M. SCHEFFER A MADAME LA MARQIISE J>V DEFFAND
Stockliolm , 6 juin 1753.
J'admire, madame, l'industrie des hommes, et je »uis prêt â élever une statue à l'inventeur des postes, en recevant aujourd'hui votre lettre de Mâcon, au fond d'une province de Suède» où je suis venu passer une quinzaine de jours dans des terres ()ue je n'avais pas vues depuis vingt ans. Je trouve réellemeiit admirable qu'on puisse se parler de si loin avec une certitude entière d'être entendu, et qu'au moyen de cette merveilleuse invention, tous les vivants soient devenus le même peuple, ainsi que les anciens sont devenus nos contemporains par Vioh primerie. Vous pardonnerez cette réflexion assez commune i la joie extrême que j'ai eue de recevoir dans ma solitude une marque de votre souvenir, et de lire la belle lettre dont vom m'avez honoré. Elle est, madame, si pleine de vérité et de k meilleure philosophie , que , loin de dissiper ce qu'il vous platt appeler illusion dans mou attachement et dans mon admiratkiB pour vous , elle au(pnente et fortifie encore tous ces sentimeoÉS que personne n'a jamais mérités autant que vous, par la réunion de tout ce qui les inspire. J'espère que vous aurez trouvé, i votre retour à Paris, plus de satisfaction que vous n'v en avei attendu. Il y a certainement beaucoup de faux airs dans ce payS'là, et une grande ivresse de toutes sortes de passions incommodes et insupportables pour ceux <|ui n'en ont aucune; mais il y a aussi de la raison pour ceux qui en ont, et des gens vraiment aimables, au milieu de tant d'autres qui n'en ont pas seulement l'apparence. Vous avez, madame, des amis d*uD mérite si rare, si reconnu et si distingué, que Paris doit être pour vous un séjour délicieux. Les personnes dont l'attachement faible et passager a pu vous donner des sujets de plainte et de dégoût, seront pour vous conune si elles n'existaient point, ^ ce n'est qu'elles vous domieront peut-être de nouveaux sujets de consolation, supposé que vous en ayez besoin encore. Apr^ cela, que votre santé soit bonne, et je m'imagine que vous *>* regretterez plus la campagne, image de la simplicité et w l'innocence, qui ne peut pas avoir de grands attraits pour notf^ qui ne sommes plus malheureusement ni simples ni innocent* D'ailleurs, madame, il me semble que l'intérêt que l'on preno
I Boos est une des sources les plus abondantes du bonheur, et » ce cas vous serez plus heureuse à Paris qu'en province. Vos unis seront plus à portée de vous marquer cet intérêt, vousnéme vous en jouirez plus pleinement. Hélas! que ne suis-je ru nombre de ceux qui contribueront à vous feire connaître la 'érilé de ce que j'avance !
Ce que vous me faites l'honneur de me dire du cardinal de Pencin me fait beaucoup de plaisir ; j'aime à en entendre dire la bien, par la reconnaissance que je conserve de l'amitié qu'il n'a toujours témoi{jnée. S'il ne regrette pas le sacrifice qu'il a ■lit il est sans doute heureux ; s'il fait seulement semblant de le le pas regretter, il ,|ouit du moins de la considération que lomie cette indifférence apparente : celle qu'il avait acquise I retraite ne pouvait être altérée que par le repentir. L'aventure de milonl Hide m'a pénétré de douleur. J'estiu infiniment ses talents et ses vertus ; j^ aimais sa douceur, sa nplicitë, sa modestie. C'était, en vérité, un homme d'un rare ■érite et comme on en trouve peu dans le monde. Sa fin si trapqoe, sî prématurée, m'a fait faire bien des réflexions sur le ■éant de tous les avantages de ce monde ; mais, sans un miracle 4e la grâce, ces avantages conservent pourtant toujours leur prix aux yeux de ceux qui les ont ou qui croient pouvoir les acquérir. Je finis à regret cette lettre déjà si longue, et qui contient cependant si peu. Vous aurez quelque indulgence <»n hfeor d'un pays où il n y a nul événement. Vous n'aurez pas, madame, cette plainte à faire dans celui où vous êtes; la fermentation y a été grande tout ce temps-ci : peut-être au moment Toe j'ai l'honneur de vous écrire , avez-vous déjà vu les plus 'Remarquables changements; tout, en effet, y est sujet, excepté 'non tendre et respectueux attachement pour vous.
LE MÊME A LA MÊME
Siockkolm, 24 «loûc 1753.
La bonté que vous avez, madame, d'approuver et de louer néme mes lettres, me fait, je Tavoue, un plaisir infini. J'ai fiaîoiirs désiré de vous plaire, j'ai ambitionné votre sufirage, lue j'ai toujours vu dicté par le goût le plus sur et le jugement ^ plus exquis; il ne pouvait donc me rien arriver qui «me flattât
davantage, que d'en recevoir l'assurance de votre propre bouche. Cependant il est vrai que ce bonheur a aussi scs])eines. Je crains aujourd'hui de ne pas savoir conserver ce que j'ai acquis; je ne suis point sûr de mon fait, je tremble presque en vous écrivant. Malgré cela, j'écrirai toujours, tant que vous ne me défendrez pas bien expressément de vous offrir ces faîblei marques de ma reconnaissance et du plaisir sensible que j(* trouve à vous rendre hommage.
Je vous ai paru plus philosophe dans ma dernière lettre que dans les précédentes , et vous en concluez , madame , que je commence à regretter un peu moins la France. Plût à Dieu que ce fût là le fondement de ma philosophie! Mais non, je suU encore bien loin d'être si raisonnable. Je regrette la France comme le jour même que j'en suis parti; et pour vous peindre au juste ma situation , la partie intellectuelle de mon àme (pardonnez ce terme de l'école ! ) est ici fort occupée à des objets même fort satisfaisants; mais la partie sensible serait réduite au néant, si elle n'existait pas sur le souvenir du passé. Je d<w cependant vous avouer aussi que les liaisons d'amitié que j'ai eu le bonheur de former en France sont aujourd'hui celles qui m'affectent le plus : vous savez que ce sont celles qui souffrent le moins par T absence, et elles se fortifient même à mesure que les autres s'évanouissent. Je me flatte que cet aveu vous engagera à ne me point abandonner, à m' honorer de votre souvenir et de vos nouvelles, et à compter sur mon attachement, qui, en vérité, n'aura de bornes que celles de ma vie.
Votre goût pour Voltaire, que je connais et que je trouve fort juste, m'a fait souvent re([retter, pendant tout ce tempi^ passé, de n'être pas à portée de causer avec vous sur les cruelles persécutions quil a essuyées. Je mandai, il y a huit jours»* M. le président Ilénanlt ', qu'il avait été enlevé et conduit dans une forteresse du roi de Prusse. Cette nouvelle ne s'e»t p*' trouvée vraie, et j'en suis enchanté; nous aurions perdu foutes les bonnes choses qu'il nous donnera sans doute, s'il conscn** sa liberté. Le voilà guéri de la folie d'avoir des coixlons etd^ clefs de chambellan, de souper avec l(»s rois et de se croire uu seigneur de leur cour; il saura apprécier aujourd'hui la tranquillité et le bonheur d'un honnne de lettres, et ses ouvrag6^ n'en vaudront que mieux. Je vous supplie, madame, de nK*
* On trouve une lollrc di» M. Srlieffor au président liénault, datée ^" 15 mai ITÔS», dans les Mémoires du duc de Luyncs, t. XII, p. -165. (L.)
dire quelles nouvelles vous en avez à présent : ëcrivez-inoi seulement deux mots, afin que je sois autorisé à vous faire réponse. Je désire vivement que notre correspondance soif un j)eu plus animée. Je n'ose cependant pas donner le ton, c'est à moi à le recevoir; mais la conversation ne languira pas par ma faute, si tant est que vous me permettiez d'en avoir uiu» suivie avec