XVI MADAME DU DEFFAKD
Une autre fois elle dit : a Aimer sa femme est une chose tx>ut à i> fait passée de mode : on n'en trouve ici aucun exemple , c'est n une habitude complètement perdue ; mais à bon chat bon rat : » les femmes en font bien autant pour leurs maris. »
C'était un tohu-bohu universel, un renversement complet des anciennes traditions et des anciennes convenances. La tête avait tourné, dans ce perpétuel bal de l'Opéra qui est la Rég^ence, à tout ie monde , même aux plus graves. C'était le temps où le savant Berryer sortait à demi fou d'une représentation d'Isis; où le recteur de l'Université, M. Petit de Montempuys, allait se faire surprendre, déguisé en femme, à l'Opéra; où il était de bon ton à un évoque d'avoir des maîtresses ; où le duc d'Aumont et le duc de Mazarin vivaient et mouraient chez des danseuses ; où d'Arçenson se composait un sérail à Notre-Dame du Traisnel ; où d'Açuesseau lui-même, l'honnête homme par excellence, le vir nxorius, toujours épris de sa femme, se laissait appeler par la maréchale d'Ëstrées (c mon folichon » .
C'était le temps où il arrivait, d'après Madame, «des choses qui » montrent, selon moi, dit^elle, que Salomon a eu tort de dire qu'il n n'y avait rien de neuf sous le soleil. »
tt C'est ainsi que madame de Polignac a dit à son mari : « Je suis » grosse, vous savez bien que ce n*est pas de vous; mais je ne vous » conseille pas de faire du bruit, car s*il y a procès à cet égard, vous
• perdrez, et vous savez bien quelle est la loi dans ce pays-ci : tout
• en^nt né dans le mariage appaiiient au mari. Ainsi cet enfant est bien m à VOUS ; d'ailleurs je vous le donne. »
Et cette madame de Polignac avait une digne rivale dans cette madame de Nesle, avec laquelle elle devait se battre au bois de Boulogne au pistolet , « pour ce grand veau de Soubise » , comme dit Madame , car cette époque de décadence universelle ne l'est pas moins de la langue et de la politesse que des mœurs.
De concession en concession , d'accommodement en acconmiodement , de chute en chute enfin , on allait en venir comme Richelieu, comme M. le duc de la Feuillade, comme M. le Duc, à ne pas même vouloir consommer le mariage et à se faire une espèce de gloire de la stérilité de sa femme. D'autres, au bout de quelques jours, ayant tranquillement savouré leur lune de miel, renvoyaient,
petite vérole, prise en soignant son mari ; celai de la tendre, sensible et fidèle Pénélope du pacha à trois queues Taventureux fionnevai ; enfin madame de Croissy. (V. notre édition des Lettres de madame liu Deffand, t. II, p. 216.) On peut citer aussi, à la rigueur, ic ménage Mircpoix, le ménage fieauvau et le ménage Maurepas.
SA VIE, SON SALON, SES AMIS, SES LETTRES. ivii
comme le prince Gliarles, au couvent ou chez leur père leur jeune flamme à peine déniaisée. A ceux-ci il ne fallait que des prémices, et ils jetaient la fleur avant le fruit. A ceux-là, il ne fallait, au contraire, que des rebuts. Et jamais la définition si profonde de Tadultùre par Aristote : u L'adultère est une curiosité de la volupté d^autruî , *> n*a été plus à la mode. Voilà le mariaçe tel que les maris, les femmes et les amants, les Richelieu, les Riom, les d*A1incourt, les Souhise, les Lassay, les ducs de Bourbon, les princes de Gonti, les madame de Retz, de Boufflers, de Gacé, de Parabère, de Sabran, de Phalaris, d'Averne, du Brossay, de Pramenoux, de Poliçnac, de Nesle, de Prie, de Gourt^iamp, de Sainte- Maure, de la Vrillière l'avaient fait, ou le devaient faire.
Ghamfbrt aurait déjà pu dire : » JLe mariage, tel qu'il se pratique chez les grands, est une indécence convenue, n
G'est durant cette orgie effrénée qui dura de 1715 à 1725, jusqu'au moment où la corruption ayant creusé son lit corrosif, se régidarise et bat en brèche, mais sourdement, tous les fondements sociaux, c'est durant cette halte dans la bouc^ où toute fenmie qui n*a pas un amant est plus décriée que si elle en avait dix, et où , en revanche, le sigisbéisme conjugal devient un art des plus délicats f>t même u un état dans le monde n , que mademoiselle de Vichy épousa, le 2 août 1718, Jean-Baptiste-Jacques de la Lande, marquis du Deffand.
C'est le moment de donner quelques détails sur cette généalogie <jui explique les parentés et les relations de madame du Deffand, l't qui nous procure comme une première vue sur son cœur et sur son salon.
Nicolas Brulart , premier président du parlement de Bourgogne, jKTC de madame la duchesse de Lu^naes , dame d'honneur et favorite de Marie I.«czinska, femme du duc chroniqueur qui a continué Dangeau et auquel nous devons ces détails, avait une sœur quV'pousa M. de Bizeuil (Amelot).
M. de Bizeuil eut deux filles, dont l'une épousa M. Follin et Tautre M. de la Lande.
Madame de la Lande eut cinq enfants , dont deux garçons, qui s^mt MM. de la Lande du DefTand. L'ainé a épousé mademoiselle de Cliamrond y fille d'une sœur de madame de Luynes ; c'est madame la marquise du Deffand,
Lrs trois sœurs de MM. de la Lande sont mesdames d'Ampuces, de Gravezon et de. la Toumelle. Madame de la Tournelle est mère de M. de la Toumelle, qui mourut il y a environ dix-huit mois, I. b
sTHi MADAME DU DEFFAND.
et qui avait épousé madame de Mailly (madame de Châteauroux)'.
Comme on le voit par cet aperçu , dans le mariag^e de mademoiselle de Cbamrond , fille d'une sœur de madame de Luynes et petite-fille du premier président Brulart, avec M. de la Lande, petitfils d'une sœur du même premier président Brulart, devaient se rejoindre, pour ainsi dire, les deux branches de la même race, et se confondre, mélangé des alHancesde deux générations, le même sang originel.
Les du Deffand sont une excellente maison de l'Orléanais, investie à cette époque, de père en fils, de la lieutenance générale de ce pays. Une femme spirituelle et intrigante, favorite de madame de Guise, sœur de mademoiselle de Montpensier et dont il est longuement question dans ses Mémoires , pour lesquels, en raison de cette devancière fort digne d'elle, madame du Defiand avait un faible particulier, avait préparé, par toutes sortes de manèges, les voies à cette famille jusque-là fort inconnue à la cour et dans les emplois.
« On donna, dit Mademoiselle, madame du Dcflând à ma sœur de Guise. C'était une femme du Poitou, fille d'une manière de gentilhomme qui avait été maître d'hôtel du feu comte de Fiesque, niaii d'une gouvernante. Elle avait quelque bien. Elle avait épousé M. du Defiund, gentilhomme du Poitou, très-débauché. Elle était séparée d'avec. lui. Elle était jolie et avait beaucoup d'esprit. •
Femme intrigante et souple, madame du Deffand s'était glissée, en rampant, de la domesticité de madame la maréchale de la Meilleraye, jusqu'à la faveur qui la mit subitement en lumière.
« Elle était d'une agréable conversation. L'intendant du Poitou, qui était M. de la Villemontier, ne se déplaisait pas avec elle. Lorsque la cour y alla , il l'introduisit auprès de M. le TcUier, qui aimait à la faire causer les soirs avec lui. Elle se vit quelque crédit par les amis qu'elle s'était ménagés. Elle se figura que son savoir-feirc ne lui serait pas inutile , si elle allait à Paris. Lorsqu'elle y fut venue , elle s'introduisit chez madame la duchesse d'Aiguillon. Cette femme avait l'esprit flatteur et insinuant. Elle se mit bien dans le sien, et allait très-souvent avec elle à Saiut-Sulpice. Elle dansait le tricotct à Poitiers de façon à être remarquée de la Reine »
Bref, elle fut attachée à la grande-duchesse de Toscane, sœur de Mademoiselle. Elle se fit amie de tout le monde et de madame la grande-duchesse par sa souplesse naturelle...
* Mémoires du duc de Luynes, juin 1742, t. IV, p. 167. — V. aussi t. XI, avril 1751, p. 101.
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• Son jugement ne répondait pas au feu qu'elle avait dans Tèsprit. Elle ne fut pas longtemps à y faire des Êiutes, et contribua beaucoup à donner à ma sœur du dëfjoût de son mari et de son pays. Elle s'entremit de quelques nëgodations entre eux. Elle poussait ma sœur d'un côte et Bf . le (prand-duc de l'autre... •
Avec tout cela, elle arriva à être dame d'honneur de madame de Guise, et à avoir Thonneur d'entrer dans le carrosse de la Reine et de manger avec elle ' .
Le marquis du Deffand, petit-fils delà dame, était né en 1688, et avait par conséquent huit ans seulement de plus que sa femme ^, c'est-à-dire, en 1718, trente ans et mademoiselle de Vichy vingts deux ans.
Il venait d'être fait brigadier, son régiment de dragons, acheté par lui en 1705, ayant été réformé en 1713.
Pour achever immédiatement ce qui le concerne, car nous aur rons peu à parler de lui dans l'histoire de sa femme , disons que le 28 janvier 1717, il obtint, sur la démission de son père, lieutenant général des armées du roi et gouverneur de Neuf-Brisach, la lieutenance générale de l'Oriéanais.
Son père, mort en 1728, avait eu lui-même cette lieutenance générale sur la démission de son père., mort ancien maréchal de camp en 1699, lequel l'avait achetée.
A la mort du marquis du Defifand, décédé à Paris le 24 juin 1 750 j son frère le chevalier de la Lande, qui avait été colonel du régiment d'Albigeois-infanterie , depuis réformé, hérita de cette charge de lieutenant général de l'Orléanais. (2 juillet 1750)'.
Après avoir épuisé le tableau de la famille du mari de madame du Defïiand, il nous reste à achever le croquis de la sienne.
Elle avait deux frères , dont l'un, son cadet , qui habitait Montrouge, était chanoine trésorier de la Sainte-Chapelle du Palais, à Paris.
Son firère aîné, le comte de Vichy-Cïhamrond , quitta le service t-n 1743, pour cause de santé, avec le grade de maréchal de camp, et se retira dans sa terre de Chamrond , en Briennois , où il épousa une: demoiselle d'Albon , appartenant à une des meilleures familles de la province , dont il eut une fille et deux fils qui prirent le parti des armes.
Elnfin, une sœur de madame du Defiand, la marquise d'Aulan,
< Mémoires de Mademoiselle, Collect. Michaud et Poujoulat, t. XXVIII,
p. 105 et 106.
2 Mémoires du duc de LujrneSy t. X, p. Î86, 289.