MILORD HOLDEBNKSS A M. LE PRESIDENT HÉNAULT
Sioiiliill, 2Ji^ juillet 1764.
Brantôme a conservé et transmis à la postérité les tendres adieux de Marie d'Ecosse lorsqu'elle quitta la France. Je répétai, mon cher président, en sortant du même port, les paroles de cette belle reine : Adieu, France! adieu, chère Fratice! Je les prononçai aussi sincèremeut et presque aussi tristement que cette malheureuse princesse. J'ai l'àme trop sensible pour un voyageur : je n'aurais jamais dû m'exposer ;i connaître des personnes aussi aimables cjne ctîlles que j'ai eu l'honneur de fréquenter à Paris. 11 ne me reste, hélas! que le souvenir de leurs bienfaits et le plaisir d'une triste reconnaissance : mon coeur en est rempli. De grâce, mon aimable président, soyez-en le garant et l'interprète : parlez quelr[uefois de mes re{[rets; n*oubliez pas celui ([ui vous chérit, faites-le revivre dans la mëmoii*e de vos amis.
J'ai trouvé votre lettre en arrivant à Londres. Je ne puis vous exprimer le plaisir qu'elle m'a fait, ni la tendresse avec laquelle je l'ai lue. Je la conserverai précieusement , elle excitera lady
* Tragédie n'ciie par 1<m comédiens françaÎH le 8 décemltrt? 1731 et représentée ]>oiir la première fois le 18 juillet 1733. C'est la moins manvaise de cet HHrlé«insti(pie dramaturge tfui dniait de l'autel et soupait du théâtre, (L.)
312 COIIRESPOISDANGE COMPLETE
Amalie à mériter un jour vos élo{|^es. La mère et la fille me chargent de leurs tendres compliments pour tous. Nous voici dans notre paisible retraite, où nous jouissons des simples beautés de la nature. Ce que nous avons quitté sera souvent le sujet de nos entretiens; nous parlerons souvent des vertus, des agréments de notre cher président. Le sujet me rendra éloquent. Veut-il, de son côté, se souvenir de l'attachement sincère , de la tendre amitié de son fidèle ser\'iteur?
A Feriiey, 31 d'auguste 1764.
J'apprends, madame, que vous avez perdu M. d'Argcnsoii. Si cette nouvelle est vraie, je m'en afflige avec vous. Nous sonnnes tous comme des prisonniers condamnés à mort, qui s'amusent un moment sm^ le- préau jusqu'à ce qu'on vienne les chercher pour les expédier. Cette idée est plus vraie que consolante. La première leçon que je crois qu'il faut donner aux hommes, c'est de leur inspirer du courage dans l'esprit; et puisque nous sommes nés pour souffrir et pour mourir, il iaut se familiariser avec cette dure destinée.
Je voudrais bien savoir si M. d'Argenson est mort en philosophe ou en poule mouillée ^ Les derniers moments sont accompagnés, dansuiu? paiiie de l'Europe, de circonstances si dégoûtantes et si ridicules, qu'il est fort ditticile de savoir ce (|ue pensent les mourants. Ils passent tous ])ar les mêmes cérémonies. Il y a eu des jésuites assez impudents pour dire que Montesquieu était mort en imbécile, et ils s'en faisaient un droit pour engager les autres à mourir de même.
Il faut avouer que les anciens, nos maîtres en tout, avaient sur nous un grand avantage : ils ne troublaient point la vie et la mort par des assujettissements qui rendent Tune et l'autre funestes. On vivait du tenq^s des Scipion et des César, on pensait et on mourait comme on voulait; mais pour nous autres, on nous traite comme des marionnettes.
Je vous crois assez philoso])he, madame, pour être démon
^ P.ir la lettre du 10 septembre, on voit qu'il passa le» cinq demièrr^ lienre8 de sa vie avec un prêtre. Cependant d'AlemberC disait qu'il était mori a»se/. joliment. (L.)
TÎs. Si vous ne Têtes pas, brûlez ma lettre, mais conserveznoi toujours un peu d'amitié pour le peu de temps que j'ai neoi*e à ramper sur ce tas de boue où la nature nous a mis.
MADAMK LA MAnQt'ISE DU DEFFAND A M. DE VOLTAIRE.
Paris, 10 septembre 1764.
M. d'Argenson arriva ici le 12 de juillet, à demi mort, une è%'re lente, la poitrine afFectée; son état empirait tous les >urs, mais insensiblement ; le 22 du mois dernier on s'aperçut u'ii était à l'extrémité, on envoya chercber le curé, qui resta vec lui jusqu'à cinq heures du soir qu'il mourut. De toutes les ratiques accoutumées, il ne fut question que de l' extrêmeaction ; ou n'a pu savoir ce qu'il pensait, n'ayant point parlé ; insi on en peut porter tel jugement que Ton voudra. Le prédent de Montesquieu fit tout ce qu'on a coutume de faire, et ît tout ce qu'on voulut lui faire dire. Je trouve que la manière ont on meurt ne prouve pas grand' chose, et ne peut être une atorité ni pour ni contre; un tour d'imagination en décide, et ien sot est celui qui se contraint dans ses derniers moments, récrivez-vous point au président? M. d'Argenson lui a laissé D manuscrit des lettres de Henri IV; il a reçu des compliments e tout le monde.
Vous n* aurez que cela de moi aujourd'hui; un autre jour, ous philosopherons.
Ruffcc, 16 scplerolirc 1764.
Je suis un peu mécontent , madame , que vous craigniez ^aToir à vous repentir de m'avoir accordé trop proniptement os bontés et votre amitié. J'espère que vous ne serez jamais ans ce cas-là; car je désire infiniment de la mériter de plus en lus et de la conserver. Je ne mérite pas de même toutes les hoses obhgeantes dont votre lettre est rempHe; et quant à la icilité que vous m'attribuez et que vous faites tant valoir, elle e mérite pas beaucoup d'éloges, et elle vient de l'habitude où
je suis depuis mon enfance de vivre avec tant de caractères différents. Vous me croyez aussi capable d'adoucir les animaux les plus féroces de la société. Je ne me suis jamais reconnu ce talent, j'en ai même vu quelquefois qui passaient pour être de l'espèce la plus pacifique et que je n'ai pu apprivoiser. Mais, en vérité, c'est trop parler de moi : parlons de vous, madame; cela vaut beaucoup mieux.
Vous me paraissez contente de la douceur de votre vie actuelle : j'en suis enchanté , et je le suis aussi de voir votre sensibilité un peu diminuée. Malg^ré cela, je ne vous passe pas l'indifférence, à moins qu'elle ne soit que pour ceux à qui on fait même grâce en la leur accordant.
Vous approuvez mes occupations champêtres. Elles sont très-nécessaires à ma fortune et ne contrarient pas mon goût : c'est le seul moyen de se rendre indépendant, que de s'occuper à mettre son bien dans la plus grande valeur, et on est bien sûr de ne pas perdre sa peine. Le seul regret, c'est d'être éloigné de ses amis ; mais comme il est bien difficile de les avoir rassemblés, c'est presque un mal sans remède. D'ailleurs quand ^n les rejoint on en sent bien plus vivement Fagrément, et je goûte presque d'avance celui que je retrouverai, madame, à vous rejoindre et à vous renouveler le plus souvent que je pourrai les assurances les plus sincères de mon tendre et respectueux attachement.
Voulez-vous bien recevoir les remercfments et les hommages de madame de Broglie?
MXDAMF, LA MARQriSE DV DEFFAND A M. LE COMTE DE BROOLIE.
Pari.-!, 22 septembre 176V.
Non, monsieur le comte, on ne sait ce qu'on choisirait, si on en était le maftre, d'être sensible ou indifférent. C'est la vie ou la mort : la vie accompagnée de souffrances , la mort qui n'est pas assez complète pour ne pas sentir l'horreur du néant; enfin, nous ne sommes pas maîtres du choix. Tout ce qui semble dépendre de nous, c'est de prendre le temps comme il vient, les gens comme ils sont, de se supporter soi-même ; et cet artide est le plus difRcile, surtout aux gens qui sont, comme moi, de vraies poules mouillées. Pour vous, monsieur le comte, quiètes
I lion, un aigle, rien n'est plus fort que vous, rien n'est au- »sus de votre courage, de vos lumières. Vous avez le temps attendre. Si vous vous trouvez jamais à armes égales (et cela rivera), vous terrasserez tout. En attendant, conduisez votre larroe, multipliez votre race, que ce genre de succès soit le tmostic des autres. Vous voyez qu'il ne me manque rien pour re une vraie sibylle.
Je serai ravie de vous revoir; mais il manquera toujours lelque chose à mon plaisir (et cette chose est importante) : est que vous ne le partagerez point. Je ne puis vous en faire } reproches : trop d'idées, trop de passions remplissent votre ne; je ne tiens à aucune par «lucun fil : je n*ai que ma valeur trinséque, et cette valeur est si petite, si petite, qu'il n'y a le l'amitié, ou du moins l'habitude qui puisse la faire aperiToir, et lui tenir lieu, pour ainsi dire, de microscope.
Mais' je fais une réflexion, c'est que lorsqu'on est à cent lieues i Paris, on aime mieux les plus pitoyables nouvelles que les us beaux discours. Je vais donc tâcher de vous dire tout ce le je sais, qui n'est pas grand' chose. Je commence par ma ain droite. Madame de Mirepoix, comme à l'ordinaire, est de )US les voyages. Elle revint jeudi de Choisy, elle soupa chez adame de Valentinois, où j'étais. Je revins chez moi de bonne sore attendre madame la duchesse de Ghoiseul , avec qui je msai longtemps ; je trouvai à placer une profession d'estime
d'amitié pour vous, et d'autres petites choses peu imporiites, mais assez adroites. C'est toujours en attendant mieux.
Madame de Mirepoix repartit hier pour l'Ile-Âdani, elle en lyient demain. Je crois (qu'elle soupera, ainsi (|ue moi, M. et adame de Beauvau, à l'hôtel de Luxembourg, ou bien chez oi, si madame de Luxembourg, par (|uelque hasard, restait à illeroy, où elle est depuis le 12 de ce mois, et où elle est istée deux ou trois jours de plus qu'elle ne comptait, parce le M. (le Villeroy a été un peu malade ; mais elle m'a mandé :i*elle revenait demain.
Voilà tout ce ([ui a rapport à ma droite : venons à ma gauche, 'ambassadeur d'Espagne se meurt d'une fluxion de poitrine : a reçu hier matin ses sacrements. Madame de Valentinois est •prise de ses clous; ou lui a déjà donné plusieurs coups de incette : elle est d'une douceur et d'une patience qui intéres- •nt. Voilà ce qui regarde mon voisinage : allons plus loin, ^ambassadeur de Sardaigue est en train de guérison depuis
qu'il fait les remèdes de l'empirique du Dauphiné c sa plaie, qui était [)lus large de beaucoup qu'un écu de six francs, et dont les chairs qui l'entouraient étaient en bourrelet, n'est pas plus large qu*un louis aujourd'hui, et la peau est très-unie. Madame de Duras n'est point encore morte. Elle ne voit plus personne : elle boit pour le moins deux ou trois bouteilles de vin par jour, et mange à proportion ; mais elle n'est pas pour cela en train de guérison.
Madame la duchesse de Grammont et madame de Choiseulla-Baume partent aujourd'hui pour Chanteloup. M. le duc de Ghoiseul partira demain; il n'y restera que jusqu'à mercredi, qu'il ira à la Flèche voir l'école militaire et les carabiniers; il sera de retour samedi à Versailles. M. et madame de Starenoh berg doivent aller à Chanteloup, ainsi que MM. de Stanley, d' Armentières , du Ghàtelet, etc., etc. 11 y en a qui disent que madame de Grammont doit aller à Richelieu ; mais cela est douteux.
Le roi va lundi à Choisy : mesdames de Mirepoix, duchesse de Ghoiseul, de Château-Renault et du Roure seront du voyage: on en reviendra jeudi ou vendredi. Le roi partira mardi pour Fontainebleau, et la reine le mercredi 3.
M. et madame de Beauvau reviennent demain dimanche à Paris. Je compte, comme je vous l'ai dit, souper avec eui. J'apprendrai sans doute ce qu'ils feront; mais jusqu'à présent je l'ignore.
Je n'en sais pas davantage, monsieur le comte : je finis bien vite. Cette lettre ressemble aux récits de M. le prince de Montauban, que M. de Gharost trouvait ridîculo indiculoso.
11 faut cependant bien, avant définir, que j'assure madame la comtesse de Broglie de mon respect, de mon amour, de mon amitié, de mon estime, enfin de tous les sentiments quelle mérite et que je lui ai voués pour ma vie. Si vous avez M. l'abbé avec vous , parlez-lui de moi , si vous croyez que cela ne Fcnnuie pas.
M. et madame de Staremberg n'iront point à Chanteloup, parce que M. de Ghoiseul y restera très-peu.