‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le présidentChapitre 10 sur 53 · II · texte numérisé non relu

II

Je prévois beaucoup d'ennuis. La demoiselle Saint- Cbryso* stome n'a pas le talent de les écarter. M. le prince de Conti m'enlèvera Pont-de-Veyle, pendant un mois qu'il passera à Fougues. La grosse duchesse sera à Ruel , les Garaman à Roissy, madame de Jonsac à Jonsac, les Broglie à Bufféc; il ne me restera que la mère Oiseau ; encore ira-t-elle peut-être en Lorraine , et son prince avec elle , ou en Franche-Comté ; j'aurai donc pour toute ressource le Caraccioli , le Greutz et quelque virevousse de madame de Mirepoix, mais rien que jusqu'à Gompiègne. Alors je n'aurai plus personne. Les Beauvau font leur quartier, qui ne finira qu'au 1*' juillet, et tout de suite ils iront à Chanteloup. A propos d'eux, le prince vient d'obtenir une gratification annuelle de vingt-cinq mille francs, en attendant le premier gouvernement qu'on lui promet. De toutes les nouvelles que je vous annonçais, c'est la seule qui se soit encore réalisée. Il y aura une infinité de mariages la semaine prochaine : M. de Ganillac avec mademoiselle de RoncheroUe; M. de Matignon, fils de madame de la Vaupallière, avec la fille du baron de Breteuil; M. d'Albon, neveu de ma bellesœur * , avec mademoiselle de Gastellane. Ce dernier m'inté- • resse un peu, mais fort peu.

Vous savez que je destine le très-bel éventail que vous m'avez envoyé, pour la fête de madame de Luxembourg qui est le 22 juillet î dans mes insomnies, j'ai imaginé d'y joindre un bouquet de marjolaine et de muguet , et sa mauvaise humeur qui était assez grande ces jours passés m'a inspiré le couplet que je vais vous dire, et qui ne sera point envoyé.

SurVidii : Vive le vin^ vive l'amour.

C'est le même air où j'en ai fieiit nn que vous connaissez , qui commence : Malgré la fuite des amours,

J*ai préféré dans ce bouquet , La marjolaine et le mu^et , A la fleur dont on craint Tépine :

L'emblème aisément se devine :

On ne veut point craindre en aimant ; On veut qu* Amour devienne un l>on enfant, Qui, sans blesser, toujours badine.

Voici un antre couplet de madame de BoufBers sur un autre

air du Déserteur :

^ La marquise de Vichy. (A. N.)

Air : Tous les hommes sont bons.

J'ai trouvé le moyen , En ne dépensant rien , De manger tout mon bien.

J*ai joué , J'ai perdu; Pour payer, J'ai vendu Ma chemise, Et cbez moi l'on ne voit pas.

Même aux heures des repas, Ifappe mise.

Ne trouvez-vous pas ce couplet plaisant?

Madame de Gambis est fevorissime de madame de Luxembourg et de l'Idole; elle revient aujourd'hui avec tout le paganisme de risIe-Adam S où ils étaient depuis le mercredi saint.

Voilà bien des riens que je vous conte. Vous serez bientôt las de tels récits, vous pourrez me l'avouer sans me fâcher; j'en fais serment, jamais, non, jamais je ne me lâcherai plus contre vous.

Et le pauvre Selwyn! je suis bien fâchée de son état, ce serait une perte pour vous; malgré le respect que j'ai pour votre philosophie, je vous crois très-sensible à la perte de vos amis ; vous avez beau dire, la société est nécessaire, on ne peut pas toujours vivre sur son propre fonds, et les dissipations qu'on a par les choses inanimées ne suffisent pas.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAlïD A M. DE VOLTAIRE.

Paris, 26avrU1772.

Pouvez-vous croire que je ne lise point votre Encyclopédie ? J'ai été toute des premières à l'avoir. Rien de ce que vous donnez au public ne me manque; il n'y a que ce que vous confiez à vos plus confidents et plus intimes amis, dont il faut bien que je me passe, soit dit en passant, mon cher Voltaire.

Il y a longtemps que nous avons parlé dans nos lettres du su|ei que vous traitez dans votre dernière ; mon instinct m'a toujours menée à penser tout ce que vous dites ; si nous nous

1 La société du prince de Gonti. L*Isle-Adam était sa maison de plaisance.

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trompons, ce n'est pas notre faute : nous n'avons pour {;[uide que nos sens; s'ils nous é{jarent, je n'y vois point de remède.

Vraiment, mon cher Voltaire, mon petit logement est bien à votre service ; prenez-moi au mot , hâtez-vous de le venir occuper; mais bon! si vous veniez ici, vous me dédaigneriez bientôt; vous vous enivreriez du faste de votre nombreuse livrée, et vous savez qu elle ne m'aime pas.

J'ai envoyé votre première lettre à la grand'maman; je vais vous copier, mot pour mot, ce qu'elle m'a écrit.

« Dites à M. de Voltaire, ma chère petite-fille, que comme » la disgrâce note pas le goût, nous avons conservé la même » admiration pour lui; mais que la circonspection que notre » position exige ne nous permet pas d'être en commerce avec » un homme aussi célèbre , et qu'elle nous fait désirer qu'il ne » parle de nous ni en bien ni en mal, dans aucun de ses écrits 9 publics ou qui peuvent le devenir; que son silence est le plus » grand égard qu'il puisse marquer à notre situation, et la marque » d'amitié qu'il puisse nous donner à laquelle nous serons le » plus sensibles. »

Adieu, moQ cher Voltaire, il y a plus de cinquante ans que je vous aime ; j'en ai peut-être encore quatre ou cinq à vous aimer. C'est ma sentence que je prononce, et non pas la vôtre.

Paris, mercredi 29 avril 1772.

Ah! je n'y comprends rien. Je m'attendais à une lettre terrible, et jamais je n'en ai reçu de plus douce; mais comme je vous sais incapable de feindre, je crois que vous n'avez point été choqué de ma mauvaise humeur, que vous avez jugé que j'étais plus digne de pitié que de colère, et que vous avez cru qu'il y aurait de l'inhumanité à augmenter mes peines. Tout ce qui me déplaît un peu de votre lettre, c'est qu'elle a eu de rintention; mais ne dois-je pas vous en avoir de l'obligation? Et ne serait-ce pas d'un esprit bien de travers d'y trouver quelque chose à redire? Ce serait faire du poison de tout. On se plaint pour être plaint, et quand on s'aperçoit qu'on inspire de la compassion , on en est &ché ; l'amour-propre n'a pas le sens commun.

D'où vient, mon ami, me prodiguez-vous tant de louanges? est-ce cela que je désire de vous? Vos blâmes , vos critiques , vos réprimandes me flattent bien davantage; je trouve qu'elles prouvent plus votre amitié. Enfin, je ne veux point vous communiquer toutes mes pensées, vous êtes trop pénétrant pour ne les pas deviner.

Vous serez bien étonné de la lettre qui a précédé celle-ci ; elle est Famende honorable de celle dont vous paraissez content, et qui effectivement ne devait pas vous irriter, en démêlant mon état et mon intention; mais ce que j'espère, c'est que cette lettre, qui est du 22, doit vous prouver combien je crains d'être mal avec vous, que je regarde votre amitié comme le plus grand bonheur de ma vie, et que je sacrifierais toutes choses au monde pour la conserver.

Sans être plus modeste qu'un autre, je né pourrais pas souffrir que mon nom fût à la tête d'un de vos ouvrages ; il suffirait auprès de bien des gens pour vous attirer leur critique ; mais je vous sais un gré infini de votre intention , parce que je suppose qu'elle a été en vous un premier mouvement, et non pas une marque de reconnaissance réfléchie, et que vous me connaissez assez pour savoir que ce ne sont pas des éloges que je désire et que j'attends de mes amis; c'est, pour l'ordinaire, de la fausse monnaie, et comme ce n'est pas celle que je distribue, je désire de n'en point recevoir.

Je m'attendais à quelque nouvelle plus particulière de votre flotte; tous ces jours passés on disait qu'elle était partie, et qu'elle allaita Copenhague; mais hier on changea de langage, et l'on dit qu'elle ne partirait pas. Mais ce qui est de certain, c'est que madame la maréchale de Luxembourg partit hier pour Ghanteloup; rien n'est plus étonnant, mais rien ne doit étonner d'elle.

Adieu, mon ami, je suis contente, je craignais d'être mal avec vous; heureusement cela n'est pas, voilà tout ce qu'il me faut.

4 mai 1772.

Les quatre ou cinq an» dont vous me parlez, madame, supposeraient pour mon compte quatre-vingt-deux ou quatre-

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yingt-trois ans, ce qui n'est pas dans Tordre des probabilités. U est certain qu'en général votre espèce féminine va plus loin que la nôtre; mais la différence en est si médiocre que cela ne vaut pas la peine d'en parler. Un philosophe, nommé Timée, a dit, il y a plus de deux mille cinq cents ans, que notre existence est un moment entre deux éternités; et les jansénistes ayant trouvé ce mot dans les paperasses de Pascal, ont cru qu'il était de lui. Les individus ne sont rien, et les espèces sont étemelles.

Je ne crois pas que vous ayez lu les Lettres de Memmins à Cicéron, dont la traduction se trouve à la fin du neuvième tome des Questions, que je ne vous ai pas envoyé. Non-seulement je n'envoie le livre à personne et je n'écris presque à personne, mais je pense que la moitié de ces Questions au moins n'est faite que pour les g;ens du métier, et doit furieusement ennuyer quiconque ne veut que s'amuser. J'ignore si vous avez le temps et la volonté de vous faire lire bien posément ces Lettres de Memmius; les idées m'en paraissent très-plausibles, et c'est à quoi je me tiens.

Le petit conte de la Bégueule est d'un genre tout différent : c'est la farce après la tragédie. J'avoue que je n'ai pas osé vous renvoyer, parce que j'ai supposé que vous n'aviez nulle envie de rire. Le voilà pourtant ; vous pouvez le jeter dans le feu, si bon vous semble.

Quand je vous dis, madame, que je voudrais habiter la chambre de Formont, je ne vous dis que la vérité ; mais l'état de ma santé ne me permettrait pas même de vous voir ce qu'on appelle en visite. La vie de Paris serait non-seulement affreuse, mais impossible à soutenir pour moi. Je ne sais plus ce que c'est que de mettre un habit, et lorsque le printemps et l'été me délivrent de mes fluxions sur les yeux, mes journées entières sont consacrées à lire. Si je vois quelques étrangers , ce n'est que pour un moment.

Voyez si cette vie est compatible avec le séjour d'une ville où il faut promener la moitié du temps son corps dans une voiture, et où Tàme est toujours hors de chez elle. Les conversations générales ne sont qu'une perte irréparable de temps.

Vous êtes dans une situation bien différente. Il vous faut de la dissipation : elle vous est aussi nécessaire que le manger et le donnir. Votre triste état vous met dans la nécessité d'être consolée par la société; et -cette société, qu'il me faudrait cher*

cher d'un bout de la ville à Tauti'e, me serait insupportal^Ie. Elle est surtout empoisonnée par l'esprit de parti, de cabale, d'aigreur, de haine, qui tourmente tous vos pauvres Parisiens , et le tout en pure perte. J'aimerais autant vivre parmi *des guêpes, que d'aller à Paris par le temps qui court.

Tout ce que je puis faire pour le présent, c'est de vous aimer de tout mon cœur, comme j^ai fait pendant environ cinquante années. Gomment ne vous aimerais^e pas? Votre âme cherche toujours le vrai ; c'est une qualité aussi rare que le vrai même. J'ose dire qu'en cela je vous ressemble : mon cœur et mon esprit ont toujours tout sacrifié à ce que j'ai cru la vérité.

C'est en conséquence de mes principes, que je vous prie trèsinstamment de feire passer à votre grand' maman ce petit billet de ma main , que je joins à ma lettre.

Vous m'avez boudé pendant près d'un an , vous avez eu trèsgrand tort, assurément. Vous m'avez fait une véritable peine, mais mon cœur n'en est pas moins à vous. Il faut que vous le soulagiez du fardeau qui l'accable. J'ai été désolé de l'idée qu'on a eue que j'ai pu changer de sentiments. Vous me devez justice auprès de votre grand'maman. Puisque vous m'envoyez ce qu'elle vous écrit pour moi , envoyez-lui donc ce que je lui écris pour elle, et songez que, vous et votre grand'maman, vous êtes mes deux passions, si vous n'êtes pas mes deux jouissances.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAlfl) A M. HORACE WALPOLE.

Paris, lundi il mai 1772.

Je commence aujourd'hui ma lettre , parce que j'ai plusieurs bagatelles à vous dire, et que peut-être mercredi je ne trouverai pas de moments favorables pour écrire; je donnerai ce jourlà le thé à mesdames de Caraman et de Gambis. La première part jeudi pour Roissy. Cela me fâche un peu; je ne la vois pas bien souvent, mais c'est une des maisons où je me plais le plus. Je sonpai hier au Carrousel, avec madame de Senneterre', le maréchal d'Armentières, sa femme et le petit Senneterre, l'ambassadeur de Sardaigne, le Craufin^d, l'abbé Pernetty" (qui est

^ La marquûe de Senneterre , née Gnissol de Saint-Sulpice , et xnère de la inaré(;|iaJe d'Armentières. (A. N.)

2 L*abbé Pemetty était un vieil ecclésiastique qui avait été longtemps

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unç nouvelle connaissance que j'ai faite), et puis la jeune duchesse {de Cliâtillon) et madame Beithelot. Vos oiseaux furent admirés, la duchesse but à votre santé; vous êtes dans cette cour- là tout au mieux, et par bricole j'y suis fort bien aussi; peut-être y irai-je encore demain, parce qu'après cela je pourrai être quelque temps sans y retourner. L'abbé Barthélémy est parti ce matin, ou il partira demain; il ne reviendra pas sitôt; madame de Gramont partira jeudi, pour rendre visite à l'évéque d'Orléans, et ensuite à M. de la Borde; elle sera de retour le 28. Madame de Luxembourg, sans doute, reviendra bientôt. Madame de Brionne part aujourd'hui; l'évéque d'Àrras partira jeudi avec une dame de ses amies. Il n'y sera que quinze jours au plus.

Il s'est passé de grands événements à l'Académie; on fit jeudi les deux élections aux places vacantes; l'abbé de Lille à celle de M. Bignon * et Suard à celle de Duclos. La règle est d'envoyer au roi l'élection pour qu'il l'approuve, et il a fait le contraire. M. de Beauvau, protecteur de Suard, prit la liberté de lui faire des représentations sur ce qu'il flétrissait deux honnêtes gens qui étaient irréprochables par leurs mœurs, et qui n'avaient jamais écrit contre la religion. La réponse fut que le premier était trop jeune, qu'il pourrait se présenter dans quelques années, et que pour l'autre, il n'en voulait point; et comme le prince insista, il dit qu'ayant écrit, il ne pouvait pas se dédire. Le prince dit que cela n'était pas impossible et sans exemple, que Louis XIV avait une fois exclu la Fontaine, et puis qu'il l'avait admis. Le roi dit que cela était fait, et qu'il ne le changerait pas. Et sur Suard, il a dit que ses liaisons lui déplaisaient. Le prince de Beauvau est porté jusqu'aux nues pour le courage avec lequel il a soutenu les opprimes; sa vérité, sa justice, sont exaltées. Pour moi, je voudrais qu'il les eût réservées pour quelques sujets plus importants. C'est un mince honneur que de se faire protecteur de pédants ou de polissons ; mais je me tais, parce que tout cela ne me fait rien '.

jésuite. C'était un{;rand admirateur et amateur de curiosités. Il avait, entre autres, une dent de la célèbre Héloïse, montée en or, et pendue à sa montre. Il dinait l'avoir prise lui-même dans son tombeau au Paracletylorsqu^onPouvrit vew le milieu du dernier siècle. (A. ?î.)

* Bibliothécaire du roi. (A. N.)

^ Cette plirase malencontreuse, échappée i]i la mauvaise liumfîur d'une femme ennuyée, est celle devant laquelle ont le plus reculé les scrupules de Téditeur français de 1811. (L.)

Voltaire m'écrit continuellement. J'en ai reçu deux lettres à la fois ces jours-ci, dont Tune était pour que je l'envoyasse à Chanteloup. Il m'a envoyé aussi son conte de la Bégueule, Il a l'air de n'en pas faire grand cas ; si c'est de bonne foi, il a bien raison.

M. DE VOLTAIRE A MADAME LA MAROtlSE DU DEFPAND.

Feroey, 18 mai 1772.

Vraiment, madame, je me suis souvenu que je connaissais votre Danois. Je l'avais vu, il y a longtemps, cbez madame de Bareuth; mais ce n'était qu'en passant. Je ne savais pas combien il était aimable. Il m'a semblé que M. de BemstoriflF, qui se connaissait en hommes, l'avait placé à Paris, et que ce pauvre Struensée , qui ne se connaissait qu'en reines , l'avait placé à Naples. Je ne crois pas qu'il ait beaucoup à attendre actuellement du Danemark ni du reste du monde. Sa santé est dans un état déplorable. Il voyage avec deux malades qu'il a trouvés en chemin. Je me suis mis en quatrième, et leur ai fait servir un plat de pilules à souper ; après quoi je les ai envoyés chez Tissot, qui n a jamais guéri personne, et qui est plus malade qu'eux tous, en faisant de petits livres de médecine.

Ce monde-ci est plein , comme vous le savez , de charlatans en médecine, en morale, en théologie, en politique, en philosophie. Ce que j'ai toujours aimé en vous, madame, parmi plusieurs autres genres de mérite, c'est que vous n'êtes point charlatane. Vous avez de la bonne foi dans vos goûts et dans vos dégoûts, dans vos opinions et dans vos doutes. Vous aimez la vérité, mais l'attrape qui peut. Je l'ai cherchée toute ma vie sans pouvoir la rencontrer. Je n'ai aperçu que quelques lueurs qu'on prenait pour elle; c'est ce qui tait que j'ai toujours donné la préférence au sentiment sur la raison.

A propos de sentiment, je ne cesserai jamais de vous répéter ma profession de foi pour votre grand' maman. Je vous dirai toujours qu'indépendamment de ma reconnaissance, qui ne finira qu'avec moi, elle et son mari sont entièrement selon mon cœur.

N'avez-vous jamais vu la carte du Tendre dans Clélte? Je suis pour eux à Tendre-sur-Enthousiasme. J'y resterai. Vous savez aussi , madame , que je suis pour vous , depuis vingt ans ,

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à Tendre-sur-Regrets, Vous savez quelle serait ma passion : de causer avec vous; mais j'ai mis ma gloire à ne pas bouger; et voilà ce que vous devriez dire à votre grand'maman.

Adieu, madame; mes misères saluent les vôtres avec tout rattachement et toute l'amitié imaginables.

MADAME LA MAROtlSE DU DEFFAMD A M. HORACE WALPOLE.

Mercredi 20 mai 1772.

Je n'ai reçu qu'hier 19 votre lettre du 7; le courrier ne Fa apportée que le 17. Je vous dirai pourquoi je l'ai reçue deux jours après son arrivée, quand j'aurai satisfait ma colère.

Il est indigne à vous de me quereller sans cesse , de répéter des menaces ; il faut que quelques magiciens vous fascinent les yeux en vous faisant trouver dans mes lettres ce qui est bien éloigné d'y être, et qui, je vous jure, n*y sera jamais; non, vous n'y trouverez plus de sentiments d'aucune espèce, si ce n'est ceux d'estime, que vos accès d'humeur pourraient peutêtre diminuer.

Je vais actuellement vous dire des choses qui vous surprendront. Devinez d'où je vous écris ; d'un lieu où vous ne m'avez jamais vue, où je n'avais jamais été, où je ne devais jamais aller, où l'on ne m'attendait point, où je me trouve fort bien, ' où j'ai été admirablement, singulièrement reçue: devinez-vous? Ah! oui; cela est bien difiBdle. C'est de Chanteloup. Eh bien» oui, cela est vrai. Vous aimez les détails, je ne vous en épargnerai aucun.

Depuis tix>is semaines, je me portais beaucoup mieux ; mais je n'avais point le dessein de faire une telle entreprise. J'avais écrit à la grand'maman, ainsi qu'à vous, que j'étais trop vieille» que je ne pourrais pas soutenir la fatigue d'un voyage, que je ne pourrais causer que de l'embarras, que tout le monde se moquerait de moi, que chacim dirait : Peut-on se flatter à son âge d'être désirée? Ne devrait-elle pas voir qu'elle ne doit l'empressement qu'on lui marque qu'à la politesse et à une sorte de reconnaissance qu'on lui doit? Ne se trouvera-t-elle pas déplacée au milieu de gens qu'elle ne connaît pas, et dont les attentions qu'ils auront pour elle , par égard pour les maîtres de la maison, leur seront à charge? Et ils s'en dédommageront

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. S5i

en lui cherchant des ridicules qu'ils n'auront pas de peine à trourer. Voilà ce que je pensais, ce que je me disais, et ce qui ma fait vous écrire plusieurs fois que je ne sortirais pas de chez moi. Voici ce qui a produit le changement.

Dimanche, 10 de ce mois, madame de ftfirepoix vint prendre du thé chez moi. Nous étions tête à tête , quand , une ou doux heures après, on annonça M. l'évéque d'Arras. Ah ! vous voilà à Paris, monseigneur, et depuis quand? — D'hier au soir, madame la marquise. — Y resterez-vous du temps? — Selon que vous Tordonnerez. — Gomment cela? — C'est que je viens vous proposer d'exécuter notre ancien projet. — Ah! je l'ai abandonné. — Pourquoi donc? — J'étale alors toutes les raisons ci-dessus. — Ah ! mon Dieu, quelle folie ! vous vous portez fort bien, ainsi votre santé n'est point un obstacle; vous aurez assez de force pour soutenir le voyage, vous coucherez trois nuits, qnati^e nuits, cinq nuits, s'il le faut, en chemin. Si vous vous trouvez incommodée, vous ne continuerez point votre route; je vous ramènerai chez vous, nous aurons deux voitures : la mienne, qui est très-grande, sera pour vos deux femmes, votre valet de chambre et le mien, et pour tous vos paquets. Kous ne resterons que le temps que vous jugerez à propos. Loin que ce voyage vous incommode , je suis bien persuadé qu'il vous fera du bien; d'ailleurs, pour vos autres craintes; elles sont ridicules, rapportez-vous-en à madame la maréchale. La maréchale, loin de me détourner, me presse de me rendre à ces propositions. Enfin, je me laissai persuader, et nous arrêtâmes de partir à la fin de la semaine, et nous primes la résolution de n'en parler à personne. Je ne voulais pas même confier ce secret à l'abbé Barthélémy, qui était à Paris, et qui devait partir le lendemain. La maréchale ne fut point de cet avis , parce que , dit-elle, il fallait qu'il eût soin que je trouvasse à mon arrivée un logement tel qu'il me le fallait , ce qu'il pouvait faire sans qu'on s'en aperçût; tout cela décidé, la compagnie survint. L'abbé venant me faire ses adieux, je le fis passer dans mon cabinet pour lui apprendre cette étonnante nouvelle; il en fut dans la plus grande surprise, et les premiers mouvements (qui sont rarement trompeurs) furent de la plus grande joie ; je lui fis faire serment qu'il ne m'annoncerait point, et qu'il laisserait au grand-papa et à la grand'ma^ man toute la surprise. Je ne devais point trouver madame de Gramont. Elle était prête à partir pour aller rendre visite à

Tévéque d'Orléans et à M. de la Borde; il n'y avait d'habitants que madame de Brionne, mademoiselle de Lorraine, MM. de Caste! lane, de Boufflers, de Bezenval * et quelques Suisses, mesdames de Luxembourg et de Lauzun qui étaient sur leur départ, et que je rencontrerais vraisemblablement en chemin.

Toutes ces circonstances , jointes au beau temps, me convenaient infiniment; me voilà décidée, et dans la plus grande impatience de partir. Je n'en dis mot à mes gens de toute la journée; le lendemain, jeudi, je leur appris qu'il fallait qu'ils fissent leurs paquets et les miens, que je partirais pour Chanteloup le jeudi ou le vendredi au plus tard; ils furent fort étonnés, et ajoutèrent peu de toi à ce projet; je leur recommandai le secret; il fut bien gardé ce jour-là. L'après-dinée, je vis Pontde-Veyle, à qui je ne dis mot, non plus qu'à mademoiselle Sanadon. Le mardi, même silence. Le soir, j'allai souper au Carrousel ; je crus honnête d'informer madame de la Vallière. Je lui écrivis un petit billet que je lui donnai , qui la mettait au fait de tous mes arrangements ; elle le lut, le jeta au feu et ne dit mot. Le mercredi, tous les domestiques de la cour voyant des ouvriers travailler à ma berline, des valises, des portemanteaux que l'on portait, pénétrèrent ce grand secret. Mademoiselle Sanadon et Pont-de-Veyle me' firent des reproches; \e leur dis que j'avais voulu éviter toutes représentations, contradictions et critiques , que je ne voulais pas encore en parler à tout le monde, que je partais vendredi, et que le lendemain, jeudi, j'en instruirais les gens de ma connaissance, ce que je fis en effet à tous ceux qui vinrent chez moi. J'écrivis à mesdames de Jonsac, de Beauvau, de Boufllers, d'Aiguillon, à l'archevêque de Toulouse, etc^Je soupai encore ce même jour chez madame de la Vallière : je lui fis tout haut mes adieux , ainsi qu'à tout ce qui était chez elle.

En voilà assez pour aujourd'hui. Demain ou cette après-dtnée, je commencerai la relation du voyage. J'y joindrai celle de la réception, du séjour, et je me propose de vous écrire tous les jours tant que je resterai ici.

Jeudi Si , h dix heures du matin.

Je reprends mon récit. Le vendredi je me portais fort bien , je me sentis beaucoup de courage; j'attendis jusqu'à trois heures (heure indiquée pour le départ) monseigneur l'évêque.

^ Le baron de Bezenval était lieutenant-colonel du régiment des gardes suites, et très-aimc du duc de Choiflenl. (A. N.)

DE MADAME LA MARQUISE DtJ DEFFAND. 253

Il arriva, nous nous établîmes tous les deux dans ma berline, nos gens dans la sienne, et nous voilà en marche. Nous arrivâmes à Étampes à huit heures, moi assez fatiguée; je fis un très-méchant souper , je me couchai tout de suite , je dormis assez mal. Nous partîmes le samedi, à onze heures ;; pendant la route, une assez bonne conversation, la lecture de quelques articles de V Encyclopédie de Voltaire, et nous arrivâmes à Orléans entre six et sept heures; j'étais plus fatiguée que la veille, et je n'eus rien de plus pressé que de me coucher.

Nous avions délibéré en chemin si nous n'irions pas débarquer chez Févéque d'Orléans, qui était à Meun, sa maison de campagne, à quatre lieues d'Orléans ; j'en perdis bien promptement toute idée. Nous apprîmes que mesdames de Gramont et du Cbàtelet y étaient arrivées ce jour-là; mon évéque me dit qu'il avait envie d'y aller souper et coucher, et qu'il viendrait me retrouver le lendemain matin de bonne heure. J'y consentis très-volontiers, et je lui recommandai de ne point parler de moi. Après deux bonnes heures de sommeil, je m'éveillai entre huit et neuf heures, je fis encore un nouveau souper, je dormis mal le reste de la nuit, je me levai entre dix et onze heures; l'évéque arriva à midi. J'oublie de vous dire qu'à mon réveil Wiart me dit que la princesse de Ligne avait passé la veille au soir par Orléans, pour aller à Meun , et qu'un de ses gens lui avait remis une lettre; c'était de la grand' maman. Golman, qui l'avait reçue depuis mon départ, ayant su celui de madame de Ligne par un de ses gens, lui avait donné cette lettre; elle était datée du 13, elle prouvait clairement que l'abbé avait fidèlement gardé mon secret; elle m'envoyait un fromage. L'évéque, de retour de Meun, me dit qu'il n'avait pas dit un mot de moi, mais madame de* Ligne, à son arrivée, débuta par lui demander où j'étais, qu'elle m'avait apporté une lettre. Alors madame de Gramont lui demanda ce que cela voulait dire. — Madame du Deffand , lui dit-il, est à Orléans. Comment, dit madame de Gramont, cela est vrai? pourquoi ne l'avez-vous pas amenée ici? M. d'Orléans et moi nous allons la chercher. Mon évéque dit que j'étais trop fatiguée, et que je m'étais couchée. — Eh bien, nous irons lui rendre une visite. Mon évéque s'y opposa. — Mais, dit madame de Gramont, est-elle attendue à Chanteloup? — Non, madame, elle se fait un plaisir de les surprendre. — Je vais faire partir un courrier tout à Theure pour les prévenir; madame de Cboiseul

serait furieuse de ne pas avoir été avertie. L^abbé était-il instruit de son dessein? — Il le savait, madame, mais il lai avait promis le secret. — Cela est infiàme à lui de l'avoir gardé; madame de Ghoiseul, mon frère et moi ne lui pardonnerons jamais. Pourquoi a-t-elle pris le temps où je partais? Combien y restera-t-elle? — Je l'ignore, mais ce ne peut pas être bien longtemps. — Ah ! elle ne peut pas y rester moins de deux ou trois mois ; on ne fait pas un tel voyage à son âge pour peu de jours : je serais excessivement fiàchée si je ne la trouvais pas; je suis dans l'admiration de cette marque d'amitié. J'en suis touchée jusqu'aux larmes ; je vais faire partir mon courrier. — Au nom de Dieu, n'en faites rien et n'ôtez pas à madame du Deffend le plaisir de les surprendre. Elle le promit. L'évéqiie d'Orléans se plaignit de ce que je n'avais point voulu venir chez lui, et fit promettre à mon évéque qu'il m'y amènerait h mon retour.

Je pars à une heure d'Orléans, j'arrive à Blois vers les huit heures ; je débarque à l'évéché, j'y fus bien couchée, je dormis fort bien; j'en pars à deux heures et j'arrive à Ghanteloup à six. Je trouve dans la cour la grand'maman , madame de Luxembourg et le grand abbé. On arrête le caiTosse, on ouvre la portière, on fait descendre Févêcjue, la grand'maman monte à sa place, se précipite dans mes bras. Nous nous étouffons mutuellement à force de baisers et de caresses , on me trouve belle comme le jour, le meilleur visage du monde, enfin des cris de joie, des transports très-naturels, très-vrais, très-sincères : la grand'maman jouait la surprise; maiS la feinte dura peu. Elle avoua qu'ils avaient reçu un courrier de madame de Gramont (elle n'aurait pu nous le cacher, car nous l'avions rencontré qui retournait à Orléans); elle en avait reça une lettre, et le grand-papa aussi, toute remplie d'éloges de mon procédé ; elle m'aurait , dit-elle , chargée sur ses épaules pour m' emmener; elle les excitait à ne me point laisser partir jamais, et surtout à lui donner entière assurance que rien ne les ferait consentir à me laisser partir avant son arrivée. Le lendemain , en partant d'Orléans, elle a encore écrit sur le même ton , et a de plus prié la grand'maman de me donner l'appartement qu'elle occupe (et qu'elle ne veut point qu'on donne à personne), si elle juge que j'y serai plus commodément. Elle dit des horreurs de l'abbé, elle veut qu'on le châtie de sa fausseté ; je crois en effet qu'il n'avait point parlé ; il n'é-

tait pas, m'a-t-il dit, bien sûr que f exécutasse mon projet. Vous êtes étonné que je ne vous dise rien du grand-papa ; il était à la chasse avec tout le reste de la compagnie. Il n'arriva qu'une heure après ; j'étais à la toilette de la grand'maman ; il se jette à mon cou , se récrie : Enfin vous voilà donc ! je ne Pespérais plus, etc., etc. Il me quitta pour aller voir madame du Ghàtelet, qui était arrivée avec son mari une demi-heure après moi ; il ne faut pas que j'oublie madame de Luxembourg; elle devait partir le lundi ; mais dès qu'elle sut que j'arrivais ce jour-là , elle retarda son départ jusqu'au mercredi.

En voilà assez pour aujourd'hui, il faut que je me repose.

L'aprèfl-dînée.

Je viens de relire ce que je vous ai écrit ce matin. Oh ! l'ennuyeuse relation! quels misérables détails! me voilà bien corrigée de raconter.

Il iaut pourtant que j'ajoute que je suis contente de tout le monde ; que pour plaire à la grand'maman on me fête , on me caresse ; mais cela ne m'empêche pas de me trouver étonnée d'être si loin de chez moi. Mon évéque, qui n'a pas fait le Toyage pour un seul objet, est actuellement à Marmoutier, abbaye auprès de Tours, pour exécuter une conmiission dont Û est chargé; il en reviendra samedi, il y retournera lundi ; il y fera plusieurs voyages, et sitôt que ses afiEaires seront terminées nous partirons, ce qui ne peut pas être plus tard que le 15 de juin. Cette lettre-ci partira lundi 24, vous la recevrez lundi 29. Que votre réponse, je vous en conjure, ne soit point sérère; ne condamnez point mon voyage. J'ai suivi ce que vous dictiez pour l'année passée ; je suis partie dans la belle saison; mon séjour sera court : j'aurai donné une marque d'aEFection; plus mon âge me donnait de dispense, plus on me sait gré de l'effort que j'ai fait. Je n'en serai point incommodée, et j'aurai la satisfaction d'avoir marqué mon amitié. Enfin, n'empoisonnez pas une action que j'ai crue honnête, et qui ne me causera que du contentement, si vous ne la désapprouvez pas. J'entends la grand'maman qui arrive, il feut que je vous quitte.

Vendredi 22, à boit heures du matin.

Cette visite était une attention, elle craignait que je ne fusse malade, parce que j'avais paru plus tôt les jours précédents; une heure après, le grand-papa vint chez moi : je fus très-

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contente de tout ce qu'il me dit; et ce qui me contenta l)ien davantage, c'est qu'un quart d'heure après être descendue, je reçus votre lettre du 15. Je ne l'aurais reçue qu'un jour plus tôt si j'avais été à Paris. Je vais répondre à cette lettre.

II faut que vous me grondiez toujours, et que, me voulant toutes sortes de bien, vous ne discontinuiez pas de me faire du mal. N'est-il pas bien injuste de vous fâcher de ce que je vous demande plus souvent de vos nouvelles, si vous êtes incommodé, et n'y a-t-il pas de la férocité à me déclarer que si vous êtes malade, je n'en saurai rien? Voilà ce que vous avez d'insupportable ; quand votre imagination est une fois frappée , vous n'en revenez plus, vous ne vous apercevez pas qu'on soit corrigé, vous ne vous embarrassez pas de causer de vrais chagrins, vous ne savez pas qu'une lettre qui m'afflige est un chagrin qui dure quinze jours ; cependant , faites comme voas le jugerez à propos.

Mesdames de Luxembourg et de Lauzun partirent mercredi matin. Nous n'avons ici que les du Chàtelet, mesdames de ^nonne et de Ligne '; le baron de Bezenval s'en va demain, et je ne vois pas qu'on attende sitôt personne. La vie qu'on mène me convient fort; on déjeune à une heure, y va qui veut; on reste après dans le salon tant et si peu qu'on veut ; sur les cinq ou six heures, chasse ou promenade; on soupe à huit heures, et Ton se couche à toutes sortes d'heures, aussi tard et d'aussi bonne heure qu'on veut; on joue à toutes sortes de jeux, on jouit d'une grande liberté, on fait très-bonne chère; je suis logée le plus commodément du monde. Mon appartement est au premier, il est très-beau; mes femmes, Wiart et mes deux laquais sont tous auprès de moi. Enfin rien ne me manque que votre approbation. Elle n'arrivera qu'au moment que je serai bien près de mon départ; car je ne pourrai recevoir de réponse à cette lettre que le 4 ou le 5 de juin ; qu'elle soit douce , je vous en supplie ; ayez égard à ma faiblesse , pardonnez-la-moi , et ne me menacez plus à l'avenir.

La grand'maman m'a bien recommandé de vous parler d'elle. Elle serait enchantée que vous fussiez ici ; il est fâcheux qu'elle soit un ange, j'aimerais mieux qu'elle fût une femme, mais elle

1 L.1 princesse de Ligne, dont il est ici question, était la fille du maixjuis de Mézières. Sa mère était Anglaise, mademoiselle Oglethorpe, sœur du vieux général Oglethorpe. La prinoesMe de Ligne était la tante maternelle de madame de Brionncy et mère du prince de Ligne. (A. N.)

o'a que des veilus, pas une faiblesse, pas un défaut. Je suis parfeitement contente du grand-papa. On ne peut être plus aimable, plus doux, plus facile ; il s'amuse de tout, ce séjour<;i est délicieux. L'abbé est charmant; il m'a bien recommandé de TOUS parler de lui. Le marquis de Gastellane veut aussi que je le nomme. Madame de Brionne est très-douce, très-polie; madame de Ligne loge à côté de moi ; comme elle ne descend point pour le déjeuner, nous avons le projet de prendre notre thé souvent ensemble. Voilà une assez longue lettre.

Vous serez sans doute surpris que, dans ma lettre du 13, je ne vous aie point parlé de mon voyage. J'avais beaucoup de répugnance à vous l'apprendre, et j'avais presque pris la résolution de ne vous en parler qu'à mon retour; mais je n'ai pu me résoudre à cette dissimulation , et je me suis permis seulement de ne vous l'avouer que quand, par mon calcul, l'annonce de mon retour toucherait presque à la nouvelle de mon départ.

Chanteloup, 26 mai 1772.

Prenez garde à la date de cette lettre , et faites-moi compliment du bonheur dont je jouis. Je voudrais que vous le partageassiez avec moi : vous verriez ce que c'est que la philosophie pratique , et vous laisseriez toute spéculation ; vous vous en tiendriez à croire que le vrai bonheur est dans la paix de l'âme.

Je suis ici depuis le 18 de ce mois, je compte y rester jusqu'au 15 ou 20 juin. J'y ai reçu la lettre où vous me dites avoir vu M. de Gleichen'; je compte que j'aurai le plaisir de parler souvent de vous avec lui; c'est un homme que j'aime beaucoup. Il y a ici un de vos amis, M. de Schomberg, qui est en grande relation avec vous, à ce qu'il m'a dit. Nous nous sommes secondés l'un et l'autre pour rendre témoignage de vos sentiments pour les maîtres de la maison, mais ils prétendent qu'ils n'en ont jamais douté; en vérité, je le crois. Soyez donc tranquille, bannissez toute inquiétude; ils ne se permettent aucune correspondance , mais je m'entremettrai toujours avec plaisir entre vous et eux. Je pourrai recevoir encore ici de vos lettres. Si vous avez quelque nouvel ouvrage, adressez-le-moi à

1 Le haron de Gleichen , ministre de Danemark en France.

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