‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le président Hénault, Montesquieu, dChapitre 35 sur 51 · LE T TUE · texte numérisé non relu

LE T TUE

. MADAME LA MARQUISE DU DEFFAXD A M. DE VOLTAIllK.

M<»r«Tcdi, 7 mars 1704.

Je me reproche tous les jours, monsieur, de n'avoir point ^honneur de vous écrire. Snvez-vous ce qui m'en enipêelie? c'est que je m'en trouve indigne. Votre dernière lettre m'a ravie, mais elle m'a ùti; le (îourajje d'y répondre. Qu'il est heureux d'être né avec un grand esprit et de {jrands talents! et qu'on est à plaindre quand ce ijue l'on en a ne fait qu'empêcher de végéter! Voilà la classe où je me trouve, et où je suis en grande compagnie. Jia seule différence qu'il v a de moi à mes confrères, c'est qu'ils sont contents d'eux, et que je suis bien éloignée de l'être d'eux, et encore moins de moi.

Votre lettre est charmante; tout le monde m'en demande des copies. Vous me consolez presque d'être aveugle; mais,

^ Saitsaiuc Dcniii, qui portait *a tète «ians »eii inAÎn* et la Ikii^uIi tendrement. (Voyez les notes de la PucM*, cliant I*^) (L.)

Î84 CORRESPONDAiNXE COMPLÈTE

monsieur, vous n*étes point de notre confrérie. J^ai beaucoup interrogée M. le duc de Villars; vous jouissez de tous vos cinq sens comme à trente ans, et surtout de ce sixième dont vous me parlez , qui fait votre bonheur, mais qui fait le malheur de bien d'autres.

J'ai lu vos quatre contes, dont vous ne m'avez envoyé que le premier. U Éducation d'une fille et Macare sont imprimés; ainsi je les ai ! mais je n'ai pu parvenir à avoir les Trois mth niéres. C'est bien mal a vous, monsieur, de n'accorder vos faveurs qu'à demi. J'aime Tliéone à la folie, c'est un bijou; Kglé est fort aimable; pour Apamisse, jo la trouve un peu sérieuse. Je n'ai lu ce dernier conte qu'une fois , et je n'ai pa en obtenir de copie; on dit qu'il ne sera point imprimé avant que vous ayez fait un nombre de contes suffisant pour en Caire un volume. Ne me distin(}uerez-vous point du public?

Nous sommes ici dans de grandes alarmes ; madame de Pompadour est très-malade : je ne fermerai ma lettre qu'après avoir eu de ses nouvelles.

J'aimerais bien mieux être aux Délices que d'être à Choisy; c'est aux Délices que Macare habite , et où , s'il était possible, j'irais bien volontiers le chercher. Vos lettres me le font entrevoir, et je ne le trouve que dans ce que vous écrivez : envoye»le-moi donc souvent par la poste et que je l'aperçoive quel- <|liefois. Adieu, monsieur, je vous prie d'être persuadé qu'il n'y a que vous <jue j'adore, tout le reste sont de faux dieux.

Les dernières nouvellc^s de madame de Pompadour sont' fort bonnes, mais elle n'est point hors d'affaire; je serais très-ftcrhée s'il en arrivait malheur, et ce pourrait bien en être un plus grand que l'on ne pense * .

M, DE VOLTAIRE A MADAME LA MAIIOIISE DU DEFFAND

Au% Délices, 7 mars 1754.

Vous dites de bons mots, madame, et moi, je fais de mauvais textes; mais votre ima{;iuation doit avoir de l'indulgence |)Our la mienne , attendu que les grands doivent protéger les petits.

^ Elle veut dire quo la mort de madame de Pom^Kidour pourrait enCrainer la disgrâce du duc de Choiiicul, alors ministre des affaires étrangères. (L.)

Vous m^avez oixloiiné expressément de vous envoyer quelquefois des rogatons; j'obéis, mais je vous avertis qu'il faut aimer passionnément les vers pour goûter ces bagatelles '. Si ce pauvre Formont vivait encore, il me favoriserait auprès de vous ; il vous ferait souvenir de votre ancienne indulgence pour moi, -et vous dirait qu'un denii'Quînze-Vingl a droit à vos bontés.

Je pense bien que j'y compte encore un peu, puisque j'ose vous envoyer de telles fadaises. J'ose même me flatter que vous n'en direz du mal qu'à moi. C'est là le comble de la vertu pour une fenmie d'esprit.

Vous me répondrez que la cbose est bien difficile , et que la société serait perdue si l'on ne se moquait pas un peu de ceux qui nous sont le plus attachés.

Cest le train du monde, mais ce n'est ])as le vôtre; et nous n'avons, dans l'état oii nou3 sonmies, vous et moi, de plus grand besoin que de nous consoler l'un l'autre.

Je voudrais vous amuser davantage et plus souvent, mais songez que vous êtes dans le tourbillon de Paris, et que je suis 10 milieu de quatre rangs de montagnes couvertes de neige. Les jésuites , les remontrances , les réquisitoires , l'histoire du jour, servent à vous distraire, et moi je suis dans la Sibérie.

Cependant, vous avez voulu que ce fût moi qui me charg;easse quelquefois de vos amusements. Pardonnez-moi donc quand je ne réussis pas dans Femploi que vous m'avez donné; ^est à vous que je prêche la tolérance : un de vos plus anciens serviteurs, et assurément un des ])lus attachés, en mérite un peu.

MADAME LA MARQUISF. DU DEFFAND A M. DK VOLTAlltb.

Pam, 14 mai-s 1704.

Je VOUS rends mille et mille grâces de vos Manières, Il n'v *n a point de bonnes que vous n'ayez pour moi, excepté quand rous me demandez mon approbation; mais il faut bien vous lardonner quelques petites moqueries. Vous avez toute mon idroiration, monsieur, et vous ne la devez point à la prévenion; je vous dois le peu de goût que j'ai ; vous êtes pour moi

' Lps trois manières, Voy. Voltaii*e, Œuvres^ cd. Bcurliot^ t. XIV.

la pierre de touche; tout ce qui s'éloigne de votre tnanièrenie paraCt mauvais. Jugez de ce qui me parait bon aujourd^hoî, on tout est cynique ou pédant; nulle grâce, nulle fecifité, point d'imagination, tout est ù la glace; de la hardiesse sans forâe, <le la licence sans gaieté; point de talent, beaucoup de pré* somption, voilà le tableau du moment présent.

Vous êtes charmant dans tous les genres! Pourquoi abandonnez*vous celui des Sables? PeiTnettez que je vous donne uii sujet.

Il y avait un lion à Chantilly à qui on jetait tous les roquets qu'on aurait jetés dans la rivière; il les étranglait tous. Une seule petite chienne, qui se trouva pleine, eut grâce devant ses yeux : il la lécha , la caressa , lui fit part de sa nourriture : elle accoucha. Il ne fit aucun mal à toute sa petite famille, et jeae sais ce qu'elle devint; mais il arriva un jour que des mâtins vinrent aboyer le lion à la grille de sa loge. La petite chieoiie se joignit à eux et aboya, et lui tira les oreilles : la punition fut prompte ; il l'étrangla : mais le repentir suivit de prés. Il ne la mangea point ; il se coucha auprès d'elle , et parut pénétré de la plus grande tristesse. On espéra qu'une indination noufdk pourrait le consoler; on se trompa : il étrangla sans nuséricordf tous les chiens qu'on lui donna.

Ne vous parait-il pas qu'on peut tirer beaucoup de morale de ce tait (qui est de la plus grande vérité) sur l'inf^ratitude, ftf le besoin que l'on a d'aimer, ou du moins d'avoir de la sociétét Le regret qu'a le lion d'avoir puni son amie, quoique ingrate, vous founiii'a sùi^meiit beaucoup d'idées.

On trouve madame de Pompadour beaucoup mieux ; mais s» maladie n'est pas près d'être Knie, et je n'ose pas prendre beaucoup d'espérauec. Je crois que sa perte serait un fort grand malheui* : en mon particulier, elle m'affligerait beaucoup, non par aucinie raison qui me soit directe, mais par rapport h des gens que j'aime beaucoup; et puis, qu'est-ce qu'il arriverait de tout ceci?

Ah! j'oubliais de vous dire que je suis furieuse de ce qui vient d'arriver : on a imprimé, sans mon consentement, à mon insu, la lettre que vous m'avez écrite avant la dernière '. Heureusement on a retranché le nom de la reine; mais Moncrifv est tout de son long. Cette aventure me rendra sage, et je voa-»

« Voy. les OEuvttsde Voltaire, yo\, LVIII, page 228. (L.)

promets bieu que tout ce que vous ni'écm*ez , et tout ce que TOUS m'enverrez, ne sortira jamais de mes mains, et que je mettrai bon ordre qu'on n'en puisse jamais prendre de copie, ni même qu'on l'apprenne pai* cœur, parce que je ne les lirai point à ceux qui onl ce talent-là.

Adieu, monsieur; aimez-moi un peu; c'est justice, c'est reconnaissance, vous aimant, je voas jure, tendrement.

M. DE VOLTAniF. k MADAME LA MARQUISE DV DEFFAND.

21 mars 1754.

Je ne toos dirai pas , madame , que nous sommes plus heureux que sages; car nous sommes aussi sages qu'heureux. Vons tremblez que quelque malintentionné n'ait pris le petit mot qui regardait mon confrère Moncrif pour une mauvaise plaisanterie. J'ai reçu de lui une lettre remplie des plus tendres remerctments. S'il n'est pas le plus dissimulé de tous les hommes, il est le plus satisfait. C'est un grand courtisan^ je Favoue; mais ne serait-ce pas prodiguer la politique que de me remercier si cordialement d'une chose dont il serait fâché? Pour moi, je m'en tiens, comme lui, au pîed de la lettre, et je loi suppose la même naïveté que j'ai eue quand je vous ai écrit cette malheureuse lettre que des corsaires ont publiée ' .

Sérieusement, je serais trés-faché qu'un de mes confrères, et surtout un homme qui parle à la reine , fût mécontent de moi ; cela me nu'nerait h la cour, et me ferait manquer les places importantes auxquelles je pouiTai parvenir avec le temps, car enfhi je n'ai que dix ans de moins que Moncrif, et l'exemple du cardinal de Fleury, qui commença sa fortune à soixante-quatorze ans, me donne les plus grandes espérances.

Vous ferez fort bien, madame, de ne plus confier vos secrets à ceux qui les font imprimer , et qui violent ainsi le droit des gens. Je savais votre histoire du lion; elle est fort singulière, mais elle ne vaut pas l'histoire du lion d'Androclès *? D'ailleurs, mon goût pour les contes est absolument tombé : c'était

^ La lettre du 27 janvier avait été inipriméc iiidi^crèteineut 8oas ce titre ^ngalier : Aux Plaisirs^ TT janvier 1764. Ou a mi^ à la suite les vers de M. de la Harpe k mademoiselle Duuiesoil. 8 pa{>c<i iu-8*'. {Beuchoi,)

' L*liistf>ire d'Androclès a éié uiine eu rers )Kir L. Racine et faisait partie de la première de ^(s Epitres sur l'âme des bêtes, .Mais ce passage a été depuis

288 CORUESPONDANCE COMPLETE

une fentaisie que les longues soirées d'hiver m'avaient inspirée. Je pense différemment à l'équinoxe. Li' esprit souffle où il veut, comme dit l'autre ' .

Je me suis souvent aperçu qu'on n'est le maftre de rien : jamais on ne s'est donné un goût; cela ne dépend pas plus de nous que notre taille et notre visag^e. N'avez-vous jamais bien fait réflexion que nous sommes de pauvres machines? J'ai senti cette vérité par une expérience continue : sentiment » passions, goût, talent, manière de penser, de parler, de marcher, tout nous vient je ne sais comment, tout est comme les idées que nous avons dans un rêve; elles nous viennent sans que nous nous en mêlions. Méditez cela ; car nous autres, qui avons la ^'ue basse, nous sommes plus faits pour la méditation que les autres hommes, qui sont distraits par les objets.

Vous devriez dicter ce que vous pensez quand vous êtes seule et me l'envoyer; je suis persuadé qu'on y trouverait plus de vi*aie philosophie que dans tous les systèmes dont on nous berce. Ce serait la pliilosophie de la nature ; vous ne prendriez point vos idées ailleurs que chez vous, vous ne chercheriez point à vous tromper vous-même. Quiconque a comme vous de l'imagination et de la justesse dans l'esprit, peut trouver dans lui seul, sans autre secours, la connaissance de la nature humaine ; car tous les hommes se ressemblent par le fond , et la différence des nuances ne change rien du tout à la couleur primitive.

Je vous assure, madame, que je voudrais bien voir une petite esquisse de votre façon. Dictez quelque chose, je vous prie, quand vous n'aurez rien à faire : quel plus bel emploi de votre temps que de penser? Vous ne pouvez ni jouer ni courir, ni avoir compagnie toute la journée. Ce ne sera pas une médiocre satisfaction pour moi de voir la supériorité d'une âme naïve et vraie, sur tant de philosophes orgueilleux et obscurs : je vous promets d'ailleurs le secret.

Vous sentez bien , madame , que la belle place que vous me donnez dans notre siècle n'est point faite pour moi; je donne, sans difficulté, la |)remière à la personne à qui vous accordez la seconde. Mais [)ennettez-nioi d'en demander une dans voire cœur; car je vous assure que vous êtes dans le mien.

retrancbr; on le trouve dan:) le tome VI de la Continuation des Mémoires tir littérature et d'histoire^ par le P. Dcsmolct?*. (Bruchot.) 1 Jean, ch. III, ventre 8. (Beuchot,)

Je finis» madame, parce que je suis bien malade, et que je crains île vous ennuyer. Affvéez mon tendre respect , et empêchez que M. le président Hénauit ne m'oublie.

MADAME LA MARQt'ISE DU DEFFAND A M. DE VOLTAIRE.

2 mai 1764.

Je ne me flatte pas, monsieur, que vous vous sovez aperçu du temps qu'il y a que je n'ai eu l'honneur de vous écrire; mais si par hasard vous l'avez remarqué, il faut que vous en sachiez la cause. Premièrement, le président a été malade, et m'a doimé beaucoup d'inquiétude; ensuite la maladie et la moit de madame de Pompadour, qui m'ont occupée et intéressée autant que tant d'autres à qui cela ne faisait rien, et puis des peines et des embarras domestiques qui ont troublé mon faible génie. Je voulais attendre d'être un peu plus calme, pour pouvoir causer avec vous.

Votre dernière lettre (dont vous ne vous souvenez sûrement pas) est charmante. Vous me dites que vous voulez que je vous Fasse part de mes réflexions. âIi ! monsieur, que me demandezvous? Elles se bornent ù une seule : elle est bien triste; c'est qu'il n'y a, à le bien prendre, qu'un seul malheur dans la vie, qui est celui d'être né. Il n'y a aucun étcit, quel qu'il puisse être, qui me paraisse préférable au néant. Et vous-même, 4|ui êtes M. de Voltaire, nom qui renferme tous les (jenres de I>onheur, rt*putation, considération, célébrité, tous les préservatifs contre Fennui , trouvant en vous tontes sortes de ressources, une philosophie bien entendue, qui vous a fait prévoir que le bien était nécessaire dans la vieillesse; eh bien, monsieur, malgré tous ces avantages, il vaudrait mieux n'être pas né , par la raison qu'il faut mourir, (pi'on en a la certitude, et que la nature y répugne si fort que tous les hommes sont comme le bûcheron.

Vous voyez combien j'ai l'âme triste, et que je prends bien mal mon temps pour vous écrire; mais, monsieur, consolezmoi; écartez les vapeurs noires qui m'environnent.

Je viens de lire une Histoire d'Ecosse, qui n'est , pour ainsi flire, que la vie de Marie Stuart : elle a mis le comble à ma tristesse; j'espère que votre Corneille me tirera de cet état. Je I. 19

n*ai encore lu que l'épttre à l'Académie ^ la préface. On est tout étonné , en lisant ce que vous écrivez , que tout le monde n'écrive pas bien : il semble qu il n'y a rien de si facile qoe d'écrire comme vous, et cependant personne au monde n'en approche ; il n'y a que Cicéron qui, après vous, est tout ce que j'aime le mieux.

Adieu , monsieur ; je me sens indigène de vous occuper plus longtemps.

MADEMOISELLE DE LESPINASSE A MADAME LA HARQriSE DU DEFFAXD,

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