , au nom d'un parti dont l'unité et l'inflexibilité puritaines pourraient prendre pour symbole une ligne droite, triomphe trop aisément d'un adversaire qui mit l'unité dans la variété et ne fut fidèle qu'à sa fantaisie , mais surtout dans le domaine des choses littéraires ou artistiques, où la variété est un agrément fort permis et où l'inconstance n'est pas un crime. Politiquement, il est certain que Walpole demeura fidèle à lui-même , aux traditions de sa famille et à la hardiesse de ses idées , autant que le comporte la mobilité irrésistible de Vliomo duplex , qu'il serait focile de trouver jusque dans les natures et dans les vies qui semblent le plus entières. Walpole n'aimait point Pitt, tout en l'admirant , et cela est permis; il crut à la liberté jusqu'à ce que le spectacle des excès de la Révolution française lui en eût démontré les dangers et les inconvénients. Ces réserves , ces restrictions , ces repentirs , ce désabusement, sont le fait naturel et légitime de l'âge et de l'expérience, et reprocher en ce sens à Walpole d'avoir changé , c'est lui faire un crime d'avoir vieilli. En tout cela , ce que Macaulay poursuit surtout en Walpole, c'est l'amttfewr, toujours peu choyé des littérateurs et des philosophes de profession. C'est l'homme qui a touché à tout pour ne s'appesantir sur rien, et qui s'est trouvé superficiel par mépris du pédantisme , fantaisiste par respect de sa liberté , aristocrate littéraire, enfin, par dégoût du salaire et du métier.
Lord Byron, qui a eu à souffrir des mêmes préventions et des mêmes reproches que W^alpole, a très-bien vu le point par lequel il était surtout, en littérature connue en politique, odieux à certains critiques de son temps et du nôtre, par l'horreur de la discipline ,
cLxvi MADAME DU DEFFAND.
l'impatience de la critique , le mépris du faux patriotisme , de la guerre inutile et de la vaine popularité, enfin, par l'ironie, le scepticisme, le ton frondeur et incrédule qu'il portait en toutes choses. Nous ne prétendons pas que l'hostilité éclairée et d'ailleurs désintéressée de Macaulay, devenu lord à son tour par l'autorité du talent et d^u travail , ae soit inspirée de ces étroites rancunes et de ces jalousies frivoles. Mais on est toujours un peu l^homme de son parti, et c'est le parti dont lord Macaulay s'est trouvé l'organe qui a influencé son jugement. A son insu , il a très-spirituellement et très-noblement immolé Walpole à des griefs moins généreux et à des torts moins sérieux que lui.
« C'est la mode, dit lord Byron, de déprécier Horace Walpole, d'abord parce qu'il était un noblema?i (un grand seigneur), et secondement, parce qu'il était U7i (jentleman (un homme du monde). Mais pour ne rien dire de ses incomparables lettres, ni du Château d'Otivinte, il est le dernier des Romains, l'auteur de la Mère mystérieitse, tragédie du premier ordie, qui n'est pas une langoureuse pièce d'amour. »
Dans les reproches dont Macaulay s'est fait l'habile organe, sinon dans ces reproches mêmes, il y a beaucoup de ces causes que dit Byron. Et le grand écrivain anglais, dans ce même article où il s'est fait l'accusateur plus que le critique d'Horace Walpole , n^a pas été tellement au delà de ses intentions , et n'a pas tellement enivré son go ut et sa raison de l'ivresse de la satire , qu'il n'ait, au risque de se contredire lui aussi, reconnu à Walpole des qualités supérieures , entre autres, celle de n'être jamais ennuyeux. C'est déjà quelque chose , et dans le triple suffrage de Walter Scott , de lord Byron et de son plus digne adversaire lui-même , la mémoire littéraire de Walpole trouve un assez beau monument.
Dans le mois de mai 1747, Horace Walpole acheta Strawberry- Hill.
« Pour peu qu'on ait passé huit jours en Angleterre, on a vu Richmond, et si l'on a vu Richmond, on a remonté le cours tranquille de la Tamise, qui, d'un large bras de mer agité et noirci par tous ces mille vaisseaux, pressés entre deux lignes immenses de magasins couleur de suie, devient, à quelques milles de Londres, une jolie rivière toute champêtre, dont les eaux limpides et lentes baignent à pleins bords deux rives d'un vert éclatant. Là, les yeux enchantés n'aperçoivent qu'humides prairies, arbres épais, élégantes habitations, enfin le plus riche paysage de l'Angleterre noyant ses masses de verdure et de fraî-
1 Voir aux OEuvres diverses de lord Macaulay, trad. Amédée Picliot [Hachette, 1860), t. Jc, le curieux et amusant £"««« sur les deux Walpole, ressemblant un peu trop à la façon de la caricature, mais d'une caricature de maître.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. clxv,ii
(heur dans cette vapeur bleuâtre qui prête à la campagne um chaarrae f"anta,sti(|ue. Sur la rive (jauclie, eu, face de la colline de Richmond , dont Thonij).soii a chante la vue et le» onibrafj^ie», s'étend le bourg de Twvckenham, illustre par la présence de lîacon et de Pope... Les grands noms de l'Angleterre historique et littëraiie s'y trouvent à chaque pas , et la beauté du site est la perfection du paysage anglais.
» Là, sur cette allée de jardin qu'on appelle la route de Hampton- Gourt, il y avait, cent ans avant nous, une chétive maison des champs, séparée de la rivière par deux ou trois prés. Elle avait été bâtie en 1G98 par le cocher d'un grand seigneur, puis habitée successivement par un poète , par un évêque, par des pairs du royaume, et elle l'était enfin par une marchande fort en vogue à Londïres, et qui la vendit à Walpole comme un des bijoux dont elle faisait le commerce. Du moins s'en empara-t-H avec une joie d'enfant, charmé d'avoù' beaucoup) à créer, car il n'y trouvait guère à conserver que la place, l'herbe et la vue. Il commença par lui donner, au lieu du nom vulgaire de Ghopp'd Straw- Ilall , un nom qu'il découvrit dans quelque vieux titre , celui de Strawberry-Hill (Colline aux fraises), et il s'occupa sans délai d'en faire une résidence à son gré. Une description complète et minutieuse nous serait facile. Gomme il passa vingt-cinq années à l'agrandii-, à l'embellir, et toute sa vie à l'admirer, ses lettres sont une continuelle peinture, tantôt du jardin , tantôt du bâtiment , avec toutes les merveilles et toutes les frivolités qu'il y avait réunies. Ses projets, ses travaux, ses plantations, ses constructions, la distri&iition des appartements , les détails de l'ametiblement, il explique tout à ses amis; il demande leur avis, emploie leur talent, appelle des artistes, et ne proclame son œuvre finie qu'après l'année 1772.
» Alors, il ne peut résister au plaisir d'écrire et enfin d'imprimer une Description de la villa de M. Horace Walpole. Ce sont de nouvelles ALdes WalpoliancBy qui ne lui donnèrent que du plaisir ; tandis qu'il eut un jour la douleur de voir Hougton abandonné et dépouillé de s«s plus nobles orneinents , il jouit jusqu'à la fin de Sti^av^^berry dan^ tout son éclat. Le j^récieux mobilier n'en a disparu qu'il y a quelques années, à la voix du crieur public , et la maison est restée debout , tjuoique dégradée, car c'était un bâtiment de fantaisie, une fabrique de jardin plutôt qu'un manoir durable. Elle dépérit à vue d'œil. Cependant ©n peut en jugier encore l'architecture. La postérité, à laquelle, par des écrits durables, Walpole a recommandé son œuvre cle pyédilection, a beaucoup rabattu de l'admiration qu'il aurait voulu lui en suggérer. Elle trouve que le souvenir du maître du lieu vaut mieux que le lieu lui-même, et elle n'en peut guère aimer que ce qu'il n''a pas fait, ce que le temps ne détruit pas, le paysage. Mais, tefte quelle est, cette habitation est un monument dans l'histoire de l'art tles jardin*, de cet art si cher aux Anglais , et le seul dans lequel ils soient des maîties. Walpole s'y connaissait. Il était lié avec Kent, le célèbre dessinateur des parcs de son temps. Il a écrit sur l'art dont il l'appelle le Calvin, pour l'avoir réformé. Une partie intéressante de sa correspondance contient le récit de ses voyages dans quelques-uns des grands châteaux et des lieux pittoresques de l'Angleterre...
»» Strawbcrry-Hill était sans histoire; mais la vue n'avait besoin que d'être encadrée par des massifs, et le jardin était fo^rt joli, trop orné
cLxvHi MADAME DU DEFFAJSD.
cependant, car le propriétaire aimait les bagatelles; c'était un des faibles de son esprit. A ses admirations il mêlait des caprices, et il parle de ses poissons rouges avec autant de complaisance que de ses bustes antiques. C'est un peu ce goût pour le singulier et l'artificiel qui le porta à transformer un rustique cottage en monument gothique. Il eut le premier, un des premiers du moins, l'idée de relever ce style d'architecture du discrédit où l'avait jeté l'imrtation des Italiens. Il en sentait vaguement les mérites, il en comprenait les raisons et les origines, il en étudiait même les âges et les formes, et il commençait, il cherchait du moins cette science du gothique qui fut retrouvée après lui, et qui fut une mode avant d'être une science...
» L'essai d'Horace Walpole fut méchocrement heureux. Cet
édifice en plâtre, avec ses tours, ses créneaux, ses galeries, ses ornements pointus , est un pastiche indécis et mesquin , lourd et maniéré , un peu château, un peu chapelle, une vraie décoration de théâtre, qui lui servait à signer indifféremment ses lettres : le lord ou Fabbé de
Strawberry-Hill Le château de Walpole ne prétend pas même à
l'illusion de la réalité; il n'est pas construit en matériaux solides. C'est une croquadc féodale souvent recrépie, souvent repeinte, fort inférieure aux derniers progrès de l'art rétrospectif dont elle est un début. Cet art contestable, on l'a perfectionné sans cesser d'en abuser.
» Mais il faut se rappeler que Walpole commençait. En cela, comme en beaucoup d'autres choses, il donnait l'éveil. Peut-être le gothique lui plaisait-il , parce que c'est ce que les gens du métier appellent un style amusant. Il s'amusait beaucoup, en effet, à Strawberry-Hill. Autels antiques, sculptures romaines, colonnettes ou moulures arrachées à d'anciens châteaux ou à de vieux monastères ; armures, lampes, vitraux, il mêlait tout, avec des escaliers, des cheminées, des fenêtres, des plafonds qu'il faisait dessiner par des artistes modernes, et il formait un assemblage incohérent de styles et de genres où se disputaient confondus le factice et le réel. A côté des objets d'un art véritable que sir Horace Mann lui envoyait de Florence; à côté des tableaux d'Holbcin ou <le Van Dyck, des bronzes de Gellini, des émaux de Petitot, il accumulait des curiosités de bric-à-brac et toutes les raretés vulgaires qu'on recherche encore aujourd'hui et qui semblent plus faites pour une boutique que pour un musée *. »
AfValpole convenait avec bonne foi et une bonne grâce un peu dédaigneuse de ce défaut de proportions, de ce manque d'harmonie. Il s'en excusait sur l'impossibilité absolue de reconstituer un édifice gothique dans l'entière fidélité du type primitif, sans se réduire en même temps aux modes , au costume , aux usages , aux mœurs dont cet édifice n'était autrefois que le cadre. Mais chez lui le dilettantisme n'allait pas jusqu'au sacrifice des commodités les plus élémentaires de la vie, et il aimait encore mieux le confortable que l'exactitude de la couleur locale.
* L' Angleterre au dix-huitième siècle , p. 53 à 59.
SA VIE, SON SALO.N, SES AMIS, SES LETTRES. olxix
Slrawberry-Hill devint la passion de son maître. Il fit bientôt à (^e lieu favori , à ce castel gothique , une renommée qui le mit à la mode. Strawberry-IIill et son hôte aimable et bizarre firent souvent le sujet des conversations légèrement ironiques du grand monde , et l'imagination populaire ajouta à leur physionomie les détails fantastiques de la légende. Walpole recevait à son manoir un grand nombre d'amis , de voisins , notamment Ketty Clive, mie actrice célèbre et spirituelle qui habitait Twyckenham et qui passait pour être un peu plus que l'amie de son hôte. Les beautés en vogue, les orateurs célèbres , les étrangers de distinction , des essaims de gracieuses Françaises venaient y goûter , au milieu des madrigaux (Walpole prenait sa revanche dans ses lettres), les bonnes fortunes de la curiosité et de la conversation.
Par ces visites incessantes qui animaient et renouvelaient sa société, par la diversité systématique de ses études et de ses plaisirs, Walpole avait faitjde sa maison une sorte de caravansérail, et de sa vie oisive l'existence la plus occupée. Il établit une imprimerie à Strawberry-LIill , et de cette presse particulière est sortie, sous ses yeux , toute une petite bibliothèque qui porte le cachet du luxe, de l'art et du goût. C'est même la tentation de cette presse qui finit par triompher de sa paresse et de ses scrupules et par le rendre auteur ; il devait en arriver autant au prince de Ligne.
Il commença par deux odes inédites de son ami Thomas Gray (1757) ; il se fit même éditeur d'ouvrages anciens, d'un Lucain , par exemple, annoté par Bentley. Enfin il songea à s'imprimer luimême. Pendant longtemps il s'était borné à quelques petits vers, parfois jolis , le plus souvent médiocres, et à des compositions anonymes , insérées dans ce journal The World (le Monde) ^ dont Macaulay a si cruellement raillé l'aristocratique rédaction. C'étaient en général des fictions satiriques sur les mœurs et les événements du jour, et quelques-unes eurent du succès. Il n'avait encore trouvé ni son rôle ni sa voie. On peut dire que ce furent les Mémoires de Gramont, ce chef-d'œuvre de la littérature de grand seigneur, qui lui révélèrent son génie et sa vocation.
» Ce livre, dit notre guide ëminent dans cette étude sur Walpole, plaisait infiniment à son genre d'esprit, qui goûtait l'exquis, ne craignait pas le hasardé, et pouvait descendre jusqu'à la mauvaise fi^'volite', quand il avait épuisé la bonne... Walpole entreprit de tout rectifier, de tout éclaircir, et nous lui devons le premier essai d'une édition classique du livre que Ghamfort appelait ironiquement le bréviaire de la noblesse française. On peut croire que le personnage du comte Hamilton était fort du goût de son éditeur, et que, sans se l'avouer, il n'était pas
CLxx MADAME DU DEFFAIND.
éloigne de se modeler sur lui. Ecrire avec léfjèreté, observer avec finesse, avoir du talent autant qu'un homme du monde en peut montrer sans changer de condition, telle fut l'ambition constante de Walpole, et.on le voit s'attacher de préférence aux auteurs qui ont eu le mérite dans le métier, et qui sont arrivés à la renommée sans faire état de la pourîruivre. De là, son enthousiasme pour madame de Sévigné ^ »
If portait cette aristocratie de goût jusque dans la bibliographie. Il a consenti à faire un catalogue d'auteurs, mais c'est le Catalogue des auteurs royaux et nobles de l' Angleterre , avec la liste de leurs ouvrages (1758). hQii Ane c dots of Paiîiting , histoire critique et anecdo tique de la peinture en Angleterre, ont une autre valeur et sont un des plus agréables et des plus utiles manuels de l'histoire de l'art dans un pays qu'il soit possible de feuilletei^ (1762). Enfin , il songea à mettre en roman les mœurs et les aventures dont son manoir eût pu être au moyen âge le théâtre^ et il fit le Château d'Otrante, sorte de fiction fantastique et historique, tragique et grotesque , qu'il regardait comme l'inauguration d'un genre nouveau. C'est celui de ses ouvrages dont il fut le plus satisfait : celui dont le succès , faisant violence à son orgueilleuse modestie , l'obligea de déposer le masque de l'anonyme; celui enfin qui le place le plus haut dans l'estime des juges littéraires de son temps et du nôtre. Walter Scott et lord Byron l'ont tous deux, avec l'indulgence que donne la conscience de sa supériorité , déclaré un chefd'œuvre, et Macaulay lui-même lui a donné en ces termes un brevet de lisibilité :
« Le roman, bon ou mauvais, marche toujours; pas^ de digressions, pas de descriptions hors de propos ni de long;s discours. Gliaque plirasre fait avancer l'action , l'intérêt se soutient et se renouvelle ; le mei veilleux est absurde, les personnages sont insipides; mais aucun lecteur ne déclare le livre ennuyeux. »
C'est en 1 765 que Walpole , dég;oûté de la vie publique par lia disgrâce de son ami Conway, averti par de plus fréquents accès de goutte de la décadence de sa jeunesse et de sa force, songea à aller en célébrer agréablement la fin à Paris et à y faire consacrer dans les salons la réputation de talent et d'originalité qu'il s'était faite en Angleterre. Lord ITertford , frère aîné de Conway, était alors ambassadeur d'Angleterre en France , et l'auteur du Château d'Otrante se trouvait, grâce à cette coïnci-denee, dans les meilleures conditions de commodité , de plaisir et de succès. Dans Fêté de 1765, la chute de GrenTille et les refus capricieux de Pitt venaient
* V AngletCi-re au dix-huitième siècle , p. 62.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. glxxi
d'amener au pouvoir son ami le général Gonway, avec le titre de secrétaire d'État , sous la direction du marquis de Buckingham. \V\ilpole, qui avait défendu son ami disgracié de sa plume , et lui avait offert sa fortune, avait été consulté lors de la formation laborieuse du cabinet. Il espérait quelque chose de plus^ décidé, dit-il, à refuser une offre qu'on ne lui fit pas, dans la prévision de ce refus. Walpole, pris au mot d'une indifférence plus artificielle que sincère, quitta, de dépit, Londres et Gonway, qu'il abandonnait dans le pouvoir après l'avoir servi dans l'opposition. Il partit pour Paris le 9 septembre 1765, et y resta huit mois.
L'influence des sentiments qui précipitèrent son départ se lit trop facilement dans ses lettres de Paris , dont la misanthropie et la critique, plus juste que spirituelle, et plus spirituelle que profonde, peut se résumer dans cet aperçu :
« En tout, je ne voudrais pas n'être point venu ici, car puisque je suis condamné à vivre en Angleterre, c'est un soulagement que d'avoir vu que les Français sont dix fois plus méprisabres que nous. »
Walpole n'en pensait pas un mot, mais il était de mauvaise humeur. Du reste, il faut le dire, le spectacle des querelles parlementaires et religieuses , le gaspillage des finances, le triomphe des favorites, le réveil menaçant de l'opinion, les témérités de nos philosophes, ce ton déclamatoire des idées et des mœurs n'étaient pas faits pour encourager à l'éloge un homme disposé à critiquer, et qui voyait la France à travers des lunettes jaunies par la bile. La décadence de la société française s'accusait déjà par des aymptômes qu'il a d'ailleurs observés et rendus avec une sévère franchise. Il la sentait moins à côté deS: femmes, encore spirituelles et aimables, et qui avaient d'ailleur» le bon goût de lui faire sentir qu'il leur plaisait. Aussi ne fait-il aucune difficulté de les préférer aux hommes. Lady llervey , une de ses amies , lui avait donné une lettre pour madame Geoffrin, dont il ne tarda pas à reconnaître le bon cœur et le bon esprit. C'est chez elle qu'il entendit parler pour la première fois, et probablement en termes peu favorables, de madame du Deffand.
« Tonte fiemmc a ici un ou deux auteurs plantés dans sa maison, et Dieu sait comme elle les arrose. Le vieux présidtent Hénault est la pagode chez madame du Defïànd, une vieille et aveugle débauche'e d'esprit, chez qui j'ai soupe hier soir (5? octobre 1765). »
Ti^ois mois après, il écrit à lady Hervey :
« Vous rirez tant qu'il vous .plaira avec lord Holland de ma crainte
CLXxii MADAME DU DEFFAiND.
d'être trouvé charma fit. Cependant je ne nierai pas mon efhoi, et assurément, rien n'est si fort à redouter que d'avoir ses membres sur des béquilles et son intelligence en lisières. I^e prince de Gonti s'est moqué de moi l'autre jour à ce même sujet. Je me plaignais à la vieille aveugle charmante, madame du DefFand, de ce qu'elle me préférait M. Grawfurd. « Quoi! dit le prince, est-ce qu'elle ne vous aime pas? " — Non, monsieur, lui dis-je, je ne lui plais pas plus que si elle » m'avait vu. «
On le voit, dès les premiers jours, madame du Deffand avait trahi sa sympathie pour le brillant et original Anglais , et il ne se dérobait pas à ce succès, sur lequel il trouvait alors la plaisanterie de bonne guerre , avec la farouche brutalité qu'il mettra dans certaines de ses lettres. Il ne se trompait pas non plus sur la nature du sentiment qu'il inspirait et qu'on attendait de lui. Ce qui lui fit mettre le l)âillon de la crainte à des expressions et à des confidences qui pouvaient être mahgnement interprétées, c'est qu'à Londres, où il vivait parmi des gens inoins subtils et moins au courant des choses, il pouvait se dégager pour lui, à la suite de quelque indiscrétion de l'ambassade ou des journaux, un énorme ridicule de la situation qui à Paris était le plus flatteur des hommages, l'associait à l'autorité d'une femme qui faisait le goût public et qui donnait le ridicule, mais ne le recevait pas. Cette inviolabilité de Paris ne l'avait pas suivi à Londres, où il se sentait exposé à tous les dangers d'une divulgation malveillante de certains passages des lettres de madame du Deffand. Il ne faut pas l'oublier, personne n'ignorait et personne ne niait que les lettres ne fussent ouvertes à la poste, dans un double but de précaution politique et de frivole curiosité. Le secret de la poste n'existait plus, la violation des lettres était passée à l'état d'habitude, de règle, de droit préventif de l'État, et tous les jours le résultat du triage fait au cabinet noir allait amuser le Roi ou avertir les ministres. Ce n'est pas au caractère de Walpole qu'il faut donc attribuer ses craintes et ses brusqueries parfois cruelles, c'est sur le peu de garanties qu'offrait alors l'inviolabilité apparente de la lettre confiée à la poste, que doit retomber la responsabilité des torts de Walpole. Celui qu'il est difficile de nier ou d'atténuer, c'est l'impatience que donnaient à un homme égoïste et ennuyé les égoïstes confidences de son ennui, que ne lui épargnait pas assez madame du Deffand.
Au commencement de 1 766 ' , Walpole devenu plus intime avec
* Il est singulier que Walpole, dans ses lettres écrites de Paris à Georges Montagn, durant ce premier voyage de 1765-1766, n'y parle pas du tout de
SA VIE, S0.\ SALON, SES AMIS, SES LETTRES, c.xxiii
madame du Deffaiid en traçait à lady Ilervey un portrait dans lequel il n'hésite plus à lui donner l'avantage sur madame Geoffrin:
u Sa grande ennemie, madame du DefFand, qui a ëtë pendant un temps très-court la maîtresse du Rëgent, est maintenant foii vieille et tout à fait aveugle ; mais elle conserve tout : vivacité , esprit , mémoire , jugement, passion, agrément. Elle va à l'Opëra, aux spectacles, aux soupers et à Versailles ; elle donne à souper elle-même deux fois par semaine, se fait lire toutes les nouveautës, compose des chansons et des épigrammes nouvelles, et se souvient de tout ce qui s'est passé depuis ses quatre-vingts dernières années. Elle correspond avec Voltaire, dicte pour lui de charmantes lettres, le contredit, n'est dévote ni à lui ni à personne, et se moque à la fois du clergé et des philosophes. Dans la dispute, et elle est sujette à y tomber, elle est très-animée , et pourtant presque jamais elle n'a tort. Son jugement sur tous les sujets est aussi juste que possible; sur toutes les questions de conduite aussi fautif que possible, car elle est toute amour et toute haine, passionnée pour ses amis jusqu'à l'enthousiasme, encore en peine d'être aimée, non par des amants bien entendu, et ennemie violente, mais ouverte. Comme elle ne peut avoir d'amusement que la conversation , la moindre sollicitude, le moindre ennui lui est insupportable, et la met à la discrétion de quelques êtres indignes qui mangent ses soupers, lorsqu'il n'y a personne d'un plus haut rang, qui devant elle se font des clignements d'yeux et se moquent d'elle ; gens qui la haïssent parce qu'elle a dix fois plus d'esprit qu'eux, mais qui n'osent la haïr que parce qu'elle n'est pas riche. »
Nous sommes arrivés à l'époque qui ouvre la correspondance entre madame du DefFand etWalpole. Nous croyons que pour l'appréciation de celle de AValpole, le meilleur avis , le plus juste et le plus délicat est celui de l'écrivain qui a dit :
«» Les lettres fi-ançaises de M. Walpole n'auraient pas déprécié son esprit, et elles auraient piouvé, elles ])rouveraient encore, que s'il eut dans SCS rapports avec madame du DefFand les craintes puériles, les soupçons d'une vanité inquiète, et par suite, la sécheressse et la dureté que les hommes portent dans des affections plus vives et plus puissantes, il ne fut pas insensible à l'attachement qu'il inspirait. Il aima madame du Defïand comme on pouvait l'aimer, et comme il pouvait aimer. Il parle d'elle avec estime, avec respect, avec tendresse, à ses autres amis. Il est fier de lui plaire et ne s'en défend pas. Sa correspondance avec elle fut toujours exacte et soigneuse; il retourna quatre fois à Paris, et il ne cachait point que c'était pour elle. Il n'y revint plus lorsqu'il l'eut perdue. Il avait assurément la personnalité d'un vieux
madame du Deffand. Il ne sera quesdon d'elle, dans cette série de Lettres^ que dans celles du voyage de 1769.
cLxxiv MADAME DCJ DEFFAKD.
garçon et cet ombrageux «entiment d'un certain deconim ])articulier à son pays ; mais cela empéche-t-il d'être touché d'une affection vraie et d'y répondre sincèrement? Il était insupportable, d'accord; il n'était pas indifférent * . »
Madame du Deffand est plus à plaindre que AValpole n'est à blâmer. Tel est, croyons-nous, le vrai critérimn pour apprécier sainement cette correspondance , où, entraînée par cette seconde jeunesse qui ohoqtte toujours ceux qu'elle ne charme pas, et qui a besoin pour être goûtée d'un cœur en proie au même subit épanouissement, madame du Defïand se montre aussi exigeante que Walpole est revêche. Où serait allé ce renouveau importun si Walpole ne l'avait étouffé dès les premiers jours sous la glace de ses remontrances et de ses mépris? Madame du Deffand avait trop d'esprit pour faire de cette amitié suprême une passion ridicule. Mais en y réfléchissant, on comprend et on excuse, sans trop l'approuver, l'exécution inexorable de Walpole, et on le trouve plus dur que coupable. Madame du Deffand elle-même finit par s'incliner sous l'ascendant de ce bon sens impérieux , et elle se résigne , non sans quelques protestations de plus en plus étouffées , contre cet arrêt plus raisonnable que galant, qui réduit ses sentiments à la mesure un peu étroite d'un affectueux commerce d'esprit. Tout en se plaignant de la sévérité de son tuteur, elle rend justice à sa loyauté. Il ne l'a ni dupée ni trompée. Il l'a avertie dès les premiers jours de ne mettre dans leurs relations, traversées par tant d'incompatibilités et par l'absence, que ce qu'il voulait y mettre lui-même.
Voici quelques extraits qui permettront au lecteur d'apprécier cette seconde phase de renoncement , de résignation , de soumission , de mise sur le pied de paix de sentiments trop vifs et trop mili-| tants. Jamais pénitence ne fut acceptée et variée et fraudée avec plus de grâce et plus d'esprit. Walpole lui en avait d'ailleurs sauvé toute l'humiliation, en lui en confiant franchement l'unique raison, u la prudence ^ )) . Il aurait pu ajouter : et l'horreur de tout ce qui est déplacé, exagéré, affecté. Il avait, sur ce point, donné à Rousseau , dans une lettre fameuse écrite sous le nom du roi de Prusse, une leçon de discrétion et de modestie , où l'esprit français assaisonne ime crudité un peu anglaise , et qui montre qu'il n'épargnait pas
1 L'Angleterre au dix-hiiitiênie siècle , p. 85. Sur cette liaison d'Horace Walpole et de madame du Deffand, ses mystèies et ses délicatesses, il faut lire et relire le maitve inimitable en fait d'analyse morale et d'analvse littéraire, l'auteur de l'article exquis, primus inter non pares, consacré à madame du Deffand, dans les Causeries du Lundi, t. P'", p. 420 à 431.
2 Voir notre t. !«% p. 385.
SA VIE, SON SALOX, SES AMIS, SES LETTRES. clxxv
plus les déclamations de l'esprit que celles du cœur, et n'était pas plus tolérant pour les fautes du génie que pour les faiblesses de l'âge.
Madame duDeffand, qui avait applaudi à. la leçon donnée à Rousseau, ne pouvait que se plaindre de celle qu'elle recevait elle-même, à tort ou à raison. Et c'est cette protestation de plus en plus humble , de plus en plus soumise , de plus en plus repentante , qui donne un caractère si touchant et un intérêt presque dramatique à ces passages de ses lettres qui ressemblent à d^s soupirs étouffés dans un sourire :
Paris, jeudi 30 octobre 1766.
« Ah! quelle folie, quelle folie, d'avoir des amis d'outre-mer, et d'être dans la dc;j)ciidaiice des caprices deJXe})tiiiie et d'Eole ! Joignez à cela les fantaisies d'un tuteur, et voilà une }>upille bien lotie. Il n'y a point eu de courrier ces jours-ci; je m'en consolerais aisément si je n'étais pas inquiète de votre santé. Je vous assure qu'il n'y a plus de votre individu qu€ ce seul point qui m'intéresse; d'ailleurs, je crois que je ne me soucie ])lus de VOUS; mais il m'est absolument nécessaire , aussi nécessaire que l'air que je respire, de savoir que vous vous portez bien : il faut que vous ayez la complaisance de me donner régulièrement de vos nouvelles par tous les courriers : remarquez bien que ce ne sont }>oint des lettres que j'exige, mais de simples bulletins : si vous me refusez cette complaisance, aussitôt je dirai à "Wiart : Partez, prenez vos bottes , allez à tire d'aile à Londi-es, publiez dans toutes les rues que vous y arrivez de ma part, que vous avez ordre de résider auprès d'Horace Walpgle, qu'il est mon tuteur, que je suis sa pupille, que j'ai pour lui une passion effrénée, et que peut-être j'arriverai iucessammemt moi-même, que je m'établirai à Strawberry-Hill , et qu'il n'y a point de scandale que je ne sois prête à donner.
» Ah ! mon tuteur, prenez vite un flacon : vous êtes prêt à vous évanouir ; voilà pourtant ce qui vous arrivera , si je n'ai pas de vos nouvelles deux fois la semaine. »
« Votre lettre m'a si fort troublée , que je suis comme si j'étais ivre : je remets à demain à continuer celle-ci.
Samedi l^"" novembre 1766, à quatre heures.
« C'est un malheur pour moi, et un très-grand malheur, que l'amitié que j'ai prise pour vous. Ah! mon Dieu, qu'elle est loin du roman, et que vous m'avez peu connue quand vous m'en avez soupçonnée! Je ne vous aime que parce que je vous estime, et que je crois avoir trouvé en vous des qualités que depuis cinquante ans j'ai cherchées vainement dans tout autre : cela m'a si fort charmée, que je n'ai pu me défendre de m'attacher à vous, malgré le bon sens qui me disait que je faisais une folie et que nous étions séparés par mille obstacles; qu'il était impossible que je vous allasse trouver, et que je ne devais pas m'attendre que vous eussiez une amitié assez forte pour quitter votre pays, vos anciens amis, votre Strawberry-Hill, pour venir chercher, quoi? une
ci.xxvi MADAME DU DEFFA^D.
vieille sibylle retirée dans le coin d'un couvent. Ali ! je nie suis toujours fait justice dans le fond de mon âme. » (!*' novembre 1766.)
« Tenez, mon tuteur, je ne puis pas m'empecher de vous le dire, j'ai de l'amitié pour vous, et votre excessive fi-anchise est ce qui m'attache le plus. Je ne vous suis bonne à rien, je dois passer le reste de ma vie loin de vous, mais ce m'est une consolation de savoir qu'il existe une personne qui mérite l'estime et qui en a pour moi. Vous me pardonne/, bien cette petite douceur, elle n'excède point ce qui est d'usage pour tout le monde , il n'y a de diJfFérence que de la vérité au compliment. « (5 piillet 1767.)
« Adieu, mon tuteur, que je n'aie rien à combattre avec vous, n'ayez nulle espèce de défiance de moi, exceptez-moi, s'il se peut, des règles que vous vous êtes prescrites ; n'ajoutez point volontairement de la froideur à l'indifférence. » (5 juillet 1767.)
« A propos de cinquante ans, il y a à peu près ce temps-là que j'ai été mariée ; il était dans l'ordre des choses possibles que vous eussiez été mon fils, j'ai bien du regret que cela ne soit pas. « (5 juillet 1767.)
«« L'expérience vous a amené à mépriser tous les hommes, vous fait détester l'amitié, vous a rendu insensible; et en même temps vous sacrifiez votre santé, votre tranquillité, votre vie aux intérêts de ceux dont vous ne vous souciez point ! Ah ! convenez que cela est incompréhensible. Votre conduite avec moi est bien plus intelligible, malgré toutes ses contradictions apparentes ; aussi sais-je bien à quoi m'en tenir, et je ne vous demanderai jamais d'éclaircissements sur cet article; je sais pourquoi je vous suis attachée : ni le temps, ni l'absence, ni vos variations ne me feront jamais changer pour vous: vous êtes sincère et bon, vous êtes variable, mais constant, vous êtes dur, mais sensible, oui , sensible , et très-sensible , quoi que vous puissiez dire ; vous êtes noble, fier, généreux, humain; eh bien! n'est-ce pas assez pour que vous puissiez être impunément fantasque, bizarre et quelquefois un peu fou? Ce portrait vous plaît-il plus que l'autre? » (3 août 1767.)
XXY.
Cette éternelle dispute, cette querelle à la fois comique et touchante, fait le fond, quelque peu monotone , de la correspondance de madame du Deffimd avec Walpole , en dépit d'une admirable fécondité à varier son thème ; fécondité qu'elle puise à la fois dans son esprit et dans son cœur, et malgré la broderie d'anecdotes, de jugements, de portraits dont elle orne la trame de cette perpétuelle déclaration. Nous avons insisté sur cet aspect des lettres, avec la préférence que, dans nos études, nous donnons toujours à ce qui révèle une âme sur ce qui ne nous montre qu'un esprit. Le principal et le plus puissant intérêt de la correspondance avec Walpole est là. C'est là qu'est le drame. Nous dédommagerons le lecteur d'une analyse un peu minutieuse, en le dispensant de l'ennui de nous
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES, clxxvii
voir compter et mesurer, pour lui, comme un cicérone , les beautés littéraires et les mérites historiques des lettres de madame du Deffand. Nous ne numéroterons pas les anecdotes, nous n'apprécierons pas les portraits, nous ne discuterons pas les jugements. Le lecteur saura bien trouver son bien où il est et s'arrêter, sans y être dressé, aux endroits agréables ou utiles.
Il ne nous reste plus , pour achever notre tâche , qu'à épuiser la veine biographique , à faire une dernière fois le tour du salon de madame du Deffand et le tour de son âme, et à la conduire à la fin de cette existence dont les seize dernières années tournent autour de Walpole, comme la terre tourne autour du soleil.
De 1766 à 1770, Walpole fit deux voyages à Paris.
Le premier voyage , la première visite à madame du Deffand , car il n'y venait guère que pour elle et ne s'en cachait pas , est du 23 août 1767 au 9 octobre suivant.
«Enfin, enfin, s'écrie madame du Defiànd, le 23 août au matin, il n'y a plus de mer qui nous sépare. » Et elle s'ingénie en mille soins, mille prévenances, mille flatteries cliarmantes, et où respire une tendresse de cœur qu'elle s'efforce de contenir et qui déborde jusque dans ses efl'orts pour la dissimuler et la voiler de plaisanterie.
» Oh ! je ne saurais me persuader qu'un homme de votre importance, qui tient dans sa main tous les ressorts d'un grand Etat, et par concomitance ceux de toute l'Europe, se soit détcnniné à tout quitter pour venir trouver une vieille sibylle. Oh! cela est bien ridicule; c'est avoir toute lioîîte bue que d'avoir pu prendre un tel parti; toutefois, je l'avoue, j'en suis bien aise. »
Mais elle s'est moins contenue qu'elle ne voulait. Elle a encore, malgré elle, laissé entrevoir son secret. Son cœur l'a trahie. Elle s'en accuse, s'en excuse, s'en corrige avec une franchise et une bonne volonté vraiment attendrissantes.
Paris, vendredi 9 octobre 1767, à dix heures du matin.
Que de lâcheté, de faiblesse et de ridicule je vous ai laissé voir! Je m'étois bien promis le contraire; mais, mais... oubliez tout cela, pardonnez-le-moi, mon tuteur, et ne pensez plus à votre petite que pour vous dire qu'elle est raisonnable, obéissante, et par-dessus tout reconnaissante; que son respect, oui, je dis respect, que sa crainte, mais sa crainte filiale, son tendre, mais sérieux attachement, feront, jusqu'à son dernier moment, le bonheur de sa vie. Qu'importe d'être vieille, d'être aveugle? qu'importe le lieu qu'on habite? qu'importe que tout ce qui environne soit sot ou extravagant? Quand l'âme est fortement occupée, il ne lui manque rien que l'objet qui l'occupe ; et quand cet objet répond à ce qu'on sent pour lui, on n'a plus rien à désirer. >»
cLxxviii MADAME DU DEFFAÎSD.
Paris, mardi 27 octobre 1767-
« Vous êtes content de ma première lettre, vous le serez de toutes les autres, au moins à certains é^jards; mais je ne vous réponds pas de suivre exactement votre exemple : je n'ai pas tant de dignité que vous; je ne suis ni aussi raisonnable ni aussi calme, parce que je ne suis pas aussi fi^oide; mais, mon tuteur, pourvu que l'on fasse de son mieux, on n'est pas tenu à davantage.
)' Épargnez-moi, je vous prie, toute espèce de réprimandes et de corrections, il ne dépend pas de moi d'être affectée comme vous voudriez que je le fusse ; contentez-vous que je ne vous laisse voir ce que je pense, que quand je ne peux pas faire autrement. «
Mardi 12 janvier 1768 , à cinq heures du soir.
«Au nom de Dieu, mon tuteur, finissez vos déclamations, vos protestations contre l'amitié. Ne nous tourmentons point l'un et l'autre, moi, en vous vantant ce que vous détestez, et vous, en blâmant ce que j'estime; laissons là l'amitié, bannissons-la; mais n'ignorons pas le lieu de son exil, pour la retrouver s'il en était besoin; voilà la grâce que je vous demande ; et la promesse que je vous fais, c'est de ne jamais prendre son nom en vain. »
Et elle met, un autre jour, cette promesse en chanson, sur un vieil air qu'elle aime beaucoup :
, Vous n'aurez plus à vous plaindre
De mon trop d'empressement, Ouvrez mes lettres sans craindre D'y trouver du sentiment.
Je sens, je sens Que je peux, sans me contraindre.
Prendre un ton indifférent.
Paris, dimanche 30 octobre 1768.
« Ah! je suis bien éloignée de vous croire guéri, et je vous tiens encore plus malade de l'esprit que du corps ; mes lettres sont pour vous ce que sont les pâtés de Périgueux que J. W^ilkes reçoit dans sa prison; il les trouve remplis de poison, et s'il y en a en effet, c'est celui qu'il y met. Nous avons un dicton ici qui dit : Quand Dagobert voulait noyer ses chiens, il disait qu'ils étaient enragés. Pour moi, je crois que vous l'étiez un peu quand vous avez écrit cette charmante lettre que je reçois. La belle comparaison que vous faites d'une phrase de ma lettre, dans laquelle je dis que craicjnant de vous perdre, je regarde comme un maikeur de vous avoir coniiu! Je ne crois pas que la religieuse portugaise d'abord eût un amant goutteux ; et s'il le devenait, je crois qu'elle ne s'en soucierait plus guère. Mais, monsieur, j'ai cru qu'il n'était pas indécent, ni trop passionné, de dire de son ami ce qu'on dit tous les jours de son chien; je suis persuadée, par exemple, que si les couches de Rosette ont été fâcheuses, vous aurez dit dans ces instants que vous étiez fâché de vous y être attaché, etc. »
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. olxxix
Paris, dimanche 13 novembre 1768.
Je vous dis, avec la plus grande vérité, que vous avez réussi dans votre projet; l'amitié, tout ainsi qu'à vous, m'est devenue odieuse; attendez-vojis , si vous voulez, à en trouver dans mes lettres; vous verrez si je surs incorrigible. Oh ! non, je ne le suis pas, l'injustice me révolte et me fait le même effet que vous fait le romanesque.
» Ne me grondez plus, mon ami, je vous en conjure, ne m'appelez plus Madame, c'est une punition qui m'est odieuse, c'est pour moi ce qu'est le fouet pour les enfants. Vous êtes un précepteur trop sévère, vous êtes intolérant.
» Je ne sais pas pourquoi je m'obstine à me soucier de vous. «
Dimanche 29 janvier 1769.
« Que répondre à votre lettre? rien du tout; c'est le parti que je prends pour celle-ci et pour toutes les autres ; je n'ai point de promesse à vous faire, mais je m'en fais à moi-même et j'y serai fidèle. »
Le second voyage d'Horace Walpole à Paris eut Heu du 18 août au 5 octobre 1 769 . A ce moment , madame du Deffand est complètement résignée, sinon pacifiée, et son cœur, faute d'air, ne fera plus que palpiter. Nous aurons à noter les derniers soubresauts , les cris suprêmes de cette agonie du sentiment qui a trop tard renouvelé sa vie, et a, d'un rajeunissement inopportun, essayé en vain de vaincre le temps et de triompher de l'expérience :
«Je ne veux point parler de votre arrivée, je ne veux rien dissiper du plaisir que j'aurai de vous revoir, je renferme tout ce que je pense, je le réserve pour vous ; mais ne craignez point les grandes efiusions; vous devinerez ma joie, et mon plus grand soin sera de la contenir ; nous aurons tant de sujets de conversation, qu'il me sera facile de ne vous pas parler de moi. »
Nous savons par les lettres d'Horace Walpole à Georges Montagu le secret de ses sentiments et de ses impressions , et il est incontestable, après Favoir lu, que s'il ne donna pas à madame du Deffand en fait d'amitié selon la mesure de ses désirs, il lui donna du moins selon la mesure de ses forces. Qui pourrait se flatter, à l'âge de WalpoFe et dans sa situation, de faire plus pour une femme de soixante-treize ans qui a économisé son cœur pendant toute sa vie, et se trouve, à l'heure où l'on n'aime plus , aimer pour la première fois?
« Ma vieille amie a été charmée de votre souvenir : elle m'a fait pro mettre de vous adresser, en retour, mille compliments ; elle ne peut concevoir pourquoi vous ne venez pas à Paris. N'ayant jamais trouvé par elle-même de différence entre vingt-trois et soixante-treize ans , elle s'imagine que rien au monde ne saurait empêcher un homme de faire
cLxxx MADAME DU DEFFAND.
sa volonté; et, si elle n'était point aveugle, nulle considéi-ation ne l'arrêterait : vous la verriez à Strawberry. Elle fait des couplets, elle les chante : elle se rappelle tous ceux qu'on a faits; et, ayant passé de l'âge des folies à l'âge de la raison, elle réunit toute l'amabilité du premier à la sensibilité du second, sans avoir la vanité de l'un ni l'impertinence pédantesque de l'autre. Je l'ai entendue discuter, avec toutes sortes de gens, sur toutes sortes de matières, et jamais je ne l'ai vue dans son tort. Elle humilie les savants, redresse leurs disciples, et trouve des sujets de conversation pour tout le monde. Tendre comme madame de Sévigné , elle n'a aucun de ses préjugés ; son goût est même plus étendu. Malgré l'extrême faiblesse de sa constitution, son courage lui fait supporter une vie de fatigue, qui m'excéderait s'il me fallait demeurer avec elle ; par exemple , après avoir soupe à la campagne , rentrons-nous à une heure du matin, elle propose d'aller promener sur les boulevards, par le motif qu'il est trop tôt pour se coucher; hier même, quoiqu'elle fût indisposée, j'eus beaucoup de peine à lui persuader de ne pas veiller jusqu'à trois heures, par amour pour la comète; elle avait, à cet effet, prié un astronome d'apporter ses télescopes chez le président Hénault, pensant que cela pourrait m'amuser : enfin sa bonté pour moi est telle, que, malgré mon âge, je ne suis pas honteux de me livrer à des plaisirs que j'avais abandonnés chez moi; non, je mens; j'en rougis, et je soupire après mon pauvre Strawberry, tout en songeant que je n'aurai probablement jamais le courage de venir revoir cette bonne et sincère amie, qui m'aime autant que le faisait ma mère. Mais quelle folie de penser à l'avenir! Ah! je l'avoue, cette idée m'afflige. »
Au moment où nous sommes parvenu, il est indispensable de jeter un dernier coup d'œil sur le salon de Saint-Joseph, de 1760 à 1770, et d'en énumérer, ne pouvant plus leur donner un portrait, les habitués, dont la foule a succédé à l'élite et l'empressement à l'affection. Le président Hénault et Pont-de-Veyle demeurèrent toujours, depuis la mort de Forment, les deux habitués de fondation et de prépondérance. Mais il faut disputer le président à la cour et Pontde-Veyle au prince de Gonti, aux Duras et à d'autres. C'est de 1751 ' que datent ces premières infidéUtés du président, qui auourd'hui , devenu courtisan et dévot , rend à Dieu et à la reine ce qu'il donnait autrefois à l'Opéra. Madame de Mirepoix, elle, va tomber du rôle d'amie de madame de Pompadour à celui de chaperon de madame du Barry. Madame de Forcalquier est à madame du Pin, à l'ambassadeur d'Angleterre, au duc d'Aiguillon.
1 Voir la lettre de M. Saladin à notre t. I^r, p. 141. — V. aussi p. 188, lettre du chevalier d'Aydie (1753), et lettre de 1754 du baron de Scheffer (p. 213); enfin, lettre du chevalier d'Aydie du 29 jaillet 1755.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. clxxxi
Les vides de ces partages , de ces désertions , sont comblés par toute une société nouvelle qui tranche sur l'ancienne par plus de frivolité et de dissipation , et dont les évolutions , tout en donnant plus de mouvement au salon, lui enlèvent un peu son caractère intime et littéraire.
Dès le mois de juillet 1755 ', nous voyons apparaître successivement sur la scène le prince de Beauvau, dont il sera si souvent question depuis dans les Lettres de madame du Deffand, à propos de son purisme, de sa soumission à la femme impérieuse et éloquente qui en fait , malgré lui , une victime héroïque de la faveur de madame du Barry et de sa loyauté^; le chevalier de Laurency, gentilhomme du prince de Gonti, qui se fait aux échecs une réputation de mathématicien, et du reflet de l'esprit de madame de Boufflers une sorte d'esprit' . Madame du Deffand en est arrivée à ce moment où une maîtresse de maison trouve que les gens de lettres sont peu aimables^ , et, en effet, ils sont en général trop préoccupés d'eux-mêmes pour être assez occupés des autres, et il lui faut des gens aimables pour soutenir le genre de vie qu'elle a adopté et qui consiste à se distraire perpétuellement d'elle-même^. Citons encore^ parmi ces gens aimables, le marquis de Paulmy, fds du marquis d'Argenson , qui lui envoie des nouvelles de Varsovie plus amusantes que les Eloges de Thomas , plus naturelles que les Epîtres de Marmontel, et plus agréables que les indiscrétions de l'impertinente mémoire de Turgot". On peut le dire, de tous les gens de lettres qu'elle a connus, madame du Deffand n'a guère réellement admiré et aimé que Voltaire, qui se dit aveugle pour lui faire la cour, et qui dissipe, de la vive lumière de son bon sens, les nuages de mélancolie entassés autour d'elle par les sombres réflexions d'une septuagénaire triste comme Job et qui n'a ni son énergie ni son espérance , qui appelle la mort sans la désirer, et qui souhaite le néant sans pouvoir y croire. Ces lettres de Voltaire sont admirables, et elles réussissent au rare tour de force de consoler une personne qui ne peut avoir d'autre plaisir que la société et en pense ce que la Rochefoucauld en disait : « Elle ne )) rend pas heureux, mais empêche qu'on ne le soit ailleurs '. »
i Voir notre t. 1", p. 227.
2 Sur le prince de Beauvau, en outre des lettres de madame du Deffimd à Walpole et à madame de Choiseul, voir les Mémoires de Marmontel et l'exquise Etude due à la vicomtesse de Noailles (Lahure, 1855).
"^ Sur le chevalier de Laurency, voir les Confessions de J. J. Rousseau.
* Lettre à Voltaire. Voir p. 264 de notre t. I*''".
5 Lettre à Voltaire du 23 juillet 1760. Voir notre t. 1^»-, p. 266.
6 Voir notre t. I«r^ p. 287.
7 Voir notre t. I^r, p. 298.
CLxxxH MADAME DU DEFFAND.
En 1764, il faut citer encore parmi les anciens et nouveaux amis de madame du Deffand : madame Harenc , qu'elle est réduite à appeler la meilleure de ses amies ; milord Holderness , qui commence chez elle l'invasion de l'Ang^leterre illustre; David Hume, qui la continue , qu'elle goûte d'abord , qui se livre trop à son gré à la société du Temple, et qu'elle punira plus tard de ce mot terrible , arrêt sans appel dans la bouche d'une femme : « // ma V déplu 1 n
C'est cependant Hume qui commencera son initiation aux habitudes et au caractère anglais, dont Walpole fera une sorte de religion. Elle semble pressentir sa venue bien plus que celle des Crawfurd , des Selwyn , des Gibbon , quand elle dit :
« Les esprits anglais valent mieux que les nôtres , c'est bien mon avis ; je ne leur trouve point le ton dogmatique, impératif; ils disent des vérités plus fortes que nous n'en disons, mais ce n'est pas pour se distinguer, pour donner le ton, pour être célèbres *- »
Nous trouvons aussi, dès le mois de septembre 1764, madame du Deffand en relations avec ce spirituel et habile comte de Broglie, qui voulut devenir premier ministre avoué de Louis XV, après avoir été son conseiller officieux et le chef de ses correspondants secrets. Arrêté dans sa mine, au moment de réussir, par un subit camouflet de la fortune, il en fut pour l'honneur et le danger de ces lettres qu'il serait si précieux de posséder, puisqu'elles renferment le secret de la politique personnelle du Roi , et comme qui dirait la confession de son règne. Les lettres du comte de Broglie témoignent bien de cette hardiesse familière , de cette habile originalité qui devait le caractériser et le condamner à la traverse plus qu'à la grande route.
Nous y remarquons ce passage :
« Vous me paraissez contente de la douceur de votre vie actuelle; j'en suis enchanté, et je le suis aussi de voir votre sensibilité un peu diminuée. Malgré cela, je ne vous passe pas l'indifférence, à moins qu'elle ne soit que pour ceux à qui on fait même grâce en la leur accordant. »
Madame du Deffand répond par des éloges qui semblent mérités par cet homme u plein de passions et d'idées » , et par des pronostics qui ne se réalisèrent pas. Louis XV était trop méfiant pour laisser prendre le pouvoir à un homme en qui il avait confiance. Et la coulisse demeura l'unique domaine de celui qui ne s'y était arrêté que pour attendre l'heure d'entrer en scène. Il s'était mûre-
1 LetUe à Voltaire, du 25 juin 1764. Voir notre t. P'", p. 304.
SA VIE, SOIN SALON, SES AMIS, SES LETTRES, clxxxih
ment, et sérieusement préparé à un rôle réformateur et rénovateur, jiil'on en juge par sa lettre du 7 octobre 1764 au prince de Beauvau, où il tâte le pouls au corp§ social, dont la dissolution commence par la gangrène des abus administratifs, en médecin au moins sans illusions.
C'est à cette époque aussi que se renouent et se resserrent les relations intimes, quotidiennes de madame du Deffand avec le groupe des Ghoiseul, ce ministre léger, persifleur, inconstant, mais habile, d'une fierté vraiment française et ayant élevé parfois l'esprit jusqu'au génie ; sa femme, jolie, frêle, énergique, raisonnable , sentimentale , le type de la femme aimable et de la femme honnête , en ce siècle de décadence où l'on pouvait être aimable sans imagination et vertueux sans religion. Madame de Gramont, l'altière , impérieuse , séduisante , entraînante rivale de sa belle-sœur (rivale d'influence, d'empire moral, bien entendu, n'en déplaise au cancanier Lauzun) , la pétulante Junon de cette délicate Minerve qui finira par l'emporter. Enfin Fabbé Barthélémy, le plus spirituel et le plus honnête des sigisbés.
Nous n'avons pas le temps d'en dire davantage. L'histoire des €hoiseul doit s'écrire en un volume ou en une page, et ce n'est qu'une page que nous pouvons donner, à notre grand regret, à cette charmante et décevante femme que Walpole admirait, que Rousseau eût exaltée, dont madame du Deffand dit que a la perfec- » tion était son seul défaut » , et qui nous paraîtrait bien plus parfaite, si dans les deux volumes de ses lettres on trouvait plus d'une fois le nom de sa mère et le nom de Dieu. Mais nous ne pouvons oublier que, dans notre recueil, la correspondance de madame du Deffand et de celle qu'elle appelait sa grand'maman est bornée à quelques lettres , et que toutes ces lettres se ressemblent , et , par une même plainte monotone comme l'ennui qui la cause, appellent les mêmes consolations et les mêmes conseils.
« Savez-vous pourquoi vous vous ennuyez tant, ma chère enfant? C'est justement par la peine que vous prenez d'éviter, de prévoir, de combattre l'ennui. Vivez au jour la journée, prenez le temps comme il vient, profitez de tous les moments, et avec cela vous verrez que vous ne vous ennuierez pas. Si les circonstances vous sont contraires, cédez au torrent et ne prétendez pas y résister... Croyez-moi, le mal que l'on se résout à supporter est bientôt passé , et il n'en reste rien après lui : surtout, évitez le malheur toujours dupe et superflu de la crainte... »
Voltaire prétendait que dans l'ennui de madame du Deffand il entrait plus de sensation que de raisonner. On peut en dire autant
CLXxxiv MADAME DU DEFFAND.
de cette sagesse toute païenne de madame de Ghoiseu) , qui consiste à jouir, même quand elle y ajoute, par une heureuse contradiction, la bonté et la justice qui sont des sacrifices.
Madame du Deffand, comme à son ordinaire, répond à ces conseils dont la forme seule variera , et qui font de madame de Ghoiseul un caractère original beaucoup plus qu'un talent, par des compliments ou par des plaintes qui se contredisent quelque peu. Dans ces plaintes, ce que je poursuis de préférence, c'est, à travers bien des confusions, peut-être bien des pudeurs, l'aveu de la situation morale d'où provient surtout l'ennui de madame du Deffand , et qui favorisera si précieusement, si opportunément , si irrésistiblement , le prestige et l'empire de ce Walpole, qui fut surtout victorieux parce qu'il vint à point. Ce n'est rien que d'être Messie, si on ne l'est à propos. Quand Walpole vint, madame du Deffand était dans l'état aigu de cette souffrance bien féminine qu'elle formule ainsi :
« Vous avez bien de l'expérience, mais il vous en manque une que j'espère que vous n'aurez jamais : cest la privation du sentiment , avec la douleur de ne s' en pouvoir passer. L'explication de ceci serait longue et difficile; vous en pourriez être fatiguée et ennuyée; il vaut mieux que vous n'ayez jamais d'idée d'un tel état. »
La lettre est du 26 mai 1 765 , printemps de l'année , hiver de la vie , printemps du cœur. Madame de Ghoiseul complète la trinité des trois vrais amis de madame du Deffand : Voltaire son ami d'esprit, Walpole son ami de cœur, madame de Ghoiseul son amie d'esprit et cœur. Rien ne manqua au bonheur que madame du Deffand dut à l'affection de sa chère grand' maman , si sage, si sensée, si précoce, si coquette encore dans sa désillusion, si naïve dans son expérience, qu'une chose , mais ce rien est tout : madame du Deffand ne put jamais croire tout à fait au sentiment qu'elle inspirait *. Le doute n'empêche pas d'être aimable, mais il empêche d'être heureux, puisqu'il empêche de jouir de son bonheur, et que le bonheur est en nous, et n'est pas autre chose que l'opinion qu'on est heureux.
Enfin Walpole va venir, précédé par le mélancolique Mac-Donald et le jovial Grawfurd. Et comme secouée par l'attente de celui qui va renouveler sa vie et réjouir sa vieillesse, elle donne à sa conversation, à son hospitalité, cet air de tendresse, de coquetterie dont
1 Elle disait souvent des sentiments de la duchesse de Ghoiseul pour elle : « Vous savez c^ue vous m'aimez, mais vous ne le sentez ]yi\s.n (T. I^*", p. 421.)
•Ci
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. clxxxv
le jeune Écossais, qui s'en allait mourir en Italie, était si digne de goûter le charme.
« Je serais retourne' en Angleterre sans avoir eu l'idée de ce genre d'esprit qui est particulier à la nation française, si je n'avais pas été à Ferney et à Saint-Joseph. On apprend auprès de vous à goûter le parfait, mais on devient plus difficile sur le médiocre. »
C'est dans la réponse de madame du Deffand que nous trouvons pour la première fois la mention de Walpole, (27 octobre 1763.)
«< M. Walpole ne se porte pas très-bien ; je crois qu'il avait la goutte t> à votre départ. »
A ce moment, madame du DefPand n'est pas encore fixée dans son choix. Elle hésite entre les trois Anglais, à moins que cette apparente indifférence avec laquelle elle parle de Walpole, alors qu'elle n'émet aucune réserve dans l'expression de ses inquiétudes pour Grawfurd malade , de ses regrets pour Mac-Donald absent , ne veuille tout simplement dire que le choix est déjà fait , que Walpole est vainqueur, et que, selon l'habitude de son sexe , madame du Deffand le désigne par son silence.
On croirait jque tout entière à l'enivrement de cette surprise et de cette joie de se sentir enfin aimer, espérer, et toute préoccupée de laisser à son affection et à son espérance ce noble horizon de l'éternité, madame du Deffand arrive, sinon à la foi, du moins au respect des consolations qu'elle donne. Le président Hénault avait écrit à Voltaire, ce fanfaron d'impiété, ce charlatan d'incrédulité, qui finira par se confesser comme un autre, une lettre noble, digne et ferme, dans laquelle il rend témoignage à la religion et invite Voltaire , qui lui doit ses plus belles inspirations , à enlever à ses admirateurs et à ses ennemis le regret et le prétexte de ses railleries sur ce qu'il a si bien glorifié :
Tu n'y peux faire un pas sans y trouver ton Dieu.
Madame du Deffand admire le style, la justesse, le goût de cette lettre, et, tout en évitant de se prononcer sur le fond, insiste sur la nécessité du respect des choses supérieures , et surtout sur le ridicule qu'il y aurait à être intolérant en prêchant la tolérance. Elle demande enfin nettement pour ce vieil ami qui y voit pour elle et pour qui elle entend , et avec qui elle traîne sa vieillesse , la liberté de croire à sa guise et de voir par ses lunettes. Elle est moins réservée sur le culte de Rousseau, dont la gloire ne lui semble pas du tout inviolable , et elle fait confidence à Voltaire de la
MADAME DU DEFFA.ND
plaisanterie d'un de ses amis qu'elle ne nomme point. Il s'agit de cette lettre humoristique à J. J. Rousseau, qui fit le tour de Paris, et valut à Horace Walpole une réputation d'esprit méritée ' . Ce dernier triomphe enleva le cœur de madame du Deffiuid, qui ne pouvait être à jamais gagné que par l'esprit.
A partir de 1766, il est à peu près impossible de faire le tableau de la société de madame du Deffand, qui se renouvelle sans cesse, et au recrutement de laquelle elle n'ajoute plus qu'un intérêt d'amour-propre ou de curiosité. Walpole a tout absorbé ; sa correspondance occupe tout son temps. Tout ce qu'elle avait de ressources d'affection, de dévouement et de foi, elle l'a jeté sur cette suprême espérance, sur cette dernière carte de son jeu : Plaire à Horace W alpole. Hors cela, elle s'enfonce de plus en plus dans l'ennui et l'égoïsme qui en est la suite. C'est pour un seul qu'elle est riche d'économies de cœur et d'esprit. Pour les autres elle est ruinée, et n'accepte plus d'autres liens que ceux de l'habitude ou de la nouveauté. De là, dans son salon et ses habitudes, qui reviennent au souper et choisissent le dimanche, un changement correspondant à cette métamorphose de son cœur. Ce n'est plus une élite, c'est une foule qui se presse à sa table, devenue un peu banale. Les étrangers, les rois eux-mêmes, après avoir été présentés au roi, se font présenter à madame du Deffand. Les ambassadeursy vontépier l'écho des Clîoiseul, ou tout simplement s'amuser à avoir ou à écouter de l'esprit. De là une variété qui n'est pas sans disparate, un mouvement qui n'est pas sans confusion. Madame du Deffand a remplacé la qualité par la quantité , le choix par le rang, le plaisir par la curiosité. C'est une chose remarquable, que c'est au moment où il commence à ne plus être digne de la domination , que le salon de madame du Deffand devient prépondérant, et qu'il est plus célèbre à mesure qu'on s'y amuse moins. Ellemême se surprend à s'ennuyer de ce spectacle, qui était autrefois sa seule distraction de l'ennui. Elle cherche à échapper à ses amis quand ils l'entourent , et quand la villégiature ou les voyages les séparent d'elle, elle court après eux. Également dégoûtée de ce qu'elle a et impatiente de ce qui la quitte , elle ne pardonne pas , malgré son indifférence, l'indifférence aux autres. Elle reproche amèrement à M. Élie de Beaumont, au baron de Breteuil et à M. de Guibert le crime de l'avoir négligée, et elle traite l'un comme un faquin, l'autre comme un sot, le troisième comme un
i Voir notre t. I*^'", p. 333.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES, olxxxvii
mal appris , pour avoir résisté à îa tentation de venir l'ennuyer ou s'ennuyer. Quand Walpole l'a repoussée, refoulée, domptée par ses reproches et ses sarcasmes , la pauvre femme, que rien ne soutient plus au-dessus des glaces de l'âge, retombe tout entière dans " son abime de vapeurs j) . Elle devient comme la duchesse du 31aine, elle veut des particuliers de cinquante personnes, elle ne se soucie que de ce dont elle ne se soucie pas. Elle fait, de propos délibéré, de nouvelles connaissances, comme madame de Staal, pour sucer le fruit et jeter l'écorce. Elle a le cynisme effrayant de cette curiosité désespérée, et elle en étonne Walpole et en afflige madame de Ghoiseul. Qui suffirait à la revue détaillée de ces relations que chaque jour renouvelle? qui la suivrait à travers ses froides infidélités, ses velléités de sentiment, ses passades d'amitié, et les vicissitudes d'un jugement qui n'est plus que l'expression de l'humeur du moment? Tour à tour, en dehors de son nœud d'habitude, sinon d'amitié, avec les deux maréchales et madame de la Vallière, elle se plaît dans la société de madame de Forcalquier , pour qui elle a un dernier regain d'affection, qu'elle appelle la Bellissima, Mie Triste, etc., de madame de Ghoiseul-Betz, la Petite Sainte y de madame de Broglie , de madame de Villeroy , de madame de Valbelle, de madame d'Aiguillon {Mie Gai), de madame de Gambis, de madame de Beauvau elle-même, de madame de Valentinois, de madame de Garaman, de madame d'Anville, de madame de Lauzun, et enfin de madame d'Houdetot, de madame de Marchais et de madame Necker. Oui, à la fin, elle trouvera du génie à Necker et de l'esprit à sa femme. Il y a des jours où elle déclare madame de Jonsac la plus vertueuse des femmes, et où sa vertu la lui rend aimable. Il y a des jours où elle convient même des agréments de mademoiselle Sanadon, la compagne habituelle qui a succédé à mademoiselle de Lespinasse , et qui est à la fois trop fine et trop bête pour avoir à craindre sa disgrâce. Elle ne déteste avec constance, tout en la voyant quotidiennement, que Y Idole du Temple, madame de Boufflers. Elle donne, un jour, par un caprice du cœur, des larmes à madame de Grussol dont elle ne parle jamais , qu'elle voit à peine, et qu'elle regrette sans doute à cause de cela.
Parmi les hommes, elle erre aussi d'engouement en engouement. Son neveu l'archevêque de Toulouse, le prince de Beauvau, le duc de Ghoiseul, M. de Gontaut, le prince de Beauffremont , le duc de Guines , et Lauzun lui-même à son heure , le prince de Ligne , M. de Liancourt, le chevalier de l'Isle, les évêques de Saint-Omer, d'Arras, de Mirepoix, l'abbé Barthélémy, le président de Gotte,
CLxxxviii MADAME DU DEFFA^sD.
M. de Bucq, M. Necker, se succèdent tour à tour dans l'honneur de ses préférences , bientôt expié par des boutades et des sécheresses dont sont seuls à l'abri l'inviolable Walpole, et sur la fin de sa vie, Pont-de-Veyle. Pour les étrangers, son goût de la nouveauté, du changement, et la verve de ses virevoiisses, n'ont rien des réserves qu'elle conserve et des ménagements qu'elle s'impose encore vis-à-vis des Français. Grawfurd, Selwyn, Hume, Fox, Gibbon, Burke, le duc de Richmond, les ambassadeurs d'Angleterre et de Sardaigne, lord Rochford et M. de Viry, l'ambassadeur de Naples, le fougueux, l'original, le bavard, l'éloquent, l'ennuyeux, l'adorable Garaccioli; les envoyés de Suède et de Danemark, M. de Gleichen et M. deCreutz, M. de Schouvaloff, ce Russe si Français, lui plaisent ou l'assomment , selon que la girouette a tourné. C'est le cas de dire, pour madame du Deffand comme pour les ministres, que la faveur du jour dépend de la façon dont elle a passé la nuit. Remarquons que le jour de madame du Deffand c'est la nuit, et vice versa. Elle va veiller jusqu'à quatre heures du matin chez madame de Luxembourg , iioctologopliile comme elle, et qui n'a de l'esprit qu'aux lumières. Plus tard, quand elle promet à Walpole de se ranger, elle ne peut que s'engager à se coucher à minuit, s'il le faut! C'est de bonne heure pour elle. A ces soupers presque quotidiens au Temple, dont le peintre familier ' l'a placée au milieu des causeuses attitrées du prince de Conti , chez madame de Mirepoix, madame de Luxembourg, madame de la Yallière, le président, madame Dupin, madame de Valentinois et les Choiseul, quand ils reviendront à Paris, il faut ajouter les excursions de cette singulière promeneuse qui ne s'est jamais tant voiturée que depuis qu'elle est aveugle et infirme: à Montmorency, chez M. de Luxembourg; à Roissy , chez les Caraman ; à Rueil , chez les d'Aiguillon ; à Versailles , chez les Beauvau ; à Chàtillon , chez les Trudaine-Montigny ; à Auteuil, chez madame de Boufflers ; au Port-à-l'Anglais, chez madame de Mirepoix ; à Saint-Ouen , chez les Necker.
Pour l'élément littéraire , il a fort diminué dans ces relations devenues presque exclusivement mondaines. En fait de gens de lettres, la Harpe, Marmontel, Dorât, Saurin, Beaumarchais, traverseront seuls le salon de Saint-Joseph, où mademoiselle Clairon, le Kain, mademoiselle Suin, diront quelques scènes, et où on essayera quelques airs de Gluck , tandis que Huber, de son magique
1 Olivier, un petit maître inconnu, qui n'a pas de place au Louvre, et n'habite que Versailles, ce musée des {jrandeurs et des {galanteries dont il a été le peintre ému, {jracieux, charmant.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES, clxxxix
ciseau, découpera des silhouettes et des effigies dont la ressemblance et la physionomie étonnent.
Si nous voulions confirmer péremptoirement notre assertion, que depuis le jour où Walpole « l'homme de fer, l'homme de neige ?> lui a enlevé sa dernière illusion, madame du Deffand s'enfonce déplus en plus profondément dans l'ennui et l'égoïsme ; si nous voulions justifier ce que nous avons dit du caractère essentiellement variable , cosmopolite, bigarré et comme parasite de la société sans physionomie qui a succédé au cercle si homogène, si fidèle, si uni de la première période ; nous emprunterions au hasard , aux lettres de madame du Deffand elle-même , quelques passages décisifs. Nous y trouverions le tableau de ce salon qui, depuis que Walpole est parti, semble un corps privé de son âme, et nous l'entendrions exprimer,^ avec une causticité vengeresse, le dégoût croissant que lui inspire une société dont elle ne voit plus les défauts qu'à travers les qualités de Punique causeur, de l'unique correspondant, de l'unique ami, et le désespoir d'en être séparée. C'est à peine si elle demeurera femme et grande dame jusqu'au point de faire l'éloge du roi de Suède, du roi de Danemark, de l'empereur Joseph, qui ont voulu la voir, causer et souper avec elle , et ont incliné galamment leur sceptre devant cette royauté de l'esprit.
Prenons encore une fois au passage quelques traits de cette physionomie, peinte par elle-même, de sa société et de son âme. Un seul tableau et un seul portrait nous donneront la galerie tout entière, puisque nous connaîtrons les procédés du peintre et que nous aurons, par l'ennui, le secret de son inspiration, et parla bile le secret de sa couleur.
Cette dernière et sommaire enquête achevée, il ne nous restera plus qu'à suivre la méthode purement biographique, voir disparaître successivement le président Hénault , Pont-de-Veyle , Voltaire, et enfin l'auteur et le destinataire de ces lettres immortelles où madame du Deffand n'a jamais déployé plus d'esprit qu'à mesure que le cœur lui a manqué , ce cœur que Walpole a laissé périr d'inanition. C'est à partir du moment où il ne fait plus que palpiter par rares intervalles , que l'esprit semble redoubler de lucidité , de vigueur et de verve. Jamais l'écrivain n'a été aussi complet, aussi admirable que dans cette Gazette remplie d'anecdotes et de noms propres , dans ces volumes qu'elle expédie à Walpole, qui se nourrit
cxc MADAME DU DEFFAISD.
en j^oiirinet de ces fines médisances et de ces scandales de première main, qui constituent, pour lui comme pour nous, la chronique inimitable du Paris de la décadence. C'est surtout depuis cette époque que la correspondance perd en effet son intérêt moral et psychologique, pour redoubler d'attrait au point de vue historique et littéraire.
«'J'eus dimanche à sonper seize personnes ; on ne pouvait pas se tourner dans ma chambre; madame de Forcak[uier était assurément celle que j'aime le mieux ; j'en suis assez contente r elle a cependant quelquefois des airs à la Walpole, mais je les lui passe en faveur de quelque autre ressemblance que je lui soupçonne. Pour M. de Sault, si l'on ôtait l'article de son nom, qu'on en changeât l'orthographe et qu'on n'y laissât cjue le son, il serait parfaitement bien nommé ^ »
« Je soupai hier chez le président avec mesdames de Jonsac, d' Aubeterre et du Plessis-Ghâtillon ; nous jouâmes à des petits jeux de couvent; je fis vos compliments au président et à madame de Jonsac ; le pauvre président s'affaiblit terriblement; il aura bien de la peine à passer l'hiver^. »
««J'admirais hier au soir la nombreuse compagnie qui était chez moi; hommes et femmes me paraissaient des machines à ressort, qui allaient, venaient, parlaient, riaient sans penser, sans réfléchir, sans sentir. Chacun jouait son rôle par habitude : madame la duchesse d'Aiguillon crevait de rire, madame de Forcalquier dédaignait tout, madame de la Vallière jabotait sur tout. Les hommes ne jouaient pas de meilleurs rôles, et moi, j'étais abîmée dans les réflexions les plus noires; je pensais que j'avais passé ma vie dans les illusions ; que je m'étais creusé moi-même tous les abîmes dans lesquels j'étais tombée ; que tous mes jugements avaient été faux et téméraires, et toujours trop précipités, et qu'enfin je n'avais parfaitement bien connu personne; que je n'en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne me connaissais pas moimême. On désire un appui, on se laisse charmer par l'espérance de l'avoir trouvé ; c'est un songe que les circonstances dissipent et qui font l'efFet du réveil. Je vous assure, mon tuteur, que c'est avec remords que je vous peins l'état de mon âme; je prévois non-seulement l'ennui, mais à qui puis-je avoir recours ' ? »
« Mais de ces amis-là je dis comme Socrate : Mes amis, il nj a -point d'amis. Ce mot-là est très-bon (juand il est bien placé.
» A propos de Socrate, nous avons ici un comte de Paar, qui a, diton, une grande figure triste et fi^oide; il grasseyé les rr, parle très-lentement et en hésitant. Il disait l'autre jour chez le président : Quel est ce Socrif qui s'empoisonna en mangeant ou buvant des cigales? Eh bien, j'aime mieux entendre ces choses-là que les excellentes maximes de morale de madame de Verdelin, et les savantes dissertations de madame d'Houdetot; les remarques fines de madame de Montigny : j'en ajouterais encore bien d'autres, mais vous me gronderiez ^. »
1 26 mai 1766.
2 19 octobre 1766.
3 20 octobre 1766.
4 18 janvier 1767.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxci
« Jo soupai liior chez le président en noiiibrense compagnie, les divinités du Temple, les maréchales; — je m'y ennuyai à la mort. Ce soir je donne à souper au Reauvau, avec l'archevêque et Pont-de-Veyle; demain ce sera mon assemblée des dimanches , où vos ambassadeurs sont maîtres de venir quand il leur plaît : des Italiens, des Suédois, des Lapons même y sont admis, tout me paraît égal; excepté la grand' maman, que je trouve cependant un peu trop métaphysicienne et abstraite, et madame de Jonsac, qui, à peu de chose près, est fort raisonnable, tout me paraît ridicule, insipide et ennuyeux*. »
« Je suis devenue très-prudente, mon tuteur, et je n'ai pas la plus légère indiscrétion à me reprocher sur ce qui vous regarde. Je ne vous trouve point déraisonnable d'exiger une grande réserve : on est environné d'armes et d'ennemis, et ceux qu'on nomme amis sont ceux par (jui on n'a pas à craindre d'être assassiné , mais qui laisseraient faire les assassins. C'est une réflexion que nous fîmes hier, la grand'maman et moi: non pas à l'occasion de vos affaires, car il n'en fut pas dit un mot, mais sur le monde en général -, »
« Les spectacles de madame de Villeroy sont finis , ou du moins suspendus : je n'y ai pas grand regret, parce que je ne me soucie de i-ien ^. »
« Vous voulez que j'espère vivre quatre-vingt-dix ans? Ah ! bon Dieu, quelle maudite espérance! Ignorez-vous que je déteste la vie, que je me désole d'avoir tant vécu, et que je ne me console point d'être née? Je ne suis point faite pour ce monde-ci; je ne sais pas s'il y en a un autre ; en cas que celui-ci soit, quel qu'il puisse être, je le crains ; on ne peut être en paix ni avec les autres, ni avec soi-même; on mécontente tout le monde ; les uns, parce qu'ils croient qu'on ne les estime ni ne les aime pas assez, les autres par la raison contraire ; il faudrait se faire des sentiments à la guise de chacun, ou du moins les feindre, et c'est ce dont je ne suis pas capable; on vante la simphcité et le naturel, et on hait ceux qui le sont; on connaît tout cela, et malgré tout cela on craint la mort. Et pourquoi la craint-on? Ce n'est pas seulement par l'incertitude de l'avenir, c'est par une grande répugnance qu'on a pour sa destruction, que la raison ne saurait détruire. Ah! la raison, la raison! qu'est-ce que c'est que la raison? quel pouvoir a-t-elle? quand est-ce qu'elle parle? quand est-ce qu'on peut l'écouter? quel bien procure-t-elle? Elle triomphe des passions? cela n'est pas vrai; et si elle arrêtait les mouvements de notre àme , elle serait cent fois ])lus contraire à notre bonheur que les passions ne peuvent l'être: ce serait vivre pour sentir le néant, et le néant (dont je fais grand cas) n'est bon que parce qu'on ne le sent pas. Voilà de la métaphysique à quatre deniers, je vous en demande très-humblement pardon; vous êtes en droit de me dire : Contentez-vous de vous ennuyer, abstenez-vous d'ennuyer les autres. Oh ! vous avez raison ; changeons de conversation'*. «
«J'eus hier douze personnes, et j'admirais la différence des genres et^ des nuances de la sottise; nous étions tous parfaitement sots, mais chacun
1 20 février 1767.
2 8 mars 1767.
3 3 mai 1767.
4 23 mai 1767.
cxcii MADAME DU DEFFAND.
à sa manière , tous semblables , à la vëritë , par le peu d'intelligence , tous fort ennuyeux; tous me quittèrent à une heure, et tous me laissèrent sans regrets. Il y atrois jours que je n'ai soupe chez le président; je voulais y aller ce soir et m'envoyer excuser chez M. de Greutz, où il y aura vingt personnes ; le président m'a rejetèe en me mandant que madame de Jonsac, ne comptant point sur moi, avait prié madame du Roure, et apparemment cette madame du Roure qui a eu un procès avec feu madame de Luynes , pour lui avoir enlevé une succession , et qui craint de rencontrer une personne au fait de sa conduite. Quoi qu'il en soit, je n'irai pas, et je suis encore indécise de ce que je ferai : je pourrai souper tête à tête avec M. Graufurd; mais il me quitterait à onze heures. Aller chez M. de Greutz me paraît terrible; mais passer ma soirée seule est encore pis : dites-moi ce que je ferai '. »
« Je suis bien fâchée d'être aussi ignorante, d'avoir été si mal élevée, de n'avoir aucun talent, ou de n'être pas bête à manger du foin ; cette dernière manière serait peut-être la meilleure, je m'ennuierais moins, je dormirais mieux et je ne ferais pas de mauvaises digestions ; je passe presque toutes les nuits sans fermer l'œil; alors c'est un chaos que ma tête : je ne sais à quelle pensée m'arrêter; j'en ai de toutes sortes, elles se croisent, se contredisent, s'embrouillent; je voudrais n'être plus au monde, et je voudrais en même temps jouir du plaisir de n'y plus être. Je passe en revue tous les gens que je connais et ceux que j'ai connus qui ne sont plus; je n'en vois aucun sans défaut, et tout de suite je me crois pire qu'eux. Ensuite il me prend envie de faire des chansons ; je m'im})atiente de n'en avoir pas le talent^. »
« Mon Dieu, mon Dieu, qu'il y a peu de gens supportables! mais de gens qui plaisent, il n'y en a point. Plus ma prudence augmente, plus j'observe; car moins on parle, plus on réfléchit. Je trouve tout le monde détestable : celle-ci {madame de Forcalquier) est honnête personne, mais elle est bête, entortillée, obscure, pleine de galimatias qu'elle prend pour des pensées; celle-ci {madame de Jonsac) est raisonnable, mais elle est froide, commune; tout est conduite, ses propos, ses attentions; cette autre {madame d'Aubeterre) jabote comme une pie, son élocùtion est celle des filles d'Opéra ; cette autre {la duchesse dAigiiillon) parle comme une inspirée, ne sait presque jamais ce qu'elle dit; et tout ce qu'elle veut conclure, c'est qu'elle est un grand esprit, qu'elle est savante, brillante, etc.. Voilà la peinture d'un cercle. Il y en aurait bien d'autres à peindre qui seraient encore bien pis, car du moins dans celui-ci il n'y a pas trop de fausseté, de jalousie ni de mauvais cœur. Il est très-vrai qu'il n'y a que la grand'maman qu'on puisse aimer et qui dégoûte de tout le reste ^. »
«« J'ai, dites-vous, l'esprit critique; et vous, vous l'avez orgueilleux : cela peut être, et je le crois; mais je m'ennuie, et vous, vous amusez; vous trouvez des ressources en vous; je ne trouve en moi que le néant, et il est aussi mauvais de trouver le néant en soi, qu'il serait heureux d'être resté dans le néant. Je suis donc forcée à chercher à m'en tirer ;
1 30 novembre 1767.
'-i 23 février 1768.
3 21 mai 1768.
SA VIE, SON SxiLON, SES AMIS, SES LETTRES. cxciii
je m'accroche où je peux, et de là viennent toutes les méprises, tous les mécontentements journaliers, et un dégfoût de la vie qui est peut-être bon à quelque chose : il me fait supporter patiemment les délabrements de la vieillesse, et diminue la vivacité et la sensibilité pour toutes choses '. »
Enfin , le 1 " avril 1 769 , madame du Deffand écrit à Voltaire :
« Dites-moi pourquoi, détestant la vie, je redoute la mort? Rien ne m'indique que tout ne finira pas avec moi ; au contraii e, je m'aperçois du délabrement de mon esprit ainsi que de celui de mon corps. Tout ce qu'on dit pour ou contre ne me fait nulle impression. Je n'écoute que moi, et je ne trouve que doute et qu'obscurité. Croyez , dit-on, c'est le plus sûr; mais comment croit-on ce que l'on ne comprend pas? Ce que l'on ne comprend pas peut exister sans doute ; aussi je ne le nie pas ; je suis comme un sourd et un aveugle-né; il y a des sons, des couleurs, il en convient; mais sait-il de quoi il convient? S'il suffit de ne point nier, à la bonne heure, mais cela ne suffit pas. Gomment peut-on se décider entre un commencement et une éternité, entre le plein et le vide? Aucun de mes sens ne peut me l'apprendre ; que peut-on apprendre sans eux? Cependant si je ne crois pas ce qu'il faut croire, je suis menacée d'être mille et mille fois plus malheureuse après ma mort que je ne le suis pendant ma vie. A quoi se déterminer, et est-il possible de se déterminer? Je vous le demande, à vous qui avez un caractère si vrai, que vous devez, par sympathie, trouver la vérité, si elle est trouvable. C'est des nouvelles de l'autre monde qu'il faut m'apprendre, et me dire si nous sommes destinés à y jouer un rôle.
» Je fais mon affiiire de vous entretenir de ce monde-ci. D'abord je vous dis qu'il est détestable, abominable, etc. Il y a quelques gens vertueux, du moins qui peuvent le paraître, tant qu'on n'attaque point leur passion dominante, qui est pour l'ordinaire dans ces gens-là l'amour de la gloire et de la réputation. Enivrés d'éloges, souvent ils paraissent modestes ; mais le soin qu'ils prennent pour les obtenir en décèle le motif et laisse entrevoir la vanité et l'orgueil. Voilà le portrait des plus gens de bien. Dans les autres sont l'intérêt, l'envie, la jalousie, la cruauté, la méchanceté, la perfidie. Il n'y a pas une seule personne à qui on puisse confier ses peines, sans lui donner une maligne joie et sans s'avilir à ses yeux. Raconte-t-on ses plaisirs et ses succès? on fait naître la haine. Faites-vous du bien? la reconnaissance pèse, et l'on trouve des raisons pour s'en affi-anchir. Faites-vous quelques fautes? Jamais elles ne s'effacent; rien ne peut les réparer. Voyez-vous des gens d'esprit? Ils ne seront occupés que d'eux-mêmes; ils voudront vous éblouir, et ne se donneront pas la peine de vous éclairer. Avez-vous afïaire à de petits esprits? Ils sont embarrassés de leur rôle; ils vous sauront mauvais gré de leur stérilité et de leur peu d'intelligence. Trouve-t-on , au défaut de l'esprit, des sentiments? Aucuns, ni de sincères, ni de constants. L'amitié est une chimère; on ne reconnaît que l'amour; et quel amour! Mais en voilà assez, je ne veux pas porter plus loin mes réflexions; elles sont le produit de l'insomnie; j'avoue qu'un rêve vaudrait mieux. »
1 26 juin 1768.
MADAME DU DEFFAISD.
A la fin de 1770, madame du Deffand éprouva une perte dont l'eififet sur elle a été controversé, mais qui, si elle ne fit pas un gpi-and vide dans son cœur, en fit du moins un très-grand dans sa vie. Elle perdit le président Hénault. Peut-être sentit-elle moins cette disparition parce qu'elle s'y était accoutumée depuis longtemps par le spectacle d'une longue et progressive décadence. Dès le 23 décembre 1767, elle écrivait :
« Le président ne va pas bien ; il a de la fièvre, un gros rhume; je ne crois pas qu'il passe l'hiver. Sa perte me causera du chagrin, et fera un changement dans ma vie. »
Le 22 février 1769, Voltaire, qui ne pardonnait pas au président la leçon qu'il en avait reçue, demandait, avec une compassion goguenarde :
« La montre du président Hénault est donc déti-aquëe? C'est le sort de presque tous ceux qui vivent longtemps. >»
Madame du Deffand le défend, plutôt par habitude que par affection , des railleries de Voltaire, mais elle était sans illusions, au moins, sur son esprit : elle déclare que de sa tragédie de François II elle n'avait jamais pu dépasser la Préface , et que le livre lui était tombé des mains.
Mais l'inexorable persifleur ne lâche point sa proie. Il la dispute en quelque sorte à la mort qui s'approche, et veut encore lui faire sentir la vie par le ridicule.
« On me mande que le président Hénault baisse beaucoup. J'en suis fâché; mais il faut subir sa destinée. »
«Dites, je vous prie, au délabré président combien je m'intéresse à son âme aimable. »
Le 2 novembre 1769, madame du Deffand écrit à Walpole :
« Le président se porte toujours bien, mais sa tête s'affaiblit de jour en jour. Quel malheur de vieillir ! Qui est-ce qui peut espérer de trouver une madame de Jonsac? Sa patience, sa douceur, me comblent d'admiration. Ah ! mon Dieu ! la grande et estimable vertu que la bonté ! Je fais tous les jours la résolution d'être bonne. Je ne sais si j'y fais des progrès.»
Cependant la catastrophe s'approche. C'est le commencement de la fin :
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xcxv
« Le président, depuis trois jours, a la fièvre, et la tête entièreuient partie. Vernagc cependant n'en est point inquiet; moi, je le suis, et je doute qu'il passe l'hiver. Sa perte apportera du changement dans ma vie ; mais je ne veux point anticiper les choses désagréables ; c'est bien assez de les supporter quand elles sont arrivées. «
Suivons l'agonie de cette longue vie et de cette courte passion, qui se traine dans une égoïste pitié ; c'est douloureux, mais instructif. Il est bon de savoir comment se dénouent les liens que le cœur n'a point forgés.
« nier (le 13 juin 1770), écrit madame du Deffand, je traînai le président à un concert chez madame de Sauvigny, intendante de Paris, Mademoiselle le Maure y chantait; il ne l'entendait point, non plus que les. instruments qui l'accompagnaient; il me demandait à tout moment si j'entendais quelque chose; il me suppose aussi sourde qu'aveugle, et aussi vieille que lui; sur ce dernier point il ne se trompe guère. «
Le 25 novembre 1770, madame du Deffand écrit à Walpole :
« Le président mourut hier à sept heures du matin. Je l'avais jugé à l'agonie dès le mercredi. Il n'avait ce jour-là, il n'a eu depuis, ni souffrance ni connaissance : jamais fin n'a été plus douce; il s'est éteint. Madame de Jonsac en a paru d'une douleur extrême ; la mienne est plus modérée ; j'avais tant de preuves de son peu d'amitié, que je crois n'avoir perdu qu'une connaissance. Cependant, comme cette connaissance était fort ancienne et que tout le monde nous croyait intimes ( excepté quelques personnes qui savent quelques-uns des sujets dont j'avais à me plaindre), je reçois des compliments de toutes parts. Il ne tient qu'à moi de croire qu'on m'aime beaucoup ; mais j'ai renoncé aux pompes et aux vanités de ce monde, et vous avez fait de moi une prosélyte parfaite. J'ai tout votre scepticisme sur l'amitié; cependant j'ai peine à l'étendre sur la grand'maman. »
Nous connaissons ces griefs que madame du Deffand n'avoue pas. Ce qu'elle ne pouvait pardonner au président llénault, ce n'était pas son inconstance, sa légèreté , sa bienveillance vagabonde , ce n'était pas, en un mot, sa fugacité, qui l'avait séparée de bonne heure d'un ami aussi ondoyant et divers. Non, elle lui pardonnait sa courtisanerie et sa dévotion, qui se ressemblaient si bien. Mais ce qu'elle ne pouvait oublier, c'était d'avoir pris le parti de mademoiselle de Lespinasse; ce qu'elle ne pouvait oublier, c'est que, pour la première fois sincère dans le délire de l'agonie, interrogé par une indiscrète curiosité, il lui avait hautement préféré madame de Gastelmoron, qu'il allait embrasser dans l'éternité. La scène est caractéristique et d'une haute et triste comédie. Si elle n'était pas racontée par Grimm elle serait encore meilleure , parce qu'on y croirait davantage. Grimm, donc, raconte que dans les
cxcvi MADAME DU DEFFA^vD.
derniers instants de la vie du président, et lorsqu'il n'avait plus bien sa tête, madame du Deffand, qui était dans sa chambre avec quelques amis , lui demanda , pour le tirer de son assoupissement, s'il se souvenait de madame de Gastelmoron.
« Ce mot, dit Grinim, réveilla le président, qui répondit qu'il se la rappelait fort bien. Elle lui demanda ensuite s'il l'avait plus aimée que madame du Deffand. Quelle différence! s'écria le pauvre moribond. Et puis il se mit à faire le panégyrique de madame de Gastelmoron, et toujours en comparant ses excellentes qualités aux vices de madame du Deffand. Ce radotage dura une demi-heure en présence de tout le monde^ sans qu'il fut possible à madame du Deffand de faire taire son panégyriste ou de le faire changer de conversation. Ce fut le chant du cygne... »
Le président n'avait pas mis un seul mot pour aucun de ses amis dans son testament , qui ne contenait que des legs pour ses parents , pour ses domestiques. Madame du Deffand dut être froissée de cette bumihante omission, et on comprend, sans l'excuser, la sécheresse avec laquelle elle écrit au chevalier de l'Isle :
ic Vous ne savez point, monsieur, la perte que j'ai faite du plus ancien de mes amis ; vous partagerez certainement mon affliction ; je vous prie d'avance de me donner les jours que vous lui destiniez. "
Voltaire, dès le 5 décembre, et avant tout avis de madame du Deffand, lui écrit une lettre de condoléance affectée. Il ne sait pas encore si madame du Deffand a lieu de se plaindre ou de se louer du testateur, et s'il faut danser ou pleurer sur la tombe. Aussi s'empresse-t-il de demander des nouvelles du testament :
« Je voudrais bien savoir s'il y a quelques particularités intéressantes dans le testament du président. Je serais bien fâché qu'il y eût encore quelque trait qui sentît encore le Père de l'Oratoire. Je voudrais que dans un testament on ne parlât jamais que de ses parents et de ses amis. »
Le 9 décembre, madame du Deffand lui écrit :
«Je ne doute pas de vos regrets; c'était un homme bien aimable; mais depuis deux ans il ne restait plus de lui que sa représentation. Vous savez qu'il était devenu dévot, ou plutôt qu'il en avait embrassé l'état. Son esprit» n'était pas convaincu, ni son cœur n'était pas touché; mais il remplaçait les plaisirs et les amusements auxquels son âge le forçait de renoncer, par de certaines pratiques. La messe, le bréviaire, etc., toutes ces choses étaient pour lui comme la question ; elles lui faisaient passer une heure ou deux. Son testament est de 1766; il avait alors son bon sens. De ses amis, il n'en parle point. »
Voltaire, sûr alors de ne point frapper à faux, s'en donne à cœur joie, et, connue on dit, il lâche ses chiens :
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cxcvii
« Je m'en étais doute ; il y a trente ans que son âme n'était que molle et point du tout sensible; qu'il concentrait tout dans sa petite vanité, (ju'il avait l'esprit faible et le cœur dur, qu'il était content pourvu que la reine trouvât son style meilleur que celui de Moncrif et que deux femmes se le disputassent. Je ne le disais à personne; je ne disais pas même que les Étrennes mignonnes ont été commencées par du Mollard et faites par l'abbé Boudot. Je reprends toutes les louanges que je lui ai données.
Je chante la palinodie,
Sajje du Deffand, je renie
Votre président et le mien ;
A tout le monde il voulait plaire.
Mais ce charlatan n'aimait rien :
De plus , il disait son bréviaire.
» Quoi ! ne pas vous laisser la moindre marque d'amitié dans son testament, après vous avoir dit pendant quarante ans qu'il vous aimait! >»
L'attaque était si vive que madame du Deffand, suivant son habitude , juge nécessaire d'en prévenir le retour. Elle le fait avec une modération de bonne foi et qui a sa dignité.
« Je ne suis point contente du mal que vous me dites de notre ancien ami. Je conviens qu'il était faible, mais il avait eu l'esprit bien agréable, et le meilleur ton du monde ; il avait fait son testament dans un temps où il s'était fort entêté d'une fille que j'avais auprès de moi, et qui était devenue mon ennemie. »
Les larmes que madame du Deffand avait données à la perte du président n'étaient pas encore séchées, que la traîtresse fortune des cours , par un coup qui cette fois atteignait directement et profondément son cœur, en rouvrit la source. Le 24 décembre 1770, M. de Ghoiseul reçut la lettre de cachet qu'il avait un peu trop défiée et qui l'exilait à Ghanteloup, avec ordre de partir sur-lechamp. Il est difficile d'expliquer, sinon par un fâcheux aveuglement ou par un noble remords , l'imprudence et la contradiction du rôle qui fit du duc, courtisan assidu et sans scrupules de madame de Pompadour, l'adversaire de madame du Barry, dont il méconnut le pouvoir jusqu'à repousser ses avances. Ils disent tous, à un certain moment, ces premiers ministres : Ils n oseraient! Qu'on dise cela d'un coup de poignard , passe encore ; mais d'un coup d'éventail , alors que c'est à coups d'éventail qu'on gouverne la France ! M. de Ghoiseul, dont l'éducation et même le pouvoir étaient l'œuvre des femmes plus que des livres, manqua certainement d'esprit le jour où pour la première fois il montra du cœur. Il avait
ce MADAME DU DEFFAND.
ment délicieux quoique triste. Ah! mon ami, pourquoi ne vous ai-je pas connu plus tôt? que ma vie eût etë différente ! Mais oublions le passé pour parler du présent. Vous me faites éprouver ce que Voltaire a dit de l'amitié :
Change en bien tous les maux où le ciel m'a soumis.
» Je n'en ai pas encore d'assez grands, à mon avis, puisque je ne suis pas dans le cas d'accepter vos offres. Croyez-moi, je vous supplie, je les accepterais non-seulement sans rougir, mais avec joie, mais avec délices, mais avec orgueil. Soyez-en sûr, mon ami; vous savez que je suis sincère. »
Le motif de ce refus, c'est que madame du Deffand avait trente-cinq mille livres de rente et que la perte subie par la réduction était insignifiante pour elle j étant compensée par le bénéfice de placements viagers et de conversions de rentes ' .
Quelque temps auparavant avait éclaté entre madame du Deffand et son ami, toujours à propos de ses excès de sollicitude ou de tendresse, un de ces conflits dont la trace est si nombreuse dans cette correspondance, où elle marque, comme la trace noire et fumeuse des tas d'herbes brûlés dans les champs , la place douloureuse où la flamme a passé.
Ces tranchantes leçons , ces rabrouades successives ont fini par obtenir le résultat de tous les caustiques. Le cœur de madame du Defîand s'est resserré, replié de plus en plus, et si elle eût vécu davantage , peut-être eût-elle fini par se corriger , par se déguiser trop complètement. Elle faillit même, lors du dernier choc, le plus cruel de tous , et qui eut lieu à l'occasion de ce voyage de Ghanteloup qu'elle osa faire malgré les conseils et les reproches de son tyrannique ami, s'aguerrir au point de secouer le joug, de briser la chaîne trop lourde de ces relations si tyranniques. Mais ce fut en vain : le clou est entré trop avant, elle sent qu'elle ne pourrait l'arracher qu'avec la vie. Elle se soumet, se résigne, s'humilie, et expie par un sincère repentir et des avances suppliantes cette velléité d'impossible rébellion.
Quoi qu'il en soit , à partir de ce moment, le drame est fini. Son cœur, étouffé, enveloppé ^ comme elle dit, ne palpite plus que rarement. Walpole doit être content. Il a vaincu, il a fait la paix
1 T. II , p. 43.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cci
de Fég^oïsme dans cette âme inquiète qui voulait se dévouer si tardivement à une affection passionnée. Dès 1 77 1 , la correspondance, comme je l'ai dit, n'aura que l'intérêt d'une gazette, mais d'une gazette chef-d'œuvre, telle que la pouvait écrire la femme-Voltaire.
Écoutez ces derniers soupirs de passion et de reproche qui s'éteignent dans un sourire, cette « queue de l'orage )> , comme le dit si spirituellement madame du Deffand.
C'est à propos d'une scène avec madame de Forcalquier , admirablement contée par madame du Deffand et à la suite de laquelle elles ont rompu, que Walpole reproche durement à son amie, à son élève, ses emportements critiques, ses exigences, son intolérance, etc. Il est sous l'influence de la bile que développent toujours certaines maladroites plaisanteries de madame d'Aiguillon ou d'Hervey, dans ce chatouilleux gentleman qu'on veut métamorphoser en amant ridicule. Par une fâcheuse coïncidence, madame du Deffand lui a proposé, à son prochain voyage, pour lui éviter l'ennui et l'incommodité du logement à l'auberge, chez madame Simonetti, un appartement à Saint-Joseph. Gomme elle regrette cette imprudente algarade de son dévouement !
« C'est la réponse que vous y ferez (à ma lettre) que je prévois qui sera terrible. Je m'arme de courage pour on soutenir la lecture sans chagrin et sans colère. Mais je me promets bien de ne me plus exposer à telle aventure. »
Paris, 4 avril 1770.
« Mon ami , mon unique ami , au nom de Dieu , faisons la paix ;
^'aimais mieux vous croire fou qu'injuste, ne soyez ni l'un ni l'autre;
'ndez-moi toute votre amitié. Si j'avais tort, je vous l'avouerais, et
us me le pardonneriez; mais, en vérité, je ne suis point coupable, je
parle jamais de vous; vos Anglais, qui ont été contents de moi,
roient me marquer de la reconnaissance en vous parlant de mon estime
3ur vous ; ceux c[ui vous aiment croient vous faire plaisir ; ceux qui ne
ous aiment pas cherchent à vous fâcher, s'ils se sont aperçus que cela
/ous déplaisait ; mais je suis sûre que le bon {Felton) Hervey a cru faire
des merveilles: je lui pardonne, malgré le mal qu'il m'a fait.
» J'espère, mon ami, qu'il en sera de même entre vous et moi, et
u'après cet éclaircissement-ci, nous ne troublerons plus nos pauvres
'es ; nous voulons l'un et l'autre nous rendre heureux; je vais pour cet
t redoubler de prudence; de votre côté, tâchez d'avoir un peu d'in-
snce, et ne me dites jamais que nous ne nous convenons point.
•ez à la distance qui nous sépare ; que quand je reçois une lettre
e, pleine de reproches, de soupçons, de fi^oideur, je suis huit jours
-lUeureuse, et quand au bout de ce terme j'en reçois encore une plus
fâcheuse, la tête me tourne tout à fait. Je n'aime pas le sentiment de la
compassion : cependant rappelez-vous quelquefois mon âge et mes mal-
ccii MADAME DU DEFFAND.
heurs, et dites-vous en même temps qu'il ne tient qu'à vous , malg^'é tout cela, de me rendre très-heureuse. »
Paris, samedi 14 avril 1770.
« Je suis aussi contente de la lettre que je reçois qu'un pendu le serait d'obtenir sa grâce ; mais la corde m'a fait mal au cou, et si je n'avais été promptement secourue, c'était fait de moi. Oublions^ le passé; j'aime mieux me laisser croire coupable, que de risquer de troubler de nouveau la paix; je suis bien avec tout le monde. »
En 1771, madame du Deffand revit (on peut se servir de ce mot , quoiqu'elle fût aveugle , en se rappelant le mot charmant du président Hénault : « On eût dit que la vue était pour elle un sens de trop»), reviV donc Horace Walpole pour la troisième fois. Il arriva à Paris le 10 juillet et quitta cette ville le 2 septembre suivant.
En 1774, madame du Deffand perdit Pont-de-Veyle , le dernier survivant de ses anciens amis , de ceux que rend si chers le souvenir de la jeunesse. Malgré la froideur du caractère et du visage que Walpole lui reproche malignement, et qui semble commune à presque tous les hommes vraiment comiques, et Pont-de-Veyle était un grand comédien, et qui eut le génie et le don du rire; malgré ses infidélités pour les Duras et les Idoles dri Temple , comme elle appelait mesdames de Ëoufflers et la société du prince de Conti , elle l'aimait , et elle le regretta sincèrement. Elle convient de ses légers défauts, mais elle rend justice à ses qualités.
Elle écrit, le 5 juillet 1767 :
« Ce pauvre Pont-de-Veyle f Je suis fâchée qu'il ait fait un pacte avec ces gens-là; mais c'est la crainte de l'ennui qui l'y a déterminé; je l'aime beaucoup, ce Pont-de-Veylc, il m'a toujours été fidèle, et c'est peutêtre la seule personne dont je n'aie jamais eu occasion de me plaindre; nous nous connaissions il y a cinquante ans, avant que vous fuissiez au monde. »
Le vendredi 15 février 1771, elle écrit à Walpole :
« Je suis inquiète aujourd'hui de mon ami Pont-de-Veyle; il avait la lièvre hier. Il est aussi vieux que moi et se persuade être beaucoup plus jeune. Il mène la vie d'un homme de trente ans; ce serait pour moi une grande perte; c'est, à tout prendre, mon meilleur ami; il y a cinquantetrois ou quatre ans que nous nous connaissons ; je le vois presque tous les jours; il a l'esprit raisonnable, il juge les hommes tels qu'ils sont: il se conduit selon vos principes et sans se faire d'efforts ; il vit uniquement }M)ur lui, et c'est peut-être ce qui le rend j>Ius sociable, parce qu'il ne fait dépendre son bonheur de qui que ce soit ; il n'exige rien de personne et ne s'assujettit à aucune pratique. Il n'est pas raisonneur; mais
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. cciii
il est philosophe dans la pratique ; à tout prendre, c'est l'homme qui me convient le mieux, et je serais très-liichee de le perdre. »
Le 9 juillet 1774, elle ajoute :
w L'ami Pont-de-Veyle se rétablit tout doucement; je n'ai point de meilleur ami ni de plus contrariant; le pauvre homme ne peut consentir à vieillir; il a tous les goûts de la jeunesse. Les spectacles, les grands soupers sont nécessaires à son bonheur; mais ses jambes, sa poitrine et son estomac n'y sont pas d'accord. »
« Le pauvre Pont-de-VeyIe dépérit à vue d'oeil , continu e-t-elle le 26 août ; il est actuellement comme était le président les derniers mois de sa vie : mais il ne peut consentir à se conduire selon son état; c'est une belle leçon pour moi. Je vois qu'il est à charge à tout le monde, et il ne s'en aperçoit pas; il compte aller à l'Isle-Adam le mois prochain. »
Enfin , le 4 septembre, la séparation est consommée , la toile est à jamais tirée entre elle et son dernier ami.
« Tni appris ce inatîn à mon réveil la mort de mon pauvre ami : je l'avais quitté hier à huit heures du soir. Je l'avais .trouvé très-mal ; mais je croyais qu'il durerait encore quelques jours ; il y en avait quatre ou cinq qu'il ne pouvait, pour ainsi dire, plus parler; il avait cependant toute sa tête : je fais une très-grande perte ; une connaissance de cinquante-cinq ans, qui était devenue une liaison intime, est irréparable. Qu'est-ce que sont celles qu'on forme à mon âge? Mais il est inutile de se plaindre; il faut savoir supporter
» Je m'aperçois bien de la perte de Pont-de-Veyle, et je ne le
remplacerai pas. »
Madame du Deffand , qui ne reparle plus du président Hénault , reparlera plus d'une fois de Pont-de-Veyle, dont le souvenir est toujours par elle honoré d'un regret.
Le 6 septembre 1778 elle écrit, toujours à Walpole :
« J'ai perdu mon dernier ami en perdant Pont-de-Veyle. Il n'était point aimable, j'en conviens, mais je le voyais tous les jours. Il était de bon conseil, je lui étais nécessaire, et il me l'était aussi. Aujourd'hui je ne tiens à rien, je n'ai que ma valeur intrinsèque, et c'est être réduite à moins que rien. »
Et dans des lettres postérieures , n'étant plus rctenue par cette pudeur de sensibilité, cette horreur de l'attendrissement que Walpole lui a rendu ridicule, elle verse son cœur avec ses pleurs dans une suprême effusion qui suffit à l'éloge de Pont-de-Veyle et à sa décharge de Faccusation d'égoïsme, formulée par le rancunier la LLarpe et appuyée par lui de deux anecdotes dont la première est évidemment fausse, puisqu'il la place à un moment où madame du DefPand ignorait la mort de Pont-de-Veyle, qui n'était pas encore
cciv MADAME DU DEFFA^D.
mort, et dont la seconde, plus vraisemblable, serait facilement discutable en prenant pour base le portrait même tracé de Pont-de- Veyle en 1774 par madame du Deffand et les larmes sincères des lettres de ces dernières années.
Quoi qu'il en soit , voici ces deux anecdotes, que la Harpe allègue à l'appui de son dire : qu'il était difficile d'avoir moins de sensibilité et plus d'égoïsme.
«< M. de Pont-de-Veyle, avec qui elle vivait depuis quarante ans, était à peu près du même caractère. Ce petit dialogue les peint l'un et l'autre :
» — Pont-de-Veyle, lui dit-elle un jour, depuis que nous sommes amis, il n'y a jamais eu un nuage dans notre liaison.
« — Non, madame.
» — N'est-ce pas parce que nous ne nous aimons guère plus l'un que l'autre ?
» — Gela peut bien être, madame. »
'< Lorsque celui-ci mourut,» ajoute M. de la Harpe, « elle vint souper » en grande compagnie chez madame de Marchais, où j'étais; et on lui » parla de la perte qu'elle venait de faire. Hélas ! il est mort ce soir à » six heures ; sans cela, vous ne me verriez pas ici. Ce furent ses » propres paroles ; et elle soupa comme à son ordinaire , c'est-à-dire fort » bien, car elle était très-gourmande. »
Horace Walpole fit son dernier voyage à Paris du 19 août au 12 octobre 1775.
Le jour de son arrivée, au débotté, il voit accourir à son hôtel madame du Deffand, toujours douée de cette activité inquiète que secondait « sa faiblesse herculéenne » . Elle assiste à sa toilette, en vertu du privilège de sa cécité. 11 soupe avec elle, et ne la quitte qu'à deux heures et demie dans la nuit, et le matin, avant d'avoir les yeux bien ouverts, il avait déjà une lettre à lire de sa part.
« Bref, dit-il, son cWne est immortelle et force son corps à lui tenir compagnie. »
Cette dernière séparation s'accomplit sous l'empire de pressentiments mélancoUques.
Le 12 novembre 1774 Walpole écrivait à son ami Conway, sous l'impression d'un désir de voyage en France.
« Je lui porte en vérité tout l'attachement, toute l'affection qu'elle mérite, et je vous sais très-bon gré de vos attentions pour elle. Je compte bien la revoir encore , pour peu qu'elle soit en état de faire le voyage. Mais c'est toujours pour moi un plaisir mélancoHque en pensant que ce sera probablement la dernière fois, et que nous nous dirons l'un
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ccv
à l'antre, dans nn sens différent de celui oij on l'entend d'ordinaire : Au revoir. "
Madame du Deffand cédait malgré elle à cette triste appréhension, quand elle écrivit le 12 octobre, jour du départ de celui que dans ses lettres à la duchesse de Ghoiseul elle ne craint pas d'appeler son Horace :
« Adieu. Ce mot est bien triste. Souvenez-vous que vous laissez ici la personne dont vous êtes le plus aimé, et dont le bonheur et le malheur consistent dans ce que vous pensez pour elle »
Dans sa lettre du 31 mai 1778, madame du Deffand fait part avec une indifférence toute philosophique à Horace Walpole de la mort de Voltaire , tué par un excès d'opium et de gloire , et qui , né tué, comme il le disait, poussa néanmoins jusqu'à quatre-vingts ans le malin tour de force de vivre , au grand regret de ses ennemis et de ses débiteurs. Elle ne donne pas un regret à l'homme qu'elle n'estimait guère et dont la féline souplesse lui inspirait une sorte de répugnance. Mais la perte de l'écrivain, du correspondant, lui fut très-sensible, en lui enlevant ses derniers plaisirs d'esprit , les seuls qu'elle pût goûter. Elle était bien loin d'ailleurs de partager toutes les idées et surtout les mépris de ce fanfaron d'incrédulité qui lui laissait, en mourant confessé, l'exemple opportun d'une contradiction de bon goût.
C'est donc fort gratuitement qu'elle fut considérée comme responsable des hardiesses de cet ami philosophe, et que les pensionnaires de Saint-Joseph, animées par les religieuses d'un zèle aussi aveugle qu'intolérant , se crurent obligées à la bonne œuvre d'un charivari comique dont elles régalèrent mademoiselle Sanadon et madame du Deffand, pour les punir de sentiments qu'elles étaient loin de partager et de regrets qu'elles n'avaient pas.
Mais avant d'abaisser à notre tour la toile funèbre sur cette existence si remphe d'idées, un des plus beaux et des plus douloureux drames intérieurs qu'il soit donné de voir aux hommes que tentent les spectacles de la conscience , nous devons emprunter à quelques témoins de sa dernière phase une vue du salon de Saint-Joseph en 1780, et, en même temps, donner un dernier aperçu du caractère de madame du Deffand, à ce moment d'apaisement où sa passion amicale pour Walpole rentre dans son lit et nous apparaît justement, comme elle l'a fait au critique analyste, au pénétrant et subtil observateur M. Sainte-Beuve, avec les caractères respectables d'une passion maternelle qui s'est trompée d'heure.
ccvi MADAME DU DEFFAND.
« Et, eii effet, ou peut voir dans cette soudaine passion d'une vieillesse stérile une sorte de tendresse maternelle qui n'a jamais eu son objet, et qui tout à coup s'ëveillc sans savoir son vrai nom. Pour n'en être pas choqué et en saisir l'instinct secret, appelez-la une tendresse d'adoption. Elle aime Walpole comme la plus tendre des mères aurait aimé un fils longtemps perdu et tout à coup retrouvé. Beaucoup de ces passions sin^julières et bizarres, où la sensibilité s'abuse, ne sont souvent ainsi que des revanches de la nature, qui nous punit de n'avoir pas fait les choses simples en leur saison K »
Il ne faut demander ni cette pénétration ni cette impartialité aux observateurs superficiels ou prévenus , qui nous ont laissé de madame du Deffand une image noircie de leur malignité. Ni J. J. Rousseau, ni Marmontel, ni la Harpe, ni Grimm, ni Suard, ni Lauzun , n'ont vu juste dans l'intérieur de cette âme et de ce salon. Les préjugés et les rancunes traditionnels de la coterie encyclopédique, à jamais gagnée à l'idolâtrie intolérante des Geoffrin et des Lespinasse, ont aveuglé leur jugement , et il faudrait s'en méfier, quand bien même Rousseau, qui n'a fait qu'y passer; la Harpe, Marmontel, qui l'ont traversé seulement et qu'elle n'admirait pas ; Suard, qui n'y est entré que deux fois ; Grimm , qui n'y a certainement jamais mis les pieds, à la façon dont il la fait parler , eussent, par un commerce assidu, pu donner à leurs erreurs l'air d'une opinion.
Pour Lauzun, il traite madame du Deffand, chez laquelle il n'est allé que pour y rencontrer lady Sarali Barrymore, et qui a traité ce salon célèbre , ce sanctuaire d'esprit , comme une maison de rendez-vous, avec une outrecuidance qu'elle lui rend par l'indulgence insoucieuse du mépris.
Restent Ghamfort, le duc de Lévis et madame de Genlis.
On trouve dans le recueil de Portraits, caractères et anecdotes de Ghamfort , observateur pénétrant mais prévenu de la société de son temps , qui n'alla jamais chez madame du Defifand et qui n'avait aucun motif d'en dire du bien , une historiette tendante à faire croire que dans son salon l'homme de lettres n'était pas estimé selon son mérite mais selon son rang , et qu'il y était toléré plutôt qu'honoré. Ghamfort a oublié les lettres où nous voyons d'Alembert , par exemple , traité d'égal à égal par les plus grands seigneurs et parlant avec l'autorité familière que donnaient déjà
1 Causeries du lundi, t. I*"", p. 430.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ccvii
le talent et la réputation, à des hommes de trop d'esprit pour ne pas admettre que la gloire, elle aussi, est une noblesse. Il nous cite une bévue d'un certain Fournier, trop naïve pour être injurieuse, et qui n'enlève rien à ce tact et à ce goût avec lequel les Beauvau, les Broglie, les la Vallière, et bien d'autres, traitaient des gens d'une valeur même très-inférieure à celle de d'Alembert. Il y a de l'ingratitude dans cet anachronisme malignement relevé. Jamais, autant qu'au dix-huitième siècle, un homme de lettres ne fut l'égal d'un grand seigneur. Mais Ghamfort lui-même fut trop gâté sous ce rapport pour être juste , lui que M. de Vaudreuil appelait son ami.
«D'Alembert, jouissant déjà de la plus grande réputation, se trouvait chez madame du Deffand, où étaient M. le président Hénault etM. de Pontde-Veyle. Arrive un médecin nommé Fournier, qui, en entrant, dit à madame du Deffand : « Madame, j'ai bien l'honneur de vous présenter » mes très-humbles respects « ; à M. le président Hénault : « Monsieur, y> j'ai bien l'honneur de vous saluer » ; à M. de Pont-de-Veyle : « Mons sieur, je suis votre très-humble serviteur », et à d'Alembert : « Bonjour, » monsieui* ») .
Le decrescendo de M. de Gambacérès disant à ses dîners, selon le rang du convive : Monsieur, aurai-je l'honneur de vous offrir de ce bœuf? — Monsieur, vous offrirai-je du^bœuf? — Voulez-vous du bœuf? et enfin — Bœuf? tout court à quiconque n'avait pas un ruban ou une graine d'épinard , pourrait servir de pendant au formulaire de Fournier; et tout cela ne prouve rien, sinon que dans tous les temps et sous tX)us les régimes les parvenus se ressemblent. *
Voici maintenant le récit, par madame de Genlis , de sa visite à ,ïnadame du Deffand en 1776. Notons, pour la moralité du récit, que madame de Genlis, par les Brulart, avait l'honneur d'être alliée de madame du Deffand , à qui elle avait inspiré de l'estime et de la sympathie , et qui fait l'éloge de son esprit et de ses ouvrages.
«Madame du Deffand était parente de MM. de Genlis; mais comme elle avait eu, dans sa jeunesse et dans son âge mûr, une conduite trèsphilosophique , madame de Puisieux m'avait défendu de la voir; c'était de sa part une vieille rancune de scandale, que les quatre-vingts ans de madame du Deffand auraient dû lui ôter. Madame du Deffand m'écrivit les plus aimables billets pour m'engager à l'aller voir, et j'en obtins la permission de madame de Puisieux.
r> Je n'avais nulle envie de connaître madame du Deffand. Je me la représentais apprêtée, pédante, précieuse. J'étais surtout effrayée de l'idée que je me trouverais au milieu d'un cercle de philosophes. J'imaginais qu'étant ainsi en force , ils parleraient et disserteraient avec ce ton
CGviii MADAME DU DEFFAND.
emphatique qu'ils prennent tour à tour dans leurs écrits, et je sentais que je ferais une bien triste figure clans cette étrange assemblée, présidée par une sibylle enthousiaste de toutes ces déclamations, et qu'il était impossible de contredire ouvertement, puisque, aveugle et octogénaire, elle était doublement respectable par la vieillesse et par le malheur.
>) Enfin, je pris une courageuse résolution : je me rendis, le soir même, à Saint-Joseph, chez madame du DefFand. Il y avait assez de monde chez elle, et j'aperçus avec plaisir deux ou trois hommes de ma connaissance. Madame du Defifand me reçut à bras ouverts, et je fiis agréablement surprise en lui trouvant beaucoup de naturel, et l'air de la bonhomie.
>» C'était une petite femme maigre, pâle, blanche, qui n'a jamais dû être belle, parce qu'elle avait la tête trop grosse et les traits trop grands pour sa taille.
» Cependant elle ne paraissait pas aussi âgée qu'elle l'était en eiïet. Lorsqu'elle ne s'animait pas en causant, on voyait sur son visage l'expression d'une morne tristesse. En même temps, on remarquait sur sa physionomie et dans toute sa personne une sorte d'immobilité qui avait quelque chose de très-fiappant. Quand on lui plaisait, elle était accueillante, elle avait même des manières très-affectueuses.
>> On ne parla chez madame du Deffand ni de philosophie, ni même de littérature ; la compagnie était composée de gens de différents états ; les beaux esprits s'y trouvaient en petit nombre, et ceux qui vont dans le monde y sont communément aimables, quand ils n'y dominent pas. Madame du DefFand causait avec agrément; bien différente de l'idée que je m'étais faite d'elle, jamajs elle ne montrait de prétention à l'esprit; il était impossible d'avoir un ton moins tranchant; ayant très-peu réfléchi, elle n'était dominée que par la seule habitude. Elle eut, dit-on, sans aucun système, une conduite très-philosophique dans sa jeunesse. On était alors si peu éclairé, que madame du Dçffand fut longtemps, sinon bannie de la société, du moins traitée avec cette sécheresse qui doit engager à s'en exiler soi-même. Trente ans après, la lumière commençant à se répandre, madame du Deffand crut se rétablir dans le monde en adoptant des principes qui la justifiaient. La philosophie sauvait l'humihation de rougir du passé ; il était agréable de pouvoir tout à coup regarder en arrière, non-seulement sans regret ni sans honte, mais avec satisfection et une sorte d'orgueil ; et au lieu d'avouer qu'on s'était conduit avec beaucoup d'imprudence et d'étourderie, de pouvoir se vanter d'avoir été, par une heureuse inspiration, disciple des philosophes à naître ; et enfin , il était beau d'avoir le droit de dire à tous les grands et célèbres moralistes du jour : Ce que vous prêchez, je l'ai fait avant que vous eussiez instruit l'univers.
» Madame du Deffand n'ayant de sa vie médité une opinion, au fond de l'âme n'en avait point ; elle n'était pas même sceptique. Pour douter, pour balancer, il faut du moins avoir superficiellement comparé, et fait quelque examen, et c'est une peine qu'elle n'avait jamais voulu prendre. Elle se peignait très-bien elle-même en disant qu'elle laissait flotter son esprit dans le vague. Triste situation à tous les âges, surtout à quatrevingts ans! Cette paresse d'esprit et cette insouciance lui donnaient dans la conversation tout l'agrément de la douceur. Elle ne disputait point ;
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ccix
elle était si peu attachée au sentiment qu'elle énonçait, qu'elle ne le soutenait jamais qu'avec une sorte de distraction. Il était presque impossible de la contredire, elle n'écoutait pas, ou elle paraissait céder, et elle se hâtait de parler d'autre chose. Elle me fit promettre de revenir la voir à l'heure où, sortie de son lit, elle achevait de s'habiller; elle était alors toujours seule, c'est-à-dire entre trois et quatre heures après midi, car elle avait depuis longtemps perdu le sommeil. On lui faisait la lecture durant la nuit, et elle ne s'endormait pas avant le jour.
» J'y retournai le surlendemain. Je la trouvai dans son fauteuil; un valet de chambre, assis à côté d'elle, lui lisait tout haut un roman. Ce roman l'ennuyait, et elle parut charmée de ma visite; je restai deux ou trois heures avec elle, et j'écoutai presque toujours. Elle me parla de l'ancien temps, de la cour, de madame la duchesse du Maine, de Ghauheu, du marquis delà Fare, de l'ingénieux Lamothe, de madame de Staal, dont j'aime tant l'esprit, et elle me promit de me montrer une autre fois plusieurs petits manuscrits et beaucoup de lettres de l'impératrice de Russie. Madame du Deffand, au moyen d'une petite machine très-simple, écrivait fort bien et se passait de secrétaire; son écriture était grosse, mais très-lisible.
» Les jours suivants, elle me fit lire, par son valet de chambre, plusieurs petits morceaux de sa composition, des allégories et des portraits ; c'était le goût du siècle dernier parmi les personnes spirituelles de la société. Ces portraits, tous faits avec l'intention de plaire et de flatter, sont assez insipides. Le plus joli que madame du Deffand ait écrit est celui de madame de Mirepoix, fait aussi, mais en vers, et d'une humeur très-agréable, par le président Hénault.
» On m'avait dit que madame du Deffand était méchante; c'est ce que je n'ai pas remarqué; elle n'était pas même médisante. Il y avait dans son caractère tant de faiblesse , d'insouciance et de légèreté , qu'un sentiment vif ne pouvait l'agiter longtemps ; elle n'était pas plus capable de haïr que d'aimer. Brouillée avec d'Alembert, elle me parla de ses démêlés avec lui, mais sans aigreur et sans ressentiment; c'était un simple récit et non des plaintes. Son cœur avait bien vieilli, la philosophie l'avait tout à fait desséché, et son esprit n'avait point mûri; il était plus jeune qu'il n'aurait dû l'être, quand elle n'aurait eu que vingtcmq ans. Elle avait craint confusément toute sa vie de réfléchir; cette crainte, devenue de la terreur, lui donnait une véritable aversion pour ce qui était sohde ; elle était accablée de vapeurs et d'une tristesse invincible, et elle redoutait mortellement les conversations sérieuses; elle les repoussait même avec sécheresse; il fallait, pour lui plaire, ne l'entretemr que de bagatelles. Tout ce qui ressemblait à la raison lui faisait peur; c'était une chose extraordinaire de voir une personne de cet âge, infirme,' souffiMute, mélancolique, exiger des autres une éternelle gaieté, qu'elle ne paraissait jamais partager, car elle ne jouait rien.
» La perte de la vue ne l'affectait pas du tout ; elle me dit qu'elle aimait mieux être aveugle que d'avoir un rhumatisme douloureux. Quand elle perdit la vue, ce fut son violent chagrin, parce qu'elle conserva pendant plus de cinq ans l'espoir de la recouvrer; et lorsque, après avoir consulté tous les charlatans du monde, elle eut épuisé vainement tous les remèdes, elle prit facilement son parti sur son état; elle y était
ccx MADAME DU DEFFAND.
parfaitement accoutumée, ce n'était pas là ce qui l'attristait; elle écartait avec peine de funestes idées, inspirées par l'â^je et par les souffi^ances. Un jour je hasardai de lui parler de la mort relifjieuse du président Hénault. Elle m'interrompit, et avec un ton ironique et un sourire forcé : «Est-ce un sermon que vous me proposez là? » dit-elle. Je me mis à rire , en l'assurant que j'aimais beaucoup mieux l'écouter que prêcher. Elle n'avait point de religion, mais elle n'était point impie; et malgré tout le pouvoir d'une grande habitude, elle n'était point philosophe. Son existence, comme celle de tant d'autres, n'a dépendu que de ses liaisons ; on sentait que si elle eût vécu avec des gens religieux, elle eût été dévote; et ses derniers jours, que L'eniuii consumait, que la crainte empoisonnait, auraient été paisibles, sereins, et se seraient écoulés doucement ' . »
Outre ce portrait peu flatté et ressemblant par places , mais avec bien des faussetés de ton et des maladresses de touche , nous devons à madame de Genlis l'anecdote comique de la présentation de Gibbon. Le célèbre historien était gros, court, sa tête pléthorique reluisait, fleurissait, rubiconnait comme une énorme betterave, au-dessus d'un abdomen à la Falstaff. Des jambes inflexibles, boudinées, complétaient l'aspect de cet homme, dont l'embonpoint tournait au grotesque et lui donnait des allures de cucurbitacée. Madame du Deffand, dont le tact avait acquis toute la sûreté et toute la délicatesse du sens qu'elle avait perdu , avait l'habitude de tâter, de palper le visage des nouveaux venus ; et elle prétendait , par cette inspection manuelle de leur physionomie , se faire une idée de leur caractère et même de leur esprit. Le joufflu GiJibon se prêta de bonne grâce à cette épreuve, et, en souriant, courba devant l'illustre aveugle sa face lisse et bouffie , sorte de mappemonde de chair. Au premier contact, madame duDefïand rougit, et se reculant vivement sur son fauteuil, s'écria avec indignation : « Voilà une infâme plaisanterie ! » Elle s'était figuré que Gibbon s'était présenté à rebours, et avait pris pour les jo?«6^5 de derrière, selon la périphrase allemande , ce qui était bien et dûment le visage de Gibbon, qui dut finir par rire de la méprise , avec tous les autres , quand madame du Deffand fut convaincue qu'il n'y avait pas d'irrévérence.
Nous terminons par ce croquis dû à la plume du la Rochefoucauld des salons , le duc de Lévis :
« Je me rappelle très-bien d'avoir été mené par la maréchale de Mirepoix chez madame du Deffand, dont les lettres viennent de rajeunir la célébrité. J'étais d'un âge à être plus fi'appé du tonneau qu'elle habitait que de l'agrément de son esprit; mais l'on m'a conté d'elle un trait qui
i Mémoires de madame de Genlis , t. III, p. 108 à 116.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ccxi
n'est peut-être pas indigne d'être conservé. Elle n'aimait pas l'exagération, comme on en a la preuve dans sa correspondance, et pourtant elle était condamnée à voir sans cesse des personnes engouées, enthousiastes, et des preneurs éternels , encore plus fatigants que tout le reste. Un jour, excédée des éloges excessifs que M. de *** faisait d'un homme très-médiocre, en ajoutant, par forme de refrain, que tout le monde pensait comme lui, elle répondit :
«Je fais, monsieur, assez peu de cas du monde, depuis que je me » suis aperçue qu'on pouvait le diviser en trois parts : les trompeurs, les r> trompés et les trompettes. »
«M. de *** était évidemment dans cette dernière classe, et je ne le remarque jamais sans pensera cette saillie '.>»
Depuis 1775, date de leurs derniers adieux anticipés, Walpole, qui, depuis 1 768, avait quitté, par unique dégoût de la vie politique, le siège que, depuis plus de cinquante ans, le bourg de King's-Linn avait fidèlement réservé à sa famille, se retrancha de plus en plus dans ses goûts littéraires et artistiques. Toujours épris du paradoxe , et préférant ce qui est curieux à ce qui est vrai , amoureux de la petite bête , comme on dit aujourd'hui, il publia ses Doutes historiques sur la vie et le règne de Richard 111 , ingénieuse et spécieuse réhabilitation du tuteur assassin des enfants d'Edouard IV, du héros bossu, gouailleur, spirituellement scélérat de Shakspeare, embourgeoisé par Casimir Delavigne.
Il existe de ce livre une traduction attribuée à Louis XVI , qui était , comme on l'a remarqué avant nous , bien désintéressé dans la réhabilitation des tyrans.
La mort tragique de Chatterton, en août 1770, qui fut bien injustement attribuée à Walpole , coupable seulement de n'avoir pas cru à son génie et de lui avoir refusé ses services , ne contribua pas peu, avec ses démêlés avec la Société des antiquaires, à le dégoûter de la littérature. Il ne lui pardonnait pas cet affront de l'avoir mis en conflit avec des ennemis comme Rousseau et des adversaires comme Voltaire (querelle littéraire à l'occasion de la primauté de Shakspeare, qui finit par de mutuels compliments), et de l'avoir" exposé à se défendre de la mort de cette orgueilleuse victime de l'ambition et de la pauvreté : le mystificateur littéraire des poésies du chanoine Rowley , l'émule de Macpherson , dont Chatterton n'avait eu que le tort d'esquiver la supercherie. Il se retira d'une
^ Souvenirs et portraits ; édit. Barrière, p. 280. \
ccxii MADAME DU DEFFAND.
occupation aussi dangereuse par sa tragédie de la Mère mystérieuse^ drame bizarre et parfois puissant , dont le sujet, emprunté aux Contes de la reine de Navarre , est celui d'un OEdipe en plein christianisme et en plein moyen âge. Depuis ce dernier essai, que Byron appelle un essai de maître, les presses de Strawberry-Hill ne travaillèrent plus que pour des ouvrages de luxe, de société ou d'érudition. Il en sortit une édition des Mémoires de Gr amont ^ de Corné lie Vestale, mais il n'en sortit rien d'Horace Walpole. En revanche, il employait ses laborieux loisirs à écrire pour la postérité et à remplir ce coffre A et ce coffre B trouvés remplis , après sa mort , de manuscrits dont la partie publiée forme neuf volumes de Lettres et quatre ou cinq volumes de Mémoires , et où il doit être demeuré plus d'une œuvre inédite dont la mise au jour n'ajoutera rien, d'ailleurs, aune gloire consacrée, et qui, en Angleterre, fait partie du patrimoine de l'orgueil national.
La politique lui préparait des épreuves et des déceptions auxquelles il faut attribuer sa conversion au torysme , et ce subit ^ amour des rois , que lui donna le dégoût des excès des peuples. Il n'y a pas dans cette évolution , dans cette transfiguration inévitable dans les longues vies qui tiennent compte de l'expérience, un crime aussi impardonnable qu'il l'a paru à Macaulay. Il suffit i de songer à la guerre d'Amérique et à la Révolution française poupi comprendre le découragement de philosophe et de patriote de. l'homme qui s'écriait, en parlant de son temps : « C'est Vâge dess avortements , jj et qui, en parlant des Anglais, se demandait s'il n'étaient plus que les restes d'un grand peuple; pour l'homme enfin] qui répétait cette triste réflexion : « Le monde est une comédie: » pour riîomme qui pense, une tragédie pour l'homme qui sent. ». Ce découragement n'alla jamais jusqu'à l'indifférence, et il gardî assez de justice, de goût et d'espérance pour admirer Fox et Pitt., Mais demeuré bienveillant et optimiste en pratique, il devint implacable pour les crimes de la théorie et les sanglants excès de la! métaphysique. Il eût pu répondre, comme Alfieri à quelqu'un qui; s'étonnait de le voir infidèle à ses anciennes idées républicaines : « Je connaissais les grands , je ne connaissais pas les petits, j) Walpole nous a fait confidence de ses motifs de palinodie dans une lettre pleine d'un bon sens éloquent et d'une généreuse raison qui , dès 1776, nous le montre adversaire beaucoup plus sagace, beaucoup plus prévoyant et beaucoup plus modéré de la Révolution française que plus tard le grand Burke, ce Joseph de Maistre protestant. M. de Rémusat a fait de lui, dans cette dernière phase, un portrait
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ccxiii
ressemblant et idéal, dont le charme est à la fois tranquille et irrésistible , comme la plupart des morceaux marqués au sceau de cette raison ingénieuse et ornée.
« Quand on parcourt les appartements délabrés de sa villa tant prônée, il est facile de s'y représenter un gentilhomme mince et pâle, avec une physionomie intelligente , de beaux yeux noirs et vifs , un regard pénétrant, un sourire triste, un air de faiblesse maladive et même^ un peu féminine , des manières aisées , polies , distinguées , une démarche ralentie par la goutte, soigné dans sa mise, habillé de couleurs claires, la tête toujours nue, les cheveux sans poudre, du moins en été, et causant du matin au soir, d'une voix plus agréable que forte, sur tous les sujets qui permettent d'être spirituel. Délicat et sobre dans son régime un peu artificiel, il prolonge ses repas et ses soirées. Entouré de livres et de tableaux, de chefs-d'œuvre et de colifichets, des produits de l'Italie et de la Chine, des débris du moyen âge et de toutes les raretés que Voltaire célèbre dans \e Mondain, il devise avec complaisance sur la politique , sur les arts , sur les souvenirs de l'histoire et sur les médisances de la journée. Il compte des anecdotes, aiguise des pensées, hasarde des jeux de mots, et fait le plus grand charme des réunions choisies qu'attirent chez lui la renommée du lieu et celle de l'hôte. Il aime peu, mais il cherche beaucoup à plaire, et donne à tous ses défauts un voile , à toutes ses qualités un relief : la coquetterie '. »
Cependant madame du Deffand s'enfonçait de plus en plus dans ce tonneau fameux ( elle appelait ainsi son diogénique fauteuil), des alentours duquel Tadmiration galante des souverains voyageurs, et les hommages d'une société d'illustres amis , ne parvenaient pas toujours à chasser les spectres de l'égoïsme et de l'ennui, tristes compagnons de ses dernières et dévorantes insomnies. Quand elle rentrait en elle-même, au milieu de cette solitude du grand monde , et qu'elle y remuait les problèmes du mystérieux avenir, de l'infini lendemain, qu'elle songeait enfin à ces quatre fins de l'homme , dont elle n'avait encore médité que le souper, elle se trouvait à la fois effrayée et découragée, sans la force de croire ni celle de nier, partagée entre la crainte et le mépris de la mort, le désir et l'horreur du néant. Cependant elle sentait que les satisfactions de la conscience ne sont pas toujours un témoignage sûr de l'accomplissement du devoir, et qu'une morale sans religion ne suffit point à l'âme pour lui donner le sentiment de l'accomplissement de sa destinée. La morale sans la religion, c'est la vertu sans le ciel, c'est l'homme sans Dieu, faisant le bien avec une sorte d'honnêteté mécanique, sans but, sans effort et sans espérance. Quant à la conscience, qui ne sait
* L'Angleterre au dix- huitième siècle , t. II, p. 107, 108.
«cKiv MADAME DU DEFFAND.
qu'elle n'est presque jamais , surtout jusqu'au bout, un juge intelligent et incorruptible, qu'elle peut se tromper et être trompée, qu'il y a des hommes qui ont tué le remoixls , et d'autres qui n'entendent pas le murmure intérieur de cette pendule que la religion -doit monter, pour qu'elle sonne juste, toutes les vingt-quatre heures? Pour traverser sans trop de frayeur ces abîmes de réflexion , madame du Deffand, qui sentait s'affaiblir ses forces morales au moment de l'angoisse suprême, de l'approche de l'ennemi, invoqua diverses mains pour s'appuyer et se préserver des vertiges de la solitude. Mademoiselle Sanadon, l'abbé Barthélémy, le marquis et la marquise d'Aulan, ses neveux, qu'elle appela en 1778 et qu'elle eut pour voisins et pour compagnons, tout, jusqu'au brasJI innocent du petit enfant de Wiart, dont elle aimait à avoir près" d'elle le front préservateur, servit, comme elle le disait, de gardefou, de parapet à l'inquiète moribonde, durant cet obscur passage, sur ce pont si étroit qui mène à l'éternité.
Enfin , mécontente sans doute de l'état dans lequel la laissaient les ressources d'esprit qu'elle devait à la philosophie , elle prit le] parti de se rapprocher des consolations de la religion, les seules dont elle n'eût pas usé. Elle fit connaissance d'un prêtre doux,] persuasif, discret, habile aux ménagements qu'exigent les âmes blessées; ce même abbé Lenfant qui devait préparer Louis XVI aux épreuves de son martyre, et qui l'eût accompagné à F échafaud, si les bourreaux de septembre ne l'eussent fait, dans leur impatience, aller devant dans la mort.
Les efforts de ce saint médecin de l'âme ne furent ni absolument stériles ni absolument féconds. Il en est de l'esprit comme du corps, les yeux ont besoin de s'accoutumer de bonne heure à la lumière, et la pensée tardive de Dieu brûle autant qu'elle éclaire. Les déplorables lacunes de l'éducation première de madame du Deffand. ses habitudes invétérées de critique et de méfiance, offraient biei des obstacles à' une guérison morale qui souvent ne peut que suivre l'affaiblissement propice des facultés. C'est pour cela que les malades n'ont pas peur du prêtre, qui fait peur aux valides. Le prêtre, qui inquiète les uns, console les autres. L'abbé Lenfant ne put, malgré ses soins et la bonne volonté de la septuagénaire catéchui mène, que préparer l'œuvre du curé porteur des derniers sacrements. Avec celui-là, il n'y avait plus moyen d'éluder, de temporiser , « de faire relâche » , comme disait madame du Deffiand , spirituelle jusqu'au bout. Malheureusement, madame du Deffand, quand le curé de Saint-Sulpice vint pour l'exhorter, n'avait plus
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ccxv
assez de cette connaissance et de cette lucidité qu'elle avait gardées jusqu'aux derniers moments de sa comte maladie. On peut dire que sa fin, quoique prévue, fut suinte, et que la mort, comme si elle avait craint que cette subtile victime ne lui échappât, précipita ses coups et la prit en traîtrise.
C'est à Wiart, au fidèle serviteur Wiart qu'il faut demander le récit authentique et touchant d'une agonie qu'avait précédée le dernier adieu adressé à ce Walpole devant qui elle s'était faite petite et humble depuis si longtemps , cette sceptique que l'affection eût réconciliée avec la foi , et qui se fût peut-être , si elle eût pu garder l'espoir de revoir son ami, réconciliée avec Dieu.
Le 22 août 1780, madame du Deffand écrivait àWalpole, sous l'impression de la maladie et de l'isolement :
«« Je vous mandai dans ma dernière lettre que je ne me portais pas bien ; c'est encore pis aujourd'hui. Je n'ai point de fièvre , du moins on le juge ainsi, mais je suis d'une faiblesse et d'un abattement excessifs; ma voix est éteinte; je ne puis me soutenir sur mes jambes; je ne puis me donner aucun mouvement; j'ai le cœur enveloppé. J'ai bien de la peine à croire que cet état n'annonce pas une fin prochaine ; je n'ai pas la force d'en être effrayée, et ne vous devant revoir de ma vie, je n'ai rien à regretter. Les circonstances présentes font que je suis très-isolée, toutes mes connaissances sont dispersées.
» Divertissez-vous, mon ami, le plus que vous pourrez; ne vous affligez point de mon état, nous étions presque perdus l'un pour l'autre ; nous^ne devions jamais nous revoir. Vous me regretterez, parce qu'on est bien aise de se savoir aimé. »
Citons maintenant la lettre de Wiart, elle en vaut la peine. Il n'y a pas un mot à en retrancher. Nous n'y ajouterons que quelques détails de commentaire.
Paris, 312 octobre 1780.
« Vous me demandez, monsienr, des détails de la maladie et de la mort de votre digne amie. Si vous avez encore la dernière lettre qu'elle vous a écrite , relisez-la, vous y verrez qu'elle vous fait un éternel adieu, et cette lettre est, je crois, datée du 18 août. Elle n'avait point encore de fièvre alors, mais on voit qu'elle sentait sa fin approcher, puisqu'elle vous dit que vous n'auriez plus de ses nouvelles que par moi. Je ne puis vous dire la {)eine que j'éprouvais en écrivant cette lettre sous sa dictée ; je ne pus jamais achever de la lui relire après l'avoir écrite, j'avais la parole entrecoupée de sanglots. Elle me dit : Vous m aimez donc? Cette scène fut plus triste pour moi qu'une vraie tragédie; parce que dans celle-ci on sait que c'est une fiction, et dans l'autre je ne voyais que trop qu'elle disait la vérité, et cette vérité me perçait l'ame. Sa mort est dans le cours de la nature, elle n'a point eu de maladie, ou du moins elle n'a point eu de souffiances ; quand je l'entendais se plaindre, je lui
ccxvi MADAME DU DEFI AND.
demandais si elle souffrait de quelque part, elle m'a toujours répondu : Non. Les huit derniers jours de sa vie ont été une léthargie totale, elle n'avait plus de sensibilité; elle a eu la mort la plus douce, quoique la maladie ait été lonjjue.
» Il s'en faut beaucoup, monsieur, qu'elle ait désiré des honneurs après sa mort; elle a ordonné par son testament l'enterrement le plus simple. Ses ordres ont été exécutés; elle a aussi demandé à être enterrée dans l'église de Saint-Sulpice, sa paroisse, et c'est où elle repose. On ne souffrirait pas dans la paroisse qu'elle fût décorée après sa mort de quelques marques de distinction ; ces messieurs n'ont pas été parfaitement contents. Cependant, son curé l'a vue tous les jours, et avait même commencé sa confession , mais il n'a pas pu achever, parce que la tête s'est perdue, et qu'elle n'a pu recevoir ses sacrements : mais M. le curé s'est conduit à merveille, il a cru que sa fin n'était pas si prochaine. Je garderai Tonton jusqu'au départ de M. Thomas Walpole ; j'en ai le plus grand soin. Il est très-doux, il ne mord personne, il n'était méchant qu'auprès de sa maîtresse. Je me souviens très-bien, monsieur, qu'elle vous a prié de vous en charger après elle. »
Il est certainement impossible de lire cette lettre sans les larmes avec lesquelles elle fut écrite. Elle redresse bien des erreurs et dé- Voile bien des mystères, avec la lucidité de l'affection servie par les involontaires confidences des dernières paroles. Nous coniiaissons aujourd'hui le secret de l'âme et de la vie de madame du Deffand, de ses fautes et de ses douleurs. Il n'est pas dans l'impuissance d'aimer, il est dans l'impuissance de croire être aimée. C'est là le doute rongeur de cette noble existence, le ver caché de ce brillant esprit. C'est la cause de ses irrésolutions, de ses contradictions, de ses inquiétudes, de ses méfiances, qui empoisonnent, pour elle, l'amitié de la duchesse de Choiseul , de Tourville , de Walpole , et troublent son plaisir au moment même où elle le sent. Vous in aimez donc ? Dans cette question mêlée de surprise et de joie , dans ce frémissement d'un cœur qui voit enfin la vérité , il y a toute l'âme et toute la vie de madame du Deffand. Le lecteur nous pardonnera d'avoir concentré nos efforts sur ce côté trop principal de notre sujet, l'étude des phénomènes moraux de l'ennui, de l'éfoisme par doute et par désespoir, qui rend si dramatique cette vie qui n'eut pas d'événements. Il était important d'éclairer le lecteur sur cette maladie morale sans laquelle les Lettres sont à peu près incompréhensibles et rebutantes. Nous avons préféré lui donner la clef du cœur de madame du Deffand, plutôt que celle de son esprit, qu'il trouvera bien assez de lui-même.
Il résulte des renseignements que nous venons délire, que la Harpe s'est trompé ou nous trompe quand il cite , avec une com-
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ccxvii
plaisance vraiment suspecte , le prétendu mot de madame du Deffand à propos de Paméla, ou son ultimatum au curé de Saint-Sulpice. Nous ne comprenons guère le sentiment qui peut pousser à profaner jusqu'à l'agonie par des mensonges ou des erreurs, à calomnier le dernier soupir des personnes illustres , et à semer des histoires controuvées autour des illustres mémoires , comme des ronces autour d'une tombe ' .
Dans une lettre de Walpole , du 4 mai 1 785 , nous lisons :
« Le petit chien de ma pauvre chère madame du DefFand est arrivé. Elle m'avait fait promettre d'en prendre soin, la dernière fois que je la vis. Ce que je ferai très-religieusement, et je rendrai la pauvre bête aussi heureuse que possible. »
Nous savons en effet que Tonton eut, à côté de Fanny, de Rosette et de la dynastie canine qui se prélassait sur les carreaux de velours de Strawberry-Hill, la place d'honneur due à sa qualité d'étranger et de pupille. L'humble protégé d'une illustre mémoire iiffichait par un embonpoint croissant, dont le pléthorique excès l'emporta vers 1790, la pieuse sollicitude de Walpole à remplir le vœu qui avait élevé à la hauteur d'un ami le dernier compagnon de la glorieuse aveugle de Saint-Joseph. Horace Walpole mourut le 2 mai 1797, dans sa quatre-vingtième année, et suivit dans la tombe l'amie dont l'amitié est une de ses gloires. De ces deux tombes, l'une est en Angleterre, l'autre en France , mais l'histoire réunira ce que la mort a divisé, et ces deux ombres illustres, séparées par tant d'obstacles, n'apparaîtront jamais qu'ensemble à ceux pour lesquels les grands esprits n'ont qu'une patrie , qui est le monde, et appartiennent à tous.
M. DE Lescure.
* Nous ne donnons à ces assertions téméraires que l'hospitalité dédaigneuse de la note :
« Un jour elle disait à madame de Genlis, qui élevait, sous le nom de Paméla, une jeune An{{laise qu'elle avait prise en {jrande affection : Vous aimez donc beaucoup cette enfant? — Oui, madame. — Cela est bien heureux; je n'ai jamais pu rien aimer.»
« Mais quelque instruit, quelque aimahle même que fût ce directeur, madame du Deffand ne le garda pas six mois. Le langage ascétique, des entretiens de piété n'étaient ni au ton de ses conversations ordinaires, ni à l'unisson de son âme. Aussi , lorsque le curé de Saint-Sulpice vint la voir dans sa dernière maladie : Monsieur le curé , lui dit-elle, vous serez content de moi; mais faites-moi grâce de trois choses : ni questions , ni raisons , ni sermons. »