‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le président Hénault, Montesquieu, dChapitre 42 sur 51 · MADAME LA DUCHESSE DE CIIOISEUL A MADAME LA MABQVISE · texte numérisé non relu

MADAME LA DUCHESSE DE CIIOISEUL A MADAME LA MABQVISE

Chanteloap, 23 mai 1765.

Savez-vous pourquoi vous vous ennuyez tant , ma chère enfant? C'est justement par la peine que vous prenez d'éviter, it prévoir, de combattre Tennui. Vivez au jour la journée, prenez le temps comme il vient, profitez de tous les moments, et avec cela vous verrez que vous ne vous ennuierez pas : si les ci^ constances vous sont contraires, cédez au torrent et ne prétendez pas y résister. Si l'on oppose une digue trop fail)le, en comparaison du volume d'eau qu'elle doit contenir, elle sera brisée; mais ouvrez la digue, l'eau s'écoulera, et la digue De sera seulement pas endommagée. Croyez-moi , le mal que l'on se résout à supporter est bientôt passé, et il n'en reste rien

après lui : surtout évitez le malheur, toujours dupe et superflu, de la crainte. Celui-là n'est pas dans la nature des choses; il n'est que dans la nôtre, et nous doublons le mal par Faction rétroactive qut? nous lui donnons vn le craijpiant. Je ne prétends pas vous dire que j'en sois déjà venue au point de suivre eiactement la morale que je vous prêche; mais en vérité, à forcé de réflexion, et j'ose dire de courape, je suis bien près d(î la mettre en pratique. Avec un cœur chaud, qui a b(*soin d'aliment, une imagination vive, qui a besoin de pâture, j'étais plus disposée aux malheurs et à l'ennui que personne : cependant je suis heureuse , et je ne m'ennuie pas. Jugez de là , ma chère enfant, (|u'il vous est possible aussi d'être heureuse, et soyez-le, je vous en prie. Je vous l'ai déjà dit, j'ai vieilh avant le temps; mais connue mon expérience m'est h(*ureusement venue dans la force de l'âge, il me donne le tenq)s et le ressort, de la 'mettre à proHt, et par conséquent mes conseils à cet égard ne sont pas à dédaigner.

Je m'aperçois , ma chère enfant , que je vous dis des choses bien comnmnes ; mais accoutumez-vous à les supporter, 1* parce 4|ue je ne suis |)as en état de vous en dire d'autres; 2^ parce qu'en morale elles sont toujours les plus vraies, parce qu'elles tiennent à la nature. Après avoir bien exercé son esprit, le philosophe le plus éclairé sera obligé d'en revenir, à cet égard, à Faxiome du plus grand sot, de mênu^ cpi'il partage avec lui l'air <|u'il respire, de même qu'il possède en conmiun avec les derniers des honnnes le besoin et les facultés naturelles. Les préjugés se multiplient, les arts s'accroissent, les sciences s'approfondissent ; mais la morale est toujours la même, parce (|ue la nature ne chan{>[e pas; elle est toujours réduite à <»es deux |H>ints : être juste pour être bon, être sage pour être heureux. Saadi, poète persan, dit que la sagesse est de jouir, la honte de faire jouir : j'y ajoute la justice.

Je vois que vous ne croyez pas trop au tableau <jue je vous ai fait de la vie que je mène ici. Vous vous trompez si vous crovez qu'elle est occupée* : elle n'est que remplie, et cela vaut bien mieux, mais si bien renq)lie, que je n'ai pas le 'temps de lire, et qu'à peine ai-je relui d'écrire à mes amis. Mes ouvrages et mes ouvriers sont les seules choscvs qui m'anmsent véritablement; mais vous s(*ntez bien (|ue ce ne peut être ni tous bvs jours ni toute la journée. J'y ai cependant des intérêts très-pres- !»ants : mon agrément, ma commodité, et l'amour-propn* de I. 21

bien faire. D'ailleurs ma vie est la plus uniforme possible; mais de cette uniformité même naissent une infinité de petites variétés qui tiennent à sa nature, qui ne coûtcmt pas de peine à arran{j[er, ni de fatigue pour en jouir, et qui n'en sont que plus douces. Enfin, si nos plaisirs ne sont pas grands, du moioB nos peines sont légères. Je suis bien et très-bien, et si bien que je m'abonnerais à être toujours comme cela : ce qui proure que je n'ai pas encore acquis le dernier période de ma philosophie, car elle devrait me rendre tous les lieux et tous les genres do vie égaux.

Je suis bien fâchée de la mort de ce pauvre Glaii-ault , pour lui que je connaissais un peu, et surtout pour vous qui l'aimiez. Hélas ! je n*ai pas de remèdes à vous donner cx>ntro les peines du cœur, et, si j'en avais, je vous les refuserais. GonseiTez vos facultés sensitives, c'est la source de tous les plaisirs, et un seul plaisir dédommage de bien des peines; mais il en faut savoir jouir : le seul art est de s'y livrer entièrement.

J'ai écrit à M. deChoiseul pour monsieur votre neveu. Je suis étonnée que vous n'ayez pas entendu parler de lui; niaisjevoui» prie, ma chère enfant, rejetez toutes ses fautes sur le manque d(; temps , et non siu* le manque de sentiments , et croyez que quand on vous aime une fois, il faut vous aimer toute la vie.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAKD A MADAME LA DUCIIESSi:

DE CIlOiSEUL.

Pai-U , 2() mai 1765.

Prenez-vous-eu à vous-même, chère graud'maman, si vous êtes importunée de mes lettres. Comment pourriez>vous croire qu'il fût possible de ne pas répondre à celle que je viens de recevoir? Il ii*y aurait qu'un seul sentiment qui pourrait m en détourner, celui de la vanité ; mais elle ne se fait point entendre quand la distance est infinie. Son, je le dis avec vérité, et je vous demande pardon de vous le dire à vous-même : je sui» étonnée, émerveillée de la profondeur et de la solidité de Yotre esprit, de la force de votre imagination et de la justesse de vos sentiments. On ne vous croit que vingt-sept ans, et moi je vous en crois deux mille. C'est vous qui avez enseigné tous les philosophes qui ont jamais vécu ; ce ne sont les pensées de qui

que ce soit que vous rendez : tout est neuf, tout est original en tous; et quoique votre métaphysique soit des plus profondes» soit des plus sublimes et des plus subtiles , vous ne dites que ce que vous sentez : c'est votre cœur qui vous a tout appris, et qui, étant secondé par les lumières de votre esprit, vous a acquis autant d'expérience qu'en aurait pu avoir Mathusalem, s*il avait eu tous les talents et tous les avantages que vous avez reçus de la nature. Ah! mon Dieu, mon Dieu! pour qui le bonheur serait-il fait , s'il ne l'était pas pour vous? Mais qu'estce qui est di{[ne de vous? (|u' est-ce qui peut sentir tout ce que vous valez? Voilà où je me laisse aller à l'orgueil. Je m'imagine que c'est moi, chère grand' maman ; mais je vous avoue en même temps que je rougirais pour vous, si vous n'aviez qu'une telle admiratrice : aussi cela n'est-il pas. La voix publique est la réunion de tous les suffrages particuliers : l'impression générale que feit le mérite vaut mieux qu'une approbation accordée et fondée sur l'examen.

Je lis, depuis un mois, tous les jours deux chapitres de M. Nicole. Je le trouvais un bon raisonneur, il me faisait quelque bien ; mais je le laisse là , je ne veux plus lire que votre lettre : vous ne sauriez vous imaginer, chère grand'maman, quel caimo elle a mis dans mon âme. Je vous crois réellement ma grand'maman, votre âme est certainement la grand'nière de la mienne : je ne suis qu'une enfant vis-à-vis de vous, mais une enfant assez bien née pour sentir la yérité et l'excellence de vos réflexions et de vos préceptes. Vous ne vous ennuyez donc point, chère grand'maman? et je le crois, puisque vous le dites. Votre vît* n'est point occupée, mais elle est remplie. Permettezmoi de vous dire ce que je pense : c'est que si elle n'était pas occupée, elle ne serait pas remplie. Vous avez bien de l'expérience, mais il vous en manque une que j'espère que vous n'aurez jamais : c'est la privation du sentiment, avec la doû* leur de ne s'en pouvoir passer. L'explication de ceci serait longue et difficile , vous en pourriez être fatiguée et ennuyée : il vaut mieux que vous n'ayez jamais l'idée d'un tel état.

Vous êtes bien bonne, chère grand'maman, d'avoir parlé de moi à M. de Choiseul. Dans le moment que vous en preniez la |>eine, il m'écrivait une lettre très-honnéte pour s'excuser de n'avoir rien fait pour mon neveu. Il ne lui a fait aucune injustice, et je ne suis pas certainement en droit de me plaindre; mais je lui devrai toute ma vie une reconnaissance infinie. Peut-

être aurai-je Thonn^ur de le voir demain. Je vais souper à Versailles, et j'ai bien du refpret de ce que je ne vous y trouverai pas.

Vous ne nie parlez ni de votre santé ni de votre retour J'espère que l'une est }>onne; je voudrais que l'autre fiH prompt.

MADAME LA 1>UCHKSSE DE GHOISErL A MADAME LA MARQUISE

Mai 1765.

Je suis en eftet, ma chère enfant, la plus solitaire des {prand'mamans; mais pourquoi étes-vous la plus triste des petitesfilles? Gela m'affligerait fort, et ajouterait à ma dénomination de solitaire celle 'de désolée. On ne doit pas être malheureuse quand on est aimable; et être triste, c'est être malheureuse. Vous n'êtes point vieille non plus, et ne le serez jamais , quoi que vous en disiez : c'est le froid de l'imagination , la sécheresse de l'esprit et la faiblesse du corps qui font la vieilles^. Ah ! je sais bien à qui ce portrait conviendrait bien mieux ! à celle à qui vous dites : Vous ne savez pas ce que c'est que d'être vieille.

Je n'ai jamais eu de la jeunesse que cette heureuse duperie que l'on m'a sitôt et si inhumainement arrachée; mais ce n'est pas le regret de sa perte qui me fait chercher la solitude. Ouoique les connaissances que j'ai acquises ne me dédommaffent pas de l'ignorance que j'ai perdue, j'ai assez d'autres dédommagements d'ailleurs pour me trouver aussi heureuse que m j'étais jeune et dupe. Je vis dans l'espérance de l'être encore (dupe s'entend); et ce moment de plaisir vaut bien la peine d'être acheté, et sera toujours autant de pris sur l'ennemi. Mai> c'est l'active et bruyante oisiveté de ma vie journalière qui m'oblige à chercher ces moments de repos, aussi iiécessain's « mon àme qu'à mon corps. 11 y a trois choses dont vous dite<» que les femmes ne conviennent jamais ; l'une d'entre elles esi de s'ennuyer. Je n'en conviens pas non plus ici : malgré vos soupçons, je vois mes ouvriers, je crois conduire leurs ouvrages. A ma toilette, j'ai cette petite Corbie qui est laide, niai:* fraîche conmie une pêche, folle comme un jeune chien; qui i'hante, qui rit, qui joue du clavecin, qui danse, qui saute au

DE MADAME LA MARQt^'SE DU DEFFA>'D. 31%

lieu (le marcher, (|ui ne sait ce qu'elle fait, et fiait tout avec grâce, qui he sait ce qu'elle dit, et dit tout avec esprit, et surtout une naïveté charmante. La nuit je dors, le jour je i*éve, et ces plaisirs si doux , si passifs , si bétes , sont précisément ceux qui me conviennent le mieux.

Madame de Maintenon, quoique femme, avouait qu'elle connaissait r^nimi, et disait que rien ne mettait au-dessus de. ce mal redoutable ; c'est que madame de Maintenon ne connaissait ni vous ni vos lettres, elles seules suffiraient pour charmer l'ennui de ma solitude ; ainsi , ma chère enfant , cette citation n'était pas la transitiofi la plus heureuse que vous puissiez trouver pour terminer votre épttre.

J'ai trouvé ici la suite de mon rêve. H y a dans ma chambre une tapisserie qui est reployée par le haut, et dont le rempli ne laisse passer que le bas des corps dont je vous ai laissé les bu8tes à consulter : il est vrai que mes bustes étaient d'hommes ÉMts et que mes corps sont d'enfants; mais votre lumineuse explication (à laquelle je crois) m'a donné une si haute opinion de vos talents, que je ne doute pas que vous ne trouviez le moyen de me recoudre ces corps à ces têtes, comme s'ils étaient faits Fun pour l'autre.

Voilà bien du bavardage et de l'enfantillage, ma chère enfant ; ce qui est pins sérieux et moins fantastique, ce sont mes tendres sentiments pour vous: sovez sûre qu'ils nv s'évanouiront pas comme l'erreur d'un songe.

M. 1»^: VOLTAIlli: A MADAMF. LA MARQI ISK DU DKFFAND.

16 octobre (1765).

J'ai vu, niadam(\ votre Kcossais' qui aurait droit d'être fier comme un Ecossais, si on pouvait être fier en proportion de jies connaissances et de son mérite. 11 m'a dit que malgré la mélancolie dont vous me parlez , vous conservez une imagination charmante dans la société. Il n'y a point de dédommagements pour les deux yeux ; mais il y a de grandes consolations.

^ Jamcit Mar-Dunald, liaix)iinct, mort à Frnsrati, en Italie, le 26 juillet 1766, àgc d'environ vin{;t-quatrc ans. Voir sur ce savant, inélancoli(|ue et aimable jeune homme, emporté par une mort précoce, la Correspondance de Grimm, l*"»" septembre i766. (I..)

Voici bientôt le temps où je vais pei-dre la vue ; mes détestables fluxions me reprennent dans l'automne et Phiver; je suis précisément conune Pollux , qui ne voyait le jour que six mois de Tannée.

Nous avons beaucoup parlé de vous et de M. le président Hénault. Vous savez bien que je m'intéresserai tendrement à vous et à l'autre jusqu'au dernier moment de ma vie. Il me mande par sa dernière lettre que tout doit finir. Rien n'est plus vrai; tous les êtres animés ne sont nés qu'à cette condition; mais il faut bien se souvenir que Cicéron, qui était premier président du parlement de Rouie, dit souvent dans ses lettres, et (|uelqueFois même au Sénat romain, que la mort n'est que la Kn des douleurs. César, (|ui a conquis et ([ouvenié votre pays de Welcbes, pensait de même, et c^s deux messieurs valaient bien le père Elisée * .

En attendant, il faut s'amuser. Madame de Florian, ma nièce, vous fera tenir avec cette lettre quelques feuilles imprimées', que j'ai trouvées chez un curieux. Il y a une lettre sur mademoiselle de Lenclos, écrite à un ministre huguenot, qui pourra vousf égayer quelques minutes. 11 y a quelques chapitres métaphysi<jues qui pourront vous ennuyer, et d'autres où Ton ne dit que des choses que vous savez et que vous dites beaucoup mieux.

J'y joins un autre ouvrage qu'on appelle le Dictionnaire philosophique, Dos méchants me l'ont imputé; c'est une calomnie atroce dont je vous demande justice. Je suis ffiché qu'un livre *>i dangen»ux soit si commode pour le lecteur; on l'ouvre et on le ferme sans déranger les idées. Les chapitres sont variés comme ceux de Montaigne, et ne sont pas si longs.

On nî' assure que cette édition-ci est plus ample et plus insolente que toutes les autres. Je ne l'ai pas vue, vous (»n jugerez: et je la condamne s'il v a du mal.

Je vous dirai cependant, à ma honte, que j'aime assez en général tous les p(»tits chapitres qui ne fatiguent point l'esprit. Je vais faire chercher encore une Pucelle j)our vous amuser;

* Jcnn-Fraiiç(»is Copcl, connu sous le nom de pvre Elisée, carme prédic»leur, (Icnii-Kossiicl, fort {«oii(é des d/'votcs do la haute sociélé, et même Je* lettrés autres que d'Alcmbert et Voltaire. Né à Besancon en 1726, il mounit à PonLirlier en 1783. Ses sermons ont été imprimés. (L.)

^ C*ctait le tome III des Nouveaux mélunqcs contenant le morceau mr Mademoixelle do fA'iicfos. (V. OÊ-'uvre.ç, éd. Beucliot, t. XXXIX, p. ^01.)(L.)

mais je doute que j'aie le temps de la trouver avant le départ de madame de Fioriau. On trouve rarement des pucelles chez ces marauds de huguenots de Genève.

Je ne sors jamais de chez moi, et je m'en trouve bien : on a tous ses moments à soi , et la vie est si courte, qu'il n'en faut pas perdre un quart d'heure.

Je suis fiàché (|ue vous preniez en aversion nos pauvres philosophes. Si vous croyez qu'ils maixJientun peu sur mes traces, je vous prie de ne pas battit» ma livrée.

Je sais toute l'histoire de la petite vérole de madame la du- • chesse de Boufflers. S'il était vrai qu'elle eiit été en effet bien inoculée, et qu'elle eut eu la petite vérole naturelle après l' artificielle, cela serait triste pour elle ' ; mais ce serait un exemple unique entre vin(j^ mille; et les exceptions rares n'ùtent rien à la force des lois générales.

Je n'étais pas instruit de la maladie de madame la maréchale de Luxembourg. Elle n'a point i^épondu à une lettre qui méritait assurément une réponse, mais je m'intéresserai toujours à elle comme si elle répondait.

Adieu, madame; je vous aimerai toujours sans la plus légère diminution. Je souhaite (|ue vous sovez la moins malheureuse qu'on puisse êtn* sur ce ridicule petit globe.

LETÏllE 189.

MADAMK LA MARQt ISK DT DFFFAM» A M. DK VOLTAIRK.

Pai'iii, samedi 26 uctubrc 1765.

M. de Florian a })ris la ]>eine de m'apporter lui-même le paquet dont vous l'aviez chiu*gé. Je ne puis exprimer le plaisir que j'ai eu; mais conime il est écrit que je ne saurais avoir de joie parfaite, il se trouve qu il n)anc|ue à la lettre sur mademoiselle de Lenclos depuis la page 12 jusqu'à la pag(î 01 inclusivement. Vovezquel malheur! Si vous ne réparez pas cet accident, je serai au désespoir. J'ai Fuit cent mille (|uestions à M. de Florian, mais j'en ai beaucoup encore à lui faire; j'ai obtenu de lui et de madame votre nièce <|u'ils souperont jeudi chez moi; j'ai déjà l'honneur <lc connaître un peu madame de Florian;

• Voir la lettre du dorteur (Jatli, imprimée dans la Gazette littéraire du 1**" «c|)tembrc 1765, eC contenant l'histoire de l*inorulation de madame de BoufflerK. (Beuchot.)

:»8 COIUIESPONDANCE COMPLETE

j'entrerai claus les plus ([rands détails avec elle ; je veux savoii* tout ce que vous t'aiies; cest être en quelque sorte avec ses amis que de pouvoir les suivre en idée. Je ne sors point d'étoniieineiit de tout ce que je sais de vous; vous renversez toutes mes opinions sur la philosophie. J'avais cru, jusc|u'a présent, qu elle consistait à détruire toutes les passions , tous me fiaites penser aujouixl'hui qu'il faut les avoir toutes, et qu'il ne s'agil (|ue de hien choisir leurs objets. Vous êtes un être lâeii singulier et tel qu'il n'y en a jamais eu de semblable. Je me rappelle le temps de notre première connaissance, dont il y a en vérité prés de cinquante ans. Tout ce que vous avez fnit, tout ce qut* vous avez vu , tout ce (|ui vous est arrivé , ferait une vie assez remplie poiu* deux ou trois cents hommes.

Vous me priez de ne point attaquer votre livrée ; je serais bien fâchée de n'avoir rien à démêler avec elle; elle a tous los attributs de celle des {grands sei{j[neurs; elle me fait souveol souvenir d'une chanson (jue madame la duchesse du Maine avait faite sur un intendant de M. le duc du Maine, qui daii> ses audiences affectait toutes les manières de son maJtrc. Cette chanson finissait ainsi :

« (Ilianni dit, coniiaisiiaiil Hriaii, la faridoudaiiic, etc. » Voilj\ M<nisci(»iicur travesti, ])ii-ilii , viv, »•

J'étais bien persuadée que vous seriez content du chevalier Macdonald. Il m'écrit qu'il (»st émerveillé de vous. Vous ne me dites rien de M. Graufurd*; est-ce que vous ne» lui trouve/ pas bien de l'esprit? Il a une santé déplorable et qui m'inquiète: je Taime beaucoup, et c'est un de vos plus grands admirateurs- J'ai été fort aise de ce que vous m'avez écrit sur le président; il V a été extrêmement sensible. Sa santé est très-bonne; il voit pour moi, j'entends pour lui, et nous tramons notre misérable vieillesse, tandis que la vôtre parait vous soutenir.

Adieu, monsiein* : eiivovez-iiioi ce qui me manque sur la lettre de mademoiselle de Lenclos. Soyez persuadé que je ne laisserai prendre aucune copie de vos lettres, mon secrétaire est de la plus exacte fidélité. Ecrivez-moi le plus souvent (|ue voib pourrez. Je voudrais devoir vos soins à votre amitié; que je le> doive du moins à vos vertus.

^ Le même dont il est souvent |>arlc' dan>H lea lettres à M. \Valp«de. (î»"^ notre Introduction.) Son nom est écrit tour à tour Cranfcut et ( Iranfurd. (L.,

DE MADAMF. I.V MARQUISE DU UKFFAM). MV

LV. c:ilEVALIKn MACDONAU) A MADAME I^ \ MARQUISE i>t DEFFAND.

Genève, 16 octobre 1765.

Je suis arrivé ici, madame, (liinanche dernier, après avoir fait un séjour de cinq jours à Lyon. Le lendemain de monBrrivée, j*ai c*u riioimeur de remettre votre lettre à M. de Voltaire, qui m'a ]>aru enchanté d'avoir de vos nouvelles , et qui m'a foii bien reçu en consé<|uencc : elle Tavait mis , je crois , en meilleure humeur qu*à son ordinaii^e; car il est impossible d*étre plus af'réable, ni d'avoir plus d'esprit et de (jrâces qu'il n'en a eu toute la journée. J'y ai retourné une fois depuis, et je compte y faire encore une visite avant lundi prochain que j'ai fixé mon départ. Je semis retourné en Anplelerre sans avoir eu l'idée de ce (j^eiire d'esprit qui est particulier à la nation française , si je n'avais [tas été à Ferney et à Saint-Joseph. Je n'ai ])as moins goûté la société de Voltaire pour avoir beaucoup vécu avec tous; car cela m'avait mis en train de m'y plaire plus c|ue je n'aurais fait si j'y étais arrivé tout brut. On apprend auprès dv vous à {jouter le parfait; mais on devient plus difficile sur le médiocre.

Il a paru ici , depuis |)eu , une suite de petites brochures de Voltaire sur les miracles, sur lescpiels il fait des questions à un théolo(jien, sous le nom d'un proposant. 11 s'est trouvé ici, par hasard, un certain M. Needham, An(;lais, prêtre catholique, qm s'est avisé d'v répondre avec chaleur. Voltaire a fondu sur ce pauvre homme, et s'est amusé à lo déchirer dans une demi-douzaine de lettnvs, etc. Le recueil n'est curieux qu'autant qu'il montre l'acharnement d'un vieux antechrist à la sotte bigoterie cf un prêtre persuadé. Ce Needham c»st d'ailleurs le meilleur homme du monde; mais j'aurais voulu, pour lui et pour Voltaire, qu'il ne se fût pas mêlé de nous faire croire aux miracles.

Je me plais assez ici; car madame la duchesse d'Knville a bien voulu me donner un logement chez elle, qui me met à portée de voir tous les (jens de» mérite ici, et il parait qu'il y en a plusieurs. Je ne serais pas pourtant fort tenté d*v rester longtemps, et en tout cas la saison presse pour passer les Alpes. Pourrai-je espérer (jue vous me domiiez de vos nouvelles quand je serai en Italie? J'aurai l'honneur de vous écrii*e de ce pays-là; mais, pour que vous sachiez mon adresse d'avance, permettez*

moi (le vous dire que c'est chez MM. Jouas, négociants à Turin.

Voulez-vous bien avoir la bonté de dire à Crawfiird que M. de Voltaire parle toujours de lui avec le plus fp*and intérêt, et que je me suis fait valoir auprès de lui en lui disant que j* avais une amitié véritable pourCrawfurd. Il est très-fàché d'apprendre le mauvais état de sa santé.

Les tracasseries intérieures de la république de Genève ne peuvent pas vous intéresser, et je crois qu'il vous est assez éjfal que le peuple ou le ma{piifique Conseil ait le dessus. Puiscjue les nouvelles d'ici roulent sur cette matière, si peu amusante ailleurs , permettez que je me dispense de vous ennuyer en vous parlant de ce qui doit vous étrt» indifférent, et de vous assurer de ce qui ne l'est pas , de mon estime et de mon attachement inviolables.

Je me souviens que vous n'avex pas voulu que je vous pa^ lasse d'hoimeur. Je pourrai au moins vous dire que c'est avec un plaisir infini que je suis et serai toujours, madame, votre, etc.

MADAME LA MAIigi-'ISE 1>U DEFFAND AU CHEVALIER MACDONALD.

Paris , 27 t>ctobre 1765.

J'étais tort inquiète, monsieur, de ne point recevoir de vos nouvelles. Je conq)tais les jours depuis celui de votre départ, et il me semblait (tant ma confiance en votre amitié est grande) que vous ne pouviez pas être si lon^jtemps sans me donner de vos nouvelles, à moins que vous ne tussiez malade. Je reçus hier votre lettre du 22. Je iT oserais vous dire tout le plaisir qu'elle m'a fait, vous croiriez peut-être que l'amour-j>ropre y a trop départ, et que je prends trop au pied de la lettre tout ce <jue vous nie dites de flatteur et d'obligeant : j'ai trop d'opinion <le votre discernement pour me laisser aller à cette pensée. Si j'ai mérité de voîls que vous ayez de moi quelque bonne opinion, c'est par les sentiments d'estime et d'attachement que vous avez connu m' avoir inspirés.

Voltaire m'écrit ces propres termes : « J'ai vu votre Ecossais, » qui aurait droit d'être fier comme un Ecossais , si on pouvait M être» fier en proportion de ses connaissances et de son mérite. » Il ajoute à toutes les choses obligeantes que vous avez bien voulu dire de moi : je vous regrette bien sincèrement, monsieur le che*

▼aller, et je ne me console point de ce que nous avons différente pairie. Bien peu de cliose m'attache aujourd'hui à la mienne : elle peut avoir des agréments dans la jeunesse, mais elle n'est pas }>onne pour y vieillir. Je n'en veux cependant pas dire de mal : c'est un des grands défauts de la vieillesse, que d'être mécontente de tout.

Je suis fort inquiète de M. CrawFurd. Depuis huit jours il ei>t fort malade de la dyssenterie, il a été traité jusqu'à présent par deux médecins anglais : il doit voir aujourd'hui Bouvart. Je serais très-affligée s'il lui arrivait malheur. M. Walpole ne se porte pas trop bien. Je crois (pi'il avait la goutte à votre départ : il n'est pas encore sorti depuis ce temps-là. Madame de Luxemhourfj est toujours dans le même état. Le président va assez l)i(Mi, et la première fois que vous m'écrirez, vous me ferez plaisir de me dire un mot pour lui : il «^era sensible à votre souvenir et aux marques de votre estime. Revenons à Voltaire.

Il m'a envové une nouvelle édition du Dictionnaire philosophiqucy une lettre sur macleniois(*lle de Lenclos et d'autres petites brochures. C'est un M. de Florian, mari de sa nièce, et que vous avez vu chez lui, qui m'a apporté ce paquet. Il me paraît qu'il a été charmé de vos conversations avec Voltaire, et je juge, par tout ce (|u'il m'a dit, que vous avez fait toutes Pimpression à laquelle je m'attendais, et que vous avez été bien jugé. Voltaire ne me parle point de sa lettre sur les miracles. Je comprends, par ce que vous m'en dites, que ce n'est pas son plus bel ouvrage. Je viens d<* lui écrire que vous avez été émerveillé de lui. S'il voyait connue vous écrivez en français, il serait encore i)lus émerveillé de vous. Vous prouvez que pour ceux qui pensent il n'y a |)oint de langues étrangères. Je serai charmée, si vous voulez établir entre nous une correspondance suivie et exacte : le marché n'est bon «pie pour moi ; mais vous êtes assez (jénéreux pour ne [>as consulter votre intérêt. Je sens <|ue je n'ai point encore la facilité et Taisance en vous écrivant que j'aurai parla suite, et peut-être mes lettres deriendront moins ennuveuses que ne l'est celle d'aujourd'hui; plus les vôtres seront négligées, plus elles me mettront à mon aise : j'aurai du plaisir d'écrire à mon ami, et j'aurais de la crainte d'écrire à un homme d'esprit. Ce serait un grand ridicule à moi d'avoir d(vs j)rétentions , aussi en suis-je bien loin; maiii je voudrais ne pas me soigner, et être aussi décousue dans mes lettres que je le suis dans la conversation.

.332 CORRESPONDAiSCE COMPLETE

Ne me donnez plus jamais aucune louange : malgré qu'on en ait, elles font une sorte d'impression nuisible : elles font penser à soi , arrêtent le premier mouvement , et l'on est moins naturelle. Si vous m'aimez un peu, vous ne sauriez trop me le dire; c^est un baume pour mon âme, qui est fort menacée de dessèchement. Mandez-moi aussi tout ce (jue vous faites, tout ce que vous voyez : j'aimerais fort une espèce de journal. Personne nv voit que mieux vous : je n'oserais dire personne ne juge mieux que vous, vous m'avez 6té le pouvoir de le dire. Personne, monsieur le chevalier, né vous aime j)lus que je vous aime : que ce soit mon mérite auprès de vous, je n'en ambitionne point d'autre. Adieu.

MAliAMi; LA MAHOnSK lll' DKFFAND A M. DE VOLTAIRE.

28 dcrcmbrc 1765.

La lettre que je vous envoie' m'a bien étonnée ; j'imaguie <|u'elle vous fera le mémo effet. J^e style, la justesse, le goût, tout cela fait-il deviner im octogénaire? Un homme de trenft' ans écrirait-il avec plus de force, d'élégance et de délicatesse? La première partie surtout m'a charmée ; la deniicre sent un peii plus l'âge mùr, j'en conviens. Mais, monsieur de Voltaire, amant déclaré de la vérité, dites-moi de bonne foi, Tavez-vous trouvée'? Vous combattez et détruisez toutes les erreurs ; mais que metteivous à leur place? Existe-t-il <|uelque chose de réel? Tout n est-il pas illusion? Fontcnellc a dit : 11 est des hochets pour tout âge. 11 nu» semble que j'ai sur cela les plus belles pensées du monde; mais je deviendrais ridicule à montrer au doigt, si y faisais la philosophe avec vous ; il vous serait trop aisé de roc confondre et de m'ôter toute réplique. Je me souviens qucdan> ma jeiniesse, étant au couvent, madame de Luynes m'envoya le père Massillon ; mou génie trembla devant le sien : ce ne fut pas a la force de ses raisons que je me soumis , mais à l'importance du raisonneur. Tous discours sur certaine matière nn* paraissent inutiles; le peuple ne les entend point, la jeuiiessi'

' Une lettre du président Ilcnault, dont le i»tyic et le goût méritent ïi\x%'' que madame du Deffand en fait, mais qu'il faut admirer surtout pour l^' excellents principe.^ qu'on y trouve ; ce qui a détermina Téditeur à la donner ici. (A. ^^)

lie s*en soucie guère, 1rs gens d'esprit n'en ont pas besoin, et peut-on se soucier d'éclairer les sots? Que chacun pense et \i\r à sa guise, et laissons chacun voir par ses lunettes. Ne nous flattons jamais d'établir la tolérance ; les persécutés la prêcheront toujours, et s'ils cessaient de l'être, ils ne l'exerceraienl pas. Quelque opinion qu'aient les hommes, ils v veulent soumettre tout le monde.

Tout ce que vous écrivez a un charme qui séduit et euti*aine ; mais je regrette toujours de vous voir occupé de certains sujets que je voudrais (pi' on respectât assez pour n'en jamais parler, et même pour n'y jamais penser.

Savez-vous que Jeau-Jacques est ici? M. Hume lui a ménagé un établissement en Angleterre, il doit Fy conduire ces jours-ci. Plusieurs personnes s'empressent à lui rendre des soins et à rhonorer, dans l'espérance de participer un peu à sa célébrité. Pour moi (|ui n*ai point d'ambition, je me borne à avoir quelques-uns de ses livres sur mes tablettes, dont il v a une partie que je n'ai point lue, et une autre que je ne relirai jamais. Je vous cMivoie une plaisantcTie d'un de mes amis * ; je vous le Domnierai s'il y consent; je lui en demanderai la pennission avant que de fermer <îette lettre.

Adieu, monsieur; votre «imitié, votre correspondance, voilà (X* qui m'attache* le plus à la vie : c'est le seul ])laisir qui me reste.

1 La Icltrr de M. \Val|M>le à J. J. itoiisscaii, au nom tlii roi de Fi-iiiiM(>. ViMci «'ettc IcUn* piihlioe clans !« Joui nul de VEmpirv fin 5 frvricr 181 î. (A . ^J . ,

■ Mon cher Jean-Jacquc!*, voutf avez rc^noncr à (fcnc'vc voire pairie : vou.'t

• v«»urf ôle<« fait chasser de la Snis.se, pays Unit vanté par vos écrits; la Frant*(>

• TOII.4 a décrété : v(>ne7. clie/ moi; j'admire voa talents^ je ni'annise de vo.<«

• rêvc*rie«, qui (soit dit en passant) vous occn|MMit lr(»p et trop limgtempfl. Il

• faut à la Kn Hw. sa(;e et heureux; \ons avez assez fait parler de vouk par vos

• «ingularités |>cu convenables à un véritable grand homme; démontrez ù vos

• rniieniid <pie vous pouvez avoir quehpiefois le sens commun ; cela les fà(>hera

• jcanH v«ms faire tort. Je vous veux du liien, et je vous en ferai si vous Ir

• trouvez bon; mais si vous vous obstinez à rejeter mon secours, attende/.-

• voun que je ne le dirai à personne. Si vi>us |>ersistez à vous creuser Tesprit

• |ioiir U^nver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez; je

• fnU roi, je puis vous en procurer au (jré de vos souhaits; et ce qui sûrement

• ne vous arrivera |>iis, vissVvis de vos ennemis, je cesserai de vous persécuter

• quand vour; cesser»?/, de mettre voire (;lnire à l'être.

» Votre lK>n ami Fhkdkru:. »

334 CORUESPONDANCE COMPLÈTE

M. LE PRÉSIDENT HÉNAl LT A M. DE VOLTAIRE.

S8 dcccmbrc 1765.

' Je ne saurais me faire un mérite, mon cher confrère, de vous avoir admiré dans le premier moment ' . Ce premier moment a eu un éclat qui n'a fait qu au(jmcnler; et charg[é d'une grande réputation, vous l'avez soutenue. Digne de vos modèles, vous les avez souvent égalés ; plein de ressources , vous ne vous êtes jamais ressemblé. Vous n'avez point passé par les mêmes filières dont Racine ne s'est point assez garanti ; ce ne sont plus des parties carrées que l'on retrouve trop souvent. Si vous en exceptez Mithridate, Iphigénie, Britannicus et Athalîe, il y a toujours deux maîtresses et deux rivaux. A Dieu ne plaise (}ue j'attaque cet homme immortel, que j'admire bien sincèrement, et qui vous a formé quelquefois à la vérité , comme Pelée Bit le père d'Achille! Notre théâtre ne se soutient plus que par vous, jusqu'à ce que vous deveniez ancien à votre tom', et que (s'il est possible) vous ayez un successeur.

J'ajoute à cela que vous y avez joint le secret d'être heureux, et de vous procurer la vieillesse la plus honorable; ce qui prouve la vraie philosophie. Chacun de vos ouvrages a conserré votre cachet, et la dernière fois que j'allai à la Comédie, je pensai me trouver mal au moment où mademoiselle Clairon se jette aux pieds de Tancrède. Vous n'avez besoin que des passions des hommes pour intéresser : voilà la vraie tragédie, et tout le merveilleux n'est qu'indigence. Enfin, un de vos de^ niers ouvrages est votre Corneille, Ah! mon Dieu! loin de le dégrader, vous y avez démêlé des finesses qui avaient échappé, et vous avez fait connaître (|ue sa hauteur ne lui faisait pas dédaigner la délicatesse des passions.

Par rapport à d'autres ouvrages sans nom d'auteur, je n'en dirai qu'un mot. C'est à M. l'abbé Basin que je m'adresse : Dieu veuille avoir son âme ! Chanoine de Saint-Uonoré, je crains que le corps du cardinal Dubois (jui y repose ne lui ait porté malheur, et que son âme ne revienne autour de son corps pour infecter le voisinage. Ou'a-t-il voulu, ce M. Basin? On n'écrit que pour instruire ou pour amuser, pour Futile ou pour l'agréable. J'ouvre son livre, je n'v vois que la solitude ouïe

* La première représentation tï Adélaïde du Guesclin. (A. N.)

DE MADAME LA MAROriSE DU DEFFAXD. 335

désespoir. S'il avait lu Zaïre, il aurait trouvé ce lieaii A'ors :

Tu n'y peux fnirc un pas sauA rtMirontrc*!' ton Dieu.

Je ne suis point tliéolo{pen, ainsi je ne m'aviserai pas de lui répondre; mais je suis homme, et je m'intéresse à Thumanité. Je trouve, je vous l'avoue, une barbarie insigne dans ces sortes d' ouvrages. Que lui a fait ce malheureux qui vient de perdre son bien, dont la femme vertueuse vient de mourir, suivie d'un fils unique qui donnait les plus grandes espérances? Que va-t-il devenir? 11 avait le secours de la religion , il pouvait se sauver dans les bras de l'es|>érance, et attendre de la Providence, qui avait permis ce concours de m«ilheurs pour éprouver sa constance, de l'en dédommager parle bonheur à venir. Point du tout, M. l'abbé Basin lui ravit cette ressource, et lui ordonne d'aller se noyer, car il n'a pas d'autre chose à faire. Que lui ont fait ce mari trahi par sa femme, cette fille devenue libertine, ces valets devenus voleurs? Rien ne les arrête plus; la religion est détruite ; elle seule tenait bon contre les passions, elle seule avait droit d'aller jusqu'à leur cœur, où les lois ne peuvent atteindre; c'est fait de tous les devoirs de la société, de l'harmonie de l'univers : M. Basin n'y laisse que des brigands. Ah ! du moins la religion des païens avait-elle des ressources. Pandore n<ms avait laissé une l>otte au fond de laquelle était l'espérance; elle était cachée sous tous les maux, comme si elle était réservée pour en être la réparation ; et nous autres , plus barbares mille fois, nous anéantissons tout; nous n'avons conservé que les malheurs ; nous <létniisons toute spiritualité ; Tunivers n'est plus qu'une matière insensible formée par le hasard ; rien ne nous parle, tout est sourd, nous ne sommes plus environnés que de débris!... Ah! quel triste spectacle! c'est la Méduse des pointes qui change tout en rocher. Je me sauve de cette horreur dans la Hcnriadc, dans Bruius, etc. Adieu, mon cher confrère ; Dieu vous fass(» la grâce de couronner tous les dons dont il vous a comblé par une véritable gloire qui n'aura point de fin ! Pardonnez-moi d'être raisonnable et recevez Ce dernier gage de mon amitié. Avouez que j'ai bien de Tobligation ù madame du Deffand ; sans elle vous m'auriez tout à fait oublié : c'est elle dont l'amitié entretient une certaine habitude à laquelle vous n'oserez vous refuser, tandis qu'elle et moi ne cessons de vous publier, et qu^elle n'a de mérite au-dessus de moi que celui de vous faire plus d'honneur.

Paris, 14 janvier 17M.

Je n'ai ni votre érudition , ni vos lumières , mais mes opiDioiu iTcn sont pas moins conformes aux vôtres. A la vérité, il ne me paraît pas de la dernière importance que tout le monde pense de même. 11 serait fort avantageux que tous ceux qui gouva>nent, depuis les rois jusqu'au dernier bailli de villa(>[e, n'eu»* sent pour principe et pour système que la plus saine morale, elle seule peut rendre les homntes heureux et tolérants. Mai$ le peuple connatt-il la morale? J'entends par le peuple le plus {p*and nombre des hommes. La cour en est pleine ainsi que la ville et les champs. Si vous ote/ à ces sortes de gens leur pnfjugé, que leur restera-t-il ? C'est leur ressource dans leur malheur (et c'est en quoi je voudrais leur ressembler) ; c'est leur bride et leur frein dans leur conduite, et c'est ce qui doit fiuif désirer qu'on ne les éclaire pas; et puis pourrait-on les éclairer? Toute personne qui parvenue à F âge de raison n'est pas chor|uéc des absurdités et n'entrevoit pas la vérité, ne se laissera jamais instruire ni persuader. Qu'est-ce que la foi? C'est de croire fermement ce que l'on ne comprend pas. Il faut laisser le don du ciel à qui il l'a accordé. Voilà en gros ce que je pense; si je causais avec vous, je me flatte que vous ne penseriez pas que je préférasse les (*Jiarlatans aux bons médecins. Je serai toujours ravie de recevoir de vous des instructions et des recettes; donnez-m'en contre l'ennui, voilà de quoi j'ai besoin. La recherche (le la vérité est pour vous la médecine universelle; elle l'est pour moi aussi , non dans le même sens qu'elle est pour vous; vous croyez l'avoir trouvée, et moi, je crois qu'elle est introuvable. Vous voulez faire entendre que vous êtes persuadé io certaines opinions que l'on avait avant Moïse, et que lui n'avait point, ou du moins (ju'il n'a pas transmises. De ce que des peuples ont eu cette opinion , en devient-elle plus claire et plus vraisemblable? (Ju'iniporte qu'elle soit vraie? 8i elle l'était, serait-ce une consolation? J'en doute fort. Ce n'en serait pas une du moins pour ceux qui croient qu'il n' v a qu'un malheur, celui d'être né.

M. l'abbé Basin est un habile homme; je T honore, je 1^ révère, mais il se donne trop de peine et de soins; il ne sait

DE MADAME LA MARQDI8E DU DEFFAMD. 337

pas le conte de La Couture, qui n'aimait pas les sermons. Laissons tous les hommes suivre leur sens commun, il est pour chacun d'eux leur loi et leur prophète.

A ré{;ard de vos philosophes modernes, jamais il n'y a eu d^hommes moins philosophes et moins tolérants, ils écraseraient tous ceux qui ne se prosternent pas devant eux ; j'ai , à mes dépens , appris à les connaître ; que je sois , je vous prie , à tout jamais a F abri de leurs tracasseries auprès de vous. Votre correspondance m'honore infiniment, mais je n'ai pas la vanité d'en faire tro})hée ; ils n'ont nulle connaissance de ce qoe vous m'écrivez. La lettre sur Moncrif n'est devenue publique que par eux, dont l'un d'eux l'avait retenue pour l'avoir aitendu lire une seule fois ' ; cette conduite, qui prouve la sé- ▼érîté de leur morale, m'a appris à les connaître et à ne m'y jamais confier.

Le président a été fort content de votre lettre, mais il voit par ses lunettes , il ne vent point en chang^er. Je suis bien sûre qa'il foit cas des vôtres, il s'en servait autrefois; sa vue n'est pas baissée, mais enfin il veut s'en tenir aux lunettes qu'il a prises aujourd'hui; il vous estime, il vous honore, il vous aime, Dous sommes parfaitement d'accord dans cette façon de penser et de sentir; nous voudrions bien souvent vous avoir en tiers; un quart d'heure de conversation avec vous nous paraltrail d'une bien plus grande valeur que toute V Encyclopédie,

Adieu , monsieur, soyez persuadé de ma tendre amitié ; elle est plus tendre et plus sincère que celle de vos académiciens ef de vos philosophes.

H. DK VOLTAIRF. A MADAME I.A MARQUl.sE MV DEFEAND.

10 février 1766.

Il y a un mois, madame, que j'ai envie de vous écrire tous les jours; mais je me suis plongé dans la métaphysique la plus triste et la plus épineuse, et j'ai vu que je n'étais pas digne de vous écrire.

Vous me mandâtes, par votre dernière lettre, que nous étions assez d'accord tous deux sur ce qui n^est pas; je me suis mis à recherclier ce qui est. C'est une terrible besogne, mais la cu-

• M. Tiir{;ot. (L.)

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