MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A MADEMOLSELLE DE LESPINASSE
Mercredi , 9 mai i76(.
Je ne puis consentir à vous revoir sitôt, mademoiselle; la conversation que j'ai eue avec vous, et qui a déterminé notre séparation, m'est dans le moment encore trop présente. Je ne saurais croire que ce soient des sentiments d'amitié qui vous fassent désirer de me voir, il est impossible d'aimer ceux dont on sait <ju'on est détesté, abhorré, etc., etc., par qui l'amour-proprc est sîins cesse humilié, écrasé, etc., etc., etc.,. ce sont vos propres expressions, et la suite des impressions que vous receviez depuis longtemps de ceux que vous dites être vos véritables amis; ils peuvent l'être en effet, et je souhaite de tout mou cœur qu'ils vous procurent tous les avantages que vous en attendez; agrément, fortune, considération, etc., etc. Que
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFA^SD. îtti
Feries>vou6 de moi, aujourd'hui, de quelle utilité pourrais-je vous Hre ? Ma présence ne vous serait point a{jréable , elle ne 8errirait qu à vous rappeler les premiers temps de notre connaissance, les années qui l'ont suivie^ et tout cela n'est bon qu'à oublier. Cependant , si par la suite vous veniez à vous en souvenir avec plaisir, et que ce souvenir produisît en vous quelque remords, quelque re^jret, je ne me pique point d'une fermeté austère et sauvage , je ne suis point insensible, je démêle assez bien la vérité ; un retour sincère pourrait me toucher et réveiller en moi le (foût et la tendresse que j'ai eus pour vous; mais en attendant, mademoiselle, restons comme nous sommes, et contentez-vous des souhaits que je fais pour votre bonheur.
Aii\ Délices, 9 mai (1764).
C'est moi, madame, qui vous demande pardon de n'avoir pas eu r honneur de vous écrire, et ce n'est pas à vous, s'il vous plaît, à me dire que vous n'avez pas eu l'honneur de m' écrire. V^oilà un plaisant honneur, vraiment; il s'a(j[it entre nous de choses plus sérieuses, attendu notre état, notre â(;;e ot notre £açou de penser. Je ne connais que Judas dont on ait dit qu'il eût mieux valu pour lui de n*être pas né ^ et encore est-ce rÉvan(;iIe qui le dit. Mécène et la Fontaine ont dit tout le contraire :
Mioiix vaut souffrir <|uc mourir, C*c*st la clcvLie «le8 bumintut.
(Fahlcs, liv. !• ^ fable xvi.)
Je conviens avec vous que la vie est très-courte et assez malheureuse; mais il faut que je vous dise que j*ai chez moi un parent de vin{;t-irois ans*, beau, bien fait, vigoureux; et voici ce qui lui est arrivé : il tombe un jour de cheval à la chasse et se meurtrit un peu la cuisse, ou lui l^it une petite incision , et le voiUt paralytique pour le reste de ses jours, non pas paralytique d'une partie de son corps, mais paralytique à ne pouvoir se ser\'ir d'aucun de ses membres, à ne pouvoir soulever sa tête,
1 Marc, XIV, 21. (L.)
2 Daumart. Vov. t. LVII, p. 269, de l'éd. IJcuchot. (L.)
avec la ceititude entière de ne pouvoir jamais avoir le moindre souIa(}ement : il s'est accoutumé à son état , et il aime la vie comme un fou.
Ce n est pas que le néant n'ait du bon ; mais je crois qu'il est impossible d'aimer véritablement le néant, malgré ses bonnes qualités.
Quant à la mort, raisonnons un peu, je vous prie : il est trèscertain qu'on ne la sent point ; ce n'est point im moment douloureux, elle ressemble au sommeil comme deux gouttes d'eau; ce n'est que l'idée qu'on ne se réveillera plus qui fiait de la peine; c'est l'appareil de la mort qui est horrible, c'est la barbarie de l' extrême-onction, c'est la cruauté qu'on a de nous avertir que tout est fini pour nous.
A quoi bon venir nous prononcer notre sentence? elle s'exécutera bien sans que le notaire et les prêtres s'en mêlent. Il faut avoir fait ses dispositions de bonne heure et ensuite n'y plus penser du tout.
On dit quelquefois d'un homme : Il est mort comme un chien ; mais vraiment un chien est très-heureux de mourir sans tout cet attirail dont on persécute le dernier moment de notre vie. Si on avait un peu de charité poumons, on nous laisserait mourir sans nous en rien dire. Ce qu'il y a de pis encore, c'est qu'on est entouré alors d'hypocrites qui vous obsèdent pour vous faire penser comme ils ne pensent point , ou d'imbécile*; qui veulent que vous soyez aussi sots qu'eux; tout cela est bien dégoûtant. Le seul plaisir de la vie à Genève, c'est qu'on peut V mourir comme on veut. Beaucoup d'honnêtes gens n'appellent point de prêtres. On se tue si on veut, sans que personne y trouve à redire , ou l'on attend le moment sans que personne vous importune.
Madame de Pompadour a eu toutes les horreurs de l'appareil et celle de la certitude de se voir condamnée à c]uitter la plus agréable situation où ime femme puisse être. Je ne savais pas, madame, que vous fussiez en liaison avec elle; mais je devine que madame de M... * avait contribué à vous en faire une amie. Ainsi vous avez fait une très-grande perte, car elle aimait à rendre ser\'ice. Je crois qu'elle sera rejj^rettée, excepté de ceai à qui elle a été obligée de faire du mal', parce qu'ils voulaient lui en faire ; elle était philosophe.
* Mircpoix. (L.) 3 Les jésuites. (L.)
Je me flatte que votre ami, qui a été malade, est philosophe aussi'; il a trop d'esprit, trop de raison, pour ne pas mépriser ce qui est très-méprisable. S'il m'en croit, il vivra pour vous et pour lui, sans se donner tant de peines pour d'autres. Je veux qu'il pousse sa carrière aussi loin que Fontenelle, et que dans son agréable vie il soit toujours occupé des consolations de la vôtre.
Vous vous amusez donc, madame, des Commentaires sur Corneille? Vous vous faites lire sans doute le texte, sans quoi les notes vous ennuieraient beaucoup. On me reproche d'avoir été trop sévère; mais j'ai voulu être utile, et j'ai été souvent très-discret. Le nombre prodigieux de fautes contre la langue, contre la netteté des idées et des expressions , contre les convenances, enfin contre l'intérêt, m'a si fort épouvanté, que je D*ai pas dit la moitié de ce que j'aurais dû dire. Ce travail est fort ingrat et fort désagréable, mais il a servi à marier deux filles', ce qui n'était arrivé à aucun commentateur et ce qui n'arrivera plus.
Adieu, madame ; supportons la vie, qui n'est pas grand' chose ; ne craignons pas la moit, qui n'est rien du tout; et soyez bien persuadée que mon seul chagrin est de ne pouvoir m'entretenir avec vous, et vous assurer, dans votre couvent, de mon trèstendre et très-sincère respect et de mon inviolable attachement.
MADAME LA MARQUISE Dl DEFFAND A M. DE VOhTAlliE.
ParÏH, 16 mai 1764.
Je suis ravie, monsieur, que l'honneur vous déplaise : il y a longtemps qu'il me choque; il refroidit, il nuit à la familiarité, et ôte l'air de vérité, «le proposai, il y a quelque temps, à une personne de mes amis , de le bannir de notre correspondance ;
^ Le pri'jiitlciic IlénaiiU nV'tait [loiiit philosoplio, ou ne le (Iciiiciira point. La inalaclie est une {;ràt>e qui ('claire vv\\\ (]u\'lle n'avcu{;Ie point. Connut* à Iiien (l*aiitrrs, la douleur apprit l'humilité à un homme rpii n'avait jamai.s été ti;op or^pieilleux, et la pennée du futur inconnu lui enflei{{na cette conHance rpron appelle foi, rpioiqu'clh» soit plutôt un hc^oin du cœur qu'un effort de rertjtrit, Cl qui précipite dans le.s l>ras de Dieu les désahusés de ce monde. La profes- «ioa de foi du président converti amena entre lui et Voltaire une sorte do conflit où l'a^'antage de la rais<ui et de la dijjnité n'est point a Voltaire, qui, lui aussi, Huit par croire en Dieu, quand il fut malade. (L.)
3 Mademoiselle Corneille, puis sa bellc-swur mademoiselle Dupuits. (L.)
Î04 GORRESPOr^DAISCE COMPLETE
elle me répondit : faisons plus que François /•'♦ perdons jusqu'à l'honneur.
Vous avez bien mal lu ma dernière lettre, puisque vous aver compris que j'étais en liaison avec madame de Pompadour. Je » vous mandais « que j'avais été fort occupée de sa maladie et » de sa mort , et que je m'y intéressais autant que tant d'autres » il (|ui cela ne faisait rien. »
Jamais je ne l'avais vue ni rencontrée ; mais je lui avais cepen* dant de l'obli{jation , et, par rapport à mes amis , j'appréhendais fort sa perte : il n'y a pas d'apparence , jusqu'à présent , qu'elle jiroduise aucun chan{][ement dans leur situation '. VoiU M. d'Alby archevêque de Cambrai '. Voilà des dames qui suivent le roi à son premier voyage de Saint-Hubert , et ce sont mesdames de Mire|)oix, de Gramont et d'Ecquevilly *. Je me char(;erais volontiers de vous mander ces sortes de nouvelles, si je croyais qu'elles vous fissent plaisir, et que vous n'eussiei pas de meilleures correspondances que moi.
Un autre article de ma lettre que vous ave» encore mal entendu , c'est que je vous disais que le plus {jrand de tous les malheurs était d'être né. Je suis persuadée de cette vérité, et qu'elle n'est pas particulière à Judas , Job et moi ; mais à vous, mais à feu madame de Pompadour, à tout ce qui a été , à toat ce qui est, et à tout ce (|ui sera. Vivre sans aimer la vie ne feit pas désirer sa fin , et même ne diminue guère la crainte He la perdre. Ceux de qui la vie est heureuse, ont un point de vue bien triste; ils ont la certitude qu'elle finira. Tout cela sont de» réflexions bien oiseuses, mais il est certain que si nous n'avions pas de plaisir il v a cent ans , nous n'avions ni peines ni chagrins; et des vingt-quatre heures de la journée, celles où Pon dort me paraissent les pins heureuses. Vous ne savez point, et vous ne pouvez savoir par vous-même, quel est Tétat de ceux qu» pensent, qui réfléchissent, qui ont (pielqiie activité, et qui sonten même temps sans talent, sans passion , sans occupation, sans di"»sipation : qui ont eu des amis , qui les ont perdus sans pouvoir \^ remplacer; joignez à cela de la délicatesse dans le goût, un
• Elle veut dire dans <'ellc du dtic de Clioisctd, qui, comme on le «ippoMrt« fut nommé ministre des affaires éti-anj'ères par l'influence de madame de Pompadour. (Â. N.)
2 L'alihé de Clioiseul, fnVc du dur de Choiscul, d'aI>ord cvdqne d'Evrew» ensuite archevôqui* d'Alliy. (A. ^'.)
3 La marquise d'Ecquevilly, née Durfort. (A, N.)
DE MADAME LA MARQUISE DV DEFFAND. 5t95
peu de discernement , beaucoup d'amour pour la vérité ; crevez les yeux à ces gens-là, et placez-les au milieu de Paris, de PékÎD, enfin où vous voudrez, et je vous soutiendrai qu'il serait heureux pour eux de n'être pas nés. L'exemple que vous me donnez de votre jeune homme est singulier ; mais tous les maux physiques, quelque grands qu'ils soient (excepté les douleurs), attristent et abattent moins l'âme que le chagrin que nous causent le commerce et la société des hommes. Votre jeune honune est avec vous , sans doute qu'il vous aime ; vous lui rendez des soins, vous lui marquez de l'intérêt, il n'est point abandonné à lui-même, je comprends qu'il peut être heureux. Je TOUS surprendrais, «i je vous avouais que de toutes mes peines mon aveuglement et ma vieillesse sont les moindres. Vous conclurez peut-être de là que je n'ai pas une bonne tête, mais ne me dites point que c' estima faute, si vous ne voulez pas vous contredire vous-même. Vous m'avez écrit, dans une de vos dernières lettres , que nous n'étions pas plus maîtres de nos affections, de nos sentiments, de nos actions, de notre maintien, de notre marche, que de nos rêves. Vous avez bien raison et rien n'est si vrai. Que conclure de tout cela? Rien, et mille fois rien ; il faut finir sa carrière en végétant le plus qu'il est possible.
Une seule chose me ferait plaisir, c'est de vous lire. Si j'étais avec vous, j'aurais l'audace de vous faire quelques représentations sur quelques-unes de vos criti<]ues sur Corneille. Je les trouve presque toutes fort judicieuses; mais il y en a une dans les Horaces à laquelle je ne saurais souscrire ; mais vous rous moqueriez de moi si j'entreprenais une dissertation.
Ayez bien soin de votre santé ; vous adoucissez mes malheurs par l'assurance que vous me d(mnez de votre amitié et le plaisir [|ne me font vos lettres.
24 mai 1764.
Vous me faites une peine extrême, madame; car vos tristes idées ne sont pas seulement du raisonner : c'est de la sensation. le conviens avec vous que le néant est , généralement parlant , préférable à la vie; le néant a du bon. Gonsolons-nous ; d'ha-
biles gens prétendent que nous en téterons : il est bien clair, disent-ils d'après Sénèque et Lucrèce, que nous serons après notre mort ce que nous étions avant de naftre ; mais pour les deux ou trois minutes de notre existence, quVn ferons-nous? Nous sommes, à ce qu'on prétend, de petites roues de la grande machine, de petits animaux à deux pieds et à deux mains comme les singes, moins agiles qu'eux, aussi comiques et ayant une mesure d'idées plus grande. Nous sommes emportés dans le mouvement général imprimé par le Mattre de la nature : nous ne nous donnons rien, nous recevons tout; nous ne sommes pas plus les maîtres de nos idées que de la circulation du sang dans nos veines : chaque être , chaque manière d'être , tient nécessairement à la loi universelle. Il est ridicule, dit-on, et impossible que l'homme puisse se donner quelque chose, quand la foule des astres ne se donne rien. C'est bien à nous d'être maîtres absolus de nos actions et de nos volontés, quand l'univers est esclave!
Voilà une bonne chienne de condition ! direz-vous : je soufire, je me débats contre mon existence que je maudis et que j'aime; je hais la vie et la mort : qui me consolera? qui me soutiendra? La nature entière est impuissante à me soulager.
Voici peut-être, madame, ce que j'imaginerais pour remède. Il n'a dépendu ni de vous ni de moi de perdre les yeux, d'être privés de nos amis , d'être dans la situation où nous sommes. Toutes vos privations, tous vos sentiments, toutes vos idées, sont des choses absolument nécessaires. Vous ne pouviez vous empêcher de m'écrire la très-philosophique et très-triste lettre que j'ai reçue de vous ; et moi je vous écris nécessairement que le courage, la résignation aux lois de la nature, le profond mépris pour toutes les superstitions , le plaisir noble de se sentir d'une autre nature que les sots, l'exercice de la faculté de penser, sont des consolations véritables. Cette idée, que j'étais destiné à vous représenter, rappelle nécessairement dans vous votre philosophie. Je deviens un instrument qui en affermit un autre par lequel je serai raffermi à mon tour; heureuses les machines qui peuvent s'aider mutuellement!
Votre machine est une des meilleures de ce monde. N'est-il pas vrai que s'il vous fallait choisir entre la lumière et la pensée , vous ne balanceriez pas , et que vous préféreriez les yeux de l'âme à ceux du corps? J'ai toujours désiré que vous dictassiez la manière dont vous voyez les choses et que vous m'en
fissiez pai*t; car vous voyez très-bien et pci{jDez de même.
J'écris rarement , parce que je suis agriculteur. Vous ne vous doutez pas de ce métier-là ; c'est pourtant celui de nos premiers pères. J'ai toujours été accablé d'occupations assez frivoles qui engloutissaient tous mes moments ; mais les plus agréables sont ceux où je reçois de vos nouvelles , et où je peux vous dire combien votre âme plaît à la mienne et à quel point je vous regrette. Tout le monde» n'est pas comme Fontenelle, Allons , madame, courage; traînons notre lien jusqu'au bout.
Sovez bien persuadée du véritable intérêt que mon cœur prend à vous et de mon très-tendre respect.
P. S. Je suis très-aise que rien ne soit changé pour les personnes auxquelles vous vous intéressez. Voilà un conseiller du parlement {M, de Laverdy) ' intendant des finances. Il n'y en avait point d'exemple. Les finances vont être gouvernées en forme. L'Etat, qui a été aussi malade que vous et moi, reprendra sa santé.
MADAME LA MAUQVISE DU DEFFAND A M. DE VOLTAIRE
ParU, lundi 29 mai 17C4.
Non, monsieur, je ne préférerais pas la pensée à la lumière, le?» yeux de l'àme à ceux du corps. Je consentirais bien plutôt à un aveuglement total. Toutes mes obser>'ations me font juger que moins on ptMise, moins ou réfléchit, plus on est heureux; je le sais même par expérience. Quand on a eu une grande maladie, qu'on a souffert de gran<les douleurs, l'état où l'on se trouve dans la convalescence est un état très-heureux ; on ne désire rien , on n'a nulle activité , le re|)os seul est nécessaire. Je me suis trouvée dans cette situation, j'en sentais tout le prix, et j'aurais voulu y rester toute ma vie. Tous les raisonnements que vous me faites sont excellents, il n'y a pas un mot r|ui ne soit de la plus (grande vérité. Il faut se résigner à suivre notre destination dans l'ordre général, et songer, comme vous dites, que le rôle que nous y jouons ne dure que quelques minutes. Si Ton n'avait qu'à se défendre de la superstition pour
* Clément- Clinrlt^g-Fraiirois de Lavordy, né vers 1730, fiit nommé contnV leur f»énéral Av% Hnauces le 12 «léccmbrc 1763. Il se relira en 1768 et mourut lur récliafnud en 1794. (L.)
Î9S CORUESPONDANCE COMPLETE
se mettre au-dessus de tout, on serait bien heureux. Mais il faut vivre avec les hommes; on en veut être considéré; on désire de trouver en eux du bon sens, de la justice, de la bienveillance, de la franchise, et l'on ne trouve que tous les défauts et les vices contraires. Vous ne pouvez jamais connaître le malheur, et, comme je vous l'ai déjà dit, quand on a beaucoup d'esprit et de talent, on doit trouver en soi de grandes ressources. II faut être Voltaire, ou vé^jéter. Quel plaisir pourrais-jc trouver à mettre mes pensées par écrit? Elles ne servent qu'à me tourmenter, et cela satisferait peu ma vanité. Allez» monsieur, croyez-moi, je suis abandonnée de Dieu et des médecins, mais cependant ne m'abandonnez pas. Vos lettres me font un plaisir infini, vous avez une âme sensible, vous ne dites point des choses vagues ; le moment où je reçois vos lettres, celui ou j'y réponds, me consolent, m'occupent, et même m'encouragent. Si j'étais plus jeune, je chercherais peut-étye à me rapprocher de vous ; rien ne m'attache dans ce pays-ci , et h société oii je me trouve engagée me ferait dire ce que M. de la Rochefoucauld dit de la cour : Elle ne rend pas heureux, mais elle empêche qu'on ne le soit ailleurs.
Je n'attribue pas mes peines et mes chagrins à tout ce qui m'environne, je sais que c'est presque toujours notre caractère qui contribue le plus à notre bonheur; mais, comme vouj» savez, nous l'avons reçu de la nature. Que conclure de tout cela? c'est (ju'il faut se soumettre. Il n'y aurait qu'un remède. ce serait d'avoir un ami à (jui Ton pourrait dire :
« Change on bien tous les ninux uù le ciel m*a soiuiiis. *
Je n'en suis pas lii, mais bien à dire sans cesse :
« Snn^ toi tout homme e.'<l s(HiI. »
Finissons, monsieur, cette triste élégie, qui est cent fois plu> triste et plus ennuyeuse que celles d'Ovide.
Vous voulez que je vous dise mon sentiment sur votre Corneille, c'est certainement vous moquer de moi. Si je vous voyais, je hasarderais peut-être de vous obéir, mais comment aurais^je la témérité de vous critiquer par écrit? Il faut que vous réitériez encore cet ordre pour que j'y puisse consentir. Je vous dirai seulement que vous êtes cause que je relis toute» les pièces de Gomeillc. Je n'en suis encore (pi'à Hêraclius, Je suis enchantée de la sublimité de son génie, et dans le plus
grand étonnement qu'on puisse être en même temps si dépoun-u de goût. Ce ne sont point les choses basses et familières qui me surprennent et qui me choquent, je les attribue an peu de connaissance qu'il avait du monde et de ses usages; mais c'est la manière dont il tourne et retourne la même pensée, qui est bîeu contraire au génie, et qui est presque toujours la marque d'un petit esprit. Vous devriez bien m'cnvoyer toutes les choses que vous faites, je ne les ai jamais qu'après tout le monde.
Vous savez toutes nos nouvelles. La mort de M. de Luxembourg ' m'a fort occupée; madame de Luxembourg est trèsafBigée. Je serais bien aise de lui pouvoir montrer quelque ligne de vous qui lui marquât l'intérêt que vous prenez à sa situation et que vous partagez mes regrets; persuadez -vous que vous êtes destiné si me donner de la considération , à me marquer de l'amitié et à adoucir mes peines. Pour moi, je ^ens, monsieur, que de toute éternité je devais nattre pour vous révérer et pour vous aimer.
M. le cardinal de Demis a Tarchevêché d'Alby. Le curé de Saint-Sulpice a donné sa démission, moyennant quinze mille livres de rente; c'est un M. Noguet, son vicaire, qui le remplacée '.
M. DF VOLTAinK A MADAME LA MAHQUISE DU DKFFAND.
Aux Délires, 4 juin (1764).
J'écris avec grand plaisir, madame, quand j'ai un sujet. Écrire vaguement et sans avoir rien à dire, c'est mâcher à vide, c'est parler pour parler; et les deux correspondants s'enauient mutuellement, et cessent bientôt de s'écrire.
Nous avons un grand sujet à traiter; il s'agit de bonheur ou du moins d'être le moins malheureux c|u'on peut dans ce monde. Je ne saurais souffrir que vous me disiez que plus on pense, plus on est malheureux. Cela est vrai pour les gens qui pensent mal ; je ne dis pas pour ceux qui pensent mal de leur prochain, cela est quelquefois très-amusant; je dis pour ceux qui pensent tout de travers ; ceux-ci sont à plaindre sans doute,
* Le maréclial duc d« LuxcmîxHirp, cprtux d«» la inarcrluile do Luxembourg dont il est si souvent parlé dans les lettres de madame du DefTand. (A. N.)
* Cet arrangement n'a {»as eu lieu. (A. ?(.)
parce qu'ils ont une maladie de l'âme, et que toute maladie est un état triste.
Mais vous, dont l'âme se porte le mieux du monde, sentez, s'il vous plaft, ce que vous devez à la nature. N'est-ce donc rien d'être guéri des malheureux préjugées qui mettent k la chaine la plupart des hommes, et surtout des femmes? de ne pas mettre son âme entre les mains d'un charlatan? de ne pas déshonorer son être par des terreurs et des superstitions indi- {|[nes de tout être pensant? d'être dans une indépendance qui vous délivre de la nécessité d'être hvpocrite? de n'avoir de coor à faire à personne, et d'ouvrir librement votre âme à vos amis?
Voilà pourtant votre état. Vous vous trompez vous-même quand vous dites que vous voudriez vous borner à végéter : c'est comme si vous disiez que vous voudriez vous ennuyer. L'ennui est le pire de tous les états. Vous n'avez certainement autre chose ù faire, autre parti a prendre, qu'à continuer de rassembler autour de vous vos amis ; vous en avez qui sont dignes de vous.
La douceur et la sûreté de la conversation est un plaisir aussi réel que celui d'un rendez-vous dans la jeunesse. Faites bonne chère, ayez soin de votre santé, amusez-vous quelquefois à dicter vos idées, pour comparer ce que vous pensiez la veille à ce cpievous pensez aujourd'hui; vous aurez deux très-grands plaisirs, celui de vivre avec la meilleure compagnie de Paris, et celui de vivre avec vous-même. Je vous déKe (l'imaginer rien de mieux.
Il faut que je vous console encore, en vous disant que je crois votre situation fort supérieure à la mienne. Je me trouve dans un pays situé tout juste au milieu de l'Europe. Tous les passants viennent chez moi. 11 faut que je tienne tête à des Allemands, à des Anglais, à des Italiens et même à des Français, que je ne verrai plus; et vous ne parlez qu'avec des personnes que vous aimez.
Vous cherchez des consolations ; je suis persuadé que c'est vous qui en fournissez à madame la maréchale de Luxembourg. Je lui ai coimu une imagination bien brillante, et l'esprit du monde le plus aimable; j'ai cru même entrevoir chez elle de beaux rayons de philosophie; il faut qu'elle devienne al)SOlument philosophe; il n'y a que ce parti-là pour les belles âmes. Voyez la misérable vie (|u'a menée madame la maréchale de Villars dans ses dernières années ; la pauvre femme
allait au salut, et lisait en bâillant les Méditations du père Croise t.
Vous c|ui relisez Corneille, mandez-moi, je vous prie , ce que TOUS pensez de mes remarques , et je vous dirai ensuite mon secret. Daig^nez toujours aimer un peu votre directeur, qui se ferait un grand honneur d'être dirigé par vous.
MADAME LA MARQl'ISK DU DEIFAND A M. DE VOLTAIRE.
ParU, 17 juin 1764.
Mon secrétaire a recouvré la vue, et je ne perds pas un moment à reprendre notre correspondance. Ne parlons plus de bonheur, c'est la pierre philosophale, qui ruine ceux qui la cherchent. On ne se rend point heureux par système; il n'y a de bonnes recettes pour le trouver que celle d'une de mes grand' tantes, de prendre le temps comme il vient et les gens comme ils sont ; j'y ajouterais encore une chose qui me semble plus nécessaire : être bien avec soi-même.
Ah! si vous étiez ici, je vous prendrais bien en effet pour mon directeur; mais vous n'y consentiriez pas, je vous ennuierais trop. Vous avez dit quelque part que tous les genres pouvaient être bons , excepté l'ennuyeux , et c'est celui auquel je m'adonne; je me flatte que vous croyez bien que ce n'est pas par choix.
Nous allons voir M. d'Argenson ' ; on lui a envoyé hier la permission de revenir pour vaquer aux affaires que lui occasionne le testament de feu sa femme, et pour se trouver aux couches de madame de Voyer. C'est une grande joie pour h» président; sa tête rajeunit tous les joui^, mais ses jambes n'en font pas de même; elles sont fort à plaindre de tout le chemin que leur fait faire la tête qui les gouverne. Vous n'avez su ce que vous disiez quand vous avez écrit : Qui n'a pas l'esprit de son âge, de son âge a tout le malheur. Ah! le président vous en donnerait le démenti. Ce n'est pas que je le croie exempt de peines et de chagrins, mais c'est de ceux que l'on a dans la jeu-
• Le comte «l'Ai^cnson, qui avait été ministre de In guerre. II était tombé en di^fp-îice en 1757, et avait été exilé à «a terre aux Ormes, dans la ci-devant province de Poitou. Il ét:iit frère du marquis d'Argenson, qui avait été ministre dei affaires étrangères et qui est mort en 1756. (A. N.)
nesse ; il est toujours dehors, il ne rentre jamais en lui-même. Je vous crois pourtant encore plus heureux que lui ; je prëfiérerais vos occupations à ses dissipations.
Je comprends le plaisir que vous donne l'agriculture. Si je n'étais pas aveugle, je voudrais avoir une campagne où il y eût un potager, une basse-cour; j'ai toujours eu du goût pour tout cela. J'aimais aussi l'ouvrage, je ne haïssais pas le jeu; tout cela me manque; il ne me reste r|ue la conversation. Avec qui h faire? Y a-t-il rien de plus triste?
Je viens de relire -fferac/iM^; j'approuve toutes vos critiques; mais, malgré cela, cette pièce fait un grand effet sur le théâtre; c'est comme ces statues qui sont faites pour le cintre, et non pour la paroi : je conviens qu'il y a des défauts considérables, qui choquent à la lecture, et qui échappent à la représentatioo; cela n'excuse pas les fautes, il faut les faire sentir, et la critique est très-nécessaire pour maintenir le goût. Ce que j'ai pru k liberté de condamner, c'est ce que vous dites dans les Horacet sur le monologue de Camille, qui précède sa scène avec Horace. Vous trouvez qu'il n'est pas naturel qu'elle excite sa fureur, en se rappelant tout ce qui peut l'augmenter. J'ai prêté œ volume-là , et j'en suis fâchée , parce que je vous dirais bieD plus clairement le jugement que j'en ai porté. En général, je trouve que Corneille démêle avec beaucoup de justesse et exprime avec beaucoup de force les grandes passions et toas leurs différents mouvements; il est incompréhensible qu'un génie aussi sublime soit si dépour\'u de goût.
Avez-vous lu la dernière lettre de Rousseau où il parle de M. de LuxemI>ourg? J'ai fait lire à madame de Luxemboui^ce que vous m'avez écrit pour elle ; cela a été reçu cosi cosï; vous êtes, dit-elle, le plus grand ennemi de Jean-Jacques, et elle se pique d'un grand amour pour lui. On \âent de donner le recueil de ses ouvrages en huit volumes, je ne ferai point cette emplette; il applique sans instruire, et l'utiUté de tout ce qu'il dit est zéro.
Je suis accablée de la chaleur, ce qui me rend beaucoB|) plus bête qu'à l'ordinaire. Ne vous dégoûtez point de moi; pensez à mon état, et tâchez de l'adoucir en m' écrivant trèssouvent.
M. DE VOLTAIRE A MADAME LA MARQl'ISE DU DEFFAND.
Aux Délices, le 20 juin (1764).
Il faut, madame, que je vous parle net '. Je ne vois pas qu'il y ait un homme au monde moins capable que moi de donner du plaisir à une femme de vingt-cinq ans en quelque genre que ce puisse être. Je ne sors jamais ; je conmience ma journée par souffirir trois ou quatre heures, sans en rien dire à M. Tronchin. .
Quand j'ai bien travaillé, je n'en peux plus. On vient dhier chez moi» et la plupart du temps je ne me mets point à table; madame Denis est char(;ée de toutes les cérémonies et de faire les honneurs de ma cabane à. des personnes qu'elle ne reverra plus.
Elle est allée voir madame de Jaucourt ; et c'est pour elle un très-{jrand effort, car elle est malade et paresseuse. Pour moi, je n'ai pu en faire autant qu'elle, parce que j'ai été quinze jours au lit avec un mal de yorije horrible. Il faut vous dire encore , madame, que je ne vais jamais à Genève. Ce n'est pas seulement parce que c'est une ville d'hérétiques, mais parce qu'on y ferme les portes de très-bonne heure, et que mon train de vie campagnard est l'antipode des villes. Je reste donc chez moi, occupé de souffrances, de travaux et do charrue, avec madame Denis, la nièce à Pierre Corneille, son mari, el un exjësuite * qui nous dit la messe et qui joue aux échecs.
Quand je peux tenir quelque pédant comme moi, qui se moque de toutes les fables qu'on nous donne pour des histoires, et de toutes les bêtises qu'on nous donne pour des raisons, et de toutes les coutumes qu'on nous donne pour des lois admirables, je suis alors au comble de ma joie.
Jugez de tout cela, madame, si je suis un bomme fait pour madame de Jaucourt. Il m'est impossible de parler à une jeune femme plus d'un demi-quart d'heure; si elle était philosophe et qu'elle voulût mépriser également saint Augustin et Calvin , j* aurais alors de belles conférences avec elle.
Pour M. Hume, c'est tout autre chose: vous n'avez qu'à me Penvover, je lui parlerai, et surtout je l'écouterai. Nos nialheu-
* Le Misanthrope y ^qX.\ II, scùno i^'*. (L.) 2 Le P. Adam. (L.)
304 CORRESPONDAiNCE COMPLETE
reux Welches n'écriront jamais l'histoire comme lui ; ils sont continuellement gênés et garrottés par trois sortes de chaînes: celles de la Cour, celles de l'Église et celles des tribunaux appelés Parlements.
On écrit l'histoire en France comme on fait un compUment à TAcadémie française. On cherche à arranger les mots de façon qu'ils ne puissent choquer personne. Et puis, je ne sais si notre histoire mérite d'être écrite.
J'aime bien autant encore la philosophie de M. Hume que ses ouvrages historiques. Le bon de l'afTairc , c'est qu'Helvétius, qui, dans son livre De l'Esprit, n'a pas dit la vingtième partie des choses sages , utiles et hardies dont on sait gré à M. Hume et à vingt autres Anglais , a été persécuté chez les Weldies et que son livre y a été brûlé. Tout cela prouve que les Angla» sont des hommes et les Français des enFants.
Je suis un vieil enfant plein d'un tendre et respectueux attachement pour vous , madame.
Pam, 25 juin I7G4.
Vous êtes bien récalcitrant , de refuser de voir madame de Jaucourt, la petite-fille de madame de Harenc', la meilleure de mes amies, qui m'avait priée d'obtenir cette faveur. Comme jo ne veux point vous tromper, je ne vous dirai point ce qu'elle ])ense de saint Augustin et de Calvin; mais j'ai peine à croire qu'elle ne les sacrifiât pas volontiers au plaisir de passer une journée chez vous. Ah! vous la verrez, j'en suis sûre; vous ne voudriez pas que je vous eusse sollicité en vain; elle a assez d'esprit pour être charmée de vous , et sûrement assez de vanité pour se faire un grand honneur de vous avoir vu; après ceci je ne vous en parlerai plus.
1 I/éditcur de rédition de Londres et de celle de Paris, 1827, indiquent cette lettre comme répondant à une lettre de Voltaire du 22 avril (l. LVIIN |r. 330). Celte lettre de Voltaire porte dans l'édition Beuchot la datepluK pbosilde du 20 juin, et cette édition n'en contient aucune à la date indiquer par l'éditeur de 1811 et de 1827. Nous ne postsédons pas la lettre où madanie (la Deffand sollicitait hon accueil })our madame de Jaucourt. (L.)
2 La même madame de llarenc dont il est parlé si souvent dans les 3^'moiVesde Marmootcl. (.V. K.)
J'ai vu un homme qui est bien content d'une visite qu'il vous a rendue à Femey ; c'est milord Holdemess. Il dit que vous n'avez que vingt-cinq ans , que vous êtes gai , vif, animé , abondant, enfin que vous l'avez charmé. Je charmerai ce soir M. Hume, en lui lisant votre lettre. Vous êtes content de ses ouvrages , vous le seriez de sa personne ; il est gai , simple et bon. Les esprits anglais valent mieux que les nôtres, c'est bien mon avis; je ne leur trouve point le ton dogmatique, impératif; ils disent des vérités plus fortes que nous n'en disons; mais ce n'est pas pour se distinguer, pour donner le ton , pour être célèbres. Nos auteurs révoltent par leur orgueil, leurs bravades; et quoique presque tout ce qu'ils disent soit vrai, on est choqué de la manière, qui sent moins la liberté que la licence ; et puis ils tombent souvent dans le paradoxe et dans les sophismes, et c'est mon horreur. Jean-Jacques m'est antipathique , il remettrait tout dans le chaos ; je n'ai rien vu de plus contraire au bon sens que son Emile] rien de plus contraire aux bonnes mœurs que son Heloïse, et de plus ennuyeux et de plus obscur que son Contrat social.
J'aime beaucoup ce que vous dites sur nos historiens : qu'estce que l'histoire, si elle n'a pas l'air de la plus grande vérité? Mais quoique l'esprit philosophique soit bon à tout et partout, je n'aime pas qu'on le fasse tro]» sentir dans l'histoire; cela peut rendre les faits suspects et faire penser que l'historien les ajuste à ses systèmes.
Convenez, monsieur de Voltaire , que j'abuse bien de l'oixlre que vous m'avez donné de vous coipmuniquer toutes mes pensées, et que je suis bien sotte de vous obéir. Je ne sais pas écrire, je n'ai pas l'abondance des mots qui est nécessaire pour bien s'exprimer. Je crois bien que cela peut venir du peu de force et de profondeur de mes idées , qui tiennent de ma complexion qui est fort faible, et sur laquelle les bonnes ou mauvaises digestions font un très-grand effet, et font que je suis affectée tout différenmient d'un jour à l'autre.
Oui, si vous étiez ici, vous seriez mon directeur; je ne trouve que vous qui soyez digne de l'être, parce que je ne trouve que vous qui touchiez toujours droit au but; tous les aiitres sont en deçà ou par delà.
A propos , il y a, à ce qu'on dit, dans votre dernière lettre , deux lignes de votre main : voilà donc comme vous êtes aveugle! Je suis ravie que vous ne soyez point mon confrère, et I. ÎO
qu'aucune lumière ne vous soit reftisëe. Gommuniquez-nioi toutes celles dont je suis susceptible , et ne m'abandonnez point dans le chaos où je suis condamnée.
A Fcrney, 57 jiiîu 1764.
Notre commerce à tâtons devient vif, madame ; votre grand*tante faisait très-bien de prendre le temps comme il vient et le» hommes comme ils sont; mais quand le temps est mauvais il faut un- al)ri, et quand les hommes sont méchants ou prévenus , il faut ou les fuir ou les détromper ; c*cst le cas où je me trouve.
Vous ne vous attendiez pas à être chargée d'une iiégociatiou, madame. C'est ici où le Quinze- Vingt des Alpes a besoin ài& bontés de la très-judicieuse Quinze-Vingt de Saint-Joseph.
Rousseau, dont vous me parlez, m'écrivit, il v a trois ans, de Montmorency, t'es propres mots : « Je ne vous aime point. » Vous donnez c^hez vous des spectacles; vous corrompez les » mœurs de ma patrie, pour prix de l'asile qu'elle vous adonne'. » Je ne vous aime point , monsieur ; et je ne rends pas moins » justice à vos talents * . »
Une telle lettre do la part d'un honune avec qui je n'étais point en commerce me parut merveilleusement folle , absurde et offensante. Connnent un honnne qui avait fait des comédies, pouvait-il me reprocher d'avoir des spectacles chez moi, en France? Pourquoi me faisait-il l'outrage de me dire que Genève m'avait donné un asile? ¥A\l j'en donne quelquefois ; je vis dans ma terre , je ne vais point à Genève ; en un mot , je ne comprends point sur quel prétexte I(ouss(»au put m'écrire une pareille lettre. Il a sans doute bien senti qu'il m*avait offensé, et il a cru que je m'en devais venger; c'est en quoi il me connaît bien mal.
Ouandon brûla son livre à Genève' et qu'il v fut décrété de pri>e de corps , il s'imagina que j'avais fait une brigue contre lui, moi qui ne vais jamais à (jcnève.
1 Voir le texte mdme de la lettre de Roiissrnii anv OEuures de Valtairf (éd. Beiicboi), t. LVlir, p. 445-440. (L.)
2 Le 19 juin 1762. (L,)
n écrit k madame la duchesse de Luxembourg que je me suk slaré son plus mortel enaemi ' ; il imprime que je suis le plus ►lent et le plus adroit de ses persécuteurs. Moi persécuteur? ist Jeannot-Lapin qui est un foudre de {pierre. Moi j'aurais uo petit père Le Tellier ! quelle folie ! Sérieusement parlant » ne crois pas qu'on puisse faire à un homme une injure plus oce que de l'appeler persécuteur.
Si jamais j'ai parlé de Rousseau autrement que pour donner sens très-favorable à son Vicaire savoyard, pour lequel on condamné, je veux être regardé comme le plus méchant des mmes. Je n'ai pas même voulu lire un seul des écrits qu'on atts contre lui , dans cette circonstance cruelle où l'on devait pecter le malheur et estimer son génie. (e fois madame la maréchale de Luxembourg juge du procédé Rousseau envers moi et du mien envers lui : je me confie à I équité et je vous supplie de rapporter le procès devant elle, mbitionne trop son estime pour la laisser douter un moment e je sois capable de me déclarer contre un infortuné, fe «uis si sensiblement touché , que je ne puis cette fois-ci M parler d'autre chose.
(Tous avez sans doute chez vous M. d'Argenson, et vou^^ 18 consolerez tous deux du mal que la fortune a fait à l'un pie la nature a fait à l'autre.
îdieu, madame; je serai consolé si vous me défendez de iputation calonmieuse que j'essuie. Com[)tez sur mon trèsdre et très-sincère attachement.
LE MÊME A LA MÊME
A Ftîriiey , re l*"*" juillet (1764).
e passe ma vie à me tromper, madame; mais aussi il y a des ments où vous n'avez pas raison en tout. Vous me dites que iC veux pas voir madame de Jauconrt. Je serai assurément rmé si je peux l'attirer chez moi, mais je suis à deux grandes es d'elle ; je ne sors point et je ne peux sortir. Ma nièce est e la voir et madame de Jaucourt ne lui a pas rendu sa te. Tout cela s'arrangera comme on pourra, ainsi que tes les bagatelles de ce monde.
LiKtre du 28 mai 176-'». (L.)