I. SS
338' COnRESPO.NDA^GE COMPLETE
riosité est la maladie de Pesprit humain. J'ai eu du moins la consolation de voir que tous les fobricateurs de systànes n'en savaient pas plus que moi, mais ils font tous les importants et je ne veux pas Pétre : j'avoue franchement mon ignorance.
Je trouve d'ailleurs dans cette recherche, quelque vaine qu'elle puisse être, un assez grand avantage. L'étude des choses qui sont si fort au-dessus de nous rend les intérêts de ce monde bien petits à nos* yeux, et quand on a le plaisir de se perdre dans l'immensité, on ne se soucie (pière de ce qoi se passe dans les rues de Paris.
L'étude a cela de bou qu'elle nous fait vivre tout doucement avec nous-mêmes, qu'elle nous délivre du fiardeau de notre oisiveté et qu elle nous empêche de courir hors de ches nous, pour aller dire et écouter des riens d'un bout de la ville h l'autre. Ainsi, au milieu de quatre-vingts lieues de montagnes de neige , assiégé par un très-rude hiver, et mes yeux me refusant le service, j'ai passé tout mon temps à méditer.
Ne méditez-vous pas aussi, madame? Ne vous vient-il pas aussi quelquefois cent idées sur l'éternité du monde, sur la matière, sur la pensée, sur F espace, sur l'infini? Je suis tenté <le croire qu'on pense à tout cela quand on n'a plus de passions, et que tout le monde est comme Matthieu Garo, qui recherche pourquoi les citrouilles ne viennent pas au haut des chênes.
Si vous ne passez pas votre temps à méditer quand vous êtes seule , je vous envoie un petit imprimé sur quelques sottises de ce monde, lequel m'est tombé entre les mains.
L'auteur est un go(fuenard de Neucliâtel, et les plaisants de Neuchâtel pourront fort bien vous paraître insipides ; d'ailleurs on ne rit point du ridicule des gens qu'on ne connaît point. Voilà pourquoi M. de Mazarin disait qu'il ne se moquait jamais que de ses parents et de ses amis. Heureusement ce que je vous envoie n'est pas lonjj; et, s'il vous ennuie, vous pourrez le jeter au feu.
Je vous souhaite, madame, une vie longue, un bon estomac, et toutes les consolations qui [)euvent rendre votre état supportable; j'en suis toujours pénétré; je vous prie de dire à M. le président Hénault que je ne cesserai jamais de l'estimer de tout mon esprit, et de l'aimer de tout mon cœur. Permettezmoi les mêmes sentiments pour vous, qui ne finiront qu'avec ma vie.
MADAMK LA MARQUISE Di: DKFFAND A M. I>K VOLTAIRE.
Palis, 28 février 1766.
Vos lettres, et surtout la dernière, me font faire une rcflexioD. Vous croyez donc qu'il y a des vérités que vous ne connaissez pas et qu'il est important de connaître? Vous pensez donc qu'il ne suffit pas de savoir ce qui n'est pas, puisque vous cherchez à savoir ce qui est? Vous pensez apparemment que cela est possible, pensez-vous que cela soit nécessaire? Voilà ce que je vous supplie de me dire. Je me suis figuré jusqu'à présent que nos connaissances étaient bornées au pouvoir, aux facultés et à l'étendue de nos sens ; je sais que nos sens sont sujets à l'illusion, mais rpiel autre guide peut-on avoir? Dites-moi très-clairement quel penchant ou quel motif vous entraîne aux recherches qui vous occupent? Est-ce la simple curiosité , et comment ce seul sentiment peut-il vous garantir de tous les objets qui vous environnent? Quelque puérils qu'ils soient par eux-mêmes , il est naturel que nous en soyons plus affectés que d'idées vagues qui sont pour nous le chaos , ou même le néant. Pour moi , monsieur, je l'avoue , je nui qu'une pensée fixe, qu'un sentiment, qu'un chagrin, (ju'un malheiu*, c'est la douleur d'être née; il n'y a point de rôle qu'on puisse jouer sur le théâtre du monde auquel je ne préférasse le néant, et ce qui vous paraîtra bien inconséquent, c'est que quand j'aurais la dernière évidence d'y devoir rentrer, je n'en aurais pas nioins d'horreur pour la mort. Expliquez-moi îi moi-mênic, éclairez-moi, faites-moi part des vérités que vous découvrirez; enseignez-moi le moyen de supporter la vie, ou d'en voir la fin sans répugnance. Vous avez toujours des idées <*Iaires et justes ; il n'y a que vous avec qui je voudrais raisonner ; mais malgré l'opinion (|ue j'ai de vos lumières , je serai fort trompée si vous pouvez satisfaire aux choses que je vous demande.
Votre petit imprimé m'a fait plaisir. J'admire votre gaieté; vous n'en auriez [>as tant, si vous étiez dans ce pays-ci. Ou dit que Jean-Jacques ne fait pas lui grand effet en An(;leterre. On y est un peu plus occupe de l'affaire des colonies que de lui, de ses ouvrages, de sa servante et de son habit d'Arménien.
Le président vous fait mille tendres compliments, et moi, monsieur, je vous dis , avec la plus grande vérité , que je vous aime tendrement.
MADAME LA MARQUISE DU DKFFAND A M. IIOIIACK WALI»OLE
Samedi, 10 avril 17661.
.l'ai été bien surprise hier eu recevant votre lettre : je iic m'y attendais pas; mais je vois que Ton peut tout attendre de vous.
Je commence par vous assurer de ma prudence ; je ne soujiçonne aucun motif désobli{^eant à la recommandation que vous m'en faites; personne ne sera au fait de notre correspondance, et je suivrai exactement tout ce que vous me prescrire/. J'ai déjà commencé |)ar dissimuler mon chagrin ; et, excepté le pn'*sident et madame de Jonsac *, à qui il a bien fallu que je paillasse de vous, je n'ai pas articulé votre nom. Avec tout autre que vous, je sentirais une sorte de répugnance à faire une pareille protestation; mais vous êtes le meilleur des liommes, et plein de si bonnes intentions qu'aucune de vos actions, qu'aucune de vos paroles, ne peuvent jamais m'étre suspecte.^. Si vous m'aviez fait plus tôt l'aveu de ce ([ue vous pensez pour moi, j'aurais été plus calme, et par conséquent plus réservée. Le désir d'obtenir, et de pénétrer si l'on obtient, donne une activité qui rend imprudente : voilà mon histoire avec vous; joignez à cela que mon âge, et que la confiance que j'ai de ne pas passer pour folle, doit donner naturellement la sécuriti' d'être à l'abri du ridicule. Tout est dit sur cet article; ef comme personne ne nous entend, je veux être à mon aise, el vous dire (ju on ne peut aimer plus tendrement que je vous aime; que je crois que l'on est récompensé lût ou tard suivant ses mérites ; et comme je crois avoir le cœur tendre et sincère, j'en recueille le prix à la fin de ma vie. Je ne veux point me laisser aller à vous dire tout ce que je pense, malgré le contentement que vous me donnez : ce bonheur est accompagné de
^ M. Watpolc avait quitte Paris le 17 avril, après avoir fait un séjour «J»' sept mois dans cette ville, où il était arrivé le 14 septoinhn* 1765. ^A. N.) 2 La sœur du président Ilunault, qui tenait fla maison. (A. N.)
tristesse, parce qu'il est impossible que votre alisence ne soit bien longue. Je veux donc éviter ce qui rendrait cette lettre une élégie ; je vous prie seulement de me tenir parole, de m'écrire avec la plus grande confiance, et d'être persuadé que je suis plus à vous qu'à moi-même. Je vous rendrai compte, de mon côté, de tout ce qui me regarde, et je causerai avec vous comme si nous étions tête à tête au coin du teu.
Mes excuses d'aller à Montmorency ' ont été très-bien reçues, et peut-être irai-je lundi. Mon rhume n'a point eu de suite, ce n*a été qu'une Fonte. Je soupai hier chez le président ' avec madame de Mirepoix, M. et madame de Garaman ', voirr bonne amie madame de Valentinois *, et M. Schouwaloff *; on ne proféra pas votre nom. Je soupe ce soir chez madame Dupin *, avec madame de Forcalquier, et demain je ne souperai pas avec vous '. J'ai regardé sur mon livre de poste, et j'ai aussi vu qu'il est très- possible que vous soyez dimanche de bonne heure à Londres : ce que j'ai vu dans ce même livre, c'est que la poste de Paris pour Calais ne part que le dimanche , mais celle de Calais pour Paris arrive le mardi et le samedi.
Je ne vous prie point de m' écrire souvent : saint Augustin a
* La 01.118011 de plaisance de M. le maréchal duc de Liixemboiii|;. (A. N.) ^ Cette dénomination indi(|ue toujours le président Hénault lorM|u*cll(;
n'eft paM ar{*oinpa{;néc de quelque autre. (A. N.)
' Madame de (lirainan était la .sœur du prince de (Jiiinay, et nièce materuellc de madame de Mirepoix. (A. M.;
^ La comteMC de Valentinois, lielle-stcur du prince de Monaco; elle affecuit de haïr les Anglais. (A. N.)
* yi. le comte de SclioiiwalofT. — il fut le favori y Von croit le mari de la narine Elisabeth de Russie, et pendant douze ans de faveur il ne se Jit point un, ennemi. (^Vofe de J/. Walpole sur la lettre de madame du Deffand.)
S Madame Dupin, femme de Dupin, fermier gênerai. Elle éuit fille de Samuel Beruanl. Uoussean prétend que c'ent la seule des trois sœurs à <pii Ton n*ait point reproché d'écart dans sa conduite. Lord (^hesterKeld écrivait à son tiU) le 23 octobre 1771 : « Je vous conseille de débuter par madame Dupin, ipi a encore de la beauté plus qu'il n'en faut pour un jeune drôle comme rout; son àf^e ne lui laisse pas absolument le choix de ses amants, vX je vous né|ionds qu'elle ne rejetterait pas les offres de vos tnrs>huinbles seiTicrcs.... Si la place n'est pas prise, soyez sûr qu'à la lon{ine elle est prenable, n Rousseau ■▼ait été le secrétaire de ci'tte dame, que fréquentaient tons les beaux esprits. Elle eut un fils qui prit le nom do (Ihenonceanx. il fit beaucoup de sottises, !t l'on fut obli'ré de l'exiler à l'ilc de France, où il mourut. (A. K.) — C'est a femme d'un HIs de son mari, Dupin de. Francueil, qui fut la grand'mère le George Sand. (li.)
7 Madame du Deffand donnait , dans ce temps, tous les dimanches, un souper tmiael M. Walpole se trouvait toujours, pendant son séjour à Pafis. (A. N.)
3451 CORftESPOKDAÀCE COMPLETE
dit : « Aimez,. et faites ce qu'il vous plaira. « C'est certaÎBement ce qu'il a dit de mieux.
Je o'ai pas du tout dormi de la nuit , et je vous ai écrit lei^ quatre premières lignes de cette lettre avec une écntoire ' que je crois ne pas vous avoir montrée : je pourrai en feinf usage quelquefois, si vous ne les trouve» pas eïEaicëes.
Souvenez-vous que vous êtes mon tuteur, mon gouvenieur; n'abandonnez pas nion éducation; je serai toujours très-soumise, mais surtout ne me laissez jamais ignorer tout ce que je dois faire et dire qui pourra contribuer à faciliter et -4 accélérer votre retour. Je croyais que Wiart ' ai'^ait commencé cette lettre après ce que j'avais écrit; il n'aurait pas pu, à ce qu'il dit ; aussi je vous Tenvoie séparément.
LA utUE AU MÊME.
Lundi SI avril 17M, en réponte à rotre leltrc* d*Aiui(*ns.
Si VOUS étiez Français , je ne balancerais pas à vous croire— un grand fat; vous êtes Anglais, vous n êtes donc qu'un grandi fou. Où prenez- vous, je vous prie, que je suîs livrée à des^ indiscrétions et des emportements romanesques? Des indiscrettions, encore j)asse : à toute force cela se peut dire; mais poui des emportements romanesques y cela me met eu fureur, et je^ vous arraclierais volontiers ces yeux qu'on dit être si beaux, mais qu'assurément vous ne pouvez pas soupçonner de m'avoii tourné la tête. Je clierche quelle injure je pourrais vous dire, mais il ne m'en vient point; c'est que je ne suis pas encore àa. mon aise en vous écrivant ; vous êtes si affolé de cette sainte de Livry ' que cela me bride l'imagination; non pas que je prt^— tende à lui être comparée, mais je me persuade que votre passion pour elle vous fait paraître sot et plat tout ce qui ne lui
1 II g'a^^it ici d'une petite machine à écrire, nnc wtrte de vl^Jie creuMr dtuil madame du DefFand se ser^'ait pour guider tin main et supplcîcr à ftcA ycui aveii{;le8. Madame de Genlis en parle dauïi seii Mémoires Rons la décrire. (L.j
^ \je valet de chambre de madame du DefFand, et qui lui servait en niètiH' temps de secrétaire. Il cocra ù «on 8er\-ice avant l'année 1758, demeura avec clic jusqu'à sa mort, en 1780 ; il |»;uaîi avoir été un fidèle et sélé »emteur. (A. N.)
<^ Madame de Sévi(;né, que M. VValpole avait coutume d'appeler lYolrr- Dame-de'Livry, (A. K.)
ressemble pas. Revenons aux emportements romanesques : moi , l'ennemie déclarée de tout ce qui en a le moindre trait , moi qui leur ai toujours déclaré la gpierre, moi qui me suis fait des ennemis de tous ceux qui donnaient dans ce ridicule , c'est moi qui en suis accusée aujourd'hui! Et par qui le suis-je? par Horace Walpole , et par un certain petit Graufiird ' , qui n'ose pas s'expliquer si clairement, mais qui y donne un consentement tacite. Ah! fi, fi, messieurs, cela est bien vilain; je dirai comme mes cliers compatriotes, quand on leur raconte quelque trait dur et féroce : cela est bien anglais; mais apprenez, et retenez-le bien, que je ne vous aime pas plus qu'il ne faut, et je ne crois point par<lelà vos mérites. Revenez, revenez à Paris, et vous verrez comme je me conduirai. J'ai, je vous l'avoue, une grande impatience que vous puissiez jug^er par vous-même du succès de vos leçons et des effets de mon indignation. Je commence dès à présent un nouveau plan de conduite; je ne prononce plus votre nom; cela m'ennuie un peu, je vous Favoue; j'aurais bien du plaisir de pouvoir lire vos lettres avec quelqu'un qui en sentirait le mérite, et avec qui j'en pourrais rire; mais en Téritéy quand je me livrerais, à bride abattue, à toute mon imprudence naturelle, je ne trouverais personne qui fût digne de cette confidence. Depuis votre départ , tout ce qui m'environne me parait être devenu encore plus sot ; je crains de tomber dans un ennui insupportable. Quand vous étiez dans les mêmes lieux que moi, je devinais ce que vous pensiez, vous saviez ce que je pensais, et nous ne tardions pas à nous le dire. Ce temps est passé , et Dieu sait quand il reviendra. Soyez Abailard , si vous voulez , mais ne comptez pas que je sois jamais Héloïse. Est-ce que je ne vous ai jamais dit l'antipathie que j'ai pour ces lettres-là? J'ai été persécutée de toutes les traductions qu'on en a faites et qu'on me forçait d'entendre; ce mélange, ou plutôt ce galimatias de dévotion, de métaphysicfue, de physique, nie paraissait faux, exagéré, dégoûtant. Choisissez d'être pour moi tout autre chose qu' Abailard; soyez,
1 Jean Craiifnrd, Esq., d'Auchinames, en Ecoshc, de la même famille ^œ M. Craufurd, mort à Paris il y a un an. Ce dernier, connu par sa {;rande iotimité aTCC M. de Tallevrand, avait é|>ou»é nne demoinellc Sullivan, qa*il ■▼ait retirée de TOfiéra , où cllo K{{iirait dans les chœur:i de la danse. De ce MMÎa^ est née madnmo la romtesfte d'Orsay, mère de madame la dnriiesse de Guiche. Le duc do Guirlic est (iIa du dur de Oramoul, capitaine de Time des compagnies dc^ {jardcs du corps du roi {Vèltl)» (A. N.)
su CORBËSPONDAMCE COMPLETE
«i vous voulez, saint François de Sales ; je Taiiiie assez, et je serai volontiers votre Philotliée ' . Mais laissons tout cela.
Savez-vous que j'espère une lettre de vous, de Calais? mais celle que j'attends avec le plus d'impatience, c'est celle qui sera datée de Londres.
Mon dimanche., hier, fut pitoyable; je comptais sur trois Bro{j;lic ' r|ui ne vinrent point, parce que leur vieil onde l'abbé était à l'agonie, et il est mott aujourd'hui à six heures du matin; madame d'Aiguillon ' ne vint point. Je remplaçai tout cela par le duc de Villars * et par M. Schouwaloff. ie veux qu'on dise de ce dernier que j'en ai la tête tournée, et que j'ai absolument oublié les Anglais pour les Russes. Mais je me laisse aller à un sot babil, et j'oublie Jean-Jacr|ues. J'approuve vos réflexions; mais la gentillesse de votre lettre, une petite pointe de malignité, étouffaient en moi le sentiment inté> rieur que ce n'était pas bien de tourmenter un malheureoi qui n'avait eu aucun tort avec vous *. Si madame de Forçaiquier en était digne, je vous demanderais la permission de la lui faire voir; mais elle n'entend rien à rien, et je vois avec beaucoup de chagrin que le premier jugement qu'en avait porté M. Graufurd était la pure vérité. Elle me lut, samedi dentier que je soupai avec elle chez sa bonne amie madame Dupin, on petit ouvrage de sa taçon en forme de lettres, qui est une apologie de la vieillesse, par où elle prouvait qu'on pouvait être amoureux de quelqu'un de cent ans ; cela me dégoûta si for(|
1 Madame di* Chantai. Voltaire dit dans une cpîtro à madame de Saint- Julien, née de la Tour du Pin :
Il n'est point de François de Sale.s
Sans nue dame de Chanul.
Tout dévot peut sonjrer à mal.
Mais ne cause point de scandales. (A. N.)
3 Le maréchal, le comte et Tabbc de Broglic, qui ct;iicnt frères. LaCunilk de Broglie est d'ori^^ine piémontaise. (A. N.)
3 La duchesse douairière d'Aiguillon, née Chabot, était la loèrc da doc d'Ai^piillon, «jni fut ministre des affaires étranjrères après la chute du duc es Choisenl.(A.N.)
4 Fils du maréchal de Villars. (A. N.)
^ Une lettre que M. Walpole avait écrite ù J. J. Rousseau, sous le nos d'Emile, en réj)onse à une lettre de Rousseau à l'éditeur du Morning Cknnicte, dans laquelle il se plaint sérieusement de la publication d*une lettre qic M. Walpole lui avait adressée sous le nom du roi de Prusse. — M. Walpok n'a jamais fait imprimer cette seconde lettre, et ne l'a jamais rendue publiquCf pour les raisons qu'on vient de lire. (A. N.) — Nous la donnons plus loin.(L<)
f|ue je fus sur le point de chercher à lui démontrer (ju'on ne |>ouvait pas F être de quelqu'un de quarante. Ce bel ouvrage m'était adressé; je la pressais de me le donner, mais elle fit semblant de le jeter au feu, et moi de croire (|u'il était brûlé; cela vous épargnera, l'ennui de le lire, car je comptais bien vous Penvover.
Donnez-moi quelques instructions sur les jours qu'il faut mettre mes lettres à la poste.
L\ MKM£ AU MÊME.
Paris, lundi 3 mai 1766, à midi.
J'ai un million de choses à vous dire, et j'ai une extinction de voix, et peut-être un peu de fièvre. Mon voyape de Versailles s'est passé à merveille ; je n'ai point vu la reine : elle se porte fort bien, mais elle ne voit encore personne. J'ai été plus d'une grande heure tête à tête avec la grand'maman' ; elle a
^ La duchcftscdc Choiseul, uét; du Cliâtel. Le duc «on époux a été premier oûnistre en France, uprèg l'exil du cardinal de Uerni«, en 1758. >tou8 rappelonf qu'elle était, par sa {{rand*nière , alliée, à un de|;ré éloif^né, avec le duc de Clioi«eul,et que c'est là la raison pour laquelle elle appelait M. et madame de Cboiseul son grand-papa et sa {jrand'maman ^ noms par lesquels ils sont toujours désî{;nés dans cette correspondance.
M. VVal|>ole fait le portrait suivant de la duchesse de Choiscul, dans une lettre écrite cette année de Paris à M. Gray :
• I^ duchesse de ChoisenI n'est pas fort jolie, mais elle a de beaux yeux, cl c'est un jictit modèle en cire, qui, pendant quelque temps, n'ayant |Kis eu la permission déparier, comme en étant incapable, a contracté une modestie r|ui ne s'est point perdue à la cour, et une hésitation qui est compensée ytar le plus intércjtsant son de voix, ei effacée par l'expression la plus convenable. Oh! c'est la plus {gentille, la plus aimable et la plus honnête petite créature qui soit jamais sortie d'un œuf enchanté! si connecte dans S(M expressions et dans ses pensées! d'un caractère si attentif, si bon! Tout le monde l'aime excepté son mari, qui lui préfère sa propre sœur, la duchesse de Gramoni, espèce d'Amaxone^ d'un caractère fier et hautain, également arbitraire dans son amour et dans sa haine, et qui est détestée. Madame de Clitùseul, qui iiimaitavec passion son mari, fut martyre de cette préférence, à laquelle elle le soumit à la fin de boinic (jràce; ce qui a servi à la remettre un peu dans son esprit, et l'on croit qu'elle l'adore toujours. Mais j'en doute. Elle prend trop de peine à le persuader. « Voyez les Œuvres de lord Oxford, Tol. V, p. 365.
Les remarques suivantes, sur les portraits de la duchesse de Choiseul et de la duchesse de Gramont, sont «l'un prélat français *, distingué et fort respeo»
* L'édBtenr ne nomme pat ce prélat. (L.)
été charmante : concluez de là qu'elle m'a beaucoup parlé de vous, et comme il me convient qu'on en parle : son mari ett prévenu que vous êtes très^imable. Madame de Beauvau*, chez qui j'ai soupe, vous aime autant que feu mon ami Formont, c'est-à-dire à la folie. Pont-de-Veyle* ne cesse de vous
lable, qui a vécu longtemps dang la socîcté de ces deux dames , ainsi que dam* celle de madame du Deffand. C'est à son esprit observateur et à sa grande mémoire que les premiers éditeurs des Lettres de madame du DrfFand ont éû plusieurs notes que nous avons conservées après en avoir vérifié l'exactitude. . « La duchesse de Clioiseul était telle que l'a peinte M. Walpole, et mérite tout le bien qu'il en dit : son mari, sans avoir jiour elle un amour égal à cthû qu'elle avait pour lui, avait néanmoins envers elle les plus justes égards et h plus grande considération ; il n*a jamais cessé de les lui marquer. Par la dernière disposition de son testament , il veut que son corps et celui de madame la duchesse de Choiseul soient enfermés dans la même tombe , k côté de laquelle sera planté un cyprès ; il se plaît dans la pensée qu'il reposera, ajirès M mort, à côté de celle qu'il a tant chérie et respectée pendant sa vie.
« L'extérieur de madame la duchesse de Gramont semblerait justifier fc qu*cn dit M. Walpole. 8a personne était grasse et forte, son teint écbtant, ses yeux vifs et poiits, sa voix rauque; son abord et son maintien pouvaicst, au premier coup d'œil, paraître repoussants ; mais les qualités intérieures étaient bien différentes de ce qu'en pensaient ceux dont parle M. Walpole. Son aine était élevée, généreuse et vraie, douce, fi*anche et pleine de charmes pour J« amis et sa société eu général ; son caractère fort et décidé, son afFection nre» ferme et attentive à tout ce qui pouvait être utile ou agréable à ceux qu la (possédaient; on ne perdait son amitié que par des actions basses, ou par une conduite [>erfide. Elle no nianr|ua jamais aux égards que méritait madame la duchesse de Choiseul, et elle était bonne et affeclionm'e |K)ur sa nombreiwc famille. Madame la duchesse de Gramont se conduisit devant le tribunal révolutionnaire avec une dignité et une noblesse qui étonnèrent ses juges. Elle ne dit pas un mot pour sa propre défense , et ne manifesta son énei^gie que pour s;iuver son amie la duchesse du (ihâlelot, traduite cointne elle devant le même tribunal, lequel condamna l'une et l'autre à périr sur le même écoafaud. • (A. iN.)
^ La princesse de lleauvau, née Rohan-Chnbot, mariée d'abord au conilc de Clermont d'Âmboise^ et ensuite au prince de Beauvau. — ^oyet son portrait dans les Mémoires <le Marmontel, t. III , p. 156.
2 M. Walpole dépeint ainsi la personne ei le caractère de Pont-de-Vcyle :
« Elle (il parle de madame du Deffand) a un vieil ami dont je dois faire mention : c'est M. de l*ont-de-Vevle, auteur du Fat puni et du ComphisMU ainsi que des jolis contes du Comte de Comminges, du Siège de Calais y et des MaUieurs de l'Amour. 'Se vous imaginez ee|>endant pas cpie ce soit un vieillaw fort aimable : il peut l'être, mais il l'est rarement. Il possède un autre talent fort différent et fort amusant, l'art de parodier. Il est unique en ce genre; il compose deii contes sur les airs de longues danses; il a entre autres adapté le Daphnis et Chhêdu Régent à l'un de ces airs, et l'a rendu dix fois plus indccent; mais il est si vieux, et le chante si bien, qu'on lui |>ermet de le faire entendre dans toutes sorte.^ di; coniiKij'iiies. (Ve^t dans les Caractères de ùt danse
louor ; enfin tout ce qui m'environne tous regrette, vous désire et est charmé de vous. Jugez, mon cher tuteur, combien cela me rend heureuse ! Expédiez toutes vos aftieiires, et revenez me brouver; vous aurez mille et miUe agréments dans ce pays-ci, je TOUS en suis caution. Un motif de plus doit vous y engager; vous êtes le meilleur des hommes du monde ; ce doit être pour TOUS un grand plaisir de faire le lionlieur de quelqu'un qui n^eo a jamais eu de véritable dans sa vie. Notre paysan* devient déjà celui de tout le monde; on rit des succès qu'il a eus. Il y
•■rtoiit, auxquels il a adapté des paroles qui expriment toutes les nuances de Famour, qu*il a réussi le mieux. Mais il n^a pas le moindre talent d*animer la conTcrsation : il ne parle que rarement , si ce n'est sur des objets sérieux, et ulaie peu encore. Il est bizarre, morose, et plein d'admiration pour son propre paya, comme le s(*ul où l'on puisse jii(;er de son mérite. Son air et son regard soot Iroidji et re|X>ussants ; mais 1ors(|u'on' le prie de chanter ou qu'on loue ses ouTrageSy ses yeux brillent aussitôt et ses traits s'épanouissent. Kn un mot, ▼ont le verrez bien exactement représenté, en jetant les yeux sur le poëte ex- Camé de son propre mérite, dans la seconde planche de la Vie du iibrrtin de Hogartb, auquel il ressemble si parfaitement par ses traits et par sa pirrruqnc Bièiiie, que vous ne pourriez manquer de le reconuaitre sur-le-champ, si vous veniez dans ce pays, car il n*ira certainement p.is dans celui où vous Heft. «»
IÇous avons cité dans notre Introduction son |>ortrait par madame du Delbnd en 1774. (L.)
' David Hume, l'historien, né à Ediraboui^ en 1711, et mort dans la mcuie ville en 1776; On le destinait au conimcrce, son {;oût l'cMitraîna vers les lettres. n voya{;ea ]on(;tenip.4 en France et en Europe. 11 fut secrétaire d'ambassade à Parût, lors^pie le comte de Ilertfort y était ambassadeur de la Grande- Itretagne. Dans la société de madame du DefPand , ou lui donna le sobriquet de Pmysan du Danuhc, parce qu'il était d'un extérieur lourd et grossier. Il parait même que ce célèbre historien n'était guère estimé a sa juste valeur dans cette aoriété fri^-ole ; son compatriote, Horace Walpole, bien qu'il lui témoignât amîcîé, ne lui rendit pas justice; car lorsque madame Belot et l'abbé Pi*cvosi publièrent la traduction de son Histoire d'Aii{{1etciTe, Horace Walpole écrivit : • Le goût des Français est on ne peut plus mauvais. (!roi riez-vous que Hume ett un de leurs auteurs favoris? Son histoire, si falsifiée en maint endroit, si jortinle eu d'autres, si incohérente dans ses parties, passe à Paris pour un modèle. ■ Horace Walpole dit ailleurs : « Je ne suis pas du nombre de ceux qui admirent Hume. Dans la conversation il était on ne j)eut jdus épais. Je croîs qu'il n'entendait guère un sujet avant d'avoir écrit dessus. • On lit en oaCre dans une des lettres d'Horace Walpole à Georges Montagu : « Les Jésuites, lea Méthodistes , h;s Philosophes , les Politiqu<M, Housseaii l'Hypocrite, Voltaire le Railleur, les Encyclopédistes, \c* Hume ^ les Frédéric, tous ne sont à mes yeux que des imposteurs. L'espèce en varie; voilà tout. Ils n'ont pour liât que la renommée et l'intérêt. i>
Si Hume eut Tintérct en vue, il dut être satisfait; car il se relira à Edimbourg avec plus de dix mille livres strriing de rente, que lui avaient valu ses ouvrages; et cependant il avait (ellemetit fait la fortune de ses libraires, qu'a-
348 CORIIESPONDANCK COMPLETE
a un autre homme ici , un Irlandais ' , à qui je ne yeux pas de bien , mais qui va avoir du cha{jrin : sa protection et celle de son frère' ne sauveront pas leur parent'; les conclusions du rapporteur concluent à la mort, et il sera interrofj^é aujounThui sur la sellette ; toutes les apparences annoncent sa condamnation, et on dit qu'il sera jugé mercredi.
Je vis aussi hier le mari ^ de la (p*and*mamau et la bellesœur ^ ; il est question d'un souper chez moi pour la fin de la semaine procliaine : je fus contente de tout le monde, maii pour la (jrand'maman , elle. n'est qu'adorable; elle aime mon tuteur, comme si elle avait autant de discernement que moL Donnez-moi donc vite la jiermission de lui lire la lettre d'Emile*; elle est digne de cette confidence, et je vous réponds de sa discrétion ; je ne veux jamais rien faire sans votre aveu , je vem toujours être votre chère petite, et me laisser conduire comme un enfant : j'oublie que j'ai vécu, je n'ai que treize ans. Si vous ne changez point, et si vous venez me retrouver, il en résultera que ma vie aura été ti*ès-heureuse ; vous effacerez tout le passé , et je ne daterai plus que du jour que je vous aurai conna.
Si j'allais recevoir de vous une lettre ù la glace, je serais bien fâchée et bien honteuse. Je ne sais point encore quel efiGeC
[in's sa rotrnÏK? ceux-ci lui écrivirent |K>ur l'eiifjager à travailler encore pour ru\ : mais il refusa, disant (jn*il était li*o|) parensoux, fi-op vieux, tn»p gras et «rop ricli<.'. (A. 'S.)
* M. Dilion, arclievèque i\o NarLonne. (A. 'S.) •■i Lord Dilion. (A. ^.)
*^ Le comte d<î Lally, qui a commandé à Pondic1iéi*\', si fameux |>ar sob affreux supplice. Il était le père de M. de Lally Tollendal, aujourd'hui pir de France. On ne peut son{;er au supplice de l/ally sans m". rap|>cler le tableao énerjlique tracé j)ar Gill>ert, dans sa Sulire du xviii* .çit'tVe, de ces fcinm» (falors dont les nerfs délicats et les habitudes vaporeuses se conciliaient arn* les terribles émotions de la place de Grève.
Chacun parle d*]ris, chacun la prone et Taime;
C'est un cceur, mais un cœur!... C*est Thumanité même.
Si d'un pied étourdi quelque jeune éventé
Frappe en courant son chien qui jappe à son côté,
File meurt aussitôt de tendresse et d alarmes :
Un papillon souffrant lui fait verser des lanncs.
Il est vrai ; mais aussi, qu'à la mort condamné,
Lally soit en spectacle à l'échafaud traîné,
Elle ira la première à cette horrible fèt^
Acheter le plaisir «le voir tomber sa tète. (A. S.)
♦ Le duc de Choiseul. (A. N.)
^ La duchesse de Gramont, sœur du duc de Choiseul. (A. N.) ^ La lettre à Rousseau sous le nom d'Emih;. (A. N.)
Pabsence peut produire en vous; votre amitié était pelit-étre un fieu de paille : mais non, je ne le crois pas; quoi que vous w^Bxez pu dire, je n'ai jamais pu penser que vous fussiez insen- •ible; vous ne seriez point heureux ni aimable sans amitié, et je suis positivement ce qu'il vous convient d'aimer. N'allez pas me dire qu'il v a du roman dans ma tète; j'en suis à mille lieues, je le déteste; tout ce qui ressemble à l'amour m'est odieux, et je suis presque bien aise d'être vieille et hideuse. pour ne pouvoir pas me méprendre aux sentiments qu'on n pour moi, et bien aise d'être aveugle pour être bien sûre que je ne puis en avoir d'autres que ceux de la plus pure et sainte amitié; mais j'aime l'amitié ù la folie; mon cœur n'a jamais été fait que pour elle. Mais voilà assez parlé de moi; parlons de vous et de vos affaires. Avez-vous vu votre cousin*? quelle est sa position? en est-il content? êtes-vous content de lui? Je ne suis pas assez au fait des choses que je désire savoir, pour pouvoir TOUS bien interroger : dites-moi tout ce qui vous intéresse, si vous voulez me satisfaire. Adieu pour le moment présent; je reprendi^i cette lettre demain après l'arrivée du facteur, pour vous répondre ou pour me plaindre.
Mardi 6, a trois heures et demie.
Voilà le facteur, voilà une lettre ; dois-jc dire nie voilà contente? je n'en sais rien. Ou vous êtes au point que je désire, on vous vous jouez de moi ; je ne sais pas lequel c'est des deux ; est-ce vérité, est-ce contre-vérité? suis-je à vos yeux intéressante ou ridicule?
Vous êtes pour moi un logogriphe; j'en tiens tous les rapports, toutes les lettres, et je n'en puis composer le mot; jt* n'ignorais pas (|ue vous eussiez infiniment d* esprit, mais je n'en coiuiaissais pas tous les genres; vous m'en découvrez un nouveau; il m'étonne, il m'embarrasse; le Walpole d'Angleterre n'est pas le Walpole de Paris; enfin, enfin vous troublez mon pauvre génie : les emportements <|ue vous ne cessez de nu» reprocher, cette discrétion que vous jugez si nécessaire, tout cela m'est un peu suspect ; mon amoui^propre en est un peu blessé ; j'aimerais mieux la vérité toute crue ou toute nue; je n'ai pas besoin
> F<Mi Hriiri Soyiiiour Coiiway, feld-maréchal do l'armi'e anclnise, alors sOrrétnirc d'État au dc|KirtcineiiC «les affaires éiran(;èrrs; il Tétait depuifl 1765 et fut remplacé en 1768 |Mr loi*d Wcymoutli. Il rendit des services à Rousseaii et ne iKirtJifjca pas la haine de Hume contre ce philosophe. Il vint à Paris en 1774. Madame du I>effnnd vn parle à cette épo(|ue. (A. N.)
350 COBRKSFONDAr<CCE COMPLETE
r|u on mé dore la pilule. Écrivez-moi donc comme à une Béte, mais à une béte bonne enfant, à qui Ton peut tout dire, pounm qu'on lui dise la vérité. Est-ce que tous pensez que je croie devoir être aimée de préférence à tout? non, non, je me rends plus de justice, et je suis bien décidée à me contenter de tout, à me résoudre à tout, et je m'attends à tout. Ne serait-ce pas une folie à moi, de prétendre trouver en vous ce que vous prétendez qui est en moi, du roman, de la folie, des chimères, etc.?
Vous êtes donc assez, content de Tétat des affieiires? Tank mieux; je m'intéresse à votre gouvernement plus qu^au nôtre'; M. de Lally est actuellement sur la sellette; il sera peut-être jugé dès aujourd'hui; je vous dirai son sort avant de fermer cette lettre.
Adieu, mon cher tuteur; ne m'inspirez pas tant de crainte ni de respect.
Il faut que je vous dise une chose que je répugne è vons dire ; je garde vos lettres, et je ne serais pas fiàchée que vous gardassiez les miennes ; je me flatte que je n'ai pas besoin de vous assurer que ce n'est pas que je pense qu'elles en vaillent la peine, mais c'est pour me préparer l'amusement de reroir par la suite ce que nous nous sommes dit l'un à l'autre; je viens d'acquérir un petit coffre pour serrer les vôtres : encore on roman, direz-vous; allez, allez, mon tuteur, vous êtes insupportable.
Mercredi, à tiix heures du inatiu.
M. de Lally fut hier jn{;o à trois heures et demie, voilà sa sentence : ils étaient trente-cinq juges, toutes les voix ont été à la mort, cl deux à la roue; \e^ gens du roi, au nombre de f juatre , délibérèrent pour leurs conclusions ; il v en eut trois pour la mort et un à l'absolue décharge : tous les DiUon et leurs amis partirent pour Versailles immédiatement après le jugement : on dit qu'ils n'obtiendront point la grâce*.
^ Voici qui donne une Ijonnc idée du patriotisme de la bonne compati' d'alors. Ave«: de tels sentimenr;* , on pouvait se faire aimer d'nn An{^ais;poivait-on it'en faire ea^timer, et n'est-ce pas justifier ceux qui nous appebicnl .dors une nation de niaitros à danser? (A. S.)
'"2 On est étonné do la léjjércté av(;c la<ju(dle madame du Doffand |Kirlede c« événement, <lanâ lequel on a vu, selon ÎVxprr^ssion de M. Sénar de Meih'n* rélévation du ran{r devenir faLile à un homme malheureusement célèlMC* « M» de Lally, dit-il, paraissant sur b Si*llottc en cordon it)n(»e; LalKr, rtç^Aidé comme un roi dans Tlndc, était un trophée pour la vanité de sesjoge»» Celui qui connaii les repli» secrets du canir humain sera porté à penser qtr
DE MADAME LA MARQrfSE DU DEFFAND. 351
«La Cour, etc. déclare Thomas -Arthur Lally dûment « atteint et conyaincu d'aToir trahi les intérêts du roi , son état « et la compagnie des Indes; d*abus d'autorité, et de plusieurs » exactions et vexations envers les sujets du roi, étran([ers et « habitants de Pondichéry ; pour réparation de quoi et autres « cas résultant du procès, l'a privé de son état, lionneur et *> dignité ; Ta condamné et condamne à avoir la tête tranchée » sur un échafeud, qui pour cet effet sera placé en place de » Grève ; ses biens acquis et confisqués au proBt du roi ; sur » iceux préalablement levé dix mille francs au profit des pauvres « de la Conciergerie , et trois cent mille livres aux pauvres de « Pondichéry, suivant la distribution qui en sera ordonnée par a le roi. »
LA M#.MK Al' MÊME.
Paris, samedi 10 janvier 1766 ^ , à quati-c heures npivs midi.
Vous ne sauriez imaginer à quel point je vous respecte et je vous suis soumise. Je réprime tous mes premiers mouvements de haine, de colère, d'impatience; vous jugez bien que ce n'est que de ce dernier que j'ai à me défendre avec vous. Il est «[uatre heures; j'avais résolu de ne point demander si le facteur avait des lettres; et j'ai exécuté pendant trois heures celte résolution; à la fin j'ai succom))é en mourant de peur de faillir inutilement ; me voilà bien rassurée. Je suis on ne peut plus contente de votre lettre du 5; j'en avais besoin. Mille nuages s'étaient formés dans ma tête ; j'avais relu ces jours-ci toutes vos h»ttres; je ne sais dans quelle disposition j'étais, mais j'en avais conclu que vous me trouviez une folle , une extravagante , une ridicule. Je prenais le parti de ne vous jamais écrire plus d'une page; je ne voulais plus abuser de votre patience ni de votre excessive bonté, je ne voulais rien devoir à vos vertus.
rm^HI d*aToir à proiioneer sur le sort d'un lioinnie cJevé en fli{rnitc et si supérieur aux acciijws qui paraissent d'ordinaire sur le même théâtre, a pu dctanDÎner l'extrême et injuste rigueur du tribunal. • (A. N.)
> Cette lettre, datée du 10 janvier 1766 dans l'édition de Londres et du 10 janvier 1769 dans l'édition fianoaise de 1812 et de 1827, est en réalité du 10 mai 1766. On voit qur nos devaiirkM-s ne nous oui pas épargne le» crrcuni. (r.)
.152 CORRESPONDANXE COMPLETE
Je me flatte peut-être trop aujourd'hui , mais je suis rastorée ; je vous jure, je vous promets, mon cher tuteur, de ne me jamais fiàcher contre vous ; je vous avoue que je serai attristée et ennuyée quand je n'aurai point de vos nouvelles , mais je serai très-persuadée que vous n'aurez pas eu le temps de m'eu donner. Je sais aussi que vous n'abusez point de l'excès de cette confiance et de cette facilité.
Je puis donc me dire , pendant mes insomnies et dans tou« les moments de la journée , que j'ai un ami sincère et fidèle, qui ne changera jamais parce que je ne puis changer ; il connaît mes défauts, mes désagréments, qu'est-ce que le temp peut y ajouter? Rien , cela est impossible.
Je ne puis concevoir ce que le peu d'habitude que vous avez de notre langue peut vous empêcher de dire; personne, non, personne au monde ne s'exprime mieux que vous, avec plus de clarté, plus de faciUté et d* énergie; vous serez ravi de revoir vos lettres, je vous en réponds. Vous peignez le tourbillon oii vous êtes , do façon que je crois vous y voir ' . Il vous latigue, j'en conviens , mais il ne vous ennuie pas ; vous aurez trop de peine à le quitter. Comme vous ne voulez pas me tromper, vous ne me dites pas un mot de vos projets de retour ; ce que vous en écrivez aux autres ne me persuade point ; si je perdais l'espérance de vous revoir, je toml>erais dans l'abîme des vapeurs. Depuis ([uelques jours il n'y a que votre idée qui m'en (jarantit; je ne me porte pas bien, mais cela ira mieux « l'avenir.
Je suis obligée d'interrompre cette lettre, parce qu'il faulqur je me lève ; demain je la reprendrai , et je vous parlerai d<* Lally, et je vous donnerai des nouvelles de la reine; le président " est allé la voir aujourd'hui.
Diinnnrlie, ù ileiix bearr«.
La reine est guérie, mais elle est encore faible, elle a re<;u le président a merveille, et lui a demandé quand je pourrais la
^ M. Wnipnic avait dit : u Je vis dnun nu toiirliillon flonr il in'cM inl>n88iblo de vous rcndi*e complc. Je vais à la cour, je rcç*)iH ties visite», jen rends, je coiirj toute la inatin«''C , je dîne, je joue, j'entends |iarler de politique, ou nie demande des conseils, je les donne, on ue les suit pas. — Eniin. commenC vous détailler tout cela? Si vous avez des fois trouvé ma tète troublée, actuellement c'est un chaos. i (A. N.)
^ Le président liéuault était surintendant de la maison de la reine Man^' Leczinskn, épouse de Louis XV. (A. N.)
DE MADAME LA MARQriSE DU DEFFAND. 353
voir; ce ne sera pas sitôt : elle n'a pas encore vu les princes du
Lally fut exécuté avaut-liier, vendredi , k cinq heures du soir ; le roi avait accordé à sa famille qu'il le serait à la nuit. Il fit plusieurs tentatives pour se tuer; la première fut un coup qu'il se donna, à deux doi(;ts au-dessous du cœur, avec la moitié «l'un compas qu'il avait caché dans la douhiure de sa redingote ; la seconde , en voulant avaler un petit instrument de fer, que les uns disent avoir été fait exprès, et d'autres que ce n'était qu'un cure-dent ; enfin la crainte qu'il ne trouvât quelque moyen de finir avant l'exécution , et de perdre une telle occasion pour l'exemple , détermina à envoyer à Glioisy re[)résenter au roi cet inconvénient. II ordonna qu'on avançât l'exécution, et comme on eut ]>eur aussi qu'il n'avalât sa langue, on lui mit un bâillon. Il est mort comme un enrapé. Il devait être conduit à Pëchafaud dans un carrosse noir; mais comme il n'arriva pas à temps (l'heure étant avancée), on le mit dans un tomhereau; U a reçu deux coups; le peuple battait des mains pendant l'exécution. On a jugé hier trois autres officiers, Cadeville, Chaponnay et Pouilly ; le premier à être hlàmé , les deux autres hors de cour et de [>rocès. Le public craignait que Lally n'obtint sa grâce, ou qu'on ne commuât sa peine; il voulait son supplice, et on a été content de tout ce qui l'a rendu plus ignominieux, du tomhereuu, des menottes, du bâillon*; ce
1 M. Walpolc, en répoiiAP à cela ,clit : m Ah! in:ic1nmc, madninc, qiivlle» horreurs me rncontez-vuu)* là ! 011*011 ne fli:<c jamais (pie Ioa Anjjlais sont iUita et féroces. — Vérit.ihlement ce mmt lej» Franrai* qui le sont. Oui, oui, vouh ête«deA iuinvafjPst, don lnH{nois, voua nnfres. On a liien maMarrû des (vcnit chez iiooj, inaiii a-t-on jamais vu battre des mains pendant ipiVin inetuût à mort un pauvre malheureux, un officier général qui avait lan^rui pendant deux ans en prÎHOii? un hcmnne, enfin, si sennilde à l'honneur, qu'il n'avait pas voulu ne sanver! si louché de la di4{vra<*e, qu'il cherche à avaler les (>ri lies de sa prifon plutôt que de le voir evposé à ri(jnominie publique, et c'est exactement cette honnête pufleur qui fait qu'on le traîne dans un tomhereau, et qu'on lui met un haillon à la bouche comme au dernier des scélérats. Mon Dieu! (lar je suis aise d'avoir quitté Paris avant cette horrible scène ! je me serais fait dé4*hirer, ou mettre à la Bastille.* Une infamie n'en justiHe pas une autre; mais si Horace Walpole vivait actuellement, que dirait-il de son compatriote sr iludson Lowe, prolongeant |»endant plus de quatre ans le supplice d'un iHMinme bien autrement élevé que ne le fut M. de I^ally? (A. N.)
M. de Meilhan a raconté les |>articularités suivantes sur la mort de M. de Lally :
• J'étais un soir chez, madame la duchesse de Gramtmt, où se trouvait auMÎ madame la maréchale de Beauvau. M. de Choiscid entre par une petite
dernier a rassuré le confesseur, qui craig^nait d'être mordu; il a été seulement envoyé par delà des monts. Il y a quelques personnes qui sont affligées, mais en petit nombre; c'était un grand fripon, et de plus, il était fort désagréable; il a été condamné tout d'une voix. Cet événement est l'unique objet des conversations.
Pari8, mercredi 21 mai 1766 '.
Il n'y eut point hier de courrier d'Angleterre; il arrivera sans doute aujourd'hui : je ne compte pas qu'il m'apporte rien. Ce qui vous surprendra , c'est que je ne serai point du tout fdchée ; tout au contraire , je serai ravie que vous vous mettiez bien à votre aise avec moi , et que vous ne m'écriviez jamais que quand vous n'avez rien à faire. Vos lettres me feront raille fois plus de plaisir, parce qu'alors elles auront été un amuseporte avec nu air triste et un papier ù la main. Qu'avcz-votij«, mon frèrrtlni demanda la diiclieaae. — Voilà l'arrêt de Lnlly que je porte an Roi; et il « luet en devoir de le lire; pais me regardant : T/est de votre compéiciicc cerii monsieur, me dit-il; voulez-vous hien lire et nous dire voire avis? Je lis, et quand je suis à ces paroles : atteint et convaincu d* avoir trahi les intérêts d» lioi y de r Etat et de la compagnie y je» tlonieiin* surpris et indi{pié. Eh \nonl dit M. de Clioiseul, continuez. — Ji* u*ui pas hcsoiu, répliquai-je., monsieur Ir duc, d'aller plus loin pour voir que cet arrêt est la plus airoce de^ iniquités On pet(t trahir les intéivts du roi par un excès de zèle, i(vnoranc<» ou iuq>éntie. Une phrase au>isi équivoque montre Teniharras des jii{;es, qui n'onC pu leçon* vaincre de trahison. S'ils en avaient eu l:i ])rcuve, ils se seraient exprimé* positivement. Tout homme qui entre en contn^bande une |>erdrix ou unehoO' teille de vin, trahit l(>s intérêts du Hoi, ceux de l'Etat et ceux de la compagnie dirs Icrnies. Suivant l'horrihle dispositif de cet arrêt, il mérite donc la morl. Mon avis Ht quelque iinpn^ssion. M. de Choisonl monta chez le Roi, tàetunlt* le Hét'hir, mais le trouva trop fortement prévenu contre Tinfortuné Lallv poof ohtenir gi'âce. »
M. de; Ijally-Tollendal, dans une l<*ttre éloquente, insérée le 30 septembre 1811 dans le Joti/'/m/ r/e l'Empire, a réclamé avec autant de force que à'ior di{;nation conlre cette lettre de madame du Delfand, et rap|>ellc que k 25 mai 1778, soixante-huit conseillers d'Ktat ou maiires des requêtes cassèreut l'arrêt de condanmation de M. de Lally, sur le rap|K)rt de M. l^mbert, lu° des ma<;istrats les plus recommandahles de son temps, et après treute-deut séances de commissaires nommés à l'eflt^l de réviser cette cause iuiportanf'
1 Lettre datée fautivement, dans l'édition française, de 1768. (L.)
ment pour vous, et non pas une gène ; pour moi , je veux vous écrire tant qu'il me plaira : je n'ai rien à faire ; je n ai ni de princesse Amélie, ni d'ambassadeurs, ni de bals, ni de jeux, ni de Strawberry-Hill ; je n'ai que mon effilage et mon chien. Je fais l'un sans y penser, et je ne pense guère plus à l'autre.
Presque toutes les fois que je réponds à vos lettres , que l'on a fermé mon paquet, qu'il est à la poste, je m'avise que je vous ai dit mille inutilités, et que j'ai omis de vous dire tout ce qui était le plus important et le plus nécessaire. Par exemple, dans ma dernière lettre, je n'ai point répondu à la votre du 13, aux articles qui en valaient bien la peine. Q^i m^a dit, ditesvous , que ce n'est que par complaisance que vous m'avez lâché le mot d' amitié^ Eh bien , je n en doute pas; mais je doute que vous aimiez ceux qui vous haïssent : je crois que vous ne pensez point du tout être obhgé de me rendre compte de vos pensées, de vos occupations, projets, etc., etc., mais je vous prie de croire que je suis bien éloignée de l'exiger. Oh ! non , non , je ne suis [>as folle, ou du moins ma folie n'est pas la présomption ni la prétention , et je n'ai point à vous reprocher de m'induirez à tomber dans cet inconvénient. Tout en badinant, tout en jouant, vous me faites entendre la vérité, et vous trouvez le moyen d'en envelopper l'amertume ; mais je comprends trèsbien que mes premières lettres ne vous ont pas plu : je ne suis pourtant point fâchée de les avoir écrites j je n'en rougis point. J'ai connu une femme ù «pii on faisait (juelques remontrances sur ce qu'elle n'avait pas un air assez rései'^'é avec des j)crsounages graves et à qui on devait du respect : elle répondit qu'elle avait vingt-neuf ans , et qu'à cet âge on avait toute honte bue; et moi je dis qu'à mon âge on ne pèche point contre la décence en se laissant aller à des emportements d'amitié, et ils ne doivent point efï'rayer, (|uand il est bien démontré qu^on n'exige rien. Je ne vous connais pas, ajoutez. vous; peut-être me trompé-je à votre caractère comme je fais ft votre esprit. Vous ne nie donnez pas beaucoup d'inquiétude d^ avoir porté un faux jugement ; je ne me suis point trompée à votre esprit ; mais je pourrai me tromper à votre cai'actère. Cependant pernieitez-inoi de croire que vous n'êtes ni volage , ni ingrat y ni méchant :\oui> êtes shigulièrement bon, et vous êtes, ainsi que feu mon ami Formont , la bonté incamée , le ])lus reconnaissant des hommes et le plus éloigné de toute méchan-
é. C'est cette connaissance que j'ai de votre caractère qui me
£ait et qui me fera toujours vous dire tout ce que je pense, qui me fait applaudir de vous avoir donné mon amitié : il ne peut y avoii* qu'un seul inconvénient , qui est g^rand , il est vrai , mais qu'on ne peut pas appeler danf^ereux, c*est de ne vous plus revoir. Si cela arrive , je pourrai avoir à me reprocher de m'étre laissée aller au goût que j'ai pris pour vous, mais non pas d'avoir fait un mauvais choix , ni d*avoir été indiscrète en voas donnant toute ma confiance.
Je suis comme était le fi^u Régent * , je ne vois que des sot» ou des fripons; tous les jugements que j'entends porter me sont insupportables ;^uelques personnes qui pai*aissent assez raisonnables parlent de vous , vous louent à peu prés bien : j'écoute, j'approuve, je suis contente, et l'instant d'après on vante M. K... : il a bien de l'esprit, dit-on, de la force, du nerf, mais il est bien Anglais; il n'est pas si aimable que M. Walpole. Celui-ci a bien plus de douceur, de politesse, bien plus d'envie de plaire : oh ! il est tout à fait Français. Je me mords les lèvres, je me tords les mains, je me tais, mais j'enrage , et il me prend un dégoût pour ces gens-là , que je voudrais ne leur parler de ma vie ; cependant je n'ai rien de mieux à faire que de vivre avec eux. Allez, allez, mon tuteur, ne me recommandez pas de parler de vous ; à qui voulez-vous donc que j'en parle? Sera-ce à madame de Luxembourg', qui n'a d'estime et de vénération que pour l'Idole'? sera-ce à madame de Mire-
^ Le duo d'Orléans, qui diAiiit que la société était cuin[>o«téc de deux clas^fx d*liommefl, lea sots et les fripons. Le Ré(*ent était un homme d'esprit. (A. N.}
^ La maréchale duchesse de Luxemhourj;. Elh* était la sœur du duc dr Villerov, et avait épousé en premières noces le duc de Boufflers, de qui eUr eut un Hls, qui mourut à Gènes de la petite vérole. Elle fut ensuite mariée au maréchal duc de LuxemLour{;, à la terre duquel (à Montmorency) J. J.RoiU' seau demeura louf^temps. — Voyez ses Confessions, ainsi que ses Lettres à madame la maréchale de Luxembourg, dans le volume de Lettres originales éf /. J, Rousseau, publiées à Paris en 1798. Voici le portrait que fait M. Walpole de madame de Luxembourj;, dans une lettre écrite de Paris en 1705: M Elle a été fort jolie, fort adonnée au plaisir et fort malicieuse. Sa beauté eit passée, elle n'a plus d'amants, et craint l'approche du diable. (k>tte situation a adouci son caractère, et l'a rendu plus agréable ; car elle a de Tesprit et àe bonnes manières. Mais en voyant son agitation continuelle et les inquiétudes qu'elle ne saurait cacher, on serait tenté de croire qu'elle a signé un pactr avec l'esprit malin, et qu'elle s'attend à devoir le remplir dans une huitaine de jours. » Vojez les OEuvres du lord Orford, t. V, p. 366. (A. N.)
3 La comtesse de BoufHers, née Saujon, était l'amie intime du dernier prince de Conti, et cherchait à s'en foire épouser. Gomme ce prince était grand prieur de l'ordre de Malte en France, et qu'il habitait le Temple, mi'
poix ', pour qui tout est lanterne magique? sera-ce à madame de Beauvau ", qui est toujours dans l'enivrement de ses succès? qui , malgré son attachement pour son mari , veut plaire à tout le momie, sans choix, sans discernement? sera-ce à madame de Jonsac'? elle est un être d'une espèce différente de la nôtre; elle est impassible, c'est-à-dire sans passion, sans sentiment; et si elle n'était pas si souvent enrhumée, je croirais que son corps est comme son àme, qu'elle ne sent ni froid ni chaud. Sera-ce enfin à madame de Forcalquier*? ce pourrait être à elle plus qu'à personne ; mais sa madame du Pin , et peut-être aussi son miroir lui ont persuadé qu'elle n'est pas dans la région commune. On démêle cependant qu'elle a de la sensibilité, et la lettre qu'elle m'a chargée de vous envoyer en peut servir de preuve; car assurément tout ce qu'elle vous dit de moi n'est pas une suite des confidences que je lui ai faites ; je ne lui parle jamais de vous que pour lui répondre , et je n'ai point avec elle, non plus qu'avec nulle autre, des i*f fusions de cœur.
Encore un autre article à traiter : je dois de la reconnaissance à l'Omnipotence. Je vous écrivais il y a quehque temps que je reconnaissais sa providence ; mais si je lâchais la bride comme Voltaire, je dirais que j'ai bien à m'en plaindre. Quel esprit m"a-t-il donné? celui qui fait <]u'on ne peut être content de soi ni des autres. J'aimerais bien mieux qu*il m'eût traitée comme
ilanie de B<MifH<frrt devint, dans riina{;iiiaiioii vive de madame du DefTand, Vidolf du Temple; et e'est hoiim Kr iium iïùlolt' f|ir<>lle la déitijjiie toiijoiiiii daii.4 sa eorresjioiidaiiee.
M. Walpole ]»arle d'elle de la manière «<ui vante dans une lettre écrite de ParÎM : « Madame de Boufflern, f|ui a été en Angleterre, cs^t une navante, maîtresiie du prince de Conti, d<mt elle désire heaucoupdc devenir la femme. Elle est un composé de deux femmes, celle d'en haut et celle d'eu l>as. Il e*t inutile de vous din* que celle d'en l>as est galante et forme encore des prélenfînnA. Celle d'en haut est également fort sensible, et possède une éloquence mesurée, qui est juste et qui plaît ; mais tout est gâté par une prétention contioiielle d'olitenlr des louanges. On dirait qu'elle est toujours posée {Miur faire tirer son |>ortrait jiar son biographe. »
Elle paMa une seconde fois en Angleterre au commencement de la révolution de France, en 1789, et demeura quelque temps à Lr>udres avec sa hellefille la comtesse Amélie de Roufflers, petite-fille de la maréchale de Luxeuiliourg et duchesse de Lauzun. (A. N.)
I I^a maréchale duchesse de Mirepoix. (L.)
' La princesse de Beauvau. (L.)
3 La comtesse de Jonsac, steur du président Ilénault. (L.)
^ La comtesic de Forcalquier. (L.)
M. de Sault* ou comme l'Idole, qui toujours s'aime et s'admire, et qui dans cette contemplation ne voit et ne sent rien que ce qui peut augmenter sa gloire. Que je suis différente d'elle, mon cher tuteur! tout m'abat, tout m'accable ; si je ne fiais pas cas des autres, j'en fais encore moins de moi.
L'héréditaire * dîna chez M. de Paulmy ' ; il y avait vin{>[t-deQX personnes; il avait demandé M. d'Alenibert, il l'avait déjà vu à l'Académie des sciences, et l'avait comblé de louanges et de caresses. Le président donne un pareil dtner samedi prochain. On tuera votre héréditaire à force de repas; son succès est prodigieux : le grand feu de Paris a pourtant fait tomber celui de la Cour. Je n'ai vu ni entendu parler de la grand'maman, depuis le 4 de ce mois que je la vis à Versailles ; il n'est plos question de la lettre^ ; le moment de la faire voir est manqué; vous ne vous souciez pas qu'on y revienne. Belles nouvelles i vous apprendre : les capucins se donnent les airs d'imiter les Anglais : le gardien du couvent de Saint-Jacques, ces jours-ci, s'est coupé la gorge. Vous n'êtes pas curieux de savoir pom^ quoi , ni moi non plus. Pour le coup , adieu ; je finis en vous disant que je suis femme , très-femme , et femmelette et nulle* ment Française.