‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le président Hénault, Montesquieu, dChapitre 49 sur 51 · I.A MÊME Al' MÊME · texte numérisé non relu

I.A MÊME Al' MÊME

Paris, vendredi 30 novembre 1767.

Le pauvre Sehvyn partit hier à cinq heures. Il ne voulut point me voir, il m'écrivit un petit billet tout embrouillé; il ne visait pas à F Académie dans cet instant, mais il était tout troublé, tout affligé; réellement il nous regrette, il me manquera beaucoup. C'est un journalier excellent ; j'é|>rouve en toute occasion la vérité de tout ce (|ue vous me dites. Il prétend qu'il sera ici au mois de mai ; il a été question entre lui et moi d'une plaisanterie, que je ne veux pas absolument qui ait aucune suite; il (levait m\»nvoyer sept poupées, représentant le roi, le chan-

^ Le diu! de Quccnslicrry acliic»!. (1827.) (A. N.)

2 Le comte de Laura{{uais, aujourd'hui duc de Urancas et pair di» France, n(' en 1735. Il 8'oj?t occupé dn littérature, uiais ses ouvra(]essoiit oubliés. (A. N.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. Ml

cclier, un pair, etc. Je ne souffrirais pas certainement qu'il m'en fit présent, il serait impossible que chaque poupée ne coûtât pour le moins un louis; cette plaisanterie deviendrait fort chère et fort ridicule , je ne jouirais pas du plaisir de les voir, et ce serait payer bien cher le plaisir de les montrer, et certainement, très-certainement, je voudrais les payer, et suis très-résolue de ne les point recevoir en présent ; je me confie à vous, mon tuteur, pour lui faire perdre cette idée, et qu'il n'en soit plus question.

Il y a une femme qui me fait à mer^-eille : elle me marque de l'estime, du goût, de l'empressement; vous lui trouvez de l'esprit, et moi aussi ; elle a du trait, de l'éloquence; mais elle a une véhémence, une force, une autorité qui épouvante, qui atterre; ce sont des ouragans, des tempêtes; elle animerait douze > corps comme le mien : enfin, je suis avec elle si frêle, si débile, si imbécile, que je me fais pitié. Je suis dans Tincertitude du parti que je prendrai ; je serais bien aise d'avoir quelque liaison suivie. Serait-elle mon fnit? je n'en sais rien; ce qui est de fâcheux, c'est que je n'ai pas à choisir; dites-m'en votre aris : ne compreneas-vous pas que c'est madame de Broglie?

Lundi, à Hepc heures du soir.

J'eus hier douze personnes, et j'admirais la différence des genres et des nuances de la sottise : nous étions tous parfaitement sots, mais chacun à sa manière; tous semblables, à la vérité, par le peu d'intelligence, tous fort ennuyeux; tous me quittèrent à une heure, et tous me laissèrent sans regret. 11 y a trois jours que je n'ai soupe chez le président ; je voulais y aller ce soir et m' envoyer excuser chez M. de Creutz, où il y aura vingt personnes ; le président m'a rejetée en me mandant que madame de Jonsac, ne comptant ])oint sur moi , avait prié madame du Roure, et apparemment cette madame du Boure qui a eu un procès avec feu madame de Luynes', pour lui avoir enlevé une succession , et qui craint de rencontrer une personne au fait de sa conduite. Quoi qu'il en soit, je n'irai pas , et je suis encore indécise de ce que je ferai : je pourrais souper tête à tête 'avec M. Craufurd; mais il me quitterait à onze heures. Aller chez M. do Creutz' me parait terrible; mais passer ma soirée seule est encore pis : dites-moi ce que je ferai,

1 La duchesse de Luynes, tante de madame du Deffand. (A. N.) ^ Le comte de Creutz , ministre de Suède k Paris. (L.)

mon tuteur ; mais quoique je me pique de vous deviner dans cette occasion-ci, je n'entends point voti*e réponse. Âh! mon Dieu , pourquoi sommes-nous de différentes nations? pourquoi n'avoir pas la même patrie? il ne m'importerait que vous fussiez Gascon , Normand , Picard , je trouverais des accommodements à tout cela ; mais avec un Anglais, il faut jeter son bonnet pardessus les moulins. C'est un mauvais dicton, qui veut dire : n'y plus penser, ne s'en plus soucier, etc.

Mercredi , ù neuf heures du matin.

J'ai soupe hier chez la grand'maman ; ma disposition était fort triste, et la compagnie que je trouvai ne l'égaya pas; c'est la première fois que je me suis ennuyée chez elle. Je rentrai chez moi à une heure, pénétrée, persuadée qu'on ne peut être content de personne. Je crois que je ne recevrai plus jamais de vos nouvelles , et si je veux me rassurer contre la crainte de votre oubli , je tombe dans la crainte que vous ne soyez malade. Peut-être serai-je rassurée, et que c'est par quelque inconvénient étranger à tout cela que je n'ai point eu de lettres; mais jusqu'à ce que j'en reçoive, je serai bien malheui*euse. Épargnez-moi, je vous prie, toute espèce de réprimandes et de corrections , il ne dépend pas de moi d'être affectée comme vous voudriez que je le fusse ; contentez-vous que je ne vous laisse voir ce que je pense que quand je ne peux pas faire autrement.

LA MÊME AU MÊME

Paris, vendi-edi 11 dccciiihre 1767, ù deux heures.

Je reprends pour cette fois le journal; j'ai trouvé un lecteur pour votre Richard III \ ainsi ne tardez pas un seul moment à me l'envoyer. Ce lecteur est un nommé M. Mallet, Genevois"; c'est une connaissance que M. Graufurd m'a fait faire, et dont je crois que je me trouverai fort bien. Mon étoile est sin(i'ulière,

* TrcîS-connu 80US le nom do Mallct-du-Pan. \\ rédigeait, au coiiniienreinnit de la Révolution Française, la partie politique du Mercure, Il mourut à Richmond en 1800. — Voir sur cet homme trop peu connu sa Correspondance et ses Mémoires^ publiés par M. A. Sayous, et où on assiste à la lutte intrépide et dramatique de ce raisonnable ami de la liberté, devenu par cela même l'adversaire de la Révolution française. (L.)

ce D'est que dans les autres nations que je trouve ce qui me convient ; il y a une princesse Lubomirska , qui me plaît beaucoup , et à qui je ne déplais pas , qui serait pour moi une trèsbonne société, et elle s'en retournera en Pologne dans le courant de l'année prochaine. Tous mes compatriotes ne me sont ni ne me peuvent être d'aucune ressource; mais je me dis, pour me consoler, qu'il serait bien tard pour former des liaisons , et qu'il me suffit aujourd'hui de m' assurer du lendemain ; cependant, mon tuteur, je ne saurais m'empécher de porter mes vues un peu plus loin, et d'espérer au printemps ou à Tété prochain. Je me fais un plaisir d'entendre votre Richard III, Je maudis bien mon éducation ; on fait quelquefois la question si l'on voudrait revenir à tel âge : oh ! je ne voudrais pas redevenir jeune, à la condition d'être élevée comme je l'ai été, de ne vivre qu'avec les gens avec lesquels j'ai vécu, et d'avoir le genre d'esprit et de caractère que j'ai; j'aurais tous les mêmes malheurs que j'ai eus; mais j'accepterais avec grand plaisir de revenir à quatre ans, d'avoir pour gouverneur un Horace qui me ferait tout apprendre, langues, sciences, etc., et qui m'empêcherait bien de devenir pédante ou précieuse. Il me formerait le goût, le jugement, le discernement; il m'apprendrait à connaître le monde, à m'en méfier, à le mépriser et à m'en amuser; il ne briderait point mon imagination , il n'éteindrait point mes passions, il ne refroidirait point mon àme; mais il serait comme les bons maîtres à danser, qui conservent le maintien naturel et y ajoutent la bonne grâce. Ces pensées causent des regrets, font faire de tristes réflexions, et confirment l'idée que j'ai toujours eue, que personne n'a tout l'esprit et tout le mérite qu'il aurait pu avoir.

Il va paraître une estampe coloriée de Louis XV ; on dit qu'elle est fort belle; en êtes-vous curieux? Vous ne pourrez Pavoir que le mois prochain.

Une présidente d'Aligre * , grande amie et protectrice de la demoiselle Lespinasse, vient de mourir; je croyais qu'elle lui laisserait quelque rente; jusqu'à présent on n'en a pas connaissance.

Cette présidente d'Aligre n'a rien laissé à la demoiselle; on

^ E|>oii«c du président d'Alipre, depuis premier président du parlement de Paris, mère de M. d'Aligre, pair do France, et Tun des plu« riches proprié- Uiret du royaume. Ce dernier a été chambellan de l'ex-rcinc de Naples, Caroline Murât. (A. N.)

prétend qu'elle s'enivrait les denaiers jours de sa vie pour éviter les horreurs de la mort. M. le prince de Conti affiche de grands regrets de sa perte ; il avait eu, dit-on, ses bonnes grâces. Je n'ai point encore entendu parler de mademoiselle Lloyd' ; cela m'impatiente. J'ai grande envie d'avoir vos estampes. La grand' maman vient à Paris mardi ; elle m'a dit que l'époux lui avait demandé à souper avec moi mercredi ; vous ne saurez des nouvelles de ce souper que dans trois semaines ; cela ne fait pas une correspondance fort vive, mais le proverbe itaUen dit: Chi va piano, va sano, et chi va sano, va lontano.

Mardi 15, à huit heures du matin.

Enfin j'ai vu mademoiselle Lloyd; j'ai vu les trois Horace'; ils sont entre les mains de M. Mariette, pour les faire encadrer. Vous êtes extrêmement ressemblant. Qu'est-ce que cela me fait? J'en suis cependant fort aise. J'eus hier la visite de milady Pemhroke ', et de son frère *; ils souperont tous chez moi dimanche. Je vous dirai, dans quelques jours, quel succès a sa beauté : peu de gens l'ont encore vue.

LA MÊME AU MÊME

Paris, mercredi 23 décembre 1767.

Il y a longtemps que je n'ai lu les lettres de madame de Sévigné à M. de Pomponne; mais, autant qu'il peut m'en souvevenir, elles sont beaucoup plus tendres que les miennes. Il y a des gens dont T amitié a ce caractère : l'agrément du style peut sauver l'ennui de ce langage , et le faire paraître simple et naturel; il ne choque que l)ien peu de personnes dans madame de Sévigné. Il est vrai que dans les lettres de madame de Scudéry à Bussy *, les tendresses dont elles sont pleines sont

' Feu mademoiselle Rachcl LIovd, qui se trouvait alors de nouveau à Paris avec lord et lady Pemhrolce. (A. N.)

2 Trois pravures du portrait de M. Walpole, qu'il avait envovées à madame du Deffand par mademoiselle Lloyd. (A. N.)

3 Elisabeth Spencer, sœur du duc actuel de Marlborougli , et veuve de feu le comte de Pemhroke. (A. N.)

4 Lord Robert Spencer. (A.N.)

^ Rien ne se ressemble moins que les lettres de madame du Deffand et celles de mademoiselle de Scudéry au comte de Bussv ; ces lettres ue sont,

UD jargon insupportable. Je ne sais pas si vous les avez lues, je les trouve odieuses; apparemment que les miennes v ressemblent : cela me surprend , mais il faut qu^on ne puisse pas se juger soi-même. Vous n'avez nul intérêt a me trouver des ridicules que je n'ai pas; et puisque vous trouvez mes lettres ridicules, il feut en efFet qu* elles le soient. Âh! je puis dire, avec la dernière vérité, que jamais je ne les ai crues ni bonnes ni amusantes , et que je vous ai toujours su un gré infini de votre complaisance à vouloir bien en recevoir, et à vous donner la peine d'y répondre; je tâcherai d'en retrancher tout ce qui vous y choque, de les rendre une simple gazette; nos lettres, moyennant cela, deviendront des nouvelles à la main ; nous y parlerons de nous-mêmes avec la même indifférence que l'on parle de tout ce qui se passe. Sera-t-il permis de faire des questions sur ce qui intéresse? Oui-da , je le crois; et pour en faire Fessai, je vous prie de me mander comment se porte monsieur votre frère ', si sa santé ne vous donne plus d'inquiétude , et si vous profiterez de la situation présente des affaires pour arranger les vôtres. Je ne suis point en peine des miennes; la grand'maman y veille pour moi. Je lui donnai hier k souper avec mesdames de Mirepoix et de la Vallière, et quelques hommes de ses familiers. J'aurais bien des choses à vous dire, si la confiance m'était permise; mais c'est la plus forte marque de tendresse, par conséquent il faut se l'interdire.

Le président ne va pas bien ; il a de la fièvre, un gros rhume ; je ne crois pas qu'il passe l'hiver; sa perte me causera du chagrin, et fera un changement dans ma vie. La reine est trèsmal , sa fin est très-prochaine.

Je suis surprise de ne point entendre parler de M. Selwyn : est-ce que je l'ai excédé aussi de mes tendresses? Je suis en vérité une vieille bien ridicule. Adieu.

dans un laii{fagc précinix^ (|u un umu de vonipliuienU Mur Icii cVriu, le carartèrc, rc4|>ric, etc., de sou corrcsjMmdaut. Il faut ce|>endant coiivoiiir que Ho* race Wnlpolo, hieii qu*il |>()rt.it la crainte du ridicule jus(prau ridicule^ a pu être plu« d'une fou impatienté du rabàcha(;e tratnitié aucpicl »e livre quelquefoi» madame du DefTand. Eu amour, on ne Murait ti*op •'entendre diit; : je vouM aime, même quand il n'en citt rien; en amitié, c'ettt aMiez d'une foin, surtout quand cela est vrai. (A. N.) * Sir Edouard Walpole. (A. N.)

*56 UORRESPOîSDÂNCE COMPLETE

LA MÊME AU MÊME

Mardi , 12 janvier 1768, à cinq heures du màt.

AU nom de Dieu , mon tuteur, Unissez vos déclamations, vos protestations contre T amitié. Ne nous tounnentons point Fun et l'auti^e, moi, en vous vantant ce que vous détestez, et vous, en blâmant ce que j'estime. Laissons là l'amitié, bannissons-la; mais n'ignorons pas le lieu de son exil, pour la retrouver s'il en était besoin ; voilù la {p:*âce (|ue je vous demande ; et la promesse que je vous fais, c'est de ne jamais prendre son nom en vain.

Je me flatte que vous remercierez la grand'maman de la lettre de madame de Se vigne ' , elle s'est donné mille soins pour Tavoir; ce n'est pas sa faute si elle ne vous a fait nul plaisir, mais vos envies sont comme celles des femmes grosses, ce ne sont que des caprices; si on ne les satisfait pas sur-lechamp, il n'est plus temps d'y revenir.

Je ne sais en vérité plus quel homme vous êtes ; le panégyriste de Richard III, et Fauteur du Château d'Otrante, doit être un être bien singulier: des rêves, ou des paradoxes historiques, voilà donc à quoi vous allez employer votre loisir; et Catherine II, ne vous réconcilierez-vous point avec elle?

Je vous demande pardon du jugement que j'ai porté sur M. Montagu *, ce n'a été que sur, ce que vous m'en aviez dit précédemment ([ue je F ai cru votre ami ; actuellement je ne ferai plus de semblables fautes. Mais Fanny et Rosette \ comment sont-elles avec vous? Sont-elles comprises dans la proscription? Selon Voltaire, vous devez vous trouver seul dans l'univers ; on croirait difficilement trouver la félicité dans cet état, mais vous dites qu'il fait la félicité de votre vie. Félicité! ô le grand mot! Hélas! mon tuteur, que je vous crois loin do la connaître! Vous m'avez souvent accusée d' affectât iou :

1 Une lies lettres niniiiiscrites do inadamo de Sévipné, cjiii se trouve dans le recueil consei-vé à Strawherrv-IIill. (A. N.)

2 Ken Frédérie Montn(ju. Ceci a rapport à une lettre de madame du Drffaiid, qu'on ne puMie pas, et <lans laquelle elle fôliritait M. Walpole dp |»o>séder un ami tel qu'est M. Monta(»u, d'aprùs lo ])urtrait qu'il en a fait. I/t»n doit supposer qu'elle plaisantait sur ro qu'il condanniait tout sentiiuLMit, cl affectait nue indifférence (pi'il n'avait pas. (A. N.)

•* Deux cliiennes favorites de M. Walpole. (A. N.)

n'en seriez-vous pas plus coupable que moi? Oh! je n'ai pas d'affectation , moi , et surtout avec vous ; aujourd'hui qu'il feut que je m'observe, notre commerce m'en devient bien moins agréable; mais n'importe, je serais fâchée de le perdre. Vous me paraissez un être si supérieur à moi, que je ne sais quel langage il faudrait vous tenir, ni de quoi je [)Ourrais vous entretenir. Les affaires de votre chose publique ne vous intéressent plus, à plus forte raison celles de la mienne; les détails de société vous paraîtraient puérils, cela est embarrassant; il feut pourtant essayer de tout.

Il est arrivé ici ces jours passés un fils du duc de Courlande ; on l'a arrêté depuis quatre jours, et on l'a mis à la Bastille; on dit que c'est pour de fausses lettres de change, et d'autres escroqueries.

Mademoiselle Sanadon ' s'occupe de son ameublement ; elle logera, à Pâques, dans le dehors du couvent; l'appartement est fort joli; elle est comblée de joie, et me témoigne sa reconnaissance d'une manière fort sensible et naturelle. Je suis extrêmement contente de lui avoir rendu service, j'en recueillerai le fhiit , car elle me sera une grande ressource ; ce sei*a un fond de compagnie qui m'en procurera d'autres, je retiendrai plus aisément quelqu'un à souper, ayant quelqu'un avec moi, que si j'étais seule. Enfin, moi, qui ne fais point de Château d'Otrante, et qui m'intéresse encore moins aux morts qu'aux vivants, qui n'ai point de Richard III qui m'occupe, qui n'ai enfin ni goût ni talent, qui ne peux ni jouer ni travailler, qui ne trouve aucune lecture (|ui me plaise, et qui ne peux pas supporter l'ennui, je m'accroche où je peux; une mademoiselle Sanadon me devient une ressource.

Ne soyez point choqué de la manière peu respectueuse dont je vous parle de vos ouvrages , j'en fais beaucoup de cas : voilà la troisième fois que j'achète le Monde ', à cause de vos huit discours; je l'avais prêté, on ne me l'a pas rendu. J'aime fort

1 Mademoiselle Sanadon était la nièce du père Sanadon, ronnu par une tradurtinn d'Horace et des poésies latines. Le père Sanadon était jésuite. H fut cliaq*é de Téducation du prince de Conii, après la mort du père Du C«erccau. (A. y,)

' The World y ouvrage périodi(|uc dans le genre du Spectateur d'Addinon. Horace Walpole y a fait insérer plusieurs morceaux f|ui ont été réimprimés dans ses Œuvrex, M. Monod a traduit Thv World en fran(;ais, sous le titre : le Monde y où l'on voit un portrait n a if des mœurs de ce siècle. Paris, 1768; trois Tolunies in-12. (A. N.)

vos réflexions , et mille fois mieux que vos rêves ou votre savoir, et par-dessus tout , vos lettres , même quand elles m'outragent. Adieu.

LA MÊME AU MÊME

Parix , mercredi 30 janvier 1708.

Bon ! comment cela se fait-il i Je i*eçus hier une lettre de Sel wyn, j'en reçois aujourd'hui une de vous; cette aventure est sans exemple; niiais qu'importe, quand le bien arrive, qu'on s'y soit attendu ou non?

Je me suis pressée de répondre à Selwvn , et de lui donner mes commissions pour vous et le petit Craufurd. Il faut bien vous le répéter : M. du Chàtelet ' sera à Londres vendredi on samedi au plus tard ; si ma lettre le provient, épiez son arrivée, et ne différez pas à vous faire remettre ce qu'il a pour vous. Il y a un ballot de la grand'maman ; savoir ce qu'il contient n'est pas mon affaire* ; la mienne a été de vous envoyer un petit paquet pour M. Craufurd et le second chant de la Guerre de Genève.

Il y a des nouveautés sans doute; il y en a de Voltaire, toujours sur les mêmes sujets; il y a des recueils, des romans, des tragédies : notre littérature est aussi abondante en productions qu'elle est stérile en ima^j^ination. Est-ce que vous voulez que je vous envoie ces rapsodics? Mon fjoùt ne doit pas être bon , il est souvent contraire au vôtre. Vous m'avez fait relire les romans de Crébillon, ce sont les mauvais lieux de la métaphysique; il n'y a rien de plus dé(j;oiîtant , de plus entortillé, de plus précieux et de plus obscène; est-il possible que quelqu'un qui aime le style de madame de Sévigné (qui en excepte seulement les tendresses) , estime Crébillon et conseille de le

^ Le marquis i\u ('iliàteict, alois ninhnsj^doiir do France en Angleterre, où il avait remplacé le ccunte de Gncrcliy. (A. N.)

' Ce Iiallot contenait les portraitit an lavi.< de la duchesi«e de Choiscul et de madame du Dcffand , dans les caractères de (;rand*maman et de petite-fille; madame de Choiscnl donnant une poupée à madame du DefFand. Le lieu de la scène est le salon de madame du Deffand. Ce dessin a été fait par M. de Carmontelle, lecteur du prince do Coudé, et connu par plusieurs (>etites (Hères «le théâtre, et surtout jmr ses Proverbes , qui sont encore ce qu'il y a de mieux dans ce genre léger et peut-être très-difficile. (A. y,)

lire? Je fus hier à une tragédie chez la duchesse de Yilleroy; elle fut applaudie à tout rompre ; tout le inonde était devenu fontaine en la lisant, et l'on fut aux sanglots en l'écoutant; ni la lecture ni la représentation ne m'ont causé la plus petite émotion. Cette pièce s'appelle nionnâte criminel; Tauteur s'appelle Fenouillot , la grand'manian dit Fouille au pot, 11 y a un rôle qui est excellent : c'est un misanthrope, qui est plus fondé à l'être que celui de Molière; il n'a pas tant d'esprit , il n'est pas si éloquent, mais il est encore plus naturel, et en vérité il me plaft davantage : tout le reste de la pièce a des situations forcées , d'où il nait des sentiments faux, outrés et nullement intéressants. Je suis fâchée de ne vous l'avoir pas envoyée; vous l'aurez par la première occasion.

J'attends votre Richard; j'ai déjà prévenu madame de Meynières ' avec qui je suis fort hien ; je n'ai pas osé la prier de le traduire, cela est aujourd'hui au-dessous de sa dignité; mais je lui ai demamié un traducteur; elle me propose un nommé Saard. Je vous ai déjà dit que M. de Montigny s'offrait luimême ; mais je n'ai pas opinion de son style ; enfin , que Richard arrive , et nous verrons ce que nous en ferons.

Ah ! ah ! mais j'en suis fort aise ; tout l'attirail de la grandeur * ; on veut pouvoir dire : c'est toi qui Vas nommé; je vous eJLhorte à vous défendre d'une fausse modestie, c'est de tous les genres de gloriole celle qui me choque le plus; j'aime mieux Forgueil à découvert que celui qui a le masque de la modestie. Vous ne devez pas être ravi , mais il serait ridicule que vous fussiez fâché. Mais de (|uoi est-ce que je me mêle? C'est bien à moi d'enseigner ! Je voudrais que vous fussiez bien avec elle, qu'elle se souvint qu'elle est du sang d Hector , que c'était bien de l'honneur pour elle, et qu'elle s'en honorât encore aujourd'hui. Je voudrais savoir ce que dira l'Idole; voilà

1 MacLime la prciûdente de Mcynières, ci-devant madame Belot. Aprèit la mort de Tahlié Prévoit, elle avait continue la traduction de V Histoire d* Angte^ terre de Hume. Elle e«t morte à Chaillot en 1805. (A. N.)

' Ceci a rapport au mari.i{;e de la nièce d'Horace Walpole, la comtesse diMudrièrc de Waldegrave, fille naturelle de sir Edouard W.il|>ole, avec le feu duc de Glocester, duquel M. \Val|K)le avait dit, dans une lettre à laquelle celle-ci sert de réponse : « Il y a un certain maria{>e qui commence u faire du bmit. Je vous proteste que je ne suit pas du secret, ou je ne vous en parlerais pM. Mais on a pris une fille d'iionneur (mademoiselle Wriothesley, depuis madame Pîgot), qui est logée ù ThAtel ; et le portrait du mari se voit ouvertement dans le grand caliinet. «

un bel exemple '; elle a bien une dame d'honneur, elle ne

manquera pas de portraits , mais ce sera tout , ou je suis

trompée.

Femey, 8 février 1768.

Je n'écris point, madame, cela est vrai; et la raison en est que la journée n'a que vingt-quatre heures, que d'ordinaire j'en mets dix ou douze à souffrir, et que le reste est occupé par des sottises qui m'accablent comme si elles étaient sérieuses. Je n'écris point , mais je vous aime de tout mon cœur. Quand je vois quelqu'un qui a eu le bonheur d'être admis chez vous, je l'interroge une heure entière. Mon fils adoptif Dupuits est pénétré de vos bontés ; il a dû vous rendre compte de la vie ridicule que je mène. Il y a trois ans que je ne suis sorti de ma maison; il y a un an que je ne sors point de mon cabinet, et six mois que je ne sors guère de mou lit. \

M. de Ghabrillant a été chez moi six semaines; il peut tous dire que je ne me suis pas mis à table avec lui une seule fois. La faculté digérante étant absolument anéantie chez moi, je ne m'expose plus au danger. J'attends tout doucement la dissolution de mon être, remerciant très-sincèrement la nature de m'avoir fait vivre jusqu'à soixante-quatorze ans, petite faveur à laquelle je ne me serais pas attendu.

Vivez longtemps, madame, vous qui avez un bon estomac et de Tesprit, vous qui avez regagné en idées ce que vous avez perdu en rayons visuels, vous que la bonne compagnie environne, vous qui trouvez mille ressources dans votre courage d'esprit et dans la fécondité de votre imagination.

Je suis mort au monde. On m'attribue tous les jours mille petits bâtards posthumes, que je ne connais point. Je suis mort, vous dis-je , mais du fond de mon tombeau je fais des vœax pour vous. Je suis occupé de votre état. Je suis en colère contre la nature qui m'a trop bien traité en me laissant voir le soleil et en me permettant de lire, tant bien que mal, jusqu'à la fin, mais qui vous a ravi ce qu'elle vous devait.

* Elle «Mitend parler du maiiagc de la comtesse de Boufflcrs avec le prince de Conti. (L.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. Mi

Cela seul me fait détester les romans, qui supposent que nous sommes dans le meilleur des mondes possible. Si cela était, on ne perdrait pas la meilleure partie de soi-même lonfjtemps avant de perdre tout le reste. Le nombre des souffrants est infini; la nature se moque des individus. Pourvu que la (grande machine de l'univers aille son train, les cirons qui l'habitent ne lui importent {juére.

Je suis de tous les cirons le plus anciennement attaché à vous; et comme je disais fort bien dans le commencement de ma lettre, malgré mon respect pour vous, madame, je vous aime de tout mon cœur.

Mardi , 23 février, à nx licurt'8 du matin.

Votre Richard devrait être arrivé ; je suis fâchée qu'il n'y en ait pour moi qu'un exemplaire , j'en aurais voulu donner un à madame de Meynières, et à deux ou trois autres personnes à qui j'aurais fait plaisir : j'en aurais gardé un que Wiart aurait traduit. S'il partait quelqu'un de Londres pour venir ici, envoyez-m'en trois ou quatre exemplaires. Madame de Meynières a beaucoup d'empressement de le lire ; elle me propose de le faire traduire par un nommé M. Suard, qui a fait des journaux ; il écrit bien, à ce que l'on dit. Si cela vous convient, madame de Meynières lui parlera, lui donnera^ mon exemplaire, il traduira tout de suite et préviendra les mauvaises traductions qu'on en pourrait faire.

Je suis bien fâchée d'être aussi ignorante, d'avoir été si mal élevée, de n'avoir aucun talent, ou de n'être pas bête a manger du foin. Cette dernière manière serait peut-être la meilleure, je m'ennuierais moins , je dormirais mieux et je ne ferais pas de mauvaises digestions; je passe presque toutes les nuits sans fermer l'œil; alors c'est un chaos que ma tête : je ne sais à qaelle pensée m'arrêter; j'en ai de toutes sortes, elles se croisent, se contredisent, s'embrouillent; je voudrais n'être plus au monde , et je voudrais en même temps jouir du plaisir de n'y plus être. Je passe en revue tous les gens que je connais et ceux que j'ai connus qui ne sont plus; je n'en vois aucun sans défaut, et tout de suite je me crois pire qu'eux. Ensuite il me prend

462 GORIlESPO]NDANGE COMPLETE

envie de faire des chansons, je m'impatiente de n*en avoir pas le talent; en voici cependant une qui ne m'a pas coûté, vous le croirez aisément; c'est sur un vieil air que j'aime beaucoup:

Vous n'aurez pins à vous plaindre

De mon trop d*emprcnenient , QuTrcz mea lettres sans craindi*e

D'y trouver du sentiment.

Je inenu , je sens Que je peux, sans me contraindre.

Prendre nn ton indifférent.

Que dites-vous de T excommunication du duc de Parme'? on dit cjue le premier mouvement ici a été de renvoyer le nonce. Le parlement agira-t-ilî Qu'est-ce qu'il fera? je n'en sais rien et je ne m'en soucie guère. Il est malheureux pour vous que j'aie si peu de curiosité et si peu de talent pour raconter : aussi ne me canoniserez-vous jamais * .

Adieu , je ne continuerai cette lettre qu'après en avoir reçu une de vous.

Mercredi 24, à cinq heures du soir.

Voici votre lettre. Vous avez donc ce beau tableau'? je suis aussi piquée que vous, que la grand'maman soit aussi peu res-

* Le duc Ferdinand de Parme, pctit-éils de Louis XV, et cIctc dn céWire abbé de Condillac, frère de l'abbé de Mably, snccéda en 1765 à son père doo Philippe, infant d'Espagne et duc de Panne. En 1768 le pa|ie Clément XIII ayant voulu c\er(!er dans les Etats de Parme une juridiction qui n'appartient qu'au souverain, le dur Ferdinand s*y opposa, et fut excommunié par le Saint- Père. Les (M)urs de France, d'Espaipie et des Deux-Sîciles en témoignrrpnt leur mécontentement. La France se saisit d'Avignon, Naples s*em|Kira de Béuévent, qui ne furent rendus an Saint-Sié{je que sous Clément XIV, qui se réconcilia avec les cours de France, d'Espagne, de Portugal et des Dcux-Siciles, en diminuant ses prétentions et en supprimant les jésuites par nn bref du 21 juillet 1773.

M. \Valpol(> dit à rc sujet, dans sa ré|>onse : « Je n'ai rien à dire* à l'exconimuniration de M. de Parme ; je ne me soucie gnère ni de lui ni dn pape* Dientùt ce sera comme si Ju|>iter défendait l'entrée du Capiiole à l'évéquc de Londres. Votre pape est une vieille coquette qui, par bienséance, congédie un amant qui l'avait quitte. » (A. N.)

^ Comme il avait fiiit en donnant à madame de Sévigné le nom de Netrt' Dame de Livry,

3 Le portrait d'elle-même, et celui de maiiame de ChoiiMsul, au sujet desquels M. Walpole s'était exprimé c^mme suit : «Me voici le plus content des hommes; je viens de recevoir le tableau. J'ai arraché toutes les en%*eloppes dont il éuiit ))arriradé, et enfin je vous retrouve. Oui, vous, vou»-méme. Je savais, par inspiration, que M. de Carmontelle devait %'ous {leindre mieux que jamais Baphael n'a su pi*endre une ressemblance; cela se trouve cxactemcut

semblante. Je vous remercie du contentement que vous me marquez de ce que la mienne est parfaite; vous me ti*ouverez digne d'être le pendant de l'hôtel de Carnavalet ' ; et nous fi(pirerons fort bien l'une et l'autre dans un château gothique.

Je ne pus m' empêcher de vous regretter hier au soir. Je soupai chez les Montigny avec les Pembroke. J'avais arrangé cette partie pour leur faire entendre mademoiselle Clairon ; elle joua deux scènes de Phèdre dans la perfection. Je demandai à M. de Montigny s'il n avait point reçu le ballot que vous m'envoyez. Rien n'arrive d'Angleterre, c'est l'Amérique. Milord Pembroke m'a confirmé qu'il irait ù Londres le mois prochain, il y sera fort peu ; ne manquez pas a m' envoyer par lui tiXMS ou quatre exemplaires de votre Richard, en cas que vous ne trouviez pas ime occasion plus prompte. On en a déjà vu ici des extraits dans les papiers d'Angleterre; on dit du bien du style.

LA MÊME AU MÊME

Paris, mercredi 16 mars 1761$.

En vérité , si je voyais votre lettre du 1 1 entre toutes autres mains que les miennes, j'en rirais de bon cœur; votre insolence et votre gaieté y sont tout à leur aise. Je vous attraperais bien si je faisais cesser notre correspondance, vous perdriez un ^des plus grands plaisirs que vous puissiez avoir, celui de dire avec un ton délil)éré toutes les folies qui vous passent par la tête. J*eus la sottise hier de me focher à la lecture de votre lettre , mais en la relisant ce matin elle m'a fait un effet bien diffé-

▼ni au pied de In lettre. Voui ète^ ici en pcnioiine; je vous jKirIc : il ne manque que votre im|iatiencc ù répondre, l^a tulipe , votre tonneau , vo.h meables, votre rhamhre, tout v e.st , et do la plus {grande vérité. Jamaiii une idée ne s'est si bien rt^ndue. Mairt voilà tout! Pour la clière (jrandinauiau , rien de plus manqué. Jamai;*, non jamais, je ne l'aurais devinée. C'est une fif^re des plus conuuunes. Rien de eette délicatesse mifpionne, de crt esprit perHonniHé, de cette finesse sans méchanceté et sans affectation; rien de cette beauté qui paraît une émanation de Tâme, qui vient se placer sur le visage, de peur qu'on ne la craigne au lieu de l'aimer. Enfin, enfin, j'en suis liien mécontent. » (A. N.)

1 L'hôtel de madame do Sévigné à Paris , dont M. Wal|>ole avait un dessin ipii gc trouve maintenant à Strawl>erry-Hill, dans la même cliarahre turque où e«t le portrait de madame duDeffaud. Cet hôtel est situé au Marais, rue Culturc-Saintc-Catherine. (A. N.)

7»64 CORnESFONDANCE COMPLETE

rent* ;le portrait que vous faites de vous-même me fait regretter ne pouvoir pas juger s'il est fidèle; avec le jaune, les rides et la maigreur, vous devez avoir quelque chose de fou dans la physionomie ; car. Monsieur, vous devez savoir qu'il n'y en a point de trompeuse; mais comment mon portrait vous a-t-il permis de me dire ,tant d'impertinences? osez-vous, en le regardant, vous moquer d'une aussi jeune et belle dame? En véritë vous n'y pensez pas. Vous allez donc vous adonner aux bals; on me lisait hier dans les Mémoires de Gourville, qu'on le trouva avec son maître à danser qui lui apprenait la courante, quand on vint l'arrêter pour le mettre à la Bastille. Plusieurs années après, étant exilé en Ângoumois, il donnait des bals? s'adonnait à la danse; il se tirait bien de toutes, excepté de la courante, qu'il n'avait point rapprise depuis la Bastille. Si vous n'avez point lu ces Mémoires, lisez-les; il y a des endroits trèsdivertissants. Ah! je voudrais bien vous foire lire ce que je lis actuellement et que le petit-fils' m'a prêté; ce sont des lettres de madame de Maintenon à madame des Ursins, depuis 1706 jusqu'au second mariage de Philippe V ' : il ne tiendra qu'à vous de les lire. Vous ne me faites point perdre l'envie de lire votre tragédie^, tout au contraire, traduisez-m*en du moins quelque chose. Je m'attends à des reproches au lieu de remei^ ciments, pour les brochures que je vous ai envoyées; vous avez

* Cette lettre n'a pas été trouvée. (A. N.) 2 Le duc de Choiseul. (A. N.)

'^ Ces lettres ont été puliliées depuis. (A. N.)

* La ^fère mystérieuse, dont M. Walpole lui avait rendu le compte :<uivaDt, à l'occasion de ï Honnête crhninely qu'elle lui avait envoyé :

M L,' Honnête criminel me parait assez médiocre. La i*eli[;ioii prote.^taDtc n'y a que faire. Je m'étais attendu à quelque dénoiiment licaucoup pluit inléressant. Je ne suis |>as même charmé du comte d'Olban, qui a trouvé grâce à vos yeux. Il me semble qu'il ne dit rien que de fort commun. Mais ce que je trouve détestable, c'est le langage, qui est partout d'un prosaïque bas et même rampant. Ma propre tragédie a de bien plus grands défauts, mais au moiiu elle ne ressemble pas au ton compassé et réglé du siècle. Je n'ai yta» le temps de vous en parler aujourd'hui, et je ne sais pas si je dois vous en parler. Elle ne vous plairait pas assurément : il n'y a |)as de beaux sentiments; il n'v a que des passions sans enveloppe; des crimes, des repentirs et des hon-curs. 11 y a des hardiesses qui sont à moi, et des scènes très-faibles et très-longues, qui sont à moi aussi; du gothique, que ne comporterait pas votre théâtre, et dei allusions qui devraient faire grand effet, et qui peut-être n'en feraient aucun. Je crois qu'il y a beaucoup plus de mauvais que de bon ; et je sais sûrement que depuis le premier acte jus({u*à la dernière scène l'intérêt languit au lieu d'augmenter : peut-il y avoir un plus grand défaut? »

déjà reçu le Galérien, Vous avez beau dire, le comte d'Olban ' est un très-bon homme, c'est faire le délicat que de n'en être pas content. J'ai assisté hier à la lecture du Joueur^, à l'imitation de l'anglais ; tout le monde y a fondu en lai*mes , excepté moi : je F ai trouvée très-ennuyeuse; quand elle sera imprimée, ▼eus l'aurez; c'est mon affaire que de calmer votre gaieté.

Je suis bien fâchée que mon amour-propre soit intéressé à cacher votre lettre; si vous m'y traitiez un peu moins mal, que TOUS ne me rendissiez pas un personnage si ridicule , j'aurais beaucoup de plaisir à la montrer à la grand'raaman, avec qui je soupe ce soir.

J'ai reçu une lettre du petit Graufurd en même temps que la vôtre , j'en suis fort contente ; il dit qu'il est toujours fort malade, mais à son style, je juge qu'il se porte mieux; il croit que son père ne sera pas des nouvelles élections, et apparemment ni lui non plus ; j'aime bien mieux que vous soyez danseur que sénateur.

Adieu, mon mignon (cela répond à m'amîe^); dansez toujours et ne grondez jamais. Je ne trouve plus rien h vous dire; il faut que le ton élégiaque me soit plus naturel que le bouffon ; mais patience, peut-être cela changera-t-il.

LA MÊME AU MÊME

Par», lundi 21 mars 1768, k trois heures après midi.

Mademoiselle Sanadon dtne en ville ^; je me suis fait lire toute la matinée, je ne sais que faire; par désœuvrement, pour chasser l'ennui, je vais vous écrire tout ce qui me passera par la tête; cène sera pas grand' chose, et sur cette annonce je vous conseille de jeter ma lettre au feu sans vous donner l'ennui de la lire.

Mes soupers des dimanches sont déplorables, j'en faisais hier

* Personnage de V Honnête criminel, (A. N.)

' ÏjC Beveriey de Saurin. Cette pièce horrible, souvent remise au théâtre, a été rcpriHC à la Comédie frauraine en 1820. Le jeu pathétique de Talnia, qui ne crdiguit pas de prostituer son talent dans ce drame, n*a pu lui donner qu*un petit nombre de représentations. (A. N.)

3 M. \Val]H>lc lui avait donné ce nom dans la lettre à laquelle celle-ci sert de réponse. (A. N.)

^ Mademoiselle Sanadon était alors établie auprès de madame du DcfFand. (A. N.)

J^ CORRESPONDANXE COMPLETE

la réflexion; je me tourmente pour avoir du monde, nous étions douze, il n'y avait personne que j'écoutasse ni dont j'eusse envie de me faire écouter, et cependant, je l'avoue, j'aime mieux cela que d'être seule. Je n'ai point mal dormi cette nuit, et ce matin j'ai lu une trentaine de lettres de madame de Maintenon. Ce recueil est curieux, il contient neuf années, depuis 1706 jusqu'à 1713. Je persiste à trouver que cette femme n'était point fausse, mais elle était sèche, austère, insensible, sans passion; elle raconte tous les événements de ce temps-là, qui étaient affreux pour la France et pour l'Espagne, comme si elle n'y avait pas un intérêt particulier; elle a plus l'air de l'ennui que de T intérêt. Ses lettres sont réfléchies; il y a beaucoup-d'esprit, un style fort simple; mais elles ne sont point animées, et il s'en faut beaucoup qu'elles soient aussi agréables que celles de madame de Se vigne. Tout est passion, tout est en action dans celles de cette dernière, elle prend part à tout, tout l'affecte, tout l'intéresse : madame de Maintenon, tout au contraire , raconte les plus grands événements , où elle jouait un rôle, avec le plus parfait sang-froid ; on voit qu'elle n'aimait ni le roi, ni ses amis, ni ses parents, ni même sa place. Sans sentiment, sans imagination, elle ne se fait point d'illusions, elle connaît la valeur intrinsèque de toutes choses, elle s'ennuie de la vie et elle dit : il ny a que la mort qui termine nettement les chagrins et les malheurs. Un autre trait d'elle qui m'a fait plaisir : il y a dans la droiture autant d'habileté que de vertu, 11 me reste de cette lecture beaucoup d'opinion de son esprit, peu d'estime de son cœur, et nul goût pour sa personne; mais je le dis, je persiste à ne la pas croire fausse. Autant que je puis vous connaître, je crois que ces lettres vous feraient plaisir; cependant je n'en sais rien, car depuis feu Protée, personne n'a été si dissemblable d'un jour à l'autre que vous l'êtes *.

Vous avez actuellement votre Pétrarque*, je ne comprends pas qu'on puisse faire un aussi gros volume à son occasion. Le fade auteur! que sa Laure était sotte et précieuse! que la cour d'amour était fastidieuse! que tout cela était recherché, agri-

1 C'est vraiment un chef-d'œuvre que ce portrait d*anc femme peint par une femme. Jamais peut-être madame de Maintenpn n'a ctc mieux jugée : lef femmes savent très-bien s'appiTcier quand elles ne sont point contemporaine.^. (A. ]N.)

2 Le premier volume dcé Mémoires pour servir à. la vie de Pétrarque ^ pir l'abbé de Sade. (A. ]N.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. Jb67

mâché, maniéré ! et tout cela vous plaît ! Convenez que vous savez bien alKer les contraires.

On joue cette semaine cinq comédies chez madame de Villerov, peut-être irai-je demain si je me porte bien et si je n'ai rien à feire : peut-être souperai-je avec la {jrand'maman chez madame d'Anville '. Cette femme ne vous déplairait peut-être pas, elle n'a pas les grands airs de nos grandes dames, elle a le ton assez animé, elle est un peu entichée de la philosophie moderne: mais elle la pratique plus qu'elle ne la prêche.

Madame la duchesse d'Antin mourut hier; c'était la sœur de feu M. <le Luxembourg}. Cette perte sera très-indifférente à la maréchale', a moins (|u*elle ne l'empêche d'aller voir aujour- <rhui jouer le Galérien chez madame de Villeroy.

J'eus il y a deux jours la visite de madame Denis et de M. et madame Dupuis ' ; ils disent qu'ils retourneront dans deux ou trois mois retrouver Voltaire , qui les a envoyés à Paris pour solliciter le payement d'argent qui lui est dû : ils pourraient bien mentir, je n'ai pas assez de sagacité pour démêler ce qui en est; il y a des choses plus intéressantes que je ne cherche point à pénétrer ; tout ce (|ui me parait difficile à comprendre, je l'abandonne.

Adieu. Je ne sais quand je reprendrai cette lettre ni même si je la continuerai.

Mardi 22.

Oh! oui, je la continuerai, parce que la demoiselle Sanadon <lfne eucore dehors.

J'ai fait plusieurs connaissances nouvelles; je suis comme madame de Staal, qui cherchait à eu fiaure, parce (pfclle était, disait-elle, fort lasse des aucienues; on paiierail, sans crainte <le penire, qu'on ne serait pas plus content des unes que des autres, mais il y a le piquant de la nouveauté.

Je viens d'écrire à Voltaire, je lui demande s'il n'a pas le projet d'aller voir sa Catherine; je lui dis que ce serait le

1 Ln (liiclieiiS(^ tl* An ville, wvv. La IlorhefiMiraiild. Elle était la mère de rinfortiiiié duc de La Hurliefuiiraidd, lequel, (|uuiqu'il se fût dcriaré, au coiiinienccuieut de la Uévoluliou, pour le |>arti |M>palaire, fut aMajdûné eutrc sa mère et «on cfiouKC sur la route de Normandie, à peu de distance de son château de la Iloche-Guyon. (A. N.)

3 De Lu\eiul>ouii;, sa veuve. (A. ^i.)

^ Madame Dupuin était la petite-nièce de Corneille, protégée par Voltaire, «t mariée par lui. On supportait u cette époque, mais à tort, que M. et in;td;nne Dupuis et madame Denis s'étaient pris de querelle. (A. N.)

coinhle de la folie ; on soupçonne que c'est sou projet, mais je ne le crois pas.

On dit qu'il \a. paraître un arrêt du Parlement pour diminuer le nombre des couvenls et fixer Và^^e où l'on pourra faire des A'oeux; ce sera Touvraj^e de M. de Toulouse '; je vous renvoie à a (jazette pour ces sortes de nouvelles, je ne saurais m' occuper de ce qui ne m'intéresse point. Je suis à peu près comme un homme que connaissait mon pauvre ami Formont; il disait : Apprenez que je ne m'intéresse qu'aux choses qui me regardent. Tout le monde est peut-être do même, mais il y a des gens qui étendent les re(jards sur beaucoup d'objets. Les miens sont fort circonscrits; et de la chose puljlique, il n'y a que les rentes et les |)cnsions qui m'intéressent. Ces sentiments sont un peu bas, mais du moins ils sont naturels. Kn voilà assez pour aujourd'hui, je ne fermerai cette lettre qu'après avoir reçu la vôtre; c'est le vent d'ouest, à ce qu'on m'a dit, qui les amène le mardi et le samedi ; celui de nord est le plus fm[uent, ainsi je ne les attends jamais que le mercredi ou le dimanche.

Dites-moi comment vous trouvez cette phrase de ma lettre à Voltaire.

« Ne voyez jamais votre Catherine que par le télescope de » votre imagination ; laissez toujours entre elle et vous la dis- » tance des lieux à lu place de celle du temps; faites un roman » de son histoire et rendez- la aussi intéressante, si vous le )» pouvez, (fue la Sémiramis de votre tragédie. »

Mercredi matin , 23.

Cette maison de La Rochefoucauld est une tribu d'Israël, ce sont d*honnêtes et bonnes gens. La grand'maman s'accommode fort de madame d'Anville. Il n'y a point de morgue dans toute celte famille ; il y a du bon sens , de la simplicité ; mais je ne prévois pas que je forme une grande liaison avec eux. Si j'étais moins vieille, cela se pourrait, mais h mon âge on ne construit rien; c'est le temps où tout s'écroule. S'il ne me vient point de lettres, celle-ci sera finie.

* L'arrlicvèqiic de Toulouse. Il avait été élevé à la Sorhonne avec Tiirjjol ci l'ahbé Morellel. Il dencendait des Loménie, .secrétaires d'État aoiis le* n-j»nes de HcMiri IIÏ, Heuri IV, Louis XIII et Louis XIV. Etant lrès-j«»nne, il pensait déjà à devenir ministre et puisait ses principes d'hommo d*État dan> les Mémoires du cardinal de Retz. (A. N.)

De Saint- Joseph, mardi 22 mars 1768.

(Ma date servira île signature»)

J'ai eu la visite de madame Denis, de M. et de madame Dupuis *; jugez, monsieur, du plaisir que j'ai eu à parler de vous. Je les ai accablés de questions de voire santé, de la vie que vous menez, de la façon dont j'étais avec a'Ous ; si vous pensiez à me donner votre statue ou votre buste? J'ai été conlente de leurs réponses. Votre santé est bonne; vous ne vous ennuyez point, et vous décorerez mon cabinet; souffrez à pré.Ncnt que je vous interroge. Pourquoi vous êtes-vous séparé de votre compagnie? Je n'ai point été contente des raisons qu'on ni'en a données. Gomment, à nos âges, peut-on renoncer à des liabitudes? Ce n'est point par une A-aine curiosité que je vous prie de m'infornier de vos motifs, mais par l'intérêt véritable que je prends à vous. Oui , monsieur de Voltaire, rien n'est si vrai, je suis et serai toujours la meilleure de vos amies. Il y a cinquante ans que je vous connais , et par conséquent que je vous admire; cette admiration n'a t'ait que croKre et s'end)ellir par la comparaison de vous à vos contemporains, destinés à être vos successeurs. Je bénis le ciel d'être aussi vieille; il n'y a plus de plaisir à vivre ; on n'entend plus que des lieux communs ou des extravagances. Si j'étais plus jeune, j'irais vous voir, et je m'accommoderais fort bien d'être en tiers entre vous et le père Adam ; mais comme cela ne se peut pas, je vous renouvelle la demande <|ue je vous ai déjà faite de m'envoyer toutes vos nouvelles productions; vous pouvez conq)ter sur ma fidélité. Je n'ai jamais donné copie de vos lettres, ni de ce que vous m'avez envoyé; je les ai montrées à fort peu rie personnes, et s'il y en a eu une d'imprimée, ce fut un certain M. Turgot, que je ne vois ]>lus, f|ui a une niéinoire diaboIi([ue, <|ui me joua ce tour. La Princesse de Babylonc paratt, à vv qu'on m'a dit, et encore d'autres |)etits ouvrajjes; envovez-nioi tout cela, je vous (*onjurc, sous l'adresse de M. ou de madame de Cboiseul; j'ai leur consentement. Il faut que je vous avoue, monsieur, une grande inquiétude que j'ai. Vous aimez si foi*t votre Catberine, qu'il

^ Mnd.iinc Dupiii!! rtait la |irlite-iii('CP do Curneillc, que Voltaire avait pi-otrjjcc, et r|ui vivait chez lui avec son mari. (A. N.)

pourrait bien vous passer par la tcte. .. Ah ! ce serait une grande folie ! Ne la vovez jamais que par le télescope de votre imagination , faites-nous un beau roman de son histoire , rendez-la aussi intéressante que la Sémiramis de votre tragédie; mais laissez toujours entre elle et vous la distance des lieux, à la place de celle du temps. Si vous avez à voyager, venez aux bords de la Seine; venez dans ma cellule, ce me serait un grand plaisir de vous embrasser et de passer mes derniers jours avec vous.

M. DE VOLTAIRE A MADAME LA MAllQUISK DU DEFFAND.

30 inam 1768.

Quand j'ai un objet, madame, quand on me donne un thème, comme , par exemple , de savoir si Fàme des puces est immortelle ; si le mouvement est essentiel à la matière ; si les opérascomiques sont préférables à Cinna et à Phèdre, ou pourquoi madame Denis est à Paris, et moi entre les Alpes et le mont Jura ; alors j'écris régulièrement , et ma phime va comme une folle.

L'amitié dont vous m'honorez me sera bien chère jusqu'à mon dernier souffle , et je vais vous ouvrir mon cœur.

J'ai été pendant (juatorze ans l'aubeqjiste de l'Europe, et je me suis lassé de cette profession. J'ai reçu chez moi trois ou quatre cents Anglais qui sont tous si amoureux de leur patrie, que ])resque pas un ne s'est souvenu de moi après mon départ, excepté un prêtre écossais nommé Brown, ennemi de M. Hume, qui a écrit contre moi, et qui m'a reproché d'aller à confesse, ce qui est assurément bien dur.

J'ai eu chez moi des colonels français, avec tous leurs officiers , pendant plus d'un mois ; ils servent si bien le roi , qu'ils n'ont pas eu seulement le temps d'écrire ni à madame Denis ni à moi.

J'ai J>âti un château comme Béchamel, et une église comme Le Franc de Pompignan. J'ai dépensé cinq cent mille francs à ces œuvres profanes et pies; enfin, d'illustres débiteurs de Paris et d'Allema{,Tie, croyant que ces munificences ne me convenaient point, ont jugé à propos de me retrancher les vivre> pour me rendre sage. Je me suis trouvé tout d'un coup presque réduit à la philosophie; j'ai envové madame Denis solliciter

les généreux Français, et je me suis chargé des généreux Allemands.

Mon âge de soixante-quatorze ans et des maladies continuelles me condamnent au régime et à la retraite. Cette vie ne peut convenir à madame Denis, qui avait forcé la nature pour vivre avec moi à la campagne. 11 lui lEaliait des fêtes continuelles pour lui faire supporter l'horreur de mes déserts, qui, de l'aveu des Russes, sont pires que la Sibérie pendant cinq mois de Tannée. On voit de sa fenêtre trente lieues de pays; mais ce sont trente lieues de montagnes, de neige et de précipices : c'est Naples en été et la Laponie en hiver.

Madame Denis avait besoin de Paris ; la petite Corneille en avait encore plus l>esoin ; elle ne l'a vu que dans un temps où ni son âge ni sa situation ne lui permettaient de le connaître. J'ai fieût un eftbrt [>our me séparer d'elles et pour leur procurer des plaisirs, dont le premier est celui qu'elles ont eu devons rendre leurs devoirs. Voilà, madame, l'exacte vérité, sur laquelle on a bâti bien des fables, selon la louable coutume de votre pays, et je crois même de tous les pays.

J'ai reçu de Hollande une Princesse de Bal^lone; j'aime mieux les Quarante écus, que je ne vous envoie point, parce que vous n'êtes pas arithméticienne, et que a-ous ne vous souciez guère de savoir si la France est riche ou pauATC. La Princesse part sous T enveloppe de madame la duchesse de Choiseul ; si elle vous amuse, je ferai plus de cas de l'Euphrate (|ue de la Seine.

J'ai reçu une petite lettre de madame de Choiseul : elle me parait digne de vous aimer. Je suis fâché contre M. le président Hénault; mais j'ai cent fois plus d'estime et d'amitié pour lui que je n'ai de colère.

Adieu, madame : tolérez la A'ie, je la tolère bien. II ne vous manque que des yeux , et tout me manque. Mais assurément les sentiments que je vous dois et que je vous ai voués ne me manquent pas.

MADAME LA MARQl ISK DL DKFFAND A M. HOBACE WALPOLE.

Paru, (liinaiiche 3 avril 1768.

Votre lettre du 2i mars n'a pas été mise à la poste sur-lechamp, puis(]u'elle ne me parvient qu aujourd'hui. Je viens de

recevoir en même temps une lettre de Voltaire ; je satisferai votre curiosité en vous en faisant l'extrait :

ce Quand j'ai un objet, madame, quand on me donne un » thème, comme, par exemple, de savoir si Tâme des puces est » immortelle ; si le mouvement «st essentiel à la matière ; si les » opéras-comiques sont préférables à Cinna et à Phèdre y ou » pourquoi madame Denis est à Paris, et moi entre les Alpes et » le mont Jura ; alors j'écris régulièrement , et ma plume va » comme une folle * . »

Je n'ai point encore reçu cette Princesse de Babylone^ mais je l'ai lue; ity a quelques traits plaisants, mais c'est un mauvais ouvrage, et, contre son ordinaire , fort ennuyeux. Il ne me répond point sur l'article de ma lettre où je lui parlais de la Gzarine; je ne serais point étonnée qu'il l' allât trouver. On m'attribue un bon mot sur les philosophes modernes , dont je ne me souviens point, mais je l'adopterais A'olontiers. On disait que le roi de Prusse ou le roi de Pologne vantait beaucoup nos philosophes d'avoir abattu la forêt de préjugés qui nous cachait la vérité ; on prétend que je répondis \ Ah! voilà donc pourquoi ils nous débitent tant de fagots?

Il est arrivé un accident effroyable ces jours-ci dans un couvent appelé la Présentation. Sept petites filles couchant dans la même chambre, une d'elles mit une chandelle sous son pot de chambre pour la reprendre quand les religieuses qui avaient soin d'elles seraient retirées : elle s'endormit en lisant; le feu prit à son lit qui était à côté de la porte , le feu gagna la porte et tous les autres lits. Cinq ont été absolument brûlées, deux autres se jetèrent par la fenêtre; l'une a le visage brûlé et l'autre les pieds et beaucoup d'autres parties du corj)8; on ne put entrer dans la chambre, parce que la porte était en feu; jugez quelle désolation pour les pères et mères de ces enfants. Il y avait trois demoiselles de Li{;ny, c'est l'afnée qui a mis le feu; la cadette, qui n'a que dix ans, est une de celles qui se sont sauvées, l'autre est mademoiselle de Modave; les trois autres brûlées s'appellent Lusignan, Briancourt, Bélanger; il y avait beaucoup de filles de condition dans cette maison.

Milady Pembroke part aujourd'hui pour l'Ile- Adam, elle y restera tout le voyage; on n'en reviendra que dimanche. La pauvre Lloyd est laissée pour les gages.

^ M.ndamc du Dt^ffand cite ainsi in extenso la lettre du 20 mars qui précède et que nous ju{jcons inutile de répéter. (L.)

Le Ghakrillant, petit-gendre de madame d'Aiguillon, a perdu, au trente et quarante, soixante -treize mille francs; il avait dépensé, depuis son mariage, quarante mille écus en équipages, en habits, etc. Le jeu ici est terrible; M. de la Trémouille, à la même séance que le petit Ghabrillant, qui se passait chez un M. de Boisgelin, cousin de celui qui est chez vous, perdit cent cinquante-six mille livres, et le maître de la maison, quarantehuit; c'est un M. le chevalier de Franc qui a gagné toutes ces sommes. Il n'y avait que ces quatre personnes. Je ne saurais comprendre comment , dans un pays policé , on ne puisse pas trouver quelque expédient pour remédier à un tel dérèglement.

La reine et le président vont fort mal.

LA MÊME AU MÊME

ParÎA, mardi 2 avril 1768.

Vous m'avez cité la Nouvelle Héloïsc; permettez, à mon tour, que je vous raconte une petite histoire. Feu le cardinal d'Estrées, âgé de soixante-dix, quatre-vingts ou cent ans, c'est tout de même, se trouva un jour avec madame de Courcillon, plus belle qu'un ange, plus précieuse que tout l'hôtel de Rambouillet, d'un maintien, d'une sagesse, d'une réputation merveilleux. Les charmes de cette belle dame ragaillardirent le vieux cardinal; il avait de Tesprit, de la grâce : il lui dit des galanteries , il voulut même baiser sa main ; elle prit un ton sévère, le repoussa, le traita fort mal : «Ah! madame, madame! s'écria le vieux cardinal, t'OMS/^rof/zV/wez vos rigueurs, » Soudain sa flamme s'éteignit, et, comme dit madame de Sévigné, il lui vit des cornes.

Je n'en verrai jamais à la grand'niaman : elle n'est que trop bonne, trop indulgente, trop modeste; elle veut être parfaite, c'eî»t son défaut, et le seul qu'elle puisse avoir. Quoique je compte assez sur ses bontés pour l'avouer de tout ce qu'elle peut dire de moi, j'affirme et je proteste qu elle n'a point concerté avec moi ni ne m'a communiqué la lettre que vous avez reçue d'elle : apparemment c'était une réponse à ce que vous lui avez écrit ; je ne lui j)arle jamais de vous , que (juand elle m'inten'oge; si vous ne vous en rapportez pas à ma prudence, rapportez- vous -en du moins à mon amour-propre; mais lais-

474 CORRESPONDANCE COMPIXTE

sons là toutes ces noises et ces chicanes , elles sont ennuyeuses pour vous, et fort peu divertissantes pour moi; il vaut bien mieux conter des histoires; en voici une tragique et bien singuUère.

Un certain comte de Sade \ neveu de l'abbé auteur de Pétrarque, rencontra, le mardi de Pâques, une femme grande et bien faite, âgée de trente ans, qui lui demanda l'aumône; il lui fit beaucoup de questions , lui marqua de l'intérêt , lui proposa de la tirer de sa misère, et de la faire concierge d'une petite maison qu'il a auprès de Paris. Cette femme l'accepta; il lui dit de venir le lendemain matin l'y trouver; elle y fut; il la conduisit d'abord dans toutes les chambres de la maison, dans tous les coins et recoins, et puis il la mena dans le grenier; arrivés là, il s'enferma avec elle, lui ordonna de se mettre toute nue; elle résista à cette proposition, se jeta à ses pieds, lui dit qu'elle était une honnête femme; il lui montra un pistolet qu'il tira de sa poche, et lui dit d'obéir, ce qu'elle Ht surle-champ ; alors, il lui lia les mains , et la fustigea cruellement. Quand elle fut tout en sang, il tira un pot d'onguent de sa poche, en pansa ses plaies, et la laissa; je ne sais s'il la fit boire et manger, mais il ne la revit que le lendemain matin. II examina ses plaies, et vit que l'onguent avait fait l'effet qu'il en attendait; alors, il prit un caniF, et lui déchiqueta tout le corps : il prit ensuite le même onguent, en couvrit toutes les blessures, et s'en alla. Cette femme désespérée se démena de façon qu'elle rompit ses liens, et se jeta par la fenêtre qui donnait sur la rue. On ne dit point qu'elle se soit blessée en tombant; tout le peuple s'attroupa autour d'elle; le lieutenant de police a été informé de ce fait; on a arrêté M. de Sade, il est, dit-on, dans le château de Saumur. L'on ne sait pas ce que deviendra celle affaire, et si Fou se bornera à (!ette punition, ce qui pourrait bien être, parce qu'il appartient à des gens assez considérables et en crédit ; on dit que le motif de cette exécrable action était de faire l'expérience de son on(;uent.

Voici la tragédie, tâchez de vous en distraire, et écoutez ce petit conte :

^ Le troj) fameux crotouiaiic dont les ouvrajjOit ne se nomiiient |»as, quoiqae se vendant fort bien (sous le manteau}, et dont les cruelles et lâclie.s drliaucbc!^ ne s»? racontent pas. Tout ee qn\»n poîit en dire se trouve dans les Curiofilés de V histoire do France (Procès cétèbres)y parle bililiophilc Jacuh. Pari<, Delaiiays, 1858, p. 225 à 2W. (L.)

Un curé de vilia^je élevait un petit (garçon nommé Raimond ; quand il en était content, il l'appelait Raimonet. Raimond était gourmand : il allait dans le jardin man(][er les fruits; le curé ne le trouvait pas bon. Un matin « avant que de dire sa messe, le curé s'alla promener et suq)rit Raimond à un espalier de muscat, dont il man(|[eait avec grand appétit. Le curé fut en g[rande colère , et fouctia bien fort le petit Raimond ; et puis tout de suite il alla à la paroisse dire sa messe, et ordonna au petit Raimond de venir lui répondre, connue il avait coutume. Le petit drôle, boufti de colère, fut obligé d'obéir; le curé commence sa messe, se retourne, dit : Dominus vobiscuvi.

Point de réponse Dominus vobiscwn; Raitnond, reponds

donc. Point de réponse Dominus vobiscum; Raimonet,

réponds donc : — Etcum spiritu tuo, fichu flatteur ! Il faudrait que cela fût J)ien conté, pour faire rire.

Merrrcdi 13, à onze heures.

Depuis hier j'ai appris la suite de M. de Sade. Le village où est sa petite maison , c'est Arcueil ; il fouetta et déchiqueta la malheureuse le même jour, et tout de suite il lui versa du baume dans ses plaies et sur ses écorchures; il lui délia les mains, l'enveloppa dans beaucoup de linges, et la coucha dans un bon lit. A peine hit-elle seule, qu'elle se servit de ses draps et de ses couveiiures pour se sauver par la fenêtre. Le ju(j[e d' Arcueil lui dit de porter ses plaintes au procureur général et au lieutenant de police. Ce dernier envoya chercher M. de Sade, qui, loin de désavouer et de rougir de son crime, prétendit avoir fait une très-belle action, et îivoir rendu un grand senice au public par la découverte d'un baume qui guérissait sur-le-champ les blessures ; il est vrai qu'il a produit cet effet sur cette femme. Elle s'est désistée de poursuivre son assassin, appan^mment movennant quelque argent; ainsi il y a tout lieu de croire qu'il en sera quitte pour la prison.

Le fils de T Idole, qui n'est pas encore de retour de ses vovages , mais qui arrive bientôt , doit épouser mademoiselle des Alleurs, fille de celui qui a été à Constantinople; sa mère est Lubomirska, qui s'est remariée à M. de Lire; elle en est séparée, et elle est dans un couvent; sa fille a dix-sept ans '; elle est jolie, elle a vingt-deux mille livres de rente, elle est

1 La fille de mudaiiic des Alleiir:*. (A. jN.)

nièce de madame Sonin, et c'est Pont-de-VeyIe qui fait ce mariage.

Je soupai, hier au soir, chez le président avec la milady^ que de plus en plus je trouve aimable, et avec ma lionne amie Lloyd, qui ne m'a pas encore démis le poignet * : mais à la fin elle y parviendra.

Si je reçois cette après<llnée une lettre, je joindrai la réponse à ceci; sinon ceci partira toujours.

La traduction de Tacite, par l'abbé de la Bletterie, auteur de la Vie de Julien, paraît depuis quelques jours; on en a tiré deux mille exemplaires, qui sont tous enlevés; j^en ai pris deux, un pour moi, l'autre pour vous, si vous en avez envie.

J'ai fait une réponse à Voltaire, dont la {^rand'maman est fort contente; mais je ne vous l'enverrai pas que vous ne me la demandiez.

A deux heures.

Voilà votre lettre, j'en suis contente. Considérez, je vous prie, qu'on n'a pas le temps de se brouiller et de se raccommoder à mon âge.

Vous ne me répondez point sur le portrait que je vous ai feit de madame de Maint enon; vous n'en êtes peut-tHre pas content; je ne le §uis pas des épitliétes que vous mettriez sous les quatre portraits '. Voici celles que j'y mettrais : à madame

* Lndy Pcmliroke. En parlant de cette dnmc, dans une autre lettre qu'on lie publie pas, madame du DrlTiind dit : « J'aime beaucoup la inilady (Pcmbrocke); plus je la vois, plus je la trouvt; aimable. Sa simplicité, son naturel, sa douceur, sa modestie, ont quelque chose de piquant. Sans être vive, elle est animc(>; elle a de la justesse dans les ju{;einents qu'elle port*', et je lui croi* <lu discernement. Sa politesse, toutes ses manières, sont ex t reniement nobles. J'ai le projet d'aller souper dimanche à sou hùtel garni, entre elle et ma lionne amie Lloyd. Si j'en reviens sans que mes poignets soient démis, jj vous prierai d'eu rendre grâce à l)ieu. »

2 Elle veut dire : en secouant sa main, manière de saluer gén«»rale en An- {(Ictcrre dans toutes les classes. Cet usage, presque inconnu en France il y « cinquante ans, s'est introduit au commencement de la révolution, et entre chaque jour davantage dans nos habitudes sociales. (Â. N.)

•* M. Walpole avait «lit dans sa lettre, à laquelle celle-ci sert de i'C|>on'«€ : M Je serais chnrmé, à mon retour en France, de lire les Lettres de madame Je Maint<!non et de la princesse des Ursins. Je ne cn)i« pas cependant que ces lettres ressemblent aux vôtres et à celles de niiidame de Sévigné. Que de fausseté, d'hypocrisie, ne doit-on pas trouver dans la correspondance de ces deux créatures aud)iiicuses, adroites, glorieuses, pleines de bon sens, et cherchant à l'envi à se tromper et à se surpasser l'une l'autre! Je voudrais avoir les portraits de ccA deux femmes ensemble, non pas pour faire pendant, mais pour

de Maiiitenoii, pmdence, persévérance. Madame des Ursins, ù peu prés la même que vous. Celle de la grand'inanian , j'ajouterais à la raison, la justice et la bonté. Et pour moi, TafFectation, le roman, etc. On m'y reconnaîtrait d'abord.

MADAME LA MABQl ISE DU DEFFAND A M. DE VOLTAIRE.

Paris, 10 avril 1768.

Vraiment, vraiment, monsieur, j'ai bien d'autres questions ù vous faire que sur l'âme des puces, sur le mouvement de la matière, sur l'opéra-comique, et même sur le départ de madame Denis. Ma curiosité ne porte jamais sur les choses incompréhensibles, ou sur celles qui ne tiennent qu'au caprice. Vous in*avez satisfaite sur madame Denis, satisfaites-moi aujourd'hui sur un bruit qui court et que je ne saurais croire. On dit que vous vous êtes confessé et que vous avez communié; on Tatlirme comme certain. Vous devez à mon amitié cet aveu, et de me dire quels ont été vos niotifs, vos pensées, comment vous vous en trouvez aujourd'hui , et si vous vous en tiendrez à la sainte table, ayant réformé la vôtre. .)'ai la plus extrême curiosité de savoir la vérité de ce fait ; s'il est vrai, quel trouble vous allez mettre dans toutes les têtes, quel triomphe et quelle édification! quelle indi(jnation , quel scandale, et pour tous en général quel étonnement! Ce sera, sans contredit, faire un grand bruit.

J^'ai reçu votre Princesse de Bahylonc, qui m'a fait grand plaisir. Il y a bien de nouvelles brochures dont on m'a parlé , et que vous devriez m' envoyer ; je suis plus curieuse de ce qui vient de vous (et à plus juste titre), (jue vous ne pouvez ni ne devez Têtre des prétendues merveilles du Nord. Vous avez lu l'IIonnéle criminel; vous a-t-il fait fondre en larmes? C'est Feffet général qu'il a produit, excepté sur quelques mauvais cœurs comme moi, qui, pour justifier leur insensibilité, prétendent qu'il n'v a pas un sentiment naturel.

opposer au tableau de vou4 et tle la (prand'mauinn. J'y ccrir.iis sous le vôtre, le naturel; moum celui do la {>raud*maman, la raison; sous la Mainteuon, Tartîfire; etsouiila princesse, Tainhition. Savez-vous ce qui s'ensuivrait? Ie{^rand nombre aimerait^ leur vie durant, ù être les dernières, et après leur mort, d'avoir été les premières. » (A.N.)

Le monde est devenu bien sot depuis que vous Pavez quitté; il semble que chacun cherche à tâtons le vrai et le beau, et que personne ne l'attrape ; mais il n'y a personne qui puisse juger des méprises. Je ne prétends pas à cet avantage; je ne suis pas plus éclairée qu'un autre , mais j*ai des modèles da beau, du bon et du vrai, et tout ce qui ne leur ressemble pas ne saurait me séduire.

Quand je ne vous lis pas, savez-vous quelle est ma lecture favorite? C'est le Journal encyclopédique ; j'en ai fait Tacquisition depuis peu ; c'est le vSeuI journal que j'aie jamais lu avec plaisir. Âi-je tort ou raison? Mais, monsieur, ai-je tort ou raison, de causer si familièrement avec vous, et appartient-il à une vieille sibvlle, renfermée dans sa cellule, assise dans un tonneau^ d'interroger et de fatiguer l'Apollon, le philosophe, enfin le seul homme de ce siècle? Je crains que nous ne perdions bientôt celui qui était peut-être le plus aimable , le pau\Te président; il s'affaiblit tous les jours ; je lui ai lu votre lettre, il ne m'a point fait voir la vôtre , il m'a seulement dit que vous n'aviez pas lu le supplément à son article Tolérance.

Ah! monsieur, si vous connaissiez madame la duchesse de Gboiseul, vous ne diriez pas quelle est digne de m* aimer ^ mais vous diriez que personne n'est di{pie d'ôti^e aimé d'elle, et qu'elle est aussi supérieure à toutes les feumies passées , présentes et a venir, que vous Têtes à tous les beaux esprits de ce siècle.

Adieu, monsieur; en me répondant, laissez courir votre plume comme une folle, vous me prouverez que vous m'aimez; vous me divertirez et vous me ferez grand bien.

MADAME LA MARQl ISK DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE.

Paris, dimanche 22 mai 1768.

Du taffetas pour des coupures ne voudrait rien dire; mais s'il y a pour des coupures, on peut bien ne pas le comprendre, si on n'en a jamais entendu parler; mais ou voit bien que cela veut dire quelque chose, et on s'informe '. Enfui tout est

^ La (]uchc8se de Choidcid avait Fait prier M. Walpolc, par madame da Deffnnd,de lui envoyer du taffetas pour des coupures. M. Walpole^qui n'avait j»»!» compris qu'il s*a{TiAsait dti taffetafl d'ÂngleteiTC pour mettre svur lc« coupure:! (black stickinrf plaisler)^ envoya des coupures de taffetas de différentes espèces, méprise qui amusa beaucoup madame de Clioiseul. (A. N.)

éclairci, cela a extrêmement diverti la grand'maman , et sauf votre respect et la soumission que j'ai à vos décisions, je crois <pie TOUS feriez bien de lui écrire un mot. Elle est à Chanteloup, fort occupée à faire un petit ouvrage sur un pot de chambre et des petits pois que j'ai reçus , il y a aujourd'hui quinze jours, sous le nom de la grand'maman, avec une lettre de l'abbé Barthélémy ; le tout ima{jiné , donné et composé par madame de la Vallière. M. de Ghoiseul était dans la confidence; il y a eu des lettres à l'infini ; l'abbé a recueilli toutes les pièces, il en formera un roman, une histoire ou un poëme, qui sera dédié à M. de Choiseul.

Ce chevalier de Listenay *, dont je vous ai parlé, est positi- Tement celui avec lequel vous avez soupe ; il est parti aujourd'hui pour Chanteloup. Je le trouve un bon homme, doux, fecile, complaisant; en fait d'esprit, il a à peu près le nécessaire, sans sel, sans sève, sans chaleur, un certain son de voix ennuyeux ; quand il ouvre la bouche, on croit <|uil baille, et qu'il va foire bâiller ; on est agréablement surpris que ce qu'il dit n'est ni sot , ni long , ni béte ; et vu le temps qui court , on conclut qu'il est assez aimable.

Je ne connais point M. de Monaco * ; mais il y a vingt-cinq ans que je lui trouvais l'air d'un héros de roman, non pas d^Asirée ni de Clélie, mais de la Princesse de Clives, ou de la reine de Navarre. Je ne connais pas non plus le petit Rochechouart; M. Selwyn m'en parait coiffé. Je crois que vous voyez un peu en beau le baron de Breteuil * ; homme d'esprit, c'est

1 A la mort de Aon frère ainû, il devint prince de Rcniifremont. Son fils «;pou»a niiuI(Mnoii*ollr Panlinc de In Van{;uyon , Hllc du duc de la Vauguyon , pair de France. (A. N.)

* Le prince «le Monaco, qui «e trouvait alors en An(»leterrc, jK'rc du prince Joxepli de Monaco, marié, comme non» l'avons dit plus haut, à Tune des filles de la dnclie^e de Stninville. (A. M.)

* Alors en Aii(;lcterre. Il fut depuis ambassadeur a Naples et à Vienne. Revenu en France vn 1783, le haron de Br(>teuil fut nommé ministre d'Ktat au département de Paris et de la maison du roi. Il montra beaucoup d'acharnement contre le cardinal de llohan dans raffairc du Collier, Kn 1787, farchcr^'ôque de Toidouse le foira à donner sa démission du ministère de la maiton du roi. II em))orta, cependant, dans sa retraite, la confiance du l'oi et de la reine; aussi fut-il mis, en 1780, à la tète du ministère, après le renvoi de M. Necker, fpii ne dura rpie trois jours. I/époque du retour de ce ministre fiit celle du départ de M. de Hrcteuil. Après qu'il eut quitté la France, Louis XVI lui confia un pouvoir illimité pour ti'aiter avec les cours étrangères. En 180S, il rentra en France, et il est mort à Paris en 1807. (A. N.)

beaucoup dire; sa manière ne me déplatt pas, et il m'aurait peut-être plu davantage, s'il m'avait paru foire plus de cas de moi, mais après m'avoir vue quelquefois, il m'a laissée là. On a beau se flatter qu'on juge sans prévention, notre amour-propre entre toujours dans les jugements que nous portons.

Je ne puis vous rendre raison de la conduite de madame de Guerchv; je me suis enfin lassée d'envoyer et de me feire écrire chez elle , elle ne voit encore que ses parents et ses plus intimes amis. 11 n'y avait que treize ou quatorze personnes à la noce de sa fille (avec le comte d'Osson ville), et jamais enterrement ne fut plus triste. Je trouve M. Élie de Beaumont' un impertinent; il y a quelque temps que je le rencontrai avec sa femme chez votre ambassadrice : ils me parlèrent l'un et l'autre de votre Richard, qu'ils louèrent; ils devaient me venir voir, et je n'eo ai point entendu parler. M. de Nivemois est, ce me semble, le mâle de l'Idole'; tout cela est ridicule. Mon Dieu, mon Dieu! qu'il y a peu de gens supportables! mais de gens qui plaisent, il n'y en a point. Plus ma prudence augmente, plus j'observe; car moins on parle, plus on réfléchit. Je trouve tou£ le monde détestable : celle-ci (madame de Forcalquier) est honnête personne, mais elle est bête, entortillée, obscure, pleine de galimatias qu'elle prend pour des pensées ; celle-là (madame de Jonsac) ' est raisonnable, mais elle est froide, commune; tout est conduite, ses propos, ses attentions; cette autre (madame d' Aubeterre) * jabote comme une pie, son élocution est celle des filles d'opéra; cette autre (la duchesse d'Aiguillon) parle comme une inspirée, ne sait presque jamais ce qu'elle dit; et tout ce qu'elle veut

^ Homme de robe et homme de lettres, qui a commence à se faire connaître par son Mémoire pour la famille de Calas, dont Voltaire avait embrassé la cause avec tant de chaleur. Madame Élie de Beaumoiit, sa femme, s't'st é{;alement distinj'uée dans le monde littéraire, par les Lettres du manfuis de Bozelle, roman qui n'est pas sans mérite, et par quelques autres ouvrages. (A. N.)

3 Le duc de Nivemois, Louis-Jules- Mancini , né à Paris en 1716. Il fa' un des plus ma^piiHques seigneurs et l'un des hommes les plus aimables de son t(Mnps. On a souvent cité l'éclat de son ambassade à Londres, où il fut appelé en 1763. A son retour il fut nommé mend^re de l'Académie des inscriptioui et belles -lettres. La collection de ses Œuvres comprend huit volumes in-8°. Mais on ne lit plus {;uère de lui qu'un certain nombre de poésies fugitives et de fables écrites avec grâce et avec esprit. (A. N.)

3 Sœur du président llénault. (A. N.)

* Nièce du président et de madame de Jonsac. (A. N.)

conclure, c'est qu'elle est im grand esprit, qu'elle est savante, brillante, etc., etc. Voilà la peinture d'un cercle. Il y en aurait l>ien d'autres à peindre qui seraient encore bien pis, car du moins dans celui-ci il n'y a pas trop de fausseté, de jalousie, ni de mauvais cœur. Il est très-vrai qu'il n'y a que la grand' maman qu'on puisse aimer, et qui dégoûte de tout le reste.

Enfin , vous êtes donc content de cette lettre de madame de Sévigné *. Je souhaite que vous puissiez avoir les trente-trois autres; mais j'en doute. La première, qui vous a tant déplu, venait de M. de Castellane, c'était de celles qu'on avait mises au rebut; il n'en a que de celles à sa fille, et elle fut prise au hasard.

La reine * reçut avant-hier F extrême-onction; elle est peutêtre morte au moment présent. On dit que le roi ira à Marly tout de suite, et y passera six semaines, et qu'ensuite il ira à Compiègne ; ces arrangements ne m'intéressent que par rapport à la grand' maman ; son retour en est dépendant.

J*ai fait vos compliments à madame de Forcalquier; elle les a reçus très-agréablement , et consent avec plaisir à vous donner la troisième place dans notre loge. Je vis hier votre ambassadrice; l'ambassadeur Mie voit encore personne; il a été fort malade. J'aurai ce soir à souper peut-être vingt personnes, entre autres M. Saint-John, qui m'apporta du thé, du taffetas pour des coupures, avec ime grande lettre de M. Selwyn. Il me parait qu'il n*a pas le projet de venir ici cette année. Il me dit qu'il ne compte plus retrouver le président; mais qu'il espère encore me revoir, que je suis moins vieille que sa mère , qui se porte bien, et qui ne mourra pas si tôt.

C'est une chose assez fâcheuse que toutes les Ietti*es soient ouvertes; cela gêne beaucoup. Mandez-moi où en est la 6ortiélie * du j)résident; je suis fâchée que vous ayez entrepris cet ouvrage.

* Cette lettre est une des trente-quatre lettre» originales de madame de Séviçnc', r|iii «'taient entre les mains de deux dames âgéeit, de Montpellier, et que le comte de Grave, ami de madame du Deffand, obtint d'elles pour Sf. Wal|M>le. Toutes ces lettres se trouvent à Strawbcrr>'-llill, et ont été publiées depuis. (A. JN.)

^ Marie Lrc/inska, Hlle de Stani.*>la8, roi de Pologne, et femme de lA>uis XV. (A. N.)

^ Le comte d*Harcour(, père du comte actuel de ce nom, a succédé au lord Rocliford comme ambassadeur d'Angleterre en France. (1827.) (A. N.)

^ Tragédie du président Ilénault, qu'il avait composée dans sa première

LA MÊME AU MÊME

Paris, dimanche 26 juin iT68.

Vous êtes un être inefiBable , vous êtes l' éternité ou le commencement, le vide ou le plein, incompréhensible de toute manière. J'abandonne la recherche de tout ce qui est de ce genre, et je conclus qu'il ne m'est pas nécessaire de le comprendre. Vous êtes un second Daniel : vous devinez fort bien ce qu'on a rêvé; mais votre science ne va pas si loin que la sienne, puisque vous n'en tirez pas le pronostic.

Ah ! oui, je vous permets toute licence ; mon indulgence est extrême , elle va jusqu'à souffrir ce qu'on ne peut empêcher.

Le grand-papa se porte bien; mais la reine n'est plus; elle mourut vendredi 24 , entre dix et onze heures du soir. Le roi est à Marly pour plusieurs jours. Je crois que la grand maman reviendra la semaine prochaine. Je suis très-détenminée à ne lui pas dire un mot de ma pension '. Je ne doute pas qu'elle ne fasse son devoir de grand' maman , ainsi que son époux celui de grand-papa : si l'amitié ne les y engage pas, mes sollicitations seraient inutiles ; je suis fort tranquille sur cet article.

Voulez-vous que je vous envoie notre pièce du Joueur? Je l'ai excessivement approuvée. L'auteur, qui est M. Saurin, en a été flatté et me Ta apportée avec de jolis vers. Je ne vous envoie plus rien de Voltaire, parce qu'il dit toujours les mêmes choses, et je trouve que la j)rédiction du chevalier de Bouf- Hers, pour dans cinquante ans, est déjà arrivée; que tous les écrits sur cotte matière sont aussi superflus , aussi plats et aussi ennuyeux que s'ils étaient contre les sorciers et les magiciens.

Votre Cornélie * n'est point encore arrivée ; mais M. de

jeunesse, et dont M. Walpole a fait imprimer nn certain nombre d'eicmplaires à StrawLerry-IIill. Celte tragédie n'a point été imprimée en Fraoc^ dans les Œuvres du préaidcnl Hcnault, où l*on tixiuve seulement son Marins a Scy'rtUe, Voltaire a dit du président :

Les femmefl l'ont pris fort souvent

Pour un ignorant agréable;

Les gens en iis pour un savant. (A. N.)

1 Madame du Deffand jouissait d'une |>ension de six mille lirres, qae loi faisait Marie Leczinska. (Â. N.)

2 Les exemplaires de la tragédie du président Kcnault, imprim(^e à Stratebcrry-HiU. (A. N.)

Montijjny en a eu des nouvelles, et il m'a dit qu'elle ne pouvait pas tarder. Le pivsidcnt est fort sensible ù cette marque d^ amitié, mais il est dans la crainte que cet ouvrage ne lui attire des critiques. Madame de Jousac et moi nous le rassurons, en lui disant que, comme elle ne sera pas en vente, il sera le maître de ne la donner qu'à qui il voudra. Je voudrais que madame Greville en reçût un exemplaire de ma part.

J'ai, dites-vous, l'esprit critique, et vous, vous l'avez or- (<[ueilleux : cela peut être, et je le crois; mais je m'ennuie, et vous , vous amusez ; vous ti*ouvez des ressources en vous ; je ne trouve en moi que le néant, et il est aussi mauvais de trouver le néant en soi , qu'il serait heureux d'être resté dans le néant. Je suis donc forcée à chercher à m'en tirer; je m'accro<*he où je peux , et de là viennent toutes les méprises , tous les mécontentements journaliers, et un dégoût de la vie (|ui «st peut-être bon à quelque chose; il me fait supporter patiemment les délabrements de la vieillesse, et diminue la vivacité •et la sensibilité pour toutes choses.

Ne sachant que lire, j'ai repris, à votre exemple, ÏHéloïse <ie Rousseau ; il y a des endroits foit bons ; mais ils sont noyés dans un océan d'éloquence verbiageuse. Je crayonne les eudroits qui me plaisent : ils sont en petit uoinbre, en voici un : a Les âmes mâles ont un idiome dont les âmes faibles n'ont » pas la grammaire. »

Dites-moi quel est un Anglais dont madame de Forcalquier m'a donné la connaissanci* ; il me parait comme un assez bon homme; on l'appelle le général Irwin '. Je regrette tant soit peu la milady Pembroke et la bonne Klle Lloyd; je les aimais mieux (fue deux princesses polonaises, dont l'une s'appelle Radziwil, et l'autre Lubomirska. Je suis quelquefois efh*avée quand je passe en revue tout ce que je connais; je ne suis plus étonnée qu'il y ait si peu d'élus; pour peu que Dieu fût plus difficile que moi, il n'v en aurait point du tout.

Ma relation avec la grand'maman n'est plus de la même vivacité que dans les commencements : c'est plus ma foute que

* Le {^('néral Irwin entra daiH le iiioiido comiiin [yn{]c «riionncur de LioiieJ, duc de I)nr.4et, lorsque ro seifjiitMir urcupait la place do loid lieutenant d'Irlande. Par la protection de ce duc, il fut }M)ussé dans l'armée, et obtint un n'aiment. Il se maria ensuite, et se livra à de foUcK dcpcDMC, qui finirent par le mettre dan^t de grands embarras. (A. N.)

Wp correspondance COMPLETE

la sienne; je n'aime point à écrii^ : vous direz avec raison que vous n'êtes pas payé pour le croire. Adieu.

Je vais tout à Theurè chercher dans les Nouvelles de la reine de Navarre le sujet de votre tragédie * .

Dimaudie , 3 juillet i7M.

Vous VOUS applaudissez peut-être, monsieur, de m*avoir perdue. Oh! que non, de telles honncs fortunes ne sont pa^ faites pour vous , vous ne me perdrez jamais. Soyez saint ou profane, je ne cesserai point d'entretenir une correspondance qui me fait tant de plaisir; je ne savais cependant comment m'y prendre pour la renouer; mais voilà le président qui m'en fournit une occasion admirable. M. Walpole, qui a une trèshelle presse à sa campagne*, vient de lui faire la galanterie d'imprimer son premier ouvrage'; il veut que ce soit moi qui vous l'envoie; il n'oserait pas, dit-il, vous faire lui-même un tel présent. Cette pièce et votre OEdipe sont des productioas du même âge, mais qui ne sont pas faites, dit-il, pour être comparées.

tt Je ne (l«Vi(lc point entre Genève el Rome, n

L'amitié que j'ai pour les deux auteurs me garantit de toute partialité.

Aurai-jc toujours à me plaindre de vous, monsieur? Sans madame la duchesse de Choiscul, j'aurais la honte, et encore plus Fcnimi, de ne rien lire de vous; est-ce ainsi qu'on traite sa plus ancienne amie? Vous êtes pis que Lamotte et Fontenelle; ils préféraient les modernes aux anciens, mais ces anciens étaient morts, et les modernes étaient eux-mêmes. Moi, je suis vivante, et ceux que vous me préférez ne vous ressemblent point, maû* point du tout, monsieur, soyez-en persuadé ; protégez-les comme votre livrée et rien par delà. L'humeur que j'ai contre vous me n^nd caustique; faisons la paix, et reprenons notre commerce.

* Iai mère mystérieuse, (A. N.)

2 A Sirnwhcrry-Hill. (A. N.^

3 Cornclie y tragédie. (A. N.)

J'enverrai mon paquet à madame Denis; j'imagine qu'elle a des moyens pour vous faire tenir ce ([u'elle veut. Je suis trèscontente du discours à votre vaisseau ; mais pourquoi des coups de patte à ce pauvre La Bletterie? ne savez-vous pas par qui il est protégé * ?

M EnfanU du même Dieu , vivez du inoins en frères, n

J'aime votre galimatias pindarique, et par-dessus tout je vous aime, mon cher et ancien ami.

Du 13 juillet 1768.

Vous me donnez un thème, madame, et je vais le remplir, car vous savez que je ne peux écrire pour écrire. C'est perdre son temps et le faire perdre aux autres. Je vous suis attaché depuis quarante-cinq ans * . J'aime passionnément à m' entretenir avec vous; mais encore une fois, il faut un sujet de conversation.

Je vous remercie d' abord de Cornelie Vestale, Je me souviens de l'avoir vu jouer il y a cinquante ans; puisse l'auteur la voir représenter encore dans cin(|uante ans d'ici ! Mais malheureu* sèment ses ouvrages dureront plus que lui; c'est la seule vérité triste qu'on puisse lui dire.

Saint ou profane, dites-vous, madame. Hélas! je ne suis ni dévot ni impie; je suis un solitaire, un cultivateur en) eiTé dans un pays barbare. Beaucoup d'hommes à Paris ressemblent à des singes; ici ils sont des ours. J'évite autant que je peux les uns et les autres; et cependant les ongles et les dents de la persécution se sont allongés jus(]ue dans ma retraite; on a voulu empoisonner mes derniers jours. Ne vous acquittez pas d'un usage prescrit, vous êtes un monstre d'athéisme; ac(|uittezvous-en, vous êtes lui monstre d'hypocrisie. Telle est la Io(p(pie de l'envie et de la calomnie. Mais le roi, (|ui certainement n'est jaloux ni de mes mauvais vers ni de ma mauvaise prose, VL^tn croira pas ceux qui veulent ni'iinmoler à leur rage. Il ne se

* Par le dur de Clioisrid. (A. N.)

3 La liaisfin de Vcdtairu et de madame du DefFund avait donc commencé en t7t3. (L.)

486 CORRESPOND AMGB œMPLETE

servira pas de son pouvoir pour expatrier, dans sa soixantequinrjème année , un malade qui n'a fiait que du bieu dans le pays sauvage qu'il habite.

Oui , madame , je sais très-bien que le janséuiste la Bletterie demande la protection de M. le duc de Choiseul; mais je sain aussi qu'il m'a insulté dans les notes de sa ridicule traduction de Tacite. Je n'ai jamais attaqué personne ; mais je puis me défcndi-e. C'est le comble de l'insolence janséniste que ce prêtre m'attaque; il trouve mauvais que je le sente. D'ailleurs, s'il demande l'aumône dans la rue a M. le duc de Choiseul, pourquoi me dit-il des injures en passant, à moi, pour qui M, le duc de Choiseul a eu de la bonté avant de savoir que la Bletterie existât? Il dit, dans s^ Préface, que Tacite et lui ne pouvaient se quitter; il faut apprendre à ce capelati que Tacite n'aimait pas la mauvaise compagnie.

On croira que je suis deveiui dévot, car je ne pardonne pohit; mais à qui refusé-je grâce? C'est aux méchants, c'est aux insolents calonmiateurs. La Bletterie est de ce nombre. Il m'impute les ouvrages hardis dont vous me parlez , et que je ne connais ni ne veux connaître. Il s'est mis au rang de mes |)ersécuteurs les plus acharnés.

Quant aux petites pièces innocentes et gaies dont vous me parlez, s'il m'en tomlmit quelqu'une entre les mains dans ma profonde retraite, je vous les enverrais sans doute; mais par qui et comment? et si on vous les lit devant le monde, est-il bicii sur quo ce monde no les envenimera pas? La société à Pari> a-t-elle d'autres aliments que la médisance, la plaisanterie et la malignité? Ne s'y fait-on pas un jeu de déchirer, dans son oisiveté, tous ceux dont on parle? Y a-t-il une autre ressource contre l'ennui actif et passif, dont votre inutile beau monde est acoahlé sans cesse? Si vous n'étiez pas plongée dans l'horrible malheur d'avoir perdu les veux (seul malheur que je redoute), je vous dirais : Lisez et méprisez; allez au spectacle et jugez; jouissez des beautés de la nature et de l'art. Je vous plains tou> les jours , madame ; je voudrais contribuer à vos consolations. Que ne vous entendez-vous avec madame la duchesse de Clioiseul j)our vous amuser des bagatelles que vous désirez? Mais il faut alors que vous soyez seul(*s ensemble; il faut qu'elle me doime des ordres très-positifs, et que je sois à l'abri du poison de la crainte, qui glace le sang dans les veines usées. Montrezlui ma lettre, je vous en supplie; je sais qu'elle a, outre Its

grâces, justesse dans Fesprit et justice dans le cœur; je m'en rapporterai entièrement à elle.

Adieu, madame, je vous respecte et je vous aime autant que je TOUS plains, et je vous aimerai jusqu'au dernier moment de notre courte et misérable durée.

Paris y mardi 28 juin 1768.

Vous me faites beaucoup plus d'honneur que je ne mérite ; vous ne savez pas que quand on me demande mon avis ' , je ne sais plus quel il est; toutes mes lumières sont premiers mouvements; je ne juge que par sentiment; si je demande u fldon esprit une opération quelconque , je reconnais alors que je n'en ai point du tout. Cependant le désir de vous complaire va me faire parler; je vous demande de me pardonner tout ce que je dirai de travers.

Le style me parait ti'ès-bien ; si j'y trouve quelques fautes, je les attribue à la traduction *, ce sont des riens ; il y a une seule phrase qui, quoique noble et juste, pourra choquer Voltaire; la voici :

o N'ayant rien dit que ce que je pensais, rien de malhonnête ni messeant à un homme de condition, etc. »

Ces mots « homme de condition » blessent une oreille bourgeoise; ils lui paraîtront une vanité, et peut-être il dira qu'il ne savait pas que les gens de condition eussent des privilèges. différents des autres, quand ils se font auteurs*. Voilà la critique

^ M. Wnlpolc avait communique à madame du Deffand la lettre qu*ii avait reçae de Voltaire, en date du 8 juin, et sa répons du 21 du même mois, •or laquelle il lui demande «on opinion. (L.)

^ La lettre de M. Walpolc à Voltaire était écrite en an(;lais ; il Tavait traduite pour madame du Deffand, qui n'entendait ]kiii rettc lan(;ue. (A. IN.)

3 C'était une faute eonimi^ dau.*t la tradurtion, que M. Walpole ex|iliqfie ^madame du Delfand comme il ituit : • Ne tuiyes {mw en |M:ine de Vhomtne de condition ({*entleniaii); c'est la faute de ma traduction, et non pan do ma leUre. Il fallait traduire honnête hammr; mais venant d'employer le mol nialhonnvti' y et ne voulant pas le rrjiétcr, jr me suin servi d'un mot qui ne rendait pas le véritable sens de re que j'avaiii dit. C'était avec raison que je craignais de me servir de termes équiv4M]ues, ce qui m'a fait é<Tinï en anj^laid, dont je me trouve bien.

M Du reste, n'allé/, pas dire des injures de votre jii(;etoent. C'est |>réci8é-

que vous avez à craindre de lui , et il n'y a pas grand mal : d'ailleurs votre lettre est charmante, rien n'est plus poli» plus élégant; enfin j'en suis enchantée^ Vous ne pouviez pas vous dispenser de lui parler de votre préface '. .le viens de me la faire relire, elle est terrible; il n'est pas vraisemblable quil l'ignore; mais s'il l'ignorait, il l'apprendrait un jour, et en ce cas il est bon de le prévenir : il y a de la noblesse et de la* franchise dans ce j)rocédé. Vous vous tirez d'affaire aussi bien cpi'il est possible, et cela était très-embarrassant; car, je le répète , elle est terrible , et je ne conçois pas , le connaissant comme je fois, que s'il l'a lue, il vous l'ait pardonnée.

Il me vient dans l'esprit que n'ayant rien à faire, il ne serait pas fâché de vous attirer à une correspondance littéraire , qui se tournerait en discussion , en dispute, et lui donnerait l'occasion de se venger de vous. Vous avez décidé que Shakspeare avait plus d'esprit que lui : croyez-vous qu'il vous le pardonne? c'est tout ce que je peux faire, moi, de vous le pardoimer; mais malgré cela votre lettre est très-bien : vous déclarez qu il serait indigne de vous rétracter, que vous n'avez dit que ce que vous pensiez, qu'il n'a pas besoin d'être flatté, etc. Tout cela est à merveille, et vous prendrez le parti qu'il vous plaira, suivant la conduite qu'il aura.

Vous auriez très-mal fait de lui parler de votre lettre à J. -Jacques. Eh, mon Dieu! pourquoi lui en auriez-vous parlé? Pour lui faire votre cour, pour l'adoucir? Oh! vous êtes trop fier, et vous êtes incapable d'une pareille lâcheté.

J'aurais été bien aise et très-honorée que vous lui eussiez parlé de moi *; le motif qui vous en a empêché est une marque

ment votre pensée que je vous demande, parce que je sais qu'elle est toujouri juste , quand vous parlez ou raisonnez de sang-froid. Si je ne faisais pas cas de ce jugement- là, vous savez très-Lien que je ne vous le demanderais point.

» Je ne vois pas le moyen de lui dérober la préface «iprès avoir donné promesse de la lui envoyer. Il aurait fallu donner une autre tournure à ma lettre. Je crois, comme vous, qu'elle le fi'ichera. Mais est-il possible qu'il s'a%'ouc offensé de ce qu'on lui conteste le rang du premier génie? Moi , je me ferais brûler pour la primauté de Shakspeare. C'est le plus beau génie qu'ait jamais enfanté la nature, n (A. K.)

' La préface du Château d'OtrantCy roman de M. Walpole, publié longtemjis auparavant. (A. N.)

^ M. Walpole avait dit dans sa lettre .1 madame du Deffaiid : « J'avaiit voulu lui vanter l'amitié dont vous m'honorez; mais de peur qu'il ne voiu sût mauvais gré de ne lui avoir point parlé de cette jiréface, j'ai bu ma gloire, et n'en ai pas soufHé. » (A. N.)

(Vamitié à laquelle je suis fort sensible ; mais je ne crains point d^ entrer dans vos querelles , d'épouser tous vos intérêts : ainsi, à P avenir, ayez moins de ménagement, et donnez-moi toutes sortes de man{ues de confiance, excepté celle de demander mes avis. Hélas! hélas! en puis-je donner, moi qui ai besoin de guide et de conseil à tous les instants de ma vie ?

Je ne sais si vous devez envoyer votre préfoce à Voltaire , et si vous ne feriez pas aussi bien de ne lui en plus parler. S'il Ta lue» c'est inutile; s'il ne Fa pas lue, pourquoi le forcer à la lire? ne suffit-il pas de lui en avoir fait Taveu? ne serait-ce pas une sorte de bravade, si vous en faisiez davantage? Je suis fâchée d'avoir laissé tomber mon commerce avec lui; ce n'est pas le moment de le reprendre, il y aurait de l'affectation.

LA MÊME AU MÊME

Paris, mardi 19 juillet 1768.

Vous voilà donc revenu de chez M. de Richmond ', et peutêtre étes-vous de retour aujourd'hui de chez M. Conway. J'aime assez que toutes vos courses soi(*nt finies ; mais savez-vous, mou cher monsieur, re que je n*ain)e point du tout? C'est l'ironie. C'est votre genre favori : gardez-le pour vos eimemis, et ne l'employez jamais pour moi. Vous vous récriez; sur quoi est fondé ce reproche? le voici : sur ce que je dois être accablée, dites-vous, de l'abondance de vos lettres; il y avait aujourd'hui huit jours que je n'en avais reçu; et si je ue m'étais pas interdit d'épiloguer, et si je n'étais pas décidée à trouver tout bon , je pourrais critiquer le petit papier où il n'y a pas trois pages complètes; mais je dis, comme le Harnabite des épigrammes de Rousseau :

Ceci p<Hir nous n'est cncor que trop bon ;

c'est bien moi qui vous accable de lettres; mais comme je n'exige point de réponse, je ne vous en fais point d'excuse. Je me divertis k vous écrire : ne me lisez pas sî vous voulez; mais laissez-moi jaser tant qu'il me plaît.

Je suis bien aise (jue vous ayez écrit h la grand'maman; cela me plait dans tous les sens et de toutes les façons. Je ne Tai

' De Goodwoody cliâteau du duc de Hichmoiid. (A. N.)

490 CORRESPOiNDANCE COMPLETE

encore vue qu'une fois, qui était samedi, le grand-papa y était : mais demain je soupe avec elle; et s'il n'y a que notre petit cercle, je lui lirai la lettre de Voltaire et votre réponse; je Pai fait voir hier au {;[rand abbé, qui en a été très-content; j'ai supprimé V homme de condition.

Vraiment, vraiment, je savais la grossesse de milady S... Je loue votre discrétion ; c'est apparemment parce que vous voui» défiez de la mienne, que vous ne voulez pas m' apprendre ce qui re;;arde milord**** : je l'apprendrai, je le crois, mais ce ne sera pas par des Anglais; je n*en vois plus, excepté votre général ^ Il a l'air d'un juge du peuple de Dieu; je le crois peu instruit de ce qui regarde les filles d'Israël; le grand-papa en sait plus long que lui, et c'est lui que j'interrogerai. Adieu.

Bon! je croyais n'avoir plus rien à vous dire; je viens de relire votre lettre, elle me fournit beaucoup d'autres choses. J'ai eu mille fois envie de vous envoyer l'écrit de Saint-Foix sur le Masque de fer; mais j'ai craint vos dédains; je vois que vous le savez par cœur; vous voulez pouitant l'avoir, je vous l'enverrai par la première occasion; je me ferais scrupule de voa> en faire payer le port. Les trois suppositions qu'il fait sont toutes trois absurdes, mais la troisièm(», qui est le duc de Monmouth, est la plus absurde de toutes, elle n'a pas le sens commun : le fait est vrai , et ce Masque de fer pouvait devenir un homme bien considérable, s'il avait connu sa naissance, ou. pour mieux dire, s'il avait pu la révéler* : il ne mourut qu'en

* Le {{éiiéral Irwiii.

2 Madame du Deffand a ici en vue une autre supposition au sujet du Mai' fjue de fer y la scMdc «pii ne soit pas v.w contradiction avec le sens commun ou avec la notoriété générale, et qui, depuis qu'il est certain qu*un tel p«Tsonnaf>e a existé, prouve assex la nér«j«sité on Ton fut de le dérol>er à l.i société, et la convenance de le traiter avec les éj^ards qu'on lui a montré». Celte sup|>osition , une fois admise, parait véritahlemcnt être contirmée par toutes les petites circonstances qu'on connaît sur l'air, les liabitudes et le* particularités de ce jnisonnier mystérieux.

Madame du Deffand a donc supposé «pie ce personnajje ne pouvait être qu«' le frèi*e, et le frère aîné de Tiouis XIV, un fils de la reine Anne d'Autriche, qui, d'après In manière dont elle vivait alors avet! le roi son é]>oux^ ne pouvait être regardé comme sou enfant.

L'éditeur d<; la Vie de Voltaire, jjar M. de Condorcel, donne, dans une note sur cet ouvrnfje, le développement de cette idée : « Le Mas:|uc de fer était sans doute un frère, et un frère aîné de Louis XIV, dont la mère (Anne d'Autriche) avait ce {;oût pour le linpe fin sur lequel M. de VoItaii*c s'appuir. Va* fut en lisant les Mémoires de ce temps qui rapportent cette anecdote au sujet de la reine, que, me rappelant ce même {joAt du Masque de fer, je ne

1704; et je me souviens d'en avoir entendu parler dans ma jeunesse et dans mon enfiance; ce serait un sujet de conversation en allant ou en revenant de Rueil.

dotitnj plus qa*n ne fût son Bis; ce dont toutes les autres circonstances m'avaient déjà persuadé. On sait que Louis XIII n'halûtait plus depuis lon{;temps arec la raine; que la naisnancc de Louis XIV ne fut due qu'à un lieureux hasard, babileinent amené, hasard qui obligea absolument le roi à coucher au même lit avec la reine. Vuici dune comme je crois que la chose sera arrivée.

• La reine aura pu 8*inin(pner que c'était par sa faute qu'il ne naissait point d'héritiers à Louis XIII. La naissance du Masque de fer l'aura détrompée. Le cardinal (de Richelieu), à qui elle aura fait confidence du fait, aura su, pour plus d'une raison , tirer parti de ce secret. Il aura imaginé de tourner cet événement à son proNt et à celui de TÉtat. Persuadé par cet exemple que la reine pouvait donner des enfants au roi, la partie qui produisit le hasard d*an seul lit pour le roi et la reine fut arran{*ée en conséquence. Mais la reine et le cardinal, é{;alement pénétrés de la nécessité de cacher à Louis XIII Tcxistence du Masque de fer, l'auront fait élever en secret. Ce secret en aura été un pour Louis XIV jusqu'à la mort du cardinal Mazarin. Mais ce mcmarque, apprenant alors qu'il avait un frère, et un frère aîné, que sa mère ne pouvait désavouer, qui peut-^tre portait d'ailleurs des traits marqués qui annonçaient son ori{;ine; faisant iVrflexion que cet enfant, né durant le mariage, ne pouvait, sans de grands inconvénients et sans un horrible scandale, êtn* déclaré illégitime api*ès la mort de Louis XIII, Louis XIV aura jugé ne |M>uvoir user d'un moyen plus sage et pins juste que celui qu'il employa j>our assurer sa propre tranquillité et le repos de l'État ; moyen qui dispensait de commettre une cruauté que la ]K>li tique aurait représentée comme nécessaire à un monarque moins consciencieux et moins magnanime que Ijouis XIV. Il me semble que plus on est instruit de l'histoire de ces temps-là, plus on doit être frappé de la réunion de toutes les circonstances qui prouvent en faveur de cette supposition. •

L'existence de ce prisonnier d'Etat ne fut connue dans le monde qu'en 1704. Lorsqu'on le transporta du château de Pignerol à l'ilc de Sainte-Marguerite , on a remarqué avec justesse qu'aucun |)ersonnage distingué n'arait disparu en Europe; de sorte que ce ne |>ouvait être aucun homme qui eût déjà joué on rôle imptrtant sur le théâtre du monde. Les trois sup|K>sitions de M. do 8aint-Foix, que c'était ou M. le duc de Beaufort , le héros de la fnmde; ou le comte de Verinandois, le Hls naturel de Louis XIV et de la duchesse de la YaHière; ou le duc de Monmouth, paraissent donc également contraires au bon sens et à toute possibilité. On no doit |>a8 regarder comme moins ridicule l'idée produite |>ar quelques écrivains de ces derniers temps, que c'était un certain Magni ou Mattioli, secrétaire ou ministre d'un duc de Mantoue, qui avait contrarié les intérêts et trahi les secrets de la France. IjCs ministres et la police de ce temps-là n'avaient |)as coutume de traiter des ennemis subalternes arec tant de cérémonie et d'égards. Mais quand on admettra que ce mystérieux persrinnage avait des droits sacrés et impres<:rij>tibles ; que la découverte de son existence (quels que fussent d'ailleurs son origine ou son état) [Miuvait devenir dangereuse pour le prince qui occupait le trône, il faudra convenir que, placé

LA MÊME AU MÊME

tfeuili 21 , à 8 heures du matin.

Gomme je n'ai pas d'autre manière de juger des autres qu'en les jugeant par moi-même , je suis persuadée que vous avez la plus grande impatience d'avoir la réponse de Voltaire. — Eh bien, eh bien, la voici; c'est à la grand'niaman qu'il Ta envoyée : elle l'avait reçue hier matin ; le soir nous en fîmes la lecture , je la j)riai de me la remettre , et de me donner la lettre de Voltaire pour elle, parce que la poste partait ce matin , et que je serais bien aise qu'il n'y eût pas un moment de perdu ; vous recevrez donc le tout dimanche ou lundi.

Je n'ai point eu le temps d'examiner la lettre de Voltaire, elle m'a paru extrêmement polie; mais c'est la première escarmouche, pour établir une petite guerre entre vous et lui, sur Shakspeare. Au nom de Dieu, ne donnez point dans ce panneau; tirez-vous de cette affaire le plus poliment qu'il vous sera possible, mais évitez la guerre; c'est le sentiment et le conseil de la grand'maman ; c'est celui du grand abbé, et par-dessus tout, c'est le mien; je suis bien sûre que ce sera aussi le vôtre *.

dans des circonstances fort délicates et fort difficiles, Lonis XiV a adopte les moyens les moins cruels j»our assurer sa propre conservation.

Toutes les hypothèses, plus ou moins vraiseniblahles sur le Masque de fer se trouvent réunies dans la Biofjraphie universelle y t. xxvii , à rarlicle Masque de fer, M. le comte de Valori a composé un ouvrage cpii jusqu'ici n'a point été puhlié, et dans lequel il prétend démontrer, d'après des pièces ori{iinales, que l'homme au masque de fer était, non point Mattioli, mais don Jean de Gonzague, frère naturel de Fenlinaïul dut* de Mantoue, dont Matlioli fut le secrétaire. Sous le consulat, on essaya de publier un petit volume dans lequel on faisait descendre Bonaparte du Masque de fer. Le premier Consul trouva rouvra{»e si ridicule et cette Hatterie si gauche, que Fouché <Mit ordre d'en faire arrêter la publication. Il en circula cependant quelques evemplaires. (A. N.)

^ L'extrait suivant de la réponse de M. Walpole prouve que c'était bien le partiqu'il voulait prendre. « Venons a la lettre de Voltaire , elle est très-belle, mais lie nie persuade nullement que les merveilleuses beautés de Shakspeare ne rachètent pas ses fautes. Ce que Voltaire n'arrivera jamais à me persuader encore, c'est «pie ces deux vers de Racine* ne soient parfaitement ridicules; et si vos bienséances et la rime réduisent vos poètes à la nécessité de "faire le plan de Thôtel, je dirai que cette gcne-là est très-absurde. >Lii8 c<î que je vois encore moins,

• De son appartement cette porte est prochaine. Et cette autre conduit dans celui de la reine.

( Titus et Bérénice.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. Ji93

J*ai l'ésisté, comme de raison, au désir de faire faire une copie de ce que je vous envoie, parce que, la poste partant ce matin, je n'ai pas voulu risquer de manquer son départ; j'aurais pu attendre un courrier de M. du Chàtelet, il ne vous aurait point coûté de port ; mais j'ai cru que vous ne rejjretteriez pas les irais, et que vous êtes plus impatient qu'avare.

Voici la {jrÂce que je vous demande : c'est de me renvover la letti^e de Voltaire à la grand'maman , de me faire faire une copie de sa lettre à vous , et de votre réponse , et tout cela le plus prompt ement qu'il vous sera possihie.

Je viens de relire la grande lettre de Voltaire; en vérité je la trouve parfaitement }>ien ; celle qui est pour la grand' maman vous choquera beaucoup ' , mais vous sentez bien que Voltaire

r*Mt |H)urquoi il fullnit entrer clané ce détnil niiniitieux de ce que Titus et Bcrénice représentaient Louix XIV et sa bclle-swur. Voltaire voulait faire parade de son information , et prétendait faire passer une anecdote pour un argument . Mai.H vous verrez, par ma réponse, que je lui panse tout ce qu'il veut. Je n*ai jamais pense entrer en lice avec lui.

«Quant à celte lettre ;\ la (prand'maman , vous voyez la honne fj»i de cet homrae-là! Il me recherche , il me demaiule mon Birhartl ^ je le lui envoie, et puis il en parle comme si je m'étais intrigué à le lui faire lire. Sa vanité est blcMce de ce qu'on a osé lui doinier un rival , et il a la faiblesse de ne démasquer, et la faiblesse plus grande encore de vouloir le rejeter sur la part (|u*il prend ù l'honneur de Corneille et de Haciue. »

1 Voici la lettre de Voltaire ù madame la duchesse de ('hoiseul; elle est du 15 juillet 1768. A cette lettre était jointe une longue réplique de Voltaire à la rép<uise d'Horace Walpole dont nous allons donner quelques extraits, ainsi qne de la lettre ;i Horace Walpole (voyez ci-après la note a),

• La femme du protecteur est protectrice; la femme du ministre de la France pourra prendre le parti des Français contre les Anglais, avec qui ji* suis en guerre. Daignez juger, madame, entre M. Walpole et moi. Il m*a envoyé ses ouvrages dans lesquels il justifie le tyran Richard III , dont ni \o\\* ni moi ne nous soucions guère; mais il donne la préférence à son grossier bouffon Shakspeare sur Racine et sur Corneille ; et c'est de quoi je me soucie beaucoup.

• Je ne sais par quelle voie M. Walpole m'a envoyé sa déclaration de guerre ; il faut que ce soit par M. h* duc de Choiscnl, car elle est très-spirituelle et très-polie. Si vous voulez, madame, être médiatrice de la paix, il ne tient qu'à vous. J'en passerai par tout ce que vous voudrez. Je vous supplie d'être juçe du combat. Je prends la liberté de vous envoyer ma réponse. Si vous la trouvez raisonnable, permettez que je prenne encore une autre liberté, c'est de vous supplier de lui faire parvenir ma lettre, soit par la poste, soit par M. le comte du Chàtelet.

■ Vfuis me trouverez bien hardi; mais vous pardonnerez à un vieux soldat qni combat pour sa patrie, et qui, s'il a du goût, aura combattu sous vos ordres. •

/fr94 CORRESPODANCE COMPLETE

ne doit pas savoir que vous en avez connaissance : ne laissez donc rien échapper dans votre réponse qui puisse le lui faire soupçonner, et surtout renvoyez-la-moi promptement.

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