A MONTMORENCY
Vendredi , neuf heures *.
Enfin, madame, j'ai eu de vos nouvelles, et quoiqu'il soit assez simple que je n'en aie reçu qu'aujourd'hui, j'étais prête à me plaindre de ce que vous me faisiez soufFrir une privation qui m'était aussi sensible. Si vous pouviez juger de tout ce que votre absence me coûte, cela me vaudrait sinon un second baptême, du moins une seconde a(|[onie. Il est sin{>[ulier, mais il est pourtant vrai, que c'est un des moments les plus heureux de ma vie que celui de cette ayonie, puisque j'ai le bonheur de vous convaincre de la tendresse et de la sincérité de mon attachement. C'est ce même sentiment qui fait que j'apprends avec cha(jrin que vous ne vous portez pas mieux que quand vous êtes partie ; mais, madame, êtes-vous de hien bonne foi avec vous-même, (piand vous dites que vous n'avez rien à vous reprocher? Non , sans doute, vous ne nunijjez point trop, peut-être même pas assez, mais ne pourrait-on point trouver à redire à l'espèce et à la qualité des choses dont vous man(;ez? Je vous avoue (|uc je le crains, et je vous assure (|ue c'est après avoir mieux exîiminé que cet homme (|ui faisait des représentations à M. le président. Je suis bien flattée», madame, et encore plus touchée, ii\ est possible, de la honte et de l'amitié dont votre lettre est renqdie; vous m'avez fait sentir que la santé n'est pas le premier bien, car s'il est vrai, comme vous voulez hien me le dire, que mon absence vous ait été un peu pénible, j'ai un vrai regret de ne vous l'avoir pas sacrifiée, mais assurément j'aurais été désolée d'avoir pris aujourd'hui des pilules si Montmoren(*y ; jamais je n'en ai été aussi fati(;^uée et aussi malade. Je ne suis pas sortie de ma chambre , et si je ne suis pas mieux demain , je ne sortirai pas de mon lit, quoique je sois priée à souper chez M. de Boufïlers. J'ai l'honneur de vous souhaiter le bon
soir, madame ; Dieu veuille que votre nuit soit meilleure que la dernière.
J'ai envoyé Cassandre à M. de Glermont ; j'ai donné vos ordres à M. Deschamps; non-seulement je ne vous manderai point de nouvelles, mais je ne sais pas même s'il y en a. On conte une belle histoire d'un chat et d'un savetier de la paroisse de Saint-Roch, mais comme elle m'a paru un peu long^ue.je n'en ai écouté que la moitié, mais j'espère bien qu'elle me reviendra; pour lors, madame, si vous ne la savez point , j'aurai l'honneur de vous la conter moins ennuyeusement, s'il m'est possible, que je ne l'ai entendue aujourd'hui. J'avais bien envie de vous nommer les gens que j'avais vus, mais, madame, vous choisiriez et nommeriez le conteur. Voyons donc cependant si vous ne vous méprendrez point : j^ ai vu M. Bourgelat;y'«i vu M. de Gondom ; j'ai vu M. d*Ussé ; j'ai vu mademoiselle Sanadon. Non , madame , celui que vqus pensiez n'y était point.
LA MÊME A LA MÊME
A Montmorency, samedi, trois heures.
Je sors de chez mademoiselle de Courton , où j'ai dfné avec^ mademoiselle Sanadon : elles m'ont chargée, madame, l'une?' et l'autre, de vous faire mille très-humbles compliments. Mademoiselle de Courton va partir pour Grosbois, et mademoi^ selle Sanadon va venir aux Tuileries avec moi.
Il me tarde bien d'apprendre que votre nuit a été meilleure. Vous voyez bien que je n'avais pas tort de dire que vous avie& quelques reproches à vous faire ; du gâteau, de la médecine et^ de la brioche ne sont pas faits pour votre estomac.
Non, madame, je n'oublierai point ce que vous avez ordonnt pour lundi, et je ferai de mon mieux pour vous mener M. d'Alembert; je dois le voir aujourd'hui, et même passer une partit de la soirée avec lui chez madame de BoufQers; c'est ce qui Fait que j'ai l'honneur de vous écrire à l'heure qu'il est, poui ne pas déranger l'ordre établi d'aller tous les matins à l'hôtel d< Luxembourg. Je suis l)ien reconnaissante des bontés de madamt la duchesse de Boufflers, et je regrette bien de n'être pas à portée de cultiver celles de mademoiselle Amélie.
Vous savez bien que madame de Ghàtillon est accouchée ^une fille.
Voilà cette histoire qne je vous ai promise, madame.
Samedi, à une heure après minuit.
Il est trop tard pour conter; je sors de chez madame de
Boufflers où j'ai soupe, ou plutôt ont soupe MM. les abbés Erfai
^t Bon, M. Turgot, M. d'Alembert et madame de Bezons. La
9>oirée a été très-gaie, je suis persuadée que vous vous seriez
ivertie. Je suis bien trompée si l'abbé Bon ne vous plaisait
aucoup ; il m'a paru d'une conversation facile , raisonnable ,
vec une gaieté douce et un bon ton ; vous vous moquerez de
i d'oser juger, mais, madame, je proteste contre la décision,
insi vous me pardonnerez.
Je vais sans doute vous surprendre en vous apprenant que
. d'AIembert part demain pour Saint-Martin pour ne revenir
tie jeudi. On ne lui a point demandé s'il voulait faire ce voyage,
lui a dit qu'il le fallait, et en conséquence madame de Bouf-
Hcrs dit qu'elle l'enlève demain. Il m'a fait promettre de vous
rnander qu'il avait beaucoup de regret au voyage de Montmo-
«"ency, car il comptait bien y venir; il se faisait un grand plaisir
cl* avoir l'honneur de faire la cour à M. et à madame la ma-
*"échale, et il s'afflige, madame, d'être aussi longtemps sans
Vous voir.
M. de Gondom a dû vous remettre les factums pour et contre niadame Aliot, j'ai pensé que vous pourriez en être curieuse; je vous supplie de vouloir bien ne les pas prêter, parce que je ne les ai point lus, et que je dois les rendre. Il est bien heureux (et je vous en fais mon compliment) que madame la maréchale ^It abandonné le projet du voyage de Lorraine; j'espère que Vous en profiterez et qu'elle n'y substituera point d'autres abî^ences. J'ai dit à M. Doschamps ce que vous lui ordonniez. Je Vais me coucher, il est un peu tard, ayant un bain et une messe dans ma matinée.
Je relis ma lettre, et je ne comprends pas ce qui a pu me portera vous parler de madame de Cliâtillon. Vous savez mieux 'lue moi la séparation de madame la duchesse de Orammont; je Fai apprise ce soir à l'hôtel de Gouffier.
Rouen, 17 juin >.
Vous m'avez fait un plaisir inexprimable, madame, en ayant eu la bonté de m' apprendre sur-le-champ la pension de d'Alembert. Je serais charmé de voir les lettres et les réponses. J^aimc à voir tout ce qui vient de lui et qui a rapport à lui ; car c'est toujours une raison de plus pour F aimer. Je serais bien fâché, comme vous, s'il prenait fantaisie à la cour d'avoir la dignité d'ordonner qu'il refusât cette pension; mais, si j'étais le roi, pour m' apprendre à m'en aviser le premier, je défendrais de la recevoir, et j'en donnerais une double.
Je suis ravi que vous vous soyez si bien divertie à votre dernier mercredi : cela prouve que votre santé va bien. Vou& n'aviez pas besoin de moi à un pareil souper; mais moi et biem. d'autres auraient grand besoin d'en trouver quelquefois qui \ — ressemblassent. Au reste, je suis bien déchu de ma gloire pout-"" la santé : en moins de huit jours j'ai eu deux migraines ; la dernière a été une des plus fortes que j'aie eues depuis un an. L'apj)étit ne va point. Je vais reprendre les eaux de Gauterets. Gomme je n'ai pas eu trop de confiance dans la prospérité, ainsi je ne me décourage pas : tout cela se remettra.
Permettez-moi de faire mille remerciments ici à madame di
Glermont', de la bonté qu'elle a de se souvenir de moi. Je lu ^
demande, un mercredi par mois, de se rappeler que je suis ei core au monde, et je lui promets de penser qu'elle en est l'orui ment, tous les jours de ma vie.
Madame dé Mirepoix était donc^ de semaine, puisqu'elh n'était point là? M. de Buikley est-il à Galais? vous écrit-i souvent? Faites-lui mention de moi. Permettez-moi de faire u un petit mot à d'Alembeii;. Qu'est-ce donc que cette nouvell péronnelle?
« Madame du Deffand, mon cher ami, vous montrera ce qu ^
je pense et ce que je sens sur la pension que vous accorde L -^
roi de Prusse. Tant que vous recevrez ses pensions à Paris, j| ^ serai bien content de lui et de vous. Madame du DeflBand voi
3 Depuis princesse de Beauvau. (A. N.)
fait une trés-mauTaise querelle sur ce que tous me parlez dés succès de M. l'abbë de Ganaye auprès d'elle , sans dire un mot des siens auprès de lui : cela n'allait-il pas sans dire , et n'aurait-ce pas été me traiter trop en provincial que de se croire obligé de m'en informer? Si elle avait bien rencontré, en trouvant que je ressemble un peu à Fabbé de Ganaye, tout le bon marché est de mon côté. Quand ce ne serait que ce bon rapport» cela me fait espérer que vous continuerez à m'aimer un peu. Adieu. Vous avez beau être un grand .homme que les Salomon du Nord viennent chercher, je ne vous en aimerai pas moins familièrement. Vous avez beau être un chat moral , un chat sauvage, si l'on veut un chat-huant, je ne vous en aimerai pas moins tendrement. »
LE CHEVALIER d'aYDIE A MADAME LA MARQUISE Dl* DEFFAND.
Maync , 27 juin 1754.
Votre dernière lettre, madame, m'a fait encore plus de plaisir que les autres : elle est plas longue ; elle remet sous mes yeux les allures et l'image de presque toutes les personnes qui composent votre société. Elle vous représente si parfaitement vousmême, qu'il tout moment je mourais d'envie de vous embrasser. Il faut pourtant, madame, passer légèrement, et ne pas fiaire semblant d'entendre (jiielques articles où vous ine paraissez avoir toujours un |)eu le diable au coips, n'en déplaise à vos prétendues réticences. Je vous avertinii seulement qu'une personne comme vous qui a voulu être dévote et qui (soit dit sans reproches) n'a jamais pu le devenir, doit juger et parler des gens de Dieu avec modestie et révérence; et (|u enfin votre pénéti*ation sur leur compte et sur les sentiments <|u'ils m'inspirent est toujours en défaut.
Je ne suis pas sur|)ris que madame de Mirepoix aime la cour . c'est son élément; et si je voulais représenter ce qu'est et ce que doit être une dame de la cour, je la dessinerais sui* ce modèle. Nous la verrons donc marcher légèrement et avec dignité dans un chemin où les personnes dont ce n'est pas le métier broncheraient à chaque pas , se rendraient ridicules ou s'aviliraient, sans peut-être arrivera leur but. Elle aura toujours l'air
SSO CORRESPONDANCE COMPLETE
d'être immédiatement la compagnie du maître, parce qu'elle est faite pour cela.
Le bien, madan^e, que tous dites aussi du prince, son frère \ me fait beaucoup de plaisir. J'ai naturellement du goût pour lui , et si aux qualités que personne ne lui refuse , et aux agréments qu'il a, il joint encore les vertus consciencieuses, il fiiut avouer que c'est un homme rare et très-accompli.
J'imagine que la maison que va prendre madame du Chàtel, en la rapprochant de vous, cette feciUté de vous voir, jointe aux autres convenances, réchauffera encore votre commerce. Est-il bien vrai, madame, qu'elle me fait quelquefois l'honneur de penser à moi? Voilà encore une de ces amorces auxquelles ma modestie ne peut résister; car je désire avec passion d'avoir quelque part à l'estime et à la bienveillance de madame du Chàtel.
Que prétend madame de Betzen se vouant au blanc? En estelle là? est-ce le dernier remède qu'on lui a conseillé? Je serais, en vérité , bien fâché que les médecins n'en trouvassent pas de plus efficace; car c'est une très-bonne femme et que je regretterais beaucoup.
Le président Hénault fait, à mon sens, très-bien de beaucoup se remuer : ce mouvement est utile à sa santé ; d'ailleurs il est sûr de marcher de conquête en conquête, et ceux qui ont, comme lui, le talent de s'accommoder de tout et de plaire à tous ne doivent pas être insensibles aux louanges que méritent la facilité de leurs mœurs et la flexibilité de leur esprit. Mais je suis sûr qu'il revient toujours chez vous, madame, avec empressement, et que c'est là qu'il goûte le plus vivement ce qu'a de vrai la maxime que vous établissez : Qu'il faut changer de plaisirs et d'objets. Oui, madame, cela est bon pour quelqu'un qui a beaucoup de jambes et point d'humeurs: mais que feriez-vou^ d'un homme que la goutte rend si souvent impotent et renfrogné? Nous verrons cela, s'il plaft à Dieu, quelque jour; car n'imaginez pas que je renonce, tant que je respirerai, au dessein d'allei vous faire ma cour. Mais je ne me consolerai point d'avoi manqué l'occasion de passer un été avec notre ami Formont : je partagerais de si bon cœur avec vous le plaisir que donnen sa compagnie, ses rires, ses bons mots! Je n'aurais pas été entre vous et lui, un personnage inutile. N'est-ce donc rien qu d'écouter avec intérêt, de goûter et de rire?
1 Le prince de Beauvan. (L.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. Jti
Cette pauvre douairière sans douaire me foit pourtant pitié. Ah ! que vous allez trouver cela bien provincial ! car l'usage de Paris est de ne point s'arrêter à Tobjet principal, quand il est lamentable, et de tourner sa vue sur quelques accessoires, quelques circonstances plaisantes , et de finir toujours par rire de tout. Heureux pays ! ce n'est point la misanthropie qui me dicte cette réflexion, c'est au contraire une raison de plus pour< désirer de te revoir.
Ce n'est pas sans effoit , et sans regret apparemment , que M. d'ÂJembert a quitté son cabinet, et surtout le vôtre, pour aller à Wesel. Cet acte de reconnaissance qu'il doit au roi de Prusse ne peut manquer de confirmer ce monarque dans les préjugés qu'il a déjà conçus en faveur de notre philosophe. Je souhaite qu'il lui donne de nouvelles marques de son estime et de sa bienveillance. «
Voilà une lettre, je pourrais dire une brochure, qu'il faut pourtant finir : elle pourrait vous coûter plus à lire qu'elle ne m'a coûté à écrire ; car je ne trouve rien de si doux et de si aisé que de causer avec vous, madame. On n'a besoin ni d'esprit ni d'imagination : il n'y a qu'à répondre ou qu'à suivre le texte intéressant que vous fournissez, et c'est encore plus naturellement, et par un mouvement qui part de mon cœur, (|ue j'ai l'honneur de vous assurer que je vous aime passionnément et que je vous respecte infiniment.
LE PRINCE DE DEAUVAU A MADAME LA MAHQUISE DU DEFFAND
Commercy, 29 juillet 1754.
Madame , il n'y a rien de si agréable que vos lettres ; car c'est bien vous qui écrivez comme vous parlez. Aussi suis -je enchanté de ce que vous avez bien voulu me dire le 22 , et j'aurais bien voulu y répondre plus tôt ; mais je suis condamné à passer encore queUjues jours ici, quoicjue pressé, par des intérêts de toutes les espèces, de retourner à Paris. J'ai chargé madame de Mirepoix, mon agent à la cour, de me jeter à la tête de tous ceux qui peuvent en faire employer d'autres; et conune le maréchal de Belle -Isle vient ici dans très-peu de temps, je ne peux me dispenser de l'attendre pour lui offrir moi-même mon zèle. Cette démarche faite, je ne perdrai pas un
moment dans ce pays-ci, et j'entrevois que je pourrai en partir le 6, si tout me succède.
Quelque {prands que puissent être les petits cochons, je n'en aurai jamais trouvé de si bons : la sûreté de votre goût était bien établie selon le mien. Au reste, il ne faut pas T avoir bien fin pour trouver très-mauvaise la cuisine que madame de Mire* poix approuve : elle est bien heureuse, madame, qu'en faveur de quelques charmes vous fassiez (jrâce u tant de légèreté ; mais elle est dans un moment excusable et où la cour doit nécessairement l'emporter. Je crois que tout y est dans une belle fer^ mentation, et même que cela aura gagné Paris. Il n'y a rien de si tendre et par conséquent de plus flatteur que ce que les apparences de guerre me valent de votre part. J'ai très-bien senti, par ce voyage-ci, tout ce que je perdrai aux événements qui me sépareront de vous, et la morale de cela sera toujours de m'en rapprocher tant que je pourrai.
Je ne vous ai chargé de rien , madame , pour madame du Ghàtel : cela est vrai , et cela serait très-mal si je n'avais pas pour elle un fonds d'attachement et de reconnaissance si soKde, qu'il me répond à moi-même de ma sensibilité. C'est une des. femmes du monde qui m'a toujours paru rassembler le plus d& mérite et d'agrément, et je me tiens bien honoré des bontés^ qu'elle a pour moi. C'est une bonne affaire pour vous deux, madame, que son changement de quartier; sans cela, j'auraûe^ un peu de regret de sa belle maison.
Je suis trés-fàché, d'abord pour vous, ensuite pour moi, d départ de M. de Formont : c'est un homme de bien bonn compagnie que vous perdez. Voulez-vous bien qu'à propos d celle qui vous reste, je présente mes hommages à mademoisell de Lespinasse?
M. SCHEFFEB A MADAMK LA MAROnSE DU DEFFAXD.
Stockholm, 17 septembre 1754.
Vous conviendrez , madame , que je ne suis pas né pour éti heureux. Vous m'avez vu perdre en France le meilleur de m amis; vous m'avez vu obligé de quitter un pays à qui j'é attaché par mille liens : aujourd'hui la mort m'enlève une mère
DE MADAME LA MARQUISE DU D£l FA^D. 2t3
qui, depuis mon retour ici, était ma seule consolation. Les premiers mouvements ne dépendent jamais de nous. J'avoue que cette dernière perte m*a affligé au delà peut-être de ce qui était raisonnable , quand on a eu le bonheur de conserver sa mère jusqu'à l'âge que j'ai, et jusqu'à celui qu'elle avait. Ces réflexions commencent à me rendre un peu plus tranquille. iTai été surtout honteux de mon abattement , à la vue du courage avec lequel vous supportez votre situation. Mais ce qui achève de m'en donner , c'est l'amitié que vous daignez toujours me conserver, et l'intérêt que vous voulez bien prendre à ce qui me regarde: il est très- vrai, madame, que j'y suis sensible au delà de toute expression. Je vois de plus en plus que tous les autres plaisirs sont moins purs et infiniment moins durables que celui de l'amitié. Je sens que je serais capable de voir de sang-froid , jusqu'à un certain point, tous les autres revers de la Yie , pourvu que je ne me visse point abandonné de mes amis. Vous me faites donc un plaisir extrême de m' assurer qu'on ne ODi'oublie point chez vous. Quant à moi, je ne perds jamais de rue mon retour dans un pays à qui je suis tendrement attaché , 3t je suis persuadé qu'avec de la constance, avec de la suite ians sa conduite , avec quelque connaissance des hommes et lu monde , on ne forme jamais sans succès des projets qui sont lans l'ordre des choses possibles et raisonnables. J'espère qu'on le trouvera pas qu'un voyage en France soitimpossibleui déraiioonable, de quelque côté qu on l'envisage.
Vous avez eu bien du remuement dans votre ministère : vous iTCï rappcîhî votre Parlement , vous voyez votre maison royale ifiermie par un prince nouveau-né. Vous n avez pas à vous plaindre de manquer d'événements heureux et agréables. Gelendant je m'imagine, madame, que ce qui arrive dans Fintéieur de votre société vous touche infininient davantage , et, par *^tte raison, je prends la liberté de vous demander si c'est de "Otre aveu que M. d'AlembcTt est allé en Prusse. Il me semble lue le caractère de ce savant c;t su bonne philosophie devaient e détourner de ce voya(i[e , non pas que je ne sois persuadé qu'il ^n reviendra tout autrement que Voltaire. Sa bonne tête sera à 'épreuve des caresses qui la tournent à tant d'autres, tout :omme son âme sera à l'é|)reuve de l'intérêt par lequel on cher- :bera à le tenter; mais je suis fâché de voir courir après les p-ands un philosophe qui a si justement censuré le commerce ies savants avec eux; je suis fâché de voir le plus illustre des
2Si^ CORRESPONDANCE COMPLETE
gens (le lettres de notre siècle, assis, à Potsdam, à côté du marquis d'Argens et de ses pareils.
Je n'ose plus guère espérer, madame, que vous me fassiez. ([uelquefois Thonneur de me donner de vos nouvelles. Il est: pourtant vrai que je désirerais fort cette faveur , si elle pouvait:, ne vous rien coûter, et que vous ne sauriez rien accorder à per — sonne qui en fût plus reconnaissant que je ne le serais. TanK:: que je vivrai , je serai occupé à mériter la continuation de votre!?* souvenir et de vos bontés.
M. DE FOBMONT A MADAME LA MARQUISE DU DEPPAIfD.
Rouen , 4 décembre^.
Non, madame, je n'ai point été paresseux; je ne vous a point oubliée. Mais depuis quinze jours j'ai été sans cesse d ma campagne à Rouen pour une petite afiBaiire ; ensuite il a fell déménager pour venir nous établir à Rouen , où je suis arriv«5 hier.
Je suis enchanté de Félection de d'Alembert: il semble quil ne fallait que le montrer, et que c'était une chose faite. Cependant vous avez eu besoin de tous les talents que vous avez pour la négociation ; mais on n'est plus surpris quand on fait réflexion que vous aviez affaire à l'illustre, à la savante duchesse de Ghaulnes. Après avoir eu le succès que chacun sait en Bretagne, elle s'est donnée en spectacle h la Normandie , où elle a acheté une terre ; elle s'y est montrée fort grande dame , fort impertinente, et encore plus ce que vous savez. L'abbé de Boismoot commence à trouver qu'il est bien plus aisé de prêcher un carême que de faire longt(»mps sa cour à madame la duchesse. H a senti le besoin de troupes auxiliaires ; il a donc fait venir un chanoine de Rouen de ses amis, ([ui a été parfaitement bien reçu et à hras ouverts : il en est revenu avec une belle botte. Celuki ne vise point au bel esprit; et si elle se donne des mouvements en sa faveur, ce ne sera point pour le faire entrera l'Académie- Voilà ce que j'ai appris du public, son confident ordinaire.
Puisque d'Alembert est bien aise d'être de F Académie, 2 faut qu'il fasse à présent des ouvrages intelligibles au vulgaire. 11 a assez tnivaillé pour être admiré des calculateurs: il esttemp^
DE MADAME J.A MARQUISE DD DEFFAND. tiS
l'il songe à plaire aux ignorants aimables , pour qui il est fait itant que pour les autres. Je lui ai écrit aujourd'hui , et j'écrirai Mnain au président.
M. DE MONTESOllKU A M. LE PRÉSIDENT IIÉNAIJLT.
La Brède, il août 1754 ^
Je voudrais bien, monsieur mon illustre confrère, donner ois ou quatre livres de VEsprit des lois pour savoir écrii^c le lettre comme la vôtre; et pour vos sentiments d'estime, je >us en rends bien d'admiration. Vous donnez la vie à mon ne qui est languissante et morte, et qui ne sait plus que se rposer. Avoir pu vous amuser à Gompiègne, c'est pour moi vraie gloire. Mon cher président, permettez-moi de vous mer, permettez-moi de me souvenir des charmes de votre tciété, comme on se souvient des lieux que l'on a vus dans sa onesse, et dont on dit : J'étais heureux alors! Vous faites des ctures sérieuses à la cour, et la cour ne perd rien de vos [réments ; et moi, qui n'ai rien à faire, je ne puis me résoudre fiure quelque chose. J'ai toujours senti cela : moins on traille, moins on a de force [)Our travailler. Vous êtes dans le lys des changements; ici, autour de nous, tout est immobile. I marine, les affaires étrangères, les finances, tout nous semble même chose. Il est vrai que nous n'avons pas une grande lesse dans le tact. J'apprends <|ue nous avons eu à Bordeaux iisîeurs conseillers au Parlement de Paris, qui, depuis le ppel, sont venus admirer les beautés de notre ville, outre l'une ville où l'on n'est point exilé est plus belle qu'une tre. Mon cher président, je vous aimerai toute ma vie.
Montesquieu.
M. DE FOnMOXT A M. d'aLEMBERT.
V dércmbrc 2.
Sous prétexte (pie vous êtes un des premiers hommes de Europe , vous vous doniMv. donc h»s airs , monsieur , de l'em-
1 Et non 1744, ruiiiuie elle est datée daiiâ l'édition de 1809. (L.)
tM CORRESPONDANCE COMPLETS
porter sur un Normand , 8ur notre Bourdaloue? Vous vous imaginez qu'il n'y a qu'à se présenter à l'Académie pour y être admis ; mais il faudrait pour cela qu'il n'y eût pas de dudiesse de Chaulnes au monde. Apprenez que, malgré tous vos talents, TOUS n'auriez pas été reçu seulement à sa cour. Elle pense peutêtre qu'il vous en manque quelques-uns qu'elle regarde comiDe indispensables à un grand homme. Elle a dit que vous n'étiez qu'un enfant: on eotend cela; elle croit que, même dans un sérail , vous traîneriez une éternelle enfance. Je ne le crois pas, au moins ; et je suis persuadé que vous vous tirerez toujours» très-bien de ce que vous entreprendrez, même du compliment que vous allez faire à l'Académie : ce qui me paraît une opération encore plus difficile que celle de contenter une duchesse. Et ces six boules noires? qui sont ces gens-là? Six dévots apparemment, à qui les philosophes font peur; comme si Newton n'avait pas commenté V Apocalypse, et Locke YÊpitre aux Gor laies! Le pauvre Trublet va donc retourner à Saint-Maio?Jam^s de l'Académie , toujours arclûdiacre : voila assurément de quoi empoisonner la vie ; et c'est là le cas du refrain de madame du Deftand.
Sérieusement , mon cher ami , je suis ravi qu'on vous ait reodu justice. Je suis fâché, pour l'Académie et pour la nation, que vous n'ayez pas été élu par acclamation ; ^ais celle de toute la France et de toute l'Europe vous en récompensera bien. JevcMh embrasse mille et mille fois.
lloueu , S9 décembre ^
Oui, madame, je serai très-sincère en vous disant que ledisr cours de d'Alembcrt mérite le succès qu'il a eu. Son morceau sur l'éloquence on général et sur celle de la chaire en particulier est très-beau. Il évite, autant qu'il est possible, ces Lieux communs dont on ne se lasse point, depuis quatre-vingts ans, de lasser le public; il va droit et vite à ce qu'il faut dire. Mais ce qui me channe, c'est son ton fier et mutin. A la face du public et de la cour , il prêche la tolérance , et contre les inquisiteur le respect des incrédules ; il parle contre les procédés lâches et
es basses intrigues des gens de lettres , en présence des donneurs le boules noires; il peint l'éloquence comme un sentiment proibnd du vrai et du grand , aux yeux de tous les faiseurs d'épi- {rammes dont l'Académie est farcie; et enfin, pour marquer sa reconnaissance à l'Académie, il dit qu'il a tant de choses à dire |u'il ne lui dira rien. Je ne sais point à quoi la menue critique /attachera; peut-être aux transitions qui sont brusques. Il îiadra la laisser faire ; mais tous les gens de goût conviendront , k ce que je crois , que dans ce discours la raison parle sa vraie angue, c'est-à-dire avec vérité.
Lunéville, 6 juillet 1755.
J'arrive, madame, d'un pays perdu où j'ai passé dix jours à mon régiment, et où j'ai reçu les deux lettres dont vous m'avez honoré. J'ai été charmé des reproches de la première, parce qu*en la recevant je ne les méritais plus, et ils n'auraient jamais pu porter que sur ma circonspection, qui me faisait craindre de TOUS ennuyer de moi. Mais puisque vous m'encouragez par tant de bontés à vous dire tout ce que je pense pour vous , je TOUS assure, madame , que vous aurez de mes lettres tant que TOUS voudrez. Premièrement, je ne pourrai jamais vous remercier assez des vôtres; et puis la réputation de madame de Ma... me fait peur : je n'ai point de Crécy pour m' excuser, ni de cheralier de Laurency pour me défendre ; et quelque galant que ioit son billet, je lui trouverai toujours le tort de vous l'avoir trop fait attendre. Pour moi, je n'attends plus rien d'elle; elle ODie traite avec un mépris que je mérite peut-être, mais que j'ai (quelque peine à souffrir: ce nest |>as qu'elle ne m'ait écrit une belle lettre, mais c'est qu'elle ne m'en a écrit qu'une; et, comme vous dites, on ne peut pas lui pardoimer ses péchés parce qu'elle a beaucoup aimé, ni parce qu elle a bcsaucoup écrit.
Quant à mon retour , madame , quoique ce ne soit pas un éréiiemeut, il faut pourtant le préparer; c'est-à-dire qu'il faut que j'engage le roi de Pologne k me laisser partir, et ma mère k ne pas trouver que je pars trop tôt : c'est à cela que je vais m' appliquer. Je ne peux pas précisément leur donner pour
son qu il y a des petits cochons qui m'attendent: c'est pourtant une de mes bonnes; mais il fiaudrait vous connaître pour la^ goûter.
Me permettez-vous de vous demander, madame , si M. d' Alem— bert est revenu de Wesél et ce qu'il pense du roi de Prusse? 11 mesemble qu'il est intéressant de voir un homme aussi singuliei^ jugé par un homme aussi raisonnable.
Je vous remercie encore une fois , madame , des bontés dont vous me comblez , et je vous assure que je les sentirai toute msm. vie. C'est la seule façon dont je puisse répondre aux choses tro|^ flatteuses que vous voulez bien me dire : il faudrait en effet le?-^s. mériter pour être digne de vous plaire ; mais je trouve qu'oi "^. peut être fort au-dessous et cependant vous être très-tendremen "* attaché.
Oserais-je vous prier de faire souvenir quelquefois de mc^ j M. le président Hénault?
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND AU CHEVALIER d\4YDIE*.
Ce lundi, 14 juillet 1755.
Votre lettre est charmante , mon cher chevalier* , elle a fa:^^^ l'admiration de tous ceux à qui je l'ai lue ; je vous retrouve t^^» que vous étiez dans vos plus beaux jours ; il serait bien dommage ^ de nous priver de vous; il n'est point encore temps de song^^='r à la retraite. Si toutes choses se passaient suivant l'ordre, jf ^* gagnerais la province , tandis que vous reviendriez à Paris ; cr ^ ne serait pas cependant mon compte, car tout ce que je désii**^ le plus vivement, c'est de vivre avec vous. Vous trouverez e '^ï moi de quoi exercer ce cpie vous appelez sentiment, et ce qim ^ je nomme vertu (car c'est là la méprise ((ue vous me reprochez^ î je deviens triste , pesante ; et ce qui va bien augmenter en m^:»' ces défauts, c'est que mon ami Formont est parti. Il deva :St rester encore ici un mois; mais il a été contraint d'aller trouva J"
J lettres de mademoiselle Àïssé, édition Raveiiel, p. 216.
2 Cette lettre si charmante et si louée de madame du Deffand et de tois^^ sa société, est malheureusement perdue; son succès aura fait sa perte, et. ^ force de courir de main en main, elle ne sera pas revenue à son adressa Elle manque dans la Correxpondance inédite de madame du Deffatié/t 1800. (Bavenel.)
sa mère, qui se meurt. Le président' est à Compiè(j[ne depuis plus de quinze jours. Dieu sait quand il en reviendra. Je lui ai £ut vos compliments; il me charge de vous dire mille choses.
J'aifeit lire votre lettre par d'Alembert à mesdames du Chàtel et de Mirepoix. On l'a fait recommencer deux ou trois fois de suite ; on ne pouvait s'en lasser: en effet, c'est un chef-d'œuvre, le la conser\'erai précieusement toute ma vie , et je vous la ferai relire, quand je serai contente de vous. C'est à vous qu'il ap- [Uirtient de peindre; personne n'a plus que vous le style de sa [censée; c'est-à-dire que vos pensées sont à vous, qu'elles sont originales et que vous n'avez pas besoin d'avoir recours à la recherche de l'expression pour leur donner l'air de la nouveauté. Vous avez réveillé en moi, mon cher chevalier, tout mon en- Ifouemeut pour vous ; mais en même temps l'impatience de vous revoir en devient insupportable , et il y aura de la cruauté ;i vous, si vous ne donnez pas un terme pour vous attendre.
Madame de Mirepoix a senti les louanges que vous lui donnez ivec l'esprit et la finesse que vous lui connaissez ; elle dit que TOUS lui feites voir tout le danger de sa situation et qu'elle n'ose îspérer de s'en tirer aussi bien que vous le lui promettez. Elle i'est peut-être trop engagée ; mais il était difficile d'enrayer, et a vanité des autres était si intéressée à la faire aller en avant , [u'elle ne pouvait ni reculer ni s'arrêter sans risquer de choquer t de déplaire. Enfin, je suis de votre avis. J'espère qu'elle s'en irera bien, et je le désire de tout mon cœur; c'est la personne ans contredit la plus aimable que j'ai vue de ma vie.
Madame du Chàtel est à Courbevoie, chez Bombarde, depuis rois ou quatre jours; elle y restera jusqu'à vendredi, qu'elle ient coucher dans sa nouvelle maison. Je la verrai plus faci- •ment, surtout en hiver; mais pour plus souvent, j'en doute. 'ous la connaissez, elle ne laisse point établir une certaine famiiaritë qui fait l'aisance et le plaisir de la société; on ne peut •oint passer la soirée chez elle qu'elle n'y invite; mais d'ailleurs lie est charmante, je l'aime passionnément, et il n'y a point de narques d'amitié que je n'en reçoive.
D'Alembert est très-content du roi de Prusse, il lui trouve beaucoup d'esprit, de bonté et de bénignité. Ce sont ses termes, l voulait l'engager à aller passer quinze jours à Potsdam. Il
^ Le prt'sidnit Hénault. (L.)
s'en est défendu, et le roi ne lui en a pas su mauvais g^ré. M, de Nigposem, envoyé de Prusse*, a rendu compte ici aux ministres de la conduite de d'Alembcrt, Ton en est fort content. IL a dit au président Hénault que le roi le traiterait bien ; je Pespère, mais jusqu'à présent il n'a rien touché de sa pension , et il lui en a coûté quatre-vingts louis pour son voyage. Le bailli d^ Froulay a eu toutes sortes de bontés pour lui ; vous devriez Iuk. en marquer de la reconnaissance.
Mademoiselle de Lespinasse est bien vivement touchée de^ choses charmantes que vous dites d'elle ; quand vous la con — naîtrez davantage , vous verrez combien elle les mérite : chaque jour j'en suis plus contente.
Il me semble , mon cher chevalier, que s'il n y avait point d^^ Normandie' ni de Périgord dans le monde, et que vous fîissieas. contraint de vivre à Paris , je regretterais moins la lumière , \em^ société : Famitié peut tenir lieu de tout.
Dans le moment que je vous écris , je suis très-inconunodée ^ je n'ose vous dire de quoi; c'est un mal fort douloureux, for-ML, attristant, et dont il me semble que vous vous plaignez quel — quefois.
Vous me demandez ce que fait notre abbé', il £ait ce qu«3 faisait le bonhomme Saint- Aulaire à Tàge de quatre-vingt-di.?^ ans. Je crois qu'il pourrait se plaindre des mêmes choses qu.^ ce bonhomme se plaignait à vous. Vous en souvenez-vous? S 1 trouvait de certaines choses trop grosses et d'autres trop plates . L'abbé ignore que je sache ses déportements; j'en garde E^ secret, excepté à vous. Je lui ai dit seulement que je vous ma'KY derais ce qu'il faisait , et il ne le craint pas, parce qu'il croit que je l'ignore.
Adieu, mon cher chevalier, il faut que je vous aime antavit que je le fais pour pouvoir me résoudre à vous envoyer une si mauvaise lettre ; mais je serais bien fâchée d'être obligée à me rechercher avec vous , et à ne me pas laisser voir telle que je suis.
^ Son vrai nom était le baron de Knypliausen. (Ravenel.) î
' C'est en Nuruiandie qu'allait Formont lorsqu'il quittait madame (lu /
Deffand. {Ravenel,) ]
3 L*a1)hé d'Aydie; il était trè.s-voltaiiicn de principes, et, à ce qu'on c"- / j
(revoit ici, non moins léjer sur le re.me. (Ravenel,) i
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAKD. tSi
LE CBEVAJLIER d'aYDIE A MADAME LA MAAQLISE DU DEfFAHD.
Mayac, 20 juillet 1756.
Je P avais toujours bien ouï dire, madame, qu'il est trèsafpréable d'être loué par une personne d'esprit, et sur un article où elle est elle-même très-louable. Je vous remercie, madame, de m' avoir fait sentir ce plaisir. Je le trouve en efFet délicieux ; et c* est avec beaucoup de regret que je pense qu'il me rendrait ridicule, si je le goûtais avec confiance , et sans foire réflexion que je ne dois ce que vous me dites de flatteur qu'à l'excès de vos bontés pour moi.
Je suis (rès-feclié d'apprendre que M. de Formont est retourné en Normandie. Je conçois le chagrin que vous cause son éloi- (poement , et combien im homme de si i)onne compagnie , et si assidu à profiter de la vôtre, mérite que vous le regrettiez. Je le plains, lui, doublement de vous avoir quittée, et d'être rappelé par la maladie de sa mère. Dieu vous dcN-ait la consolation que vous donnent les soins de mademoiselle de Lespinasse. Voltaire a très- bien dit que l'amitié multiplie notre être, et supplée à tous nos besoins.
Par mademoiselle de Lespinasse vous retrouvez des yeux ; et, ce qui vous est encore plus nécessaire , madame , elle exerce la bonté et la s(!nsil>ilité de votre cœur. Je me sais bon gré de Popinion que j'ai d'abord conçue d'elle , et je vous supplie de continuer à me ménager quelque part à sa bienveillance.
Mon bailli m^a mandé la borme fortune qu'il a eue de trouver M. d'Alembert à Wesel, et de le recevoir après à Vaillempont. J'étais bien sûr que le roi de Prusse, en le voyant, prendrait autant de goftt ])our sa personne qu'il en avait déjà pour ses ouvrages ; mais je suis fâché (jue Sa Majesté , dans cette occasion , ait oublié que c'est au poids de l'or que les rois donnent aux philosophes qu'on mesure le cas qu'ils font de la philosophie. Nous serions, de notre part, des ingrats, si nous ne le récompensions pas de la constante préférence qu'il nous a donnée, et de la résistance qu'il a faite aux invitations du monarque.
Je crois comme vous, madame, que le voisinage n'est pas un droit dont on doive abuser avec madame du Châtel ; mais vous avez tant d'autres titres auprès d'elle! Son indépendance
même doit tourner à votre profit. Vous aurez donc le plaisir de la voir souvent, et tout à la fois celui de sentir que c^est autant par son choix que par le vôtre. Il ne m'appartient pas d'avoir les mêmes prétentions que vous : je ne puis néaDmoini» m' empêcher de me réjouir, en imaginant que quand je serai à Paris , logé si près d'elle , je pourrai lui rendre plus souvent mes respects; car j'ai au moins cela de commun avec vous: j'aime passionnément madame du Cliûtel, et j'ose aussi me flatter qu'elle a de l'amitié pour moi.
Mon goût et mes \œu\ pgur madame de Mirepoix sout d'accord avec les vôtres. Il me semble qu'elle danse actuellement sur la corde ; et , quoique je sois bien persuadé qu'elle ne perdra pas l'équilibre, j'ai beaucoup d'impatience de la voir dans une assiette plus tranquille; mais peut-être serait-eDe moins à son aise. Les âmes d'une certaine trempe ne jouissent jamais si heureusement d'elles-mêmes que dans l'agitation et le danger. Le grand Condé n'était de sang-froid qu'au milieu des batailles.
Quant à notre président, madame, c'est l'aide de camp général des ambitieux : il aime à voir de près leurs passions, leurs manœuvres, leur gloire. C'est un spectacle très-digne des considérations d'un philosophe, assez sage pour ne pas entrer ' trop avant dans la mêlée, et si aimé et si considéré de tous les partis, qu'il est toujours sûr d'être bien traité des vainqueurs.
J'avais fait mon plan, moi, madame, de m' enfoncer dans une vie si obscure, que je pourrais désormais ne songer qu'à manger et à dormir sans souci ; mais je m'aperçois que c'est un projet chimérique : il n'y a point d'asile sûr et inaccessible aux peines et aux chagrins. Me voilà aussi troublé par les procès de ma famille que je l'étais par les miens. J'ai avec cela actuellement deux de mes frères malades, et il faut que je coure continuellement de l'un à l'autre.
En vérité, j'abuse de la permission. Je défie toute votre politesse et toute votre patience de résister à l'ennui que doit vous causer l'excès de ma bavarderie. J'en rougis quand je pense que mademoiselle de Lespinasse va s'épuiser à lire tout ce barbouillage. Pardonne;5-moi , mademoiselle , c'est la faute de madame, et en votre faveur je vais finir, sans écouter l'envie que je me sens de l'entretenir encore deux autres heures du respect et de l'attachement que j'ai pour elle. Ah! il faut que je vous assure, madame, qu'en vérité vous vous trompez sur les juge-
ments que vous faites de F abbé : il n'est retenu à Paris que par an maudit procès qu'il a contre ses' moines. Si j'étais vindicatif, j'oserais de représailles, et rirais à mon tour des ennuis qu'il lui [lonne; mais je n'en ai pas io courage, et je le plains, surtout i»'il ne lui laisse pas le tomps de vous faire sa cour aussi souvent ju'il le désire.
MADAME LA MARQVISF Dl' DEFFAND Al' CHEVALIER d'aYDIE*.
De Ptii'id, ce 3 octobre 1755.
Vous recevrez, mon cher chevalier, par cet ordinaire-ci. ^ Éloge du président de Montesquieu ; c'est par un malentendu pe vous ne l'avez pas eu plus tôt. Vous êtes cause que P Alembert et moi nous nous sommes fort querellés ; il croyait n'avoir chargée du soin de vous l'envoyer, et moi j'étais peruadée qu'il m'avait dit ()u'il en chargerait le bailli. Je ne doute MIS que vous n'en soyez fort content, et que vous ne trouviez lotre président aussi parfaitement loué qu'il était digne de 'être. Madame d'Aiguillon dit que c'est son apothéose.
Vous aurez appris la mort de M. le prince de Dombes; elle
été presque subite, mais on vous en aura mandé plus de étails que je ne suis en état de faire. Le roi n'a encore disposé 'aucune de ses chaqjes, et l'on dit que ce ne sera qu'après Fonlinebleau. Il me semble que tout se dispose à la paix. Je ne le charge pas des nouvelles publiques. Votre bailli est bien lieux instruit que moi. Je suis inquiète de madame du Ghàtel. e soupai avec elle hier au soir chez madame de Betz ; ses forces e reviennent point et elle avait fort mal à la tête. Après les larmes qu'elle m'a données, je ne saurais être tranquille quand ! lui vois la plus petite incommodité; l'idée de sa perte me mverse la tête. Je n'ai nulle nouvelle de madame de Mirepoix ; î lui ai envové V Éloge, je lui ai é(Tit deux fois ; pas un mot de *ponse. La reine revient le 13, et madame de Mirepoix viendra
Paris le lendemain.
Madame de Betz a la jaunisse depuis dix ou douze jours. 'ont-de-Veyle a toujours sa fièvre quarte.
Donnez-moi de vos nouvelles souvent, je vous en supplie; iriez madame de Nanthia d'en prendre la peine. Vous devriez
• Lettres de madrinoixelle Aixsé ^ édition Ravcncl, p. 306, îj07.
bien revenir nous trouver. J'ai si peu de temps à jouir de h société de mes amis, elle m'est si nécessaire, qu'il y a de la cruauté à m'a))andonner. Soyez sûre que je ne désire rien autant que votre retour. Adieu.
MADAME LA MARQUISE DU DKFFAND A MADAME DE NANTUIA *
De Paris , ce 10 octobre 1735.
Notre abbé", madame, m'avait annoncé votre lettre, et je l'attendais avec impatience. Je suis cbarmée de la correspondance que vous voulez bien qui soit entre nous. Le chevalier pourra être paresseux en sûreté de conscience; j'aurai plus souvent de ses nouvelles, et vous vous accoutumerez à avoir un peu de bonté et d'amitié pour moi. C'est de très-bon cosor que je vous offre un petit logement chez moi , et je désire sincèrement que vous l'acceptiez; ce serait le moyen d'être d'accord ensemble; vous ne vous sépareriez point de mon cbevaUer, et vous ne m'en priveriez pas; j'aurais le plaisir de vivre avec vous, et vous trouveriez chez moi une jeune personne fort empressée à vous plaire, et dont la compagnie vous serait agréable. Ne détournez donc point, madame, le chevalier de revenir ici ; mais employez votre crédit sur lui h lui faire trourer bon que vous v veniez avec lui ; je ne saurais vous dire à quel point cela me ferait plaisir.
L'abbé m'a raconté quelle était la vie que vous meniez; il n'y a rien de si agréable et de plus déhcieux. Je comprends la difficulté qu'il y a d'y renoncer; ne pouvant la partager, j y porte grande envie. Si j'avais le plus petit prétexte pour y ^ admise, je n'hésiterais pas un moment à demander une petite chambre à Mayac. Je m'en fais Fidée du séjour d'Astréc. Je m'imagine que M. le comte d' Aydie est le grand druide Adamas; le chevalier, Silvandre ; je ne saurais faire de Bousta un CéladoD ni un Hylas ; pour vous , madame , et mesdames vos cousines, vous êtes Astrée, Diane et Sylvie. Si vous n'avez point lu ce roman-là, vous ne comprendrez rien à tout ce que je vousdi^i et je ne vous conseille pas de le lire pour pouvoir m'entendi**
J'ai bien envie de savoir ce que le chevalier pense de ÏÊhg^
* Lettres de mademoiselle Aïssé, édition Ruvcucl , p. 308, 309, 310, 311' 3 L^abbé d*Aydie.
da président de Montesquieu. Je me flatte qu'il en aura été content. Nous aurons, je crois, bientôt celui qu en a fait M. de Maupertuis, mais j'ai peur qu'il ne soit pas séparé du Recueil de ses ouvrages, dont on fait une édition à Lyon. Si on l'imprime séparément, je l'enverrai acheter dés qu'il paraîtra. J'ai jugé , par ce que l'abbé m'a dit , que l'on n'a pas été chez vous fort content des Mémoires de madame de Staal ; ils ont eu beaucoup de succès ici. Dites au chevalier, madame, je vous supplie, que madame du Cbàtel se porte très-bien ; elle espérait, ainsi que moi, le revoir cet hiver, et nous sommes fort affligées Tune et l'auti*e d'être forcées d'y renoncer.
Madame de Mirepoix est perdue sans ressource; elle ne quitte plus la cour; l'on ne saurait dire d'elle ce que madame d'Autrey disait de M. de Cereste, qu'il avait l'absence délicieuse ; elle ue l'a que silencieuse, et si elle n'était pas la plus aimable du monde, elle deviendrait la plus indifférente; rien n'est si prouvé que son peu de sentiment; mais quand on la voit, on n'y peut résister, et, malgré qu'on en ait, on l'aime.
Il court de bien mauvais bruits de certain ministre ; j'en aurais eo autrefois beaucoup d'inquiétude, mais d'autres temps, d'autrès soins; je ne voudrais aujourd'hui qu'une seule chose, être à Mayac, ou que Mayac fût ici. Il faudrait y admettre mon ami Formont; le chevalier y consentirait bien volontiers.
Voilà bien des paroles oiseuses, mais je dirai avec Fontenelle :
Soui'ent par de:) fantôme» vain:»
La raison quelquefois .s'égare.
Je finis , madame , en vous assurant que je vous suis tendre-
icnt attachée; la meilleure preuve que j'en puisse donner,
est de vous pardonner de retenir mon chevalier. Ne suivez
lint l'exemple de sa paresse, et donnez-moi souvent de ses
urelles et des vôtres.
M. LE MARQUIS d'aRGENS A M. d'aLEMBERT.
Putrtdam, 20 novembre 1758*.
ai montré au roi , monsieur, la lettre que vous m'avez fait meur de m'écrire au sujet de M. Toussaint : elle a produit t qu'il était naturel qu'elle produisit. Sa Majesté m'a dit,
atée à tort de 1753 dans 1 édition de 1809. (L.)
Î36 CORRESPONDANXE COMPLETE
après l'avoir lue, qu'elle ferait venir, au cominenceinent du printemps, M. Toussaint à Berlin. J'écris en conséquence à M. de Beausobre; mais quoique je regarde cette affaire comme tenninée entièrement, je crois qu'il est à propos de ne la divulguer qu'au moment du dépaii; de M. Toussaint. Vous connaissez les intrigues des cours, il est toujours sage de les éviter, môme dans les choses dont la réussite parait la plus assurée.
Le roi me charge d'une autre commission, dans laquelle il me serait glorieux de pouvoir réussir, c'est de vous engager à venir passer quelques mois à Berlin, puisque vous ne voulez pas y fixer votre demeure : vous pourriez faire ce voyage au commencement de la belle saison. Quoique Sa Majesté connaisse parfaitement votre désintéressement, elle sait qu'il convient à un grand roi de répandre ses bienfaits sur des savants illustres : ainsi elle aura soin de pourvoir aux frais de votre voyage dès que vous m'aurez instruit de votre intention, et je vous prie de me la faire savoir.
Qu'est devenu Voltaire? On dit qu'il est retiré dans une maison de campagne en Alsace , où il va écrire l'histoire d'Allemagne : elle sera nécessairement dans le goût du Siècle de Louis XIV, car il aura encore moins de secours pour cet ouvrage qu'il n'en a eu pour l'autre ; il compilera et abrégera ce qu'ont dit les historiens; il dira du mal de ces mêmes liistoriens (|u'il aura pillés , et étranglera les matières ; il hasardera quelques anecdotes, dont il ne sera instruit qu'à demi; il mêlera à cela (|uelques traits d'épigranmies , et il appellera cet ouvrage l' His to ire d'A lient a g ne,
Pourcjuoi faut-il que l'auteur de la Henriade soit celui du Temple du Goût, que celui diAlzire ou de Zaïre soit celui de» Éléments de Newton, et celui de tant de charmantes petites pièces celui de la* sèche et décharnée Histoire du siècle de Louis XIV? Quel homme que Voltaire, s'il n'eut voulu être que poète! II a fait plusieurs tentatives pour retourner ici, mais le roi n'a pas voulu entendre parler de lui : il avait employé, pour faire sa paix, la margrave de Bareulh et la duchesse de Saxe-Gotha.
Maupertuis a écrit ici que sa santé était entièrement rétablie : je souhaite que sa tranquillité le soit aussi ; mais du caractère dont il est , j'ai peine à le croire : je crains bien qu'il ne soit éternellement la victime de son amour-propre. Avec un peu plus de douceur, il eût eu à Berlin parmi les gens de lettres le
DE MADAME LA MABQUÏSE DU DEFFAÎSD. t37
rang de dictateur : il n'a eu que celui de tribun; il a cabale et a étë la dupe de ses cabales.
Si vous ne venez pas à Berlin ce printemps, je crains bien de n'avoir jamais le plaisir de vous voir : ma santé s'afFaiblit tous les jours de plus en plus , et je me dispose à aller faire bientôt mes révérences au Père étemel ; mais tant que je resterai dans ce monde, je serai le plus zélé de vos admirateurs.
M. d'alembert a m. le MARQris d'argens.
Parig, 1753 ï.
Je suis, monsieur, pénétré au delà de toute expression des
marques de bonté dont Sa Majesté me comble sans cesse. Mon
tendre et respectueux attachement, et ma reconnaissance qui
oe finira qu'avec ma vie, ne peuvent m'acquitter envers elle
!|ue bien faiblement : aussi ne doit-elle point douter du désir
sztréme quej'aurais d'aller lui témoigner des sentiments si vrais
H si justes, supéricw^s encore h mon admiration pour elle.
Heureux si par ces sentiments et ma conduite je pouvais con-
rîbuer à effacer, à affaiblir du moins les idées désavanta(^euses
u'elle a conçues avec justice de quelques hommes de lettres
• ma nation! Mais quand je n'aurais pas, monsieur, de si puis-
ntes raisons pour souhaiter avec empressement de faire ma
or à Sa Majesté et d'aller mettre à ses pieds mes profonds
pects, le désir seul de voir un monarque tel que lui serait
ir moi un motif plus que suffisant, Je ne prétends pas faire
)ir ce désir auprès de Sa Majesté; il m'est comnum avec
\ ce qu'il y a de gens en Europe qui pensent : le conmierce
entretien d'un prince aussi célèbre et aussi rare sont assu-
snt le plus digne objet des voyages d'un philosophe. Je ne
e de vivre, monsieur, que dans Fespérance de jouir de cet
tage; je ne désirerais d'être riche que pour en jouir souvent,
n'ai d'adtre regret que de ne pouvoir accepter sur-le-
p les offres généreuses et pleines de bonté (jue Sa Majesté
nen me faire : mais je me trouve arrêté par des liens qui
gent de différer un voyage aussi agréable et aussi flatteur.
ms, monsieur, sont les engagements que j'ai pris pour
e lettre est dater, dans les OEuvres de tVAhmbert (édition BusAange), cembre 1758. (L.)
V Encyclopédie f et qu'il ne m'est possible ni de rompre ni de suspendre. L'ouvrage paratt attirer de plus en plus l'attention do public et même de l'Europe , et mérite par là tous nos soins. Les circonstances où nous nous sommes trouvés et le désir de perfectionner ce dictionnaire le plus qu'il nous est possible, nous ont forcés de retarder la publication de chaque volume; mais nous devons au moins à nos engagements» à l'empressement et à la confiance de la nation , et aux avances considérables des libraires , de ne rien faire qui puisse ajouter de nouveaux obstacles à V Encyclopédie.
Dans cette position , monsieur, je vois avec beaucoup de peine que mon voyage et mon séjour à Berlin seraient nécessairement préjudiciables à cette grande entreprise : les détail» inmienses de l'exécution demandent indispensablement la présence des deux éditeurs , et me permettent à peine de m'éloigner de Paris à de très-petites distances et pour quelques jours.
S'il était possible, et si j'étais assez heureux pour que des événements que je ne puis prévoir me laissassent libre quelques mois , je profiterais avec ardeur de ce moment de loisir pour aller en foire hommage au roi ; mais tout ce que je puis faire dans ma situation présente, c'est d'accélérer, autant qu'il sera en moi, l'édition de Y Encyclopédie, et surtout de ne prendre aucun nouvel engagement qui m'empêche de pouvoir alKer un jour (et peut-être bientôt) mon plaisir et mon devoir. Le roi seul est capable de me tirer de la retraite où je m'enfonce de plus en plus, et où je me trouve de jour en jour plus tranqoflle et plus heureux. Le bonheur que j'ai eu de me faire connaître de lui par mes ouvrages est la seule chose qui m'empêche de regretter l'obscurité ; je ne veux plus sortir de ma solitude que pour lui, et pour dire ensuite en y rentrant : C'est maintenani» Seigneur, que vous laissez aller votre serviteur en paix.
Voilà , monsieur, dans la plus grande sincérité , quelles sont mes dispositions : puis-je me flatter que Sa Majesté vondri bien en être touchée et me consen'er les bontés dont elle m'honore? Mon plus grand désir serait de pouvoir en profiter et surtout de m'en rendre digne. Je crains qu'elle n'ait conçn de mes talents une opinion trop favorable ; mais elle ne saurait être trop persuadée de mon attachement inviolable pour sa personne : je m'exposerais volontiers au risque de la détromper sur mon esprit, pour l'assurer des sentiments de mon cœur et pour mériter du moins à cet égard une estime aussi précieuse
que la sienne, dont je suis infiniment plus jaloux que de ses bienfoits.
J'ai rhonneur d'être, etc.
P, S. J'aurai l'honneur de vous l'ëpondre incessamment sur les autres articles de votre lettre; celui dont il s'agit m'a paru mériter une réponse particulière.
Sans date^.
Je croyais que vous m'aviez oubliée, monsieur ; je m'en affligeais sans me plaindre , mais la plus grande perte que je pouvais jamais faire, et ^ui met le comble à mes malheurs, m'a rappelée à votre souvenir. Nul autre que vous n a si parfaitement parlé de F amitié; la connaissant si bien, vous devez Juger de ma douleur. L'ami que je regretterai toute ma vie me faisait sentir la vérité de ces vers qui sont dans votre discours de la Modération,
O divine amitié! félicité parfaite! etc.
Je le disais sans cesse avec délices ; je le dirai présentement avec amertume et douleur! Mais, monsieur, pourquoi refusezvous à mon ami un mot d'éloge? Sûrement, vous l'en avez trouvé digne : vous faisiez cas de son esprit, de son goût, de son jugement, de son cœur et de son caractère. Il n'était point de ces philosophes in-folio (|ui enseignent à mépriser le public, à détester les grands, qui voudraient n en reconnattre dans aucun genre, et qui se plaisent à bouleverser les tètes par des sopfaismes et par des paradoxes fatigants et ennuyeux ; il était bien éloigné de ces extravagances : c'était le plus sincère de vos admirateurs, et, je crois, un des plus éclairés. Mais, monsieur, pourquoi ne serait-il loué que par moi? Quatre lignes de vous , soit en vers , soit en prose , honoreraient sa mémoire et seraient pour moi une vraie consolation.
Si vous êtes moit, comme vous le dites, il ne doit plus rester de doute sur Timmortalité de Tâme : jamais sur terre on n'eut tant d'âme que vous en avez dans le tombeau ! Je vous crois fort heureux. Me trompé-je? Le pays où vous êtes semble
t Itoremlire 1758. (L.)
ÎW CORRESPONDANCE COMPLETE
avoir été fait pour vous : les g^ens qui l'habitent sont les vrais descendants d'Ismaël, ne servant ni Baal ni le Dieu d'Israël. On y estime et admire vos talents sans vous haïr ni vous persécuter. Vous jouissez encore d'un fort (jrand avantage, beaucoup d'opulence, qui , vous rend indépendant de tout et vous donne la facilité de satisfaire vos goûts et vos fantaisies. Je trouve que personne n a si habilement joué que vous : tous les hasards ne vous ont pas été heureux , mais vous avez su cor^ riger les mauvais, et vous avez tiré un bien bon parti de^ favorables.
Enfin, monsieur, si votre santé est bonne, si vous jouissez des douceurs de l'amitié, le roi de Prusse a raison : vous êtes mille fois plus heureux que lui, malgré la gloire qui l'environne et la honte de ses ennemis.
Le président fait toute la consolation de ma vie ; mais il en fait aussi tout le tourment, par la crainte que j'ai de le perdre. Nous parlons de vous bien souvent. Vous êtes cruel de nous dire que vous ne nous re verrez jamais! Jamais! C'est effectivement le discours d'un mort; mais. Dieu merci, vous êtes bico en vie, et je ne renonce point à l'espérance de vous revoir.
Je me rappelle peut-être un peu trop tard que vous avez clé dégoûté d'entretenir un commerce de lettres avec moi; la longueur de celle-ci va m' exposer aux mêmes inconvénients.
Adieu, monsieur. Personne n'a pour vous plus de goût, plus d'estime , plus d'amitié : il y a quarante ans que je pense de même.
M. DE VOLTAIKE A MADAME LA MARQl ISE DU DEFFAND *.
Aux Délices, 12 janvier 1759.
Lil>re cramljition, de soins et d'esclavage,
Des sottises du monde éclairé spectateur,
Il se garda hicn d'être acteur,
Et fut heureux autant que sage.
Il fuyait le yiin nom d'auteur ;
Il dédaigna de vivre au temple de Mémoire,
Mais il vivra dans notre cœur :
C'est sans doute assez pour sa gloire.
* La Conespoudance de Voltaire est dans toutes les LiLliothi>ques. Elk eût donc, reproduite intégralement, inutilement gonflé uu recueil dont le pl^"
Les fleurs que je jette , madame , sur le tombeau de notre ami Formant sont sèches et fanées comme moi. Le talent s'en va, Fàge détruit tout. Que pouvez-vous attendre d'un campagnard qui ne sait plus que planter et semer dans la saison? J'ai conservé de la sensibilité : c'est tout ce qui me reste, et ce reste est pour vous; mais je n'écris (pière que dans les occasions.
Que TOUS dîrais-je du fond de ma retraite? Vous ne me manderiez aucune nouvelle de la roue de fortune sur laquelle tournent nos ministres du haut en bas , ni des sottises publiques et particulières. Les lettres, qui étaient autrefois la peinture du eceiir, la consolation de l'absence et le langage de la vérité, ae sont plus à présent que de tristes et vains témoignages de la crainte d'en trop dire et de la contrainte de l'esprit. On tremble* de laisser échapper un mot qui peut être mal interprété : ou ne peut plus penser par la poste.
Je n'écris point au président Hénault; mais je lui souhaite, comme à vous, une vie longue et saine. Je dois la mienne au parti que j'ai pris. Si j'osais, je me croirais sage, tant je suis heureux. Je n'ai vécu que du jour où j'ai choisi ma retraite : tout autre genre de vie ^e serait insupportable. Paris vous est nécessaire ; il me serait mortel : il faut que chacun reste dans «on élément. Je suis très-faché que le mien soit incompatible avec le vôtre, et c'est assurément ma seule affliction.
Vous avez voulu aussi essayer de la campagne; mais, ma-
ay ment consciencieux, prétend mériter le titre de complet, non à force de ne rien omeUre, mai« en n'omettant rien d'essentiel. L'excès contraire à cette mesure et à ce choix nous semble, pour la mémoire littéraire qu'il s'agit de faire revivre, un hommage maladroit et un dangereux service. Les éditeurs de Correspondances ser^'cnt moins lei intérêts de leur auteur en publiant indistinctement tout ce qui a été écrit, qu'en se bornant à ce qui doit être lu. Nous comprenons l'intérêt et la variété que jettent dans un recueil les Lettres de Voltaire, si vives, si alertes et si piquantes. Ne pouvant, après réflexion, nous décider au sacrifice, qui nous avait paru d'abord nécessaire, de toutes les lettres de Voltaire sans exception, nous avons résolu de borner notre reproduction ù celles qui répondent à madame du Deffand ou auxquelles elle répond. <Ielle»-là peuvent être utiles, outre leur agrément, et elles éclairent leurs voisines mieux que tout commentaire. Nous renvoyons aux OEuvres de Voltaire |>our les quelques lettres de 1732 à 1757 dont la ré|K>nse par madame du Deffand nous manque, ou qui répondent à des lettres d'elle que nous n'avons pas. Qu'est-ce qu'une Correspondance où manquent la demande ou la réponse ? Qu'est-ce qa*une conversation, en effets dont l'interlocuteur est absent ou invisible? |1n monologue, c'est-ù-dire ce qu'il y a de plus ennuyeux au monde. (L.)
Vat CORRESPONDANCE COMPLETE
dame , elle ne vous convient pas : il vons £aut une sodétë de gens aimables , comme il fallait à Rameau des connaisseurs en musique. Le goût de la propriété et du travail est d'ailleurs absolument nécessaire dans des terres. J'ai de très-vastes possessions que je cultive. Je fais plus de cas de votre appartement que de mes blés et de mes pâturages ; mais ma destinée était de finir entre un semoir, des vaches et des Genevois. Ces Genevois ont tous une raison cultii'ée. Ils sont si raisonnables qu'ils viennent chez moi , et qu'ils trouvent bon que je ii'aîUe jamais chez eux. On ne peut, à moins d'être madame de Ponpadour, vivre plus commodément.
Voilà ma vie, madame, telle que vous l'avez devinée, tranquille et occupée, opulente et philosophique, et surtout entièrement libre. Elle vous est entièrement consacrée dans le fond de mon cœur, avec le respect le plus tendre et l'attachement le plus inviolable.
MADAME LA MARQULSE DU DKFFAND A M. DE VOLTAIRE
Paiii», l*"*^ octobre 1759.
Je me plaignais à vous, monsieur, de ce que je ne savais que lire; eh bien, le gouvernement y a pourvu; on vient de publier dix ou douze édits, <[ui font bien trois quarts d'heure de lecture; je ne vous en ferai pas le détail, ils ne taxent pas encore l'air que nous respirons; hors cela, je ne sache rien sur quoi ils ne portent. Malgré le profit immense que Ton accorde à ceux (|ui avanceront les sommes, on craint Jétre dans rinipossibilité de les trouver; la vicissitude des choses de ce monde donne un peu de méfiance ; ainsi , pour rassurer le public, et lui démontrer combien l'on est content des talents du contrôleur général *, on vient de lui donner soixante mille livres de rente viagère, dont il y a vingt sur la tête de sa femme.
Quel conseil me donnez-vous? lire V Ancien Testament! c'est donc parce qu'on n'aura pas le moyen de faire le sien? Non, monsieur, je ne ferai pas cette lecture, je m'en tiendrai au respect qu'elle mérite , et auquel il n'y a rien ù ajouter; je sois
1 M. de Silhouette. (L,)
surprise qu'on ose y penser. Savez-vous que je vous trouve encore bien jeune, rien n'est usé pour vous; mais, bon! laissez là les sots et leurs opinions , livrez^vous à vos talents , traitez (les sujets ag^réables ou intéressants ; vos voya(>[es » vos séjours , Tos observations , vos réflexions sur les mœurs , les usages , les portraits des personnages que vous avez vus, voilà ce qui me ferait grand plaisir. Vos jugements sur les ouvrages seraient «surtout ce qui me plairait inHniment, parce que je sens et pense tout comme vous.
Il y a quelques années que j'eus des vapeurs afiiTuses, et dont le souvenir nie donne encore de la terreur ; rien ne pouvait me tirer du néant où mon âme était plongée, que la lecture de vos ouvrages. J'ai beaucoup lu d'histoires, mais elles sont épuisées; je n'ai point lu les de Tliou, les Daniel, les GrifFet, je crois tout cela ennuyeux; je n'aime point à sentir (pe l'auteur que je lis songe à faire un livre , je veux imaginer qu'il cause avec moi. Sans la facilité, tout ouvrage m'ennuie à la mort. Nos écrivains d'aujourd'hui ont des corps de fer, non pas en fait de santé, mais en fait de style.
Monsieur, vous n'avez point lu les romans anglais ; vous ne les mépriseriez pas, si vous les connaissiez. Ils sont trop longs, je l'avoue, et vous faites un meilleur emploi du temps. La morale V est en action , et n'a jamais été traitée d'une manière plus intéressante. On meurt d'envie d'être parfait avec cette lecture, et l'on croit que rien n'est si aisé. Mais je m'aperçois <jue je suis bien impertinente de vous entretenir de tout ce que je pense ; ce serait le moyen de vous dégoûter bien vite d'une correspondance que mon Cfenr désire, et qui serait un grand amusement pour moi, auquel il faut vous prêter, si vous avez de la bonté et de l'humanité.
L^ président [Hénault) se porte assez bien, mais il devient bien sourd, ce qui, joint à Tâge qui avance, le rend souvent triste ; il est cependant encore quelquefois gai , et alora il est cent fois de meilleure compagnie que ce qu'on appelle aujourd'hui la bonne compa{[nie. Il n'y a plus de gaieté, monsieur, il n'y a plus de grâces. Les sots sont plats et froids, ils ne sont point absurdes ni extravagants comme ils étaient autrefois. Les gens d'esprit sont pédants, corrects, sentencieux. H n'y a plus de goût non plus; enfin il n'y a rien, les têtes sont vides, et Ton veut que les bourses le deviennent aussi... Oh! que vous êtes heureux d'être Voltaire! vous avez tous les bonheurs; les
àtt
<U C0RRESP0?9DANCE COMPLÈTE
talents, qui font Inoccupation et la réputation; les richeMe», qui font l'indépendance.
Je conçois le goût que vous avez pour les soins domestiques; il y a du plaisir à voir crottre ses choux. Est-ce que la bassecour ne vous occupe pas? je Taimerais; mais en vérité en voilà assez, il ne faut pas mettre votre patience à bout.
Envoyez-moi, monsieur, quelques brimborions, mais rieo sur les prophètes, je tiens pour arrivé tout ce qu^ils ont prédit.
On vient de déclarer M. le duc de Broglie généralde l'armée.
M. DK VOLTAIRE A MADAME LA MARQl ISE Dl' DEFFAN'D.
Aux Délices, 13 octobre 1759.
Il est bien triste, madame, pour un homme qui vit avec vous, d'être un peu sourd ; je vous plains moins d'être aveugle. Voili le procès des aveugles et des sourds décidé : certainement c est celui qui ne vous entend point qui est le plus malheureux.
Je n'écris à Paris qu'à vous, madame, parce que votre imagination a toujours été selon mon cœur ; mais je ne vous passe point de vouloir me faire lire les romans anglais , quand vous ne voulez pas lire Y Ancien Testament. Dites-moi donc, s'il vous platt, où vous trouvez une histoire plus intéressante que celle de Joseph, devenu contrôleur général en Egypte, et reconnaissant ses frères? Comptez-vous pour rien Daniel, qui confond si finement les deux vieillards? Quoique Tobie ne soit pas si bon, cependant cela me parait meilleur que Tom Jones, dans lequel il n'v a rien de passable que le caractère tfun barbier.
Vous me demandez ce que vous devez lire , comme les malades demandent ce qu ils doivent manger; mais il faut avoir de l'appétit, et vous avez peu d'appétit avec beaucoup dégoût. Heureux qui a assez faim pour dévorer Y Ancien Testamenll^^ vous en moquez point : ce livre fait cent fois mieux connaître qu'Homère les mœurs de l'ancienne Asie; c'est de tous les monuments antiques le plus précieux. Y a-t-il rien de plus dign^ d'attention qu'un peuple entier, situé entre Babylone, Tyret rÉgj'pte, qui ignore pendant six cents ans le dogme de Tinimortalité de l'àme, reçu à Memphis, à Babvlone et à Tyr.
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. Stô
Quand ou lit pour s'instruire, on voit tout ce qui a échappé lorsqu'on ne lisait qu'avec les yeux.
Mais TOUS qui ne vous souciez pas de l'histoire de votre pays, quel plaisir prendrez-vous à celle des Juifs, de l'Ëjj^pte et de Bahylone? J'aime les mœurs des patriarches, non parce qu'ils couchaient tous avec leurs servantes, mais parce qu'ils cultivaient la terre comme moi. Laissez-moi lire V Écriture sainie, et n*en parlons plus.
Mais vous, madame, prétendez-vous lire comme on feit la conversation? prendre un livre comme on demande des nouvelles, le lire et le laisser là; en prendre un autre qui n'a aucun rapport avec le premier, et le quitter pour un troisième? En ce oas, vous n'avez pas grand plaisir.
Pour avoir du plaisir, il faut un peu de passion; il faut uu grand objet qui intéresse, une envie de s'instruire déterminée, qui occupe l'âme continuellement : cela est difficile à trouver, et ne se donne point. Vous êtes dégoûtée, vous voulez seulement vous amuser, je le vois bien, et les amusements sont encore assez rares.
Si vous étiez assez heureuse pour savoir rilalien , vous seriez mre d'un bon mois de plaisir avec TArioste : vous vous pâmeriez de joie ; vous verriez la poésie la plus élégante et la plus fecile , qui orne sans effort la plus féconde imagination dont la nature ait jamais fait présent à aucun homme. Tout roman devient insipide auprès de l'Arioste : tout est plat devant lui, et surtout la traduction de notre Mirabaud.
Si vous êtes une honnête personne, madame, comme je l'ai toujours cru, j'aurai Tlionneur de vous envoyer un chant ou deux de la Pucelle, que personne ne coiuiatt, et dans lequel Tauteur a tâché d*imiter, cpioique très-faiblement, la manière naïve et le pinceau facile de ce grand homme : je n'en approche point du tout; mais j'ai donné au moins une légère idée de cette école de peinture. 11 faut que votre ami soit votre lecteur, ce sera un quart d'heure d'amusement pour vous deux, et c'est l»eaucoup. Vous hrez cela quand vous n'aurez rien à faire du tout, quand votre âme aura besoin de bagatelles; car point de plaisir sans besoin.
Si vous aimez un tableau très-Hdèle de ce vilain monde, vous en trouveriez un quelque jour dans l'Histoire générale des sottises du genre humain (|ue j'ai achevée très-impartialement. J'avais donné, par dépit, Tosquisse de cette histoire» parce
qu on en avait déjà imprimé quelques fragments; mais je suis devenu depuis plus hardi ({ue je n'étais : j*ai peint les hommes comme ils sont.
La demi-liberté avec laquelle on commence à écrire en France n'est encore qu'une chaîne honteuse. Toutes vos grandes histoires de France sont diaboliques, non-^eulemeDt parce que le fond eu est horriblement sec et petit , mais parce que les Daniel sont plus petits encore. C'est uu bien |>lat préjugé de prétendre c|ue la France ait été quelque chose dans le monde : de[>uis Raoul et Eudes, jusqu'à la personne de Henri IV, et au grand siècle de Louis XIV, nous avons été de sots barbares, en comparaison des Italiens, dans la carrière de tous les arts.
Nous n'avons même que depuis tœnte ans appris un peu de bonne philosophie des Anglais. Jl n'v a aucune invention qui vienne de* nous. Les Espagnols ont conquis un nouveau monde; les Poitugais ont trouvé le chemin des Jndes par let» mers d'Afrique; Jes Arabes et les Turcs ont fondé les plus puissants empires; mon ami le czar Pierre a créé, en vingt ans, un empire de deux mille lieues ; les Scythes de mon impératrice Elisabeth vieiment de battre mon roi de Prusse, tandis que nos armées sont chassées par les paysans de Zell et de Wolfenbuttel.
Nous avons eu l'esprit de nous établir en Canada, siur des neiges, entité des ours et des castors, après que les Anglais ont peuplé de leurs florissantes colonies quatre* cents lieues du phis beau pays de l<i terre ; et on nous chasse encore de notre Canada.
Nous bâtissons encore de temps en temps quelques vaisseaux pour les An{|[lais; mais nous les i>âtissons mal; et quand ils dai([nent les prendre, ils se [)laignent ([ue nous ne leur donnons que de mauvais voiliers.
Jugez, après cela, si l'histoire de France est un beau morceau à tmter amplement et à lire.
Ce qui fait le gi*and mérite de la France, son seul mérite, son uni(|ue supériorité, c'est un petit nombre de génies sublimes ou aimables, (|ui font qu'on parle fran(;ais à Vienne, à Stockholm et Moscou. Vos ministres, vos intendants et vos premiers connnis n'ont aucune part à cette gloire.
Que lire3&-vous donc, madame? Le duc d'Orléans, régent, daigna un jour causer avec moi au bal de TOpéra : il me fit ud grand éloge de Rabelais ; et je le pris pour un prince de mauvaise compagnie qui avait le goût gâté. J'avais alors un soiive-
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. VkT
raiu mépris pour Rabelais. Je l'ai repris depuis; et comme j'ai plus approfondi toutes les choses dont il se moque, j'avoue qu'aux bassesses près , dont il est trop remjili , une bonne partie de son livre m'a fait un plaisir extrême. Si vous en voulez. foire une étude sérieuse, il ne tiendra qu'à vous ; mais j'ai peur que TOUS ne soyez pas assez savante, et que vous ne soyez tro|) délicate.
Je voudrais que quelqu'un eût élagué, en fran^^ais, les Œuvres philosophiques de feu milord Bolingbroke : c'est un proiûe personnage, et sans aucune métbode ; mais on en pourrait feire un ouvrage bien terrible pour les préjugés, et bien utile pour la raison. Il y a un autre Anglais qui vaut bien mieux que lui : c'est Hume, dont on a traduit quelque chose avec trop de réserve. Nous traduisons les Anglais aussi mal que nous nous battons contre eux sur mer.
Phit à Dieu, madame, pour le bien que je vous veux, qu'on
eôt pu au moins copier fidèlement le conte du Tonneau, du
doyen S^vift : c'est un trésor de plaisanterie dont il n'y a point
cPi^iée ailleurs. Pascal n'cimuse qu'aux dépens des jésuites;
S^wifi divertit et instruit aux dépens du genre humain. Que
J «tirne la hardiesse anglaise! que j'aime les gens qui disent ce
<f^^^fls pensent I C'est ne vivre qu'à demi, que de n'oser penser
<|«A^à demi.
Avez- vous jamais ]ii, madame, la faible traduction du Faible -A ^Mii-Lucrêce du cardinal de Polignac?!! m'en avait autrefois lu ^^i^gt vers qui me parurent fort beaux : l'abbé de Kothelin n^^stôsura que tout le reste était bien au-dessus. Je [)ris le <^^cdinal de Polignac pour un ancien llomain, et pour un "^>inme supérieui* à Virgile; mais quand son pO€*me fut impri- "^<5, je le pris pour ce qu'il est : poème sans poésie, et philosophie sans raison.
Indépendamment des tableaux admirables qui se trouvent dans
'-•^icrèce, et qui feront passer son livre à la dernière postérité,
**^ y a un troisième chaut dont les raisonnements n'ont jamais
'^^é éclaireis par les traductt^urs , et méritent bien d'être mis
Aaus leur jour. Nous n'en avons qu'une mauvaise traduction
par un baron des Coutures. Je mettrai, si je vis, ce troisième
chant en vers, ou je ne pourrai.
En attendant, seriez-vous assez hardie pour vous faire lire ^ulement quarante ou cinquante pages de ce des Coutures? I^ar exemple, livre III, page 281, tome I, à commencer par
les mots : On ne s'aperçoit point; il y a en mar{)[e : Douzième argument. Examinez ce douzième arfjument jusqu'au vingiseptième avec un peu d'attention , si la chose vous parait en valoir la peine.
Nous avons tous un procès avec la nature , qui sera terroiaé dans peu /de temps , et presque personne n'examine les pièces de ce grand procès, «le ne vous demande que la lecture de cinquante pages de ce troisième livre : c'est le plus beau^tréservatif contre les sottes idées du vulgaire; c'est le plus ferme rempart contre la misérable superstition. Et quand on songe que les trois quarts du sénat romain, à commencer par Céssr^ pensaient comme Lucrèce, iliaut avouer que nous sommes dr grands polissons, à commencer par Joly de Fleuiy.
Vous me demandez ce que je pense, madame? Je pense qur* nous sommes bien méprisables, et qu'il n'y a qu'un petit nombre^ d'hommes répandus sur la terre qui osent avoir le sens coni — mun. Je pense que vous êtes de ce petit nombre; mais à quoi cela seit-il? à rien du tout. Lisez la parabole du Bramîo, que j'ai eu l'honneur de vous envoyer; et je vous exhorte à jouir, autant que vous pourrez, de la vie qui est peu d^ chose, sans^ craindre la mort qui n'est rien.
Comme vous n'avez guère que des rentes viagères. Foi— nuyeux ouvrage dont vous me parlez tombe moins sur voiis^ que sur un autre. Sauve qui peut! Demandez à votre ami, &*< en 1 708 et en 1 709 on n'était pas cent t'ois plus mal : ces souvenirs consolent.
La première scène de la pièce de Silhouette a été bien ap* plaudie : le reste est sifflé ; mais il se peut très-l)ien que le parterre ait tort. 11 est clair qu'il faut de l'argent pour se défendre, puisque les Anglais se ruinent pour nous attaquer.
Ma lettre est devenue un livre, et un mauvais livre : jetei-l^ au feu, et vivez heureuse, autant que la pauvre machine humaine le comporte.
Parii), 28 octobre 1759.
Votre dernière lettre, monsieur, est divine. Si vous m*en écriviez souvent de semblables , je serais la plus heureuse an
monde et je ne me plaindrais pas de manquer de lecture ; savezvous l'envie qu^elle m'a donnée, ainsi que votre parabole du Bramin ? c'est, de jeter au feu tous les immenses volumes de philosophie, excepté Montaigne, qui est le père à tous; mais à mon avis, il a fait de sots et ennuveux enfants.
Je lis r histoire parce qu il faut savoir les faits jusqu'à un certain point, et puis parce-qu'elle fait connaître les hommes; c est la seule science qui excite ma curiosité , parce qu'on ne saurait se passer de vivre avec eux.
Votre parabole du Bramin est charmante, c'est le résultat de toute la philosophie. Je ne sais lequel je préférerais, d'être le Bramin , ou d'être la vieille Indienne. Est-ce que vous croyez que les capucins et les reli(peuses n aient pas de grands chagrins? ils ne s'embarrassent pas , si vous voulez, de ce que c'est (|ue leur àme, mais leur àme les tourmente. Toutes les conditions, toutes les espèces me paraissent également malheureuses, depuis l'ange jusqu'à l'huttre; le fâcheux, c'est d'être né, et l'on peut pouilant dire de ce malheur -là que le remède est pire que le mal.
Je lirai ce que vous me marquez de la traduction de Lucrèce^ mais je ne vous ferai point part 'de mes réflexions, ce serait abuser de votre patience et me donner des airs à la Praline (c'est une expression de madame de Luxembourg ) ; je dois me borner à ne vous dire que ce qui peut vous exciter à me parler. Mais, monsieur, si vous aviez autant de bonté que je voudrais, vous auriez un cahier de papier sur votre bureau, où vous écririez dans vos moments de loisir tout ce qui vous passerait [)ar la tête. Ce serait un recueil de pensées, d'idées, de réflexions (jne vous n'auriez pas encore mis en ordre. C'est de toute vérité qu'il n y a que votre esprit qui me satisfasse, parce ^ qu'il n'v a que vous en qui une qualité ne soit pas aux dépens d'une autre ; mais je ne veux pas vous louer vif.
Certainement je ne lirai point Rabelais; pour rArioste,je l'aime beaucoup; je l'ai toujours préféré au Tasse; celui-ci me paraît une beauté plus languissante que touchante , plus gourmée que majestueuse, et puis je hais les diables à la moit. Je ne saurais vous dire le plaisir que j'ai eu de trouver dans Can^ dide tout le mal que vous dites de Milton ; j'ai cru avoir pensé tout cela, car je l'ai toujours eu en horreur. Enfin, quand je lis vos jugements, sur quelque chose que ce puisse être, j'augmente de bonne opinion de moi-même , parce que les miens y
sont absolument conformes. Je ne tous parle plus des i^omana anglais , sûrement ils vous paraîtraient trop longes ; il ftnit peut* être n'avoir rien k faire pour se plaire à cette lecture^ mais je trouve que ce sont des traités de morale en action , qui sont très-intéressants et peuvent être fort utiles ; c^est Paméla , Clmrisse et Grandisson; Fauteur estRichardsQn, il me parait aivoir bien de 1* esprit.
Savez-vous , monsieur, ce qui me prouve le plus la supéiîorité du vôtre et ce qui fait (|ue je vous trouve un grand philosophe? c'est que vous êtes devenu i-iche. Tous ceux qui disent qu'on |>eut être heurc*ux et libre dans la pauvreté, sont des menteurs, des fous et des sots.
Ne protégez point, je vous prie, nos projets de finances; non-seulement ils nous mèneront a Phôpital , mais ils dimîuiieiil les revenus du roi. Depuis l'augmentation du tabac et des ports de lettres, on s'en aperçoit sensiblement, tout le monde se retranche. 11 vient de paraître de nouveaux arrêts, qui ordonnent de porter au Trésor royal tous les fonds destinés à remboursar les billets de loterie des fermiers généraux, etc., etc. Enfin oo n'a rien oublié de tout ce qui peut absohunent détruire le crédit, aussi ne trouverait-on pas aujourd'hui à emprunter un éca; nous verrons ce que fera le Parlement à sa rentrée.
ÏjC Canada est pris; M. de Moncalm est tué, enfin la Franc^ est madame Job. Avez-vous des nouvelles de votre roi de Pniswe 'i^ Je serais bien curieuse de voir les lettres que vous en recevez ; je vous promets la plus grande fidélité. Adieu, monsieur.
M. DK VOLTAIRE A MADAME I.A MARQUISE DL DF.FEAXD
3 déceiiibrc (1739).
Je ne vous ai point dépéché , madame , ce vieux chairt de la Pucelle que le roi de Prusse m'a renvoyé; unique restitutiot qu'il ait faite eu sa vie. Ses plaisanteries ne m'ont pas paru desvson. 11 faut que les lettres et les vers arrivent du moins à f^ pos. Je suis persuadé qu'ils seraient mal reçus immédiateiDO^ après la lecture de quelque arrêt du conseil qui vous ôteraitb moitié de votre bien , et je crains toujours qu'on ne se troute dans ce cas. Je ne conçois pas non plus comment on a le (foo^^ de donnera Paris des pièces nouvelles. Cela n'est pardoniiaU^
qu'à moi, dans mon enceinte des Âlpes et du mont Jura. Il in'(*st permis de faire construire un petit théâtre, de jouer avec mes amis et devant mes amis ; mais je ne voudrais pas me ha» sarder dans Paris avec des gens de mauvaise humeur. Je voudrais que rassemblée frit composée d'âmes plus contentes et plus tranquilles. D'ailleurs, vous m'apprenez que les personnes qui ont du goût ne vont plus guère aux spectacles , et je ne sais si le goût n'est point changé comme tout le reste , dans ceux qui les fréquentent. Je ne reconnais plus la France ni sur terre , ni sur mer, ni en vers , ni en prose.
Vous me demandez ce que vous pouvez lire d'intéressant;
madame, lisez les Gazettes, tout y est surprenant comme dans
un roman. On y voit des vaisseaux chargés de jésuites \ et on
ne se lasse point d'admirer qu'ils ne soient encore chassés
que d'un seul royaume ; on y voit les Français battus dans les
qnatre parties du monde ; le marquis de Brandebourg ' faisant
tête tout seul à quatre grands royaumes armés contre lui , nos
jninistres dégringolant l'un après l'autre comme les personna-
1^ de la lanterne magique , nos bateaux plats , nos descentes
<ians la rivière de la Vilaine. Une récapitulation de tout cela
pourrait composer un volume qui ne serait pas gai, mais qui
^)0cuperait l'imagination.
Je crovais qu on donnerait les finances à l'abbé du Ilesnel; ^nr puisqu'il a traduit le Tout est bien de Pope, en vei^, il doit «n savoir plus que Silhouette, «jui ne Ta traduit qu'en prose. Ce Bi'est pas que ce M. de Silhouette n'ait de l'esprit et même du ^nie, et cpi'il ne soit fort instruit; mais il parait qu'il n'a connu mi la nation, ni les financiers , ni la cour; qu'il a voulu (jouvcrlaer en temps de guerre , connue à peine on le pourrait faire en temps de paix, et (pi'il a miné le crédit qu'il cherchait, comptant pouvoir suffire aux besoins de l'Etat avec un argent qu'il n'avait pas. Ses idées m'ont paru très-belles 'mais employées très-mal a propos. Je croyais sa tête formée sur les principes de l'Angleterre , mais il a fait tout le contraire de ce (pi'on fait à Ijondres, où il avait vécu un an chez mon banquier Benezet. Ij' Angleterre se soutient par le crédit ; et ce crédit est si grand ^e le gouvernement n'empnmte qu'à quatre pour cent tout au
* Le 3 «cpKrinbrc 1759, jour anniversaire de l'nttenlat roinniis sur J<»M*p1i I**" en 1758, six cents jésuite-* furent expulsés du Piaiupal. Malaprida ne f«t mis à ninrt qu'en «epteniLre 1701. (Aole de Vétliieu»- de VotUtite.)
- Le roi de Pnwse. (L.)
plus. Nous n'avons pas encore su imiter les Anjjlais ni en finance, ni en marine, ni en pbilosopliie, ni en agriculture; Il ne manque plus à ma chère patrie que de se battre pour dei billets de confession^ pour des places u rhùpital , et de 8e jeter il la tête la feïence à cul noir sur laquelle elle mange» après avoir vendu sa vaisselle d'argent. Vous m*avêz pary» madame, de la Lorraine et de la terre de Graon. Vous me la faites regretter, puisque vous prétendez que vous pourriez quelque jour aller en Lorraine. Je me serais volontiers accomr mode de Graon , et je m'étais flatté d'avoir l'honneur de vous y recevoir avec madame la maréchale de Mirepoix. Mais ce sont là de beaux rêves.
Ge n'est pas la feu te du jésuite Menoux si je n'ai pa« eu (]raon ; je crois que la véritable raison est que madame la maréchale de Mirepoix n'a pas pu terminer cette affeire. Le jésuite Menoux n'est point un sot comme vous le soupçonnez, c^est tout le contraire ; il a attrapé un million au roi Stanislas sous prétexte de faire des missions dans des villages lorrains, qui n'en ont que faire; il s'est fait bâtir un palais à Nancy. Il fit croire au goguenard pape Benoit XIV, auteur de trois livres eimuyeox in-folio ', qu'il les traduisait tous trois; il lui en montra deux pages, en obtint un bon bénéfice dont il dépouilla les bënédictins, et se moqua ainsi de Henott XIV et de saint Benoit.
Au reste, il est grand cabaleur, grand intrigant, alerte, scr> viable , ennemi dangereux et grand convertisseur. Je me tiens pour plus habile que lui, puisque, sans être jésuite, je me suis fait une petite retraite de deux lieues de pays à moi appartenantes, .l'en ai l'obligation à M. le duc de Ghoiseul, le plus généreox des hommes. Libre et indépendant, je ne me troquerais pas contre le général des jésuites.
Jouissez, madame, des douceurs d'une vie tout opposée; ('onversez avec vos amis ; nourrissez votre âme. Les chamieft qui fendent la terre, les troupeaux qui l'engraissent, les grfr-^ niers et les pressoirs, les prairies qui bordent les forêts, ne valeDf pas un moment de votre conversation.
Quand il gèlera bien foil, lorsqu'on ne pourra plus se battrf ni en Canada ni en Allemagne; quand on aura passé quime jours sans avoir un nouveau ministre ou un nouvel édit; quand la conversation ne roulera plus sur les malheurs publics; quand
1 Les OEuvrex de Benoît AVréttiient déjà plus volumineuses. Ellea forttCBt aujourd'hui quinze voluint'K in-folio. (Avtc de Véditeur de Vottaire,)
%'c»iis n'aurez rien à faire , donnez-moi vos ordres , madame , et
j^ vous enverrai de quoi vous amuser et de quoi me censurer.
Je voudrais pouvoir vous apporter ces pauvretés moi-même
jouir de la consolation de vous revoir; mais je n'aime ni Paris
la vie qu'on y mène, ni la fi([ure que j'y ferais, ni même
Ile qu'on y fiait. Je dois aimer, madame , la retraite et vous.
vous présente mon très-humble respect.
rm
M ADAM F. LA MARQUISE DU DF.FFAND A M. PF VOLTAIRF
Paris, 8 février 1760.
Vous comptez avec moi bien rie à rie, monsieur, et vous ne na^écririez jamais si ce n'était en réponse. Depuis votre dernière lettre, j'ai presque toujours été malade. J'aurais eu grand besoin que vous eussiez pris soin de moi ; tout ce qui me vient de vous me tire de la léthargie qui devient presque mon état habituel ; jamais vos lettres ni vos ouvrages ne peuvent arriver mal à propos, je vous trouve le seul homme vivant qui soit sur terre; tout ce qu'on lit, tout ce qu'on entend, est semblable AUX commentateurs de votre Temple du goût, qui disent ce t^u'on pensa , mais qui ne pensent point ; enfin tout ceci ressemble aux limbes. Au nom de Dieu , tirez-moi de mon ennui, et soyez sûr que quand même on attaquerait les rentes via- 6^s, vos lettres et vos ouvrages ne m'en feraient pas moins plaisir.
On m'a dit qu'on travaillait à une nouvelle édition de toutes Vos œuvres, et qui sera plus complète que celle que vouis avez donnée en dernier lieu ; mandez-moi si cela est vrai. Gomme je ^1 ai point eu cette dernière , j*atteudrai celle-là ; ce n'est point \ous , à ce qu'on dit , qui la faites faire ; mais ne pourrez-vous |)as toujours avoir soin qu'elle soit bien faite?
Je vous dirai que je suis très-convaincue que la Mort et VAp^ parition du père Bertliier n'est pas de M. Grimm , ni de (juelfjue autre à qui l'on en a donné le blâme, et à qui, moi, je n'en fais pas honneur ; j'ai porté mon jugement sur cette petite brochure, et vous prendriez vous-même une peine inutile en voulant m'en faire revenir. Pour la Femme qui a raison, vous savez de qui elle est, et je ne le devine pas.
Nous avons les Poésies du roi de Prusse; j'en ai lu très -peu
<ie chose , et Je vous prie de ne me point condamner à eo lire davantage.
Si vous reveniez dans ce pay&ci, monsieur, vous ne le reconnaftriex pas. Je suis réellement fâchée que ,vous n*ayes \mA acheté Graon ; le projet de vous y voir n'aurait })oint été une chimère. Madame de Mirepoix aurait été ravie de faire ce mov <:hé avec vous , ce n'est point sa faute s'il n'a pas réussi. EUe trouve le portrait que vous m'avez fait du père de Menoux trèiexact et très-fîdèle.
Je comprends très-aisément que vous ne regrettiez point ce pays-ci; mais je vous prie d'avoir assez bonne opinion de moi pour comprendre combien je vous regrette. Vous seriez biai nécessaire pour empêcher la perte totale du goût.
Je ne vous parle point des afEaires pubHques et politiques; les gazettes vous en instniisent : vous voyez comme tout cela va. L'apparition de M. Silhouette détruit le crédit, et semble avoir ôté toute ressource. On nous menace tous les jours d'ioi* ]>ôts terribles , mais on ne sait comment s'y prendre pour les établir. Mais qu'est-ce que tout cela nous fait, pour quatre jours qu'il nous reste à vivre? Il ne s'agit que de se bien porter, et de ne point s'ennuyer; c'est à vous seul que j'ai recours pour ce dernier article ; vous êtes le seul saint devant qui je bràk ma chandelle. Au nom de Dieu, envoyez-moi tout ce que vons Faites, tout ce que vous avez fait que je ne connais pas, et tout ce que vous ferez ; soyc»z sûr que je n'en mésuserai pas; ma société est fort circonscrite, et ce n'est qu'à elle cjuc je fais part de vos lettres et de ce qui me vient de vous.
J'ai trouvé la petite histoire du Bramin dans une maison; vous l'avez envoyée ou donnée à d'autres qu'à moi. On m'i parlé aussi d'un dialogue d'un jésuite et d'un bramin ; on m'a j)romis de me le faire avoir.
Je vous prie, monsieur, de m'accorder toute préférence; j« vous paraîtrai bien vaine, mais je ne puis m'empécher de vous dire que je la mérite. Je suis accoutumée à votre ton, à votre style, et j'éprouve tous les jours que, quoique fort inféricureen lumière à ceux avec qui je raisonne, j'ai le goilt plus rtr qu'eux.
Adieu, monsieur, c'est assez me louer; vous m'apprendrei )>i j'ai tort ou raison, par la façon dont vous me traiterez. N'auronS' nous pas incessamment la Vie du Czar^
DE MADASIE LA »ARQDiSE DC DEFFAND. SS5
18 févrifv (i7M).
L'éloquent Cîcéron, madame, sans lequel aucun Français n^ peut penser, commençait toujours ses lettres par ces mots : * Si vous vous portez bien, j'en suis bien aise; pour moi, je nrfc^ porte bien. »
J'ai le malheur d'être tout le contraire de Cîcéron : si vous
vous portez mal, j'en suis fâché; pour moi, je me porte mal.
Heureusement je me suis fait une niche dans laquelle on peut
vivre et mourir à sa fantaisie. C'est une consolation que je
u^ aurais pas eue à Craon, auprès du R. P. Stanislas et de Frère
Jean des Entommeures de Menou ' . Cest encore une grande
consolation de s'être fonné une société de {jens qui ont une
ànne ferme et un bon cœur; la chose est rare, même dans
Paris. Cependant j'imaffine que c'est à peu près ce que vous
«▼ez trouvé.
J'ai rhonneur de vous envoyer quelques rojjatons assez plats par M. Bouret. Votre imagination les embellira. Un ouvrage ({uel qu'il soit est toujours assez passable (|uand il donne occasion de penser.
Puisque vous avez, madame, les Poésies de ce roi qui a pillé
tant de vers et tant de villes, lisez donc son Épitre au maréchal
^eàh, sur la mortalité de l'âme; il n'y a qu'un roi, chez nous
îïntrcs chrétiens, qui puisse faire une telle épftre. Maître Joly
de Fleury assemblerait les chambres contre tout autre et on
■Hcércraît l'écrit scandaleux ; mais apparemment qu'on craint
^core des aventures de Rosbach , et cpi'on ne veut pas tacher
*ïii homme qui a fait tant de peur à nos âmes immortelles. Le
^îufjnlier de tout ceci est que cet homme, qui a perdu la moitié
^e ses États et qui défend l'autre par les manœuvres du plus
•^«bîle général , fait tous les jours encore plus de vers que
■abbé Pellegrin. H ferait bien mieux de faire la paix, dont il a,
l^cn)is, tout autant de besoin (|ue nous.
Taime encore mieux avoir des rentes sur la France que sur ^ Prusse. Notre destinée est de faire toujours des sottises et de
' Le Frère de^ Entommourea rst le principal arieur dans le (-h.i|)itrc xxvii > livre l*"*" (le Gai-yantua (L.)
250 œRRESPONDANCE COMPLETE
nous relever. Nous ne manquons presque jamais uue OGcat^M de nous ruiner el de nous faire l)attre ; mais au hout de q«ic ques années, il u\' paratt pas. L'industrie de la nation repas les balourdises du ministère. Nous n'avons pas aujourd'hui cf« grands génies dans les beaux-arts, à moins que ce ne soîl M. Le Franc de Pompignan * et M. l'évêque son frère; mais nou» aurons toujours des conmierçants et des agriculteurs. 11 n'y a qu'à vivre, et tout ira bien.
Je conçois que la vie est prodigieusement ennuyeuse quand elle est uniforme ; vous avez à Paris la consolation de l'histoirf du jour, et suilout la société de vos amis ; moi j'ai ma chamie et des livres anglais, car j'aime autant les livres de cette natk» que j'aime peu leurs personnes. Ces gens-là n'ont, pour h plupart, du mérite que pour eux-mêmes. II y en a bien peo qui ressemblent à Bolingbroke; celui-là valait mieux que m livres ; mais pour les autres Anglais , leurs livres valent mieas qu'eux.
J'ai l'honneur de vous écrire rarement, madame ; ce n'e$tpai( seulement ma mauvaise santé et ma charrue qui en sont cause; je suis absorbé dans un compte que je me rends à moi-ménie par ordre alphabétique * de tout ce que je dois penser sur ce monde-ci et sur l'autre, le tout pour mon usage et peut-être, après ma mort, pour celui des honnêtes gens. Je vais dans m* besogne aussi franchement que Montaigne va dans la sienne; et si je m'égare, c'est en marchant d'un pas un peu pltw ferme.
Si nous étions à Craon , je me flatte que quelques-uns de^ articles de ce Dictionnaire d'idées ne vous déplairaient pa*; car je m'imagine que je pense comme vous sur tous les point* que j'examine. Si j'étais homme à venir faire un tour à Pari»» ce serait pour vous faire ma cour; mais je déteste Paris sincèrement et autant que je vous suis attaché. Songez à votre santé, madame ; elle sera toujours précieuse à ceux qui ont le bonheur de vous voir et à ceux qui s'en souviennent avec le plus grand respect.
* Élu en «eptt'niliro 1759 par l'Aradêmîe franr;n*o. H pi-ononça son d>'* cours de réception le 10 inar.^ 1760. (L.) 2 Le Dictionnaire philosophique. (L.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAN'D. Sfi7
MADAME I.A MARQUISF. Ui: nKFFAND A M. DE VOI.TVIRE.
Pans, Vt uiars 1760.
Ce que vous appelez vos ro{;atoiis, monsieur, ui'out fait un "and plaisir; vous devriez bieu ni' envoyer dos articles du dic- >nnaire de vos idées, cela serait délicieux, et c'est cela qui nie rail penser. Vous devriez bien aussi un peu plus répondre aux nestions que je vous fais ; mais vous ne me croyez pas digue e votre confiance et vous avez tort ; il n'y a peut-être personne* Il monde, pas même votre ami d'Argental, qui soit plus votre rofiélyte que moi; jugez, moyennant cela, l'estime que j'iii our MM. de Pompignan. Je n'ai point lu le discours de l'Acaémie, je n'ai pu m'y résoudre; il sufKt de l'ennui qu'on ne eut éviter, il est fou d'en aller chercher. On nous donne des tragédies, des romans abominables, et ui ne laissent pas d'avoir des admirateurs ; le goiU est perdu. 'aurais imc grande joie de vous revoir, et j'aurais le courage e TOUS aller chercher, si je n'étais pas condamnée, par le malcor de mon état , à une vie sédentaire. Je ne suis k mou aise ue dans les lieux que je connais : j'ai un très-joli logement, îrt commode ; je ue sors (|ue pour souper, je ne découclu» unais, et je ne fais point de visites. Ma société n'est pas nombreuse, mais je suis persuadée qu'elle vous plairait, et que si DUS étiez ici, vou.s en f(»riez la vôtre. J'ai vu pendant quelque emps plusieurs savants et (|[cns de lettres; je n'ai pas trouvé nir commerce délicieux. J'irais volontiers aux spectacles s'ils taient bons, mais ils sont devenus abominables; l'Opéra est ndigne, et la comé<lie ne vaut guère mieux; elle est fort peu lU-dessus d'une troupe bourgeoise, et le jeu naturel (pie M. Dilerot a prêché a produit le bon effet de faire jouer Agrippiru* ivec le ton d'une barengère. Ni mademoiselle Cilairon, ni I. Lekaiii ne sont de vrais acteurs; ils jouent tous d'après leur laturel et leur état, et non pas d'après celui du personnage [u'ils^ représentent. Le eomicpie vaut mieux : mademoiselle )angevillc est excellente, et Préville charmant, quoiqu'un jieu inifbrme. Nous avons eu en dernier lieu une trajjédie nouvelb», ipartacus, de M. Saiirin; elle ne vaut pas la critique; enfin, le tous nos auteurs nouveaux, en y comprenant M. de Pom- I. 17
258 C0RRESP0NDA7ÇCE COMPLETE
|)i{];iiUTi, c'est Ghàteaubnin *, sans contreilit, celui que j'aime le mieux; s'il n'a pas plus de génie que les autres, du moins il a plus de bon sens et un peu plus de goût.
Vous ne voulez donc point me dire si l'on fait une nouvelle édition de vos ouvrages ? Vous m' allez trouver bien impertinente ; mais je vous j)rie de corriger un vers de la Henriade, c'est dans !e portrait de Catherine de Médicis :
PoMédanC en un mot, pour D*cn pas dire pliWy LcH dc*faut4 de son sexe et peu de ses vertus.
Il me semble fiu'on ne dit point posséder des défauts.
Envoyez-moi quelques articles de votre dictionnaire, je tous le demande h deux genoux; ayez soin de mon amosement; je' suis l'âme la plus délaissée du purgatoire de ce monde-ci. Soyez persuadé que, si je pouvais vous voir, je ferais volontiers cent lieue»s pour vous aller entendre. Souvenez-vous que je suis votre plus ancienne connaissance, et les vi(*flles connaissances valent mieux que les nouveaux amis. Enfin, monsieur, je roudrais vous persuader d'avoir beaucoup d'attention pour moi; mais je «Tains de n'y pas réussir. J'aurais tout l'avantage, et vous nV en trouveriez aucun sî l'estime la plus parfaite et Pamitté la pli» tendre qu(! je vous ai vouées pour ma vie ne pouvaient pas ine servir de compensation .
M. m: VOLTAIRF A MAPAMK LA MARQriSE I>r DKPFAHlI.
Aux Dclîrcs, 12 d'avril 1760.
Je ne vous ai envoyé, madame, aucune de ces bagatelles dont vous daignez vous amuser \\\\ moment. J'ai rompu arec \c geiH'e hiunain pendant plus de si.v semaines; je me suis enterré dans mou imagination; ensuite sont venus les ouvrages fie la campagne et puis la fièvre; moyennant tout ce beau
' .Iran-Baptisto Vivien de Clialoaiilirnn était né à An{]|Oulrinr en lôW» Kn 1753 il fut vovw incmliiT d(» T Académie franrai«<?, et nionnit a Parw w 1775, à Tàpiî de quatre -vin(jt- neuf ans. 8a première trafjcdic, Mahomft* parut en 1714; et quarante ans après^ il donna les TroyfHneM^ |Mèrc <|iii) dans le temps, eut un (jrand >iir<:is, et e.^t li'^^tée au llu'àtn*. Le r"»l' d'Anclrtiuiaquc de eoltc dernière tra{;édie était un de-s rôles les plus favorables sa talent de la célèbre mademoiselle Gauflsin. ^A. X.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. S5t
rég^îme, vous n'avez rien eu et probablement vous n'aurez rien <ie quelque temps.
Il faudra seulement me faire écrire : «Madame veut s'amuser, ^le se porte bien, elle est en train, elle est de l>onne humeur, «lie ordonne qu'on lui envoie quelques ro{];atons ; » et alors on fera partir quelques paquets scientifiques, ou comiques, ou philosophiques, ou poétiques, selon l'espèce d'amusement que voudra madame, à condition qu elle les jettera au feu dès qu'elle .se les sera fait lire.
Madame était si enthousiasmée de Clarisse , que je l'ai lue , |»our me délasser de mes travaux, pendant ma fièvre. Cette lecture m'allumait le saii(;. Il est cruel pour un homme aussi ▼if que je le suis, de lire neuf volumes entiers, dans lesquels on ne trouve rien du tout, et qui servent seulement ù faire entrevoir que mademoiselle Clarisse aime un débauché nommé M. Lovelace. Je disais : Quand tous ces gens-là seraient mes parents et mes amis, je ne pourrais m'intéresser à eux. Je ne vois dans Fauteur qu'un homme adroit, qui connaît la curiosité du {j^nre humain, et qui promet toujours quelque chose de volume en volume, pour les vendre. Enfin, j'ai rencontré Clarisse dans un mauvais lieu, au dixième volume, et <*cla m'a fort touché.
La Théodore de P. Corneille, qui veut absolument entrer ciicic la Fillon , par un principe de christianisme , n'ap[)r()che pas de Clarissse, do sa situation et de ses sentiments; mais excepté le mauvais lieu ou se trouve celte belle Anglaise, j'avoue que le reste ne m'a fait aucun plaisir, et que je ne voudrais pas être condamné à relire ce roman : il n'y a de bon, ce nie semble, que ce qu'on peut relire sans dégoût.
Les seuls bons livres de cette espèce sont ceux qui peignent Continuellement quelque chose à l'imagination, et qui flattent l'oreille par l'harmonie. Il faut aux hommes musique et peinture, avec quelques petits préceptes philosophiques entremêlés de temps en temps avec une honnête discrétion. C'est pourquoi Horace , Virgile et Ovide plairont toujours , excepté dans les traductions qui les ^patent.
J^ai relu, après Clarisse, quelques chapitres de Babelais,
comme le combat de frère Jean des Entommenrcs, et la tenue
du conseil de Picrochole ; je les sais pourtant presque par co*ur ;
mais je les ai relus avec un très-(;[rand plaisir, parce que c'est
la peinture du monde la plus vive.
260 CORRESP.ONDAKCE COMPLETE
Ce n'est pas que je mette Rabelais à côté d'Horace, maishi Horace est le premfer des faiseurs de Lonnes épitres, Rabelais, quand il est bon , est le premier des bons boufFons : il ne faut pas qu'il y ait deux liomnies de ce métier dans une natioo; mais il faut qu'il y eu ait un. Je me repens d'avoir dit autrefobi trop de mal de lui. Il y a un plaisir bien préférable à tout cela; c'est celui de voir verdir de vastes prairies et croître de bdle^i moissons; c^est la véritable vie de Tbomme; tout le reste est illusion.
Je vous demande pardon, madame, de vous parler d'à» plaisir quon goûte avec ses deux yeux; vous ue connaissez plus que ceux de l'âme. Je vous trouve admirable de soutenir si bien votre état ; vous jouissez au moins de toutes les douceurs» de la société ! 11 est vrai que cela se réduit presque à dire son avis sur les nouvelles du jour; il me semble qu'à la longue cela est bien insipide : il n'y a que les goûts et les passions qui nous soutiennent dans ce monde. Vous mettez à la place de ces -passions la philosophie, qui ne les vaut pas ; et moi, madame, j'y mets le tendre et respectueux attachement que j'aurai toujours pour vous. Je souhaite à votre ami de la santé, et je voudrais qu'il se souvint un peu de moi.
Paris, 16 avril 17W.
Vous ne savez pas, monsieur, pourquoi j'ai l'honneur de vous écrire aujourd'hui? c'est pour vous dire que je suis transportée de joi(» de ce que vous êtes en vie. Jamais on n'a été plus affligé que je le fus samedi dernier à l'ouverture d'une letti'e où l'on m'apprenait que vous étiez mort subitement; je lis un cri, j'eus un saisissement qui sont des preuves bien sûres de tout ce que je pense pour vous : je fus dans ce moment aussi touchée, aussi pénétrée f|u'on le peut être de la perte de Tami le plus intime avec qui l'on passe sa vie. A ce sentiment il s'en joignit mille autres ; tout me sembla perdu pour notre nation , tout me parut rentrer dans le chaos , et je vis avec édification que cette nouvelle fit la même impression sur tout le monde. Je ne sais pas si vous avez des ennemis , des envieux, etc., mais je sais bien qu à la nouvelle de votre mort
n'aviez plus que des admirateurs; chacun parla dans ce ent suivant sa conscience.
lis savez-vous ce qui vous serait arrivé si vous ëtiez mort? auriez eu pour successeur l'évéque de Limoges ' ; il aurait ien embarrassé de faire de vous un saint. Savez-vous ce rous arrivera, si vous ne m'écrivez pas? je vous tiendrai mort , et je ferai dire des messes pour le repos de votre dans tous les couvents des jésuites; je vous ferai louer, rer, canoniser par tous les Pom[)i{jnan; je vous attrili tous les petits écrits que l'on débite dans les maisons votre nom , et je ne me révolterai plus , comme j'ai fiait *k cette heure, que tous nos sophistes de philosophes odent faire cause commune avec vous. Ces pauvres gens- It bien morts de leur vivant , et vous , tout au contraire , vivez, et vivrez toujours après votre mort. us êtes le plus ingrat et le plus indigne des hommes, si ne répondez point à l'amitié que j'ai pour vous, et si vous IU8 faites pas une obligation et un plaisir d'avoir soin de amusement.
ncrède , Zulime, la Vie du Czar, le Recueil de vos idées , rrai-je rien de tout cela?
L\ MÊMK AU mAmE.
Samedi 5 juillet 1760.
résident, qui est aux Ormes chez M. d'Argenson, me
|u'il vient de recevoir de vous une lettre charmante,
lui parlez de moi, et où vous vous plaignez de ce que
18 écris plus ; je suis bien aise que vous vous en soyez
c'était mon intention. Je vous boudais, mais cette
icerie me fait ciian(^er de dessein ; j'aime mieux vous
les griefs que j'ai contre vous. Vous ne répondez
choses que je vous écris, aux questions c|ue je vous
avez Tair de la défiance ou du dédain. On est
le petites brochures qu'on vous attribue toutes, sous
l'en effet il y en a quelques-unes de vous. Si vous
comme vous devez, c'est-à-dire comme votre véri-
ne devrais-je pas recevoir de vous-même ce que
CoetloitqiR't. (A. N.)
262 CORRESPONDxVNCE COMPLETE
vous envoyez certainement à d'autres? J'ai pris le parti de nier qu'aucuns de ces ouvra{]^es fussent de vous ; ce n'est pas qu'il n'y en ait quelques-uns oii je n'niè cru vous reconnaître; mais je désapprouve si fort que vous soyez pour quelque chose dans la {pierre des rats et des grenouilles (comme vous la nommei fort bien), que je ne puis consentir à flatter la vanité d'un, des deux partis , et même de tous les deux , en vous croyant Paini des uns, et l'ennemi des autres. J'aurais pourtant été bien aise que vous m'eussiez envoyé le Pauvre diable; je ne puis pas parvenir à l'avoir. Voilà madame de llobecq ' morte, mais elle a trop tardé ; six mois plus tôt nous auraient éparg^né une immensité de mauvais ouvrages; cependant je serais fiàchée que nous n'eussions pas la Vision *. D'ailleurs, monsieur, soyez sûr qu'il n'y a rien de plus ennuyeux, de plus fastidieux, que tous ces écrits et tous leurs auteurs ; des cyniques , des pédants, voilà les beaux esprits d'aujourd'hui; votre nom ne devrait jamais se trouver dans leurs querelles. Je trouve aussi que vous avez fait beaucoup trop d'honneur à M. de* Pompi- (pian. Si vous reveniez ici, monsieur, je serais bien étonnée si aucun de tous ces gens-là vous paraissait aimable et digne de votre protection. Il y en a d'honnêtes gens, j'en conviens, et même qui ont du goût et de l'esprit, mais nul usage du monde, nulle politesse, nulle gaieté, nul agrément.
Je suis au désespoir de n'avoir pas pu prévoir les malheurs qui me sont arriA'és, et de n'avoir pas connu ce que c'était que l'état de la vieillesse avec une fortune des plus médiocres.
^ Crtte pnnct'«so de Roliorq, criinc foi vivo ox d*uiie imagination exaltée, voulant rendre un solennel ténioif;na{jr de sa fidélité et de son dévouement au\ principes de la reli{>ion rhiéliennc, auxquels elle s'attachait nrec la paaion désespérée des dévoles moribondes, avait «uscité, créé, animé de sa haine cl de sa pieuse malice, \it plus spirituel adversaire de Tcsprit nouveau et ilc te^ nbu.<. (^.el Antéchrist des encyclopédistes, ce monstre nanjuoi.t, funeste à leur évan{»ile, ce fut Pali-^sot. Sa <*oinédie «les Philosophes , un d(;s chefs -d'œufit de la satire dramatique, mit le feu anx esprits, et par ses ardentes invectives* si^s audacieuses pei-sonnalités, sema la déroute dans le camp «les eiprib forts. Les iuci*édules, surpris de voir secouer si rudement leurs idoles, appelèrent Voltaire à leur secours, et pendant qu'il essayait de remetti-e les rieur de leur «rôle, l.i frêle femme q»ii avait soufflé, de ses derniers s«)uffles dévie celte te.nj)êie vengeresse «*t mis le diahle au corps h Palîssot, s'éteignît palnio nique, à trente-deux ans, en bénissant Dieu de lui avoir laissé \t>ir cette grand< victoire. (V. Jownal de Barbier, t. VU, p. S49-266.) (L.)
2 Za.'s Visions de 3f. Puiissot^ pamphlet de l'abbé Morellct contr Palissot. (L.) ^
DE MADAME LA MARQUISE DiJ DEFFAND. 2fi3
J'aurais quitte Paris, je nie itérais établie en proviuce ; la /aurais ^joui d'une plus grande aisance, et je ne me «erais pas aperçue
^.Tune grande di£Eérence pour la société et la compagnie.
Je ue sais plus que lire. Vous pourrie/, m'ruvoyer bien des
^7iho6eê, mais vous ne m'en trouvez pas dijpie. Je jugerai, par
^^'otre ré^a^e , si vous soubaitez véritablement maintenir notre «jrorrespondance ; il faut qu'elle soit foudée sur l'amitié et la ^C'-onfiance ; «ans cela, ce u est pas la peine. Je vous aimerai, je -^"ous admirerai toujours; mais je m'interdirai de vous le dire. Permettez-moi de finir par un conseil. Lise^ la fable du Hat, '^Jit la Grenouille et de l'Aigle,
LETTUK 140.
M. DF rOLTAIRF. A MADAMK LA MARQI ISK DU DFFFAÎÎD,
14 jnillit (17(H)}.
Si vous aviez voulu, madame, avoir \e. Pauvre Diable, le
usse à Paris, et autres dro{pjes, vous m'auriez donné vos
idres; vous auriez du moins accusé la réception de mes pa-
^^ tiots. Vous ne m*avez point répondu et vous vous plaignez.
"^^ ^ai mandé à votre ami' que vous êtes assez comme les per-
'^^ tonnes de votre sexe (|ui font des agaceries, et qui plantent là
^^'^ gens après les avoir subjugués.
Il faut vous mettre un peu au fait de la guerre des rats et des
C ;; renouilles * ; elle est plus furieuse que vous ne pensez. Le Franc
^'e Pompignan (page î)) a voulu sucœdei' à M. le président
'^ -SéuiiuJt dans la clinrge de suiintendant de la Heine , et être
ïKîore «oufi-précepteur ou j)récej)teur dos Fitifants de France,
« mettre fév^que son frère dans ce poste. Ce 31oïse et cet
-^"^aron, |)our se rejidre j)lus dignes des faveurs de la cour, ont
'^«lit ce beau disc^ours k TAcadémie <|ui leur a valu les sifflets
^e tout Paris. Leur projet était d'armer le gouvernement contre
tous ceux qu'ils accusaient d'être philosophes , de me faire
exclure de l'Académie, de faire élire à ma place l'évèque du
Puy, et de purifier ainsi le sanctuaire profané. Je n'en ai fait
que rire, parce que. Dieu merci, je ris de tout. Je n'ai dit qu'un
mot, et ce mot a fait éclore vingt Jwocbiu'es, parmi lesquelles
il y en a quelques-unes de bonnes et beaucoup de mauvaises
* Lo pivjiidriit lléiiaiilt. (L.^
- Sujet «le \diBatèachoniYomarhiv^^ovïïiQ {ji'otc«i(me attribué à Homère (L.)
Pendant ce temps-là est arrivé le scandale de la comédie (^^ Philosophes, Madame de Robecq a eu le malheur de protéger cette pièce et de la faire jouer. Cette malheureuse démarche a empoisonné ses derniers jours. On m'a mandé' que vous vous étiez jointe à elle; cette nouvelle m'a fort affligé. Si vouséte> coupable, avouez-le-moi, et je vous donnerai l'absolution.
Si vous voulez vous amuser, lisez le Pauvre diable etle Kusie à Paris. J'imagine que le Russe vous plaira davantage, parce qu'il est sur un ton plus noble.
Vous lisez les ordures de Fréron, c'est une preuve que voua^ aimez la lecture; mais cela prouve aussi que vous ne haïsses pas les combats des rats et des grenouilles.
Vous dites que la plupart des gens de lettres sont peu aimables, et vous avez raison. Il faut être homme du monde avant d'être homme de lettres. Voilà le mérite du président Hénault. On ne devinerait pas qu'il a travaillé comme un bénédictin'.
Vous me demandez comment il faut faire pour vous amuser. Il faut venir chez moi, madame : on y joue des pièces nouvelles, on y rit des sottises de Paris, et Tronchin guérit les gens quand on a trop mangé. Mais vous vous donnerez bien de garde de venir sur les bords de mon lac : vous n'êtes pas encore assw philosophe, assez détachée, assez détrompée. Cependant vcMb avez un grand courage, puisque vous supportez votre état; mais j'ai peur que vous n'ayez pas le courage de supporter les gens et les choses qui vous ennuient.
* C'est d'Alenibort, déjà brouillé in petto avec madame du DcfFand parle* intcrêls de la philosophie et de mademoiselle de Lespinasse, et qui parlai d'elle, dans ses lettres à Voltaire, avev. un cynisme indigne d'elle et de lui. U bilieux et intolérant philosophe, que nous verrons puetter le dernier inoni«it des sages \nn\r leur faire, de gré ou de force, renvoyer ce pi-ètre qu'il déleste, eût miçux fait d'imiter le bon goût et la réserve de mademoiselle de Lespina*"' et de madame du Deffand, qui, quelques années plus tard, définitivement ft irréconciliabb'menl ennemies, ne parlaient l'une de l'autre qu'avec décence et modération. Voici la phrase de d'Alembert (6 mai) : « Les proteclenri (femelles) déclarés de cette pi«''ce sont mesdames de Villeroy, de Robecq el u" Deffand, votre amie, et ci-devant la mienne. Ainsi la pièce a pour elle de-
p en fondions et des p honoraires.»» Tant de fiel peut- il entrer da»'*
l'âme d'un géomètre? (F^.)
^ Avec l'aide et la collaboration de l'abbé Boudot. (L.)
Paris, 23 juillet 1760.
Je pourrais vous dire que [vanité ù part) je ne suis pas par-
HEutement contente de vous. D'où vient ne m' avoir pas envoyé
l«ft Vanité ? je l'ai trouvée charmante; je ne doute pas qu'elle
CMC soit de vous, et le Pompi(j[nan y est encore mieux traité que
dsns les deux autres pièces. Ce pauvre homme vous devra toute
célébrité; sans vous, on n aurait fait c(ue bâiller en parlant
lui et en lisant ses ouvrages; il a mérité le traitement qu'il
éprouve. Passe pour être fat, mais hypocrite et méchant, c'est
trop ; le voilà écrasé sous les montagnes de ridicule que vous
entassez sur lui : sa naissance et sa dévotion ne lui feront pas
tenter d'escalader ni le ciel ni la cour. Dieu le bénisse! c'est un
sot et un froid personnage.
Je ne sais pas lequel j'aime le mieux de votre Russe, ou de* votre Pauvre diable : celui-ci est plus plaisant, T autre est plus Doble; je suis fort contente de l'un et de l'autre.
Venons au procès que vous me faites. J'étais en colère contre vous, et au lieu de remercîments , vous n'auriez eu que des reproches, parce que j'appris que vous envoyiez à toutes sortes de gens toutes sortes de nouveautés ; mon amitié en fut blessée; je vous trouvai coupahledu crime d'Ananieet de Saphire; TOUS mentiez au Saint-Esprit , et ne pouvant pas vous punir de mort subite, je pris la résolution de ne vous plus écrire. Gela me coûtait beaucoup, et vous pouvez en ju{j[er, puisqu'à la première agacerie je suis revenue tout courant a vous.
Je vous aime beaucoup, monsieur, parce que personne en Tërité ne me plait autant que vous, et je suis bien sure que vous ne plaisez à personne autant qu'à moi.
On vous a donc bien dit du mal de moi? je passe donc dans votre esprit pour l'admiratrice des Fréron et des Palissot, et pour l'ennemie déclarée des Kncyclopédistes? Je ne mérite ni cet excès d'honneur, ni cette indi(>[nité.
Vous me demandez ma confession et vous me promettez
votre absolution. A[)prenez donc que je ne me suis point jointe
à madame deRobecq, qu à peine je la connaissais, et que je n'ai
jamais eu le désir de la connaitr.'^ davanta(^e. J'ai fort blâmé sa
vengeance et le choix de ses vengeui*s. J'ai été bien aise du
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peu de succès de sa comédie, et de la maladresse de son auteur; il n*a pas su rendre ridicules les gens qu'il voulait peindre, il a manqué son objet ; en les attaquant sur Fhonneur et la probité, il ne leur a pas effleuré Pépidenne. Pai été à une représentation de cette pièce, je F ai lue une fois; j'ai dit très-naturellement que je n'en étais pas conteaté , et qu'à la place des philosophes, j'aurais beaucoup plu.» de mépris que d'indignation contre un tel ouvra(][e. Si cela ne parait pas suffisant, et s'il laut crier toile contre leurs ennemis, j'avoue que je n'ai point pris ce parti, et que je me trouverais très-ridicule d'élever au voix pour ou contre aucun parti ; il n'y a que l'amitié qui puiMe eotguçtT dans ces sortes de querelles. Il y a quelques années, j'en conviens, que l'amitié m'aurait peut-être fait Caire beanconp d'imprudences ; mais pour aujourd'hui , je verrais avec indifférence la g^uerre dos dieux et des géants, ù plus forte raison celle des rats et des greiiouilles ; je lis ce qui s'écrit pour on contre. 11 y a (|ucl((ues articles de Fréron qui n'ont assez divertie ; le mot Encyclopédie , par exemple , qui e«t , je crois , dans sa quinzième feuille, m'a paru asses plaisant ; j'aime mirax son style que celui de Tabbé Desfontaines. Voilà l'a%'eu de Coas mes crimes, j'attends votre ego U absolve. Je finis ce loog article par vous dire que je suis bien 6ûre que si j'étais avec vous , je serais toujours de votre avis , sans que ce fût par h soumission et la déférence qui est due à voti*c esprit eikx» Jninières.
Ah ! mon Dieu , monsieur, que je serais aise de passer o» vie aux Délices! Si c'est la pliilosopliie qui donne le dégoût <io monde, je suis une grande philosophe. Rien ne me retient icit et je n'ai {>our y rester d'autres raisons que celle de la chênes où elle est attachée, il faut qu'elle broute. Oe})eiidaiit si je notais pas aveugle , j'irais certainement vous voir ; il n'y a rieo au monde qui me f(t autant de plaisir que d'être avec vooi- J'aurais grand besoin de M. Tronchin, si la vie m'était plu» chère ; mais ce serait une folie à moi de cherclier à la prolonger. Kli, mon Dieu, pourquoi? pour éprouver de nouveaux vuir heurs. Je nie contente de rendre les moments présents sap portables : je vis avec plusieurs personnes aimables, qui ont de l'humanité, de la compassion ; il en résulte l' apparence de l'amitié ; je m'en contente, j'écarte la tristesse autant qu'A m'est |K>ssibie, je me livre à toutes les dissi[>ations qui t»e présenteaÉ; enfin, à tout prendre, je suis moins malheureuse que je ne de-
VJrais l'être. Vous ne seriez pas mécontent de moi*, ai je vous rendais compte de ma fa^'on de penser, et ce serait un grand pJaisir que j'aurais. Mais ne nous retrouverons-nous jamais en* jgmble, monsieur? Cette absence éternelle, ainsi que la perte mon ami, sont deux malheurs irréparables, et dont je ne consolerai jamais. Écrivez-moi souvent, et envoyez-moi tout que vous ferez. Qu'est-ce que c'est que la soeur du Pot, dont tout le monde parle et que personne n'a vue?