XII MADAME DU DEFPAND
Le couvent de Notre-Dame du Traîsnel a, lui aussi , ses calantes légendes, et si les leçons des coquettes religieuses de la rue de Gharonne furent conformes à leurs exemples, mademoiselle de Vichy put y apprendre à la fois l'amour de Dieu et celui du prochain.
On trouve dans Saint-Simon *, dans les Mémoires de Maurepas, de Richelieu, dans les Mélanges de BoisJourdain , dans Barbier*, dans Marais, dans les 3ft'mofre^ du marquis d'Arçenson lui-même, de bien curieux et bien éti'ançes détails sur cette retraite, à la fois dévote et galante, où le garde des sceaux disgracié, le sombre et spirituel d'Argenson, avait toute une espèce de sérail sous la grille, et où il oublia, bercé par les babillages caressants des novices, l'ambition, le pouvoir, la famille, tout, même la mort, qui bientôt vint l'y surprendre aux genoux de l'aimable, de la sémillante, de l'habile prieure, Gilberte- Françoise Veni d'Arbouze de Villemont. Cette femme était douée d'une grâce fascinatrice qui fit tour à tour les conquêtes les plus diverses : le beau Descoteaux, le noir d'Argenson, l'acariâtre duchesse d'Orléans, et sa fille elle-même, Tabbesse de Ghelles, avant qu'elle se brouillât avec sa mère à propos de cette Circé du cloître, de cette Armide sous le voile, dont les beaux yeux étaient funestes à la concorde des familles. Le couvent de la Madeleine du Traisnel appartenait à une communauté de bénédictines, fondée au douzième siècle en Champagne, au Traisnel. Les religieuses vinrent s'établir en 1654 à Paris, rue de Charonne (au n» 100 de la rue).
C'est là que mademoiselle de Vichy reçut, sous l'œil indulgent d'une abbesse qu'on accusait d'avoir, avant M. d'Argenson , accordé ses bonnes grâces à un flûtiste célèbre, ce Descoteaux que la Bruyère a peint sous la figure du curieux de tulipes, et même d'avoir mis au monde un fruit (le ce scandaleux amour, — une éducation qui dut être des plus tolérantes, si Ton en juge par ses résultats. On trouvera dans sa Correspondance plus d'une plainte et plus d'un regret sur le peu de secours qu'apportent à une vieillesse aux prises avec l'expérience et avec l'ennui, une instruction sans principes et une éducation sans moralité ' . Ces frivoles et brillantes
1 Édition DcHoye, t. XXXIV, p. 114. — Édition Cliéruel {Hachette)^ in-12, t. XI, p. 310 et 395.
2 Barbier, Journal^ t. I<^% p. 42, 43.
^ « On se fait quelouefoLs la question si Ton voudrait revenir à tel âge? Oh ! je ne voudrais pas redevenir jeune, à la condition d'être élevée comme je l'ai été, de ne vi%Te qu'avec les gens avec qui j*ai vécu, et d'avoir le genre d'esprit et de caractère que j'ai... •
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. xiii
jeunesses portent de jolies fleura que tout le monde respire, mais la sére tout entière d'une vie se gaspille en parfums, et l'automne est sans fruits.
C'est ce que déplorait madame du Deffimd, à cette heure de nui» turité stérile, où elle se trouvait sans autres ressources que celles de l'esprit, qui ne suffisent pas contre l'âge, la maladie et la solitude. Elle regrettait cette égoïste insouciance ou ce trop confiant aveuglement de maltresses qui avaient développé ses qualités sans lui 6ter ses dé&uts. Au lieu de la retenir sur cette pente du scepticisme où elle s'engagea de si bonne heure, au lieu de mettre un frein à cette curiosité précoce, à cette témérité intellectuelle qui la poussait à tout mettre en question, on l'encouragea dans ces petites débauches d'esprit que son âge faisait paraître également inofiensives et innocentes. Quand on vit le mal et qu'on s'efiraya à la pensée de l'avenir qui pouvait suivre un tel présent et des revers promis à de tels succès, il n'était plus temps. La jeune fille avait déjà donné à sa nature un pli ineffeçable, et elle était condamnée à être à perpétuité esprit fort et bel esprit. Heureuse si l'indépendance de Fesprit en marquait la force et en assurait la tranquillité dans ces matières nécessaires, où l'incertitude punit toute rébellion, et où la soumission seule est sereine ! On a trouvé parmi les papiers de madame du Defïand quelques lettres qui lui furent adressées, . entre sa seizième et sa dix-huitième année, par son directeur, qui prétendait la convertir et qu'elle faillit pervertir.
Il n'est pas inutile d'insister sur ces origines et sur ces fausses chalein*s , qui firent fermenter de trop bonne heure ime imagination hardie et aigrirent à jamais la destinée de itiadame du Deffand. Tout son caractère et toute son existence s'expliquent nettement à qui lira les détails suivants :
• Madame du DcfFand étant petite fille et au couvent, dit Cliamfort ', y prêchait l'irréligion à ses petites camarades. L'abbesse fit venir Massillon, à qui la petite exposa ses raisons. Massillon se retira en disant : « Elle ■ esi charmante. » L'abbesse, qui mettait de l'impoiiance à tout cela, demanda à Tévéque quel livre il fallait faire lire à cet enfant. Il réfléchit une minute, et il répondit : « Un catéchisme de cinq sous. *• On ne put en tirer autre chose. •»
Ëtait-ce dédain, était-ce déjà désespoir de guérir un mal trop précoce pour n'être pas incurable? s'est-on demandé. Ni Tun ni Tautre. A coup sûr Massillon ne pouvait être demeuré indifférent à la surprise de cette enfantine indépendance. Mais quel meilleur
1 Édition Stahl, p. 190.