‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le présidentChapitre 11 sur 53 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

258 CORRESPOINDANGS COMPLETS

Paris, on me F enverra ici, on a continuellement des occasions. La grand* maman se poile à merveilie; elle est aussi charmante que jamais , et plus heureuse qu'elle ne l'a jamais été. Si j'étais moins vieille, je ne voudrais pas sortir d'ici ; mais, à mon âge, il £aut être chez soi, on se trouve déplacé partout ailleurs ; il faut bien que cela soit, puisqfue je résiste aux instances que l'on me fait pour me retenir, et au plaisir que je ressens d'être avec ce que j'estime et aime le plus au monde. Je suis bien sûre des regrets que j'aurai en les quittant. J'aurai peu d'espérance de les revoir, je ne vivrai pas assez pour compter sur leur retour, et il ne sera plus question de voyage pour moi. Prometter-moi la consolation de m'écrire souvent. Ne traitons plus les grands sujets, ne cherchons plus les vérités introuvables, tenons-nou»* en à celles de nos sentiments; aimez-moi comme je vous aime, voilà tout ce que je désire.

A Femcy, 5 juin 1772.

Vous me parlez, madame, de philosophie pratique; parlezmoi de santé pratique. La disposition des organes fait tout; et malgré le sot orgueil humain , malgi^é les petites vanités qui se jouent de notre vie , malgré les opinions passagères qui entrent dans notre cervelle, et qui en sortent sans savoir ni pourquoi ni comment, la manière dont on digère décide presque toujours de notre manière de penser, témoin Jean qui pleure et Jean qui rit, qui a couru tout Paris, et que vous n'avez probablement point lu.

M. de Gleichen m'a paru digérer fort mal. Je crois qu'il n'approuve guère le style du théâtre danois. J'étais très-malade quand il vint dans mon ermitage. J'ai peur qu'en qualité de ministre accoutumé aux cérémonies, il n'ait été un peu choqué de ma rusticité. Je laisse faire aux dames les honneurs de ma retraite champêtre; c'est à elles à voir si les lits sont bons et si on a bien fait mousser le chocolat de messieurs à leur déjeuner.

M. de Schomberg a paru pardonner à mes mœurs agrestcîs. Je souhaite que les Danois soient aussi indulgents que lui. De tous ceux qui ont passé par Feroey, c'est la sœur de M. de Guce

dont j'ai été le plus content; car c'est à elle que je dois de n'avoir pas perdu entièrement les yeux. Elle me donna d'une drogue qui ne m'a pas guéri, mais qui m'a beaucoup soulagé. Je voudrais bien qu'il y eût des recettes pour votre mal comme pour le mien. Nous avons à Genève un physicien qui ëlectrise parfaitement le tonnerre ; il a voulu aussi électriser un homme qui a une goutte sereine , mais il n'y a pas réussi. A l'égard du tonnerre, c'est une bagatelle; on l'inocule comme la petitevérole. Nous nous familiarisons fort dans notre siècle avec tout ce qui faisait trembler dans les siècles passés. Il est prouvé même, généralement parlant, que chez les nations policées on vit un peu plus longtemps que l'on ne vivait autrefois. Je vous en fais mon compliment, si c'en est un à faire. Je vois bien qu'il est si doux de vivre avec votre grand' maman » que vous aimez encore la vie, malgré tout le mal que vous en dites souvent avec tant de raison. C'est un rossignol que vous êtes allée entendre dans sa belle cage. Je conçois très-bien qu'on soit heureux quand on a , comme dit le Guarini :

lUêéo nido, eaeadolce^ aura coriese.

Mais lorsque avec ces avantages on est aimé, respecté de l'Europe, et qu'on possède un génie supérieur, on doit être content. Le moyen de n'être pas au-dessus de la fortune, quand on est si fort au-dessus des autres !

J'ai un peu besoin, moi chétif, de cette philosophie dont vous me parlez. De tous les établissements que j'ai faits dans mon désert, il ne me restera bientôt plus que mes vers à soie. On a chicané mes artistes, qui envoyaient des montres en Amérique, à Constantinople et à Pétersbourg. Le commerce qu'ils entreprenaient était immense , et faisait entrer en France beaucoup d'argent. C'était un plaisir de voir mon abominable village changé en une johe petite ville, et de nombreux artistes étrangers, devenus Français, bien logés et faisant bonne cïière avec leurs femilles dans de jolies maisons de pierre de taille que je leur avais bâties. La protection d'un grand homme avait fait ce miracle, qui va se détruire. Il faudra que je dise comme le bonhomme Job : Je suis sorti tout nu du sein de la terre et j'y retournerai tout nu; mais remarquez que Job disait cela en s* arrachant les cheveux et en déchirant ses habits. Moi, je ne m'arrache pas les cheveux parce que je n'en ai point, et je ne

déchire point mes habits parce que, par le temps qui court, il faut être économe.

Adieu, madame; faisons tous deux comme nous pourrons. Vogue la pauvre galère ! Pensez fortement et uniformément , et conservez-moi vos bontés; vous savez combien elles me sont chères.

MADAME LA MABQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE

Clia 11 teloup, jeudi 11 juin 1772.

Je ne sais en vérité quel parti prendre. Rien n'égale votre sévérité; avec vous les punitions surpassent de beaucoup les crimes. Je ne vous répéterai point ce que je vous ai dit dans les deux lettres que vous avez reçues de moi depuis que je suis ici; à quoi cela servirait-il? à vous fatiguer, et à m'attirer de nouveaux dégoûts. Si je n'étais pas convaincue de votre sincérité, de votre vérité , oserai -je ajouter de votre amitié, je croirais que votre colère, votre silence me prouvent aujourd'hui que vous ne cherchiez qu'un prétexte pour rompre avec moi. Qu'est-ce qui vous faisait exiger que je ne vinsse point ici? Apparemment la crainte des inconvénients qui en pouvaient être la suite. Qu'est-ce qui m'avait fait faire le serment de n'y point venir? La même crainte, et celle de vous déplaire, qui était la pius forte de toutes. Je vous ai dit comment j'avais changé de résolution. Ce qui me reste à vous dire aujourd'hui, c'est que mon séjour s'est aussi bien passé et a aussi bien tourné que je pouvais le désirer; mais on ne se permet des détails que loi'squ'on est persuadé de l'intérêt; votre conduite m'annonce la ])lus parfaite indifférence; cependant vous avez écrit un billet à mademoiselle Sanadon. C'est laisser entrevoir quelque lueur; elle s'est contentée de me mander ce qu'il contenait, elle ne me l'a pas envoyé; je lui ai demandé si vous le lui aviez défendu, ou bien si elle jugeait qu'il me chagrinerait trop , elle m'a répondu : Je n'ai point eu de défense, mais vous avez deviné.

Je ne sais ce que tout ceci deviendra, si je ne suis point effacée de votre souvenir : vous pouvez juger de la situation où je suis. Vous m'avez quelquefois entendue dire que, pour que j'aimasse véritablement, il fallait que j'eusse quelque crainte de ce que j'aimais. Je trouve qu'aujourd'hui la dose est un peu

trop forte; je n'ose ni parler ni me taire : il me semble que quelque parti que je puisse prendre, il me tournera à mal. Je crains de ne plus entendre parler de vous. Si je reçois une de vos lettres, je l'ouvrirai en tremblant; si vous y exercez toute votre sévérité, vous me ferez bien de la peine. En arrivant â Paris, je n'y trouverai qu'un désert; je ne puis rien trouver d'agréable que le rétablissement de notre correspondance. C'est cette seule espérance qui me détermine à quitter ce lieuci, où Ton m'accable de soins, d'attentions, et où Ton voudrait me retenir toujours, ou du moins jusqu'au mois d'octobre. Je n'ai pas été ébranlée un moment, et sans les affaires que l'évéque a dans ce pays-ci, et qui l'ont retenu bien plus longtemps que je ne l'aurais voulu, je ne serais restée ici que quinze jours. Ces affaires seront terminées samedi. Je l'attends' ce jour«-là, et comme il n'a vu qu'en passant les maîtres de cette maison , il a exigé que je consentisse qu'il restât avec eux deux jours ; je n'ai pu le refuser. Nous partirons donc décidément , sans que rien puisse y mettre obstacle, mardi prochain, 16 de ce mois; je coucherai ce jour-là à Blois , le mercredi à Orléans , le jeudi à Étampes et le vendredi à Saint-Joseph. J'ai tout lieu d'espérer que je soutiendrai aussi bien la fatigue de ce second voyage que du premier; mais ce que je ne soutiendrai point, c'est votre colère, ou , ce qui serait cent fois pis, votre indifférence.

Cette lettre n'aura pas le même sort de quelques autres. Elle ne sera pas déchirée ; elle partira ; je prie Dieu qu'il l'accompagne de sa grâce, et qu'elle en trouve en vous.

Adieu , mon ami , que je ne vous donne point ce nom en vain, je vous prie. Gomment peut-on hésiter quand il dépend de soi de causer le bonheur ou le malheur?

LA MÊME AU MÊME

Cbanteloup, samedi 13 juin 1772.

Vous avez dû juger, par ma dernière lettre < que je n'en avais point reçu de vous quand je vous l'ai écrite ; c'est hier seulement que m'est parvenue celle du 2 juin. Je dis parvenue, car ce n'est pas sans peine qu'on s'est déterminé à me F envoyer : il V a eu un combat entre la demoiselle Sanadon et Col-

mail ; celui-ci, guidé par son attachement, voulait me la faire tenir; l'autre, glorieuse de Thonneur de votre confiance, vou* lait de ])lus en plus la mériter, en exécutant vos ordres à la rigueur, qui étaient, prétendait-elle, de' retenir jusqu'à mon retour tout ce qui pourrait venir de vous pour moi. Heureusement Golman a été le plus fort , et cette lettre m*a bien surprise; je ne savais plus si j'en recevrais de ma vie.

Je conviens que vous avez dû être fâché de mon voyage; le succès me justifie , et je ne puis le défendre par aucune autre raison; j'ai tout lieu d'espérer que je soutiendrai le voyage qui me reste à faire. Quant au séjour, il s'est passé au delà de mes souhaits. Je ne suis point en train aujourd'hui d'entrer dans aucun détail; je vous dirai seulement que je crois m' être parfaitement. bien conduite, que tout le monde a été content de moi, et que je suis contente de tout le monde. La foule commence à arriver, c'est le véritable moment pour mon départ; je quitterai le tonneau de Chanteloup pom* celui de Saint-Joseph , que je retrouverai avec autant de plaisir que si je n'en avais pas eu dans celui de Ghanteloup.

Je voudrais que vous pussiez avoir une assez bonne lunette pour voir ce qui se passe ici; je ne reviens point d'étonnement de la paix qui y règne; elle est dans tous les propos, dans toutes les actions, et certainement dans Tàine; tout le monde est d'accord, chacun fait ce qu'il veut, chacun dit ce qu il pense; on ne s'obser>'e point, on ne se couti^aint point, et tout est dans le plus parfait unisson : le grand-papa est étonnant; il a trouvé en lui tous les goiits qui pouvaient remplacer les occupations. Il semble qu'il n'iût jamais fait d'autre étude que de faire valoir sa terre; il fait bâtir des fermes, il défriche des terrains, il achète des troupeaux dans cette saison, pour les revendre au commencement de l'hiver, (juand ils auront engraissé les terres, et qu'il aura vendu leurs laines. Je suis intimement persuadée qu'il ne regrette rien, et qu'il est parfaitement heureux; je suis ravie d'en avoir jugé par moi-même, je n'aurais jamais cru tout ce qu'on m'en aurait dit. Ne croyez point que dans ce récit il y ait de l'engouement ni de l'enthousiasme, c'est la pure vérité. Je me suis foit plu ici. J'y ai mené une vie fort douce; mais cela n'a pas empêché qu'il n'y ait eu bien des moments où je ne me sois trouvée très-déplacée, et que votre silence ne m'ait causé bien du chagrin; mais tout prend fin. Adieu.

DE MADAME LA HABOUtSK DO DEFFAND. JBSS

LA MÊUE AU MÀHE.

Cbantelo«p ^ wardi 16 juin ITTS* Je ne pars point aujoard'hoit un contre-temps insupportable a tout dérangé. L'évéqiie, après avoir terminé toutes ses affaires» reTÎnt samedi ici; il se plaignit d'un trè&-grand mal de tête : quelques moments après» il lux survint un frisson, qui fut suivi d'une très-violente fièvre qui lui dura la nuit et toute la journée du lendemain; par bonlieur» elle fut accompagnée d'une aboiidante sueur; on fit venir un médecin d'Âmboise » qui se porta d'abord aucun jugement sur son état; il voulut attendre au lendemain : hier matin » le trouvant sans fièvre , il lui fit prendre trois grains d'émétique qui réussirent fort bien; le soir il était sans fièvre. Je viens dans le moment d'envoyer savoir de ses nouvelles; il a très-bien passé la nuit; il a pris» il y a une heure, une médecine de rhubaii>e : il descendra cette aprèfr-dlnée dans le salon» et vraisemblablement rien ne nous empêchera de partir vendredi» J'ai une impatience extrême de me trouver chez mxÀ ; vous savez que je n'ai pas le talent de dissimuler» ainsi je n'ai pas pu le cacher : on m'en fait des reproches, on prétend que je m'ennuie. J'ai été obligée de confier à la grand' maman la véritable raison de cette impatience; die ne se contentait point de celle que je lui donnais» la crainte d'être importune n'étant bonne à rien, celle de tomber m»lade, d'être déplacée an milieu d'un monde que je ne connaissais guère, et à qui je devais paraître un personnage bien hété* rodite : elle détruisait tout cela par la manière dont j'étais traitée, et par les empressements et les attentions qu'on avait pour moi ; elle n'a pas voulu combattre l'autre raison que je lui ai^nfiée, de peur de me flaire de la peine. J'ai bien vu qu'elle ne m trouvait pas solide; mais» comme son cœur est excellent, elle sent qu'il y a telles espérances» fussent-elles vaines, qu'on préfère à des réalités, quelque agréables qu'elles puissent être. J'espère donc partir vendredi» et pour que vous soyez absolument sûr de ma marche» je ne fermerai cette lettre que ce jour-là. La grand'maman m'a demandé si je vous parlais d'elle, et si je vous avais rendu compte de ce que son mari m'avait Sk pour vous, du. plaisir qu'il aurait de vous revoir ici; je lui ai dit que je n'y avais pas manqué. — Eh bien» pourquoi ne

viendrait-il pas? — Je ne doute pas, ai-je répondu, que vous n'en fussiez fort aise; que je connaissais votre estime pour le grandpapa, et votre tendre attachement pour elle. En vérité, il faut les voir ici pour connaître parfaitement tout ce qu'ils valent ; je dis l'un et P autre, car le mari est aussi excellent dans son genre qu'elle l'est dans le sien. Je suis parfaitement contente de la belle-sœur ; j'aurais des sujets d'entretien avec vous pour une année. J'aurai passé ici cinq semaines, et je puis vous dire, avec la plus grande vérité , que je n*y ai pas eu un moment d'ennui, pas éprouvé le plus petit dégoût , la plus légère contradiction. L'abbé, le marquis de Gastellane ont eu de moi des soins infinis] j'ai joui de la plus grande liberté ; c'est le ton de la maison. Point de compliments ; on ne se lève pour personne, on reste chez soi, on va dans le salon, on cause avec qui l'on veut; les uns vont à la promenade, les autres restent dans la maison ; on est dix-huit ou vingt à table ; les premiers arrivés s'y placent : on y arrive à Theure qu'on veut, on n'attend pei^ sonne. Au sortir de table, on reçoit les lettres de la poste, chacun lit les siennes en particulier; on se dit les nouvelles qu'on apprend, on s'arrange ensuite pour le jeu; on joue» ou on ne joue pas , cela est égal ; après le jeu , va se coucher qui veut; ceux qui restent font la conversation, qui est trés^aie, très-agréable, parce qu'il y a beaucoup de gens d'esprit et de très-bonne compagnie; le grand-papa, la grand'maman et la sœur restent toujours les derniers ; je ne les ai pas fait veiller une minute de plus qu'ils ne le voulaient , et qu'ils n'ont coutume. Vous voyez que cette vie est assez agréable , et qu'il serait assez naturel de la quitter avec regret; cependant rien n'est si vrai qae j'ai la plus grande impatience d'être chez moi. Je trouverai encore Pont-de-Veyle à mon retour ; mais peu de jours après il suivra son ennuyeux prince aux eaux de Fougues, oii il restera un mois. Sans le Carrousel, je serais totalement privée de toute compagnie; et dans ce Carrousel je n'y trouverai pas la fille : elle est aux eaux de Bourbonne pour deux mois.

Les Beauvau, immédiatement après leur quartier, qui finit le 1*' juillet, viendront ici, oii'ils resteront deux mois aussi; et puis le 6 de juillet on ira à Compiègne, ce qui achèvera de m'ôter quelques étrangers, et les apparitions de la maréchale de Mirepoix. Les Broglie vont dans leurs terres pour jusqu'au mois de janvier. Vous voyez que, pour quelqu'un qui craint

l'ennui , le parti que je prends est courageux , et qu'il faut que je sois bien sensible au plaisir que je reçois de la poste une fois la semaine.

Mercredi 17.

La princesse de Tingri arriva hier à neuf heures du soir ; elle nous apprit une nouvelle qui vous fâchera et qui m'afflige infiniment, la mort de madame d'Aiguillon : elle n'en savait aucune circonstance, sinon que c'était d'apoplexie, et qu'elle était à Ruel. Les lettres du soir n'en dirent rien : apparemment qu'il n'y avait pas encore eu le temps. Madame de Tingri l'avait apprise le lundi, à onze heures du soir, et c'est ce même jour-là qu'elle était morte. C'est une perte pour moi ; mais je ne veux vous rien dire de triste, je détourne toute réflexion.

Mon évêque se porte bien ; nous partons toujours vendredi ; la chaleur est diminuée, il pleut; j'espère que notre voyage se passera bien » que je trouverai de vos nouvelles en arrivant.

Jeudi 18, à huit heures du matin.

Rien de changé pour mon départ. Point de confirmation de la mort de madame d'Aiguillon ; je ne la crois pas moins véritable : il n'y eut point hier de lettres de Paris. Je me fais un grand plaisir de me retrouver chez moi. Je ne me repens point d'être venue ici, mais je ne ferai plus de semblables escapades; je vais conformer ma conduite à mon âge, et mériter, si je puis, l'estime et la considération; on m'en a beaucoup marqué ici , et je pars remplie de reconnaissance et de satisfaction.

Si quelque accident imprévu apportait quelque changement, je l'ajouterais à cette lettre ; je ne la ferai mettre à la poste que quelques heures avant son départ, qui sera quelques heures avant le mien; si je n'ajoute rien, c'est que je serai partie.

Vendredi, à huit heures du matin.

Enfin , rien n'est si sûr, je pars aujourd'hui à six heures du soir. Je ne comprends pas qu'on puisse joindre tant de plaisir à tant de regret; jamais je ne pourrai vous peindre, vous faire comprendre la manière dont j'ai été traitée ici; le cœur le plus sensible et le plus tendre aurait été satisfait de l'amitié qu'on m'a marquée; l'orgueil, la vanité, l'amoui^propre n'auraient rieu eu à désirer, en attentions, eu égards, en politesses, en préférences. Ah! je croirai avoir rêvé; les souvenirs, pendant

quelque temps, me tiendront lieu de compagnie. J'aime la grand' maman plus que jamais; le grand-papa est étonnant : enfin, ce sera matière à lettres pour longtemps, d'autant plus que ce que je vais trouver ne fournira pas gi-and' chose à dire.

Je crains un peu la chaleur que j'aurai pendant le voyage; voilà quatre jours qui seront assez pénibles. Je n'arriverai que lundi 22 , jour auquel cette lettre sera mise à la poste : vous ne la recevrez que le 26 ; mais tout va rentrer dans Tordre accoutumé, et c'est ce qui vous rçnd raii»on de la joie que j'ai de partir.

Hélas! hélas! rien n'est si vrai que notre grosse duchesse mourut lundi dernier, d'apoplexie, en une demi4ieure de temps; elle était à Ruel et dans son bain. C'est une très-grande perte pour moi; il m'en reste bien peu à faire. Je tremble pour Pont*de-VeyIe, quoiqu'il se porte bien présentement.

Je croirai, en me retrouvant à Saint-Joseph, m' être rapprochée de vous. Si, par impossible, je pouvais m'en trouver encore plus près, j'aurais de quoi vous amuser longtemps, non-seulement par des récits , mais par des lectures. J'ai rencontré ici un ancien ami qu'il y avait trente ans que je n'avais vu, avec qui j'ai renoué, et qui me prêtera des manuscrits bien curieux, dans le goût de ceux qui m'ont été refusés, mais d'une bien meilleure plume, et d'une personne qui a joué un grand rôle.

Si je ne trouve pas de vos nouvelles en arrivant, cela sera bien triste.

LA MÊME AU MÊME

Paris, mai'di 23 juin 1772.

Votre plame est de fer trempé dans le Hel. Bon Dieu! quelle lettre ! Jamais il n'y en eut de plus piquante , de plus sèche et de plus rude ; j*ai été bien payée de l'impatience que j'avais de la recevoir.

J'arrivai hier à cinq heures du soir, me portant à merveille, sans être fatiguée du voyage , dans la plus grande joie de me retrouver chez moi, dans le plus grand contentement de mon séjour à Chanteloup, dans l'espérance de trouver de vos nouvelles, et que votre lettre mettrait le comble à ma satisfaction. Ah!

mon Dieu , que j'ai été surprise ! Elle a produit uii effet tout contraire. Tout mon bonheur a été détruit, un instant m'a fait plus de mal que les cinq semaines ne m'avaient fait de bien.

Mercredi 24.

Madame de Mirepoix revint 8e Versailles hier pour souper avec moi ; elle a vu madame votre cousine * ; elle la trouve belle et bien faite, bon air, bonne grâce; elle en est charmée. Je n'ai point encore entendu parler d'elle, on ne m'a point dit qu^elle eût envoyé chez moi.

Le courrier d'aujourd'hui ne m'a point apporté de lettre ; si je n'en dois plus recevoir (comme vous me le faites entendre), je voudrais savoir quelle en est la i*aison ; je croyais qu'il n'y avait que le tribunal de l'inquisition où l'on punissait les gens sans leur dire pourquoi.

J'allais fermer ma lettre, mais je ne puis me résoudre à la laisser partir sans vous parler naturellement. Vous me rendez par trop malheureuse. Est-ce votre intention? Vous me dites que vous m'avez beaucoup d'obligations ; quelles sont-elles , si ce n'est mon amitié pour vous? Est-ce la reconnaître que de refuser de me donner de vos nouvelles ? Si vous avez jamais éprouvé de l'inquiétude , vous devez savoir que c'est un mal insupportable; je vous demande en grâce, mais avec la dernière instance , de ne m'y pas condamner. Je ne sais pas quel sujet de plainte (excepté mon voyage) je vous ai donné. J'ai une tête qui se trouble encore plus facilement que la vôtre. Ne m'exposez point à rien faire qui puisse vous déplaire.

P. S. A six heures du soir.

Ma lettre a été interrompue par l'arrivée de madame Damer; Pont-de-Veyle était chez moi, qui la trouve infiniment jolie, et moi je la trouve infiniment aimable. Je lui ai dit qu'elle serait la maîtresse de me voir aussi souvent qu'elle voudrait; je me flatte que vous ne doutez pas de mes attentions; elle sou* perà chez moi samedi , et peut-être vendredi , si je puis avoir madame de Mirepoix.

1 Madame Damer, qui se trouvait alors à Paris avec son mari. (A. ?î.)

268 COmiESPO?)DANCE COMPLETE

, Paris, 27 juin 177Î.

J'attendais d'être à Paris pour vous écrire : je mettais ce plaisir en réserve pour me distraire du chagrin de quitter tout ce que j'aime le plus au monde. A ces mots seuls vous devriez reconnaître le grand-papa et la grand'maman, quand vous n'auriez pas su la visite que je leur ai rendue. Elle a été de cinq semaines, et je puis dire avec vérité qu'elle a été le temps le plus agréable de ma vie. Jamais je ne les ai si bien connus, jamais leurs excellentes qualités n'ont été si à découvert. Le grand-papa est, sans le savoir et même sans s'en douter, le plus parfait philosophe ; il a trouvé en lui tous les goûts et tous les talents qui peuvent rendre sa situation supportable et même fort agréable. Tous les soins de la campagne l'intéressent, l'occupent et lui plaisent. La chasse, l'agriculture, les troupeaux, la pêche, tout se succède alternativement; voilà les occupations du dehors. Dans le château, il s'amuse de toutes sortes de jeux, quelques lectures, d'excellentes conversations ; enfin il n'a pas un moment d'ennui. Pour la grand'maman, on ne peut en faire l'éloge : tout ce qu'on en dirait serait fort audessous de la vérité, et fort au delà de la vraisemblance. Ajoutez à toutes les vertus possibles un cœur sensible et tendre. Vous me demanderez comment j'ai pu me séparer de telles personnes : j'en ai eu le courage, mon cher Voltaire, parce que quand on est vieille il faut être chez soi, et ne pas s'enivrer du plaisir présent, au point de perdre toute prévoyance de l'avenir. Si j'étais tombée malade, si j'y étais morte, quel embarras , je puis même dire quel chagrin pour eux ! Enfin j'ai eu le courage de quitter ce lieu charmant, pour me retrouver dans le triste et ennuyeux désert de Paris.

Je vous ai l'obligation des bons moments que j'y ai eus jusqu'à présent, mais cependant ce sont de nouveaux sujets de plaintes à vous faire. Que dois-je penser de vos protestations d'amitié, quand vous vous en tenez aux simples assurances, sans y joindre aucun effet? Vous ne m'envoyez plus rien; je ne recevrai point l'excuse que vous ne savez comment me rien adresser. Eh! comment vous y prenez-vous avec tant d'autres? En vous faisant ces reproches, mon chagrin contre vous s'aug-

mente. Vous n'avez d'autre moyen de l'apaiser qu'en changeant de conduite, et en m'assurant promptement de votre repentir, en réparant vos torts et en me donnant de vos nouvelles. Les miennes sont fort bonnes; le voyage ne m'a point fatiguée, et le séjour m'avait rajeunie.

Je suis fort en peine du baron de Gleicben ; je n'ai pas entendu parler de lui depuis la lettre ou il m'en demandait une pour vous. Si vous savez où il est et ce qu'il devient, vous me ferez plaisir de me l'apprendre.

M. DE VOLTAIRE A MADAME LA MARQl'ISE DU DEFFAND.

6 juilltt 1772.

Je fais depuis vingt ans, madame, en petit dans ma chaumière, ce que voire grand'maman fait avec tant d'éclat dans son palais délicieux. Je vous imite aussi en parlant d'elle et de son respectable mari, et en leur étant tendrement attaché, quoi qu'ils en disent; et une preuve que je ne change point, c'est que je suis chez moi. Madame de Saint-Julien, qui a désiré faire cent trente lieues pour me venir voir dans mon ermitage, pourrait vous en dire des nouvelles. Je finirai par m'en tenir à ma bonne conscience, et à souffrir en paix qu'on ne me croie pas.

Savez-vous qu'il parait deux petits volumes de Lettres de madame de Pompadouri Elles sont écrites d'un style léger et naturel qui semble imiter celui de madame de Sévigné. Plusieurs faits sont vrais, quelques-unis sont faux, peu d'expressions de mauvais ton. Tous ceux qui n'auront pas connu cette femme croiront que ces lettres sont d'elle. On les dévore dans les pays étrangers. On ne saura qu'avec le temps que ce recueil n'est que la friponnerie d'un homme d'esprit qui s'est amusé à faire un de ces livres que nous appelons, nous autres pédants, pseudonymes. Il y a bien des gens de votre connaissance qui ne seront pas contents de ce recueil ; ils y sont extrêmement maltraités, à commencer par son frère; mais dans un mois on n'en parlera plus. Tout cela s'engloutit dans le torrent de sottises dont on est inondé.

Vous voulez que je vous envoie les miennes; vous en aurez. On a imprimé à Paris : les Cabales, la Bégueule, Jean qui pleure et Jean qui rit. On les a cruellement défigurés. Je vous

en ferai tenir, dans quelques semaines , une petite édition avec des notes très-instructives pour la jeunesse qui veut être philosophe.

Je crois votre M. de Gleichen à Spa, où il y a grande compa* gnie. Sa santé est bien mauvaise, et les révolutions du Danemark ne la rétabliront pas. 11 faisait un peu le mystérieux à Ferney, mais son mystère était qu'il ne savait rien. Toute cette aventure est bien horrible et bien honteuse. Gardez-vous d'ailleurs d'aimer trop les étrangers ; leurs amitiés sont comme eux, des oiseaux de passage. Formont valait mieux. Il n'y a que les gens peu répandus qui sachent aimer. Adieu , madame , je suis très-répandu.

Paris, 8 Juillet 177Î.

Ma dernière lettre , monsieur, vous aura fait connaître que vous auriez pu vous dispenser de m' écrire celleKîi; elle doit vous rassurer à tout jamais sur la crainte que je ne vous attire des ridicules. Comme vous ne doutez point que tout ce que nous nous écrivons fait d'abord f amusement des bureaux, et parvient ensuite à la cour, je veux m' expliquer ainsi que vous» et ne leur pas laisser l'impression que vous leur donnez de moi.

Voici donc, monsieur, la déclaration que je leur fais. Je vous ai sincèrement aimé. «l'ai cru l'être de vous, jamais mes sentiments n'ont été par delà l'amitié; et si on compare mes lettres à celles de madame de Sévigné, et si on lit celles que j'écris à madame la duchesse de Ghoiseul, on n'y trouvera aucune expression plus vive et plus tendre que celle d'une mère pour une fille, et d'une amie pour une amie. De plus, mon âge me devait mettre si fort à l'abri de tout soupçon, que je ne devais pas craindre les interprétations ridicules. Mais enfin tout est fini; il y a longtemps que je devais connaître que notre liaison vous était à charge. Tout m'annonçait votre changement; je ne m'en plains pas, monsieur, rien n'est si libre; mais ce dont je me plains, et dont je suis extrêmement offensée, c'est de votre procédé; on ne traite point une femme de mon âge, et qui a quelque considération dans la société, d'une manière aussi méprisante. Beaucoup de vos lettres m'ont fort désobligée,

ainsi que celle-ci : mais celle d'avdnt celle-ci m'a mortellement blessée; je vous la renvoie, vous jugerez vous-même si j'y pouvais répondre autrement que j'ai fait*. Celle que je reçois aujourd'hui ne change rien aux dispositions où j'étais. Tous vos griets sont si puérils qu'on n'y peut répondre. Être inquiète de votre santé; vous demander ti-ois/ois consécutivement si vous avez entendu un article de ma lettre (dont je n'ai actuellement aucun souvenir), ce sont, dites-vous, les façons d'une coquette. L'énumération de mes crimes aura apprêté à rire à messieurs des bureaux.

Je ne veux, dites-vous encore, que faire des esclaves, je naime que moi, et comme aussi vous n aimez que vous, nous ne pouvons jamais nous accorder.

Eh bien , monsieur, ne nous accordons pas, et terminons une correspondance qui n'est pour vous depuis longtemps qu'une persécution.

Le reproche que vous me faites d'aimer le romanesque fait rire tous ceux qui me connaissent; jamais personne n'en a été moins soupçonnée ; je trouve assez singulier d'être si peu connue de vous ; je ne me serais jamais attendue que vous seriez la personne du monde qui me connaîtrait le moins , et qui aurait pour moi le moins d'estime ; toute coquette que je suis, monsieur, je me souviens quelquefois de mon âge ; il me console des dégoûts et des chagrins de la vie, parce qu'il me reste peu de temps à les supporter.

Je finis en vous rassurant sur^ la crainte de recevoir souvent de mes lettres. Vous n'en aurez jamais qu'en réponse aux vôtres. Madame votre cousine* a beaucoup de succès; sa figure, son maintien, son esprit, ses agréments plaisent à tout le monde , et en particuher àj madame de Mirepoix, qui a pour elle des attentions infinies. Vous y entrez pour beaucoup, monsieur; elle est ravie qu'une occasion aussi agréable la mette à portée de vous prouver la continuation de ses sentiments.

J'ai chez moi depuis deux mois un paquet de M. Mariette pour vous; il est trop considérable pour qu'on puisse le donner à aucun particulier. Voulez-vous qu'on vous l'envoie par les voitures pul)Uques, ou qu'on le fasse partir avec les bagages de milord Harcourt? Wiart attendra vos ordres : vous pourrez

* Cette lettre n'a pas été retrouvée. (A. N.) 2 Madame Damer. (A. N.)

272 CORRESPO?îDANCE COMPLETE

toujours l'employer à tout ce qui vous conviendra, il exécutera vos conunissions avec le même zèle.

Samedi i" août 177Î.

J'attendais ce que vous m'aviez promis, monsieur, pour répondre à votre dernière lettre, ne voulant pas vous donner l'ennui de multiplier les miennes; mais ne voilà-t-il pas que vous me forcez à vous écrire pour vous accabler de plaintes et de reproches ! Plusieurs personnes ont reçu la dernière édition de vos quatre derniers ouvrages; nommément M. de Beauvau. C'est M. Marin qui les distribue, et il n'y a rien pour moi. D'où vient faut-il que je sois la moins bien traitée de vos amis? c'est de toute injustice.

J'ai fait connaissance depuis peu avec un nommé M. Hubert, de Genève ; je lui ai déjà beaucoup parlé de vous : vous serez le sujet étemel de toutes nos conversations. Sur les rapports qu'il m'a faits, je juge que vous n'êtes changé en rien de ce que vous étiez il y a quarante ou cinquante ans. Pour l'esprit, j'en étais sûre, mais, suivant ce qu'il dit, pour la figure aussi. Pourquoi n'en est-il pas de même de votre cœur? Je n'eji peux rien apprendre que par vous; prouvez-moi donc qu'il n'est pas changé , en me traitant mieux que vous ne faites ; mon amitié sincère et constante me met en droit d'exiger de vous toutes sortes d'attentions et de préférences.

Le 10 auguste 1772.

J'ai tort, madame, j'ai très-tort; mais je n'ai pas pourtant si grand tort que vous le pensez; car en premier lieu, je croyais que vous n'aviez plus du tout de goût pour les vers et surtout pour les miens; et secondement, je n'étais pas content de l'édition dont vous avez la bonté de me parler; je vous en envoie une meilleure.

Pour peu que vous vouliez connaître le système de Spinosa , vous le verrez assez proprement exposé dans les notes. Si vous

aimez à vous moquer des systèmes de nos rêveurs, il y aura encore de quoi vous amuser.

Vous verrez de plus, dans les notes des Cabales, ^î j'^î 6U si grand tort de me réjouir de la chute et de la dispersion de Messieurs. La plupart sont, comme moi, à la campagne; je leur souhaite d'en tirer le parti que j'en tire.

Je me suis mis à établir une colonie; rien n'est plus amusant; ma colonie serait bien plus nombreuse et plus brillante, si M. rabt>é Terray ne m'avait pas réduit à une extrême modestie.

Puisque vous avez vu M. Hubert, il fera votre portrait : il TOUS peindra au pastel, à l'huile, en mezzo-tinto; il vous dessinera sur une carte avec des ciseaux, le tout en caricature. C'est ainsi qu'il m'a rendu ridicule d'un bout de l'Europe à l'autre. Mon ami Fréron ne me caractérise pas mieux, pour réjouir ceux qui achètent ses feuilles.

Nous voici bientôt, madame, à l'anniversaire centenaire de la Saint-Barthélémy. J'ai envie de faire un banquet pour le jour de cette belle fête. En ce cas, vous avez raison de dire que je n'ai point changée depuis cinquante ans, car il y a cinquante ans que j'ai fait la Henrîade, Mon corps n'a pas plus changé que mon esprit. Je suis toujours malade comme je l'étais. Je passe mon temps à faire des gambades sur le bord de mon tombeau, et c'est en vérité ce que font tous les hommes. Ils sont tous Jean qui pleure et Jean qui rit; mais combien y en a-t-il malheureusement qui sont Jean qui mord, Jean qui vole, Jean qui calomnie , Jean qui tue !

Eh bien, madame, n'avouerez-vous pas à la fin que Cathe* rine II n'est pas Catherine qui file? Ne conviendrez-vous pas qu'il n'y a rien de plus étonnant? Au bout de quatre ans de guerre, au lieu de mettre des impôts, elle augmente d'un cinquième la paye de toutes ses troupes ; voilà un bel exemple pour nos Golbert.

Adieu, madame; quoi qu'en dise M. Hubert, je n'ai pas longtemps à vivre ; et quoi que vous en disiez, j'ai la plus grande envie de vous faire ma cour. Comptez que je vous suis attaché avec le plus tendre respect.

Paris, 3Uk août 1772.

Oh ! pour le coup, je suis fort coDtente de vous ! Voilà comme je veux que vous me traitiez; oiais je ne veux pas que vous me disiez que c'est au hasard de m' ennuyer ou de me révolter. Pour le premier, il est impossible ; et pour le second , j'ai profité de vos sermons sur la tolérance ; je la pratique et la professe.

Vos Systèmes ^ sont divins , je les connaissais ainsi que vos Cabales * . Vos notes sont excellentes et très-utiles à des lecteurs aussi ignorants que moi.

Votre bouquet' me plaît beaucoup. Tout ce que vous dites est vrai. Il est fâcheux qu'on ne puisse être heureux que quand on est vain et frivole. Je ne me pique pas d'être fort solide, mais je ne le suis que trop, puisque je ne suis pas heureuse, et que le souvenir du passé m'en fait prévoir de plus grands à l'avenir. Je ne rebâtis point avec les décombres de mes bâtiments renversés. Il i)'y a que vous , mon cher Voltaire, qui sachiez tirer parti de tout, pour qui tous les lieux, tous les temps, tous les âges, ne dérangent point votre bonheur. Vous êtes l'enfant gâté de la nature , c'est-à-dire le seul qu'elle a aussi singulièrement bien traité. Pour moi, elle m'a déshéritée, ainsi qu'ont fait toits mes parents. Elle m'avait donné cinq sens, elle s'est repentie de m'a voir si bien traitée : elle m'a ôté celui qui me serait le plus utile, et pour mieux faire sentir sa malice, elle me donne de longs jours que je ne désirais point, et dont je ne sais que faire. Elle m'a laissé des oreilles qui sont rarement satisfaites de ce quelles entendent; elle ne m'a pas privée du goût, mais d'un bon estomac; elle e^t une marâtre pour moi,, et vous êtes son enfant bien-aimé. Soyez assez généreux pour réparer ses torts, ayez soin de votre malheureuse sœur, et rendez^la heureuse, en dépit de notre partiale mère.

Je ne saurais admirer votre Catherine : elle est tout ostentation ; elle achète des tableaux, des diamants, des bibliothèques pour éblouir l'univers de ses richesses. Elle ne met point d'impôts, mais vous savez qu'où il n'y a rien, le roi perd ses droits;

* Voyez Œuvres de Voltaire, tome XIV, page 218. (L.)

2 Tome XIV, page 230. (L.)

5 Bouquet pour le 24 août 1772, anniversaire de la Saint-Barthélémy. (L.)

DE MADAME LA MAUQUJSE DQ DEFFAND. 275

«lie augmente I^ p^bye de «es troupes « m^iis eJh joge leur 4oiMke que du papier. Vou^ iui save^ teop de gré de l*adxxuratioo qu'elle a pcHu^ vous ; qui est-ce qui o'eu a pas? Jl est bt^ituit ic^' •d'une révolte qui a peusé fiaTiver, et qui a fait exiler un graud nombre de (jens €» Sibérie. Mettriez-vous à tonds perdu sur la tête du Ninyas? Je vous demande pardon de mon impertinence, mais TOUS savez de qui >e tiens le joi^.

Oui, vous me ferez plaisir de m'eaïtvoyer toutes vos observations sur l'affaire de M. de Morangiés; mon avis^ jusqu'à présent, c'est que lui et sa partie sont tous fiipons.

Que je m'estimerais lieureuse de vous revoir, ino« cher Voltaire! Que n'y .a^-il des Cbamps-Élyséjes? Je vous y donnerais A*Qndez-vous, et j'irais bien volojntioi's vous y attendre.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE lYALPOLE.

Paris, 30 août 1772.

Est-ce que je n'aurai plus de vos nouvelles? Je commence à le croire. Est-ce ainsi qu'on finit avec une amie? Les fautes que vous me reprochez sont-elles d'un genre à autoriser cette conduite? Je vous propose la paix; oublions de part et d'autre le passé. Donnez-moi de vos nouvelles; souvenez-vous que vous m'avez dit mille fois que vous seriez toujours mon ami. Malgré toutes les apparences, je «e puis croire que vous ne le soyez plus.

M. n£ .^OLTAXAE A MADAME LA )J»IAROVISE DU DEFFA^CD.

U octobre 1772.

.J'ai bien «des removds , madame , d'avoir été si longtemps sans vous écmce ; jnais «j'ai été .malade : il m'a fallu mener Le £.aintous les jours .à deux lieues, pour jouer la comédie auprès de Genève, et n'ayant rien à faire du tout, j'ai été accablé des détails les plus inquiétants.

.J'ai été sur le point de voir ma colonie détruite. Dès qu'on veut faire quelque bien, on est sur de trouyer des ennemis. Qu'on rende service, dans quelque genre que ce puisse être, on peut compter qu'on trouvera des gens qui chercheront à vous

écraser. Faites delà prose ou des vers, bâtissez des villes, cela' est égal : l'envie vous persécutera infailliblement. Il n'y a d'autre secret, pour échapper à cette harpie, que de ne jamais faire d'autre ouvrage (|ue son épitaphe , de ne bâtir que son tombeau, et de se mettre dedans au plus vite.

Quand je vous dis , madame , que j'ai bâti une petite ville assez jolie, cela est très-ridicule, mais cela est très-vrai. Cette ville même faisait un commerce assez considérable ; mais si l'on continue à me chicaner, tout périra. Pour me dépiquer, j'ai fait une Épitre à Horace. Je ne vous l'envoie pas, parce que je ne sais pas si vous aimez Horace , si vous souffrez encore les vers, si vous avez envie de lire les miens. Vous n'aurez cette Épitre que quand vous m'aurez dit : Envoyez-la-moi. Ce n'est pas assez de prier quelqu'un à souper; il faut avoir de l'appétit.

J'ai toujours mon ancien chagrin que vous connaissez. Ce chagrin m'empêchera de revoir jamais Paris. Je ne saurais souffrir les tracasseries et lés factions , aussi ridicules qu'acharnées, qui régnent dans cette Babylone, où tout le monde parle sans s'entendre. Je m'en tiens à mes Alpes et à votre souvenir. Je vous souhaite toute la santé, tous les amusements, toute la bonne compagnie, tous les bons soupers, qu'on peut mettre à la place de deux yeux qui vous manquent.

Voici le temps où je vais perdre les miens, dès que les neiges arrivent; et cependant, je ne cherche point à revenir à Paris, parce que j'aime mieux souffrir chez moi, que d'essuyer des tracasseries dans votre grande ville. Il est vrai que les hommes ne se mangent pas les uns les autres , dans Paris comme dans la Nouvelle-Zélande, qui est habitée par des anthropophages, dans huit cents lieues de circonférence ; mais on se mange dans Paris le blanc des yeux fort mal à propos. On dit même quelquefois que le ministère nous mange et nous gruge; mais je n'en veux rien croire.

Adieu, madame; vivons Tun et l'autre le moins malheureusement que nous pourrons; c'est toujours là mon refrain; car puisque nous ne nous tuons pas, il est clair que nous aimons la vie.

Je vous aime , madame ; je vous aimerai toujours ; je vous serai inviolablement attaché , aussi bien qu'a votre grand' maman : mais de quoi cela serVira-t-il?

Paris, 12 octoljre 1772.

Jamais lettre n'est arrivée si à propos que votre dernière. J'étais dans la plus grande inquiétude ; le bruit courait ici que vous étiez extrêmement malade. Cette inquiétude avait succédé à une autre; n'ayant plus de vos nouvelles, je craig^nais que ma dernière lettre ne vous eût fâché. Mais tout va bien, Dieu merci; votre santé, votre amitié, deux choses très- nécessaires à ma tranquillité et à mon bonheur.

Je ne sais pas, mon cher Voltaire, de quel œil vous envisagiez la mort; je m'en détourne la vue autant qu'il m'est possible; j'en ferais de même pour la vie, si cela se pouvait. Je ne sais en vérité pas laquelle des deux mérite la préférence ; je crains l'une, je hais l'autre. Ah! si on avait un véritable ami, on ne serait pas dans cette indécision ; mais c'est la pierre philosophale; on se ruine dans cette recherche : au lieu de remèdes universels, on ne trouve que' des poisons. Vous êtes mille et mille fois plus heureux que moi. Mon état de Quinze- Vingt n'est pas mon plus grand malheur : je me console de ne rien voir, mais je m'afflige de ce que j'entends et de ce que je n'entends pas. Le goût est perdu ainsi que le bon sens. Ceci paraîtra propos de vieille; mais non, en vérité, mon âme n'a point vieilli. Je suis touchée du bon et de l'agréable autant et plus que je l'étais .dans ma jeunesse; cela est vrai. Ne me répétez donc plus que vous ne savez pas si tels et tels de vos ouvrages me feront plaisir; je vous ai dit mille et mille fois, et je vous le dis aujourd'hui pour la dernière, qu'il n'y a que vous que je peux lire. Envoyez-moi donc généralement tout ce que vous faites. Je ne sais pas si j'aime Horace; mais je sais que je vous aime sous quelque forme que vous puissiez prendre , sur quelque sujet que vous puissiez traiter. Pourquoi n'ai-je pas les Lois de Minas ? Il en court des extraits qui m'ont fait grand plaisir.

Moquez-vous de vos envieux, leur rage ne vous fait point de tort, et vous savez la leur faire tourner contre eux-mêmes ; vous en avez déjà tué trois ou quatre.

Venez ici, mon cher Voltaire; que j'aurais de plaisir à vous embrasser! Mais, mon Dieu ! pourquoi n'y-a-t-il pas de Champs- Elysées? Pourquoi avons-nous perdu cette chimère? Adieu.

MA]>.4»IE LA MAnOCiSE Dtt ^t^KA^Ù A Vf. tÊ09(M^ WALPOLE.

Paria, 14 octobre 1772.

Je m'en étais doutée, et j'aurais cru en être sûre d«n»tâut autre temps; mais j'avais prie pour une continuation de fe pénitence que vous m'aviez 'imposée pouir me» forfaits, votre long silence. Voilà donc ce silence expliqué, et dans le moment même où ^ en attendant et en espérant une lettre , je faisais le projet de celle que je vous écrirais en réponse, je me préparais à vous dire, en cas que vous vous moquassiez de moi, ou que vous me traitassiez de Turc à More, que comme les gens avec qui je vis étaient beaucoup moins éclairés que vous, je vous priais de ne leur point faire remarquer ceux de mes défa«^ qui leur étaient échappés; l'esprit romanesque, par exemple, parce que jusqu'à fNrésent ils avaient cru que le peu d'esprit que j'avdis était simple et sans recherche , et sctrlioot éloigné de toute emphase et affectation; j'aurais ajouté que votre silence ne me faisait point de peine> parce que je ne voulais de von» aucmie complaisance ,r et qu'il falldfit que vou» eussiez autant àe beBoin de m'écrire et de recevoir de mes lettres, que je peixx en avoir moi-^méme.

De plus, je vous aurais encore dit que j'avais une grâce à vous demaiHier, qui était de me donner votre parole d'honneur que si vous étiez malade , ou même incommodé , vou» me le manderiez, afin que dans les temps où je n'entendrais point parler de vous, je fusse sûre que vous voue portiez bien, et que je n'eusse pas deux inquiétudes à la fois,. F une de votre santé, et l'autre de ce mot eixécrable.

Je voudrais pouvoir vous» égayer et avoir un caractère aussi heureux que le vôtre; mais on a, commue vous savez, celui qu'on a reçu de la nature^ qoi ne nous a pas eoneukés en nous donnant, le jour; j'aiirais rejeté tous ses dons si /en avais* été la maîtresse.

Je vous envoie des vers de Voltaire que Van a extraite cle sa fragédie des Lois de Minos * ^ qne l'on rejxrésentera cet hiver, et j'y joins des vers qu'il a faits pour mademoiselle Clairon , à l'occasion d'une ode que Marmontel avait faite pour lui, pour

* On recjardair ce^ \crs comme fiAisant Allusion ;N fa condintc «lu parictaient j et à la punition qrr'on venait de IftI inflifjnr. (A. N.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. t79

l'inauguration de sa statue, et qu'elle récita chez elle, habillée en prétresse» ayant mis le buste qu elle a de lui sur une table, en posant sur sa tète une couronne de lauriers ' .

La duchesse de Sully» fiUe dé M. de Poyaniie, à l'âge de vingt ans, est morte cette nuit, après une maladie de quinze jours d'une suite de couches. Madame de Poix a passé ces quinze jours entiers auprès de son lit i sans se coucher que deux ou trois heures dans les vingt-quatre heures , prenant le temps où son amie paraissait plus tranquille. Les Beauvau devaient souper ce soir chez moi, mais ils n'y viendront pas. Ils ne sauraient la quitter. Elle est dans une affliction qui ressemble au désespoir : où placerez-vous ce sentiment? Il ne vous paraîtra pas vraisemblable; oserez-vous dire qu'il est romanesque? Il ne parait ainsi à personne, et moins à moi, je i' avoue ,'^qu'à qui que ce soit. Adieu.

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