LA REINE
Vous travaillez pour l'autorité du roi et pour la fortune et l'intérêt de ses sujets ; vous devez compter sur mes sentiments toujours.
Je crois vous avoir mandé que M. de Beauvau a obtenu pour le priuce de Poix, son gendre, la survivance de sa charge de capitaine des gardes; il n'a que vingt et un ans. Votre comparaison des Anglais aux chats est très-juste, excepté que les chats ne se glorifient pas d'être chats; je n'ai pas besoin de M. de Buffon pour connaître leur caractère et savoir qu'ils ont des griffes * ; je sais la différence qu'il y a d'eux aux petits
^ M. Walpole avait dit : a Je ne sais si on peut faire d*un Français tout ce qu'on veut, mais je sais très-bien qu'on peut arriver à changer le naturel d'un
chiens. Je compte pour toujours m'en tenir à ceux-ci ; j'en ai un charmant, et ce n'est point une parabole.
pimanclie 19 juin.
M. de Choiseul vint à Paris dimanche passé , et fut fort bien reçu à la cour, où il fut le lundi à dix heures du matin. Il dtna chez madame du Ghâtelet, soupa chez madame de Brionne, et repartit le mardi pour Ghanteloup. Il n'a pas eu le temps de me voir; son projet est de ne revenir ici qu'au mois de décembre.
Le roi et ses frères sont établis à Marly depuis vendredi. Ils furent tous inoculés hier à neuf heures du matin.
Paris, 16 juin 17741.
M. de l'Isle m'avait prévenue, monsieur, que sur l'état de votre dépense, vous m'aviez mise à la pension, et que je recevrais bientôt mou premier quartier; je l'ai reçu en effet, mais souffrez qu'en vous remerciant, je vous demande pourquoi cette réduction? Vous n'êtes point ruiné, vous êtes prodigue pour M. de l'Isle; pourquoi n'étes-vous économe que pour moi? Ne me parlez plus de votre âge ; vous aurez beau vous donner quatre-vingts ans, on ne vous croira pas, on s'en rapportera bien plus à votre esprit qu'à votre baptistaire. Ce que vous m'avez envoyé est fort beau. Vous voulez donc jouir de toutes sortes de gloires, même de celle de surpasser M. de Condorcet? Que dites'-vous de VOde de M. Dorât? En retranchant les trois quarts et demi, elle pourrait être bonne. J'aime mieux les vers de la Harpe. Je suis tentée de vous envoyer des vers adressés à un anonyme, vous m'en diriez votre avis.
M. le duc de Choiseul reçut, vendredi 10 de ce mois, la permission de venir faire sa cour; il arriva dimanche 12, à huit heures du soir; il fut le lendemain, lundi, à neuf heures du
cKaC aussi Facilement que celui d'un Anglais. Soyez donc sûre que d'un cbat vous ne ferez jamais un chien. Demandez à Buffbn : il vous dira que si vous «sonurariez un chat, il s'enfuira, que d'autres vous égratig[neront, et c'est la pins mauvaise espèce, quoique peut-être pas la plus incorrigible. » (A. N.)
1 Ceci est une réponse à une courte lettre de Voltaîne , du 6 juin , qui n*a pas été publiée, et qu'on donne ici pour servir à l'intelligence de la letti*e de madame du DefFand. (L.)
matin, à la Muette; il y fut très-bien reçu; il revint dfner et souper à Paris, et partit le mardi, à huit heures du matin, pour retourner à Ghanteloup , où il était attendu pour souper. Gela n'est-il pas assez leste? Il compte ne revenir ici que dans le mois de décembre; il aura, dit-il, ses semailles à faire, et beaucoup d'autres soins champêtres où sa présence est nécessaire.
Vous savez que le roi et les princes ses frères seront inoculés après^emain, par Richard, à qui on a donné le surnom : Sans peur.
Le roi s'établit demain à Marly ; il a ordonné à son capitaine des gardes et . à son premier {gentilhomme de la chambre de ne laisser approcher de Marly aucune personne qui n'aurait point eu la petite vérole.
Portez-vous bien, mon cher Voltaire, ne pensez point à votre âge, persuadez-vous n'avoir que celui qu'a votre esprit : vingtcinq ou trente ans.
^ MADAME LA MARQUISE DU DEPFAND A M. HORACE WALPOLE
Dimanche 26 juin 1774.
Je vais répondre à toutes vos questions ; il y en a une dans vos lettres précédentes à laquelle je n'ai pas répondu. Madame de Quintin est la fille du duc de Lorge et femme du fils de la marquise de Durfort, l'amie de la grand' maman. Elle s^ appelait la comtesse de Lorge , et on la titra l'année passée, quand elle partit avec madame de Forcalquier pour aller recevoir madame la comtesse d'Artois.
Les inoculés vont fort bien : l'éruption commença hier.
Je vous ai rendu compte du voyage de M. de Ghoiseul ici, je n'ai pas eu lieu d'en être contente; je le suis infiniment de la grand'maman, ainsi que du grand abbé.
M. d'Aiguillon est encore ici; il partira pour Veret quand l'effet de F inoculation sera passé; il garde sa charge de capi* taine des chevau -légers. Tous les ministres sont établis à Versailles, d'où ils viennent travailler avec le roi; il n'y a que M. de Maurepas qui soit logé à Marly, et cela ne signifie rien; il n'y a rien de signijiant jusqii^k ce moment-ci, chacun a sa brigue et sa cabale; il n'y a que VAlmanach de Liège qui puisse nous dire ce qui arrivera. Avez-vous su la prédiction qu'il y avait dans cet almanach pour le mois d'avril?
M. le prince de Goiiti n'a point vu le roi : sa réconciliation tient à des affaires générales auxquelles on travaille, et qui ne sont pas faciles à arranger; il se porte bien. L'Idole et sa bellefiUe sont établies dans une maison qu'elles ont à Auteuil ; madame de Lauzun vas'y faire inoculer, quoiqu'elle Fait déjà été, mais c'a été par Gatti, et c'est compté pour rien.
Je vous ai adressé une lettre pour M. de Bichmond ^; celle que j'ai reçue de lui est parfaitement bien, et en vérité dans le goût de celles de Pline, qui est ma lecture du moment : ne m'en avez-vous pas dit, il y a quelque temps, beaucoup de bien '? Il y a beaucoup à en dire, j'en suis charmée, c'est dom-^ mage qu'il y en ait si peu. Nous avons une feuille périodique, qni a pour titre : Gazette de littérature; il y a toujours une petite pièce de vers ; toutes les lettres que je vous écris y ressemblent. La petite pièce que vous aurez aujourd'hui est sur un de nos ministres qui tient bon.
Ministre sans talent ainsi que sans vertu, Couvert d*ignominie autant qu*on le peut être.
Retire-toi donc! Qu'attends-tu?
Qu'on te jette par la fenêtre 3?
LA MÊME AU MÊME
Paris, samedi 9 juillet 1774.
« // est bien vrai que je suis difficile; je sais bien mieux ce » que je naime point que ce qui me plait. »
Voilà un trait de votre lettre qui explique tout ce qui se passe entre nous. Vous ne saisissez jamais avec moi que ce que vous appelez des fautes et des torts , et ne daignez pas remarquer l'attention que j'ai à éviter ce que je sais qui peut vous déplaire. Il est vrai que j'ai envoyé Couty savoir comment vous vous portiez; j'avais été quinze jours sans savoir de vos nouvelles; de
1 Le feu duc de Richmond. (A. N.)
' M. WaJpole dit dans sa réponse : « C*était llii^toire de Pline Tonde que que je vous ai dit qui in*amusait, mais médiocrement. Pardonnez si je n'aime pas les lettres du nevea; elles me paraissent plates, apprêtées, et ne contiennent ni anecdotes, ni nouvelles, ce qui m'amuse uniquement : n'excusez pas les vôtres, surtout quand elles sont longes. » (A. N.)
^ Le duc de la Vrillière. Il donna sa démission en 1775 , et M. de Malesherbes lui succéda. (A. N.)
416 COnUESPONDANCE COMPLETE
plus, il devait venir à Paris, j^ étais bien aise qu'il pût vous voir avant. C'est une foute, je l'avoue; ce n'est pas être entièrement corrigée, mais vous conviendrez que je suis en bon train.
Je viens de recevoir une lettre de Barëges, de madame de Gramont, pleine de politesse et d'amitié ; elle excuse son frère, sollicite mon pardon de ce qu'il ne m'a point vue dans les vingtquatre heures qu'il a été à Paris; enfin elle n'oublie rien de ce qui peut satisfoire ma vanité; mais tout cela m'importe fort peu : excepté les premiers mouvements d'amour-propre, on apprécie bientôt toutes ces sortes de choses à leur juste valeur.
Le petit comte de Broglie arriva jeudi dernier ^ il soupa chez moi le soir avec sa femme, sa belle-sœur, mesdames de Mirepoix et de Beauvau, les archevêques de Toulouse et d' Aix. Son retour me fait plaisir; ce n'est pas que je l'aime, mais il est gai , il a de la grâce et m'amuse.
Je ne crois point vous avoir envoyé les vers de la Harpe* Ceux que je vous ai envoyés sont d'un M. Pezay', et c'est ce qu'il a fait de plus joli. Ce trait,
Notre jeune Titus aime qu*on parle en prose
Il prise pins , dit-on , un épi qu'une rose :
Tant pis pour nos bosquets, tant mieux pour nos moissons....
ce trait, dis-je, a paru joli à tout lé monde; j'ai dû être trèscontente des quatre derniers vers; mais apparemment ce qui est agréable dans une nation ne l'est pas dans une autre.
Vous aurez appris la mort de madame de Valentinois ' ; vous ne vous souciez guère de savoir son testament; cependant, comme elle avait plus de quarante mille écus de rente à disposer, il a excité la curiosité de tout le monde. Elle fait la duchesse de Fitz-James sa légataire universelle , et substitue le tout au marquis de Fitz-James et à ses enfants. La marquise de Fitz-James est fille de M. de Thiars, qui était son ancien et meilleur ami; elle laisse à celui-ci un diamant de cent mille francs; sa jolie maison de Passy à M. de Stainville; vingt mille francs à madame de Caumont; autant à madame de Gambis, qui ne l'avait pas vue depuis six ans, mais qui, avant ce temps-
^ De son exil à sa terre de RufFec, dont il a été déjà parlé dans ces lettres. (A.N.)
3 T)ans une lettre qu*on ne publie pas. (A. N.)
^ La comtesse de Valentinois, née Saint-Simon, mariée au fîrère cadet du prince de Monaco. (A. N.)
là, avait été son amie. Le testament est de l'année 1768. Elle laisse dix mille livres de rente viag^ére à Boudot, procureur; six mille à son notaire. Les legs et les dettes montent à trois cent et tant de mille francs en argent comptant, et vingt-sept ou vingt-huit mille francs de rente viagère.
Dimanche.
J'irai demain à Boissy pour la seconde fois depuis que les Garaman y sont; c'est notre bon ami M. Schouwaloff qui m'y mènera. Je le trouve un peu ennuyeux ; il n'a nulle inflexion dans la parole, nul mouvement dans Tâme; ce qu'il dit est une lecture sans ponctuation.
Il faut vous compter une petite histoire qui ne vous déplaira pas. Un jeune homme ayant acheté une charge de conseiller au parlement, y prit sa place un jour qu'on y devait juger une cause. L'usage, à ce qu'on dit, est que le dernier reçu opine le premier. Quand on en vint à prendre les voix, le jeune homme ne disait mot. Le premier président lui dit : Eh bien ! monsieur, qu'opinez-vous? 3foi, monsieur, je ne qu'opine point, c'est à ces messieurs à qu^ opiner; quand ils auront qu'opiné, je qu* opinerai après eux.
Vous ne voulez donc pas me répondre sur les estampes du sacre de Louis XV? Le proverbe est : Qui ne dit mot consent; ainsi, si je trouve une occasion de vous les faire tenir, vous les recevrez.
J'ai donné dans un grand panneau, en pensant que c'étaient les lettres de Pline le jeune qui vous plaisaient; j'en étais étonnée : elles ne sont pas absolument de mon goût , mais je croyais avoir tort; j'y ai trouvé plusieurs belles pensées que j'ai même crayonnées; enfin je soumettais mon goût au vôtre, et dans cette idée, je leur ai donné des louanges. Je vois que vous n'en donnez point à l'édit * que je vous ai envoyé; pourquoi ne me pas dire naturellement que le style ne vous en plaft pas? Pourquoi me ménager sur ces sortes de choses? Vous me rompez en visière sur tant d'autres ! Croyez-moi , ne vous contraignez sur rien , votre vérité est ce qui me plait le plus en vous , et qui vous distingue le plus de tous les autres hommes.
Il ne parait plus rien de nouveau que des épigrammes assez drôles, mais qui ne peuvent s'envoyer.
L'ami Pont-de-Veyle se rétablit tout doucement; je n'ai point
ï Édit du Roi, portant remise du droit de joyeux avènement, etc. C'est le premier édit de Louis XVI, date de la Meute, mai 1774. (A. N.)
u. ' tr
de meilleur ami ni de plus contrariant; le pauvre homme ne peut consentir à vieillir, il a tous les goûts de la jeunesse. Les spectacles, les grands soupers sont nécessaires à son bonheur, mais ses jambes, sa poitrine et son estomac n'y sont pas d'accord.
La cour partira entre le 29 et le 1" du mois d'août pour Gompiègne, où elle séjournera jusqu'au I*' septembre.
M. de Vergennes arrivera le 20 ou le 22 de ce mois. D'ici à dimanche il y aura peut-être plusieurs nouvelles, mais je ne saurais croire qu'elles vous amusent; cependant j'en remplirai mes lettres tant que je pourrai. Je voudrais trouver ces mots dans une des vôtres : Je suis content de vous.
Paris, 13 juillet 1774.
J'ai tardé à vous répondre, mon cher Voltaire, parce que j'ai envoyé votre lettre à Cbanteloup, et que je voulais pouvoir vous mander ce qu'on m'aurait répondu. Voici les propres mots de la grand'maman :
« Je ne sais pas pourquoi M. de Voltaire s'imagine toujours » être mal avec M. de Choiseul; je ne puis vous dire sur cela » que ce que je vous ai toujours dit : que M. de Choiseul ne » cesse de lire ses ouvrages et de les admirer avec tout le plaisir » que cause une admiration véritable. Vous pouvez assurer » monsieur de Voltaire que M. de Choiseul a ressenti dans le n temps , et conservé depuis , la même horreur que lui des » cruautés exercées sur MM. de la Barre et de Lally. n
Je suis ravie que vous ne m'ayez pas réduite à la pension. Comment pourrais-je me contenter de quatre lettres par an? Je voudrais en recevoir trois cent soixante-cinq. Réellement, mon plus grand malheur (et ce malheur est si grand qu'il me rend malade), c'est de ne savoir absolument ce que je peux lire ; tout m'ennuie à la mort, l'histoire, la morale, les romans, les pièces de théâtre. Vous me direz : Lisez*moi. C'est assurément ce que je fais, mais à force de vous lire, je vous sais presque par cœur. Je trouve tout faible ou extravagant; ni gatté, ni justesse, ni chaleur; des exagérations, des phrases. Peut-être est-ce un effet de la vieillesse; je le croirais, si je ne retrouvais pas encore
in&niment de plaisir à lire vos lettres et les petites pièces que vous nous donnez quelquefois. Réellement, mon cher Voltaire, ayez pitié de moi , et transmettez-moi quelques étincelles de tout le feu que vous conservez encore.
Je suis ravie que vous ayez trouvé jolis les petits vers que je vous ai envoyés; ils sont de M. le marquis de Pezay, Il s'était offert de me faire avoir les vers de la Harpe sur l'édit du 31 mai; je le voyais pour la première fois : le lendemain il m'envoya les vers; il y en a mi qui nuit à leur perfection, c'est celui-ci :
« Quoique les moissonneurs Fassent cas des cIianM>ns. »
Si Ton pouvait y en mettre un autre, cela me ferait plaisir. Nous sommes abfmés d'odes, d'élog^es, de critiques, d'épigrammes; de ces dernières, il y en a quelques-unes d'assez jolies.
Vous voudriez que je vous mandasse des nouvelles , mais je n'en sais point; les grands événements se savent partout au même instant qu'ils arrivent, et les petits détails sont presque toujours feux; de plus, je n'ai pas le talent des gazettes. Vous avez un cori^spondant admirable dans M. de l'Isle ; persuadezvous qu il est mon chancelier, et que c'est à moi à qui vous devez adresser les réponses que vous lui faites.
On reçut avant-hier à l'Académie un autre M. de Lille, le petit abbé. Je le connais un peu, il est fort aimable, mais malgré cela je suis bien persuadée que son discours est fort ennuyeux. Il a lu son Épitre sur le luxe, je la connais. On dit que ses vers sont fort au-dessus de sa prose; cela ne fera peutêtre pas dire : Tant mieux pour nos bosquets, mais on dira : Tant pis pour nos moissons.
Je soupçonne, mon cher Voltaire, que cette lettre n'a pas le sens commun, mais elle m'a fait passer un quart d'heure à causer avec vous ; je voudrais que ce fût en réalité.
Paris, dimanclie 17 juillet 1774.
Je suis bien dans la disposition de vous donner encore aujourd'hui un bon exemple. J'ai mal aux entrailles, des inquiétudes dans les jambes , et un petit chien qui me fait en-
420 CORRESPONDAISCE COMPLETE
rager; joignez à cela pas un nom propre à vous nommer, à moins que ce ne soit en forme de litanie.
S'il est vrai que mon exemple vous communique mes dispositions, voilà un rapport que j'aiWvec vous, malgré votre prétention qu'il n'y en a point entre'nous. J'aime les noms propres aussi, je ne puis lire que des faits écrits par ceux à qui ils sont arrivés, ou qui en ont été témoins; je veux encore qu'ils soient racontés sans phrases, sans recherches, sans réflexions*, que l'auteur ne soit point occupé de bien dire; enfin, je veux le ton de la conversation, de la vivacité, de la chaleur, et, par-dessus tout, de la facilité, de la simplicité. Où cela se trouve-t-il? Dans quelques livres qu'on sait par cœur, et qu'on n'imite pas assurément dans le temps présent.
Oui , je suis bien aise du retour du petit comte ; mais il a tant d'affaires, que je ne jouis point de lui. Il ira le mois prochain à Gompiègne, et le mois d'après il retournera à son vilain château, dont il ne reviendra qu'après Noël; alors la grand'maman sera ici. Cette idée me cause une petite émotion; je crois que j'aurai du plaisir à la revoir. Je boude toujours son mari, contre lequel je ne suis nullement fâchée; je ne l'aime pas assez pour cela, mais pour soutenir une certaine dignité, et malheureusement c'est à quoi je ne m'entends guère.
Je fais des connaissances nouvelles autant que je peux ; ce n'est pas en cela que je vous imite; mais figurez-vous que toute lecture m'ennuie, que je ne puis faire d'autre ouvrage que d'effiler, que dans la solitude je ne puis faire que des réflexions; à quoi me serviraient-elles en me séquestrant de la société, mon principal objet étant de m'en assurer une agréable? Les Necker,. madame de Marchais, M. d'Esterhazy, sont des gens très -aimables, qui ont l'air de faire cas de moi. Je ne néglige pas pour cela mes anciennes connaissances, mais mille circonstances produisent des séparations qu'il me convient de remplacer.
Bénissez le ciel , applaudissez-vous de vous suffire à vousmême; votre vous-même vous satisfait, et le mien m'ennuie.
Paris, 25 juillet 4774.
Je SUIS content. Voilà trois paroles aussi belles que rares; et moi, je suis bien aise, et c'est ce qui ne m'amve pas souvent. Je ne crois point nos lettres aussi ostensibles que vous vous l'imaginez: ce que vous m'écrivez dans cette idée est, je crois, en pure perte. >
Il est certain que nos prémices sont d'heureux présages, mais il £aut attendre. On vient de renvoyer M. de Boynes, secrétaire d'état de la marine; sa place est donnée à M. Turgot, que je voyais tous les jours il y a quatorze ou quinze ans, mais avec qui la Lespinasse m'a brouillée, ainsi qu'avec tous les autres encyclopédistes; il est l'ami intime de M. de Maurepas, à qui il n'est pas douteux qu'il ne doive cette place; c est un honnête homme.
La grande nouvelle du jour est la défense que le roi a faite à M. le duc d'Orléans et à M. le duc de Chaitres de venir à la cour, pour le refus qu'ils ont fait d'assister mercredi prochain à Saint-Denis pour le catafalque de Louis XV, où ils n'auraient pu se trouver sans rendre le salut au nouveau parlement, qu'ils ne veulent pas reconnaître. N'inférez pas de cette nouvelle qu'on est décidé à le soutenir. Si je trouve quelque occasion pour vous écrire, j'en profiterai; cela n'est pas conséquent à ce que je viens de vous dire, mais il faut des réserves à de certains égards, et ne pas s'assujettir à des louanges.
Je m'informerai des livres que vous désirez ; il est vrai que je vous trouve des goûts un peu baroques , mais je vous porte bien envie. Quel bonheur de trouver son amusement dans de pareilles recherches * !
^ Les livres que M. Walpole désirait avoir étaient : Discours des plus tné~ moiahles faits des rois et grands seiffneuri d'Angleterre; de plus, un Traite^ de la Guide (sic), et Description des principales villes et châteaux d'Angleterre, par Jean Bernard, imprimé à Paris, Tan 1579 ; Etat de la Maison des ducs de Bourgogne, imprimé dans les Mémoires pour servir à l'Histoire de France et de Bourgogne, t. II. Voy. le premier tome de la nouvelle édition, de la Croix du Maine, p. 506. Walpole 8*exprimait ainsi ù l'égard de ces ouvrages : ■ Le premier, probablement, ne se trouvera pas; il excite ma curiosité, par égard à nos anriens cbàteaux; le second pourrait me fournir des lumières par rapport à Hicbard III, dont la sœur était ducbesse de Bourgogne, et joua un grand
*22 CORHESPONDANCE COMPLÈTE
St8 juillet 1774.
Je n'ai point de thèmes aujoui*d'hui, madame; f ai envie de vous écrire, et je n'ai rien à vous dire. Quand je vous aurai souhaite un bon estomac, de la dissipation et de l'amusement, il en résultera seulement que je vous ai ennuyée.
Le conte que vous m'avez fait de ce nouveau conseiller qui n'osait copiner avant que ses anciens copinasseni est un vieux conte que j'ai entendu foire avant que madame de Ghoiseul fût née.
J'ai un neveu qui est gros comme un muid, et qui est doyen des conseillers-clercs du nouveau parlement; il faut me pardonner de prendre un peu le parti de sa compagnie. L'ancienne n'était guère plus savante, et était certainement plus tracas^ sière. Si vous vous faites lire l'histoire, vous aurez remarqué que, depuis François !•% le parlement de Paris a cru toujours ressembler au parlement d'Angleterre.
C'est précisément comme si un de nos consuls se croyait consul romain. Le monde a toujours été gouverné par des équivoques. Toutes nos querelles de religion ont eu des équivoques pour principe^ c'est ce qui m'a fait souhaiter que la satire de Boileau sur les Équivoques fût un peu meilleure.
Il me paraît que vous autres Parisiens vous allez voir une grande et paisible révolution dans votre gouvernement et dans votre musique. Louis XVI et Gluck vont faire de nouveaux Français. '
M. de l'isie va à son régiment, et je n'aurai plus de nouvelles. Il avait une pitié charmante pour ma curiosité. Il me donnait des thèmes toutes les semaines ; il égayait le sérieux de ma vie, car je suis très-sérieux; je fais mes moissons, je plante, je bâtis, j'établis une colonie qu'on va peut-être détruire revoilà des occupations graves.
Portez-vous bien, madame; ayez du plaisir si -vous pouvez,
rôle dans ces afibires-là. N« vons donnez point de peine snr ces bagatelles, qni ne touchent que mon amusement, dont il est trè»|>ermi$ de vous moquer. Von» savez que mes études sont très-baroques ; je ne les défends pas. Ne suffiit-ii pas d'être sans grands chagrins, quand on peut s'occuper de telles fariboles? ■ (A. N.)
cela est bien plus important et beaucoup plus difficile. Je vous suis attaché depuis bien lon{ytemps, mais à quoi cela sert-il? Je vous suis inutile, je suis vieux, je vais mourir. Adieu, madame, je TOUS aime comme si j'avais encore vingt ans à vivre gaiement avec vous. Lr vieux malade de Fernet.
Parii), 3 août 1774.
Ne louez point nos révolutions , mon cher Voltaire ; celles qui sont arrivées, loin d'être admirables, sont déplorables. La musique de M. Gluck confirme ce jugement; elle n est ni firançaise ni italienne. Je doute que les savants la puissent louer de bonne foi; et pour les ignorants tels que moi, elle n'est qu'un charivari, tantôt bruyant, tantôt plat, et toujours ennuyeux. I[)higénie et Eurjdice, comparées à Armide, à Castor, à Issé, au ballet des Sens, etc., etc., font verser des larmes de sang pour la perte du goût; ce que nous admirons aujourd'hui u aurait pas eu de succès dans le temps des Gotin et des Golletet ; et M. de Voltaire applaudit à un tel changement! Qu'estce qui vous engage à cela? Vous ne sauriez être de bonne foi; vous, qui devriez être le défenseur du goût, vous soutenez, vous autorisez ceux qui le détruisent ; vous fiaites perdre la seule ressource qui nous reste; vous nous serviriez d'armes, mais vous les faites tomber des mains quand vous donnez des louanges à tout ce qui se fait, dont votre exemple est la critique. Je suis désolée d'être si vieille; non pas assurément que je regrette de ne pouvoir pas être longtemps témoin de tout ce <|ue je blftme, mais parce que je* n'ai plus la vivacité et la force qu'il me faudrait pour vous peindre avec énergie toute mon indignation. Tout est Pradon aujourd'hui dans tous les genres ; ce sont là vos protégés. Voilà une révolution arrivée en vous bien étrange. Je ne blâme point vos sentiments sur d'autres articles, je ne suis pas si éloignée de penser comme vous.
Ces commencements-ci sont de bon augura : je crois le choix de M. Turgot très-bon, et quoique je ne le voie plus, j'ai conservé beaucoup d'estime pour lui; s'il ne se rend pas esclave de systèmes, et qu'il ait égard aux circonstances, je ne doute pas qu'il ne soit un très-bon ministre.
Vous avez raison de regretter M. de Flsle ; je pourrais peutêtre le remplacer dans la conversation , mais pour les lettres , cela est impossible. Il faut que vous vous accommodiez de moi telle que je suis, et que mon amitié supplée au génie que je n'ai point; cependant je ne m'en crois pas totalement dépourvue, tant que je sentirai la distance qu'il y a de vous à tout autre. On vous aura sans doute envoyé V Oraison funèbre de l'abbé de Boismont *; il doit être content de son succès.
Avez-vous lu les Éloges de la Fontaine par la Harpe et par Champfort? Je voudrais qu'il vous prft fantaisie d'en faire un , non pas pour le prix, mais pour mon plaisir.
Ne dites point, je vous prie, à madame Denis ce que je vous écris sur Gluck, je ne veux point être mal avec elle.
Dimanche 14 août, à six beures du matin.
Vous êtes un homme extraordinaire , un grand médecin des âmes à qui on ne peut pas dire : Médecin, guéris-toi toi-même. Vous vous êtes guéri parfaitement, en vous détachant de tout ; mais ne vous flattez pas de faire beaucoup de cures * ; il y a bien des malades qui trouveraient le remède pire que le mal, et qui préféreraient de conserver le bras ou la jambe où ils auraient* quelquefois un rhumatisme, à se les faire couper. Vous voilà cependant en course, et dans le dessein de passer quelques jours pUis agréablement que vous ne faites dans les compagnies de votre voisinage; c'est cette seconde partie de votre exemple que je prétends imiter.
En conséquence, je partirai demain pour Boissy, où je compte rester jusqu'à vendredi après souper. Je quitte Pontde-Veyle avec regret; mais c'est, comme vous le voyez, pour
i De Louis XV.
2 M. Walpole avait dit : « S*il était possible de donner sa façon dépenser, je vous conseillerais de prendre la mienne. Il est difficile de mener une vie plus monotone et insipide; cependant elle me plaît fort. Je fais un plaisir de négatifs. Par exemple, je suis charmé d'être en toute oisiveté ici, pendant que tout le monde trotte par la campagne, briguant les voix pour le nouveau parlement de l'année qui vient. Je suis encore très-heureux d*étre déchargé des affaires de mon neveu. Non, je ne trouve pas qu'on peut être malheureux quand on n'a rien à faire. ■ (A. N.)
peu de temps. Je n'aurai point à craindre les fenêtres ouvertes; je n ai qu'à me louer des attentions qu'on veut hien avoir pour mon âge et pour mes infiimités ; et si j'étais douée d'un caractère pareil au vôtre , je serais bien éloignée d'avoir rien à désirer; mais, comme vous me l'avez souvent répété, nous ne nous ressemblons point.
Vous serez de retour quand vous recevrez cette lettre ; vous aurez trouvé en arrivant un des livres que vous désirez, une oraison funèbre*, et une Lettre d'un Théologien^ , dont vous me direz, je vous prie, votre avis.
Vous me mandez que depuis longtemps vous n'avez passé qu'une nuit à Londres, et que vous vous y êtes désespéré; vous devez donc comprendre que l'on peut quelquefois se déplaire où l'on est; mais mal d'auti*ui n'est que songe. Jusqu'à présent j'ai supporté la solitude de Paris, depuis le voyage de Compiègne; elle augmentera cette semaine, parce que les gens que je vois le plus souvent vont passer cette semaine à Villers- Cotterets. Madame de Mirepoix et madame de Boisgelin vont demain, ainsi que moi, à Roissy; je garderai mon carrosse; et au premier moment que je me trouverai incommodée, je reviendrai chez moi. Si je m'y plais, j'y resterai, comme je vous l'ai dit, jusqu'à vendredi. La Sanadona est toujours à Praslin ; je ne m'aperçois pas beaucoup de son absence ; elle peut la faire durer jusqu'à la fin du mois, sans que cela me feche. Je continue la lecture de l'Esprit de la Ligue; c'est le meilleur livre que nous ayons eu depuis longtemps. Je lirai après la Vie de Marie de Médicis; c'est l'ouvrage d'une femme, on en dit du bien.
Nous sommes accablés de discours académiques, d'oraisons funèbres, de vers, tout cela plus mauvais l'un que l'autre.
L'évêque d'Arras est à Paris; je lui ai dit que vous vous souveniez de lui; il en est tout bouffi de gloire; c'est un homme très-sage, un très-bon esprit. Nous aurons l'année prochaine l'assemblée du clergé ; l'évêque de Mirepoix en sera , ce qui me fait plaisir.
On se prépare à quelques événements pendant le Compiègne ;
* De Lonis XV, prononcée par Tabbé de Boismont à TA endémie française. Il était homme d'esprit et de talent, mais préférant le plaisir et le repos (^ la gloire, il travaillait peu. On raconte quNI jouait trcs-bien la comédie, et qu'il excellait dans les rôles de Crispin. (A. N.)
* Lettre d*un Théologien a Vauteur des Trois siècles de la littérature, par
quelque chang^ement dans le ministère ; il n^y a pas d'apparence que je puisse y prendre quelque intérêt; mes parents et mes amis n'y auront, je crois, nulle part. On donna hier une tragédie nouvelle *; il y eut quelques vers fort applaudis, applicables au retour des anciens magistrats, et à M. de Maurepas * ; sa conduite est très-sage, son étoile en feit pâlir une autre '» et sa gloire est plus solide, quoiqu'elle soit moins brillante.
LA MÊME AU MÊME
Mercredi 24 août 1774.
Vous êtes revenu le 18 de chez le SeWyn, et moi le 19» après-souper, de chez les Garamau^ vous avez été content, et moi aussi. Roissy est le séjour de la paix, de l'ordre et du bonheur'. Un père et une mère, huit enfants qui vivent ensemble avec une union, une amitié parfaite; c'est l'âge d'or. J'aurais eu beaucoup de regret de les quitter, sans la manie que j'ai de désirer toujours de m' éveiller chez moi; je ne me déplais point dans la journée de n'y être pas, mais la nuit et la matinée je regrette ma cellule. Nous avions pour toute compagnie ma* dame de Mirepoix, madame de Boisgelin, le bon Schouwaloff, et un M. de la Salle. Je ne me suis pas promenée un moment; les fenêtres n'ont point été ouvertes; on n'a joué qu'une partie de whist pendant les cinq jours que j'y ai été, L'Idole y a couché une nuit. Il se pourrait que j'y retournasse au mois de septembre ; mais je désirerais bien d'en être empêchée.
Je soupai hier chez la maréchale de Luxembourg , en petite compagnie, c'est-à-dire avec douze personnes, deux desquelles
Condorcet. (Berlin , 1774.) Cette critique de l'ouvra^ de Sabatier de Castres fut, |9endant quelque temjis, attribuée ;t Voltaire. (A. N.)
' Adélaïde de Hongrie y par M. Dorât. (A. M.)
^ Dans le nombre étaient ceux-ci :
m J'enchaîne la Ditcorde aux pieds de la Justice,
• Et rends aux tribunaux leur auguste exercice.* {A. N.)
3 Celle du duc de Choiscul. (A-. N.)
* Roissy était une maison de plaisance k cinq lieues de Paris , appartenant au comte de Caraman, qui jouissait d'une grande fortune ^ étant un des piîncipaux propriétaires du canal du Languedoc, dont son grand-père, M. lUquet, avait conçu et exécuté le plan. Le comte de Caraman épousa la sœur ainée du prince de Ckimay. (A. N.)
étaient M. le duc d'Orléans et madame de Montesson; il fut fort question des bottines ' ; le prince et sa dame me traitèrent au mieux. Je donne ce soir à souper aux Fitz-Roy', et je souperai avec eux vendredi chez madame de Marchais , dont les empressements et les soins ne font qu'aug^menter chaque jour. Le pauvre Pont-de-Veyle dépérit à vue d'oeil; il est actuellement comme était le président les derniers mois de sa vie, mais il ne peut consentir à se conduire selon son état; c'est une belle leçon pour moi. Je vois qu'il est à charge a tout le monde, et il ne s'en aperçoit pas; il compte aller à TIsle-Adam le mois prochain. La Sanadona vient d'arriver il y a un moment; son séjour à Praslin a été de plus de trois semaines; je ne me suis pas aperçue de son absence , et je suis bien aise de son retour. N'est-ce pas comme cela qu'il faut être ?
A nenf heures du soir.
Le baron de Breteuil va ambassadeur à Vienne ; M. d'Usson ' à Stockholm; celui qui succède à Naplcs n'est point encore nommé, on croit que ce sera le duc de la Yauguyon.
M. l'abbé Terray est exilé, M. Turgot a les finances, mais cette seconde nouvelle mérite confirmation. ,
P. S. Ne débitez point. ces nouvelles; en finissant de les écrire j'apprends qu'elles ne sont pas certaines.
Choses nouvelles et très-certaines.
M. Terray est exilé à la Motte; M. Turgot a les finances; M. de Sartine la marine; la police n'est point donnée; M. le chancelier est exilé pour trois jours à Bruyères , au bout desquels trois jours il a Tordre d'aller dans une de ses terres beaucoup plus éloignée. M, de Miroménil , ci-<levant premier président de Rouen et garde des sceaux, est vice -chancelier.
1 Bottines dont M. \Va]po]c se servait alors pour la goutte, et qu*il avait envoyées « Paris sur la demande du duc d*Orlcans. (A. N.)
^ Le premier lord Son thampton et sa femme, qui se trouvaient alors poar la seconde fois k Paris. (A. N.)
3 Frère du marquis de Bonnac, qui avait été ambassadeur à la Haye. (A. N.)
Paris, 29 août 1774.
Que dites-vous, mon cher Voltaire? Trouvez-vous qu'il y ait assez de remue-ménage? La roue de la fortune toume-t-elle assez rapidement? Il faut espérer que ces chang^ements répondront à l'attente et à la joie du public. Vous connaissez M. Turgot; je le voyais beaucoup autrefois; c'est un sage qui certainement voudra le bien, non pas à la manière de son prédécesseur, le bien d' autrui. Il a demandé qu'on séparât la surintendance des bâtiments, du contrôle général, et qu'on la donnât à M. d'Angivillers, qui a déjà le jardin du roi. On dit beaucoup de bien de M. de Miroménil; toute la besogne n'est pas finie : celle des parlements n'est pas la plus petite ni la moins emban*assante ; enfin c'est un règne nouveau. M. de Maurepas termine bien sa carrière. Il a positivement l'âge qu'avait le cardinal de Fleury quand il vint à la tête des affaires.
Mes amis voient tous ces changements avec beaucoup de tranquillité ; ils ne quitteront leur campagne que dans le mois de décembre; j'attends leur retoui'avec impatience, et c'est le seul avantage que je compte tirer de tout ceci, c'est le seul intérêt que j'v prends. Je regarde les ambitieux comme des fous, et les places qu'ils occupent comme des rôles qu'ils jouent bien ou mal. Je vois tout ce qui se passe du même œil que le verra la postérité ; j'y vois Voltaire , le seul bel-esprit de ce siècle, qui aurait dû y servir de modèle, dicter les règles du bon goût , et qui par facilité a protégé ceux qui le détruisent. J'y vois un tas de philosophes qui, parce qu'ils ne croient pas des fables, se persuadent être fort éclairés, et devoir être législateurs, mais dont la vanité, l'orgueil et la suffisance décréditent leur morale. Je pense quelquefois à la croyance qu'on doit donner à l'histoire, et à l'idée qu'elle peut donner des hommes dont elle parle; ils pourraient bien peut-être avoir été semblables à ceux d'aujourd'hui. Enfin, pendant notre vie, nous sommes acteurs ou spectateurs; la toile baissera bientôt pour nous; vous pouvez y avoir du regret. Pour moi, mon cher Voltaire, je n'y en aurai point; j'ai trop vu le derrière des coulisses. Une seule chose pourrait attacher à la vie : ce serait de véritables amis, et c'est ce qui n'existe point. A propos d'amis,
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. h9»
M. de Flsle est toujours absent : il faut que j'y supplée en vous apprenant les nouvelles; je suis moins informée "tle ce qui se passe , qu'il ne le serait s'il était ici ; peu de mémoire , et encore moins d'intérêt, font que j'écoute mal, et que je ne retiens rien; mais voici ce que je sais.
M. Turgot balaye toutes les ordures : il a chassé MM. de Saint-Priest , le Clerc, Dupuis, Destouches; un nommé M, de Vaines * remplace le Clerc,
. Marin n'a plus la Gazette, elle est donnée à l'abbé Aubert, faiseur de fables. Je me borne à vous dire ce qui est fait, et je me tais sur ce qu'on dit qu'on fera; les conjectures m'ennuient, je ne me prête guère à les écouter. Je suis présentement trèstristement occupée; mon plus ancien ami le pauvre Pont-de- » Veyle se meurt. C'était un sage à sa façon; il était heureux. Sa maladie m'a donné occasion de renouer avec d'Argental*; vous serez souvent le sujet de nos conversations.
Que dites-vous de la Lettre du Théologien P Plusieurs vous l'attribuent. Je ne suis pas de ce nombre.
Paris, dimanche 4 septembre 1774.
Je ne m'attendais pas à la lettre que je reçois dans ce moment; elle me tire de l'incertitude où j'étais, si je vous écrirais aujourd'hui, ou mercredi. Il me semblait que je devais vous faire part de mon chagrin, et puis je me demandais pourquoi cette nécessité. Comme je suis content de votre lettre, elle me décide.
J'ai appris ce matin à mon réveil la mort de mon pauvre ami' : je l'avais quitté hier à huit heures du soir; je l'avais trouvé très-mal , mais je croyais qu'il durerait encore quelques jours ; il y en avait quatre ou cinq qu'il ne pouvait pour ainsi dire plus parler, il avait cependant toute sa tète. Je fais une
^ M. de Vaines avait été employé par M. Turgot pendant qu*il était intendant de Limoges, et devint son premier secrétaire, lorsqu'il fut nommé conti*ô- Icur général des finances. C'était un homme d*esprit et de mérite, (â. N.)
* M. d'Argental était ie frère aine de M. de Pont-de- Veyle, et lui a survécu jusqu'en 1788. (A. JN.)
3 M. de Pont-de-Veyle. (L.)
très-grande perte ; une connaissance de cinquante-cinq ans , qui était devenue une liaison intime, est irréparable. Qu'est-ce que sont celles que l'on forme à mon âge? Mais il est inutile de se plaindre, il faut savoir supporter toutes les situations où l'on se trouve, et se dire que l'on pourrait être encore plus malheureux. J'en ai la preuve par l'espérance que vous me donnez de vous voir Tannée prochaine. Vous avez raison de croire que je ne voudrais pas que vous vous exposassiez au plus petit inconvénient pour moi ; je ne me sais jamais flattée de vous voir cette année, c'est beaucoup de n'en pas perdre l'espérance pour toujours.
Je vous ai mandé dans ma dernière lettre que j'étais étonnée du silence du petit Craufiird; j'en reçois une lettre très-obligeante, j'y répondrai incessamment; dites-lui, si vous le voyez, que pour aujourd'hui cela ne m'est pas possible ; je ne puis parler à d'autres qu'à vous, et je ne puis parler longtemps.
Dimanche il , à neuf heures du matin.
J'ai pris le parti de prévenir l'arrivée du facteur pour vous écrire, pour plusieurs raisons : d'abord parce que mon instinct m'y a portée , et puis parce que peut-être m'eudormirai-je et me réveillerai-je fort tard. Je vais au Port-à-l' Anglais à cinq heures; madame de Mirepoix s'y est établie avec madame de BoufBers, pour la consoler de la perte qu'elle a faite du marquis de BoufHers * son fils , qui est mort à Chanteloup, d'une fièvre maligne, le 5 de ce mois. Devant donc partir à cinq heures, et le facteur arrivant quelquefois fort tard, je n'aurais pas eu le temps de vous rien dire.
La mort de M. de Boufllers a causé la plus grande afiBiction à M. et madame de Choiseul; M. de Ghoiseul a la fièvre tierce; la maladie de M. de BoufHers avait commencé par là, accompagnée à la vérité d'accidents que n'a point M. de Ghoiseul; j'en reçois tous les jours des bulletins. On les presse de changer d'air, ce que j'espère qu'ils feront dès qu'ils seront en état de voyager : ils iront vraisemblablement à la maison de campagne de l'évêque d'Orléans, qui est à vingt-six lieues de Chanteloup. Je crains que la grand'maman ne succombe à son inquiétude et à sa douleur, malheur que je ne saurais envisager sans frémir. Ses vertus m'assurent de son amitié ; c'en est une que la
^ Frèi*e aîné du chevalier de BoufHers. Il n*écait connu que par une minutieuse attention aux petits détails de la discipline militaire. (A. N.)
reconnaissance, et elle sait qu'elle m'en doit. Je m'aperçois bien de la perte de Pont-de-Veyle, et je ne le remplacerai pas. J'envie bien votre bonheur; vous n'êtes jamais mieux quelorsque vous êtes seul avec vous-même. Si vous pouviez me communiquer cette faculté, je n'aurais jamais eu tant d'obIi{ja> tions à personne.
Il n'y a rien de nouveau ici, si ce n'est la joie immodérée que le public a fait paraître du renvoi du chancelier et de l'abbé Terray : on a fait leurs effigies, on les a brûlés, roués, pendus; la police a été forcée d'arrêter les tumultes.
A trois heures.
J'ai reçu aussi une lettre de Voltaire, qui n'est point du tout agréable; mais ce qui l'est encore bien moins, c'est que depuis le moment où j'ai fini ce matin de vous écrire, jusqu'à celui-ci, je^n'ai pas eu une demi-minute de sommeil; malgré cela il faut que j'aille au Port-à-1' Anglais. J'ai bien pensé à vous dans mon insomnie, et je me suis dit : M. Walpole en a souvent de pareilles, et de plus il a de grandes douleurs; cela ne m'a pas consolée, tout au contraire.
Cette lettre serait trop triste si je la finissais là : voici de petits vers*
En donnant un éventail à la reine * .
Au milieu fies chaleurs extrêmes, Heureux d'amuser vos loisirs , Je saurai près de vous amener les Zéphirs; Les Amours y viendront d'eux-mêmes.
Autre, sur madame du Barry,
De deux Venus on parle dans le monde : De toutes deux gouverner fut le lot ; L'une naquit de l'écume de l'onde , L'autre naquit de l'écume du pot.
Mardi 20 septembre 1774.
Il y a longtemps que je n'espère plus vous revoir. Ayant laissé passer le printemps et l'été, je n'ai pas dû penser que
« Ces quatre vers furent attribués à M. le comte de Provence, aujourd'hui Louis XVIU. (A. N.)
432 CORRESPOjNDANCE COMPLETE
VOUS choisiriez l'automne pour ici. C'est le temps où avec juste raison vous redoutez la goatte; je crains bien son retour, je l'avoue. Vous avez eu bien tort d'appréhender Timportunité de mes empressements, vous n'en avez plus à craindre, et vous m'avez amenée à être aussi raisonnable que vous pouviez le désirer. J'avoue que je suis surprise, quand je trouve dans vos lettres quelque marque de mécontentement; vous n'en pouvez plus avoir d'autres que de la gêne que vous trouvez à écrire trop souvent. C'est un effet de votre complaisance dont je sens tout le prix, et dont je ne veux point abuser; personne, comme vous ine le dites, n'aurait une telle condescendance.
Mercredi 21.
On ne parle ici que du nouveau contrôleur général ' ; c'est un nouveau Sully, mais un Sully bien autrement éclairé, qui réparera tous les inconvénients, tous les abus que Tadministration de Colbert avait produits. On ne verra plus que d'honnêtes gens employés; tous les coquins sont déjà renvoyés, nous allons être gouvernés par des philosophes. J'ai bien du regret de n'avoir pas su ménager leur protection; pour l'obtenir aujourd'hui, il me faudrait avoir recours à mademoiselle de Lespinasse : me le conseillez-vous? 'Toutes les circonstances présentes contribuent bien à me faire sentir la perte que j'ai faite de mon ancien ami. Je n'avais que lui qui s'intéressât véritablement à moi, qui pût me conseiller^ qui pdt part à mes peines; il n'était ni tendre, ni affectueux; mais il était loyal et solide. J'étais ce qu'il aimait le mieux; je n'ai ni l'espérance, ni la pensée de le jamais remplacer; il était sans ambition, sans intrigue, et tous ceux qui m'environnent aujourd'hui y sont livrés entièrement. Que n'ai-je le bonheur de pouvoir me passer de tous! Mais cela n'est pas en mon pouvoir; je suis comme était feu madame la duchesse du Maine : je ne puis me passer» disait-elle, des choses dont je ne me soucie pasr Voilà comme sont les caractères faibles, et voilà celui que la nature m'a donné; et voilà comme je retombe à vous parler de moi.
A deux heures après minait.
J'oubliais de vous dire que Mariette est mort ; je me suis déjà informée (mais sans succès) où l'on pourrait trouver ses héritiers; si je l'apprends, désirez-vous que je fasse demander
« M. Turgot. (A. N.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. kU
.s'ils consentiraient à vendre ce portrait en- émail, par Petitot, de madame d'OIonne? En ce cas, il faut me dire quel prix vous y voulez mettre.
J'ai eu ce soir jusqu'à onze heures les milords Stormont et Mansfield; ce dernier nie platt, et l'autre ne me dépiaf t pas.
Qu'est-ce que cela vous ferait d'apprendre que M. le comte de Muy ' épouse dans huit jours madame de Blancart, chanoinesse, son ancienne amie , qui a quarante-deux ans , et lui en a soixante-quatre? Milord Stormont a écrit à M. Conway * pour l'engager à ne venir ici qu'après Fontainebleau ; ce serait vers le 15 de novembre. Je souperai encore demain chez moi avec les deux maréchales; je n'avais aujourd'hui que celle de Luxembourg; elle a extrêmement plu à milord Mansfield : il reviendra demain, mais sans son neveu.
MADAME LA MARQriSE DU DEFFAND A M. HORACE "WALPOLE.
Mercredi 12 octobre 1774.
Vos trois dames ' arrivèrent hier au soir ; elles envoyèrent sur-le-champ chez moi. J'étais dans mon lit pour une petite fièvre qui m'a prise du dimanche au lundi , et qui subsiste encore. Si la casse fait l'effet que j'en espère, je compte donner à souper demain à vos dames , et pour compagnie elles auront la maréchale de Mirepoix, madame de Cambis et MM. de Beaune et de Bouzols.
Je serai ravie de faire connaissance avec M. Conway; votre amitié pour lui m'en a fait prendre la meilleure opinion.
J'ai vu milord Shelbum; il soupa chez moi lundi, je ne le vis qu'après souper, j'étais dans mon lit, et l'on n'entra chez moi qu'au sortir de table; il m'a extrêmement fêtée, cajolée; il viendra l'année prochaine ici uniquement pour moi; la confiance que j'ai en cette promesse est à peu près semblable à la pensée de revoir jamais cette fille. Je ne saurais comprendre
* Alors minûsipe de la (jucrrc. (A. N.)
2 Le général Gonvray était alors dans une touraéc de curiosité militaire en Allemagne et en Prusse. (A. N.)
3 Feu la comtesse douairière d'Ailesbury, madame Damer, sa fille, et lady Harriet Stanhope , troisième fille du feu comte d'Harrington , qui vinrent à Paris au-devant du général Conway^ à son retour d'Allemagne. (A. N. )
comment vous n'avez pas vu que c'était une plaisanterie * ; je ne voudrais pas lui devoir de me sauver de Féchafaud. Je sui.s pressée de vous ôter de la tête une idée aussi avilissante; je suis contente, comme je vous l'ai dit, de tous mes amis; elle est la seule personne que je pourrais regarder comme mon ennemie, si je ne dédaignais d'y penser : c'est de quoi je ne me cache point.
Je vois avec plaisir que vous n'avez aucun prélude de votre goutte, mais je crains bien qu'elle ne vous manque point.
Je vous manderai dimanche de mes nouvelles.
LA MÊME AU MÊME
Dimanche 16 octobre 1774, à six heures du matin.
Je vous dirai d'abord que je suis entièrement guérie; que non-seulement je n'ai plus de fièvre , mais que je ne me suis jamais mieux poitée, que les vapeurs sont à niille lieues, que je suis gaie, contente, heureuse; ne me demandez point pourquoi, je n'en veux point savoir la raison, et je veux (si je la pénétrais) encore moins vous la dire.
Je reçus hier votre lettre du 10 et du 11 ; je pense tout comme vous ; il serait heureux que vous eussiez un léger accès de goutte qui pût vous mettre en sûreté de n'en pas entendre parler avant deux ans; si ce souhait n'est pas accompli, vous ne vous en croirez point à l'abri. Tous vos projets s'en iront en famée, et c'est bien à quoi je me prépare.
Venons à vos dames : il n'en est point de plus aimables; elles soupèrent hier chez moi pour la deuxième fois ; elles y souperont aujourd'hui pour la troisième; les deux maréchales sont charmées d'elles, et si elles peuvent être dégagées des voyages qu'elles devaient faire , elles se proposent de s'occuper beaucoup d'elles, de leur donner à souper, et de leur procurer tous les amusements et agréments qui dépendront d'elles. J'ai fait lire par Wiart votre lettre à milady Ailesbury ; il a glissé sur de certains articles; elle vous écrira aujourd'hui. J'attends M. Gonway avec impatience; je compte qu'il passera la soirée
1 La demanilc quelle avait faite , dans sa précédeutc lettre ^ à M. Walpole^ si elle devait avoir recours k mademoiselle de Ijei«pinassc pour se i*éeoucilier avec les encyclopédistes. (A. ^»)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. Ji35
chez moi le jour de son arrivée ; ne le pressez point de retourner à Londres. Les daines seront ravies de reijter un peu de temps ici ; je ne saurais vous dire combien madame Ailesbury me plaît; ne le lui laissez point ignorer.
Ce qui peut déranger les voyages des maréchales, qui devaient aller à Saint-Assise, campagne de madame de Montesson, c'est l'état de madame la princesse de Gonti; elle eut hier une seconde attaque d'apoplexie; elle est mère et belle- mère de M. le prince de Conti et de M. le duc d'Orléans ; ils ne pourront pas s'éloigner d'elle.
A onze heures du matin.
Je pourrais vous raconter mille bagatelles , mais ce ne sera pas poui* aujourd'hui ; ma nuit n'a pas été assez bonne» et n'a point assez réparé mes forces.
Madame de la Vallière a été fort incommodée; sa santé m'inquiète ; pour sa fille ' , elle se porte comme le pont Neuf; elle s'est JEaite encyclopédiste ; elle est la plus intime de la Muse de V Encyclopédie * ; je crois que sa mère l'ignore. Rappelez- Yous riiistoire de Joconde, et vous devinerez celui qui a formé cette liaison.
M. le prince de Conti est arrivé cette nuit à quatre heures du matin ; il a été chez sa mère jusqu'à neuf; on dit qu'elle est mieux. M. le duc d'Orléans n'est point encore de retour, mais il ne tardera pas. Je prévois avec plaisir que mes deux maréchales resteront ici , celle de Mirepoix toujours , et l'autre jusqu'à la fin de la semaine prochaine, qu'elle doit aller à Chaateloup» où elle passera trois semaines ou un mois. Je suis on ne peut pas plus contente de ces deux dames , et en général de tous les gens de ma connaissance, qui dans cette occasion-ci m'ont marqué beaucoup d'attention.
i '^Voulez-vous que je vous envoie le Maintenoniana? Ce sont de petites anecdotes , des fragments de lettres , rien de nouveau, mais un rabâchage qui ne me déplaît pas. Est-ce que vous n'avez point de nouveaux romans? pourquoi n'en fiaitesvous pas? Vous vous entendez très-bien à peindre des caractères, c'^st ce qui me plaît le plus. Pour des aventures, je ne m'en soucie pas.
1 La duchesse de Ckâlillon. (L.)
3 Mademoiselle de Lespinadse. (A. N.)
Vendredi 28 octobre 1774.
Le général * m'avertit qu'il a une occasion ; j'en profite , et ce sera pour vous parler de lui. Oh ! que votre amitié est bien placée, et que je comprends qu'il doit l'emporter sur tous! Vous m*av;ez prévenue de beaucoup d'estime pour lui; mais vous ne m'en aviez pas fait un fidèle poilrait. Selon l'idée que vous m'en aviez donnée, je le croyais grave, sévère, froid, imposant; c'est l'homme le plus aimable, le plus facile, le plus doux , le plus obligeant et le plus simple que je connaisse. Il n'a pas ces premiers mouvements de sensibilité qu'on trouve en vous, mais aussi n'a-t-il pas votre humeur. Ne croyez cependant pas que je vous le préfère , quoiqu'il vaille mieux que vous à beaucoup d'égards. Je lui crois autant de vérité qu'à vous; mais plus de justice, moins de préventions, et plus d'indulgence. Il ne se méprendrait pas à ce qu'on pense pour lui, et s'il croyait qu'on eût des sentiments trop vifs, il ne s'en courroucerait pas , et n'y répondrait pas par de la haine et du mépris ; cela soit dit en passant. Il vous aime autant que vous Taimez , et ses attentions pour moi vous en doivent être une preuve. Je juge par sa conduite qu'il croit que vous m'aimez, et qu'il vous oblige dans les soins qu'il me rend. Je n'ai point encore eu de conversation [particulière avec lui; c'est moi qui l'ai différée. Il doit aller dimanche à Fontainebleau, je l'ai remis à son retour; ce qu'il y aura vu, ce qu'il aura remarqué, lui donnera plus de questions à me faire, fournira plus de matière à notre conversation. Je ne compte pas l'entretenir. de nos différends; je n'ai pas assez peu d'amoui^propre pour cela. Je ne trouve plus de plaisir à aucun épanchement; je sais trop à quoi je dois m'en tenir, et je ne cherche plus à me faire illusion; je sais que je dois toujours compter sur vous , et que vous me saurez gré toute votre vie de mon attachement ; que vous avez un sentiment très-vif de reconnaissance , et que vous saisirez toutes les occasions de me le prouver. Voilà ce que je juge de vos sentiments, et dont je me contente ; s'ils ne me satisfont pas entièrement, ils font cependant que vous êtes le seul ami que j'ai, le
* Le général Conway. (A. N.)
seul que j'aime, le seul que j'estime, le seul sur qui je compte. Voilà ma déclaration.
Je ne me flatte point de vous revoir l'année prochaine, et le renvoi que vous voulez que je vous fasse de vos lettres est ce qui m'en fait douter. Ne serait-il pas plus naturel , si vous deviez venir, que je vous les rendisse à vous-même? car vous ne pensez pas que je puisse vivre encore un an. L'idée de ravoir vos lettres d'abord est singulière; il n'était pas besoin de Pont-de- Veyle pour que vous fussiez sûr qu'elles vous hissent remises fidèlement ; il y a longtemps que Wiart a ses instructions. Mais vous me faites croire, par votre méfiance, que vous avez en vue d'effacer toute trace de votre intelligence avec moi , et c'est ce qui m'a fait vous demander, dans ma dernière lettre , si vous consentiez toujours à être nommé dans mon testament : expliquez-vous sur ce point très-nettement, pour que j'ordonne à Wiart de brûler tout ce qui sera de moi , et pour laisser à quelque autre de mes amis les manuscrits de recueils de différentes bagatelles : que la crainte de me fâcher ne vous arrête point. Je ne veux plus vous parler de moi; vous voilà au fait de ce que je pense. Parlons de vos dames.
Milady Âilesbui*y est certainement la meilleure des femmes , la plus douce , et la plus tendre ; je suis trompée si elle n'aime passionnément son mari , et si elle n'est pas parfaitement heureuse. Son humeur me parait très-égale, sa politesse noble et aisée, elle a le meilleur ton du monde; exempte de toutes prétentions, elle plaira à tpus les gens de goût, et ne déplaira jamais à personne ; c'est, de toutes les Anglaises que j'ai vues, celle que je trouve la plus aimable sans nulle exception ; il n'y a jamais eu de couple mieux assorti qu'elle et son mari. Les jeunes personnes me paraissent tout au mieux.
Voilà tous les jugements que je porte, vous me direz si j'ai raison.
Nous attendons de grands événements : le retour de l'ancien parlement, un lit de justice, du changement d^s le ministère. Vous n'avez que faire des conjectures, il vous suffira d'apprendre les grands événements ; il n'en peut arriver aucun qui m'intéresse personnellement, ma fortune est fixée; je n'ai, selon toute apparence, rien à espérer, ni à craindre.
438 COBRESPONOANCE COMPLETE
LA MÊME AU MÊME
Paris, ditDanche 6 novembre 1774.
Il se peut qu'il y ait eu dans mes dernières lettres quelques articles qui vous aient déplu, mais il y en avait mille autres qui devaient vous être agréables , et c'est une remarque que j'ai faite il y a longtemps, que ce ne sont jamais celles-là auxquelles vous répondez. Eh bien , je' vous promets que quand j'aurai des vapeurs au point d'en mourir, je mourrai sans vous en rien dire.
Ha ! ha ! je trouble votre gaieté, et vous craignez mes lettres comme un vrai poison ! permettez-moi de n'en rien croire , et ne m'ôtez point le peu de plaisir qui me reste , celui de notre correspondance. Il est singulier que vous ne me disiez mot de M. Comvay, ni de milady ; il m'aurait été agréable d'apprendre que je ne leur déplaisais pas. Je pourrais conclure de votre silence que vous n'avez rien de bon à m'en apprendre , mais je juge que vous avez mieux aimé me gronder. Vous êtes véritablement original.
Nous touchons au moment des grandes nouvelles ; tout s'est conduit avec un secret admirable , ce qui donne bonne opinion du succès : c'est mercredi 9 que les membres de l'ancien parlement ont ordre d'être rendus chez eux à Paris. On parle d'un lit de justice , mais on ne dit rien de ce qu'on y déclarera ; en attendant, on a exilé le procureur général * du nouveau parlement à Maubeuge, et son secrétaire est à la Bastille.
Vos miladys* ont été passer deux jours à Fontainebleau, elles vous en rendront compte, je les crois contentes, elles ont parfaitement réussi.
Au nom de Dieu, ne me grondez plus. Puisque vous êtes gai naturellement, ne changez pas de caractère en m'écrivant, et tolérez en moi qui suis née mélancolique, les choses tristes que vous trouvez dans mes lettres ; j'obser\'erai d'eii mettre le moins qu'il me sera possible. Vous êtes d'une sévérité à faire trembler. Rassurez-vous sur mes indiscrétions , et comptez que mes actions seront toujours conformes à vos désirs.
i M. do Vei-gès. (A. N.)
2 Lad y Ailesbury et sa compagnie. (A. N.)
Paris , 24 novembre 1774.
Il y a mille ans que je vous ai écrit, mon cher Voltaire; je trouve mes lettres si plates et si ennuyeuses, que je sacrifie à la honte qu'elles me causent le plaisir que me font les vôtres; mais je cesse aujourd'hui d'avoir autant de retenue. Je désire passionnément que vous m'accordiez une grâce. Tout Clianteloup soupera chez moi la veille de Noël, non-seulement les maîtres de la maison , mais plusieurs de leurs amis intimes. Ce même souper se devait faire il y a quatre ans ; la lettre de cachet qu'ils reçurent ce jour-là y mit obstacle. Je voudrais leur faire une réception agréable , et qui produisit de l'amusement et de la gaieté ; je me suis déjà assurée de Balbàtre, qui jouera sur son forté-piano une longue suite de noëls. Je voudrais quelques joli* couplets sur ces mêmes airs , pour le grand-papa , ia grand'maman et madame de Gramont. Si les couplets vous répugnent, suppléez-y par une petite pièce de vers qui passera pour anonyme; vous serez bientôt reconnu au style; mais ne vous en tenez pas là, glissez-y quelque trait qui indique qu'elle est de vous ; profitez de cette occasion pour leur dire un mot de vos sentiments pour eux , dont j'ai rempli tant de mes lettres.
Si cette idée vous rit, si vous m'accordez ma demande, kàtez-vous de la satisfaire, ou bien apprenez -moi votre refus; évitez-moi le tourment de l'incertitude. Mais non, vous ne nie refuserez pas. Gardez-vous de me renvoyer à vos protégés, ils me détestent; et puis il ne me faut point de philosophie, il me faut du goût, de la grâce, de la gaieté. Je redoute leurs phrases, leuç*s exagérations, leurs froideurs, leurs tournures , leurs recherches, etc., etc.; enfin, il me faut du Voltaire, ou rien du tout.
Il n'est pas besoin de vous parler de ma reconnaissance, elle sera extrême.
D'Ârgental vous a-t-il dit que c'est moi qui ai valu à votre protégé * la protection de madame d'En ville? Elle arriva chez
' M. d'Etallonde de Morival, jeune officier* A Tâge de dix-ivipt aos, il av«ii£ été le comp^i^non et le coiA|>Uce d« chevalier de la Barre, à^ de dix-neuF ans, en iiisulunt un crucifii^à Amieon, ou ils étaient en garnison. Un jugement du préaidial d'Aaiiens, qui fat confirmé par un arrêt da parlemeiu de
moi comme il me parlait de lui ; je trouvai que c'était le dieu dans la machine. II y a eu tant d'aEFaires importantes tous ces temps-ci, qu'il n'est pas étonnant qu'elle n'ait pas encore pu agir; mais elle agira, j'en suis sûre.
24 novemlii'c 1774.
«l'ai encore cette fois-ci, madame, un bon thème pour vous écrire. Ce thème n'est ni le parlement, ni le {prand conseil, ni la conduite noble et sage du ministère dans cette affaire épineuse; ce thème n'est point Orphée ou Azolan, et les doubles croches de la musique nouvelle. Ce n'est point Henri IV qui va paraître, dit-on, à la Comédie française et à l'italienne, comme sur le pont Neuf, au milieu de son'[)euple. Je souhaite qu'il y paraisse avec beaucoup d'esprit, car il en avait; il faisait des reparties que la postérité n'oubliera jamais; et sans doute on ne fera point dire à Henri lY des choses communes. Mon thème n'est pas le sacre du roi à Reims, car il est né tout sacré, et il n'a pas besoin d'être oint pour être cher à toute la nation. Mon thème n'est point non plus mon départ pour Paris, pour venir vous voir et vous entendre , attendu que je ne puis sortir de mon lit avec mes quatre-vingt et un ans , douze pieds de neige, et perdant mes yeux et mes oreilles. Je voudrais vous demander si vous serez assez heureuse cet hiver pour jouir de la société de madame la duchesse de Ghoiseul.
Mais le principal objet de ma lettre est de vous remercier, du fond de mon cœur et de toutes mes forces (si j'ai des forces), de riiumanité et de la bonté avec laquelle vous êtes entrée dans l'affaire dont M. d'Ârgental vous a parlé. Il me mande que vous voulez bien la solliciter auprès de madame la duchesse d'En-
Paris, les coiidamnn ù être rompus \\h et bnilé.s ensuite, après avoir préalablement subi In queittion ordinaire et extraordinaire. Le chevalier de la Barre suliit cette horrible sentence, qne M. de Morival évita par la fuite, en restant néanmoins soumis à la même peine par contumace. C'est de ce jugement que Voltaire cherchait à le faire purger, en obtenant pour lui la |>crmis.sion de retourner, sans danger, dans sa patrie.
Il y a plusieurs lettres de Voltaire sur ce sujet, dont quelques-unes adressées à M. de Morival lui-même , qdi était alors au service du rot de Prusse. Voyejs tome XLII de ses OEuvres, Correspondance générale, (A. N.)
ville. Je sais bien qu'elle n'attend pas qu'on la prie, quand il s'agit de faire du bien; c'est l'â^ne la plus généreuse et la plus noble qui soit au monde. Les éloges que vous donnez à sa belle action , Madame , seront sa récompense ; car il en faut pour la vertu.
L'affaire qu'elle j>rotége ne peut être encore sur le tapis. Il y faut bien des préliminaires. Vous savez que dans ce monde-ci le mal arrive toujours à bride abattue ; le bien marcbe à pied , et est boiteux des deux jambes. Ce qu'on demande est assurément de la plus grande justice ; mais cela ne suffit pas. Gomme justice a besoin d'aide , je n'en connais point de plus puissante que celle de madame la duchesse d'Enville. L'affaire intéresse, ce me semble, toutes les familles. Il n*y a point de père et de mère dont les fils ne puissent être exposés à la même aventure. Ces folies passagères qu'on doit ignorer arrivent tous les ans , dans les régiments, dans toutes les garnisons. Vous savez de quoi il s'agit. Le jeune homme pour qui on s'emploie est entièrement innocent. Il est vrai que je suis un peu récusable, et que je passe pour être bien indulgent sur ses intérêts ; mais qui ne Test pas aujourd'hui? Ce siècle s'est un peu formé , on ne pense plus comme on pensait au douzième siècle , ou plutôt conmie on ne pensait pas.
Au reste , vous croyez bien que je ne paraîtrais point dans cette affaire ; il ne m'appartient pas de m'en mêler. Je ne vous écris , Madame , que pour vous remercier clandestinement , et pour vous dire que de près ou de loin je vous serai dévoué jusqu'au dernier moment de ma vie, avec l'attachement le plus tendre et le plus respectueux.
2 décembre 1774.
Vous me donnez, madame, une rude commission. Tout le monde fait aisément des noëls malins , parce que tout le monde les aime ; mais on n'a jamais fait de noëls galants à la louange de personne, pas même à celle de la Sainte Famille, dont tous les chrétiens sont convenus de se moquer à la fin de décembre. Cependant, pour satisfaire à votre étrange empressement, j'ai invoqué l'ombre de Fabbé Pellegrin. Tenez, voilà des couplets
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qu'elle vous envoie : elle vous recommande de taire l'auteur, non pas, hélas ! par les yeux de votre tête, mais par toute Pamitié, par le tondre attachement que le vieux Pellegrin a pour vous.