XIX MADAME DU DEFFAND
« Causant un jour avec madame du Deffiind , elle se plai(j^ait trèsamèrement de M. d*Alincourt. «Je ne vous conseille pas, lui lÛt madame M du Defïand, de donner trop d*dclat à vos plaintes. » — « Pourquoi Il donc? » — « C'est que le public interprète fort mal les plaintes entre
■ gens qui se sont aime's.» — » Comment! est-ce que vous croyez aussi, » comme les autres, que j'aie été bien avec M. d'Alincourt? » — « Mais » sans doute, " répond madame du Defiànd. Et voilà madame de Prie à se récrier contre cette calomnie , à donner mille raisons pour s'en justifier. Madame du Defiànd écoutait très-froidement cette apolo^e. « Vous
■ n'êtes pas convaincue? » — • Non. » — «Et sur quoi donc juçez-vous » que M. d'Alincourt a été mon amant? ■ — •« C'est que vous me l'avez » dit. » — « Vraiment! je l'avais oublié, • répondit tranquillement madame de Prie. »
Dès 1725 , nous trouvons des traces des relations entre Voltaire et madame du DefFand , traces surtout multipliées depuis 1 732 , époque de leurs rencontres fréquentes à Sceaux.
La Correspondance de Thomme auquel, en femme et intellectuellement parlant, madame «du Deffhnd ressembla le plus, nous la montre profitant, en 1725, au château de la Rivière-Bourdet , aux environs de Rouen, de l'hospitalité d'une amie de Voltaire, qui fut même pour lui quelque chose de plus, la présidente de Dernières.
u Je m'imagine , écrit-il à la présidente , que vous faites des I» soupers charmants, >» et il applique à nos deux spirituelles {jour-, mandes ces vers de Voiture :
Que vous étiez bien plus heureuses Lorsque vous étiez autrefois Je ne veux pas dire amoureuses :
La rime le veut, toutefois.
Il ajoute : « Je préférerais bien votre cour à celle-ci (de Fontain nebleau) , surtout depuis qu'elle est ornée de madame du DefFand. . . M Quand on est avec madame du Defïand et M. l'abbé d'Amfren ville , il n'y a personne qu'on ne puisse oublier.
Un jour, avec la liberté un peu impertinente de l'apres-dînée , il lui adressait, avec cette inscription atténuante : « Fait chez vous, ce S janvier y après diner, » cet impromptu cavalier :
Qui vous voit et qui vous entend Perd bientôt sa philosophie , Et tout 8a(je avec du Defiànd Voudrait en fou passer sa vie.
En 1728, à trente-deux ans, madame du DefFand n'avait encore rien perdu de ce pouvoir fascinateur qui s'appuyait à la fois sur une jolie fig;ure et beaucoup d'esprit. L'un et l'autre lui faisaient des amis qui n'eussent pas mieux demandé que de devenir ses amants.
SA VIE, SON SALOlSy SES AMIS, SES LETTRES. xxzi
Mais soudain convertie par le 'salutaire dég^oût de Texpérience, elle résolut de se rançer, et de profiter du congé qui l'avait débarrassée d'un tiers importun (sans doute toujours Delrieu du Farcis), pour rentrer avec son mari. Mademoiselle Aîssé , une amie qui houore, malgré Tunique faiblesse, madame du Deifand, s'indigiae avec trop de rigueur de l'insuccès, facUe à prévoir, d'une démarche si raisonnable mais si imprévue, pour qu'on ne pense pas qu'elle Pavait conseillée et inspirée. Elle aimait madame du Deiïand, dont sa grâce, ses malheurs , son bon sens délicat , sa naïveté touchante , avaient fondu la glace critique et apprivoisé le cœur, au point de la rendre capable de dévouement. Elle avait poussé la sollicitude , et c'est là un trait des mœurs du temps où tout , même le bien , a sa pointe fatale de corruption, jusqu'à essayer de lui donner un ami (et Ton sait trop ce que veut dire ce mot, d'homme à femme , avant cinquante ans) digne d'elle dans la personne du président Berthier de Sauvigny ', qui la poursuivait elle-même de flammes platoniques, mais indiscrètes. A Tavantage d'être débarrassée se joignait donc à ses yeux Tavantige de pourvoir convenablement son amie de l'indispensable sigisbé.
• Je suis parvenue, dit la Gircassienne devenue Française et très- Française, à lui faire faire connaissance avec madame du Defi^nd. Elle est belle , elle a beaucoup de grâces ; il la trouve aimable : j'espère qu'il commencera un roman avec elle qui durera toute la vie '. »
C'est en décembre 1728 qu'éclata ce nouveau scandale , qui peint au vif madame du DefFand, et qui marqua sa réputation d'une note fâcheuse, que douze années de réserve et de décence n'efiise cènoit que peu à peu. L'officieuse mademoiselle Aïssé était allée à la qucte d'une maison où madame du* DefFand pût trouver im appartement convenable', et elle se flattait de l'espoir qu'une réconciliation conjugale inaugurerait heureusement cette nouvelle demeure. Elle a raconté sa déception en ces termes :•
■ Je veux vous parler de madame du Dcflfand; elle avait un violent (lé.sir, pendant longtemps, de se raccommoder avec son mari; comme elle a tic Tesprit, elle appuyait de très-bonnes raisons cette envie ; elle agissait dans plusieurs occasions de façon à rendre ce raccommodement désirable et honnête. Sa grand'raère meurt *, et lui laisse quatre mille
' Prohablement 1c président à la cinquième chambre des requêtes , mort en
^ SaiM doute « en tout bien tout honneur » , mais on ne le dit pas. Lettres d'Aisié, éd. RavennI, p. 163.
' F^Uresy p. 185.
* Elle moanit k Paris, le 11 juin 1728, âgée de quatre-vingt-deux ans.
xzzii MADAME DU DEFFAKD.
livres de rente ; sa fortune devenant meilleure, c*était un moyen d*oârir à son mari un état plus heureux que si elle avait été pauvre. Gomme il n*était point riche, elle prétendait rendre moins ridicule son mari de se raccommoder avec elle, devant désirer des héritiers. Cela réussit comme nous ra\'ions prévu. Elle en reçut des comphments de tout le monde. J'aurais voulu qu'elle ne se pressât pas autant; il f^dlait encore un noviciat de six mois, son mari devant les passer naturellement chez son père. J'avais mes raisons pour lui conseiller cela; mais comme cette bonne dame mettait de l'esprit, ou, pour mieux dire, de rimafpnation au lieu de raison et stabilité, elle emballa la chose de manière que le mari amoureux rompit sou voya^je et vint s'établir chez elle, c'est-à-dire à dîner et souper; car pour habiter ensemble elle ne voulut pas en entendre parler de trois mois, pour éviter tout soupçon injurieux pour elle et son mari. C'était la plus belle amitié du monde pendant six semaines; au bout de ce temps-là, elle s'est ennuyée de cette vie, et a repris pour son mari une aversion outrée; et sans lui faire de brusqueries, elle avait un air si désespéré et si triste, qu'il a pris le parti d'aller chez son père. Elle prend toutes les mesures imaginables pour qu'il ne revienne point. Je lui ai représenté durement toute l'infamie de ses procédés ; elle a voulu, par instances et par pitié , me toucher et me faire revenir à ses raisons ; j'ai tenu bon, j'ai resté trois semaines sans la voir; elle est venue me chercher. Il n'y a sorte de bassesses qu'elle n'ait mises en usagée pour que je ne l'abandonnasse pas. Je lui ai dit que le public s'éloig^nait d'elle comme je m'en éloi{;nais ; que je souhaiterais qu'elle prît autant de peine à plaire à ce public qu'à moi; qu'à mon égard, je le respectais trop pour ne lui pas sacrifier mon (joût pour elle. Elle pleura beaucoup, je n'en fus point touchée. La fin de cette misérable conduite, c'ost qu'elle ne peut vivre avec personne, et qu'un amant qu'elle avait avant son raccommodement avec son mari, excédé d'elle, l'avait quittée; et quand il eut appris qu'elle était bien avec M. du Deflrind, il lui a écrit des lettres pleines de reproches ; il est revenu , l'amour-propre ayant réveillé des feux mal éteints. La bonne dame n'a suivi que son penchant, et sans réflexion, elle a cru un amant meilleur qu'un mari; elle a obligée ce dernier à abandonner la place. Il n'a pas été paiii, que l'amant l'a quittée. Elle reste la fable du public, blâmée de tout le monde, méprisée de son amant, délaissée de ses amies; elle ne sait plus comment débrouiller tout cela. Elle se jette à la t^te des {jens, pour faire croire qu'elle n'est *pas abandonnée ; cela ne réussit pas : l'air délibéré et embarrassé règne tour à tour dans sa personne. Voilà où elle en est, et où j'en suis avec elle. «
Madame du DefFand ne semble pas avoir gardé rancune à mademoiselle Aïssé de la sévérité de ses reproches, et c'est ici le lieu d'admirer (ju'une personne de son rang et de son caractère ait supporté riiumiliation de s'entendre gourmander par une femme que .sa condition dans la maison de Ferriol élevait à peine au-dessus de la haute domesticité, mais qui, par l'esprit et le tact, s'était fait une autorité. Cette autorité, on la subissait naturellement, et par le charme même qu'elle y savait mettre. Sans cette séduction irrésis-
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tible, eUe eût pu trouver des rebelles , car elle-même ne s'était pas défendue des faiblesses de son sexe et de son temps. Le chevalier d'Aydie avait ùàt céder Torg^ueil de sa vertu, et la passion avait mêlé ses flammes à sa précoce raison. Aïssé était amante et mère , et cependant les Parabcre, les Tencin, les du Defland , se courbaient avec une sorte de respect sous les arrêts de cette personne étrange , inspirée, ançélique, dont une unique &ute semblait encore relever la vertu , comme une tache unique fait ressortir la blancheur de rhermine. Hermine humaine, Alssé devait mourir du combat de «es principes et de ses désirs, de ses reçi*ets et de ses remords. Elle devait mourir de cette impossibilité d^avouer son amant et sa fille. 1^ maladie qui devait l'emporter précipita sa résolution de détarhement absolu, d'héroïque renoncement, eC fit une jeune sainte de cette martvre de l'amour et du devoir. Cette maladie était surtout morale, et voilà pourquoi les médecins n'y comprenaient rien. Die s'appelle la maladie du sacrifice. La foi seule en peut adoucir les tourments. Aîssé le sentit , et son âme terrestre et profene , sa passion en un mot, semble s'exhaler dans ce dernier regret. « Il m'a t appris (M. Saladin) le mariaçe de mademoiselle Ducrest avec i>M. Pictet. Ali ! le Ihhi pays que vous habitez, où l'on se marie "quand on sait aimer, et quand on s'aime encore. Plût à Dieu p qu'on en fit autant ici ! n A partir de ce moment, Aîssé n'a plus qu'une âme, la céleste, celle qui aspire uniquement à Dieu. Elle se donne tout entière à des pensées de repentir , de confession , de pénitence, de salut. Et quelles sont les amies dévouées, les ingénieuses complices qui secondent ses projets comme on favorise une évasion , qui la dérol)ent à l'inquisition de madame de Ferriol et de madame de Tencin , à la vi[plauce de leur carde de dévotes , qui arrachent enfin cette belle proie au confesseur moliniste , au f-onfesseur de madame de Ferriol, dont elle est plus occupée que des nu*decins. C'est, avec le chevalier, madame de Parabère et madame du Deffand. Oui, vraiment, la pétulante et étourdie Parabère, qui s'appelle Madeleine, et qui veut qu'on lui pardonne parce qu'elle a beaucoup aimé, celle à qui le Récent disait : « Tu auras beau n faire, tu seras sauvée. » Oui, vraiment, madame du Deffand, cette femme qu'on dit si sèche, si vindicative, si sceptique. Aïssé ellemême ne peut s'empêcher de s'en étonner et d'y voir une sorte de «)up de çrâce.
« Vous serez étonnée quand je vous dirai que mes confidentes et f* les instruments de ;na conversion sont mon amant , mesdames de " Parabère et du Deffand , et que celle dont je me cache le plus ,
xxxiY MADAME DU DEFFAND.
» c'est celle que je devrais regarder comme ma mère. Enfin ^ man dame de Parabère l'emmène dimanche, et madame du I>eitand }) est Cjelle qui m'a indiqué le P. Boursault, dont je ne doute pas que » vous ayez entendu parler. Il a beaucoup d'esprit, bien de la conn naissance du monde et du cœur humain , il est sage, et ne se pique » point d'être un directeur à la mode. Vous êtes surprise, je le vois, » du choix de mes confidentes ; elles sont mes gardes , et surtout n madame de Parabère , qui ne me quitte presque point et a pour » moi une amitié étonnante ; elle m'accable de soins , de bontés et rt de présents. E^le , ses gens , tout ce qu'elle possède, j'en dispose n comme elle et plus qu'elle. Elle se renferme chez moi toute seule ir et se prive de voir ses amis. Elle me sei*t sans m'approuver ni » me désapprouver, c'est-à-dire m'a écoutée avec amit ié , m'a offert ») son carrosse pour envoyer chercher le P. Boursault, et, comme >} je vous l'ai dit, emmène madame de Ferriol pour que je puisse M être tranquille. Madame du Deffimd , sans savoir ma £içon de » penser, m'a proposé d'elle-même son confesseur. Je ne doute » point que ce qui se passe sous leurs yeux ne jette quelque étin- » celle de conversion dans leur âme. Dieu le veuille ' ! »
Le bizarre conflit d'incompatibilité d'humeur, si sévèrement jugé par mademoiselle Aïssé , finit par une séparation judiciaire et définitive , dont la date est inconnue , entre le mari , la femme et l'amant. M. du Deffand se résigna silencieusement à un veuvage anticipé. M. Delrieu du Fargis chercha et trouva dans madame de Sabran une maîtresse qui eût moins de scrupules ou plutôt moins de caprices , et il noua avec cette femme originale , autre épave de la satiété du Régent , une liaison à laquelle il demeura fidèle jusqu'à sa mort (février 1733). Pour madame du Deffind, fatiguée de ces secousses, désireuse d'achever sa jeunesse dans une cour sans orages, et une passion sans épreuves. Sceaux, sa châtelaine et sa société lui -offraient le port le plus désirable après les naufrages de l'intrigue et de Famour: une princesse spirituelle qui n'était plus rien que par l'esprit et qui se pliait de plus en plas à la nécessité de plaire ; une confidente maligne et discrète, madame de Staal, et un amant sans exigences d'aucune espèce, plus commode et plus sûr qu'un mari , le président llénault. Son entrée dans la vie de madame du Def&nd, si modeste qu'elle n'a point de date , en marque la seconde phase, celle des relations brillantes, des hospitalités choisies, des amitiés honorables, de l'aisance tranquille , de la réputation croissant avec l'autorité, celle qui prépare le
1 Lettres d'Aïssé^ p. 268 , Î69.
SA VIE, SON SALOri, SES AMIÀ, SES LETTRES. xxxr
double titre de madame du Defiand à la considération des contemporains et à Tadmlration de la postérité, son salon et ses lettres.
C'est à Sceaux que se noua définitivement et se consacra, par une tolérance semblable à de l'estime , ce commerce inlime , quasi conjugal , de madame du DefFand et du président Hénault ; union fort peu scandaleuse , d'ailleurs , de deux personnes qui avaient les mœurs de leur temps sans en avoir les vices , et qui se rencontrèrent, calmées à la fois par la raison et par l'expérience, à cette heure tfmpérée de la vie , à cet automne serein , ou l'esprit , le cœur et les sens touchent au désirable équilibre , où l'amour n'est qu'une transition à l'amitié, et où la possession de tous les droits semble plutôt destinée à enlever son dernier prétexte à la médisance qu'à le lui fournir: car la médisance se tait là où elle n'a rien ni à deviner, ni à supposer, ni à contrarier.
Nous n'avons à tracer ici ni le tableau de la cour de Sceaux , fort éclaircie par la disgrâce , ni celui de cette vie brillante et tran* quille où les jeux du théâtre ont remplacé les hasards de l'intrigue, ni le portrait de la duchesse du Maine et de son président ordinaire y le président Hénault , chez qui une ambition purement littéraire avait déjà remplacé toutes les autres. Quoique celui-ci tienne une grande et durable place dans l'existence de madame du Deffand , et que son aimable et spirituelle figure soit de celles qui tentent le crayon, nous nous souviendrons qu'il ne nous appartient que par ses côtés intimes, privés, domestiques en quelque sorte, et laissant de côté le magistrat , rhistorieii et même le courtisan , nous ne parlerons que de l'homme en tant que sa liaison avec madame du Defïand, ses lettres et son influence le placent directement et en quelque sorte inévitablement sous la portée de notre ob>ervation.
Né en 1685, le président Hénault avait, vers 1730, quaranterinq ans, et il était encore plus jeune par le caractère, Tesprit, Tétemel sourire, que cette femme de trente-quatre ans, trop clairvoyante pour être heureuse, dont l'âme avait déjà les rides qu'évita lon{;temps son visage.
Il avait été, de son propre aveu, fort galant et fort dissipé, et quand on lit la confession anodine de ses Mémoires , et* qu'on la compare aux indiscrétions des chroniqueurs et des sottisiers , on trouve qu'il ne s'est peint qu'en buste, et qu'il a mis de la coquetterie dans son repentir.
xizvi MADAME DU DEFFAND.
Donc avec plus d'esprit que de tempérament , le président Hénault , à une époque où il était de bon ton d'avoir des maîtresses , avait suivi de son mieux, d'un pas un peu essoufflé, les prouesses de ces Hercules de l'orgie: les Riom, les Richelieu, les d'Alincourt, les Soubise. Il avait été lui aussi, mais avec tact et avec g^râce , un roué. Il avait eu des succès profanes, des bonnes fortunes fort enviables , sauf à se dérober parfois au triomphe et à reculer devant sa victoire. De tout temps, il avait passé pour être plus audacieux que solide et plus heureux que vaillant. Mais cela même ne déplaisait pas, et empêchait les g^rands seigneurs de s'offenser des avimtages d'un robin. Sa gloire était de celles qui font sourire. Il appartenait à ce groupe spirituel, politique, académique, gourmand, de magistrats ambitieux , lettrés et faciles , élite soudante du lourd parlement, brillante avant-garde qui portait avec toute l'élégance de la cour les graves traditions du corps : les Caumartin , les d'Argenson, les Maisons, les Ghauvelin, les Fallu, les Brossoré, dignes élèves et favoris du magistrat courtisan par excellence, le premier président de Mesme ' .
Quand on félicitait le Régent sur ses conquêtes et qu'on lui faisait compliment sur ses bonnes fbrtunes : u Pourquoi n'en aurais-je n pas, » répondait-il à ceux qui lui en faisaient leur cour , avec sa malicieuse bonhomie , « pourquoi n'en aurais-je pas ? le président » Hénault et le petit Fallu en ont bien ! » Et il voulait dire par là qu'avec de l'esprit et de la bonne volonté, on triomphe en amour de tous les obstacles, de la figure, de la naissance, de l'état et même de la faiblesse.
• L*un est, dit Marais, qui nous rapporte à la date du 21 juin 1721 cette ironique excuse du Régent , qui ne se défendait guère que par des epigranimes , président des enquêtes, l'autre conseiller au parlement, et ils ont tous deux bien de l'esprit, mais ne sont pas taillés en gens galants. «
Nous trouvons dans les recueils spéciaux plus d'une histoire de nature à confirmer ce mot du Régent; et plus d'une aventure amoureuse de l'aimable président, plus d'une mésaventure conjugale de sa sœur , maîtresse du prince de Gonti , que son mari souffleta un jour publiquement, en pleine église, ont trouvé leur écho dans les crommérages rimes où Jonquette (madame de Jonsac) et le « bourgeonné président » reçoivent leur petit charivari fescennin.
1 Mais qui inspiraient moins de confiance au pratique Dubois. Voir Mémoires du président Hénault^ p. 61.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. zxxtii
>ous savons aussi par Marais , malin divulg^ateur des médisances du banc des anciens au Palais , que le président Hénault fiit à son tour Tamant, plus militant et même plus souffrant que triomphant, de cette luxurieuse et robuste maréchale d'Estrées , dont les débordements et les bons mots ont amosé et scandalisé parfois la Régence efle-même. G*est cette même femme , funeste au Parlement , acharnée à pervertir la robe, qui avait tué sous elle le savant et voluptueux avocat général Ghauvelin, impuissant à tenir assez égale la balance entre le plaisir et le travail. GVst elle qui appelait familièrement le cliancelier d'Aguesseau «mon folichon», et avait billi £iire perdre la tête à ce grand homme. Le président Ilénault u*échappa point à ces envies de grosse femme ; mais une heureuse disgrâce, un méprisant congé, rendirent bientôt à la vie et à la liberté cet insuffisant rival d'un comte de Roussillon. C'est la revanche des armes. Cédant toyœ armis. Mais écoutons Marais, à la date de juin 1722.
• La maréchale d'Esfrëcs avait pris le président Hénault pour son amant. Elle Ta quitté et a pris à sa place le comte de Roussillon, qui est lin jeune seigneur franc-comtois, riche et assez bien fait, quoiqu'on lui trouve les jambes trop grosses et le nez plat. On a dit que la maréchale avait fait tout d'un coup un grand saut de Hainaut en Roussillon. La bonne fortune de la maréchale (si bonne fortune il y a) reste à Roussillon. Le président doit faire une élégie sur cette quitterie. »
Eli en attendant, les chansonniers saluaient cette disgrâce et cette retraite d'une salve de couplets narquois , et ces couplets sont tels qu'il est déjà assez compromettant d'en donner l'adresse ' .
Il y aurait peu de charité à insister davantage sur ces antécédents frivoles d'une carrière qui n'a pas été sans gloire et sur ces petites ombres d'une figure qui a eu ses rayons. En 1730, le présidtMit Ilénault, ami de d'Argenson, ami de Voltaire, se retirait peu à peu du tourbillon profane où il avait vécu, pour se réserver, sans infidélité et sans regret , au meilleur monde d'alors , et il jouissait (func considération et d'un crédit supérieurs à ce qu'en donnent la fortune et même les charges, et dont le mérite revient surtout en lui à l'homme d'esprit, de tact et de goût.
On peut juger de ses agréments et de ses mérites, que contestèrent
1 Recueil Maurepax, t. XVI, p. 48. Juin 1722. (Biblioth. imo., manusc.) ^ Il ne gnrda de ses anciens péchés mifpions que le goût de POpcra et des
xxxTiii MADAME DU DEFFAND. ^
seuls le malin Voltaire et le bilieux d'Aletnbert , par ces deux portraits, écrits à diverses dates, par deux hommes dont le jugement n'était point facile à surprendre, et qui, Tun à force d'être difficile, Tautre à force d'être honnête , ont fait à leurs éloges une autorité particulière.
« Cet ouvrage (V Abrégé chronologique) ^ écrit le duc de Luynes à la date du 24 mai 1744, qui est le fruit d*un travail immense, a été compusé par M. le président Hénault, l'un des quarante de l'Académie française. M. le président Hénault, qui a toujours vécu dans la trèsbonne compagnie , et qui a toujours paru se livrer beaucoup aux plaisirs de la société, a cependant infiniment lu, et ayant toujours eu poiu* objet de travailler à ce qui regarde le droit public et Thistoire depuis grand nombre d'années, il a fait continuellement des extraits qui sont le fondement de l'ouvrage qu'il vient de donner. C'est l'homme du monde qui sait le plus dans presque tous les genres, au moins dans les genres agréables et utiles à la société. La galanterie, les grâces dans l'esprit, les charmes de sa conversation, le talent de paraître s'occuper avec plaisir, même avec passion, de ce qu'il sait plaire à nés amis, celui de savoir choisir dans une histoire les faits intéressants et les plus dignes de curiosité, de beaucoup dire en peu de })aroles, l'élégance, l'éloquence, les traits, les portraits, c'est le caractère de M. le président Hénault, et il sera aisé d'en juger par son livre. Il jouit d'un revenu considérable ; il a une jolie maison, qu'il a achetée depuis peu d'années, dans la rue Saint-Honoré. Il donne à souper* très-souvent, fait fort bonne chère à grand nombre d'amis, et vit avec tout ce qu'il y a de plus considérable et de plus aimable en hommes et en femmes*. »
Le marquis d'Argenson , frère du meilleur ami du président Hénault, mais qui n'était pas son ami au point de le gâter, en a tracé une autre esquisse, d'un trait plus familier, d'une indiscrétion plus profane et d'une bienveillance quelque peu ironique *.
« Son caractère, surtout quand il était jeune, paraissait fait pour réussir auprès des dames, car il avait de l'esprit, des grâces, de la délicatesse et de la finesse. Il cultive avec succès la musique, la poésie et la littérature l^ère. Il n'est jamais ni fort, ni élevé, ni fade, ni plat. Il y a de grande» dames qui lui ont pardonné le déiànt de naissance, de beauté et même de vigueiu*. Il s'est toujours conduit, dans ces occasions, avec modestie, ne prétendant qu'à ce à quoi il pouvait prétendre. On n'a jamais exigé de lui que ce qu'il pouvait aisément faire. »
Voilà bien le président Hénault tel qu'il dut être, à cet automne heureux de sa vie que marque l'année 1 730 , et que vient encore embellir cette liaison suprême avec madame du Def&nd , si douce à la fois à l'épicurien de mœurs et d'esprit. Ses agréables et super-
1 Mémoires du duc de Luynet, t. V, p. 444, 445.
2 T. V, p. 91, 92 (édit. Jonnet.)
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xxxix
fîciels Mémoires , qui glissent sur toutes choses avec une aisance iinifbrine, donnent l'exacte idée de la conversation et du commerce de cet homme souple et brillant, à qui le besoin et le désir de plaire ont fait comme un souriant génie , et qui glisse si légèrement , si gracieusement à travers les hommes , les femmes et les choses de non temps.
C'est à Sceaux que dut se nouer étroitement cette liaison peu à peu ébauchée en diverses rencontres, et dont la Correspondance de 1 742 , entre madame du Deffand et le président Hénault, marquera Fapogée.
Mais c'est au président lui-même que nous demanderons quelques détafls à la fois familiers et discrets sur cette période de sa vie ; c'est lui qui nx>us dévoilera à demi le tableau de cette seconde jeimesse d'un homme éternellement jeune , que domine la figure de madame du DefFand , à laquelle le château et le parc de Sceaux servent de fbrîd.
Ea 1730, le président Hénault était de l'Académie française, depuis le 10 août 1723, date de la mort du cardinal Dubois, qu'il y avait rempbcé. Il était l'ami de Voltaire, pour lequel il avait sacrifié une paire de manchettes , brûlées au foyer où l'irascible poète, exaspéré par une plaisanterie de M. de la Faye, avait jeté le manuscrit de la Henriade que lui rendit, non sans s'être quelque peu brûlé, sonojBBcieux admirateur. Voilà pour son esprit, fin 1727 il avait perdu sa sœur , madame de Jonsac, et en 1728 sa femme, mademoiselle de Montargis, petite-fille de Mansarf, « douce, simple, - Taimant uniquement, crédule sur sa conduite , qui était un peu " irrétjulière y mais dont la crédulité était aidée par le soin extrême ^ qu'il prenait à l'entretenir , et par l'amitié tendre et véritable •' qu'il lui portait*. »>
Vainement pressé de se remarier, et découragé par un premier échec aupi*ès de madame d'Atliys, qui lui préfora le président Cliauvelin, neveu du garde des sceaux de ce nom, le président avait concentré toutes les puissances de son cœur dans mie affection obscure et douce, dont il a discrètement entr'ouvert les voiles.
En I7GI , à l'âge de soixante-seize ans, il trarait d'une main émue , et avec une tendresse dont on ne l'aurait point cru capable, le portrait uà^ cette amie, la plus ancienne et la plus fidèle» qu'il était à la veille de perdre , et dont il faut dire un mot , parce qu'elle nous explique son indifférence apparente dans sa liaison avec ma-
* AfémoireSj p. 13*^.