DE M. LE CHEVALIER DE BOUFFLERS
posé sur le carreau de la chaise.
Air : Réveillexfvousy belle endormie.
Si je vous sers , je suis heureuse ; J*existe pour votre repos; Je ne serais point dangereuse, Quand même vous m'auriez à dos.
J'ai des secrets, mais je suis franche : Ils seront aises à trouver ; ^
J'ai mis une chemise blanche Pour engager à la lever.
Dcffand, fut après la mort de sa maîtresse envoyé k Strawberry-Hill, ou il mourut environ dix ans après. (A. M.)
Air de Haoul de Cre^uî.
De moi je suis assez contente ; J*ai Tair de la simplicité ; Quoique simple, je suis brillante, Et j'y joint la solidité ; Mais sur un point qu'on me décide , Est-ce TOUS ou moi que je peins?
Car simple,' brillante et solide, Ce sont vos traits plus que les miens.
MADAME LA MAEQUISE DU DEFFAXD A M. DE VOLTAIRE
Paris, 3 janvier 1774.
Votre dernier petit cailloa est le plus joli du monde * . Vous n'eu avez point dans votre jardin qui ne soient des pierres précieuses; jetez-les tous dans le mien. Quand j'en devrais être lapidëe, j'en serais contente. On parle ici d'un gros diamant qu'a reçu M. de Guibert : j'ai fait des tentatives pour le voir, elles ont été inutiles^ Ce M. de Guibert * n'a pas daigné faire connaissance avec moi, quoique j'aie donné des louanges très^ sincères à son Connétable,
Je ne suis point favorisée des beaux esprits, mon cher Voltaire ; mais il tient certainement à vous que je ne m'en aperçoive pas : envoyez-moi ce que vous leur écrivez, et je me passerai très-facilement de ce qu'ils écrivent.
Que dites-vous de l'aventure des deux soldats de Saint-Denis' ? Cela vaut des in-folio. Il n'y a que la nature qui ait le pouvoir de leur répondre : elle saura bien arrêter les progrès que pour^
1 Les T6rs qui cdlnmencent par
Eh quoi! tous étet ëtonnëe
Qu'an boot de qiiBtre-iriBC[tBhffen» etc.
Voyez Œuvres de Voltaire, t. XIII, p. 3î0, où ces vers sont indiqués comme adressés à madame du Deffand, ce qu'elle trouva fort mauvais et fit démentir. (L.)
2 Le comte de Guibert, auteur de la Tactique et du Connétable de Bour^ bon, etc. Les lettres de mademoiselle de Lespinasse, qu'un a publiées il y a quelque temps, peuvent servir à expliquer pourquoi il évitait de faire la connaissance de madame du Deffand. (A. N.)
^ Les deux soldats qui s*ctaient, de propos délibéré, suicidés ensemble dans une auberge à Saint-Denis. (A. N.)
rait faire leur exemple. Nous sommes dans un siècle bien singulier; toutes les têtes sont renversées : tel qui n'a qu'une tête de linotte se croit un Socrate. Je ne mets pas de ce nombre les deux soldats, mais tous les faiseurs de brochures qui nous infectent de leurs fades et ennuyeux raisonnements. Vos lettres me font un plaisir infini ; elles me soutiennent , me consolent : la raison et l'amitié ont tout pouvoir sur moi.
Je vouô serai infiniment obligée, si vous m'envoyez votre lettre à M. Guibert; je n'en ferai que l'usage que vous me prescrirez.
N'avez-vous pas été content de VAvîs aux prince^^ de M. de risle? Je l'ai trouvé joli ; mais la fin n'est-elle pas trop écourtée?
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAXD A M. LE CHEVALIER DE l'isLI-:
(inédite).
Ce 4 janvier M7h»
J'ai reçu votre pardon» monsieur, avec beaucoup de componction et de reconnaissance ; le trouble et la terreur que m'a causés ma faute doivent bien vous répondre de mon parfait amendement ; vous dûtes juger par cette maudite lettre , que c'était une pure étourderie, puisque je m'y applaudissais de mon extrême prudence, et que je ne me permettais pas de montrer vos couplets, et encore bien moins d'en donner des copies. Je ne sais quel démon offusqua ma mémoire, et m'empêcha d'ordonner de ne la point envoyer par la poste; enfin il n'en a résulté aucuns inconvénients, et vous m'avez pardonné, n'en parlons plus ' .
On ne parle ici que d'horreurs, que de suicides*, les uns volontaires, les autres par accident; que de chutes qu'on prévoit et qui occasionnent des paris, tantôt pour, tantôt contre; mais vous apprendrez tout cela par la bonne compagnie qui vous arrive*. Je me borne à vous dire que je suis ravie d'être
1 C'est toujours l'biatoire des couplets. [H, de Vlsle,)
2 Est-ce le suicide de deux militaires? L\id d'eux se nommait Bourdeauz. Il était dragon au régiment de Bcizunce. L'autre se nommait Humain. Leur testament est dans la Correspondance de Grimm , du 6 janvier 1774. Voycx la lettre de Voltaire à M. de Florian, du 6 janvier 1774. Humain était, dit-il, tamboui^major. (H, de Vlsle.)
3 Est-ce une allusion à une maladie du roi ou à un changement du ministre de la guerre, M. de Monteynard? (H. de Vlsle.)
bien avec voufe; je désire que vous m'en donniez des preuves en m'e'crivant aussi souvent, et avec autant de confiance et de liberté que par le passé.
Voulez-vous bien faire mes compliments à tout le monde, et en particulier aux marquis de Gastellane et de Boufïlers , et à M. PabbéBelliardi'.
Vous me feriez plaisir de me communiquer ce que vous recevrez de Voltaire, il vous traite encore mieux que moi.
Paris, samedi 26 février 1771.
C'est demain le jour de la poste; je la préviens pour n'avoir plus qu'à répondre à votre lettre, en cas que j'en reçoive, comme je l'espère.
Tous vos livres sont chez moi, excepté la petite brochure de l'Influence de la philosophie sur les lettres *. Elle ne se trouve point à Paris ; il faut la faire venir de Genève : j'ai pris des mesures pour cela. On ne dit pas de bien de V Histoire de la maison de Bourbon; elle est d'un M. Désormeaux, médiocre auteur; il doit y avoir une suite, je ne sais pas de combien de volumes. Tous vos livres ne sont que brochés; s'ils étaient reliés, la caisse serait beaucoup plus pesante , et les libraires ont dit qu'ils payeraient des droits. Je vous envoie le mémoire de ce qu'ils coûtent , pour que vous puissiez faire le décompte avec Couty; je ne sais quand son maître reviendra de la campa(;ne.
Vous ne savez pas la résolution que je prends? C'est de ne plus vous écrire à l'avenir de lettres, mais de faire des gazettes comme celles que je reçois du g^nd abbé; cela vous ^era moins ennuyeux, et à moi plus commode; je vous écrirai chaque jour tout ce quejje saurai. Nous attendons aujourd'hui un {p*and événement, le jugement du procès de ce Beaumarchais dont je vous ai parlé, et dont je suis résolue à vous envoyer les Mémoires; je serai surprise s'ils ne vous amusent pas, surtout le quatrième. Cet homme a certainement beaucoup d'esprit;
' L*ab]jé fielUardi, employé par le duc de Clioiseiil dans les né{;ociations du Pacte de famille. (L.)
* Quelle est Viiifluence de la philosophie sur les belles-lettres? discours inaugural, par M. Mallet (du Pan), à Gassel , 1772. (A. N.)
M. de Monaco l'a invité ce soir à souper, pour nous foire la lecture d'une comédie de sa foçon, qui a pour titre : le Barbier de Séville, On la devait jouer il y a huit jours; madame la Dauphine y devait venir : on reçut la veille la défense de la représenter: elle aurait eu certainement un grand succès, quand même elle aurait été détestable. Le public s'est affolé de l'auteur. On le juge tandis que je vous écris. On prévoit que le jugement sera rigoureux, et il pourrait arriver qu'au lieu de souper ce soir avec nous, il fût condamné au bannissement, ou même au pilori; c'est ce que je vous dirai demain.
Madame la duchesse de Gramont est toujours ici, elle y restera encore trois ou quatre semaines ; l'empressement qu'on a pour elle est extrême, rien n'a meilleur air que de la voir, que de lui donner à souper; la maréchale de Luxembourg»ne la quitte pas ; elle veut à toute force devenir sa favorite ; je n'ai pas la même ambition ; je me contente de quelques faveurs passagères; j'ai déjà donné un souper, j'en dois encore donner un autre. Le jour qu'on m'a indiqué est le 5 du mois prochain, mais comme c'est uu des jours des grands soupers que la mare* chale de Luxembourg donne deux fois la semaine, et qu elle ne pourrait pas venir chez moi, je ne doute pas qu'elle ne fasse remettre mon souper à un autre jour; c'est ce que vous apprendrez par un article de la gazette que je vous annonce, et que je commencerai lundi prochain.
Le grand abbé me mande que la graiid'maman s'est prise de la plus grande passion pour la comtesse de Goigny ' , qui de son côté l'aime éperdument. Son mari et elle ont quitté Paris à cause du dérangement de leurs affaires ; ils s'étaient retirés dans leurs terres, mais je crois qu'ils vont se fixer à Chanteloup ; j'en suis ravie pour la grand' maman , qui a le ridicule d'aimer, et de vouloir l'être.
L'abbé viendra ici vers Pâques et le marquis de Gastellane doit arriver incessamment ; je serai bien aise de le voir.
Le Caraccioli nous quittera dans le mois d'avril; il fera un
< Fille d'un financier nommé Boissy. La comtesse de Goigny tnoomt pan de temps api*èB la date de cette lettre, et laissa une fille qui, en 1786, fut mariée au duc de Fleury. Si la comtesse de Coiçny a ressemblé à sa Hile par l'esprit, la beauté, Tcxprcssion d'une sensibilité exquise, et par les manières les plus gracieuses, tous cetix qni ont connu la fille ne seront pas surpris de l'attacbement que madame de Choiiienl avait pour la mère. Cette aimable duchesse de Fleury est morte il y a deux ans (1827). (A. N.)
séjour à Naples de sept ou huit mois, Il laissera ici beaucoup de regrets ; vous ne sauriez croire à quel point il est ici à la mode; c'est le second tome de M. Hume; on se pâme de rire à tout ce qu'il dit, presque toujours sans le comprendre, ni même l'entendre. Oh! la mode est notre souveraine, et nous gouverne despotiquement.
Il ne parait aucun livre nouveau; les anciens m'ennuient, et c'est là un des plus grands malheurs ; je souhaite que vous ne l'éprouviez pas , et que vous trouviez beaucoup de plaisir à la lecture de ceux que vous recevrez. Vous êtes bien heureusement né ; il est bien fâcheux que votre santé ne soit pas aussi parfaite que votre sagesse.
Dimanclie.
Gomme il n'est point arrivé de lettres, je ne ferai point partir celle-ci, et je vais commencer mes gazettes.
Hier, samedi 26, M. Beaumarchais et ses consorts furent jugés; madame Goetsman et lui sont condamnés à être blâmés '; mais comme vous n'êtes point au fait de l'affaire, il faut que vous lisiez les Mémoires, avant d'apprendre le jugement; vous aurez le tout ensemble. Le dit Beaumarchais ne vint point souper chez M. de Monaco ; le parlement resta assemblé depuis cinq heures du matin jusqu'à près de neuf heures du soir.
On a appris (Ju'une petite madame de Monglas, qu'on avait feit enlever pour Fenfermer dans un couvent à Montpellier, et qui était conduite par trois hommes de la maréchaussée, s'était sauvée; je ne sais si Ton court après : le prince de Nassau et un M. iPEsterbazy s'étaient battus pour elle; son mari est secrétaire des commandements de M. le comte d'Eu; ci-devanf il était président à \a chambre des comptes de Montpellier; M. le comte d'Eu devint amoureux d'elle l'année où il tint les États à Montpelher.
Toutes réflexions faites, ma lettre étant écrite je vous l'envoie.
* Il hit accusé d'avoir offert de Tai^gent à madame Goetsman, la femme de son rapporteur, dans un procès avec les héritiers Paris Duvemey, â Toccasion de quelques comptes pécuniaires dont dépendait non -seulement la fortune, mais encore la réputation et flionneur de Beaumarchais. (A. N.) — Voir Texcellent ouvrage de M. de Loménie sur Beaumarchais. Après un tel biographe il n'y a plus rien à dire, et il faut se borner à TincRquer. (L.)
302 CORRESPONDÂISCE COMPLETE
Samedi S6 février 1774, à neuf kenres du soir.
Madame Goetsman blâmée, restitution des quinze louis au profit des prisonniers.
M. Goetsman, hors de cour.
Bertrand d' Airolle , admonesté.
Le Jay, admonesté.
Beaumarchais , blâmé , ses Mémoires brûlés par la main du bourreau, comme injurieux, calomnieux, etc. ; défense de récidiver, etc.
MM. Bidault, Ader, Malbeste, défense à eux de signer à l'avenir de pareils mémoires.
Le coupable condamné au blâme a ordre de se présenter au Parlement; il se met à genoux, et le juge lui dit : « La cour te » blâme * et te déclare infâme, » ce qui le rend incapable de posséder aucune charge publique".
LA MÊME AU MÊME
Samedi 5 mars 1774.
Vous voilà devenu père de famille ' ; je crains que ce nouvel état ne vous cause bien de l'embaiTas. Ne pourriez-vous pas marier votre enfant? il faudrait lui trouver une femme qui pût le gouverner ; ce serait une chose bien triste pour vous , et un terrible esclavage que d'avoir ce soin éternellement.
Gomment pouvez-vous croire que ces vers de Voltaire aient été faits pour moi? Y aurait-il une familiarité plus ridicule de me nommer Bergère, et de m' appeler ma chère? et comment
' Beaumarchais reçut cette invitation du prince de Conti : « On dit que vous êtes blànié , mon cher Beaumarchais , et je vous attends à diner. Si vous Ti*étiez pas blâmé, venez toujours. » (A. N.)
3 Malgré cette sentence difFamante, Beaumarchais, de qui toute la vie a été marquée par une conduite équivoque, et par des aventures scandaleuses, dans lesquelles un homme d'une imagination vive, sans principes, n^ dans la classe qu'il occupait , était alors si facilement entraîné, Beaumarchais, ouvertement protégé par le prince de Conti, fut, peu de temps après ce jugement, employé par la cour pour quelques commissions secrètes, et obtint, deux ans après, la révision de son procès, et un arrêt infirmatif de la sentence ci-dessus mentionnée. (A. N.)
3 Par les soins que donnait M. Walpole à son neveu George, lord Orford, qui avait alors recouvré sa raison , après une aliénation d'esprit de plus d'une année. (A. N.)
pouvez-vous penser que si cela avait été, je ne vous l'eusse pas mandé, et que je ne vous eusse pas montré toute ma colère? Non, ils n'ont pas été faits pour moi, mais pour une dame de Genève; et pour que vous n'en puissiez pas douter, et que vous en puissiez convaincre tout le monde, je vous envoie la lettre originale de Voltaire; on a mis ces vers dans le Journal encyclopédique^ et à là tête : Vers de M, de Voltaire à madame la marquise du Deffand, âgée de ^juatre-vingt-deux ans. J'ai pris des mesures pour que dans le journal suivant on mit ces propres mots : « Les vers de M. de Voltaire que l'on a insérés dans notre dernier journal ne sont point adressés à madame du Deffand, mais à une dame de Genève. »
Vous me renverrez la lettre de Voltaire; je suis bien aise de la carder pour pouvoir convaincre ceux qui auraient la volonté de me rendre ridicple. J'ai encore eu d'autres chafjrins en ce genre; ce petit d'Albon, dont je vous ai envoyé les vers pour moi, les a fait mettre non*seulement dans \e Mercure, mais dans une feuille nouvelle, intitulée Journal des dames; il y a joint le remercîment que je lui fis dans une très-plate lettre , qu'il a tronquée comme il lui a plu. Ce jeune homme a vingtun ans; il m'appelle satÈinte, quoique je lui aie représenté que je n'avais point cet honneur, que le neveu de la femme de mon frère ne m'était rien; cela ne l'arrête pas, il veut s'accrocher à moi, croyant que je peux contribuer à établir sa réputation de bel esprit. Je pourrai bien incessamment prendre le parti de reconduire.
Me voilà donc dans deux journaux! De plus dans VAlmanach des Muses, on m'attribue une chanson que feu M. de Ghauvelin avait faite, il y a quinze ou vingt ans, pour feu madame l'Infante, duchesse de Parme. Tout cela m'a donné beaucoup d'humeur, et m'a fait prendre le bel esprit plus en aversion que jamais. I
Je vous ai envoyé par le moyen de M. Saint-Paul les Mémoires de Beaumarchais , quoique milord «Stormont m'eût assuré qu'ils étaient à Londres ; ils ont une vogue ici prodigieuse; je crois que le quatrième vous fera plaisir.
Dimanche.
J'eus hier la duchesse de Gramont à souper; nous n'étions que sept à table, elle, madame de Mirepoix, M. de Toulouse, M. de Stainville, M. de Pont-de-Veyle, mademoiselle Sanadon et moi; les non soupants étaient M. et madame de Beauvau,
M. de Chabot, Tévéque d'Ârras et l'ambassadeur de Naples. La duchesse et l'ambassadeur ont resté jusqu'à trois heures. Elle soupera encore une fois chez moi avant son départ, qui sera le 19 ou 20. Je crois vous avoir mandé que la maréchale de Luxembourg ne la quitte point ; elles étaient avant-hier, vendredi , à l'hôtel de la Rochefoucauld ; je tenais la maréchale sous le bras , qui , je ne sais si vous vous en souvenez , prend toujours la peine de me conduire à table; elle s'obstina à fiaire passer la duchesse avant elle ; et elle me dit : G'isst un voeu que j'ai fait qu'à toutes les portes où je me trouverais avec elle, elle passerait la première; oui, ce vœu est antique et solennel; je lui dis d'une voix bass^et douce : Antique, non; yous pouvez vous rappeler qu'il y a trois ans elle avait autant de haine qu'elle a aujourd'hui d'amour.
Tous ces petits détails de société doivent vous paraître bien froids; il n'appartenait qu'à madame de Sévigné de les rendre intéressants ; elle était toujours vivement affectée, et moi je ne le suis plus de rien.
Fcrney, 26 mars 1774.
J'aurais bien envie, madame, de vous payer votre quartier, puisque vous dites que je ne vous écris qu'une fois en trois mois ; mais pour payer ses dettes, il faut être en argent comptant. Tout me manque, santé, loisir, esprit, imagination. Je suis accablé, à l'âge de quatre-vingts ans, d'afiPaires qui dessèchent Fâme, et de maux qui mettent le corps à la torture; jugez, s'il vous plait» si je ne suis pas en droit de vous demander du répit. Je voudrais être votre invalide, et vous faire la lecture, mais je suis bien plus qu'invalide, je' sois mort. M. de Lisle, qui est tout à fait en vie, doit vous tenir lieu de tout. Je n'ai jamais vu un homme plus nécessaire à la société que lui. Les dragons de mon temps n'avaient pas l'esprit de cette tournure-là. Une veut pas croire que VÉpitre à Ninon soit du jeune comte de SchonwalofF, et faite dans les glaces de la Neva ; quelque aimable que soit M. de l'Isle, il se trompe. Rien n'est plus extraordinaire que cet assemblage de toutes les grâces françaises dans le pays qui n'était que celui des ours, il y a cinquante
DE Madame la marquise du deffand. 395
ans; mais rien n'est plus vrai. Vous avez dû voir, par vos conversations avec M. de Schouwaloff, l'oncle de l'auteur de VÉpttre, que la patrie d'Attila n'était pas le pays des sots. On parle français à la cour de Timpératrice plus purement qu'à Versailles, parce que nos belles dames ne se piquent pas de savoir la grammaire. Diderot est tout étonné de ce qu'il a vu et entendu. C'est sans doute le style de nos a^^ts du conseil et de nos édits de finance qui a porté le bon^goût devers la mer Glaciale, et qui fait qu'on joue ZaiYe en Russie et à Stockholm.
Vous souviendrait-il, madame, que vous m'écrivîtes une fois que Catherine n'était qu'une héroïne de gazettes? Ce n'est pas de nos gazettes de Paris qu'elle est l'héro'Aie, elles ne lui sont pas favorables. J'espère que celles de Pékin lui rendront plus de justice. Il y a un homme dans mon voisinage qui sait fort bien le chinois, et qui a envoyé des vers chinois à l'empereur Kien-loug, lequel empereur passe pour le meilleur poëte^de PAsie. Pour Catherine, elle ne fait point de vers, mais elle s'y connaît fort bien, et d'ailleurs elle élit de très-bonnes plaisanteries sur le Cosaque qui s'est mis en tête de la détrôner. Vous ne vous souciez guère de tout cela, et vous faites bien. Vivez, madame, pariez, et portez-vous bien. Je suis à vos pieds.
MADAME LA MAR013ISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Dimanche 27 mars 1774.
L'état de monsieur votre neveu est bien singulier, et rien ne Test plus, si ce n'est la résolution que vous avez prise d'en fiaire votre principale et unique affaire ; si vous ou monsieur votre frère aviez des enfants, cela serait naturel, mais vous n'avez que des collatéraux dont vous ne vous souciez point; cependant il faut bien que vous ayez raison.
Je suis fort aise que les Mémoires de Beaumarchais vous aient amusé. Vous n'avez donc pas encore lu l'arrêt, puisque vous me demandez quel traitement on a fait à madame de Goetsman ' . Nous ne parlons plus de tout cela ici ; je ne vous
1 M- Walpolu avait dit : « J*ai reçu les Mémoires de Beaumarchais ; j'en suîii au troidième, et cela m*amu8e beaucoup. Cet homme est fort adroit, raisonne juste, a beaucoup d'esprit; ses plaisanteries sont quelquefois très-
396 CORRESPOiNDANCE COMPLETE
dirai pas ce qui y succède , ce sont des riens. Je voudi*ai$ bien que vous eussiez pu entendre ce que j'entendis jeudi dernier; un liomme qui lit, ou plutôt qui joue une comédie tout seul si parfaitement bien, qu on croit entendre autant de personnages différents qu'il y en a dans la pièce; c'est un prodige, et rien ne m'a jamais fait autant de plaisir; on prétend que j'en aurais eu encore plus ,si je l'avais pu voir, mais j'en doute, l'illusion n'aurait pu étM^ plus parfaite; la pièce qu'il nous lut s'appelle l'Indigent \' il y a buit personnages, un financier jeune et fat, son valet de cbambre, un vieux paysan très-malbeureux et trésbonnéte bomme, son fils, sa fille, un notaire plein de probité, son clerc , un procureur grand coquin ; dans la dernière scène, ils sont tous rassemblés , excepté le valet de cbambre ; cbaque rôle est si parfaitement joué et avec une telle cbaleur et vivacité, qu'il serait impossible que les sept meilleurs acteurs pussent faire le même plaisir; j'ai envoyé cbercber cette pièce, elle est plus toucbante que comique; c'est dans le genre de la Gbaussée; on prétend que le lecteur y ajoute beaucoup du sien, et que cette pièce, telle qu'elle est, n'est p«s bonne; elle a été refusée à la Comédie, et elle fait un effet prodigieux jouée par cet bomme, qui s'appelle M. Texier". Il est de Lyon, et il y est directeur des fermes; on dit que sa figure est bien, qu'il a beaucoup de pbysionomie et de grâce ; il y a cinq ou six pièces qu'il joue aussi parfaitement; je serais fort aise de les entendre, mais je ne crois pas que cela se puisse. Quand j'aurai lu V Indigent,' si je la trouve bonne, voulez-vous que je vous l'envoie?
Ce n'est point parce que les vers de Voltaire sont plats, que je trouve mauvais qu'on soupçonne qu'ils aient été faits pour moi, c'est parce que je trouverais très-ridicule qu'on crût qu'il m'appelât Bergère et ma chère. Je n'ai point entendu parler de lui depuis le mois de décembre ; je n'aime point assez à écrire
bonnes, mais il s'y complaît tiH)p. Enfin, je conipremls que, moyennant Te^sprit de parti actuel chez vous^ cette affaire doit faire grande sensation. J'oubliais de tous dire Tborreur qui m'a pris des procédés en justice chez vous : y a-t-il un pays au monde où l'on n'eût puni sévèrement cette madame Goetsman? Sa déposition est d'une impudence affreuse. Permet-on donc chez vous qu'on mente, qu'on se coupe, qu'on se contredise, qu'on injurie sa partie d'une manière si effrénée? Qu'est devenue celte créature et son vilain mari? Répondez, je vous prie, n (A. N.)
* h* Indigent est un drame de Mercier. (A. N.)
^ Le même dont le talent fut si longtemps admiré ù Londres. (A. N.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. 3f.7
pour me soucier d'entretenir cette correspondance; celle de Ghanteloup me paraît plus que suffisante. Madame de Gramont y est retournée le 20 de ce mois, accablée de gloire et de fatigue; elle a été un peu malade en arrivant. Pendant quarante-huit jours qu'elle a été ici, excepté les trois soupers qu'elle a faits chez moi, elle a soupe tous les jours avec vingtcinq ou trente personnes. A peine était-elle ÉlpUée, que sa chambre était remplie de princes, de granoS^^eigneurs , de grandes dames; il n'y a point de maîtresse de roi, de premier ministre, de souverain, de potentat, qui puissent jouir d'une plus grande célébrité. Il faut lui rendre justice, elle n'en avait point la tète tournée; son air est simple, naturel, facile, vous la trouveriez fort aimable; elle m'a fort bien traitée. La maréchale de Luxembourg a été la plus empressée à lui feire la cour, elle la voyait souvent trois fois le jour, et pour le moins deux ; vous pouvez vous souvenir que, dans le temps de l'exil , elle était leur plus grande ennemie. L'Idole a été aussi fort empressée, et elle a enfin obtenu la permission de faire un voyage *. Elle y ira, pendant le séjour que la maréchale y doit faire, qui sera de quatre ou cinq semaines; elle partira environ le 15 du mois prochain. Le quartier de M. de Beauvau sera le premier, ce qui me fâche fort; il ne passe pas un jour sans me voir, et je reçois de lui plus de marques d'amitié que de qui que ce soit.
Paris, 2 avril 17742.
J'aimais M. de l'isie, mais aujourd'hui je l'aime bien davantage ; c'est votre dernière lettre qui a produit cet effet. Mais est-il possible, mon cher Voltaire, que j'aie eu besoin de lut pour me rappeler à votre souvenir? Vos dernières conquêtes vous paraissent toujours les plus précieuses; vous êtes aussi sujet à l'engouement, et peut-être plus que vous ne l'étiez dans votre jeunesse. Je ne suis pas de même, tout ce que je vois de nouveau me choque, me déplaît, et loin de me consoler de ce que j'ai perdu, en augmente le regret par la comparaison. Je
1 A Glianteloup. (L.)
2 En réponse à une lettre de Voltaire qn*on donne ci-après, parce qu*elle n'a pas été insérée dans ses Œuvres, (L.)
ne parle point du siècle de Louis XIV ; nous ayions eu quelques consolateurs ; premièrement vous, hors de toute comparaison ; ensuite il y avait des abbé de Bussy, des président Hénault, des Saint-Âulaire , une madame de Staal, une madame de Flamarens : on pourrait en ajouter d'autres. Il peut encore se trouver de l'esprit, mais plus de goût, et par conséquent bien peu d'agrément. JLe^vous ai déjà fait tant de plaintes sur ce sujet, que ce seraiNNibàcher que de le traiter encore. Je vous assure, mon cher Voltaire, que ce n'est pas tout ce qui m'environne, tout ce que je rencontre qui me déplaît le plus ; ce que je hais le plus, ce que je voudrais pouvoir fuir, c'est moi-même. Je me dis très-sérieusement que j'ai tort; je m'interroge sur les jugements que je porte, et je me dis : C'est vous qui avez tous les défauts et tous les ridicules qui vous blessent : pouvez-vous croire avoir seule tout l'esprit et le goût en partage? Vous êtes sotte et mal avisée; vous vous faites haïr en contredisant, en blâmant. £h! que vous fait tout cela? Vous voudriez vous fiedre aimer, et vous vous faites craindre.
Pénétrée de la leçon que je viens de me foire, je voudrais changer de lieu, recommencer à vivre avec des gens qui n'auraient jamais entendu parler de moi, et avec qui je n'aurais point de prévention à détruire; mais je suis trop vieille; il fout que je reste dans mon tonneau, et que je me borne à chercher les moyens de dissiper la haine. Lesquels faut-il prendre, mou cher Voltaire? Faut-il dire que nos poètes sont aussi bons que vous, que nos philosophes valent mieux, que nos acteurs et actrices sont au-dessus des Thévenart, des Lecouvreur, etc.? Vous me direz : Non, mais il faut se taire. Je le veux bien; mais il faudrait donc aussi devenir sourde : on n'est muet en naissant que parce qu'on est sourd , et on ne peut être muet dans la société que quand on est sourd d'entendement. Ah! je voudrais vous voir ici; mais, mon Dieu, ils vous pervertiraient peut-être.
« Ils pourraient dé nos rois égarer le plus sage. •
Si j'en étais témoin, j'en mourrais de honte et de douleur.
En vérité, mon cher Voltaire, je ne sais pourquoi je vous écris tout ce fatras ; je ferais bien de ne le point relire, si je veux vous l'envoyer; mais j'ai toute honte bue avec vous. J'ai passé une nuit blanche; rien n'aigrit autant le sang et l'humeur.
Vous prétendez donc ne me plus rien envoyer; et M. de
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAAD. 3Cr9
FIsIe est devenu le bureau de vos confidences! Faites-m'en une, je vous conjure; je vous g^arderai le secret si vous V exigez. Étes-vous l'auteur de la lettre sur le rétablissement des jésuites? C'est un aveu ou un désaveu qui vous doit être indifférent, et qui satisferait ma curiosité.
UÉpitre de M. Schouwaloff à Ninon a été corrigée par vous : je la crois du jeune homme, sui' votre parole plaque sur celle de monsieur son oncle. ^Êt^
Avez- vous ouï parler de M. Texier, qui, assis dans un fauteuil, avec un livre à la main, joue des comédies où il y a sept, huit, dix, douze personnages, si parfaitement bien qu'on ne saurait croire, même en le regardant, que ce soit le même homme qui parle? Pour moi, l'illusion est parfaite, et je crois entendre autant d'acteurs différents. Il serait impossible que plusieurs comédiens pussent jouer les scènes avec la même chaleur qu'il les joue tout seul ; il se coupe la parole : enfin je n'ai jamais rien entendu d'aussi singulier. Cet homme est de Lyon; quand il y retournera, invitez-le à vous venir voir; je serais trompée si vous n'en étiez pas surpris et content.
Adieu, mon cher Voltaire; en voilà assez long.
Paris, dimanche 17 avril 1774.
Je vous fais mille remercfments des offres que vous me faites pour moi et mes amis ; ah ! je n'en abuserai pas, je n'ai besoin de rien, je ne voudrais pas vous importuner pour moi, et je ne me soucie pas d'obliger personne. Je suis excessivement lasse du peu de retour qu'on trouve à tout ce qu'on fait pour les autres, et je déteste le monde au point que, si je croyais pouvoir trouver deux ou trois personnes dans un couvent quelconque qui eussent le sens commun, je m'y réfugierais ' ; vous
^ M. Walpole fit ceUe réponse : « Un couvent serait une recette très-singniîère contre l'ennui, surtout pour vous qui, par malheur, ne pouvez lire. Voua avez plus besoin d^ compagnie que de solitude. Est-ce parmi des sottes et des folles que vous compteriez trouver une conversation raisonnable? Vous voyez ce qu'il y a de mieux, cela ne suffit pas : des religieuses , des dévotes, des tracassières, valent-elles l'abbé Barthélémy, les Beauvau, madame de Mirepoix, que vous voyez souvent? La Sanadoua ne vous contente point; une douzaine de santa Donnas vous amuseraient as&urémcnt davantnge! Ah! mon
aurez peine à allier cette façon de penser à la vie qu'on peut vous dire que je mène. En apparence elle est agréable, mais elle est bien éloignée de me satisfaire ; il n'y a personne de tous les gens avec lesquels je vis sur lesquels je puisse compter, et pour lesquels je puisse avoir le moindre goût, j'en excepte Pontde-Veyle et mademoiselle Sanadon; leur société est sûre, et ils ont une sorte d'amitié pour moi ; mais comme mon étoile a toujours été de perdre mes amis de façon ou d'autre, Pont-de-Veyle est très-malade, et si dangereusement, qu'il y a fort peu d'espérance; il ne me restera plus que mademoiselle Sanadon, c'est là tout mon trésor, vous le connaissez. Je suis fort invitée d'aller à Chanteloup , mais ce serait tomber de Charybde en Scylla. Je ne perdrai pas le seul bonheur que j'ai, qui est d'être chez moi.
Vous me donnez une grande curiosité des LeW*e$ de milord Chesterfield ;. les jugements qu'il porte ne me donnent pas une grande idée de son discernement, cependant il y en a quelquesuns de justes. Si milord Stormont ne veut pas me prêter ce qui est en français, ne pourriez-vous pas me l'envoyer? Cela me ferait plaisir. Louer madame Dupin, cela est étrange! passe encore pour madame de Blot ' ; sa figure, son maintien en imposent; elle a beaucoup d'admirateurs : je ne la connais pas, mais je connais la plupart de ses juges. Je ne sais pas ce que c'est que madame de Caux, je n'en ai jamais entendu parler. Vous êtes très-bien instruit de ce qui regarde M. de Richelieu et madame la duchesse de Bourgogne; ce qu'en dit le milord est une fable.
Vous vous, trompez sur la lecture de M. Texier, la seconde lecture de V Indigent m'a fait autant de plaisir que la première; mais je lui ai entendu lire une autre pièce qui ne m'en a fait
amie ! Tcnnui vous doit bien peser, \]uan(l il vous fait déraisonner de la sorte ! Le voyage de Clianteloap, qiic je ne conseille pas, vous dissiperait au moins. Mais que peut-on vous dire? Si votre bon esprit et votre usage du monde sont inutiles pour vous faire supporter les chagrins de la vie, est-ce en changeant de place qu'on y remédie ? Une longue vie assure la perte des amis. Je sais qu'on ne console pas par des raisonnemenU ; mais aussi , rend-on la vie plus supportable en se plaignant d'événements qui sont communs à tous? Vous cherchez des chimères, et ne faites pas usage de votre raison, qui au moins, quand on n'est plus jeune, peut servir de quelque chose. » (Â. N.)
^ Madame de Blot était sœur du comte d'Ennery, qui mourut à Saint-Domingue, où il commandait en chef. Elle épousa M. Chavigny de Blot, qui occupait une charge chez le duc d'Orléans. (A. ?«.)
aucun; demain je lui en entendrai lire une troisième; mais dans l'Indigent, soyez sûr que lui tout seul est la meilleure troupe que nous ayons.
L'Idole est plus idole que jamais, elle va à Chanteloup les premiers jours du mois prochain, ne connaissant point du tout la grand'maman; mais elle est fort dévouée à la sœur, à qui elle a fait une cour très-assidue. Cette sœur, soupant chez moi, fit de grands éloges de son esprit, et surtout sur ce qu'il était naturel. Je ne dis mot, mais quand je fus en particulier,^ je lui dis qu'elle s'était méprise, et que sûrement elle avait voulu dire surnaturel.
Je soupe ce soir avec la maréchale de Mirepoix ; elle n'est point encore décidée pour une maison , mais je ne crois pas qu'elle en prenne dans le faubourg. '
Ne sachant plus que lire , j'ai repris Corneille ; Cinna m'a enlevée, et Polyeucte m'a fait plaisir; nos auteurs sont des mirmidons en comparaison, et je préfère Corneille, malgré ses défauts, à nos tragiques les plus corrects *. Nous comptâmes hier, l'abbé Bai-thélemy et moi, combien il y avait aujourd'hui d'auteurs de tragédie vivants : vous ne le croirez pas, il y en a soixante-trois, dont plus des trois quarts des pièces ont été jouées, et toutes imprimées.
Quand vous aurez lu YÊpître du neveu de M. SchouwalofF * à Ninon, vous me manderez si vous voulez: que je vous envoie la réponse de Ninon par M. Dorât. Il lut, jeudi dernier, chez moi, sa nouvelle comédie, le Célibataire,
Les pièces des soixante-trois auteurs ne sont que des tragédies, dont il y en a tels qui en ont fait plusieurs; les comédies
* M. Walpole répondit î « J'admire aussi Corneille, mais j'aime mieux Phèdre^ Britannicus et Ai/iaUe» Je vous ai dit que Mithridate et Jphigénle ne me plaisaient point, ni Zaïre, 3* nime Mahomet, etAlzire, et Se'miramis. Pour vos auteurs tragiques actuels, si l'on doit juger sur tous ceux que j'ai lus, je les crois au'dcssous de in plus mauvaise pièce de Corneille. Molière me charme; j*aime infiniment aussi V Enfant prodigue^ et le Préjuge' à la mode^ et V Homme du jour ^ Mais je vous avoue que je préfère infiniment à tous, les bonnes par« lies de Shakespeare. Il possédait également la nature et le merveilleux. Bacine savait tout ce que l'art peut faire. Corneille ce que l'éducation et les moeurs d'un siècle outré peuvent faire faire aux hommes. Voltaire a plus de génie que d*art, mais me parait moins original que Corneille, moins élégant que Racine. Shakespeare était également grand tragique et grand comique. Il envisageait tout ce que les grandes passions sont capables de faire, ou de sentir, et toutes les nuances des plus petites dans la vie privée. » (A. N.)
' C'est-à-dire le comte André Schouwaloff, neveu de Jean, (L.) II. 26
Mt CORRESPONDANCE COMPLETE
n'y sont point comprises. Jamais, non, jamais il n'y a eu tant d'esprit, et, vous [pouvez en conclure, si peu de goût : oh! pour le coup, en voilà assez.
Samedi 30 avril 1774.
Votre dernière letù'e est très-consolante, je vous en dois bien des remercfments , mais je dois vous demander en même temps bien des pardons de vous avoir forcé à l'écrire.
Nous sommes ici dans de grandes alarmes ; le roi a la petite vérole; cette nouvelle est peu intéressante pour vous, mais vous devez comprendre qu'elle l'est infiniment pour bien des gens.
Ditnanclie matin.
J'avais quelque envie d'attendre le départ de Gouty * pour faire partir cette lettre. J'ai relu la vôtre dans le dessein d'ajouter à la mienne, mais j'abandonne ce projet; je vous dirai seulement que je n'ai pas celui de changer de place, et que toutes mes pensées sont très-conformes îiux vôtres ; que je ne balancerais pas d'aller à Ghanteloup, où je suis désirée, si je croyais m'y plaire; que je sais très-bien qu'à mon âge je devrais être indifférente, insensible, et même dure, et ne pas chercher dans les autres ce qui n'est qu'une vraie chimère, comme vous le dites fort bien. Je suis encore d'accord avec vous , qu'on augmente ses malheurs en s'imaginant de trouver de la consolationà s'en plaindre; vous me le faites éprouver, ainsi soyez sûr qu'à l'avenir je vous épargnerai cet ^nui.
L'état du roi est toujours fort inquiétant, mais les anecdotes de notre cour ne vous amuseraient pas autant que celles de Louis XIV.
Je ne vous réponds point sur les jugements que vous portez de nos auteurs; je n'en juge que par sentiment, et vous par raisonnement, d'où il ne peut pas résulter une grande conformité.
Ne me faites plus de remercfments , ne me parlez plus de reconnaissance, c'est moi qui vous en dois; quand vous me
1 Frère de sa femme de chambre. Il était alors à Paris, quoique en en Angleterre. (A. M.)
DE MADAMB LA MAHQUISE DU DEFFAJND. 40a
donnez une occasion de vous rendre service, c'est une marque de confiance que vous m'accordez, et c'est la seule faveur à laqueHe je prétends.
Dimanclic 8 mai, à deux heures.
Je n'attends point l'arrivëe du facteur pour vous e'crire : quand je ne devrais point recevoir de vos nouvelles, je ne pense pas devoir ne vous pas mander des nôtres. Celles qui nous occupent aujourd'hui sont, à bien des égards , généralement intéressantes. Vous avez su que la petite vérole du roi se déclara entre onze heures et minuit, le vendredi 30. Les premiers jours, il eut beaucoup d'assoupissement, tous les remèdes ont eu de bons effets, les vësicatoires surtout. Les médecins qui le traitent sont Bordeu , Lorri , le Monnier, Lassonne ; il y en a encore plusieurs autres qui le voient» ainsi que ses chirurgiens, la Martinière et Andouillé. Le mardi au soir 4 de la maladie, il demanda madame du Barry; il eut avec elle une courte conversation, et le lendemain elle partit à quatre heures pour Buel, avec la maîtresse de la maison ' , la vicomtesse sa nièce, et mademoiselle du Barry sa b«lle-sœur. J'allai ce jour-là souper à Versailles; je rendis une visite à la maréchale {de Mirepoix)\ je me trouvai un peu mal après souper, non pour la fatigue du voyage, mais pour avoir bu ou mangé quelque chose qui me fit mal; ce ne fut rien, je partis à minuit avec l'Idole qui m'avait voiturée; elle est plus sublime que jamais. Depuis ce jour, la maladie a suivi doucement et lentement son cours. Hier samedi, qui était le 8, il a demandé et reçu les sacrements, à sept heures du matin. Ne sentant pas la force de parler lui-même, il chargea son grand aumônier, qui F avait administré, de parler pour lui» lequel dit à l'assemblée : « Mes- 9 sieurs, le roi m'ordonne de vous dire (ne pouvant parler lui- » même) qu'il se repent de ses péchés, et que^ s'il a scandalisé t) son peuple, il en est bien fâché ; qu'il est dans la ferme réson lution de rentrer dans les voies de sa jeunesse» et d'employer n tout ce qui lui reste de vie à défendre la religion. »
Voici le dernier bulletin :
^ La duchesse d'Aiguillon. (A. N.)
Da 8, à huit heures du matin.
« Le redoublement a commencé plus tard hier au soir, et a au{;menté par degrés pendant la nuit; sa marche a été modérée, et Sa Majesté a bien dormi jusqu'à cinq heures et demie, auquel temps le pouls s'est fort élevé, la chaleur a augmenté, et il est survenu quelques moments de délire. Ces accidents ont diminué à la suite de quelques efforts pour vomir, et des mouvements d'entrailles; la suppuration ne parait point avoir été ralentie, les vésicatoires vont bien. »
Je ne rendis, le n\ercredi, à la maréchale, qu'une très-courte visite; je soupai chez M. de Beauvau; je reçois de lui journellement toutes sortes de marques d'amitié et d'attention.
A trois heures et demie.
Je reçois dans ce moment votre lettre du l*'mai; je dirai tantôt à Pont-de-Veyle l'intérêt que vous prenez à lui.
Je vous remercie de nouveau de celui que vous prenez à mon amusement ; je n'ai jamais été dans la disposition de me mettre dans un couvent; mais je sens que cette disposition conviendrait fort à mon âge et à mon état, et je suis fâchée que mon goût m'en éloigne.
Je ne comprends pas bien le parti que vous pouvez tirer de ces quatres lunes dont les habitants ont quatre paires d'yeux ' . Mon imagination n'est p^s encore assez exaltée pour s'amuser ni s'occuper des idées extravagantes, subtiles et sublimes ; je suis toujours terre k terre, et je n'ai d'esprit que par le sentiment : j'entends par sentiment ce que mes sens me font sentir et connaître; ma tète, mon àmé, mon esprit, ne vont point par-delà.
Je crois ma correspondance avec Voltaire absolument finie ; je n'aime point à écrire, et moins j'ai de choses à faire, moins j'ai de pensées, et plus de paresse. On a grand tort déjuger des antres par soi-même; il n'y a presque personne qui se res-
1 Ceci a rapport au passage suivant de la lettre de M. Walpole : c h'ffirtoire naturelle de Pline m'amuse beaucoup. Je n'en avais jamais lu que des morceaux, ù cause de l'obligation de fouiller un dictionnaire. Il parle de tout, et au moins n'ennuie point. Le traducteur est bien commentateur. Pline m'a suggéré une idée bien folle, dont je yeux vous faire part, faute d'autre matière. Vous savez, n'est-ce pas, que Jupiter planète a quatre satellites, ou lunes? Eh bien, je me figure un berger, qui, dans une pastorale^ parle de ces quatre lunes-U. Je vais plus loin : je me suis imaginé que dans ce monde-là, tout est dans une proportion quadruple ; par conséquent, qu'une belle femme a qiutre paires d'yeux, et ainsi du reste. Vous voyez qu'un tel système fournit plus que les pygmées et les géants de Gulliver. » (A. N.)
semble, chacun en naissant a apporté sa façon d'être; les réflexions, l'expérience ne changent point le caractère, elles font qu'on s'afflige de n'en avoir pas reçu un plus heureux; on le combat, on croit même dans quelque occasion l'avoir vaincu, mais on est bientôt détrompé. Je ne croirai jamais, quoi que vous en puissiez dire, que les chimères, les rêveries puissent véritablement amuser. Si c'est votre façon d'être, j'avoue que je n'ai aucun rapport avec vous sur cela; le merveilleux est mon antipode; j'y préférerais le plat. Il y a un livre qui a pour titre le Maintenoniana : c'est un recueil de tout ce qu'on a dit de madame de Maintenon ; on n'est point Eàché de se le rappeler. Cette femme avait beaucoup d'esprit, beaucoup de jugement et de caractère; elle pouvait bien n'être pas aimable , elle avait peu ou point de sensibiUté ; je m'étonne qu'elle fût sujette à l'ennui.
A Luit heures de soir.
Les uns disent que cela va beaucoup mieux, et les autres beaucoup plus mal.
Mercredi il mai 1774. Voilà bien des nouvelles. Le roi mourut hier à trois heures après midi. Le roi, son successeur, ses deux frères, et leurs fenunes, partirent à six heures pour Ghoisy; ils occupent le grand château, et les trois Mesdames, qui n'ont point quitté le feu roi, sont établies dans le petit. Tous ceux qui auront à parler au roi s'adresseront à la reine, jusqu'à ce que l'époque soit donnée par le roi qu'on puisse lui parler à lui-même; il est déjà décidé que, pour les ministres, il les verra au bout des neuf jours. M. de Beauvau, qui est de quartier, est à Paris; il a remis son bâton à M. de Tingri, et il le reprendra quand le roi aura signifié le jour qu'il re verra ceux qui entraient dans la chambre de son grand-père. Vous pouvez juger combien de conjectures, de spéculations! Pour moi, je n'en fais point; après avoir pleuré le défunt roi , je ressens tant soit peu de joie de l'espérance (qui ne peut être mal fondée) de revoir incessamment les exilés *. J'ai encore un plaisir peut-être plus grand : M. de
< Le duc et la ducKesse de Ghotseul. (A. N.)
Beauvau, Thomme au monde le plus estimable, et le plus digne d'être aimé , immédiatement après la mort du roi, monta chez sa sœur, la maréchale \ et l'embrassant, lui dit : « Le mur qui nous séparait n'étant plus, nous serons, suivant mes désirs, unis pour jamais. » La pauvre maréchale avait besoin de cette consolation.
J'aurais eu hier au soir k souper Jes Beauvau, si je n'avais pas été engagée chez les Necker à Saint-Ouen; je les aurai ce soir. J'ai écrit ce matin à la maréchale pour lui proposer d'y venir; elle n'a point fait réponse par écrit, et a fait dire verbalement qu'eUe y viendrait; je n'ai pas d'autres sûretés. C'est pour moi une grande joie que cette réconciliation ; hier quand je l'appris, j'en eus une si grande émotion, que les lannes m'en vinrent aux yeux. Cette façon d'être est bien ridicule, c'est un grand travers à quelqu'un de mon âge, mais qu'y puis-je faire? D'ailleurs tous mes amis me la passent, et ne se scandahsent pas do ma sensibilité.
Je continuerai ma gazette. On dit que le roi sera porté demain à Saint-Denis ; je ne sais pas quelle cérémonie on fera. Je vous manderai tout cela.
On dit que la dame * est encore à Ruel, on ne sait où elle ira. Notre bon Schouwaloff l'appelle toujours madame ^ariari.
Adieu, jusqu'à dimanche.
Dimancbe 15 mai, à deux heures.
Je n'attends pas le facteur, et je reprends la suite des nouvelles. Mercredi, madame la princesse de Conti alla à Ghoisy, et demanda au roi le retour de son fils. La réponse du roi, qui était alors avec la reine , fîit que , par respect pour la mémoire du feu roi , il ne devait changer précipitamment ce qu'il avait décidé. Sur cela, madame la princesse de Conti répliqua qu'il était d'un bon roi d'examiner les motifs qui avaient décidé son fils au parti auquel il s'était décidé, et sur ce point, le roi répH-
1 La maréchale de Mirepoix, qui s'était trouvée constamment dans la société de madame du Bari'y, et qui s'était, à ce sujet, brouillée arec son frère et sa belle-sœur, le prince de Beauvau et la princesse. (A. N.)
> Mndame du Barry. (A. N.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. Wï
qua qu'il ne manquerait pas de faire cet examen. Alors , la princesse proposa d'expliquer lesdits motifs ; et comme la reine offrit de se retirer, madame de Gonti ajouta qu^elle craindrait d'être importune au roi dans le moment actuel , qu'elle ne vou* }ait point abuser de ses bontés , et s'en alla : et moi j'ajoute qu'elle fit très-bien. Cette conversation éloigne un peu mes espérances; je crains que le retour de mes amis ne soit pas prochain.
Jeudi , le roi accorda les grandes entrées à ses douze menins, grâce très-singulière; il n'y avait, sous le feu roi, que celles qu'on avait par ses charges.
L'évéque de Chartres ' fut nommé grand aumônier de la reine ; c'est le frère du duc de Fleury. L'évéque de Nancy, abbé de Sabran , premier aumônier de la reine ; Lieutaud , premier médecin du roi; Lassonne en survivance; M. de Paulmy*, chancelier de la reine. Ordre à tous les du Barry de ne se point présenter à la cour. Lettre de cachet pour enfermer le grand du Barry à Yincennes , et le conduire ensuite à la citadelle de Perpignan ; mais il s'est évadé , et sera peut-être à Londres plus tôt que cette lettre. Je ne me souviens plus si dans ma dernière je vous ai mandé que madame du Barry, le mercredi, avait eu ordre de se rendre au couvent du Pont-aux-Dames , avec défense d'y voir personne ; depuis cela on lui a permis de voir ses belles-sœurs et nièces. Mais voici la plus grande nouvelle de toutes. Jeudi au soir, M. de la Yrillière ' fut porter à M. de Maurepas^ cette lettre du roi :
« Dans la juste douleur qui m'accable, et que je partage avec » tout le royaume, j'ai de grands devoirs à remplir ; je suis roi , «* ce nom renferme bien des obligations ; mais je n'ai que vingt
V ans, et je n'ai pas les connaissances qui me sont nécessaires;
V je ne puis pas travailler avec les ministres, tous ayant vu le » roi pendant sa maladie; la certitude que j'ai de votre probité, » et de votre profonde connaissance des aflBures , m'engage à
^ Neveu dn cardînal de Fleury, et oncle du duc de Fleury, qui épousa la fille du comte de Coiguy. (A. N.)
2 Le marquis de Paulmy était filsi de M. d'Argenson le ministre , et avait été lui-même, pendant quelque temps, ministre de la guerre durant le dernier règne. (A. N.)
3 Le duc de la Yrillière, secrétaire d'État pour le département de l'intérieur. (A. N.) ^ .
4 Le comte de Mnurepas avait été ministre de la marine durant le dernier r^ne, et arait été disgracié par les intrigues de madame de Pompadonr, alor^ maîtresse en titre, dont il s'était, en dernier lieu , attiré l'indignation pour
V VOUS prier de m'aider de vos conseils ; venez donc le plus tôt
V qu'il vous sera possible. »
Le lendemain matin vendredi , M. de Maurepas arriva à Ghoisy, eut une audience de cinq quarts d'heure, fut très-bien reçu de la reine , et très-fété de Mesdames ; il revint coucher à Paris ; il est retourné ce matin à Ghoisy, et madame de Maurepas ' revint vendredi de Pontchartrain. Si j'apprends quelque chose de plus , je l'ajouterai. Voilà le facteur quj arrive , il m'apporte une lettre; je l'ouvre avec quelque crainte.
J'ai eu tort d'avoir peur; votre lettre est très-bien; vous avez très-bien jugé : le 1 1 était le jour le plus critique , il a été en effet celui de la mort.
Je doute que le Beaumarchais vous fasse autant de plaisir à voir, qu'il vous en a fait à le lire ; avant ses Mémoires, il passait pour un homme de mauvaise compagnie.
Vous trouverez dans la Rivalité* des endroits fort agréables,
avoir chanté, à un souper, des couplets composés par M. de Pont-de-VeyIe, dont il a été parlé souvent dans ces lettres. (A. N.) Voici ces couplets : (L.)
Une petite bourgeoise , Si dans les beaulés choisies
Elevée à la {grivoise , Elle élait des -plus jolies ,
Mesurant tout à sa toise , On pardonne les folies ,
Fait de la cour un taudis. Quand Tobjet est un bijou ;
Le Roi , malgré son scrupule , Mais pour si mince figure ,
Pour elle froidement brÂle. Et si sotte créature ,
Cette flamme ridicule S'attirer tant de murmure !
Excite dans tout Paris , ris , ris , ris. Chacun pense le Roi fou , fou , fou , fou.
Cette catin subalterne II est vrai que pour lui plaire
Insolemment le gouverne, Le beau n'est pas ^nécessaire; ^
Et c'est elle qui décerne Vintimille sut lui feire
Les honneurs à prix d'argent ; Trouver son minois joli ;
A ses volontés tout plie ; Aussi croit-on que d'Estrade ,
Le courtisan s*bumilie, Si vilaine, si maussade.
Il subit celte infamie , Aura bientôt la passade ;
Et n'est que plus indigent, gent, gent, gent. Elle en a l'air tout bouffi , fi , fi , fi.
La contenance éventée , Les grands seigneurs s'avilissent ,
La peau jaune et truitée. Les financiers s'enrichissent ,
Et chaque dent tachetée , Tous les Poisson s'agrandissent ;
Les yeux fades , le cou long , C'est le règne des vauriens ;
Sans esprit, sans caractère , On épuise la finance,
L^àroe vile et mercenaire. En bàtimcns, en dépense;
Les propos d'une commère , L'Etat tombe en décadence ;
Tout est bas dans la Poisson , son, son , son. Le Roi ne met ordre à rien, rien, rien,rien.
^ Madame de Maurepas était sœur du duc de la Vrillière. (A. N.)
2 Histoire de la rivalité' de la France et de V Angleterre y par M. Gaillard.
fort intéressants, et même assez beaux, mais il y a bien des inutilités ennuyeuses. Les Voyages de Montaigne paraissent; le Discours préliminaire m'a plu, mais je crois que les Voyages, dont je n'ai lu que cinquante pages, n'étaient pas dignes d'être donnés au public ' .
Je crois vous avoir mandé que je devais donner a souper le mercredi à mesdames de Beauvau et de Mirepoix ; cela a été fait , et ce souper pourrait faire une scène >de comédie de du Fresny, ta Réconciliation normande, excepté cependant la fausseté : la froideur fut extrême. Le prince va demain au Port-àl'Anglais diner cliez sa sœur; si je me porte assez bien, je serai de la partie.
Pont-de-Veyle , quoique guéri , ne sort point encore ; sa faiblesse est extrême.
J'ai reçu hier des nouvelles de la grand'maman ; je ne crois pas que , quand on leur accorderait leur rappel , elle en profilât pour revenir avant cet hiver, ce qui me contrariera beaucoup.
J'oubliais, parmi mes nouvelles, de vous dire que le contrôleur général , ainsi que tous les autres ministres , ira jeudi à Choisy; qu'il portera un mémoire de projet de retrandiement pour soixante-sept millions.
On ne doute point que la Bellissima ' ne se retire incessamment. La comtesse de Gramont, qui était exilée de la cour, a été rappelée; elle exerce actuellement sa charge de dame du palais.
Madame de Luxembourg n'est point encore de retour de •Ghanteloup, je l'attends avec impatience.
Le roi doit aller à Versailles passer quatre jours , pour recevoir tous les compliments ; il habitera dans son logement de dauphin. De là il ira à Compiègne, où il restera trois mois; ensuite il ira à Marly, et puis à Choisy, d'où il partira pour Fontainebleau; on dit qu'il en reviendra vers la fin de novembre.
S'il y a quelque chose de nouveau d'ici à mercredi , je vous le manderai.
* Peu des lecteurs qui ont quelque connaisHance de Tltalie seront da sentiment de madame du Dcffand sur ce récit intéressant et détaillé des mœurs et des usages du milieu du seizième siècle, et particulièrement des intrigues et du faste de la cour de Bome, dans ces temps de la grandeur des papes. (A. N.)
2 Madame de Forcalquier. (A. N.)
MADAME L\ MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Parif , 29 mai 1774.
11 serait fort heureux que les lettres fussent ouvertes à la poste comme vous paraissez le croire ; votre dernière me procurerait des biens infinis. Mais je ne pense pas que Louis XVI puisse jamais savoir que j'existe, et je n ai pas l'ambition qu'il l'apprenne. On ne parle point du retour de mes amis, voilà tout ce qui m'intéresse. Je ne cherche point de protecteurs à la cour; il n'y a nulle apparence que M. de Toulouse y ait une place. Madame de Forcalquier n'a point quitté. Le mari de madame du Barry est le frère de celui qu'on appelle le grand du Barry ; et il s'appelle Guillaume. Le vicomte est le fils du grand du Barry. Voilà tout ce que vous me paraissez curieux de savoir. Je souhaite que vous ayez beaucoup de plaisir à votre campagne.
Quand vous prendrez la peine de m'écrire, ne vous gênez point à faire une lettre ostensible ; elles sont inutiles pour ma fortune et mon I)onheur, et elles me font médiocrement de plaisir.
On ne sait point encore le temps du sacre du roi. La reine n'est point encore couronnée; aucune dame n'est admise à cette cérémonie. J'ai un livre qui contient soixante-quatorze estampes de toute» les cérémonies du sacre de Louis XV, avec le nom, et la description des habits de tous ceux qui y représentaient , et qui y avaient des fonctions. Ce livre est extrême^ ment grand; je doute que milady Marie Coke* veuille s'en charger. Si vous avez quelque autre occasion : mandez-le-moi, je vous l'enverrai en avancement d'hoirie.
Le roi ni les princes ne se feront point inoculer; il est des préventions impossibles à détruire.
J'espère que vous n'aurez point la goutte.
Je vous féhcite du calme dont vous jouissez. C'est un bel exemple pour qui a vingt ans plus que vous.
^ La plas jeune fille da premier duc John d'Afjgyle, et veuve du lord Coke, filii aîné du feu comte Leicester. (A. N.)
LA MÊME AU MÊME
Paris , dimanche 5 juin 1774.
Vous me divertissez par le soin continuel que vous prenez de m* assurer que vous êtes incorrigible ; croiriez-vous encore que j'aie le dessein de vous corriger? Oh! non , c'est un projet tout à fait abandonné; vous êtes fort bien comme vous êtes : et j'en suis fort contente.
J'ai déjà trouvé quelque agrément dans la réconciliation des deux belles-sœurs \ et ce qui me fait le plus de plaisir, c'est la satisfaction qu'en reçoit le prince. Ce prince est véritablement mon ami ; ses attentions sont suivies ; ce qui me surprend, c'est qu'elles ont l'apparence du goût et de l'amitié ; je suis et je serai toute ma vie plus sensible qu'il ne faudrait l'être; c'est peut-être un effet d'amour-propre ; mais il faut vous dire des nouvelles.
M. d'Aiguillon donna sa démission jeudi au soir; il n'est point encore remplacé; on a donné, en attendant, à M. Bertin le portefeuille des affaires étrangères. La Bellissima a donné sa démission le même jour que M. d'Aiguillon; elle est remplacée par la duchesse de Quintin. Les trois princesses sont guéries; le roi ne les verra qu'à Gompiègne. Il reçoit aujourd'hui, à la Meute, la députation du Parlement, de la Chambre des comptes, de la Cour des monnaies, de l'Académie. Il va demain à Versailles pour faire lever le scellé du feu roi ; la reine lui donnera à dîner au petit Trianon qui lui appartient. Les jours suivants, il recevra tout le monde ; les femmes seront en grand habit ; et le 13, il partira de la Meute pour se rendre à Gompiègne, où il restera jusqu'à la fin du mois d'août; j'espère que, pendant ce séjour, il sera question du rappel de mes amis.
6 juin 1774.
Je VOUS dois un quartier, madame, il faut que je me hâte de vous le payer, parce que bientôt je ne vous en payerai plus
^ La princesse de Beauvau et la maréchale de Mircpoix. (A. N.)
jamais. Le petit ouvrage de M. de Ghambon m'a paru mériter que je vous l'envoie, non pas à cause de son éloquence, car je le crois un peu trop simple, mais à cause des vérités qui m'y semblent prodiguées assez sagement. Souvenez-vous de moi, madame, en cas qu'on m'honore jamais d'une messe des morts, et soyez bien sûre que les sept ou huit jours que' j'ai encore à vivre seront employés à vous aimer, à vous regretter et à souhaiter qu'il y ait au moins dans Paris cinq ou six dames qui vous ressemblent.
Lundi 6 juin, à six heures du matin.
Quelque peu curieux que vous soyez de nos nouvelles, j'imagine que vous aimez mieux qu'on vous mande celles du jour que celles qui auraient une semaine d'ancienneté. Je vous dirai donc que le roi nomma hier au soir le chevalier de Muy, secrétaire d'état de la guerre, et M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères ; vous savez qu'il est notre ambassadeur à Stockholm, et en attendant son retour, M. Bertin a le portefeuille. Voici les réponses du roi et de la reine au parlement :
LE ROI
Je reçois avec plaisir les respects de mon parlement; qu'il continue de remplir ses fonctions avec zèle et intégrité , il peut compter sur ma protection et ma bienveillance.