LE MARQUIS DE PALLMY A MADAME LA MARQUISE DT DEFFAND
VarRovio,27 juillet 1700.
J'ai reçu avant-lûer, madame , la lettre que vous m'avez fait l'honneur de ni'écrire le 27 juin. Voilà un début bien sérieux; mis il prouve que les lettres mises un certain jour à la poste i Paris arrivent un mois après ù Varsovie. J'ajoute qu'avec tout cela c'est encore la meilleure voie que la poste et la plus snnple. J'espère que depuis le 27 juin vous me rendez plus de justice et que vous aurez bien vu que je n'ai pas pris ma réso> lotion de n'écrire qu'en réponse. J'ai reçu, il y a déjà quelque temps, et répondu à cette certaine (prande lettre adressée à Vienne. Le président m'a écrit qu'il partait pour les Ormes, et je lui ai écrit, de mou côté, comme si ma lettre devait l'y trouver. J'ai des correspondants si scrupuleux, qu'ils ne m'ont eavoyé ni Visions ^ ni Prière universelle y ni Pauvre diable. Heureusement j'ai trouvé ici-même, à Varsovie, la Vision. Cela ne ressenible-t-il pas à l'abbé de Cboisy, qui trouva le Mercure ^/an/ à Batavia? Mais pour la Prière universelle , il n'y a ici que des Heures , encore sont-elles en polonais ou en esclavon , parce qae, soit dit piu* parenthèse et pour vous instruire on passant, la moitié du monde en Polo^jne est juifs, et ceux-là n'ont point d'Heures; <*t l'autre moitié des chrétiens est du rite grec; mais ces Grecs-là savent ne pas le grec et ils prient Dieu en esclavon, qu'ils ne savent j)as non j)lus; et nous avons encore ici des Arméniens et puis beaucoup de mahométans en Lithuanie, et puis encore quelques pauvres diables de païens, que je voudrais bien qu'on conservât, parce que j'aime les antiquités; mais il n'y a ici que ces pauvres diables-là, ou d'autres, mais j)oint du tout celui de Voltaire. ?îe voilà-t-il pas, madame, une belle digres-
208 CORUESPOKDANCE COMPLETK
sion et une belle transition ! Tant y a que je suis ici très^nal fourni des nouveautés, même les plus piquantes et du phh petit volume. Si l'abbé Boudot a quelquefois l'honneur de Toa> faire sa cour, madame la marquise, en l'absence de Fautre madame la marquise qui est à Gaen , faites-en , je vous en prie, des reproches à cet homme de lettres, ou plutôt de livres, podr (jui je connais vos bontés.
Parlons plus sérieusement. Le prince de B... ' s'est fait grand honneur à la bataille, à ce que m'a mandé M. le maréchal de Broglie. Il est arrive très à propos pour combattre et vaincre. Cet article de la relation ne m'a pas échappé. Vous ne me dites point que madame la maréchale, sa sœur, va en Lorraine: est-ce que cela ne serait pas vrai? J'en serais très-aise pov vous. Quant à moi, qui suis au bout du monde, je suis toujoan bien aise d'imaginer mes amis ensemble, contents, s'il se peut, et se souvenant de moi , s'il leur plaît.
Vous me rendez grand service en me mandant des nonveHn ici ; mais je ne suis guère en état de riposter, et vous ne to» y attendez apparemment pas. Cependant je [>ourrais bien VMH intéresser par le récit véritable et très-afHigeant de l'état oùjr vois ici le roi de Pologne et les Saxons qui l'y ont suivi.
Le roi de Prusse brille Dresde, depuis cinq à six jours, à h barbe de M. le maréchal Daun. Tantôt Tun, tantôt l'autre de nos Saxons apprend (|ue sa maison ou celle de son père, de son frère est ruinée. Les uns se désolent, les autres font bonne contenance, beaucoup se plaignent, et, comme vous jugo bien, le roi et la cour sont fort tristes. Gomme il faut tirer de tout parti et morale , offrez ce tableau à ceux <{ui se plaigneol encore de M. Silhouette, de la perte de leur vaisselle et da retard de leurs pensions. Mais je tomberais dans le noir, si je traitais plus longtemps ce chapitre, et j'ai besoin d'être distnit et consolé. Vos lettres me consolei'ont toujours , et votre amitié, madame, me tiendra toujours lieu de bien des choses; mais il m^en manque J)eaucoup.
* Bcnuvaii. (Ji.)
DE MADAME f.A MABQUISE DU DEFFAND. M9
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND AV MARQUIS DE PAULM\
Pnriit, 5 septembre 1760.
J'étais en colère contre vous; votre dernière lettre m'avait déplu ; vous m'y annonciez que vous ne ni^enverriez plus rien, vous me reprochiez d'aimer Fréron; vous me traitiez comme ramie où l'alliée des Pompignan et des Palissot; j'en ai été indignée et on le serait à moins ; mais faisons la paix ; venez, que je vous embrasse.
Je fus avant-hier à la première représentation de l'ancvède, J*y ai pleuré à chaudes larmes ; j'avais été quelques semaines auparavant à Y Écossaise f qui m'avait fait un plaisir extrême. Vous avez balayé notre théâtre de tous les mannousets d'auteurs qui Tavilissaient et le salissaient depuis deux ou trois ans. Je suis folle de vous , et eussiez-vous mille fois plus de torts avec moi , je vous admirerais toujours et n'admirerais que vous, je vous * le déclare net; je ne puis révérer de certaines choses que vous approuvez tant, je suis comme Mardochée :
Je n*ai devant Aman pu fléchir les grnoiix,
-Nî lui rendre un honncMir qur l'on no doit qu'à vous.
•^'entends par Aman, nombre d'auteurs (|ue vous honorez de ^"otre protection et i|ue je trouve fort ennuyeux et fort or(pieil- '^ix. Mademoiselle Clairon joue à ravir. Il y a un « Eh bien, '^on père, » qui remue rame depuis le bout des pieds jusqu'à •^ pointe des cheveux.
Préville est charmant dans le rôle de Freeport; enfin , vous '•l'avez fait rire et pleurer, ce qu'il y avait lon{jtemps qui ne m'é- ^^it arrivé et (]ue je n'espérais plus; je vous en fais mille et mille •"eiiierclments. Je soupai hier avec Marmontel; je lui ai parlé •le vous sans fin, sans cesse; il dit que vous vous portez à mer- Veille, et que vous n'êtes point du tout chanjjé. Il n'en est pas îiinsi de moi , mais si j'étais avec vous, je prendrais patience. Aurez-vous bien la cruauté de ne me rien envoyer? Je ne me pave point de vos raisons, ce ne sont que des prétextes.
170 œRRBSPONDANCK GOMPLEIV
Aux Délices, 12 septembre 1760.
Vous êtes une grande et aimable enfant, madame; comment n'avez-vous pas senti que je pense comme vous '? Mais songez que je suis d'un parti, et d'un parti persécuté, qui, tout persécuté qu'il est, a pourtant obtenu à la fin le plus grand avantage qu'on puisse avoir sur ses ennemis, celui de les rendre à la iim. ridicules et odieux.
Vous sentez donc ce qu'on doit aux gens de son parti , M. le duc d'Orléans disait qu'il fallait avoir la Foi des Bohèmes.
Je ne sais si vous avez vu une lettre de moi au roi de Pologne Stanislas. Elle court le monde. C'est pour le remercier d'im livre qu'il a fait de moitié avec le cher frère Menoux^ intitulé: l'Incrédulité combattue par le simple bon sens.
Si vous ne l'avez point, je vous l'enverrai, et je chercherai, d'ailleurs, madame, tout ce qui pourra vous amuser, car c'est à l'amusement qu'il faut toujours revenir, et sans ce point4à, r existence serait à charge. C'est ce qui fait que les cartes emploitmt le loisir de la prétendue bonne compagnie, d'un bout de l'Europe à l'autre; c'est ce qui fait vendre tant de romans. On ne peut guère rester sérieusement avec soi-même. Si .la nature ne nous avait faits un peu frivoles , nous serions trèfmalheureux; c'est parce qu'on est frivole que la plupart àti gens ne se pendent pas.
Je vous adresserai dans quelque temps un exemplaire ck V Histoire de toutes les Russies *. Il y a une Préface k Wre pouffer de rire, ce qui vous consolera de l'ennui du livre.
Adieu, madame; je suis malade, portez-vous bien, soye* aussi gaie que votre état le permet, et ne boudez plus votre ancien ami, qui vous est tendrement attaché pour toujours.
* Voltaire fait it'i allusion à ces niédiocritcs Iittéraii*es , ambitieuses cl or- (jiu'i lieuses que, pour V intérêt rlo la cause ^ il se faisait un devoir de jmitéger, sauf à s'rn moquer tout bas. (Ij.)
- Satjtfio di tetterc sopra la Aussia, d*Al{Tarotti. Ce recueil fnl pnWif » Paris m 1760. (L.)
T>E M.VDAMK LA MARQn.SE DV DEFFAiNU. 271
MADAME LA M.inQVliiK Dl' DRFFAND A M. DR VOLTAIHE.
Pnris, 20 scptriiihrv 1760.
OD, non, moiJMeui*, je ne suis pas une {[rande cnf<int ; je suis petite vieille qui ai tous les a[>anage8 de la vieilIc^M, ïpté la mauvaise humeur. Je blâme M. de Voltaire quand BMocié on plutôt se lait chef d'un parti qui n'a rien de mm avec lui qu'un seul article; car pour la morale et les tment», il n'y a nulle ressemblance ni conformité : d'ailleurs, ria vous divertit, vous avez raison, n'en parlons plus. ites-nioi, je vous prie, pourquoi vous ne répondez jamais ii joe je vous écris? Je vous parle de votre tragédie, de votre édie, vous ne daignez pas m'en dire un mot. J'ai lieu de re que mes lettres vous ennuient; j'en serais fâchée, parce les vôtres me font plaisir* J'attends avec impatience votre lire du czar; j'ai grand besoin de lecture qui m'amuse; je ix ou sept heiiri» par jour ou par nuit, et j'ai tout épuisé, été très-contente de l'histoire des Stnarts ' ; elle est un peu [ente, mais il y a iles morceaux sublimes. i vous aviez de l'amitié pour moi, comme vous voulez m'en er, vous pourriez m' envoyer hoaucoup de choses, j'en suis '9 mais vous me traitez un peu comme une caillette. arriva hier un courrier qui nous apporta la nouvelle d'un ï avantage que M. de Stainville a remj)orté sur le prince Iditaire; c'est être débredouillé.
otre lettre au roi de Pologne est imprimée, je ne crois pas ce soit par l'ordre du frère Menoux. Adieu, monsieur, je I aime lieaucoup, et je crois que vous ne m'aimez guère, e présidrnt veut que je vous dise qu'il vous désapprouve liment de donner le premier tome do votre histoire ilu Czar it le second ; je crois eflectivement «piil n'a pas tort , mais second nous faisait tro|) attendre le premier, ne suives pas conseil, je suis pressée de vivre.
L* Histoire de lu imti.um ilf Stuurt, |>;u* Huini*, Iradiiîti* rn 1760 jK»r B Prcvosi. (A. N.)
17X OOR^tESPONDANCE COMPLETE
Aux Déliccii, 27 octobre (1760).
Ceci n'est point une lettre , madame , c*e$t seulement pour vous demander si vous avez reçu deux volumes de l'ennuyeuse Histoire de Russie, Tun pour vous, Fautre pour M. le président Hénault. M. Bouret ou M. Le Normand ' doit vous avoir fiiit remettre ce paquet. J'ignore pareillement si M. d*Âlembeit a reçu le sien. Voulea^-vous, madame, avoir la bonté de lui fiiire demander s* il lui est par\'enu? Il vous fait quelquefois sa cour, et je vous en félicite tous deux ; vous ne trouverez assurémeut personne qui ait plus dVsprit, plus d*imagination et plus de connaissances que lui.
Je vous disais, madame, que je ne vous écrirais point, maisjr veux vous écrire. J*ai pourtant bien des affaires; un laboureur qui bâtit une église et un tliéàtre, qui fait des pièces et des acteurs et qui visite ses champs, n'est pas un homme oisif. N'importe, il faut que je vous dise que je viens de crier : Vive le roi! en apprenant que les Français ont tué quatre mille Anglais a coups de baïonnette ' . Gela n'est pas humain , mais cela était fort nécessaire.
Je ne sais pas si le roi de Prusse aura la vanité de payer nfgulièrement sa pension à M. d' Alembert ; ce serait aux Russes à la payer, sur les huit millions qu^ils viennent de prendre à Berlin. Ditîu merci , il ne s'est j)as encore passé inie semaine sans grandes aventures depuis que j'ai quitté le poète de SanS' Souci;] ai peur de lui avoir porté malheur. Je souhaite quil Knisse sa vie aussi sagement et aussi tranquillement que inoi; niais il n'en fera rien.
Je n*ai nulle nouvelle du frère Menoux, ni du frère Malagridst ni du frère Berthier, ni d'Omer de Fleurv, ni de Frérou. J anrai l'honneur de vous envoyer quelque insolence le plus t«')t(juc je pourrai.
^ Dircctoiir grncral des postes. (L.)
^ Le marquis de Castrics avait uii.s en fuite, le 16 octobre , aux. emiroib
de Wesel, 15,000 Hanovrieiis i'oininandé<t par le prince liéréilitaire df
Brunswick, lequel servait sous les ordres du prince Ferdinand, son oncle*
générai en chef des troupes anglaises et lianovricnnes. (^Notc de Vcditrur df
Voltaire,)
Prenez toujours la vie en patience, madame, et s'il y a quel- |ues bons moments, jouissez-en gaiement. Je me plains à tout le Donde de mademoiselle Clairon, qui a la fantaisie de vouloir |u'on lui mette un échafeud tendu de noir sur le théâtre parce |u*elle est soupçonnée d'avoir fiait une infidélité à son fiancé. ]ette ima^nation abominable n'est bonne que pour le théâtre uiglais. Si l'échafaud était pour Fréron, encore passe; mais NNir Clairon, je ne le puis souffrir.
Ne voilà-t-il pas une belle idée de vouloir changer la scène nmcaise en place de Grève? Je sais bien que la plupart de nos ragédies ne sont que des conversations assez insipides, et que MHis avons manqué jusqu'ici d'action et d'appareil; mais quel ippareil , pour une nation polie , qu'une potence et des valets le bourreau !
Je vous adresse mes plaintes, madame, parce que vous avez lu goût , et je vous prie de crier à pleine tête contre cette bar- >arie. Voilà ma lettre finie; je vais voir mes greniers et mes {Fanges.
Je TOUS présente mon tendre respect et je vous aime encore >lu8 que mon blé et mon vin : j'ai Fait pourtant d'assez bon vin A beaucoup. Je parie, madame, que vous ne vous en souciez poère; voilà comme l'on est à Paris.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. DK VOLTAinE.
l'*" iiovcmhre 1760.
Oui, monsieur, j'ai reçu votre beau présent ; c'est M. LeNornand qui me l'a envoyé. Je donnai le même jour au président 4m exemplaire. Vous avez dû recevoir, il y a déjà longtem])s, on remercfment. D'Alcmbert n'a eu votre livre que ces jours-ci. îe crovez point, je vous prie, que j'ai tort si vous n'avez pas eu le mes nouvelles ; mon premier soin fut de lire votre Préface t deux ou trois chapitres. Je vous écrivis sur-le-champ, de ma HTopre main, une lettre de huit pages, et j'employai à cet ouvrage ine de mes insonmies. Au réveil de mon secrétaire, je le lui lonnai à lire; il n'en put presque rien déchiffrer. Je ne me ouvenais plus de ce que j'avais écrit. Je fus si dépitée que je ésolus d'attendre, pour vous écrire , que j'eusse entièrement ini votre livre. Ce qui est plaisant, c'est qu'hier, en finissant la I. 18
dernière page, j'ai re4;u votre dernière lettre. C'est munense, monsieur, ce que j*aî à vous dire ; d*abord je tous déclarp que vous n'avez ni jugement ni goût, si vous n'êtes pas content dr votre Histoire ; la préface est charmante ; vous traitez messifius les faiseurs de recherches comme ils le méritent ; îl y a tant 4e manières d'être ennuyeux, qu'en vérité cela crie vengeance 4e se mettre à la torture pour en chercher de nouvelles. Je ne pense pas absolument comme vous sur les portraits et anecdotes, mais à l'explication il se trouverait [leut-étre que nous pensons de même. Les portraits imaginés, et les anecdotes fausirs ou falsifiées, font de l'histoire d'indignes romans.
Vos descriptions de Tempire de Russie , les établisseoienU, les réformes, les voyages du czar, tout cela' m*a paru admirable. Oe qui re(;arde la guerre ne m'a pas fait autant de plaisir; maii c'est que vous aviez tout dit sur cet article dans la Ki^e <fe Charles Xfl. Je l'ai reçu eu même temps que le czar. Je ne souffre pas qu'on dise qu'il y ait la moindre contradiction.
Je vois, monsieur, que vous êtes fort au fait de ceque je£ûi; je voudrais que vous le fussiez aussi hien de tout ce que je pense; vous ne trouveriez rien a redire, et vous conviendriez que je ne suis point injuste dans les jugements <|ue je porte, ni déraiionnable dans ma conduite. J'ai mis heaucoup d'impartialité dant la guerre des philosophes ; je ne saurais adorer leur encvclopédie, qui peut-t>tre est adorable, mais dont quebpies articles quf j'ai lus m'ont (»niiuyée à la mort. Je ne saurais admettre pour législateurs des gens qui n'ont que de l'esprit, peu de talent rt point de goût ; qui , quoique très-honnêtes gens , écrivent le^ choses les plus malsonnantes sur la morale; dont tous les raisounements sont des sophismes, des paradoxes. On voit clairenient (|u'ils n*ont d'autre but que de courir après une célébrité où ils ne par>iendrout jamais ; ils ne jouiront pas même de la gloriole des Foutenellc et la Motte , qui sont oubhés depuis leur mort ; mais eux, ils le seront de leur vivant ; j'en eioèfKt, à toutes sortes d'égards, M. d'Aleuihert, quoicfail ait été bk» délateur auprès de vous; mais c'est un égarement que je loi pardonne, et dont la cause mérite quelque indulgence; c'e^k plus honnête honune du monde, qui a le cœur hon, un excellent esprit, beaucoup de justesse, du goût sur bien des choses ;mai^ il y a de certains articles qui sont devenus pour lui affiures if parti, et sur les(|ueis je ne lui trouve pas le sens commun : par exemple, i'échafaud de mademoiselle Gl.iiron, sur lequel je n'ai
pat» atteudu vos ordres pour ine traiit»|>orter de colère. J'ai dit uiot |)Ottr mot les inéiiies < 'Loties que vous me dites, et d'Alemtiertserabiea surpris quand je lui donnerai à lire votre lettre; ce sera im |;rand triomphe. Mais, monsieur, apprenez qu'il n'y a plus rien à faire ; tout est |>erdu dans ce pays-ci , tout est en unarcfaie; chacun se ci'oit le premier <lans son fj^enre, et chacun croit posséder tous les gemmes, et moi je dirai ce qu'un refrain de chanson disait d'un premier ministre de Pers<e, à son retour d'un exil :
Lui à récart, tmit les ii<Mnfn«s étaient égaux.
Vous avez actuelh^ment avec vous un homme de ma connaissance, M. Turgot; c'est un homme d'esprit, mais qui n'est pas absolument de votre genre.
Comment s'a])])elle cet homme qui a fait cent cinquante lieues pour vous venir trouver et qui est depuis six mois avec vous ? Je Pen estime et l'en aime tant, que je serais presque tentée de» hii en faire faire des compUments.
N'oubliez pas que vous me promettez des insolences. Au nom
de tout ce que vous n'aimez pas, ayez soin de mon amu-
serment, et soyez bien persuadé que, hors vous, tout me pai^ait languissant, fade et ennuyeux. Je crains bien que cette lettre n'ait tous ces défauts.
M. d'aI.KMBF.RT a madame la MARQriSE DU DFFFAND.
Sans-Souci, le 25 juin 1763'.
Vous m'avez permis, madame, de vous donner de mes nouvelles, et de vous demander des vôtres. Je n'ai rien de plus pressé que d'user de cette j>ermi.ssion. Je suis arrivé ici le 22, après un voyage très-heureux et très-agréable. Ce voyage n'a pas même été «mssi fatigant que j'aurais pu le craindre , quoi-
* Nons prenons cette lettre, fjui nV«l pa« clan« la Correspondance inédite de 1609, aux Œuvies de d' A leniheit, édition Botisange, t. \\ p. 41. EHe •aoOft ak paru importante comme résumant le» iinpreâcûons du jtliiJosoplie penflaut rta viiiite au roi philosophe, et romme étant la dcnaière de ce conimercve d*abord si intime avec madame du DefTand, et qui s'éteignit si hrUiMpiemeni quanid mademoiselle de Lcspinas^e voulut avoir «on salon et désertii Saint- Jofleph , riuivie de tous ses amis, parmi lesquels d'Aleuibert a nue place :i part. (L.)
dernicn* page, j'ai re^^u votre dernière lettre. G*est knineiee. monsieur, ce que j*ai à vous dire ; d*abord je tous déclare que vous n'avez ni jugement ni goût, si vous n'êtes pas content dr votre Histoire; la préEacc* est charmante ; vous traitez messieurs les Eaiseurs de recherches comme ils le méritent : il v a tant 4e manières d'être ennuyeux, qu'en vérité cela crie vengemoe 4e se mettre à la torture pour en chercher de nouvelles. Je ne pense pas absolument comme vous sur les portraits et anecdotes, maisà l'explication il se trouverait )»eut-étre que nous pensons de même. Les portraits ima^jinés, et les anecdotes fausirs ou lalsifiées, font de l'histoire d'indignes romans.
Vos descriptions de Tempirc de Russie , les établisMBienU, les réformes, les voyages du czar, tout cela' m'a paru admirable. O qui ro([ardo la guerre ne m'a pas fait autant de plaisir; maii c'est que vous aviez tout dit sur cet article dans \^ Vie de Charles XIL Je Tai reçu eu même temps que le czar. Je wt souffre pas qu'on dise qu'il y ait la moindre contradiction.
Je vois, monsieur, que vous êtes fort au fiait de ce que je fài\ je voudrais que vous le fossiez aussi bien de tout ce que je pêne; vous ne trouveriez rien à redire, et vous conviendriez quejeae suis point injuste dans les jugements que je porte, ni àéaiiOÊr jiahh* dans ma conduite. J'ai mis beaucoup d'impartialité Jav la guerre des philosophes ; je ne saurais adorer leur encvclopédie, <|ui peut-tHre est adorahie, mais dont quelques articles que j'ai lus m'ont (*niuiyée à la mort. Je ne saurais admettre {mmif législateurs des gens qui n'ont que de Tesprit, peu de talent rt point de goût ; qui , quoique très-hounétes gens , écrÎTent le^ choses les plus malsonnantcs sur la morale; dont tous les raisounements sont des sopliismes, des paradoxes. On voit clairenient qu'ils n*ont d'autre but que de courir après une céléhrité où ils ne parviendront jamais ; ils ue jouiront pas même de la gloriole des Foutenellc et la Motte , qui sont oubliés depub leur mort ; mais eux, ils le seront de leur vivant ; j'en (soepte, à toutes sortes d'égards, M. d'Aleuibert, quoiqu'il aitétéaioii délateur auprès de vous; mais c'est un égarement que je lui pardonne, c*t dont la cause mérite quelque indui(;ence; cWk plus honnête houune du monde, qui a le coeur l>ou, un exoelient esprit, beaucoup de justesse, du goût sur bien des choses; mai» il y a de certains articles qui sont devenus pour lui affaires At parti, et sur les<|uels je ne lui trouve pas le sens comimiB : pv exemple, l'échaËiud de madcmoiseUe Clairon, sur lequel je ■ ai
|»a« attleudu vos ordres pour ine traià6|>orter de colère. J'ai dit uiot |>ottr oiot les iiiêuies obobeii que vous ine dites, et d'Alemlier! sera bieu surpris quaud je lui doDuerai à lire votre lettre ; ce sera im grand triomphe. Mais, monsieur, apprenez qu'il n'y a fim rien à faire ; tout est perdu dans ce pays-ci , tout est en aDardiie; chacun se cit>it le premier dans son g^tiure, et chacun cfoit posséder tous les genres, et moi je dirai ce qu'un refrain de chanson disait d'un premier ministre de Perse, à son retour d*iui exil :
Lm à récarf , tout les iiMnines étaient égaux.
Vous avez actuellement avec vous mi homme de ma connaissance, M. Turgot; c'est im homme d'esprit, mais qui n'est pas absolument de votre genre.
Comment s'appelle cet homme qui a fait cent cinquante lieues pour vous venir trouver et qui est depuis six mois avec vous ? Je Fen estime et Fen aime tant, quf? je serais presque tentée de hii en (aire faire des compliments.
^Toublîezpas que vous me promettez des insolences. Au nom
de tout ce que vous n'aimez pas, avez soin de mon amu-
serment, et soyez bien persuadé que, hors vous, tout me parait languissant, fade et ennuyeux. Je crains bien que cette lettre n'ait tous ces défauts.
M. d'aI.RMBFRT a madame I.A MARQriSK DU DEl'FAXD.
San.4-Souri, le 25 juin 1763 ^
Vous m'avez permis, madame, de vous donner de mes nouvelles, et de vous demander d(»s vôtres. Je n'ai rien de plus pressé que d'user de cette j)ermission. Je suis arrivé ici le 22, après un vovage très-heureux et très-agréable. Ce vovage n'a pas même été aussi fah'gant que j'aurais pu le crain<lre, quui-
1 N«Mis |»r«»iioii« cette* lettre, rpii uVm pmn danft la Correspondance inédite de I609« aux Oiùtvtes de d*AletnLeit, é<litioB BoMan^^, c. V, p. 41. £||<> noiiii a paru iui|Mirtaiite couMnc rÔMUuant les impreAÙoiis du jilitloso|ilic peiidaot M viiiite au roi |>hiJojmphe , et romiue étant la dernière de ce cummeit^* d'abord m îiitirae avec mndainc du DefTaud, et qui 8*étei(^iiit $i ]>nis<nieni<>n( qttand mademoÎM'Ile de Leupinnsw voulut avoir wn salon et déserta Saint- Joaeph , rtuivie i\v tous so^ arniH, parmi lesquels d'Alembert a une place :i part. (L.;
que j'aie souvent couru jour et nuit ; mais le désir que j'avais de voir le roi , et l'ordre de le suivre depuis Gueidres où je l'ai trouvé, jasqu'ici, m'a donné de la force et du courage. Je ne vous ferai point d*éloges de ce prince; ils seraient suspects dans ma bouche. Je vous raconterai seulement deux traits qui vous feront juger de sa manière de penser et de sentir. (Juand je lui ai parlé de la gloire qu'il s'est acquise, il m'a dit, avec la plus gi*ande simplicité : qu'il y avait furieusement à rabattre de cette gloire; que le hasard y était presque pour tout, et qu'il aimerait bien mieux avoir fait Athalie que toute cette guerre; Athalie est en effet l'ouvrage qu'il aime et qu'il relit le plus. Je crois que vous ne désapprouverez pas son goût en cela, comme sur toute œuvre de notre littérature, dont je voudrais que vous l'entendissiez juger. L'autre trait que j'ai à vous dire de ce prince , c'est que le jour de la conclusion de cette" paix si glorieuse qu'il vient de faire, quelqu'un lui disant que c'était là le plus beau jour de sa vie : Le plus beau jour de la vie, réponditil^ est celui où on la quitte. Cela revient à peu près, madame, à ce que vous me dites si souvent : que le plus grand malheur est d'être né.
Je ne parlerai point, madame, des bontés infinies dont ce .prince m'honore, vous ne pourriez le croire, et ma vanité voo* épargne cet ennui. Je ne parlerai point non plus de Taccueilque madame la duchesse de Brunswick, sœur du roi, et toute la maison de Brunsivick, a bien voulu me faire ; je me contenterai de vous assurer que dans l'espèce de tourbillon où je suis je n'oublie point vos bontés et l'amitié dont vous voulez bien m'honorer; je me flatte de la mériter un peu par mon respectucîux attachement pour vous. Gomme je sais ([ue rien ne voib ennuie davantage que d'écrire des lettres, je n'ose vous demander de vos nouvelles directement; mais j'espère que mademoiselle de Lespinasse voudra bien m'en donner. J'oubliais de vous dire que le roi m'a parlé de vous, de votre esprit, de vos bons mots, et m'a demandé de vos nouvelles. Je n'ai point encore vu Berlin; mais Potsdam est une très-belle ville; et le cbàteaa où je suis est de la plus grande magnificence et du meilleur goût. Adieu, madame, conservez votre santé; la mienne est toujours bonne. Oserais-je vous prier de me rappeler au souvenir de M. le maréchal et de madame la maréchale de Luxembourg?
L'-WElCiLE VOLTAIRE A l'aVELGLE MARQUISE Dl* DEFFAKP.
A Ferney, 19 aii{piAte (car il est trop harbaiv trérrire aoust et de prononcer oui) (1763).
Les gens de notre espèce, madame, devraient se parlerai! lieu de s'écrire, et nous devrions nous donner rendez-vous aux Quinze^Vîngts , d'autant plus qu'ils sont dans le voisinage de M. le président Hénault. On m'a mandé qu'il avait été dangereusement malade ces jours passés, mais qu'il se porte mieux. Je m'intéresse bien vivement à votre sauté et à la sienne; car enfin il faut que ce qui reste à Paris de gens aimables vive longtemps, quand ce ne serait que pour l'honneur du pays.
Etes-vous de l'avis de Mécène, qui disait : Que je sois goutteux, sourd et aveugle, pourvu que je vive, tout va bien '. Pour moi, je ne suis pas tout à fait de son opinion, et j'estime qu'il vaut mieux n'être pas que d'être si horriblement mal. Mais quand on n'a que deux yeux et une oreille de moins, on peut encore soutenir son existence tout doucement.
J'ai eu grande dispute avec M. le président Hénault au sujet de François //",'et je vous en fais juge.
Je voudrais que quand il se portera bien et qu'il n'aura rien à faire, il remaniât un peu cet ouvrage, qu'il pressât le dialogue, qu'il V jetât plus de ten*eur et de pitié, et même qu'il se donnât le plaisir de le faire en vers blancs, c'est-à-dire en vers non rimes. Je suis persuadé que cette pièce vaudrait mieux que toutes les pièces historiques de Shakspeare, et qu'on pourrait traiter les principaux événements de notre histoire dans ce goût.
Mais il faudrait pour cela lui peu de cette libei*té anglaise qui nous manque. Les Français n'ont encore jamais osé dire la vérité tout entière. Nous sommes de jolis oiseaux à qui on a rogné les ailes. Nous voletons, mais nous ne volons pas.
Je vous supplie, madame, de lui dire combien je lui suis attaché. Adieu, madame; je ne sais si nous avons bien joui de
* S«*pt vers «le Mécène, à ce sujet, ont été eonservé»* par Séi\v(\ue (Kpitre T/), et imités par la Fontaine, livre I"", fahle xv. (iVofe de ^éditeur do Voltaire.)
- François 11^ roi de France, tragédie en cin<| ai'tCA et en prose (|Kir le président Hénault), 1747, in-8". L'auteur en donna en 1768 une deuxième t'ait ion enrichie de notes nouvelles. (Beuchot.)
S7S CORRESPOiVDANCE COMPLETR
la vie, mais tâchons de la supporter. Je m'amuse à entendre sauter, courir, déraisonner mademoiselle Corneille, son petit mari , sa petite sœur, dans mon petit château , pendant que je dicte des commentaires sur 'Agésilas et Attiltt. Et tous, madame, à quoi vous amusez-vous? Je vous présente mon trèstendre respect.
LETTRE 15ft.
l'aveugle du DEFFAND au soi-disant AVBUGLi: NAIS TRÈS-CLAIRVOYANT VOLTAIRE.
Pat'is y 30 «eptcuihre 1763.
Je ne vous dirai point pourquoi y ai tant tardé si vous dre. Si vous avez a^^ns la mort de madame de Luyne»'» vous avesi dû deviner quelles étaient me>> raisons^ vous en fiûre Ir détail serait un (jrand ennui pour vous et une grande fiitifae pour moi. J'aime bien mieux vous raconter ce qui se psMft l'autre jour chez, le roi de Polo(pie. La reine y était, la caiir était nombreuse, on parla de V Instruction pastorale de Vévéqm du Puy * ; on loua l'ouvrage, oa exalta l'auteur. C'est un sanit, disait le roi de Pologne; c'est im homme bfen savaat, diNvl l'antre. Tout cela est vrai, dit M. le prince de Beauvau, nai» Il n'aura jamais la célébrité de son frère'.
Platon est revenu de la cour de Denis ; il en dit des met' veilles. Il prétend que ce n'est point à ses pieds qu'on doit chercher ses oreilUvs , enfin il est comblé de gloire, en attendait qu'il soit vêtu de moire..
J aimerais à la tolie avoir une correspondance avec voin^, i vous étiez bien aise dVn avoii* avec moi, mais vous n'avca jamais rien à me dire; ce n'est que par le public que j'appreads ce que vous pense/., ce que vous <Iites, ce que vous faites; vous ne me jugez di(j^ne d'aucune couKance.
Laissons François II tel qu'il est; c'est ua genre qu'il eit difficile de perfectionner ; il est plus court de ne pas l'admettre.
Oh! M. de Voltaire, avez-vous lu M. Thomas? Il devait cfac avant son discours : Allons, fa(]uins, il vous faut du sublime!
^ Tante (le madame du DefFaiid. (L.)
' L*abl)é de Pompi^aii. (L.)
' Le Franc de Pom|iigiian, que Voltaire a rendu rél«*hre par scf» pîaîîonffrM^
«♦t Mi's satires. (A. N.)
3 mis iiuUfpsëe de l'éloquence rëfpiante, j'aime mieux le style îs halles. La pièce de Saurin ' vient de tomber à plat. Adien, monsieur; ne m'oubliez pas, et envoyez-moi quelque lose qui m'amuse, j'en ai besoin : je |>ëris de langueur et 'enBuî.
Fcme\', 6 janvier (1764).
Je ne m*ctonne plus , madame , que vous n*ayez pas reçu la eannc que je vous avais envoyée pîir la poste, sous le contreeîng d*un des administrateurs. Aucun livre ne peut entrer par 1 poste, en France, sans cHre saisi par des conmiis qui se font, lepuis quelque temps, une assez jolie bibliothèque et qui deiendront, en tout sens, des gens de lettres. On n'ose pas même nvoyer des livres à Fadresse des ministres. Enfin, madame, omptez (|ue la poste est infiniment curieuse; et à moins que I. le président Hénault ne se ser\'e dn nom de la reine ' pour ous foire avoir une Pucelle, je ne vois pas comment vous onrrez parvenir k en avoir des pavs étrangers.
Je m'anmsais à faire des contes de Ma mare l'Oie, ne pouvant •lus lire du tout, .le ne suis pas précisément comme vous, ladame ; mais vous souvenez-vous des yeux de Tabbé de Chaueu, les deux dernières années de sa vie? Figurez-vous un état litoven entre vous et lui; c'est précisément ma situation.
Je pense avec vous, madame, que quand on veut être aveugle, 1 Eaut Têtre à Paris; il est ridicule de l'être dans une canq)agne, vec un des plus beaux asp(»cts de l'Europe
On a besoin, absolument dans cet état, de la consolation de 1 société. Vous jouissez de cet avantage ; la meilleure compagnie se rend chez vous et vous avez le plaisir de dire votre avis ur toutes \vs sottises qu'on fait et qu'on imprime. Je sens bien ue cette consolation (»st médiocre. Rarement le dernier âge de a vie est-il bien agréable ; on a toujours espéré assez vainement le jouir de la vie; et à la fin tout ce qu'on peut foire c'est de a supporter. Soutenez ce fardeau , madame , tant que vous
• Blanche et GuixcarJ, (L.)
' \je praidcnc Héiimilt éraii surintendant de la maMun de Ui Reine. (I^*).
pourrez; il n'y a que les (p*ande8 souffrances qui le rendent intoléraLle.
On a encore en vieillissant un grand plaisir qui n'est pas à négliger, c'est de compter les impertinents el les impertinentes qu'on a vus mourir, les ministres qu'on a vu renvoyer, et la CduIc des ridicules qui ont passé devant les yeux. Si de cinquante ouvrages nouveaux qui paraissent tous les mois il y en a encore un de passable, on se le fait lire, et c'est encore un |>etit amusement. Tout cela n'est pas le ciel ouvei*t; mais enfin on n*a pas mieux et c'est ud pai*ti forcé.
Pour M. le président Hénault, c'est tout autre chose; il rajeunit , il court le monde , il est gai et il sera gai jusqn'i quatre-vingts ans; tandis que Moncrif et moi nous sommes probablement fort sérieux. Dieu donne ses grâces comme il lui platt.
Avez-vous te plaisir de voir quelquefois M. d'Alembert? Nonseulement il a beaucoup d'esprit, mais il l'a très-décidé et c'est beaucoup ;. car le monde est plein de gens d* esprit qui ne saTcnt comment ils doivent penser.
Adieu , madame ; songez , je vous prie , que vous me derei quelque respect ; car si dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois , je suis assurément plus que borgne , mais que ce respect ne diminue rien de vos bontés.
Il y a longtemps que je suis privé du bonbcur de vous voir et de vous entendre; je mourrai probablement sans cette joie. Tàclions, en attendant, de jouer avec la vie ; mais c'est ne' jouer qu*a colin-maillard.
Paris, 1^ janvier 1764.
Oui, oui, monsieur, je vous respecterai comme roi; il ne me manquait plus pour vous que ce genre de respect ; je suis fâchée qu'il vous en coûte tant pour l'acquérir.
Vous m'indiquez toutes les sortes de consolations propre.sà mon état et à mon âge ; je conviens qu'il n'y en a point d'autres; mais c'est pour la santé de l'âme ce que sont les infiisions de tilleul, de camomille, de bouillon blanc, etc., etc., pour la santé du corps; ce qu'est aussi l'eau bénite contre les tenta-
lions du diable. La vieillesse serait supportable si l'on avait à qui parler, mais il me semble que tous les hommes aujourd'hui sont des fous ou des bctes. Je me dis souvent (}ue c'est peutêtre moi qui suis l'un et l'autre, que je suis comme ceux qui ont une jaunisse qui leur fait voir tout jaune; qu'il est impossible que je sois meilleur juge que tous ceux qui ont tant de célébrité : ainsi , après avoir été mécontente de tout le monde , je* conclus, je finis par l'être encore plus de moi-même.
Vous voyez que je ne me peins pas avec des couleurs trop fiivorables, et que je vous donne de moi lidée d'une vieille bien triste , bien atrabilaire et bien ennuyeuse. Rabattez-en , je vous prie, quelque chose, et croyez que si je passais quelques heures avec vous, j'aurais autant de gaieté que j'en avais dans ma jeunesse.
Je vois assez souvent d'Alembert; je lui trouve, ainsi (|ue vous, beaucoup d'esprit.
Le président se porte à mer\'eille ; son goût pour le monde ne s'-aftaiblit point : il est toujours fort recherché, parce qu'il est toujours fort aimable, mais il devient bien sourd. Il rendrait la reine encore plus sourde que lui, s'il lui nommait la Pucelle; mais ne croyez pas en être cpiittc pour une bonne plaisanterie.
Chargez-vous de uion amusement; je ne peux plus rien lire de tout ce qu'on écrit. Ce n'est j>as que je veuille fairç la merveilleuse, ni le bel esprit; mais c'est que l'ennui me surmonte. On me propose de relire les remontrances, les mandements, les instructions; je réponds : Qu'est-ce que tout cela me fait? J*ai cependant essayé d'en lire; mais le peu de bons raisonnements, de vérité (|u'on y trouve, sont noyés dans un fatras il'éloipience, de style académique, à qui je préfère celui de la Bibliotlièque bleue.
Vous ne connaftrez plus, monsieur, ce qui est aujourd'hui le hon goût, le bon ton, la bonne compagnie; que faire à cela? Prendre patience, et, comme vous le dites, mépriser les hommes et les tolérer. Il n'y a d'heureux que ceux qui naissent avec des talents ; ils n'ont pas besoin de ceux des autres ; ils portent partout leur bonheur, et peuvent se passer de tout.
Souvenez-vous, monsieur, et sovez-en bien persuadé, que votre souvenir, votre ann'tié , me sont absolument nécessaires.
S8X C0RRESP0?9DANCE COMPLETE
M. DE VOLTAIRE A MADAME LA MARQriSK DU. DEFFAND.
Aux Délices, 27 jan\'ior i7M.
Oui, je perds les deux yeux : vous le^ .ivez perdus , O sape du Deffand! est-ce une grande perte?
Dq moins nous ne revcnxms pluft
Les flots dont la terre «rst couvcTtc.
Et puis tout est aveugle eu cet buuuiin séjour; On ne va qu*à tâtons sur la macliine ronde. On a les yeux bouchés a la ville, ;i la cour :
PlutQs, la Fortune et l'Amour Sont trois aveuglea-nés qui gouvernent le monde. Si d'un de nos cinq sens nous suniines dégarnis , Nous en possédons quatre; et c'est un avantage Que la nature laisse à peu do ses amis,
TiOrsqu'ils parviennent à nom» Age.
jSouk avoua vu mourir les paries et les roia : Nous vivoni», nous pensons, et notre âme noua reste. Ëpicure et les siens prétendaient autrefois Que ce sixième sens était un don céleste
Qui les valait tous à la fuis.
Mais quand notre âme aurait des lumières parfaites.
Peut-être il serait eucor mieux
Que nous eussions gardé nos yeux,
DiLSsions-nous portor d«?s lunettes.
A'^ous voyez , maduinc , quo je suis un confrère assez occupe des affaires de notre petite république des (Juinze-Vingts. Vous m'assurez que les {jens ne sont plus si aimables qu'autrefois; cependant les perdrix et leîs (jclinottes ont tout autant de fumet aujourd'Inii qu'elles en avaient dans votre jeunesse; les fleurs ont les mêmes couleurs. Il n'en est pas ainsi des hommes : le fond en est toujours le même, niais les talents ne sont pas de fous les temps; et le talent d'être aimable, qui a toujours été assez rare, dégénère conmie un autre. Ce n'est pas vous'qui avez changé, c'est la coin- et la ville, à ce que j'entends dire aux connaisseurs. Cela vient peut-être de ce que l'on ne Ht pas assez les Moyens de plaire de Moncrif. On n'est occupé que des énonnes sottises qu'on fait de tous côtés.
Le rai><onncr trii<tetii(Mit s'acrréditc.
Comment voulez-vous que la société soit agréable avec tout ce fatras pédantesfjue?
Vraiment, on vous doit l'hommage d'une Pucelle. Undevos M>n£ mots est cité dans les notes de cet ouvrage théologique ' . Il i*y a pas moven de vous l'envoyer, comme vous dites, sous le coure»! de la reine; on n'aurait pas même osé l'adresser à la reine ierthe. Mais sachez que dans le temps présent il est impossi- Ae de faire parvenir aucun livre imprimé des pays étrangers à ^aris, quand ce serait le Nouveau Testament. Le ministre même lont vous me parlez ne veut pas que j'envoie rien , ni sous son nveloppe, ni à lui-même. On est effarouché et je ne sais lourqiioi. *
Prenez votre parti. Si dans quinze jours je ne vous envoie •as Jeanne par quelque honnête voyageur, dites à M. le présient Hénault qu'il vous en fasse trouver une par quelque coloiteur. Gela doit coûter trente ou quarante sous ; il n y a pas e livre de théologie moins cher.
Je suis fiàché que votre ami soit si couru ; vous en jouissez loins de sa société , et c'est une grande perte pour tous deux. *achève doucement ma vie dans la retraite et dans la famille [oe je me suis faite.
Adieu, madame , courage. Faisons de nécessité vertu. Savez- 'ooa que c'est un proverbe de Gicéron?