MADAME DU DEFFAND A MADEMOISELLE DE LESPINASSE
Lundi, 8 avril 1754.
Je reçois dans le moment, ma reine, la réponse de madame de Luynes , elle est absolument telle que je la pouvais désirer, remplie de reconnaissance de ma confiance , de réflexions sur les inconvénients où je m'expose, et d'intérêt et d'amitié qui lui font désirer toutes les choses qui me conviennent. J'espère, ma reine, que je n'aurai jamais à me repentir de ce que je fais
pour vous, et que vous ne prendriez point le parti de venir auprès de moi, si vous ne vous étiez pas bien consultée vousmême, et si vous n'étiez pas bien décidée à ne feire jamais aucune tentative. Vous ne savez que trop combien elles seraient inutiles, m^is aujourd'hui, étant auprès de moi, elles deviendraient bien funestes pour vous ; le chagrin qu elles me causeraient vous attirerait de puissants ennemis , et vous vous trou- %'eriez dans un abandon où il n'y aurait plus de ressource. Gela dît , il ne me reste plus qu'à vous parler de la joie que j'aurai de vous voir, et de vivre avec vous. Je vais écrire tout à l'heure à M. le Cardinal, pour le prier de vous faire partir tout le plus tôt qu'il lui sera possible. Faites en sorte qu'on ne sache votre départ que le jour même que vous partirez; mandez-moi le jour où il sera arrêté, et quand vous serez en route, faites partir une lettre de Ghâlons qui puisse m' apprendre que vous êtes en chemin, pour que je puisse savoir le jour de votre arrivée, et €|ue je me fasse le mérite auprès des Vaubans de leur en feire eonfidence.
Adieu , ma reine , faites vos paquets , et venez faire le bonheur la consolation de ma vie ; il ne tiendra pas à moi que cela soit bien réciproque.
Stockholm, 17 mai 1754.
Je regarde, en vérité, comme un miracle que vous daigniez, Madame, vous souvenir de quelqu'un qui malheureusement est devenu aussi inutile pour vous que je le suis. Il faut bien qu'avec toutes les qualités qui vous distinguent du commun des homûies, vous ayez encore l'avantage d'être exempte de leurs débuts. Plîit à Dieu qu'il me fut permis de vous aller retrouver dès demain : vous verriez, par mes assiduités, combien j'ai appris à connaître Paris depuis que je n'y suis plus. S'il est vrai *lUe la réputation soit toujours incertaine jusqu'à la mort, il ^st du moins vrai aussi que l'amitié est incertaine jusqu'à ■absence.
A juger par tout ce que vous me faites l'honneur de me ^ire dans votre dernière lettre , votie vue est donc totalement tHîrdue? J'admire, madame, le courage avec lequel vous sou- I. 14
210 GORRESPONDAKCE GOMPLÉTB
tenez une perte si sensible. C'est là que l'on connaît la force de l'àme, bien plus que dans ces entreprises appelées (p*aiides et courageuses , où cependant toutes les passions des hommes concourent à inspirer du courage. Je souhaite du fond de mon cœur que vous conserviez toujours le vôtre , et je dois l'espérer* puisqu'en pareil cas il est bien moins difficile de conserver que d'acquérir. Vous m'avez fait faire à cette occasion une réflexion sur r effet du regard dans la conversation, qui me paraK extrêmement juste, et que je n'avais pourtant jamais £Biite.
La mort de M. de Gereste' m'a infiniment touché. Quand je pense au grand nombre de gens de connaissance qui sont morts depuis mon départ de Paris , je serais tenté de croire que vous avez été ravagés par la peste ou par quelque autre fléau public: je sais bien du moins que pendant les neuf années que j'ai demeuré avec vous, la mort n'a pas fait un si grand dégât que pendant les dix-neuf mois qu'il y a à présent que je vous ai quittées. Pour revenir à M. de Cereste, il est certain qu'il était estimable et aimable autant qu'on peut l'être. Je vous supplie cependant de remarquer qu'en rassemblant toutes les qualités r|ui font les hommes supérieurs , il ne possédait aucune de ce^ qualités à un degré éminent. Duclos, si je m'en souviens bien, a déjà fait cette observation dans le portrait qu'il nous en a donné; mais il me semble qu'il n'a pas assez appuyé sur la rareté de cet assemblage , qu'en effet je n'ai jamais vu en aucun autre homme. II est si ordinaire qu'on s'abandonne au désir de briller! Enfin, on s'aperçoit que ce n'est pas par là qu'on arrive an bonheur, ni même à la considération , qu'on obtient plus sûrement en excitant moins de jalousie.
Si Voltaire avait jamais pu être frappé de cette vérité, il ne serait pas aujourd'hui dans la situation trop déplorable où nottJ le voyons. Ce qui m'afflige le plus est de le voir si prés de tomber en mépris : un génie de cet ordre devait du moins être à l'abri de ce malheur; mais il fallait sans doute un exemple si éclatant pour mettre l'imperfection humaine dans tout son jour. Je n'ai pas vu encore cette Histoire universelle qui lui fait tant de tort. La Lettre au Père de Mennu est bien misérable. Je sais qu'elle a fait beaucoup de plaisir à Berlin, où l'on commence à ne plus craindre une plume déjà si fort avilie. Il est pourtant bien vrai que Maupertuis ne s'honore guère plus par les écrit»
* Frère cadet du maréchal de Brancas. Il était né en 1697 et mourat 1< jeudi S5 avril i7&4. (L.)
qu^il nous donne aujourd'hui. J'ai trouvé dans ses dernière^ ieltres des choses qui m'ont paru tout à fait insoutenables.
Je vous supplie, madame, de me rappeler quelquefois dans le souvenir de M. le président Hénault ; je serais au désespoir (fen être oubUé : c'est l'homme du monde que j'aime et c|ue je respecte le plus. Vous le voyez sans doute peu quand vous nètes point à Versailles, où je m'imagine qu'il passe sa vie.
Je plains beaucoup madame de Lambert ^ Klle n'aura plus une si bonne maison, et il lui sera plus difficile qu'à une autre de s'en passer; elle restera pourtant, je crois, fort aisée. Avant de finir, permettez-moi, madame, de vous remercier de tout le bieQ que vous me dites de mon frère ; il faut que je l'aime autant que je le fais pour ne lui point envier le bonheur qu'il a de TOUS faire sa cour.
Rouen , ce mardi '.
Vous VOUS établissez donc à Sceaux, madame, avec d*Alemkit? Je suis fâché que madame de Staal 'n'y puisse être en tiers : vous trois en vaudriez bien d'autres; vos conversations n'auraient sûrement pas le tour de celles des Br... Vous avez grande raison dans le jugement que vous en portez, ils sont toujours occupés à être fins, et les choses les plus rondes ils les rendent pointues par les [paroles ; ce qui, comme vous dites, est de très-mauvais goût, et de plus fort aisé. C'est le tour d'esprit datemps, et surtout de leur petite académie, où l'oo regarde le siècle passé comme; n'étant qu^i Tenfance de Fesprit. Madame deR... redeviendrait aimable entre vos mains, parce que la nature l'a faite pour l'<>lre, et qu'elle est assez bien née pour «livre de bons guides ; mais elle n'a pas d'elle-même assez de lumières pour reconnaître le mauvais. Je conçois que vous vous êtes laissée aller au premier mouvement; mais je ne comprends
* M. de Lambert, fils de la fameuse marquise, écai( mort le 20 avril 1754. n avait cpouiic en premières noces madame veuve dn Locmnria , ncc do Itodiefort; et peu d'niinccs avant sa mort, madame de Menou, sœur de ma- ^e dr Jniniihac et de madame de Lan{;erou. (L.)
^ Touiei» les lettres' de M. de Formont .sont sans date. CcIIc*-ci doit rcmontcr i 1751 (L. 1
' Madame de Staal était morte ie 15 juin 1750. (L.)
ÎIS CORRESPONDANCE COMPLETE
pas comme elle y a résisté. Il faut que ceci soit la suite de quelque {;rand système de conduite ; car ce sont encore de grands philosophes en fait de conduite , comme il y a asseï paru : quoi qu'il en soit, il faut attendre, et très-tranquillement. J'aurais été charmé de vous voir cette année : madame Formont s'en faisait une fête; mais si vos arrangements ne sajin»tent pas avec ce voyage, il faut remettre ce plaisii* à F année prochaine, d'autant plus que depuis quelque temps mon beaupère ne va pas bien. Je ne crois pas qu'il puisse aller bien loia, et si cela arrivait pendant notre voyage, ce serait un contrestemps. Adieu, madame. Je viens de me lever avec un soupçon de migraine : elle se confirme assez fortement, et je vais me renfermer dans mes quatre rideaux.
LE MÊME A LA MÊME
Paris y vendredi au «oir '.
J'aurais été charmé, madame, d'aller mardi à la cour pour vous faire la mienne ; mais j'espère que ce qui est dificré n^ sera pas perdu, au moins pour moi. J'aurai un vrai plaisir de me trouver à Versailles, d'être un provincial, et de n'yètr»' curieux que de vous : je braverai le trône et le plus superbe lieu du monde en faveur du mérite et de Tamitié. Voilà san:» doute du beau style, et ce que je vous écris ressemblerait assez à des fadeurs, s il ne vous était pas adressé. Si vous me connaissiez moins , vous n'en croiriez pas un mot ; car vous ne respirez guère l'air où vous vivez : vous n'aimez à dire et à écouter que la vérité.
Dans le pays des compliments Vous portez votre humeur sincère ; Au milieu des déguisements, Jamais votre langue n*aUère Le fond pur de vos sentiments :
Par le vrai seul vous voulez plaire.
Vous Tembellissez d'agréments, De crainte que son ton sévère N*efFarouchât les courtisans; Mais vous préferez le grand sens, Qui, brillant peu, toujours éclaitif,
1 Cette lettre, sans date, a été rejetée par approximation.
A ces frivoles ornements Dont on enchante le vulgaire.
Le faux règne en tout h présent.
Si l'on veut louer, on encense; La critique a le ton pédant.
Et quand on badine on offense. Le goût, Tesprit, le cœur, tout ment.
L*œil n'aperçoit plus In nuance Qui, séparant chaque talent, Par un seul trait borne iK>uvent D*un genre à l'autre la distance.
A rOpéra, d'une cadence On orne un tendre sentiment; Melpomène a le tour brillant, Et les successeurs de Térence Font parler Tbalic en pleurant.
Qui ne croirait que la nature Eût au moins conservé l'amour?
Mais le faux air et l'imposture Le bannissent de ce séjour.
On prend pour lui ce goût volage Qui ne sait courir qu'aux plaisirs; On parle , un coup d'oeil encourage , Et, sans attendre les désirs.
L'amant jouit et se dégage.
Grands dieux! arbitres de nos jours, Livrez-nous ci notre ignorance^ Laissez-nous fuir les vains détours Oii guide une fausse éloquence , Mais rendez-nous les vrais amours.
Aussitôt que je vous ai eu quittée, le hasard m'a fait avoir un UUet de madame le Marchand : j'y ai vu jouer V Auteur ', et vous voyez bien que jV ai (;a{jné son mal. Je suis revenu à mon triste coin du feu, et j'ai cru que vous me permettriez de dissiper deux heures d'ennui par tout ce fatras qui ne vous ennuiera que quatre minutes. J'étais si bien en train , que cela n'aurait |»as fini sitôt; mais j'ai eu pitié de vous : moquez-vous donc de moi et jetez-moi au feu. JJ Auteur est ingétiieux et neuf; mais il n'y a pas de ces fous-là. Je trouve, en général, aux comédies de Goypel que ses caractères sont chargés et que son comique ne rest[)as assez. Leur jeu est d'un naturel admirable, mais si naturel, <|ue le plaisir qui naît de l'imitation en diminue ^peu. Vous serez encore de mardi en huit à Versailles, et je compte y aller vous voir. Adieu, madame. Vous savez, etc.
* Il n*y a de ce nom que V Auteur superstitieux de M. deBois8y(173S).(L.)
tik CORRESPONDANCE COMPLETE
LE MÊME A LA. MÊME
Rouen , 12 juillet.
Je reçois, madame, votre lettre dans le moment, et j'y réponds sur-le-champ. Elle est fort noire, comme tous dites; mais je suis bien aise que cette noirceur ne vienne pas de votre mauvaise santé. Les maladies de Pâme se guérissent souvent par un tour d'imagination, et toujours parle temps et l'habitude, qui apprivoisent tout. Pour le corps, il n'en est pas de même; car le temps est son plus cruel ennemi. Il est vrai que quand ce dernier est malade on travaille à le guérir, et que les maladies de r esprit consistent en partie à se livrer à son mal et à ne pas vouloir chercher des remèdes; mais enfin on guérit tout seul, et, en parlant i^peu extra ordinairement, on peut dire que la jouissance du chagrin Fuse, comme elle use le plaisir. Vous ne faites point assez d'usage des forces et des lumières de votre esprit; vous ne songez qu'à vos pertes, sans penser aux ressources qui sont en votre pouvoir. II faut tenir tête à se!< ennemis, dissimuler avec de faux amis, et regarder les honunes comme une fausse monnaie, mais avec laquelle on ne laisse pas que d'acheter de l'amusement et de la distraction. Je suis ausa troublé que vous lorsque je crains un malheur ; mais quand il est arrivé , je me soumets à la nécessité , et je ne songe qu à y remédier ou à ne le pas sentir; car il n'y a point de plus grande folie qne... d'être malheureux. C'est une perte irréparable que celle d'un ami de vingt ans, et c'est à cause qu'elle est irréparable qu'on doit s'évertuer et tâcher non de la réparer, mais d'y suppléer. Vous me direz que tout cela se dit, s'écrit, nais reste court dans la pratique. Je soutiens que non, et qu'en s'inprimant fortement cette résolution dans l'esprit, on parvient i effacer les anciennes traces. Vous m'avez envoyé des jéréaflides, je vous renvoie des sermons : l'un est aussi triste que Fautre. Au reste, vous avez bien raison de dire que vous seriez folle et injuste de ne pas compter sur moi : oui, madame, je vous serai attaché toujours, toujours; soyez-eu sûre.
Rien ne prouve plus que M. D... ne trouve pas les procédés, que de ne vouloir pas entrer en éclaircissement; je le crois m des hommes du monde les plus disposés à se servir de la fausse monnaie, s'il ne l'est pas à en faire.
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAIND. Sl5
J'ai reçu une lettre de M. de Stainville de Plombières avec Mbrce amitiés.
Adieu, madame, votre lettre m'a touché. J'espère que cela se passera.
aiADEMOISELLE DE LESPINASSE A MADAME LA MARQriSE DU DEFFAND ,