‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le président Hénault, Montesquieu, dChapitre 50 sur 51 · LA MKME AL MÊME · texte numérisé non relu

LA MKME AL MÊME

Paris, dimanche 11 juin 1769.

Je ne suis point comme vous, je ne m'applaudirai jamais de mon indifFérence; c'est im genre de bonheur que je ne connais point , et que je n'ambitionne pas. Ceux qui en jouissent s'en vantent rarement, et ceux qui le possèdent véritablement ne me font j)oiut d'envie; je ne souhaite ni de leur ressembler ni

^ Le comte de Tliiers.

2 La procession du jour de l'Ascension. (A. N.)

3 Simon, comte d'ilarcourt, alors ambassadeur d'Angleterre en France. (A. N.)

* Madame de Beuvron, née Bouille. (A. N.)

^ Madame la comtesse de Lauraguais, Kilo du maréchal prince d'Iscngliien. (A. >'.)

de vivre avec eux. Je doute très-fort que vous ressembliez en rien à ces gens-là ; si cela est vrai , je vous en félicite ; mais je ne vous eu estime pas davantage.

Convenez qu'on dit bien des paroles oiseuses, qu'on se connaît bien peu soi-même, et que, quand on veut parler sans avoir rien à dire , on ne dit rien qui persuade.

Je reçois dans cet instant un billet de la grand' maman; il m'a fait plaisir; son amitié ne me laisse rien à désirer ; elle me garantira toute ma vie de l'ennuyeux bonheur de ne rien aimer, et de ne l'être de personne. Je vois avec grand plaisir que le terme de son retour approche; il n'v a plus qu'elle et ceux de sa société qui me plaisent véritablement; c'est un autre climat que l'air qu'on respire dans son petit appartement. Depuis huit jours, j'ai fait plusieurs courses: j'ai été h Versailles, chez les Beauvau; à Châtillon, chez lesMontigny ; à Rueil*, à Montmorency*. Tous ces gens-là sont dignes du bonheur de l'indifférence ; je me flatte qu'ils le possèdent, puisqu'ils le communiquent. La grosse duchesse reçut fort bien madame votre nièce*.

Je reçus hier une lettre de la Bellissima^ , qui devait être dans le recueil des pièces choisies. Votre cousine voudrait que je vous en écrivisse une dans ce genre; elle croit que ce serait la première lettre ridicule que vous auriez reçue de moi , clic ignore que ce ne serait qu'un nouveau genre. Oh ! non , je n'ai point de talent pour la plaisanterie ; je ne puis écrire que ce que je pense et ce que je sens ; et comme je perds tons les jours la faculté de l'un et de l'autre, je touche au moment de n'avoir plus rien à dire. Les nouvelles ne m'intéressent point ; on ne peut les confier à la poste, et quand on le pourrait, je n'ai pas le talent des gazettes. J'ai beaucoup vu M. de Lille*, je lui ai fait ra-

^ Chez la duchesse douairière d'Ai(;uillon. (A. N.)

2 Chez la maréchale do Luxcnihour{;. (A. M.)

3 Madame Cholmondelev, veuve de feu Rohert Cholmondelev. Elle était a Parid avec «es deux fille», et occupait une partie de rap|>arlemeiit de madame du Deffand au couvent de %Saint-JortC|ih. (A. N.)

^ La C(mite88c de Forcalquier. (A. N.)

^ M. de l^ille était oFHrier de cavalerie et fort aimable en société, lia com- |>osé plurticur.4 jolies chansons. (Voir notre Introduction,) La fête dont il est ici question est une de celles que M. Walpole avait données, à Strawlierry- Hill, au comte du Chàtelet, ambassadeur de France, et à un {jrand nombre de Français de distinction qui se trouvaient alors à Londres.

Horace Walpole écrivit alors à Gcoq^es Monta{;u une lettre dans laquelle il donne les détails suivants sur cette fête :

• Strawberry vient d'offrir un coup d*œil ma(;nifique. Mardi, toute la France

conter votre fête ; il a rapporté le plan de votre château : îl se croit très-bien avec vous ; vous lui avez confié vos projets ; il ne vous attend qu'au mariage de M. le Dauphin. Les deux personnes qui lui plaisent le plus , c'est vous et milord Holdemess; il ne sait positivement lequel a le plus d'esprit et d'agrément , mais l'un et l'autre vous en avez presque autant que notre ambassadeur \ Oh! cet homme a bien du discernement ! pour moi, qui n'en ai pas tant que lui , je lui trouve quelques talents, mais peu d'esprit; du plat, du grossier, du familier, le ton d'un parvenu ; mais je le verrai cependant quelquefois ; il raconte assez bien ce qu'il a vu , ce qu'il a entendu , et j'aime mieux ses récits que les raisonnements sur la morale , et les descriptions du bonheur champêtre de la Bellissima et de sa tendre amie madame Boucault*. Votre nièce a du goût, ses jugements sont prompts et justes, elle vous plaira quand vous la connaftrez ; je n'ai point d'engouement pour elle, et, comme de raison, elle n'en a point pour moi, mais nous nous convenons assez.

Votre article de M. Liahcourt m'a fait plaisir' ; je vous appliquerai ce vers de Corneille dans Nicomêde :

Vous avez de l'esprit, si vous n*avcz du cœur.

Mais comment cela se peut-il? je crois, moi, qu'on n'a de l'esprit qu'autant qu'on a du cœur. C'est le cœur qui fait tout

y a dîné : M. et madame du Cliàtelet, M. le duc de Liam^ourt, les ministres d'Espagne et de Portugal, les ilulderness, les Fitzroy... Enfin nous élious vingt-quatre à tal»le. Tout mou monde arriva a deux heures; j'allai le recevoir jus<{u'aux portes du château, avec la cravate de Gibhinset une paire de gants I»i*odés jusqu'aux coudes, qui avaient a]»partenu à Jacques I**". Les domestiques français ne jwuvaient se lasser de me regarder; je suis jïeisuadé (ju'ils ont cru fermement que c'était là le costume hahituel des gcnlilshommes <le province anglais. A[)rès avoir visité les aj)partements, nous nous rendîmes à riniprimerie, où j'avais fait composer d'avance quelques vers traduits en même temps jiar .M. de Lille, qui se trouvait de notre compagnie. Dès que mes vers furent sortis de dessous presse, nous allâmes voir la grotte et le jardin de Po|X'. A notre retour, nous trouvâmes dans le réfectoire un dîner magnifique; le soir nous nous promiMiàmes et |>rimes le thé, le café, et la limonade, dans la galerie qu'éclairaient mille hougics; après quoi nous jouâmes au uhist et à la l»ète jusqu'à minuit. Ou nous servit alors un souper froid, et à une heure du matin ma société s'en retourna à Londres, aux acclamations de cinquante rossignols qui étaient venus, en leur qualité de vassaux, rendre hommage à leur seigneur. ■ (A. ^.)

^ Le comte du Châtelet. (A. N.)

2 Le chevalier de Lille valait mieux que cela, et madame du DefTandlc juge un peu trop sévèrement. Voir notre Introduction, (L.)

3 Le duc de Liancourt. 11 n^est point une idée noble et philanthropique qui

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAiND. 571

connaitre, tout démêler; tout est de son ressort; j'en excepte l'arithmétique , et toutes les sciences que je n'estime pas plus que celle-là. La comparaison de l'éducation à l'inoculation prouve ce que je dis *. D^Âlemhert ne l'aurait pas (tiite. Allez, allez , il n'y a que les passions qui fassent penser. Vous jugerez par cette lettre que je nen ai [)oint, parce qu*assurément elle est aussi béte que celles de la Beliissima.

Je vous serais obligée de me parler de votive santé.

LA MÊME AU MÊME

Paris, (liiiianclic 25 juin 1769.

Serait-ce bien tout de bon que vous vous excusez de la stérilité de vos lettres quand vous n(; les remplissez pas de nouvelles? Je pourrais vous faire ame belle citation de madame de Sévigné , mais elle vous déplairait , et j'observe religieusenient de me tenir à mille lieues de tout ce qui peut vous choquer.

Oh! vous n'êtes point fâché qu on vienne voir votre château: vous ne l'avez point fait singulier, vous ne l'avez j)as rempli de choses précieuses, de raretés; vous ne bâtissez pas un cabinet rond, dans lequel le lit est un trône, et où il n'y a que des tabourets, pour y rester seul, ou ne recevoir que vos amis*.

ne gc rattache au nom do M. le dur do la Roohefoucauld-Liancourt. Éloigne de sa patrie pendant les trouMos de la révolution, il mit son ahitonce à profit pour étudier che/. les autres nations les iuslitutioiiit qui pouvaient contribuer au bonheur et à la iiros[K>rité de la Fraiure. Aprè.4 avoir séjourné eu Aii^eterre, il passa aux États-Tnis d'Amérique, et a publié depuis un excellent ouvra{>c sur ce pays et sur les prisons de Philadelphie.

^ M. Walpoie avait dit de M. de Liancourt : « Je ne suis ])as surpris qu'il vous ait plu; e/est de tous vos Français celui qui me n'venait le plus. Il a beaucoup d'âme, et point d'affectation. Je me moque bien de ceux qui le croient sot. Il peiu le devenir eu perdant sou naturel, et ihi pratiipiant les sots. Il est vrai [u'il v a peu crappareueo qu'il y toudie. Il n'y a que la bonne tête et le cumii encore uu^illeur de la {^randiuaman qui sachent résistera toutes les illusions. La sottise est à peu pr(\s comme la disposition à la petite vérole; il faut que loni le monde l'ait uiu' fois dans la vie. Plusieurs en sont bien marqués, et l'inoculation même, qui répond ù l'éducation, étant prise quelquefois de mauvais lieu, conompt le sanij, et laisse des traces encore plus mauvaises que la mnladie naturelle. » (A. N.)

2 M. Walpolo s'était j)laint à madame du DcIT.nid <l;* ce que plusieurs grandes sociétés, composées déjeunes (jens de sa connaissance, étaient venues voir, ik l'improviste, sa maison de Slrawberry-Hill. (A. N.)

Tout le monde a les mêmes passions , les mêmes vertus , les mêmes vices ; il n'y a que les modiHcations qui en font la différence; amour-propre, vanité, crainte de l'ennui, etc. ; c'est ce qui remue tout ce qui est sur terre ; les uns font la cour à madame du Barry , les autres la bravent ; ceux-ci ont une conduite réservée , et s'en glorifient ; ceux-là souffrent le martyre de ne s'y pas livrer à corps perdu ; enfin tous ont des motife différents, et tous ne sont guère dignes d'estime.

Il me semble qu'autrefois vous n'aimiez point tant le duc de Richmond ; je suis fort aise quand je vous vois penser qu'on peut trouver quelqu'un d'estimable ; je suis toute prête à être persuadée que cela est impossible. Mon rôle actuel est celui d'ol)servateur , je ne vois rien qui ne me confirme dans le plus souverain mépris pour tout ce qui respire. En vérité , j'en excepte la grand'maman: c'est peut-être la seule personne qui soit parfaitement exempte de reproche ou de blâme ; mais elle est parfaite, et c'est un plus grand défaut qu'on ne pense et qu'on ne saurait imaginer ; c'est l'assemblage de toutes les vertus qui forment son être ; on n'est point digne d'elle , on ne peut atteindre à sa sphère ; enfin , enfin , je vous le dis en secret , on l'adore; mais, mais, ose-t-on l'aimer? Il y a déjà huit semaines qu'elle est absente, et elle ne doit revenir que le 15 du mois prochain pour aller tout de suite à Compiègne. Ma correspondance avec elle et sa compagnie est très-vive ; je fais la chouette à trois personnes: à elle, à l'abbé Barthélémy, et au baron de Gleichen'. Vous pensez que cela me fait grand plaisir, vous supposez que j'aime à écrire, il n'en est rien. Cependant il y a des moments (mais ils sont rares) où j'aurais peine à m'en passer. Cette nuit, que j'ai eu une parfaite insomnie, je vous ai écrit quatre pages de ma propre main; j'étais fort contente ; je vous ai dit tout ce que je pensais ; mais après trois heures de sommeil et la réception de votre lettre , j'ai plié mon (griffonnage; et quoique j'en sois fort contente, je ne vous l'enverrai point, car c'est vous qui aimez les nouvelles, et non pas moi; et il n'y en avait point certainement dans ce que je vous ai écrit cette imit; mais il faut vous en dire actuellement.

J'ignore ce qui cause l'incertitude de nos ambassadeurs* , je ne vois personne dans ce moment- ci qui soit bien au fait de

* L'envoyé extraordinaire de Danemark en France. (A. N.) 2 Le comte et la comtesse du Cliâtelet ù Londres. (A. ^'.)

toutes choses. Il n'est pas douteux que les cabales et les intrigues ne soient dans ce moment-ci dans la plus (p^ande vivacité ; on peut parier en sûreté de conscience ; les vents souflflent de toutes parts; déracineront-ils les arbres? je n^en sais rien. La madame de M*** ' joue un rôle indi{jne; elle cherche à faire des recrues pour diminuer sa honte , mais jusqu'à présent sans {prand succès. D'autres ont poussé Thonnêteté et la dignité jusqu'à l'insolence*. Enfin de toutes parts on ne trouve rien digne d'être loué, approuvé et même toléré. L'autre jour à la campagne, pendant le whist du maître de la maison {le roi) , le chef de la conjuration {duc de Richelieu) établit un petit lansquenet pour l'apprendre à la dame {madame du Barry) ; c'était un jeu de bibus , il y perdit deux cent cinquante louis. Le mattre du logis se moqua de lui , lui demanda comment il avait pu perdre autant à un si petit jeu; il y répondit par une citation d'un opéra ;

Le plus sage S*enflammc et s^engage , Sans savoir cominciit.

Le mattre rit et toute la troupe.

Votre cabinet est-il fini? Vos autres ouvrages que j'ignore sont-ils bien avancés? quels sont vos projets, quand tout cela sera fini? ne devez-vous pas faire un ermitage au bout de votre jardin ? Oh ! vous travaillez pour la postérité , pour votre mémoire'. Si vous vous amusez, vous avez raison; mais je ne comprends pas bien, qu'excepté la justice qui doit faire penser à assurer le bien des autres après soi , on puisse s'occuper et s'intéresser sérieusement à ce qu'on pensera et l'on dira de nous quand nous ne serons plus. Adieu , le papier manque.

' La maréchale de Mîrepoix, f|ui fut la première femme de distinction qui parut en public à Versailles avec madame du Harry. (A. N.)

^ En refuHant de voir madame du Rarry ou de se trouver avec elle en société. De ce nombre était le prince de Reauvau, frère de madame de Mirepoix, et sa femme, de qui madame du Deffand veut parler ici. (A. N.)

3 Si madame du Deffand avait pu voir quelques-unes des additions faites par M. Walpole à sa maison de Strawherry-liill, elle ne Taurait certainement pas soupçonné de bâtir pour la |>ostérité ; car un de ses plus anciens amis, M. G. J. Williams, avait observé, avec raison, que M. \Val|K>le avait déjà survécu à une partie de cet édiHce. (A. N.)

LA MÊME AU MÊME

Paris, mardi 18 juillet 1769.

Vous souhaitez que je vive quatre-vingt-huit ans , et pourquoi le souhaiter, si votre premier voyage ici doit être le dernier? Pour que ce souhait m'eût été a{jréahle, il fallait \ ajouter: je verrai encore bien des fois ma Petite, et je jouirai d'un bonheur qui n'était réservé qu'à moi, Tamltié la plus tendre, la plus sincère et la plus constante qui fut jamais.

Je vous espérais plus tôt, mais vous avez voulu rendre vos années complètes*. Ah! ne craignez point mes reproches; je n'ai que des grâces à vous rendre. Tous les jours je m'applaudis d'avoir si bien placé mou amitié ; nul autre que vous ne la connaît si bien et n'en est si digne; aussi je puis vous jurer que vous l'avez sans partage. La grand'maman arrive demain avec son grand abbé, je passerai la soirée avec eux, et je m'en fai> un grand plaisir; c'est immense tout ce que nous aurons à nous dire. C'est grand donmiage que vous ne puissiez faire la partie carrée.

Ou attend ces jours-ci la Bellissima. La grosse duchesse partit lundi [)our Véret* et elle reviendra en même temps que vous. Le Compiègne fmira le 1" septembre; Paris sera moins désert qu'il ne Test aujourd'hui, et j en serai bien aise, car je n'aimerais pas que vous n'eussiez que moi à voir.

Je ne veux point parler de votre arrivée, je ne veux rien dissiper du ])laisir que j'aurai de vous revoir; je renferme tout ce (jue je pense, je le réserve pour vous; mais ne craignez point les grandes effusions, vous devinerez ma joie et mon \)\u^ grand soin sera de la contenir; nous aurons tant de sujets de conversation , qu'il me sera facile de ne vous pas parler de moi. Il y a deux ans que je ne vous ai vu , et je ne sais j)ar quel enchantement il me paraît qu il y a très-peu de temps que nous nous sommes séparés; je me rappelle tout ce qui s'est passé en votre absence, mais avec peine; tout cela n'a fait que des traces très-légères; le moment de votre départ, celui de votre arrivée,

* M. Wnl()()I<; arriva à Paris le 18 août de cette année, et quitta cette ville le 5 ocinhrc suivant. (A. N.)

2 La terre du duc d* Aiguillon , son tils, sur le Cher, au-dessus de la ville de Tours. (A. >'.)

ce sont là mes deux seules époques ; tout ce qui est eutre deux est presque effacé; quand je me ressouviens d'un fait, d'un événement , je ne sais où le placer , si c'était avant ou après votre départ ; vous aiderez à ma mémoire.

Adieu: mon plaisir est troublé, je l'avoue; je crains que ce ne soit uu excès de complaisance qui vous fasse faire ce voya(;e.

L?:TTRE 297.

M. DE VOLTAIRE A MADAME LA MARQriSE DU DEfFAND.

18 juillet 1769.

Ma nièce m'a dit, madame, que vous vous plaigniez -<le mon silence, et que vous voyiez bien ([u'un dévot comme moi craint de continuer im commerce scandaleux avec une dame profane telle que vous Fêtes. Eh ! mon Dieu ! madame, ne savezvous pas que je suis tolérant, et cjue je préfère même le petit nombre qui fait la bonne compa(j[nie à Paris, au petit nombre des élus? Ne savez-vous pas «(ue je vous ai envoyé, par votre grand'maman, les Lettres d'Amabed, dont j'ai reçu quelques exemplaires de Hollande? II y en avait un pour vous dans le pa(]uet.

N'ai-je pas songé à vous procurer la tragédie des Guèbres^ ouvrage d'un jeune homme qui parait penser bien follement, et qui me fera bientôt oublier? Pour moi, madame, je ne vous oublierai que <|uand je ne penserai plus; et lorsr|u'il m' arrivera quelques ballots de pensées des pays étrangers, je choisii'ai toujours ce qu'il y aura de moins indi(pe de vous pour vous r offrir. Vous serez bientôt lasse des Contes de fées. Quoi que vous en disiez , je ne regarde ce goût que comme une passade.

Avez-vous lu V Histoire de M. Hume? 11 y a là de (|uoi vous occuper trois mois de suite. Il faut toujours avoir une bonne provision devant soi.

Il parait en Hollande une Histoire du Parlement, écrite d'un style assez hardi et assez serré ; mais l'auteur ne rapporte guère que ce que tout le monde sait, et le peu qu'on ne savait pas ne mérite point d'être connu; ce sont des anecdotes du greffe. 11 est bien ridicule qu'on m'impute un tel ouvrage ; il a bien l'air (le sortir des mêmes mains qui souillèrent le papier de quel(]ues invectives contre le président Hénault, il y a environ deux années; c'est le même style; mais je suis accoutumé à

porter les iniquités d' autrui. Je ressemble assez à vous autres, mesdames, à qui on donne une vingtaine d'amants, quand vous en avez eu un ou deux.

Deux hommes que vous connaissez sans doute , M. le comte de Schomberg et le marquis de Jaucourt, ont forcé ma retraite et ma léthargie ; ils sont très-contents de mes progrès dans la culture des terres, et je le suis davantage de leur esprit, de leur goût et de leur agrément; ils aiment ma campagne et moi je les aime. Ah! madame, si vous pouviez jouir de nos belles vues ! Il n'y a rien de pareil en Europe ; mais je tremble de vous faire sentir votre privation. Vous mettez à la place tout ce qui peut consoler F âme. Vous êtes recherchée comme vous le fûtes en entrant dans le monde; on ambitionne de vous plaire; vous faites les délices de quiconque vous approche; je voudrais être entièrement aveugle et vivre auprès de vous.

20 juillet 1769.

Nos lettres se sont croisées, mais nous voici en règle. Je n'aurai pas de peine à faire ce que vous désirez. Une seconde lecture des Gitèhres, faite par un bon lecteur, m'a fait remarquer des beautés qui m'étaient échappées. Je voudrais que mon suffrage eût plus de poids; mais tel qu'il est, vous v pouvez compter. Je dois cependant vous dire ce que je pense; jamais on ne permettra la représentation de cette pièce, avant que les changements qu'elle a pour but soient arrivés ; ils arriveront un jour; mais vous êtes comme Moïse, vous voyez la terre promise et vous n'y entrerez pas; elle sera pour nos neveux; contentez-vous de la sortie d'Egypte.

Toute réflexion faite, je crois qu'il est plus avantageux que cette pièce soit lue que représentée; elle aurait du succès sans doute, mais elle élèverait de grandes clameurs et animerait furieusement les adversaires : mais ce qui est de plus certain, c'est qu'aucun magistrat ni aucun ministre n'oserait en autoriser la représentation; il faut se contenter de ce qu'on en tolère l'impression.

Ce serait pour moi un grand plaisir de me retrouver avec vous. Si j'avais exécuté le projet que j'eus, il y a quinze ans,

<le m'établir en province ; je vous aucais rendu des visites ; mais aujourd'Iiui je suis troj) vieille pour songer à changer de place. Je resterai dans ma cellule, lisant vos ouvrages, vous écrivant quelquefois , et vous aimant jusqu'à mon dernier moment.

Paris, mercredi 3 août 1769.

Avec les meilleurs procédés du monde, vous conscr^'ez toujours un Ion sévère ; vous me blâmez de prévoir l'avenir. Dans le ïoiid vous avez grande raison, car je crois qu'il sera bien court pour moi , surtout si mes insomnies continuent comme elles sont ; il y a plus de Imit jours que je ne dors pas plus de deux bu trois lieures par nuit. Je ne puis pas eu deviner la cause : je ne souffre de nulle part et je n'ai point d*agitation; mais je tombe en ruines; ce sont les ruines de Cbaillot ou de Vaugirard. Je suis un grand contraste à la description que vous me faites de votre petite cabane : je la crois cbarniante, je comprends que Toccupalion de la construire, de l'orner, vous a fait passer d'agréables moments ; je doute que n'ayant plus rien à y faire, sa jouissance vous rende aussi beurcux; mais je ne sais ce que je dis; on veut toujours juger des autres par soi-même, on a tort. Rien n'est si différent (]ue les goûts; on peut .s*accorder sur les <*lioses de raisonnement, mais rarement, et peut-être jamais sur celles du sentiment. Pour bien des gens, la musique n'est que du bruit; les uns aiment le bleu, les autres le rouge; pour vous c'est le verl de pots * ; je n'avais jamais entendu parler de ce vert-là.

Mais, mais, je trouve de la plus grande singularité la fiacilitc qu'on a à vous demauder des présents; rien n'est plus ridicule et plus indiscret.

V'ous me faites un grand plaidir de m'appi^endre que David Hume va en Kcosse. Je suis bien aise que vous ne soyez plus à portée de le voir, et moi ravie de l'assurance de ne le revoir jamais. Vous me demanderez ce qu*il m'a fait? Il m'a déplu.

1 M. Walpole avait dit à madame du DefTand que les murs de la chambre de la Chaumière, dans son jardin, étaient vert de pois. (A. N.)

Haïssant les idoles *, je déteste leurs prêtres et leurs adorateurs. Pour d'idoles, vous n'en verrez pas chea moi; vous v pourrez voir quelquefois de leui*s adorateurs, mais qui sont plus hypocrites que dévots ; leur culte est extérieur ; les pratiques, les cérémonies de cette religion sont des soupers, des musiques, des opéras, des comédies, etc. Cela convient à bien des gens; pour moi, tout cela m'est devenu en horreur; je ne me plais que dans mon tonneau; en compagnie de quatre ou cinq personnes avec qui je cause.

Je crois que la grand'maman sera de retour de Gompiègne quand vous arriverez; je ne lui dirai point le jour que je vous attends ; si le vent ne s'y oppose pas , ce doit être un samedi : je m'arrangerai à souper chez moi ce jour-là, et à n'avoir le lendemain dimanche que nos amis les plus féaux. Depuis que la grand'maman est à Gompiègne , je ne lui ai écrit qu'une fois, parce que je ne veux point lui donner la fatigue de me répondre. J'apprends de ses nouvelles partout le monde, et l'on me dit qu'elle se porte bien; d'ailleurs, je vous avouerai que mei» insomnies éteignent un peu ma vivacité. Ah! j'entends que vous dites : «A quelque chose le malheur est bon. » Mon ami, n'ayez pas peur, prenez courage, il n'y a que patience à avoir, tout cela ne. saurait durer longtemps. Je crois que je n'ai été mise au monde que pour être de quelque utilité aux autres; quand j'aurai satisfait à cet article, qui est déjà bien avancé, je dirai : Bonsoir la compagnie, bonsoir.

Je prendrai sur moi d'arrêter votre logemont [)0ur le 15.

7 an(;uflte 1769.

Vous me dites, madame, que vous penlez un peu la mémoire; mais assurément vous ne perciez pas l'imagination. A ré{j;anl du président, qui a huit ans de j)lus que moi, ot qui a été bien plus gourmand, je voudrais bien savoir s'il est fâché de son état, s'il se dépite contre sa faiblesse, si la nature lui donne l'apathie conforme à sa situation; car c'est ainsi qu'elle en use pour l'ordinaire; elle proportionne nos idées à nos situations.

* Il faut toujours eniciiJre par la la société du prince de Gonti au Temple

Vous VOUS souvenez donc <{ue je vous avais conseillé la casse? Je crois qu'il faut un peu varier ces (jrands plaisirs-là ; mais il faut toujours tenir le ventre libre, pour que la tête le soit. Notre âme immoitelle a bc'soin de la yanle-robc ])our bien penser. C'est dommage que la Mettrie ait fait un assez mauvais livre sur rbonime-macbine; le titre était admirable.

Nous sommes des victimes condamnées toutes à la mort ; nous ressemblons aux moutons qui bêlent, qui jouent, qui bondissent en attendant qu'on les é[];or(je. Leur yrand avantage sur nous est qu'ils ne se doutent pas (ju'ils seront é(;or(;és, et que nous le savons. Il est vrai, madame, que j'ai (|uelquefois de petits avertissements; mais comme je suis fort dévot, je suis fort tranquille.

Je suis très-fdcbé que vous pensiez que les Guèbres pourraient exciter des clameurs. Je vous demande instamment de ne point penser ainsi. Efiforcez-vous, je vous en prie, d'être de mon avis. Pourquoi avertir nos euuemisdu mal qu'ils peuvent faire? Vraiment, si vous dites <|u'ils peuvent crier, ils crieront de toutes leurs forces. Il faut dire et redire qu'il n'y a pas un mot dont ces Messieurs puissent se plaindix? ; que la pièce est l'éloge des bons prêtres, que l'empereur romain est le modèle des bons rois, qu'enfin cet ouvrage ne peut inspirer que la raison et la vertu; c'est le sentiment de plusieurs gens de bien qui sont aussi gens d'esprit. Mettez-vous à leur tête, c'est votre place. Criez bien fort, ameutez les honnêtes gens contre les fi^ipons. C'est un grand plaisir d'avoir un parti et de diriger un peu les opinions des hommes.

Si on n'avait pas eu de courage, jamais Mahomet n'aurait ëté représenté. Je regarde les Guèbres comme une pièce sainte, puisqu'elle finit par la modération et par la clémence. Athalie, au contraire, me parait d'un très-mauvais exemple. C'est un chef-d'œuvre de versification, mais de barbarie sacerdotale. Je voudrais bien savoir de quel droit le prêtre Joad fait assassiner Athalie, âgée de quatre-vingt-dix ans , qui ne voulait et qui ne pouvait élever le petit Joas que comme son héritier? Le rôle de ce prêtre est abominable.

Avez-vous jamais lu, madame, la tragédie de SaUl et David? On l'a jouée devant un grand roi, on y frémissait, et on y pâmait de rire ; car tout y est pris mot pour mot de la sainte Ecriture.

Votre grand'maman est donc toujoursà la campagne? Je suis

bien fdché de tous ces petits tracas ; mais avec sa mine et son âme douce, je la crois capable de prendre un parti ferme, si elle y était réduite. Son mari, le capitaine de dra{;ons, est rhonime du royaume dont je fais le plus de cas. Je ne crois pas qu on puisse ni qu'on ose faire de la peine à un si brave officier, qui est aussi aimable qu utile.

Adieu, madame, vivez, digérez, pensez; je vous aime de tout mon cœur; dites à votre ami que je Paimerai tant que je vivrai.

Paris, 29 août 1769.

Ah! monsieur de Voltaire, il me prend un désir auquel je ne puis résister, c'est de vous demander, à mains jointes , do iaire un éloge, un discours (comme voudrez l'appeler, dans la tournure que vous voudrez lui donner) sur notre Molière. L'on me lut hier l'écrit qui a remporté le prix à l'Académie, on l'approuve, on le loue fort injustement à mon avis. Je n'entends rien à la critique raisonnée ; ainsi je n'entrerai ]>oint en détail sur ce qui m'a choquée et déplu; je vous dirai seulement (jue le style académique m'est en horreur, que je trouve absurdes toutes les dissertations, tous les préceptes que nous donnent nos beaux esprits d'aujourd'hui sur le goût et sur les talents, comme si l'on [)ouvait suppléer au génie. Je précberai votre tolérance, je vous le promets, je m'y engage, si vous m'accordez d'être intolérant sur le faux goût, et sur le faux bol esprit qui établit aujourd'hui sa tyrannie; donnez un moment de relâche à votre zèle sur l'objet où vous avez eu tant de succès, et arrêtez le progrès de l'erreur dans l'objet qui m'intéresse bi(în davantage.

J'ai enfin lu V Histoire des Parlements ; il se peut bien que le second volume ne soit pas de la même main que le premier; mais , mais , mon cher ami , je vois avec plaisir que vous pouvez avoir un successeur; ce jeune auteur ne vous fera point oublier; tout au contraire, vous avez fait en lui un disciple qui fera souvenir de vous.

Votre correspondance avec la grand' maman me charme; avouez qu'elle a de l'esprit comme un ange. Si je n'étais pas

exempte de toute prétention, je ne vous écrirais plus, sachant que vous recevez de ses lettres; mais je ne prétends qu'à un seul mérite auprès de vous, c'est de vous admirer et aimer plus que qui que ce soit.

6 septembre 47G9.

Je viens de faire ce que vous voulez, madame; vous savez que je me fais toujours lire pendant mon dtncr. On m'a lu un élo^^e de Molière qui durera autant que la langue française: c'est le Tartuffe.

Je n'ai point lu ce qui a été couronné k l'Académie française. Les prix institués pour encourager les jeunes gens sont trèsl)ion imaginés. On n'exige pas d'eux des ouvrages parfaits, mais ils en étudient mieux la langue ; ils la parlent exactement, et cet usage empêche que nous ne tombions dans une barbarie complète.

Les Anglais n'ont pas besoin de travailler pour des prix; mais il n'y a pas chez eux de bon ouvrage sans récompense : cela vaut mieux que des discours académiques. Ces discours sont précisément comme ces thèmes qu'on fait au collège : ils n'influent en rien sur le goût de la nation. Ce qui a corrompu ce goût, c'est principalement le théâtre, où l'on applaudit à des pièces qu'on ne peut lire ; c'est la manie de donner des exemples, c'est la facilité de faire des choses médiocres en pillant le siècle passé et en se croyant supérieur à lui.

Je j>rouvorais bien que les choses passables de ce temps-ci sont toutes puisées dans les bons écrits du Siècle de Louis XIV, Nos mauvais livres sont moins mauvais que les mauvais que l'on faisait du temps de Roileau, de Racine et de Molière, parce que, dans ces plats ouvrages d'aujourd'hui, il y a toujours quelques morceaux tirés visiblement des auteurs du règne du bon goût. Nous ressemblons à des voleurs qui changent et qui ornent ridiculement les habits qu'ils ont dérobés, de peur qu'on ne les reconnaisse. A cette friponnerie s'est jointe la rage de la dissertation et celle du paradoxe. Le tout compose une impertinence qui est d'un ennui mortel.

Je vous promets bien, madame, de prendre toutes ces sottises en considération l'hiver prochain , si je suis en vie , et de faire

voir à mes chers compatriotes que, de Français qu^ils étaient, ils sont devenus Welches.

Ce sont les derniers chapitres que vous avez lus qui sont assurément d'une autre main, et d'une main très-maladiroite. Il n'y a ni vérité dans les faits ni pureté dans le style. Ce sont des guenilles qu'on a cousues à une bonne étoffe.

On va faire une nouvelle édition des Guèbres que j'aurai l'honneur de vous envoyer. Criez bien fort pour les bons GuèbrçSy madame ; criez, faites crier, dites combien il serait ridicule de ne point jouer une pièce si honnête, tandis qu'on représente tous les jours le Tartuffe,

Ce n'est pas assez de haïr le mauvais goût, il £aut détester les hypocrites et les persécuteurs ; il faut les rendre odieux et en purger la terre. Vous ne détestez pas assez ces monstres-là. Je vois que vous ne haïssez que ceux qui vous ennuient. Mais pourquoi ne pas haïr aussi ceux qui ont voulu vous tromper et vous gouverner? Ne sont-ils pas d'ailleurs cent fois plus ennuyeux que tous les discours académiques? et n'est-ce pas là un crime dont vous devez les punir? Mais, en même temps, n'oubliez pas d'aimer un peu le vieux solitaire , qui vous sera tendrement attaché tant qu'il vivra.

Vous savez que votre grand'maman m'a envoyé un soulier d'un pied de roi de longueur. Je lui ai envové une paire de bas de soie où entrerait à peine le pied d'une dame chinoise. Cette paire de bas, c'est moi qui l'ai faite; j'y ai travaillé avec un fils de Calas. J'ai trouvé le secret d'avoir des vers à soie dans un pays tout couvert de neige sept mois de Tannée; et ma soie, dans un climat barbare, est meilleure que celle d'Italie. J'ai voulu que le mari de votre grand'maman, qui fonde actuellement une colonie dans notre voisinage, vît par ses veux que l'on peut avoir des manufactures dans notre climat horrible.

Je suis bien las d'être aveugle tous lesliivers, mais je ne dois pas me plaindre devant vous. Je serais comme ce sot de prétie qui osait crier parce (|ue les Espagnols le faisaient brûler eu présence de son empereur, qui brûlait aussi. Vous me diriez comme l'empereur : « Et moi, suis-je sur un lit de roses? »

Vous êtes malheureuse toute Tannée, et moi je ne le suis que quatre mois : je suis bien loin de murmurer, je ne plains que vous. Pourquoi les causes secondes vous ont-elles si maltraitée? Pourquoi donner Têtre sans donner le bien-être? C'c^t là ce qui est cruel. Adieu, madame : consolons-nous.

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