‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le président Hénault, Montesquieu, dChapitre 11 sur 51 · XXVIII MADAME DU DEFFAND · texte numérisé non relu

XXVIII MADAME DU DEFFAND

m J*ai vu la tragédie d'Inès, qui Biit pleurer tout Paris. Je n'y ai point pleuré. Les situations sont assez touchantes, mais les vers lâches, plats, allongés; il n'y a ni force, ni élégance, ni précision, et c'est à l'action de Baron et de la Duclos qu'est dû le succès. <•

Et il enregistre avec un plaisir goguenard ce dernier affront à un succès qui le contrarie.

• Les comédiens italiens représentent une pièce cV Agnes de Chaillot, qui est une critique d'Inès de Castro. On y rit autant qu'on a pleuré à l'autre. ■

Nous donnons à V Appendice, aux OEuvres diverses de madame du DefFand, cette parodie d^Inès de Castro ^ sous la forme, populaire alors, de ces refrains pareils à des grelots appelés mirlitons. Nous n'avons pas pensé que cette lecture fût inutile à la connaissance approfondie du caractère de madame du DefFand et de son esprit. La pièce est loin d'être un chefTd'œuvre. Mais elle est ce qu'elle veut être , amusante et piquante. Gela suffit , et c'est un mérite assez grand pour qu'il ait pu faire l'envie d'une femme aussi spirituelle que madame de Staal ' .

Un autre épisode à noter de la jeunesse de madame du DeflBand , c'est sa liaison avec madame de Prie, maîtresse de M. le Duc; liaison aussi courte que le pouvoir et que la vie de cette vive , spirituelle et coquette femme, que tuèrent de si bonne heure l'ambition et l'ennui. Cette amitié de madame du DeflKand et de madame de Prie a cela de particulier, que bien loin d'être fondée sur l'estime ou même sur la sympathie , elle semble n'avoir eu d'autre mobile qu'une réciproque curiosité et qu'une malignité dont, sous le commode prétexte de franchise, elles ne s'épargnaient pas les traits. Toutes deux fines, railleuses, blasées, elles n'avaient trouvé d'autre remède à leur commun ennui que de passer le prochain, et, à défautde victimes, que de se passer elles-mêmes au fil de Tépigramine. Singulier commerce que celui où l'on ne s'embrassait que pour se déchirer, et où deux dilettantes de raillerie , deux raffinées sans illusions, s'entre-becquetaient comme les pies-grièclies , de façon à se crever les yeux !

Quand madame de Prie tomba, entraînée dans la chute de son farouche et docile amant, M. le Duc, et dut, à vingt-huit ans , aller s'ensevelir. dans une retraite sans honneur, sans amour et sans

^ Elle écrivait à madame du Deffand elle-même : « Les facéties ont un succès plus sûr et bien plus générai que les choses plus travaillées ; mais n'en fait pas qui veut. Il me sefoit aussi impossible de faire une jolie farce qu'une belle tragédie, w

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. zxix

espérance , madame du Defiand crut devoir payer aux convenances le tribut d'une marque de dévouement et de fidélité à cette inconsolable exilée dont elle avait parta{j;é la bonne fortune. Elle accompa^a donc madame de Prie à cette maison de Gourbépine, en Normandie , où la favorite déchue devait bientôt mourir d'une mort désespérée, qui laisse hésiter entre la maladie et le suicide.

Il nous est demeuré quelques détails caractéristiques sur ce séjour, où madame du DefFand, dans son égoîsme déjà impitoyable, semble être venue plutôt pour se vençer de son amie que pour la consoler, et plutôt pour exercer sur elle sa causticité que pour lui témoigner son dévouement.

• Une lettre de cïichct, dit Lemontey ^, ensevelit la marquise de Prie (juin 1726). Elle y fut accompagnée par madame du Dcfïand, son émule en beauté, en galanterie et en méchanceté. Ces deux amies s'envoyaient mutuellement chaque matin les couplets satiriques qu'elles composaient Tune contre Tautre. Elles n'avaient rien ipiaginé de mieux, pour conjurer Tennui , que cet amusement de vipères. "

Il n'y a pas moyen d'en douter : c'est madame du Defïand ellemême qui nous l'apprend, dans sa lettre à Horace Walpole, du mercredi saint 22 mars 1779.

• Vou:t n'êtes pas plus gai que moi , mon ami ; ce goût pour la retraite, cette aversion pour la société, par Tennui que vous cause la conversation, me ])i*ouvcnt la vérité d'un vers trè«-beau et très-harmonieux ({ii<> je Hs, il y a cinquante-quatre ans, étant à Gourbépine avec madame de Prie, qui y était exilée. Le voici; mais il iàut vous dire la chanson entière et ce qui Faniena. Nous nous envoyions tous les matins un couplet Tune contre Tautrc. J'en avais reçu un sur un air dont le refi*ain étiiit : Toul va cahin-caha; elle r<ippliquait à mon goût. Je lui fis ce couplet^ qui est absohiment du genre des vers de Chapelain, auteur de la Puce Ile, sur l'air : Quand Moïse fit défense :

Quand mon goût au tien contraire.

De Prie, te semble mauvais, De rérrevisse et sa mère Tu rappelles le procès.

Pour citer {;cns plus habiles.

Nous lisons aux Evangiles :

Que paille en Vceildn voisin Choque plus que poutre au sien,

Suard, à son tour, nous a laissé un croquis des conversations que pouvaient avoir entre elles deux personnes qui jouaient ainsi au volant, d'une chambre à l'autre, avec des épigrammes.

1 Histoire de la Régence^ t. II, p. 961.

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