‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le président Hénault, Montesquieu, dChapitre 30 sur 51 · DUS · texte numérisé non relu

DUS

Vos affaires publiques m'affligent beaucoup. J'aime la gloire de la France ; mon amour pour la nation me fait penser souvent que je suis Français, et je souffre d'entendre les raisonnements que l'on fait sur tout ce qui se passe chez vous. Ou l'autorité royale est respectée en France, ou elle ne l'est pas : si elle l'est, qu'on l'emploie à rétablir les anciennes formes, ou à en établir de nouvelles qui soient reçues. Si, au contraire, l'autorité royale est bornée par des lois et par des usages, qu'elle se contente donc de les observer ; la France n'en sera ni moins puissante, ni son roi moins considéré en Europe. Adieu, madame. Je vous aime, vous respecte et vous suis attaché plus que personne au monde.

Rlaiir-Méiiii, 3 senteinbrc.

Il m'a été impossible, madame, d'avoir l'honneur de vous voir à Paris, quelque envie que j'en eusse ; car je suis parti mercredi matin [)Our HIanc-Méiiil, où je suis à présent. Je suis trèssensible à toutes VOS bontés et à tout ce que vous avez dit pour

moi à M. d'Arg ; mais je vous supplie de ne point penser à

la place de secrétaire de l'Académie'. (Juand celte place serait aussi facile à obtenir qu'elle l'est peu, je n'en serais pas plus disposé à faire aucune démarche pour y parvenir : j'y suis beaucoup moins propre que vous ne l'imaginez. Elle demande beaucoup de sujétion et d'exactitude, et vous me connaissez assez pour savoir que ma liberté est ce que j'aime le mieux ; elle demande d'ailleurs beaucoup de connaissances de chimie , d'anaiomie, de botanique, etc.. que je n'ai point, et que je n'ai guère d'empressement d'acquérir ; elle met dans le cas de louer sou-

* D'Alembert ne fut secrétaire perpétuel qu'cMi 1772. Il s'agit iri , sans cloute, de la place de secrétaire «le rAradéiiiie des Scieiiees. (h,)

178 COBRESPONDâKCE COMPLETE

veat des choses et dea per^ounes fort ixiédiocre8« et je ne êak comoient ou peut se réi»oudra à louer ce qui ne mérite pas de l'être, ni comment on en vient à bout ; cette besogoe-là est tn^ difficile poiu* moi. Le public* d'ailleurs, est accoutumé, depuis M. de Fontenelle, à voit* faire cette besogne d'une certaine manière qui ne serait pas du tout la mienne, et il y aurait trop de risque à vouloir lui faire changer d'allure quand une fois il en a pris une, bonne ou mauvaise. Ainsi je vous supplie, madame, d'oublier les vues que vous avez sur moi pour remplir cette place, et que M. de Saint-Marc vous a inspirées, à mon grand regret. Si j'ai quelque talent pour écrire, il me sera fort aisé de l'exercer sans être i»ecrétaire de l'Académie, et j'en aurai plus de temps pour la géométrie , à laquelle je serais bieu fâché de renoncer; c'est une ressource sûre : avec elle on ne s'ennuie guère; on ne fait pas grand bruit, mais on a peu d'enuenfiis. La place que je tiens dans le monde n est pas grande, et je travaille tous les jours à la rétrécir. Le moyen d'être heureux est de ne se trouver sur le chemin de personne. Je n'en suis pas moins seo* sible à tout ce que vous voulez faire pour moi; mais M. de

Maur ' et madame de Tenc...' m'ont appris à me passer de

place, de fortune et de considération.

Je reviendrai à Paris vers le lî2, et, si vous v êtes, j'aurai l'honneur de vous voii\

AI. d'alkmbebt a madamk la marquise du oeffand.

Blanc-Ménil, 11 «Mïtobre 1753^.

J'avais appris, madame, par M. Duché, une partie de votre conversation avec M. de Paulmy. Je trouve tout simple que sa cousine sollicite pour l'abbé de Condillac, pour qui, en cas <le iKîsoin, je solliciterais moi-même; mais je trouve un peu ext^ao^ dinaire qu'elle aille disant que je suis assez jeune pour attendre; ma conduite avec elle lui prouvera du moins que je ne suis pai» assez jeune pour attendre longtemps.

Vous ne me mandez point que vous avez dormi quatorie

1 Maurcpa».

- Tuiiciii.

<^ Cette leUn^ est datée d'Auet, mercredi 13 décembre 1747, dans VihsiU^^ édition de W)9. (L.)

iieures en arrivant à Nanteau ; cette nouvelle-là en valait cependant Lien une autre : c'est reste à huit heures sur les vin{^-deux que vous voudriez dormir par jour , et peut-être que ces huit heures-Ia viendront. Je vous les souhaite, pourvu que vous me permettiez de passer avec vous les deux autres. Vous avez mandé à M. de Mâcon que vous étiez fort contente de ce que TOUS aviez vu, et que vous n'aviez rien vu encore : je crois cette recette-là fort bonne de ne rien regarder, pour être satisfait de ce qu'on voit.

Nous sommes à Blanc-Ménil, Duché et moi, depuis hier, et nous retournons ce soir à Paris.

Ij Encyclojyédie paraît d'hier : ainsi vous pouvez faire lire \ Avertissement à qui vous voudrez. Priez Dieu pour nous, qui allons peut-être bien (aire crier les hommes , et qui ne nous en soucions ^èrc. J'ai lu à Duché votre lettre et l'endroit qui le regarde suitout; il vous aime à la folie, et je pense qu'il a bien raison. Le chevalier de Laurencv est venu me voir: il faut absohunent que je vous le présente cet hiver : il meurt d'envie de bire connaissance avec vous, et vous n'en auriez guère moins, ii vous saviez comme il pense sur votre compte.

La reine a fait promettre à Hardion sa voix pour Bougain ville, 4*t elle a fait écrire Hardion à l'abbé Sallier. Nous soupçonnons, Duché et moi, quelqu'un de votre connaissance d'être du complot. Franchement, il ne peut nous souffrir; et pourquoi se dissimuler cela, quand cela n'empêche ni de dormîrni de digérer? Je lui ai envoyé mon Avertissement : si vous aviez été à Paris, il ne l'aurait reçu que par vous. J'ai une confession à vous faire : j'ai parlé de lui dans X Encyclopédie , non pas à Chronologie, car cela est pour Newton, Petau et Scaliger, mais à Chronologique. J'y dis que nous avons , en notre langue, plusieurs bons Abrégés chronologiques : le sien, un autre qui vaut pour le moins autant, et un troisième qui vaut mieux. Cela n'est pas dit si crûment, ainsi ne vous fâchez pas. Il trouvera la louange l>ien mince, surtout la partageant avec d'autres; mais Dieu et vous', et même vous toute seule, ne me feraient pas changer de langage.

Nous irons certainement à Fontainebleau, et certainement ^Qssi au Boulay *. Dites, je vous prie, bien des choses pour moi

^ Ckcz M. Béni{;nt;- Jérôme du Titiussct d'Eléricourt, marquin du Boulay, Uiteodant de la marine ù Miirseille, |>ui.'< à Toulon. Il est connu j>ar la Cor- ''riponttancc de madame de Siiniaiic. petite-fille de madame do 8évi(;né, et

à madame d'Héricourt, et assurez-la )>ien de Pimpatience que j'ai de lui faire ma cour chez elle. Je pourrai bien voir QuesDav à Fontaiuebleau ; je lui parlerai de votre affaire, certainement. Si madame de Pompadour veut me voir, je lui ferai dire que je crains de l'importuner encore pour l'affaire de l'abbé 8ig;orgoe', dont je sais qu'elle ne veut point se mêler, quoiqu'elle m'ei)t promis le contraire. Voilà comme il faut traiter ces gens-Ia. On n'est point de l'Académie, mais on est quaker, et on passe le chapeau sur la tète devant l'Académie et devant ceux qui en sont. Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles. Je ne craii pas que nous partions pour Fontainebleau que vers le temp» des fêtes, c'est-à-dire vers le 22 ou le 23. Ce n'est pas que nous nous soucions de ces fétes-là, que peut-être nous ne verrons pas; mais nous sommes tentés d'aller braver la musique française jusque sur le trône, soit en l'écoutant, soit en ne l'écoutant pas. A propos, dites-moi ce que vous pensez du père ma/, et de son confrère, qui doit s'appeler le père échec. Je vais écrire à Maupertuis; je laisse un peu de place à Duché, pour qu'il vous dise lui-même tout ce qu'il sent pour vous.

DE M. DUCHE.

V^otre absence, madame, augmente, comme vous voyei, la quakrerie de mon confrère ; mais je puis vous assurer <|u'ellp ne diminue rien de son attachement pour vous. Depuis qu'une certaine péronnelle ne lui tourne plus la tête, il nous aime tous bien davantage. L'amitié dort pendant l'amour, mais elle en profite après. Pour moi, madame, dont rien ne fait dormir la mienne , je vous supjilie de croire qu'elle sera toujours trésévcillée pour vous, et que je conserverai précieusement ce sentiment, comme celui qui peut me faire et plus d'honneur etpla> de plaisir.

plus oncon» par sa Correspondance avec madame de Staal (de Laanay). Li ten*(? du Roulay, qui appartient aujourd'hui au marquis d*Harcourt, futér^ en nianpiisat en sa faveur, j)ar lettres patentes enre(jistrée« au Parlemrotd' Paris le 17 janvier 1749. (L.)

^ Professeur de philosophie au collège du Plessis, né en 1710, mort en 1809; prand vicaire «le révêqu*' de Mâcon, qu'on accusait d'avoir compose oo répandu des vers satiriques contre le Roi. Peut-être eftt-ce une autre afF<ûiv< car celle-là est rapportée par Hnrhier en février 17V9. [Journal de Barhifr, I. IV, p. 377.) (L.)

M. d'aLEMBERT a madame la MAHQI'ISE Dl' DEFFAND.

Pnris, 19 octobre 1753.

Votre lettre, madame, est venue fort à propos, car j'étais en peine de vous, et je vous aurais même écrit, si je n'avais attendu de vos nouvelles. Vous aviez écrit une lettre à M. de Mâcon, plus noire que le Tartare, et plus triste que les Champs- Elysées. Je m'imaj^ine que le secrétaire Wiart est mieux, car vous ne m'en parlez pas. Ne vous efFarouchez point trop de ce que je vous ai mandé sur l'article Chronologie, Je crois bien que le président Hénault ne m'en remerciera pas; il le devrait pouilant , car je dis que nous avons en notre lan(pie plusieurs bons ouvrapes en ce genre, le sien, celui d'un nommé Mac-^ quer (qui vaut mieux, quoique je ne le dise pas), et celui de deux bénédictins (qui vaut mieux que les deux précédents), mais que je me contente de nommer. Il fera sur l'Académie tout ce qui lui plaira ; ma conduite prouve que je ne désire point d'en être, et en vérité, je le serais sans lui, si j'en avais bien envie ; mais le plaisir de dire la vérité librement quand on n'outrage ni n'attaque personne vaut mieux que toutes les académies du monde, depuis la française, jusqu'à celle de Dugast. Il m'a écrit , sur ma Préface, une lettre de compliment fort entortillée, et ne m'a pas dit ni fait dire un mot de ce qu'il vou^ a mandé. L'affaire du Journal des Savants est claii'e pour les gens de lettres et pour les [)ersonnes intéressées, et voilà, ce me semble, tout ce qu'il faut pour cet endroit-là. A l'égard des critiques, la raison qui m'a tait m'étondre, c'est que plusieurs nous ont été faites, que quel(|ues-unes avaient fait impression dans le public, qu'elles regardent un ouvrage important, sur lequel la nation a les veux, et qu'enfin aucune ne tombe sur moi personnellement. Si elles m'avaient regardé, j'aurais été fort court et je n'aurais rien dit. Je suis au reste très-flatté que vous soyez contente de cet ouvrage. Des gens qui se disent mes amis, comme (londillac et (vrimni, n'en parlent pas de mênie> à ce qu*on m'assure ; mais je sais d'où cela vient : ils ne sont |)Ourtant |)as faits ni l'un ni l'autre pour être l'écho d'un oison; cependant je leur pardonne, s'ils ont été plus heureux ou plus sots que moi , mais je ne leur envie ni leur bonheur ni leur docilité.

i8t CORUESPOKDAKCË COMPLETS

Nous irons sûrement h Fontainebleau la semaine prochaine, et nous y resterons peu; je vous manderai, à point nomme, le jour de notre arrivée : je verrai Quesnay, et presserai de nouveau pour l'abhé Sigorpne. Je jouis actuellement d*une tranquillité qui me rend fort heureux ; je mène une vie fort retirée et je m'en trouve à merveille : il ne me manque que de vous voir. Ne vous inquiétez point de ma quakrerie, elle ne sera jamais pour vous : au contraire , plus on est quaker avec iei {;ens qu'on méprise, plus on est sensible à l'amitié des personnes qu'on aime et ([u'on estime. Duché me charge de vous assurer de son respect et de son attachement, et, pour moi, on ne saurait rien ajouter à tout ce que je sens pour vous.

le' m^.me a la même.

Paris , SI octobre 1753.

Premièrement, madame, vous avez tort de vous fâcher contre moi, car je n'ai point tort; la liste des postes m'a trompé : elle dit que le courrier de Nemours part le vendredi à minuit, et je vous ai écrit le vendredi matin. J'aurais bien voulu partir k vendredi matin, mais quelques affaires retiennent Duché a Paris; nous partirons donc jeudi, et nous serons au Boulay dimanche ou lundi procliain , pour y passer toute la semaine.

Je me suis arran^^é avec mes iniprim(*urs pour qu'ils puissent se passer de moi pendant huit jours, et les quatre fêtes me donnent encore quatre jours de plus. 11 faut avoir autant d* envie qne j'en ai de vou.^ voir, pour quitter la solitude où je vis, et où je suis l'homme du monde le plus heureux. Les convalescences de l'âme sont comme celles du corps : on en sent bien mieux le prix que celui de la santé. Je ne sais pas conmicnt sont ks chats dans la classe descjnels vous me faites l'honneur de me ran{jer: mais je les plains beaucoup s'ils souffrent autant que j'ai souffert. Je suis bien aise de vous dire, par parenthèse, que tout autant de fois que vous m'appcrllerez chat moral, c'est tout autant de droits que vous faites acquérir à mademoiselle Rousseau , que voils avez prise si fort en aversion ; franchement je vous aime a la folie, demande/ plutôt à Duché : je meurs d'envie de vous revoir, et je ne verrai guère, cet hiver, que vous et l'abbé do Canaye. C'est donmiagc que votre diable de

.Saînt->loseph soit si loin : enfin nous ferons cotinme nond {>oiirroa9. J'espère iroir Quesnay à FoBlaiiiei>leaii, et je vous rendrai compte de notre entretien.

Que diaUe avez-vous donc écrit an président sur mon compte? Estrce eacone pour l'Académie? Eh! a» nom de Dieu! laissez tout cela en repos; j'en serai si on m' en met : voilà tout. Puisque je MHS déjà d'une académie, c'est un petit agrément déplus que <f ôtre des antres : mais si f avais mon expérience, et quinze ans de moins, je tous réponds que je ne serais d'aucune. Adieu, madame , comptez pour toute l'éternité sur mon tendre et respectuenx attachement. Je vous manderai, en partant pour Fontanebleau, le jour précis de notre arrivée au Bonlay.

LK Mi^MK A LA' HIÊME*.

J'ai été , madame , dès lundi , prendre une souscription pour vous. Voii» aurez votre vohuiic lundi procliain, ou mercredi au plus tard. J'aurais eu l'honneur de vous le mander tout de wite, si j'avais eu un moment pour respirer. Il me semble que \à Préface réussit. J'en suis fort aise, surtout ù cause de Pou* vraf^e , auquel les persécutions des Jésuites m'ont vivement intéressé : nous allons voir con>nient ils (m parleront. On dit <|u'ils commencent à changea* de ton. Nous avons fait patte de velours avec eux dans le premier volume ; mais s'ils n'en sont pas reconnaissants , nou.s avons dans les autres volumes six ou sept cents articles à leur service : Chinois, Conjucius , Ballet, Rhék^rique, etc. J'ai eu tort de ne; vous pas envoyer l'Kpitre dédicatoire : la voici.

Monseigneur ,

L'autorité suffit à un ministre pour lui attirer l'ïionimaye aveugle et suspect des courtisans; mais elle ne peut rien sur le Huffrage du pnhlic, des étran(;ers et de la postérité. C'é^t à la Xalion éclairée de>i gens de lettres, et surtout à la Nation libre et désintércîssée des philosophes, que vous devez, monseigneur, Testime générale, si flatteuse pom* qui sait penser, parce qu'on ne l'obtient que de ceux qui pensent. C'est à eux (ju'il appartient de célébrer, sans s'avilir par des motifs méprisables, la

' Fin d'octolirc ou commencemcnC de novembre 175S. (L.)

184 flORRESPONDAiNCE COMPLETE

considération distinguée que vous marquez poui* les talent» : considération qui leur rend précieux un homme d'Etat , quand il sait, comme vous, leur faire sentir que ce n'est point par yanité , mais pour eux-mêmes qu'il les honore. Puisse , monseigneur, cet ouvrage auquel plusieurs savants et artistes célèbres ont bien voulu concourir avec nous, et que nous vous présentons en leur nom, être un monument durable de la reconnaissance que les Lettres vous doivent et qu elles cherchent à vous témoigner ! Les siècles futurs , si notre Encyclopédie a le bonheur d'y parvenir, parleront avec éloge de la protection que vous lui avez accordée dès sa naissance , moins sans doute pour ce qu'elle est aujourd'hui qu'en faveur de ce qu'elle peut devenir un jour. Nous sonmies avec un profond respect, etc.

LE MÊME A LA MÊME

Ce iianiedi.

Je reçus hier, madame, en arrivant de la campagne, une lettre de Fabbé de Canaye, qui m'instruit de la tracasserie que M. de Saint-Marc m'a faite avec vous, et de la lettre qu'il vous a écrite pour me justifier. Comme il ne vous a demandé sûrement que la vérité, je me flatte que vous êtes pleinement détrompée. Je n'ai donc rien à ajouter, madame, à ce qu^il a pu vous mander, sinon que je suis toujours, et plus (}ue jamais, dans les dispositions où vous m'avez vu de ne rien demander; que je ne pense point du tout et n'ai jamais pensé à la place de secrétaire de lAciidémie; que je serais très-fàché, quand je le pourrais, d'en dépouiller celui qui la remplit bien ou mal; que je ne veux point non plus aller sur les brisées de Montignv, qui, je crois, pense à cette j)laco, en cas que Dieu ou M. d'Argenson, sous sa figure, dis|)osent du titulaire; que, si j'avaL< pensera cette place, j'aurais cru vous manquer que de vous en faire parler par un autre que par moi, et moins par M. de Saint-Marc que par un aulre; que si j'ai fait la Préface de !'£«cyclopédie , ça été pour contribuer de mon mieux au bien de Touvrage ; qu'à Fégard des deux Eloges, je ne les ai faits que parce que les auteurs du Mercure me les ont demandés dans le temps; que je n'ai eu dans tout cela aucune vue d^intérét ni de fortune, et point d'autre que de prouver qu'on peut être

géomètre et avoir le sens commun : ce qu'il fellait démontrer. Etes-vons contente à présent , madame , et me condamnerez- Tous sur la parole de M. de Saint-Marc? (^ar, selon ce que Fabbé de Ganaye m'écrit, je vois que vous étiez fort en colère. Je lui pardonne cette démarche, parce qu'il n'a point eu cTenvie de me désobliger ; je vous pardonne même de l'avoir cru, mais je ne vous pardonnerais pas de le croire encore. Si j avais eu un moment de temps, j'aurais été vous dire tout cela; mais je ne fais que passer à Pans : et d'ailleurs, afin de vous ôtertout sujet de plainte, j'aime encore mieux vous écrire et vous signer mes dispositions, que de vous les dire de vive voix. Si je suis à Paris encore quelques jours, j'aurai Tlionneur de TOUS assurer de mon respectueux attachement.

M. Tabbé de Ganaye vous prie de ne point parler de sa lettre au Saint-Marc.

M. SGHKFFEn A M ADAM K LA MARQUISK DU DKFFAND.

Stockholm, 2 iiu%'oiiihrf* 1753.

Vous me défendez, madame, de vous louer, c'est-à-dire de TOUS parler aussi Tiaturellemcait et aussi sincèrement que je l'ai fait clans mes lettres précédentes. Vous serez obéie; mais je vous supplie d'être persuadée (|u^il n'y a que mon respect et mon extrême attachement pour vous qui puissent ni' imposer une si dure contrainte: je supporterai tout , je me soumettrai à tout , plutotque de sacriKer le plaisir de vous rendre mes hommages et de recevoir des marques de vos bontés et de votre souvenir.

Il est bien vrai que le parti (|ue vous avez pris de dîner peut

être aussi recommandable pour la société que pour la santé :

on s'assemble de meilleure heure, et assez volontiers les gens

(|ui dinent ont acquis une tranquillité tort a([réable pour ceux

avec qui ils vivent. J'ai vu, en vérité, plus <le dîners que de

soupers gais ; j'ai fait souvent à ces dîners la réflexion que

puisque la gaieté est le partage de ceux cpii pour leur âge ou

pour leur santé ont déjà i^iiil de grands sacrifices , on ne doit

pas tant s'effraver du moment (jui amène la nécessité de les

(aire. De là, je suis venu aus>i A penser que Montaigne peut

bien n'avoir pas eu raison lorsqu'il a dit que la mort de la

jeunesse en nous est en vérité plus dure que la mort natu-

186 COBnESPONDANCK COMPLETE

relie. Mon ami, M. de Chambrier, dont j'ai si souvent en l'honneur de vous parler, m'a dit plus d'une fois qu'il avait éprouvé le contraire, et qu'ayant consente une bonne santé longtemps après avoir perdu les autres avanta{jes de la jeunesse, il s'était trouvé, dans cette renonciation et dans la tranquillité qu'elle a à sa suite, mille fois plus heureux que dans les plaiaifs et dans l'agitation du printemps de son âge. J'approche tons les jours davantage du temps où je pourrai décider cette question par ma propre expérience. J'aurai l'honneur devons en parier alors, madame, avec autant de vérité qu'il y en avait sûrement dans ce que me disait mon ami. En attendant, je reviens •« sujet dont je me suis écarté, et je vous rends mille grâces de ce (|ii'à Foccasion de votre nouveau régime, vous avez bien vooh m' apprendre que votre santé est meilleure. Plût à Dieu que je hisse h portée de vous en faire mes compliments de vive voix. (J ne j'aurais de plaisir à assister à ces dîners, où sans doute l'esprit, la liberté, la confiance et la gaieté assureront le succès de madame la Roche, <|ue je suppose encore à vous, parce cpieje n'ima{;ine pas où elle pourrait être mieux. Je me tromperais moi-même, si je me flattais de pouvoir acquérir avant deux ans d'ici la liberté qui m'est nécessaire pour aller devenir un de vos convives; mais je m'engage, ce terme passé, à vous en demander la permission et à en profiter, si vons me l'accordei. L'espérance seule de ce lK»nlieur me {garantit du désespoir qoe j'aurais ,' sans cela, (Favoir quitté le plus agréable de tous les pays, un pays que vous habite/, madame. Je ne saurais expn* mer mieux combien j'ai de raisons de le regretter.

Vous avez sans doute toujours les mêmes amis, ainsi JoM vous sup[)lier de leur parler quelquefois de moi. Il y a km^ temps que je n'ai eu de nouvelles de M. le présidt*nt Ilénaolt; je souhaite qu'il se porte bien , et rju'il vive longtemps pdnr l'honneur et pour l'instruction du genre humain. Je m* donle |>as rjue vous n'ayez ^ii M. de Pont-de-Vevle chez M. et madaine rfe Betz : je ne doute pas qu'il ne soit, à son ordinaire, trèfgai et très-aimable.

Mon frère *, qui est bien coupalde d'avoir tant tardé à vons

^ M. Scheffer, lo cadrt, était m Franco. On lit d.ins lex Afêfnoir€t\iu dur de LuyneSy t. XII, p. 112, à la claie du saniocH S2 juin 1752 : « Ce mène » jour mardi. M, 1«» Iiaron di; Srlu*ffcr, \r cadot , eut sa première audience, qui *» fut nue audience parlindièrc. » fl avait remplacé j«on frèi"© comme cfiToré de Suède. (L.)

faire sa cour, vous dira , madame , plus au long combien je vous suis dévoué.

M. DE MONTESQUIEU A M. d'aLEMBERT.

Bordeaux, 16 tiovcmbre 1753.

Vous prenez le bon parti; eu fait d'buftre on ne peut faire mieux. Dites, je vous prie, à madame du Def£and, que si je continue à écrire sur la ])hilosophie, elle sera ma marquise. Vous avez beau vous défendre de l'Académie, nous avons des matérialistes aussi; témoin l'abbé d'Olivet, qui pèse au centre et à la circonférence ; au lieu que vous, vous ne pesez point du tout. Vous m'avez donné de grands plaisirs. J'ai lu et relu votre Discours préliminaire : c'est une chose forte, c'est une chose charmante, c'est une chose précise, plus de pensées que de mots, du sentiment comme des pensées, et je ne finirais point.

Quanta mon introduction dans V Encyclopédie, c'est un beau palais où je serais bien glorieux de mettre les pieds ; mais j>our les deux articles Démocratie et Despotisme, je ne voudrais pas prendre ceux-là ; j'ai tiré , sur ces articles , de mon cerveau tout ce qui y était. L'esprit que j'ai est un moule, on n'en tire jamais que les mêmes portraits : ainsi je ne vous dirais que ce que j'ai dit, et peut-être plus mal que je ne l'ai dit. Ainsi , si vous voulez de moi, laissez à mon esprit le choix de quelques articles; et si vous voulez ce choix, ce sera chez madame du Def£and avec du marasquin. Le père Castel dit qu'il ne peut passe corriger, parce qu'en corrigeant son ouvrage, il en fait Dû autre, et moi je ne puis j)as me corriger, parce que je chante toujours la même chose. Il me vient dans Tesprit que je pourrais prendre peut-être l'article Goût, et je prouverai bien <iue difficile est proprie communia dicere.

Adieu , monsieur. Agréez , je vous prie , les sentiments de la plu* tendre amitié. Montesquieu.

188 ' CORRKSPOXDAXCK COMPLETE

LK GHEVALIEIl d\\YDIK A MADAME LA MARQUISE DV DEFFAXD.

Mnyac. 29 défrmbre 1753.

Que je ne réponde pas, madame, à la lettre que vous me faites l'honneur de m*ccrirc! Oh! madame, cela tous est bien aisé à dire; je ne vous ferais pas grand tort; mais cela m'est impossible. S'il n'y avait dans cette lettre que les choses agréables dont elle est remplie , encore ne sais-je si je pourrais m'en tenir; car, quelque stiq)ide que je sois et que je veuille être, je ne crois pas que je devienne insensible au plaisir qu'elle donne, et inaccessible à l'activité que communique un genre d'esprit si piquant. Mais, madame, pour me réveiller, vous faites a{;[ir un ressort bien plus puissant, lorsque vous m'assurez d'une manière si touchante que vous avez de l'amitié pour moi. Ace mot me voilà pris; car vous qui devez méconnaître, tous sarei bien , madame , que personne ne m'a jamais aimé que je ne le lui aie bien rendu. C'est un sentiment auquel je ne résiste point; c'est la chatne qui me retient ici; c'est l'appât avec lequel vou* me conduirez, où, quand, et comme il vous plaira, d'autant plus infailliblement, qu'assurément on ne vous a jamais refhsé d'avoir tous les charmes qui sont propres à soumettre les cœu» les j)lus rebelles , et à fixer les goûts les plus délicats. Pourquoi ne m'avez-vous pas donné plus tôt, madame, l'espérance dont vous me flattez aujourd'hui? car j'ai bien été toujours un de vos adorateurs; mais je n'osais présumer que je pourrais m' élever au [)reniier rang de vos amis : je me trouvais trop lourd. Cette considération arrêtait les mouvements de mon cœur, et me jetait, contre mon inclination, dans des distractions dont je me repens aujourd'hui, puisque enKn je puis m'assurer que voon avez véritablement de l'amitié pour moi ; car vous me le dites, madame, et je sais que vous êtes sincère. De ma part, je me promets de vous être attaché toute ma vie avec tout le respeci et la fidélité dont je» suis capable.

Je suis très-fâché d<* la maladie du président Hénault; car je l'aime beaucoup; |)eut-ètre (;ratuiteinent. En effet, je n'ignore pas qu'un honnne de cour, si fêté, si recherché, n'a guère le temps de penser à un provincial enseveli dans l'obscurité. Quoi qu'il en soit, i'ai toujours raison de Faimer, puisqu'il est trèsaimable. (Juand ce point est une fois accordé, on ne doitpli^

DE MADAME LA MAHQUISE DU DEKFAND. 189

regimber contre son penchant, et chercher, par de vains sophismes que l'amour-))ropre inspire, à se détacher des sentiments que nous concevons pour les gens qui nous plaisent. Je (jarde donc sans scrupule tous ceux que j'ai pour notre président.

Le tour qu'on a joué à Bongainville est très-plaisamment imaginé. Mais pourquoi donner ce ridicule à ce pauvre prince*? N^eAt-ii pas été plus décent et ))l us honorable pour l'Académie, sans recourir à cette espièglerie , de suivre T esprit de son institution, et de donner avec fenneté la préférence à d'Alenibert sur tous les autres, puisque c'est lui qui en est, sans comparaison, le plus digne, et que le cri public le désignait? 11 ne s'en soucie guère. Vraiment, je le crois bien. Comment l'émulation subsisterait-elle en voyant le choix que l'on fait en tout genre? Je voudrais pourtant qu'il n'achevât pas de se dégoûter : premièrement, pour l'honneur de l'Académie et de la nation; et en second lieu, parce que je souhaite à notre ami d'Alembert des désirs qui ne peuvent manquer d'être bientôt satisfaits, à l'Académie cesse de vouloir se faire siffler par tous les gens nisonnables.

Le jugement que prononcera la commission qui doit examiner le Testament du père Ben^uyer' fera sans doute sur le public one belle impression , et proportionnée à Topinion qu'on a du mérite et de la capacité des membres qui la compOvsenl. An reste, je n'ai point lu ce livre, et ne sais ce que c'est. Le brave Julien m'a totalement abandonné : il ne m'envoie ni livres ni

' Le* cointi* de Clermont (Lnuirt de Bourhon-Condé), qu'on fit élire à lAradémic fmnç.iiite, où il prit place le 26 mnrtt i75V, dans dai|;nt'r prononcer de diifconrrt. Q)iiant an tonr qn*on a joué à Bougainviile, \v voiri : Il voulait arriver à TAcadéinie Iranrai.se avant d'Alemhert. Il ne né{{ligeait aucun ■Doyen, et na faiblesse de santé lui servait même à propos pour sa candidature. 11 devait laisser bien vite, disait-il, la place vacante; ce qui lui attira w mot de Duclos,que ce n'était pas à T Académie à donner rextrênie-onclion. Mai«, lors<|u*on vit qu'il allait arriver, on Ht suqjir le comte de Clermont, qui l' rejeta a distance et lui coupa Tlierbe sous le pied, comme on dit. Bougainv>lle ne fut d'ailleurs reculé que de peu, et il obtint, b* 27 avril 1754, le fau- **i>il vjcant par la mort de la Chaussée. (^Note de M. Ravenel dans les Lettres '^chevalier d*Aydie à la suite des Lettres de mademoiselle Aïs se , p. 280.

^ I^e père Herruver, jésuite, avant publié en 1753 la seccmde partie de son "ittoire du peuple de DieUf renfermant V Histoire du Nouveau Testament, une '^'^hlce de vin{|[t-deux prélats, auxquels s'adjoi{;nirent deux a{;enls généraux •"•ïclerpié, nomma de« c<unmissaires potir examiner l'ouvrage. Un mandement ^* l'archevêque de Paris en défendit provisoirement la lecture à tous le^ fidèles. {^otedr -V, Ravenel.)

190 COURESPOKDANCE COMPLETE

nouvelles , et il faut avouer qu'il me traite assez comme je le mérite; car je ne lis aujourd'liui que comme d'Ussé, qui disait qu'il n'avait le temps de lire que j)endant que son laquais attachait les boucles de ses souliers. J'ai vraiment bien mieux a faire, madame : je cliasse, je joue, je me divertis du matin jusqu'au soir avec mes frères et nos enfants, et je vous avouerai tout naïvement que je n'ai jamais été ))lus heureux, et dans une compagnie qui me plaise davantage. Pour vous acquérir tout d'un coup le cœur de mon frère aîné, je me suis servi d'un expédient très-prompt et très-sûr : je lui ai fait lire votre lettre : il en a été charmé , et il me charge , madame , très-expressément de vous présenter ses respects. L'abbé est enchanté de votre souvenir, madame de Nanthia toute glorieuse d'avoir quelque part à votre bienveillance ; et moi , très-touché et très» attendri des grâces que vous nous faites à tous. Je vous souhaite donc, madame, la l>onne année, et à tous vos bons amis, entre lesquels je compte bien distinctement madame la duchesse de Mii*epoix et madame du Cliâtel.

Que direz-vous de la longueur de ce barbouillage , auquel je me suis livré sans miséricorde j>our vos j^aiivres yeux , et sans penser h l'ennui qu'il doit vous causer? Kxcuserez-vous mon indiscrétion en faveur du plaisir que f ai trouvé à vous entretenir? Pardonnez-moi, madame, ce premier accès. Je serai plus circonspect, s'il m'est possible, une autre fois.

Mon frère aîné dit que puisqu'on fait M. le comte de Clermont académicien , on devrait au moins faire d' Aleml^ert prinoe du sang, et que cela serait plus juste et à propos.

M. SCHEFFEA A MADAME LA MAHQIISE DU DEFFAND.

Stockholm^ ^ jaiiTier 1754.

J'avais, il v a quelque temps, madame, à nie louer beaucoup des postes, qui m'apportaient de vos nouvelles presque au bout du monde, où je me trouvais alors. Aujourd'hui, j'ai infiniment à m'en plaindre : vos lettres ne in'arrivent plus, ou du moins si tard, que je crains bien que vous ne soyez à la fin dégoûtas d'une correspondance si difficile à suivre. Au nom de Dieu, ne vous livrez cependant pas à ce dégoût , vous me priveriez d'un plaisir qui fait en vérité une pailie très-essentielle du bonheur

de ma vie. Vous êtes bien aimable d'accepter le reiniez-vous que j'ai pris la liberté de vous proposer dans deux ans d'ici. Je conviens qu'il faut que cette proposition vienne de deux mille lienes pour n'être pas trop ridicule, mais je souhaite encore plus que vous ne la trouviez, pas chimérique; et, pour cet effet, je vous supplie d'être persuadée que ma patience et ma (*onitance sont al)Soiument ù toute épreuve. Comme ce dernier mot pourrait peut-être vous confirmer dans Topinion que vous paraisses avoir de quelques sentiments profanes dont vous croyez encore ma philosophie atteinte, je suis bien aise de vous assurer, madame, que, dans le projet de mon retour en France, je n'ai point la cour eu vue , mais uniquement la vie douce et tranquille d'un homme que les passions n'enivrent plus. Il n'y a certainement que les {jens de celte espèce qui sont faitâ pour la société, et j'ai déjà la plus haute opinion de celle dans laquelle TOUS me promette/, de m' introduire. Pennettez-nioi néanmoins, dès aujourd'hui, de vous demander (|ui sont les nouvelles connaissances que vous avez faites depuis mon départ. Je croirai vivre eu quelque sorte avec vous quand je saurai avec qui vous vivez, et quand vous me riiettrez à poiiée de prendre parla tout ce qui vous occupe.* En attendant, j'admire trés-sincérement votre courage en j)er<lant la vue. J'espère que vous ne ferez jamais cette perte dans le sens littéral et absolu; mais je sens combien il est malheureux d'en avoir seulement l'appréhension , et il faut estimer heureux ceux qui ])euvent la supporter.

M. (le Formont sera donc avec vous, madame, lorsque vous recevrez cette lettre! Je devrais être effrayé de la menace que vous me faites de lui montrer toutes les miennes ; mais comme je les ai écrites sans prétention , le meilleur juge ne ])eut pas nie faiiv peur. Les lettres que l'esprit enfante sont souvent san.> eiipril; celles que le cœur dicte ne peuvent ])oint être sans sentiment, et elles ont alors tout le mérite que leur demande celui qui les reçoit ; du moins, je sais que vous avez la bonté de ne m'en pas demander davantaj^e : c'est aussi ce <|ui fait que je ne crains pas de manquer jamais de ressources pour ce conmierce, tsnt que vous agréerez des hommages ayssi simples et aussi acérés que les miens. Au reste, je vous supplie de dire à M. de romiont que j'ai été fort sensible à la peiie que j'apprends qu'il > faite d'un de ses parents, emplové ci-devant à Berlin avec tout le succès possible. Le ministre de Prusse, qui est ici, me

lOî CORRESPONDANCE COMPLETE

dit l'autre jour que la nouvelle de sa mort a causé des regrets à tout Berlin : c'est , ce nie semble , le meilleur éloge qu'il eût pu en faire.

Comment s<; consolera madame <lu Cliâtel de l'absence de sa Hlle, qui sans doute va suivre son mari à Rome \ et comment se consoleront de ce voyage d'antres belles dames de Paris, à qui il ne pourra pas être indifférent? Je m'attends que vous me répondrez qu elles ne seront point inconsolables, et il est vrai que j'aurais dû le supposer, par la raison seule que le voyage a lieu. Des gens qui s'aiment beaucoup ne cherchent pas àa occasions de se quitter.

Adieu, madame; il n'est pas possible de vous être plus sîiicèrement et plus respectueusement attaché que je le suis. Je souhaite ibil que l'hiver soit plus traitable à Pai*is qu'il ne l'est ici.

KK CHKVAMKR d'aYDIK A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAXD.

Mnyar , 28 janvier 1754.

Je VOUS Félicite, madame, du plaisir que vous avez de revoii M. de Formont et M. de Montesquieu : vous avez sans douti beaucou]) de part à leur retour; car je sais l'attachement quf le premier a pour vous; et Tautre m'a souvent dit avec ss naïveté et sa sincérité ordinaire : « J'aime cette femme de tout mon cœur; elle me plaît, elle me divertit; il n'est pas possible de s'ennuvcr un moment avec elle. » S'il vous aime donc, madame, si vous le divertissez, il y a apparence qu'il vous (livertit aussi, et que vous l'aimez et le voyez souvent. Eh! (pli n'aimerait pas cet lionnne, ce bon homme, ce grand homme, original dans ses ouvrages, dans son caractère, <lans ses manières, et toujours ou di(;ne d'admiration ou admirable'? J'aime aussi beaucoup M. de Korniont : il joint, ce me semble, à beaucoup d'esprit une simplicité charmante, sans prétentions; (*elles des autres ne le blessent ni ne rincommodent ; il parait

^ Le inar(|iii;( de Slaiii ville, le futur et célèltre duc de (UiuÎmcuI, avait cir iiuinmé ainliassndeur à Rome en reni|daeeu)iMit du due de Nivemoi.4. Sa hwaof riait Hlle de madame du CJiâte]. Elle prit ecui{;é le 15 scptemlire 1754 et mw mari le 22. 'L )

2 L'éditeur des Lettres de m;idiMnoi>elle Aïs«îé f>eu:<e qu'il faut lire •' <* adoralde. ^L.^

à son aise avec tout le inonde , et tout le monde y est avec lui. Quand je pense donc à vous premièrement, madame , et à tout ce que vous rassemblez chez vous , mesdames de Mirepoîx , du Ghâtel, le président Hénault, MM. de BulkIey,.d'Alembert, etc., j'enrage d'être à cent lieues de vous ; car je n'ai ni l'ambition ni la vanité de César. J'aime mieux être le dernier, et seulement âOufFert dans la plus excellente compagnie, que d'être le premier et le plus considéré dans la mauvaise , et même dans la commune; mais si je n'ose dire que je suis ici dans le premier cas, je puis au moins vous assurer que je ne suis pas dans le second. J'y trouve avec qui parler, rire et raisonner autant et phis que ne s'étendent les facultés de mon pauvre entendement, et l'exer(*ice que je prétends lui donner. Il est vrai que nous ne traitons point les mêmes questions qu'on agite à Paris. Nous ignorons les démarches du gouvernement, du Parlement, du Chàtelet, les querelles de l'Académie, etc.; mais, madame, estce un si grand malheur? A propos de cela , Julien est-il mort? Il m'a bien averti que les ministres lui ont fait défendre d'écrire les nouvelles ; mais il m'avait promis de me mander celles qui regardent la santé de madame du Cliàtel et de ses amis, et de continuer à m' envoyer le Mercure, auquel je comptais qu'il joindrait un almanach, suivant sa coutume. Or, les ministres ne peuvent pas s'opposer à cela ; car encore faut-il que nous Juchions si ce sont les mêmes, non s'ils sont les mêmes, nous ne sommes point en peine de cela, mais s'ils i>ont à la même place. Je ne vous dis rien de mon retour, madame , parce que je n'ai encore aucun projet arrêté sur cet article. Je puis seulement vous assurer qu'en quelque lieu que le sort m'arrête ou me conduise, je vous aimerai et vous respecterai partout, inadame, et de tout mon cœur.

Voilà encore une lettre immense : je ravale pourtant mille choses que je voudrais vous dire, et dont je vous fais grâce, pour ne pas trop vous aviser combien il est dangereux d'attaquer ^provincial oisif, qui ne finirait jamais, s'il se laissait entièreii^t aller aux effusions de son cœur et à son babil, quand quelques marques de vos bontés viennent le réveiller, 11 faut cependant que j'ajoute, madame, que j'ai l'honneur de vous ^'ivoycr un pâté, et que mon frère et madame de Nanthia ' vous présentent leurs très-humbles respects.

* La fille d'Aïsflé et du chevalier d'Aydie, mariée par lui le 16 octobre 1740 4 Pierre de Joubcrt, deuxième du nom, vicomte de Nanthia. (L.) I. 13

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A MADEMOISELLE DE LESPIHAffiB.

13 février 1754.

Je suis fort aise , ma reine , que vous soyez contente de mes lettres et du parti que vous avez pris de faire expliquer nettement M. d'Albon ; je ne suis point de votre avis sur le suooës que vous en attendez. Je suis persuadée qu'il se déterminerai vous assurer une pension , il se ferait jeter la pierre par tout le monde s'il en usait autrement ; ainsi , je vois mes projets bien éloignés, mais en cas qu'il vous refuse, vous y gagnerez la liberté entière de feire toutes vos volontés , et alors je souhaite que vous ayez toujours celle de vivre avec moi ; mais il faudra , ma reine, vous bien examiner, et être bien sûre que voos ne vous en repentirez point. Vous m'écrivez dans votre dernière lettre les cboses les plus tendres et les plus flatteuses, mais tous ressouvenez-vous qu'il y a deux ou trois mois que vous ne pensiez pas de même? et que vous m'avouâtes que vous étitz effrayée de l'ennui que je vous faisais prévoir, et que, quoique vous y fussiez accoutumée , il vous deviendrait plus insupportable au milieu du grand monde, qu'il ne vous l'était dans votre retraite; (]ue vous tomberiez alors dans un découragement qai vous rendrait insuppoilable , m'inspirerait du dégoût et du repentir? C'étaient vos expressions, et c'est apparemment cette faute que vous voulez que je vous pardonne, et que vous me priez d'oublier; mais, ma reine, ce n'est point une faute de dire sa pensée et d'expliquer ses dispositions, c'est au contraire tout ce qu'on peut faire de mieux ; aussi, bien loin de vous en faire des reproclies , je vous mandai que je vous savais bon gré de votre sincérité , et que quoiqu'elle me fit abandonner mes projets, je ne vous en aimerais pas moins tendrement; je vous répète aujourd'bui la même chose; réfléchissez sur le parti que vous prendrez. Je vous ai déjà dit la vie que vous mèneriez avec moi, je vais vous le répéter encore, pour que vous ne puissiez |>as être dans la moindre erreur.

Je n'annoncerai votre arrivée à personne, je dirai aux gens (jui vous verront d'abord , que vous êtes une demoiselle de ma province qui veut entrer dans un couvent, et que je vous ai offert un ]o([ement en attendant que vous ayez ti*ouvé ce qui vous convient. Je vous traiterai non-seulement avec politesse,

maïs mtoie avec compliment devaut le monde, pour accoutumer d'abord à la considération que l'on doit avoir pour vous ; je confierai mes véritables intentions à un très-petit nombre d'amis, et après l'espace de trois, quatre ou cinq mois, nous .saurons l'une et l'autre comment nous nous accommodons ensemble, et alors nous pourrons nous conduire avec moins de résenre. Je n'aurai point Tair, dans aucun temps, de chercher à vous introduire ; je prétends vous faire désirer, et si vous me connaissez bien , tous ne devez point avoir d'inquiétude sur la façon dont je traiterai votre amour-propre; mais il faudra vous en rapporter à la connaissance que j'ai du monde. Si l'on croyait d'abord que vous fussiez établie auprès de moi , on ne saurait (quand même je serais une bien plus grande dame) de quelle manière on devrait traiter avec vous ; les uns pourraient vous croire ma propre fille, les autres ma complaisante, etc., et sur cela faire des commentaires impertinents. 11 faut donc que Ton connaisse votre mérite et vos agréments avant toute autre chose. C'est à quoi vous parviendrez aisément, aidée de mes soins et de ceux de mes amis ; mais il faut vous préparer à supporter patiemment l'ennui des premiers temps^ H y ^ ^^ii second article sur lequel il faut que je m'explique avec vous, c'est que le moindre artifice, et même le plus petit art que vous mettriez dans votre conduite avec moi me serait insupportable.' Je suis naturellement défiante, et tous ceux en qui je crois de la finesse me deviennent suspects au point de ne pouvoir plus prendre aucune confiance en eux. J'ai deux amis intimes, qui sont Forment et d'Alembert ; je les aime passionnément, moins par leur agrément , et par leur amitié pour moi , que par leur extrême vérité. Je pourrais y ajouter Devreux*, parce que le vrai mérite rend tout égal , et que je fais par cette raison plus de cas d'elle que de tous les potentats de l'univers. Il faut donc, ma reine, vous résoudre à vivre avec moi avec la plus grande vérité et sincérité, ne jamais user d'insinuation, ni <f exagération , en un mot, nv vous point écarter, et ne jamais perdre un des plus grands agréments de la jeunesse , qui est la naïveté. Vous avez beaucoup d'esprit, vous avez de la gaieté, vous êtes capable de sentiments; avec toutes ces qualités TOUS serez charmante , tant que vous vous laisserez aller à votre naturel et que vous serez sans prétention et sans entortillage.

' Sa femme dn cluunbre. (L.)

Je ne doute point de votre désintéressement, et c'est une raison de plus pour moi de faire poiur vous tout ce qui sera en mon pouvoir.

Quand vous aurez vu M. D., vous me rendrez compte du résultat do votre conversation. Jusqu'à ce que j'en sois instruite, je n'ai rien à vous dire de plus.

De^Teux m'a montré la lettre que vous lui avez écrite; elle est remplie d'amitié, mais la quantité de mademoiselle que vous y avez placée est une espèce d'annulant. Vous me trouverez bien épiIo{jufîuse , mais je vous jure que je ne le suis sur rien, excepté sur ce qui altère la sincérité ; mais sur cet article, je suis sans miséricorde. Adieu, ma reine; vous pouvez montrer cette lettre à notre ami. Je ne lui cache rien de ce que je pense.

LE CHEVALIER d'aYDIE A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND.

Mayac, 27 février 175^.

Je serais, madame, bien ingrat et bien stupide, si je ne recevais pas avec beaucoup de reconnaissance et de plaisir les lettres que vous me faites l'honneur de m'écrire. Je vous dirai plus, madame, j'y réponds sans peine. La crainte de me priver des témoignages que vous me donnez de la continuation de vos bontés, me guérit de ma paresse, et l'emporte aussi sur les réflexions que mon amour-pro[)re devait m'engager ù faire ; ainsi, notre commerce durera tant que vous voudrez.

Je ne retournerai vraisemblablement à Paris que dans la belle saison.' Je vous avoue même que, vieux et goutteux comme me voilà , et par conséquent peu agréable ù la société , et parfaitement inutile à tous égards, je pense souvent que je ferais trèssagement d'achever ici ma carrière ; mais le désir de revoir les amis qui me restent à Paris , et Topinion que j'ai de leur indulgence en ma faveur, me soutiennent encore, et m'empêcheront apparemment de prendre résolinnent ce parti.

Le pauvre M. de Chàtillon ' est donc mort ! Si la Bn de sa disgrâce n'a pu prolonger ï»es jours, elle aura au moins commencé

^ Le duc de Cluitillon, goiiveriieiir du Dauphin, fils de Louis XV, av.iit été dis{i[racié à la stuitc du voyage que le Daupliin avait fait à Metz, lors de la maladie qui faillit emporter Louis XV. Il mourut le jeudi 14 février 1754. (L.)

à lui faire sentir les joies du paradis, et je doule même qu'il ait

imaginé de trouver rien de plus délicieux dans l'autre monde;

car, pour un courtisan, le retour de la faveur a des attraits plus

touchants que tout c-e que nous promettent la loi et les pro-

|.ihètes.

Je suis fâché que l'état de la santé de M. d'Argenson exige de notre président des soins si assidus et si pénibles; mais il a raison, madame, de dire qu'il ne peut pas s'en dispenser. 11 est en effet inouï que les ministres, tandis qu'ils sont en place, s»oient négligés de leurs amis; ils ont cet avantage, et tant d'agréments d'ailleurs, qu'ils seraient trop heureux s'ils pouvaient obtenir le privilège que je leur souhaite, d'être exempts de la

goutte et de la v

Je vous remercie très-humblemènt, madame, de la bonté que ^vous avez de faire mention de moi avec vos amis. Je les honore tous; il me semble que ce n'est qu'avec vous et avec eux qu'on ^oùte véritablement les délices de Paris, et qu'on sent la supériorité de ce séjour sur tous les autres lieux du monde. Je ne me oroirai donc bien heureux que lorsque j'aurai l'honneur de vous l'aire ma cour, et de vous assurer sans cesse, madame, de mon K^^spect et de mon attachement.

M. SCHKFFER A >i.4D.4MK LA MAnQt ISE Di: DEFFAiND.

Stuckliolin , 19 mars 1754.

Vous faites sans doute, madame, le bonheur et les délices de

^-^ux que vous voyez; mais j'ose vous assurer que vousmeren-

*Jf?z encore plus heureux lorsque vous me faites la grâce de

'^^'écrire. Cela ne veut pourtant pas dire que je sois assez injuste

|>oiir [)rétendre que vous leur dérobiez des moments pour me

'^ss donner; je sens bien la différence qu'il y a pour vous, de

l^^rler à quelqu'un qui ne vous répond qu'au bout de deux mois»,

^t. qui vous fait peut-être alors une assez mauvaise réponse , ou

•'^ vous entretenir avec ceux (|ui animent et égayent votre esprit

l^^r celui qu'ils mettent dans leur conversation. Mais comme

^c>u8 êtes juste, et (|ue vous avez quel(|ues bontés pour moi, je

*^ois me flatter que l'intérêt de ma satisfaction et de mes plaisirs

^*ous touchera assez pour m'accorder du moins les moments (|ui

'^^nt perdus pour les autres. Vous me conHerez alors vos ré-

flexions et vos pensées ; vous aurez une espèce de compagnie dans la solitude même, et il n y aura plus un seul instant de votre vie <qui ne soit eni))loyé à faire des heureux.

Il est vrai, madame, je ne suis plus ivre de la manière qne vous prétendiez <|ue je l'étais à Paris; mais Tivressc me parait si nécessaire pour s'étourdir sur les misères de cette vie, que je me suis abandonné a la fumée du patriotisme, qui porte à la tête tout autant que l'amour et les autres passions. La liberté est devenue mon idole, c'est sur son autel que je brûle aujouT" d'hui tout mon encens. Les Anglais, libres par leurs lois, sont réellement esclaves par la corruption de leurs mœurs, et leor ineptie est si grande, qu'ils se vendent à leur roi pour l'argent <|u'ils lui ont eux-mêmes donné. Les Français paraissent aujonrd'hui connaître le prix de la liberté, ils en adoptent les principes et les suivent; mais les lois de T Angleterre leur manquent» et ce défaut rendra vraisemblablement leurs efforts inutiles. La Suède est encore libre par les lois et par les mœurs tout en* semble; mais, comme le premier magistrat de la république porte le titre de roi, et que, par la nature des choses, ces trois lettres ont toujours à leur suite une tendance continuelle à l'accroissement du pouvoir, il Faut, dans un Etat ainsi constitué» des citoyens vigilants et toujours occupés à diriger les esprits vers la défense de la conservation de la liberté. Si vous croyez, madame, m' avoir mandé des choses obscures, vous m'avouerez, je crois, que je n'ai pas mal su prendre le ton que vous m'avez donné.

On m'écrit que le voyage du prince» de Beauvau en Lorraine, dont vous me faites T honneur de me parler, est un vovage de désespoir ' . Je voudrais savoir si celui du comte d'Estrécs en Saxe a été entrepris par les mêmes motifs.

Je vous félicite beaucoup de l'acquisition de madame de Clermont ^ à vos soupers : je me suis trouvé quelquefois en société avec elle, peu de femmes m'ont paru plus aimables à tous égards. Si mon bonheur me ramène encore chez vous, comme je Pes^ père, je tâcherai d'v a[)porter tout le froid de mon climat, afin de ne pas courir le riscpie de vovager de nouveau malgré moi.

^ Ce voyage s*c\pliqiuiit (rup bien par l'état de maladie du prince de (^.raoïi, |)i?ro du priuco de Itcauvau. dont ou apprit, rn effet, la mort, le 14 man à Versaillej*. Il était père do M, de Tïeauvau, d»; mesdames de Miropoix, ât BonfRers, de Chimay, etc. (L.)

' Dame d'atour de Memlamc*. (L.)

J'ai l'honneur de joindre ici un ouvrage du roi de Prusse , qui n'est point encore imprimé : vous ne le trouverez pas fort intéressant quant au sujet qu'il traite ; mais tout ce qui sort de la plume d'un auteur-roi me semble au moins digne de la curiosité de ceux qui aiment à lire. Peut-être a-t-on eu tort de me recommander de ne pas donner des copies de cet écrit : cependant, puisque je l'a^i promis, je vous supplie de ne pas me faire accuser «TaToir manqué à ma parole. Le dernier trait semble adressé à Bi. de Voltaire, dont je vous demande en grâce de m' apprendre quelque nouvelle : on l'a dit mort, et il faut bien qu'il se meure, puisqu'on n'en parle pas davantage.

Adieu, madame ; rien ne [)cut exprimer mon tendre et respectueux attachement pour vous.

LETTRf: 107.

Bfl^DAME LA MARQUISE DU DEFFAND A MADEMOISELLE DE LESPINASSB.

Paris, 29 mars 1754.

Je reçois dans ce moment votre lettré du 26, en réponse à la **iienne du 20; ce fut le lendemain de cette dernière lettre, que J^ fus informée de la résolution où mon frère était d'écrire à ï^^adame de Luynes, comme je vous l'ai mandé. Je fus fort fà- <*Kée d'avoir fait partir ma lettre pour vous ; je trouvai cruel de ^*ous avoir donné des espérances si prochaines, tandis que l'af- *^ire n'était point encore absolument décidée. Je n'ai point encore envoyé ma lettre à madame de Luynes, j'attends pour cela ^Ue le président Hénault soit à Versailles; je lui écrirai à lui une ^^ttre ostensible, qui ser\'ira de supplément à celle de madame de tiUynes. J'insiste beaucoup sur la demande de neutralité, je ne ^aurais croire qu'elle me refuse ; enfin si ce contre-temps nous arrivait, j'aurais recours à M. le cardinal de Tencin pour la persuader. Je vous recommande, ma reine, de ne laisser pénétrer ^os projets par personne, il est très-essentiel que nous ne soyons pas prévenus. Une grâce que j'ai encore k vous deman- ^^r (et qui est la plus importante de toutes), c'est de ne point Penser à venir auprès de moi, si vous n'avez pas parfaitement établie qui vous êtes, et si vous n'êtes pas dans la ferme résolu- *^on de ne jamais penser à changer d'état. Il y aurait de la Perfidie à faire usage de mon amitié pour me couvrir de honte, *^' exposer aux reproches de tous les honnêtes gens, et à me

ÎOO CORRESPONDANCE COMPLETE

rendre l'ennemie irréconciliable de toute ma fomille ; la plus petite tentative que vous pourriez faire étant auprès de moi serait un crime irrémissible. J'espère, ma reine, que vous n'avez pas besoin de vous consulter de nouveau. Il y a longtemps que vous m'avez promis tout ce que je pouvais désirer sur cet article ; je suis dans la plus parfaite certitude que toutes vos entreprises seraient vaines, mais il ne serait pas moins affreux pour moi que vous en fissiez aucune, et, je vous le répète, je ne vous le pardonnerais jamais ; écrivez-moi sur cela une lettre que je puisse faire voir à madame de Luynes, s'il en était besoin. M. de Mâcon est à Versailles, il n'en reviendra, je crois, que demain ; il ne se veut mêler de rien, et il a raison. C'est un très-bon ami, j'en suis on ne peut pas plus contente, à ses colères près, qui nuisent beaucoup à la conversation. Il prétend que c'est moi qui m'emporte; tout cela ne fait rien quand on finit par être d'accord.

Adieu , ma reine , ne faites point de noir, j'espère que dans le courant du mois de mai, nous serons contentes l'une et l'autre, et l'une de l'autre.

LA MÊME A LA MKME

J'ai enfin pris ma résolution, ma reine, d'écrire à madame de Luynes. Vous trouverez sans doute que je suis assez vieille pour ne devoir pas avoir besoin de permission; mais j'aime beaucoup madame de Luynes, elle me marque de la bonté el elle est très-raisonnable; d'ailleurs je connais trop bien madame de Vichy pour croire qu'elle restera tranquille. Pour prévenir donc tout inconvénient, je suis entrée dans les plus grands détails, et je n'ai omis aucune circonstance.

Je suis ravie de la continuation de protection que vous accorde M. le Cardinal, je viens de lui écrire pour l'en remercier; moyennant cela, ma reine, quand j'aurai satisfait à ce que je me dois à moi-même en parlant à madame de Luynes, rien ne nous manquera, et vous pourrez faire vos paquets; mais avant que de partir, je vous demande en (jràce de vous bien examiner, et d'abandonner le projet de venir auprès de moi, si vous n'avez pas parfaitement oublié qui vous êtes, et si vous n'êtes pas dans la résolution inébranlable de ne jamais penser à cban-

er d'état. Je vous demande pardon de vous parler de choses peu agréables, mais c'est pour n'y plus revenir jamais. Adieu, ma reine, j'attends votre réponse à cette lettre; je ne serais pas fâchée de la pouvoir montrer à madame de Luynes, B^.'^il en était besoin.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A MADAME LA DUCHESSE

Page 1