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Un autre reproche que vous me faites, c'e^it que je me suis vanté d'être votre confrère, et que je ne le suis pas tout à Eut. Voici mon état :
J*ai des fluxions sur les yeux qui m'ont ôté Fusage de la vue des mois entiers; elles se promènent quelquefois dans les oreilles , et alors je vois » mais je suis sourd ; elles tombent sur la gor^je et je deviens muet. Voilà un plaisant état pour courir chez une jeune femme à deux lieues de ma retraite ! Les Parisiennes vont chez Esculape-Tronchin comme on va aux eaux de Forges ; mais l'air des Alpes fait plus de mal que Tronchin ne fait de bien. Il faut un corps d'Hercule pour vivre ici, mais j'y suis libre , et j'ai trouvé que la liberté valait mieux que la santé. M'y voilà établi. Je m'y suis fait une famille, je ne me transpoiterai point , je mourrai , comme Abraham , dans le coin de terre que j'ai habité, et ce sera ma seule ressemblance avec le père des croyants.
Vous avez vu , madame , par une de mes lettres , que le caractère de Jean-Jacques est aussi inconséquent que ses ouvrages. J'espère que madame la maréchale de Luxembourg me rendra la justice de croire que je ne hais point un homme qu'elle protège et que je suis bien loin de persécuter un homme si à plaindre. Il n'a même été persécuté que pour des sentiments qui sont les miens , et je serais une âme bien sotte et bien noire, de vouloir avilir une philosophie que j'aime, et de faire punir un homme accusé précisément des choses qu^on m'impute.
J'aime mieux vous parler de Corneille que de Rousseau; j'avoue encore que j'aime mille fois mieux Racine. Faites-vous relire les pièces de ce dernier, si vous ne les savez pas par cœur, et vous verrez si après avoir entendu dix vers, vous n'avez pas une forte passion de continuer. Dites-moi si au contraire le dégoût ne vous saisit pas à tout moment quand on vous lit Corneille. Trouvez-vous chez lui des personnages qui soient dans la nature, excepté Rodrigue et C/iitnêne, qui ne sont pas (le lui ?
Cette Cornélîc, tant vantée autrefois, n' est-elle pas en cent endroits une diseuse de galimatias, et une faiseuse de rodomontades? Il y a des vers heureux dans Corneille , des vers pleins de force , tels que Rotrou en faisait avant lui et même plus nerveux que ceux de Rotrou; il y a du raisonner, mais, en vérité, il y a bien rarement de la pitié et de la teiTcur^ qui sont l'àmc
de la vraie tra(;édie. Enfin, quelle foule de mauvais vers, d'expressions ridicules et Lasses, de pensées alambiquëes et retournées , comnie vous dites , en trois ou quatre façons éga* lement mauvaises. Corneille a des éclairs dans une nuit profonde , et ces éclairs furent un beau jour pour une nation corn* posée alors de petits maîtres grossiers, et de pédants plus grossiers encore qui voulaient sortir de la barbarie '.
Je n*ai commencé ce fatras que pour marier mademoiselle Corneille; c'est peut-être la seule occasion où les préjugés aient été bons à quelque chose. Je ne me passionne j)oint pour Ra-
' Quand Voltaire est bien inspiré , quand son bon sens s*arrète dans le Trai et le jusie, il eat véritablement iniinitahie, et son sfylenet et clair emporte la conviction comme l'évidence. C'est la raison même qui parle. Par ces temp> de c.iprices critiques et archaïques, il est peut-être dan{>ereux de toucher à ce temple de la gloire et du {jénis de Corneille, que quelques admirateurs maladroite transforment en exclusive chapelle où ils font leurs dévotions de mauvais goût. Mais nous ne pouvons nous empêcher de souscrire à cet avis de Voltaire, frappé dans cette lan{;ue vive et courante qui donne à l'idée l'effigie correcte et la facile circulation d'une monnaie populaire. Avec un peu de passion et une sorte d'indignation du goiit, il déclare préférer Racine à Corneille, et il déduit les causes de sa supériorité. Voltaire, génie franc^aispar excellence, nourri de moelle classique, devait en effet préférer Tauteur ingénieux, délicat, harmonieux, humain, d'ffiMe;*, d'Athalie, à' Andromaque et de Phèdre , son intrigue facile, ses caractères homogènes, sa netteté de dialogue, sa |)erfection de style, son émotion douce, sa sensibilité profonde, son art exquis du contraste à la fois et de la mesure, aux sublimes éclairs et aux écarts parfois brutaux de la muse cornélienne, enivrée de |)assion es|>agnole. L'admiration pour Shaks|M'are a renouvelé, en la justifiant en (pielque sorte, l'admiration pour Corneille. D'aileurs, par ses qualités et s*:s défauts surtout. Corneille est plus facilement accessible à la masse. Il plaît davaiiUige à tout le monde. Haciuc demeure le favori des délii:ats, le poète de prédilection des raffinés, de ceux (|ai goûtent l'alliance du naturel et de l'art , le mélange exquis des formes grecques et des traditions chrétiennes, l'éclectique du Pinde et du Thabor, le lyrique tempéré, qui se souvient à la fois de Piiidare et de David, de l'Anthologie et du Cantique des cantiqurs. Racine a peint les nuances , il est souple et varié. Corneille est souvent monotone. Sa gamme austère n'a pas de demitons. Son ciel n'a que des rayons ou des ondjres, sans crépuscule et sans demijour. 11 ne semble avoir connu que les passions caractéristiques, typiques, fatales, et les avoir éprouvées de tète plus que de cœur, dans son cabinet plus que dans la vie. 11 ignore les sentiments que Racine |>eint si admirablement, en homme qui les a tous éprouvés. Racine a sur Corneille, au jM>int de Tuc moral, la supériorité de l'expérience. Au |>oinl de vue littéraire, il l'emporte par le goût, le choix, la méthode, le style. Pour nous, nous sommes de ra«-is de Voltaire, et fier de nous tromper, si trom|>er il y a, en si haute compagnie, nous n'hésitons pas à déclarer que nous préférons le bercement harmonieux, véritable volupté d'esprit, au plaisir violent et troublé du char aui brusques cahots. Pour nous, Racine c'est Virgile, et Corneille c'est Lucain. (L.)
oine. Que m'importe sa personne? Je n'ai vécu ni avec lui ni avec Corneille. Je ne vais point chercher de quelle mine sort un diamant que j'achète. Je regarde à son poids, à sa grosseur, i son brillant et à ses taches. Enfin, je ne puis ni sentir qu'avec mon goût, ni juger qu'avec mon esprit.
Racine m'enchante et Corneille m'ennuie; je vous avouerai même que je n'ai jamais lu ni ne lirai jamais une douzaine de ses pièces que je n'ai point commentées. Ah! madame, quand vous voudrez avoir du plaisir, faites-vous relire Racine par quelqu'un qui soit digne de le lire; mais pour le bien goûter, rappelez -vous vos belles années ; car Montaigne a dit : M Crois-tu qu'un malade rechigné goûte beaucoup les chansons 1» d'Anacréon et de Sapho*?»
Je vous ai trop parlé de vers ; une auti*e fois je vous |)arlerai philosophie.
Mille tendres respects.
Paris, 18 juillet 1761^.
Vous vous trouvez peut-être fort bien de l'interruption de notre correspondance; mais ne m'en faites jamais l'aveu, je vous [)rie. Je n'ai point de plus sensible plaisir que de recevoir de vos lettres, ni d'occupations plus agréables que d'y répondre; je sais bien que le marché n'est point égal entre nous, mais (ju' est-ce que cela fait? ce n'est point à vous à compter rie à rie.
Je vous en demande très-humblement pardon, mais je vous trouve un peu injuste sur Corneille. Je conviens de tous les <léfauts que vous lui reprochez , excepté quand vous dites qu'il ne peint jamais la nature. Convenez du moins qu'il la peint suivant ce <]ue l'éducation et les mœurs du pays peuvent T embellir ou la défigurer, et qu'il n'v a poiut dans ses personnages l'uniformité qu'on trouve dans presque toutes les pièces de Racine. Cornélie est plus grande que nature, j'en conviens, mais telles étaient les Romaines; et presque toutes les grandes actions des Romains étaient le résultat de sentiments et de raisonnements qui s'éloignaient du vrai. Il n'y a peut-être que
^ M Pensez-vous que les vers de Catulle ou de Sappho rient à un vieiJUro » avaric:ieax et rechigné? » (Montaigne, livre l\y ch. xii.) (L.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. 3ii
Pamour qui soit une passion naturelle, et c'est presque la seule que Racine ait peinte et rendue, et presque toujours à la manière française. Son style est enchanteur et continûment admirable. Corneille n'a, comme tous dites, que des éclairs; mais qui enlèTent, et qui font que, mal{][ré l'énormité de ses défauts, on a pour lui du respect et de la vénération. Il faut être bien téméraire pour oser vous dire si librement son avis. Mais permettez-moi de n'en pas rester là, et souffrez que je vous juge ainsi que ces deux grands hommes. Vous avez la variété de Corneille, l'excellence du goût de llacine, et un style qui vous rend préférable à tous les deux, parce qu'il n'est ni ampoulé, ni sophistiqué, ni monotone; enHn vous êtes pour moi ce qu'était pour Tabbé Pellegrin sa Peloppée * .
Adieu, monsieur; soyez persuadé que personne n'est à vous aussi parfaitement que moi.