‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le président Hénault, Montesquieu, dChapitre 4 sur 51 · VI MADAME DU DEFFAIND · texte numérisé non relu

VI MADAME DU DEFFAIND

plus redoutable ennemi, de son poison le plus dangereux, aux époques critiques et sceptiques comme la nôtre , où Êiute de modération et de foi , tant d'hommes de quaranteH[ieuf ans ressemblent, moins l'esprit, à Horace Walpole, et tant de femmes de soixante à madame du DefiEEmd, moins le style.

Jamais aussi Famitié entre honune et femme, aux ênges incompatibles avec l'amour, Tamitié d'esprit que tourmentent les derniers soubresauts et les derniers soupirs du cœur, n'a été sentie et exprimée, étudiée et analysée d'une plus pénétrante et d'une plus éloquente façon. Notre histoire littéraire a offert quelques exemples de ce sentiment exceptionnel, mais aucun avec cette vigueur dans les caractères et ce dramatique intérêt dans la lutte qui en est toujours la suite. L'association célèbre de M. de la Rochefoucauld et de madame de la Fayette, cette amitié boudeuse et fidèle entre deux grands mécontents, deux grands désabusés dont il n'est resté que la trace amère des Maximes , est le type qui approche plus, sans l'égaler, de celui que nous allons étudier. Peut-être, si nous avions les lettres de madame Récamier à Benjamin Constant, et surtout à Chateaubriand, y trouverions-nous plus d'un accent à la du Deffand et à la Walpole; une du Defiand plus tranquille, plus chrétienne, parlant à des Walpole plus puissants et plus inquiets. La liaison quarantenaire de madame d'Houdetot et de Saint-Lambert fut tranquille, sinon heureuse; et comme elle n'a pas eu de drame, elle n'a pas eu d'histoire. Reste le commerce entre madame de Créqui et Sénac de Meilhan , que nous avons essayé de caractériser ailleurs ' et dont nous ne dirons ici qu'une chose : c'est qu'il peut servir d'exemple (et il est unique) de la sagesse et du bonheur dans ces unions intellectuelles et tardives entre une fenune qui n'est plus belle et un honmie qui n'est plus jeune.

La différence de ce résultat dans une passion dont les apparences se ressemblent, s'explique d'un seul mot : madame de Créqui, qui n'avait jamais été galante, eut le bon goût d'être chrétienne avant que l'âge lui en fit un besoin. Rassurée sur elle-même, elle put songer à consoler Sénac de Meilhan de ses disgrâces et de ses dégoûts, bien loin d'avoir besoin de ses consolations. Elle put déployer sans scrupule et afficher sans rougeur ce dévouement maternel qui sied si bien à la sérénité des vieillesses tranquilles.

* Sénac de Meilhan, Œuvres politiques et morales choisies, publiées avec une Introduction et des JNotes. Paris, Poulet-Malassis , i862. Introduction, p. 19 et tuiv.

SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. tu

Die put essayer de faire partager à ce matérialiste, à ce sceptique qu^aTait empoisonné de bonne heure le mal de son siècle , cette sécurité que donne la foi à ceux qui, comme elle, Tont en même temps sur les lèvres et dans le cœur. £Ue n'y réussit pas , mais Sénac eut au moins en die une de ces amitiés suprêmes qui donnent tant de tranquillité à la vie sinon à l'âme de celui qui en goûte l'honneor, qui préservent de bien des fautes , si elles ne soulagent pas toutes les douleurs, et donnent tant de majesté, comme le soleil couchant au soir d'un beau jour, aux dernières grâces de la femme.

Nous avons peu de détails sur la première période de la vie de madame du Defiand, la période frivole et galante, et cela se comprend : le premier soin d'une femme d'esprit qui se range, c'est de jeter au feu l'histoire de sa jeunesse ; en d'autres termes, d'oubUer, ne fût-ce que pour en donner l'exemple aux autres. Grâce à cette précaution, secondée par l'aimable complicité d'un entourage dont la discrétion nous étonne, madame du DefiEamd a pu se flatter d'arriver intacte à la postérité, après avoir passé sa vie à se ménager, plus par la crainte que par le respect, le silence des sottisiers et des chroniqueurs.

Et c'est là un premier phénomène qui mérite d'être remarqué , que cette inviolabilité si exceptionnelle. Cette jeunesse, qui fut loin d'être sans fiute, s'est conservée sans reproches. Le Recueil de Maurepas, si audacieux et si implacable dans ses commérages rimes, ne contient pas un seul couplet contre la marquise du DeRand. Elle est également épargnée, comme à Tenvi, par la médisance des Mémoires et des pamphlets. Sans Walpole, qui nous a laissé de cette faiblesse Tunique témoignage , nous saurions , sans pouvoir citer un S(»ul document à l'appui, qu'elle fut quelques jours la maîtresse du Régent. Tout cela s'explique, jusqu'à un certain point, par imc grande habileté, un grand art de ménager les apparentées , par la double protection de l'amitié de Voltaire et de son propre esprit. Madame du D^ffand était fort capable de rendre aux gazetiers et aux chansonniers la monnaie de leur pièce, et ils épargnèrent en elle une femme dont de bonne heure il valut mieux être l'ami que l'ennemi, et dont le salon fut toujours hospitalier aux muses frondeuses et libertines en quête d'im asile.

Ce que l'on comprend moins, c'est que la date et le lieu précis de la naissance de madame du Deffand soient encore incertains,

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