ACTE IV
Allez : dites-leur bien que dans lear arrogance ,
Trop longtemps pour faiblesse ils ont pris ma clémence;
Que de leurs attentats mon courage est lassé ;
Que cet autel affreux, par mes mainfi renversé,
Est mon pins digne exploit et mon plus grand trophée ;
Que de leurs factions enfin Thydre étouffée
Ne distillera plus les flou de son poison
Siur moi, sur mon Etat, sur ma triste maison.
Je sais roi, je suis père, et veux agir en maître;
Et TOUS, qui ne savez ce que vous devez être,
Vous, qui toujoiu^ douteux entre Phares et moi.
Vous êtes cru trop grand pour servir votre roi ,
Prétendez-vous encore, orgueilleux Mérione,
Que vous pouvez abattre ou soutenir mon tr6ne?
1 Voyez ces vers et la relation de cette fête dans l«3 Mémoires de Mar^^ flwntel. (A. N.)
SSO CORRESPONDANCE COMPLETE
Ce roi dont vous osez vous montrer «i jaloux, Pour vaincre et )K>ur régner n'a pas besoin de vous. Votre audace aujourd'hui doit être détrompée. Ou pour ou contre moi tirez enfin l'épée : Il faut dans ce moment, les armes à la main, Me combattre ou marcher sous votre souverain.
Vers adressée à mademoiselle Clairon.
Les talents , Tesprit, le génie Chez Clairon sont très-assidus ; Car chacun aime sa patrie.
Chez elle iU se sont tous rendus , Pour célébrer certaine orgie Dont jtt suis encor tout confus.
Les plus beaux moments de ma vie Sont tous ceux que je n'ai point vus.
Vous avez orné mon image Des lauriers qui croissent chez vous; Ma gloire , en dépit des jaloux , Fut en tous les temps votre ouvrage.
23 octobre 1772.
Je me vante, madame, d'avoir les oreilles aussi dures que vous, et le cœur encore davantage ; car je vous assure que je n'ai pas entendu un seul mot de presque tous les ouvrages en vers et en prose qu'on m'envoie depuis dix ans. La plupart m'ont mis dans une extrême colère. J'ai été indi^jné que le siècle soit tombé de si liaut. Je ne reconnais plus la France en aucun genre, excepté dans celui des finances.
J'ai voulu, dans la tragédie des Lois de Minos, faire des vers comme on en faisait il y a environ cent ans. Je voudrais que vous en jugeassiez. Il faudrait que je vous procurasse, du moins, ce petit amusement. Vous diriez au lecteur de cesser quand l'ennui vous prendrait; avec cette précaution, on ne risque rien. Mon idée serait que vous priassiez Le Kain de venir souper chez vous en très-petite et très-bonne compagnie. J'entends, par petite et bonne compagnie, quatre ou cinq personnes tout au plus, qui aiment les vers qui disent quelque chose, et qui ne sont pas tout à fait AUobroges.
J'exige encore que vos convives aiment le roi de Suède, et
même un peu le roi de Polog^ne. Je veux qu'ils soient persuadés qu'où a immolé des hoimnes à Dieu, depuis Iphig[énie jusqu'au chevalier de la Barre.
Je veux , outre oela , que vos convives , hommes et femmes , soient un peu indulgents , puisque la sottise est faite et qu'il n'y a plus moyen de rien réparer.
J'exige encore que la chose soit secrète, et que vos amis aient au moins le plaisir d'y mettre du mystère, si le mystère est un plaisir.
Si vQus acceptez toutes ces conditions, voici un petit billet pour Le Kain que je mets dans ma lettre. Lisez ce billet, ou plutôt fcutes-vous-le lire, puis faites-le cacheter.
Je ne vous parlerai point, cette fois-ci, de VÊpitre à' Horace. Ce que je vous propose a l'air plus agréable. Cette Épitre à Horace n'est pas finie: elle est d'ailleurs fort scabreuse, et elle demanderait un secret bien plus profond que le souper des Lois de Minos.
Je vous avouerai, madame, que j'aimerais mieux vous lire cette tragédie Cretoise que de la foire lire par un autre ; mais j'ai fait vœu de ne point aller à Paris tant qu'on me soupçonnera d'avoir manqué à votre grand' maman. Je suis toujours trés-ulcéré, et ma blessure ne se fermera jamais. Ne vous fâchez pas si je suis constant dans tous mes sentiments.
MADAME LA MARQriSE DU DEFFAND A M. DE VOLTAIHE.
28 octobre 1772.
N'allez pas croire que je vous suis fort obligée, ne vous attendez pas à des remercîments : loin de vous en devoir, si nous étiolas dans \fi temps des Actes des apôtres, vous mourriez subitement; les pauvres gens qui subirent ce châtiment étaient moins coupables que vous.
Je vous nommerai dix personnes qui ont votre Épitre à Horace '; vous m'en parlez, vous me l'offrez, vous n'attendez que mon consentement pour me l'envoyer; je me hâte de vous marquer mon empressement; votre réponse se fait attendre mille ans, et finit par être un refus; c'est là comme vous traitez vos amis! C'est à ceux qui vous déchirent les oreilles,
< Voyez Œuvres de Voltaire^ tome XIII, p. 357. (L.)
c'est à ceux à qiii vous derriez les tirer, que tous commanîqucz ce que vous avez de plus précieux , que vous confiez vos secrets, dont ils donnent des copies à tous leurs boas amis» dont je n'ai pas l'honneur d'être. Pour dédommagement, tous voulez bien me procurer d'entendre les Lois de Mi'nos, J'ae^ cepte cette faveur, mais elle ne répare point vos torts; et si vous vous souciez d'être bien avec moi, si vous voulez que je ne vons croie pas un donneur de galbanum, vous m'enverrez, sans tarder un moment, votre Épttre à Horace,
Je compte admettre à la lecture de vos Loîs de Minos M. et madame de Beauvau, MM. Cranfurd et Pont-de^Yeyle» ce dernier sera le porteur de votre billet : je n'en ferai osa{je que vers le 10 on le 12 du mois prochain; les Beauvau ne reviendront de Fontainebleau que dans ce terops-Ià. Vous voyez bien qu'il y a tool Fîntervalle qu'il faut pour réparer vos torts, ce qui est fort impartant pour me çenclre auditeur bénévole.
Nous traiterons l'article de la grand' maman une autre fois; mais, pour le présent, point de paix ni de trêve que je n'aie votre Ëpltre : voilà quelles sont mes lois; quand vous les aurez exécutées , je recevrai celles de Minos avec le respect et la soumission qu'elles méritent.
M. DE VOLTAIRE ▲ KADAME LA MAIIQUISE DU DEFFAMD.
4 novembre 1772.
h^ Épttre à Horace, encore une fois, n'est pas achevée, madame, et cependant je vous l'envoie, et qui plus est, je vous Penvoie avec des notes. Soyez très-sôre que ce n'est pas de moi que madame la comtesse de Brîonne la tient; mais voici le fait.
Mon âge et mes maux me mettent très-sduvent hors d'état d'écrire. J'ai dicté ce croquis à M. du Rey, beau-frère de M. le premier président du parlement de Paris, qui a été huit mois chez moi. On ne se fait nul scrupule d'une infidélité en vers; pour celles qu'on fait en prose dans votre pays , je ne vous en parle pas. Un fils de madame de Brionne est à Lausanne, oè Ton envoie beaucoup de vos jeunes seigneurs, pour dérober leur éducation aux horreurs de la capitale. M. du Rey a eu la faiblesse de donner cet ouvrage informe au jeune M. de Brionne, qui l'a envoyé à madame sa mère. J'en suis très-f&ché, mais
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. 2îï3
qu'y faire? I) famt déforev cette petite mortification; j'en ai essuyé d'autres en assez grand nombre. Le roi de Prusse sera peul^rre méeonleitt qoe if me ait nn mot à Horace de mes tracasseries de Berlin, dan» le temps où il m'a fait mille ag^aceries et mille galanteries.
Les dévots feront semUanl d'être en colère de la manière honnête dont je parle de la mort. L'abbé Mably sera fâché. Voii» Toyez que de tribulations poor avoir fait copier une méchante lettre par un frère de madame de Sauvigny. Yoilà ce que c'est que d'avoir des fluxions sur les yeux. Je suis persuadé qae votre état vous a exposée à de pareille» aventures.
Je vous avertis que je fais beaucoup plus de cas des Lots de Minos que de mon commerce secret avec Horace. Cette tra^ gédie aura au moins vn avantage auprès de vous, ce sera d^ètre hie pfifr le pJos gramd acteur qne nous ayons. A l'égard de VÉpitre, il est impossible de la bien lire sans être a» fait. Vevks n'anrez nul plaisir, mais vous Tavez voulu ; je surmonte toutes mes f épugnafvces ; et quand je fais tout poor von», c'est vo«s qui me grondez. Vou» êtes aussi injuste que votre grand'maman et son mari. Ce qu'il y a de pis , c'est qtve madame de Beauvaia est tout aasdi ifijoâte que vous ; elle s'est imaginé que j'étais instruit des tracasseries qu'on avait faifes au marri de votre g;ranid'mam>aD, et qu'au milieu de me» montagne», je devais être au fait de tout, comme dans Paris. Vôu» m'avez cru toutes deux ingrat, et vou» vous êtes toutes deux étrangement trompées. Geèt Fborreor d'une telle injustice, encore plus qne ma vieillesse, qui me détermine à rester chez moi et àt y motnir. Viver, madame, le moins malheureusement que vous pourrez; je vous aime, malgré tons vos torts, bien respectueusement et bien tendrement; ces deux adverbes joints font admirablement.
MADAME LA MABQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Ûinancbe 15 novembre 1772.
Vous m'avez cme folle, je vous le pardonne ; vous croyez que la sensibilité et la tendresse ne doivent point être dans l'amitié, qu'elles supposent d'autres sentiments; vous vous trompez, mais j'aliandonae cette matière. Tout ce que vous pourrez
penser du passé ne me fait plus rien. Vous n*aurez pas de sujets à l'avenir de porter des jugements aussi faux.
M. Craufurd vous rendra plusieurs rogatons que j'hésite un peu à vous envoyer. Mais je suppose que dans vos heures de loisir vous pourrez les parcourir.
L'affaire de M. die la Borde pouira vous surprendre; j'en fis la proposition à M. de Beauvau, sans trop imaginer qu'elle fût acceptable; mais mon âge, et la facilité que ces personnes ont à se défaire de ces sorte sd'effets sans risquer d'y perdre, m'y détermina ^
Les autres papiers sont des plaisanteries que vous trouverez peut-être bien fades, mais que puis-je vous dire de plus piquant? M. Craufurd vous racontera la vie que je mène; il vous dira, s'il veut parler franchement, qu'il me ti'ouve excessivement vieillie et de corps et d'esprit ; que le nombre de mes connaissances est assez étendu, 'mais que je n'ai pas un ami, excepté Pont-de-Veyle , qui les trois quarts du temps m'impatiente à mourir; que la Sanadona est d'une platitude extrême, que je vis cependant fort bien avec elle, qu'elle me fait faire une étude de la patience et de l'ennui; qu'enfin je suis assez raisonnable, mais pas infiniment heureuse , étant fort peu con* tente de tout ce qui m'environne, et moins de moi que de personne. Ma santé est médiocre, mais je n'en désire pas une meilleure, je serais fâchée d'avoir plus de forces et d'activité ^ mais ce que je voudrais, ce serait d'être dévote, d'avoir de la foi, non pas pour transporter des montagnes, ni pour passer les mers à pied sec, mais pour aller de mon tonneau à ma tribune, et remplir mes journées de pratiques qui, par un nouveau tour d'imagination, vaudraient pour le moins autant que toutes mes occupations présentes. Je lirais des sermons au lieu de romans, la Bible au lieu de fables, la Vie des Saints au lieu de l'histoire, et je m'ennuierais moins ou pas plus de ces lectures que de toutes celles que je fais à présent ; je supporterais plus patiemment les défauts et les vices de tout le monde , je serais moins choquée, moins révoltée des ridicules, de la fausseté, des menteries que l'on entend, et qu'on trouve sans cesse; enfin j'aurais un objet à qui j'offrirais toutes mes peines , et à qui je ferais le sacrifice de tous mes désirs. Voilà les châteaux en Espagne
1 Madame du DefTand avait fait proposer à M. de la Borde, par son ami le prince de Beauvau , de convertir quelque capital qu'elle avait dans les fonds publics , en une rente via^fère, dans Tidée d'augmenter par là ses revenus. (A.N.)
que je fais dans mes insomnies. Quand je vous en parle, ce n'est pas pour m'en plaindre, c'est souvent, dans les vingt-quatre heures, le tenipsfoù je m'ennuie le moins.
Demain j'aurai une grande assemblée chez moi. Le Kain viendra lire les Lois de Minos que l'on donnera le mois prochain ; Voltaire l'en a prié par un billet qu'il m'a envoyé pour lui, en même temps que son Êpitre à Horace que je vous envoie, et qui vous fera convenir, si je ne me trompe, que vous n'êtes pas le seul Horace qui reçoive d'ennuyeuses épîtres. Je continuerai celle-ci jusqu'au départ de M. Graufurd.
Samedi 21 , à onze heures du matin.
J'ai, depuis le mois de juillet, trois in-folio et deux in-quarto des lettres de madame de Maintenon au cardinal et au maréchal de Noailles ; un de ces in-quarto est des lettres de madame des Ursins * à madame de Maintenon ' ; je fais copier celles-ci , et je chercherai quelque occasion de vous les envoyer; elles sont assez curieuses, elles contiennent tout ce qui s'est passé depuis la fin de 1706 jusqu'à la fin de 1709. II est plaisant qu'on me laisse ces manuscrits! J'attends qu'on me les redemande, peut-être les a-t-on oubliés : ils ne valent pas les Mémoires de Saint-Simon, il s'en faut bien.
Je suis un peu honteuse de toutes les rapsodies que je vous envoie, ce sont les événements importants de la vie que je mène.
P. S. A trois heures d^après-midi.
Comment donc! c'est un prodige, il m' arrive ce que je désirais. Je reçois une lettre que je n'espérais que mardi ou mercredi, et le commencement de cette lettre est ravissant! Mais ce qui suit n'est pas de même , et ce pied douloureux , et cette main qui s'enfle, me font craindre que ce ne soit pas une affaire finie.
Vous me demandez de quoi fournir h la conversation ; vous recevrez une grande abondance de pauvretés dont vous ne pourrez pas faire usage, si ce n'est du paquet de Voltaire.
Je ne me souviens plus si je vous ai envoyé les Systèmes et les Cabales. Wiart prétend que oui; si vous ne les avez pas, je vous les enverrai par quelque autre occasion ; notre littérature
1 La princesse de Ghalais, devenue madame des Ursins, avait connu madame de Maintenon longtemps avant Télé va tion de celle-ci. (A. JN.) S Ces lettres ont été publiées depuis. (A. M.)
2H6 œRRESPONDASCE COMPLETE
ne nous produit que des platitudes abomiaables; c'est uo de mes plu6 grands malheurs de ae saroir plus que lire : je rabâche tous les anciens livres. Je voudrais de tout laon coeur pouvoir vous amuser, mais je ne sais plus ce qwie c'est quamusea^nts.
Mon paquet de Chanteloup était fienné ; je ne l'ouvnirai pas, mais je vous envoie des chansons qui furent faites pendant que j'y étais. Vous savez que la mode test le parfilage ; tous les présents qu'on fait sont de fil d'or à qui l'on donne toutes sortes de formes, chapeau, perruque, puits, souricière, .chiaa, chat, oiseau : c'est la folie présente, et qui fait briller le faste et la magnificence, j)arcc qu'on réduit à rien ce qui est fort cher. Je rfai point donné dans ce travers, et je m^en tiens à faire de rien quelque petite chose. J'ai déjà fait de mon effilage soixantedix aunes de tricot. Bon! il n'est pas va-ai que vous ayez trouvé votre habit joli? Oserez-vous le porter? J'ai pensé que sa destination serait d'être donné à Pliilippe, et je m'en serais contentée; jugez de ma gloire, si vous daignez le porter.
Notre chose publique va toujours de même. Le chancelier et le d'AiguiRon sont toujours à couteaux tirés; tous les ministres sont réunis avec ce dernier, il n'y a que le Monteynard qui soit du parti de l'autre. La dame {madame du Bai'ry) est toujours triomphante; plusieurs dames se présentent pour grossir sa conr. On les essaye, et on en rejette la plupart.
Madame la duchesse de Mazarin est à demi admise , c'est-àdire qu'elle est comme sont les doubles au théâtre. La princesse de Kinski * a été rejetée ; la princesse de Montmorency * s'est retirée depuis qu on a reçu madame de Mazarin. Ce qu'il y a de bien plaisant, c'est que toutes les dames ne veulent point aller au spectacle avec celles qui sont admises.
Voilà tout ce que vous aurez pour le présent ; si le Graufurd ne part pas demain, je pourrai ajouter à cette lettre.
•< La princesse de Kinski, née Palfy. (A. N.)
2 La ppînoesse de Montmorency, née Montmorency, d'une 'branche de <»Ue iUusive miiison étahlie eu Flandre. Elle fut mariée au prince de Montmorency, fils aiué du prince de Tingri. (A« M.)
DE MAJ)AME LA MABQ€1SE DU DEFFA^ÎD. S«7
LA MÊME AU MÊME
Lundi iû novemlire 1772.
La pofiie cette foifi-ci n'a retardé que d'un jour. Je n'ai jamais «ongé à VOUÉS £ure des reproches » je n*ai qu'à me louer de TOtre exactitude ; je ne m'en «uis prise qu'aux yesits , qui me fattsaiteut recevoir de vos nouvelles de trop ancienne date.
Celles que vous me donnez aujourd'hui de votre goutte m'affligent extrêmement^ Deux mois de souffîraBoes] rien n'est si terrible; est-ce que les bottines n'ont plus aucun succès? Vous devez être d'une étrange faiblesse. Je comprends que tout doit être fatigue pour vous, que vous ne pouvez pas parler, et que même vous ne pourriez pas entendre lire ; je sens , comme je le dois, l'effort que vous yous faites pour m' écrire.
Mardi 17.
Hier au soir j'eus assez de monde à souper; Le Kain, à la prière de Voltaire^ vint nous faire la lecture des Lois de Minos. Ab! je fus bien confirmée que la vieillesse ne fait que des efforts impuissants ; le temps de produire est passé , il ne faut plus penser à augmenter sa réputation, et pour ne la |>oint diminuer, il ne faut plus faire parler de soi. Je suis bien trompée si cette pièce a le moindre succès ; il y -a cependant quelques beaux vers. Dès qu'elle, sera imprimée, je vous l'enverrai. On ne peut refuser à Voltaire la curiosité de le line ; tant pis pour lui s'il s'expose à la critique. Son exemple doit sei^vii- de leçon noa-£eulement aux gens à talents , mais à tout le monde en général. On ne doit plus dans la vieillesse prétendre à aucun applaudissement ; il faut consentir à l'oubli, et le consentement qu'on y donne de bonne grâce peut du moins mettre à l'abri du mépris. Le petit Graufurd a assisté à cette lecture, il vous en rendra compte , mais il ne vous confiera pas combien les belles dames sont empressées pour lui ; il soupe ce soir cbez ridole, qui voudrait bien qu'il lui trouvât plus d'esprit qu'à personne; demain ce sera chez madame de Bussy ' ; celle-là voudrait être trouvée la plus belle. Madame de Gambis a aussi ses prétentions d'être jugée la plus piquante; enfin il est si
.' de fiiiKy 9 née Me«sey , memt cle Tévêque de Valence , et mariée
à M. de Bussy, qui a commandé dans l'Inde. (A. N.)
288 CORRESPOiSDAXCE COMPLETE
occupé par les empressements qu'on a pour lui, qu'il l'est beaucoup moins de sa santé. Je crois qu'il partira dimanche; il soupera chez moi vendredi avec le duc et la duchesse de Manchester, et samedi avec sa bonne amie madame de Roncherolle ; elle et moi nous sommes d'anciennes connaissances , des amies solides ; les petits soins ne sont pas pour nous, mais nous possédons une certaine confiance dont , en mon particulier , je suis fort satisfaite. Je vous répète encore qu'il vous portera de vrais rogatons, et qu'il m'a bien promis de ne vous les remettre que quand vous les lui demanderez.
Je viens de relire ma lettre, je la trouve ennuyeuse à la mort, mais elle passera telle qu'elle est ; quand je raisonne, je ne sais ce que je dis. '
Paris, 18 novembre 177Î*.
J'ai tout entendu, mon cher Voltaire, et je vous en dois des remerctments infinis. Je doute que les morts soient aussi contents de vous que le sont les vivants. Horace rougira (si tant est que les ombres rougissent) de se voir surpassé, et Minos de se voir si bien jugé, et d'être forcé d'avouer qu'il devrait subir les punitions auxquelles il condamn.e des gens moins coupables que lui. Astérie est très- intéressante. Le roi représente très-bien Gustave II; c'est en faire un grand éloge. Sans doute j'aime ce Gustave; j'ai eu le bonheur de le connaître pendant son séjour ici. Je puis vous assurer qu'il est aussi aimable dans la société, qu'il est grand et respectable à la tête de la chose publique. C'est le héros que vous devez célébrer et peindre, il n'y aura point d'ombre au tableau.
J'ai eu un vrai plaisir à faire les applications que vous avez eues en vue en composant votre pièce. En vérité, mon cher Voltaire, vous n'avez que trente ans. Si c'est grâce à qui vous savez que vous ne vieillissez pas, vous vérifiez bien le proverbe : Oignez vilain, etc., etc.
J'ai été très-contente de Le Kain, il a lu à merveille; mais je
^ Cette lettre est une réponse à une lettre de Voltaire; celle-ci ne se trouvant point dans l'édîtiou de Beaumarchais y on a cru deroir la donner ciavant, p. 282. (L.)
ne suis point contente de la distribution des rôles, je voudrais qu'il fit le roi ; il dit que cela ne se peut pas ; je n'entends pas les dignités théâtrales; il y en a pourtant bien de cette soite à la cour et à la ville.
D'où vient ne voulez-vous pas connaître tout cela par vousmême? Cessez donc d'écrire, si vous voulez nous persuader que c'est votre âge qui vous empoche de venir. Vous avez quarante ans moins que moi, et j'ai bien été cette année à Chanteloup. Quand l'âme est aussi jeune que l'est la vôtre, le corps s'en ressent; vous n'avez aqcune incommodité positive.
Je serais ravie de vous embrasser, de causer avec vous, et de vous trouver d'accord avec ce que je pense sur le mauvais goût, le mauvais ton qui règne dans tout ce qu'on fait, dans tout ce qu'on dit^ et dans tout ce qu'on écrit. Donnez-moi de vos nouvelles, envoyez-moi toutes vos productions ; ce sont des armes que vous me donnerez pour défendre la bonne cause.
Adieu, aimez-moi toujours un peu , et je vous aimerai toujours infiniment. ^
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. LE CHEVALIER DE l'iSLE
(inédite).
Ce i" décembre 1772.
Si le grand abbé avait toujours un aussi bon supplément que vous, monsieur, on pourrait attendre plus patiemment qu'il fût en état d'écrire ' . Votre lettre est charmante. Je vous fais mon compliment sur vos succès dans votre nouvel emploi de négociateur. Aucun talent ne vous manque, et je suis très-flattée que vos occupations, vos amusements, ne m'effacent point de votre souvenir. Rappelez-moi, je vous prie, à celui de madame la comtesse de Brionne et de mademoiselle de Lorraine. Je n'ose pas leur dire moi-même toute la part que je prends aux nouvelles que j'entends dire; mais il est impossible, quand on a l'honneur de les connaître, de ne pas prendre un très-vif intérêt à tout ce qui les regarde.
Je compte passer la soirée jeudi prochain avec madame la maréchale de Luxembourg, je l'accablerai de questions, j'es-
I II me semble avoir lu que Tabbé Barthélémy 8*était casêé le bras droit. C*est peut-être une allusion à cette position. Néanmoins, le 7 du même mois Tabbé écrit ou fait écrire à madame du DefFand. (H, de Vhle.)