‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le présidentChapitre 27 sur 53 · II · texte numérisé non relu

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prëyiens aujourd'hui, parce que je me trouve seule et que je ne peux faire un meilleur emploi de mon temps que de causer arec vous; tant pis pour vous, vous vous passeriez bien de remplir les lacunes de ma journée ; mais n'étes-vous pas mon ami? Et quel agrément peut-on trouver dans un ami, si Ton n'y a pas une parfaite confiance , et s'il faut être toujours dans la crainte de l'ennuyer?

Je suis sûpe que vous êtes persuadé que je m'amuse beaucoup , et que le retour de Ghanteloup me cause des plaisirs ineffables. Il y a beaucoup à en rabattre. Je suis contente, comme disait à madame de Montespan la carmélite la Vallière, mais je ne suis pas bien aise.

Mes parents {les Choiseul) souperont jeudi chez moi pour la troisième et dernière fois ; ils ouvriront leur maison dimanche prochain, et c'est où j'irai fort rarement; ils se tiennent dans leur galerie ; je ne sais si vous la connaissez , elle est infiniment grande, il faut soixante-dix ou soixante-douze bougies pour l'éclairer ; la cheminée est au milieu , il y a toujours un feu énorme et des poêles aux deux bouts ; eh bien ! malgré cela on y gèle , ou on y brûle si l'on se tient auprès de la cheminée ou des poêles ; toutes les autres places dans les intervalles sont des glacières ; on trouve un monde infini , toutes les belles et jeunes dames et les grands et petits seigneurs ; une grande table au milieu, où l'on joue toutes sortes de jeux, et cela s'appelle une macédoine ; des tables de whist, de piquet, de comète;, trois ou quatre trictracs qui cassent la tête. Peut-être vos assemblées ressemblent-elles à cela ; en ce cas , je crois que vous vous y trouvez rarement : il n'y a que d'être seule que je trouve pis que cette cohue. Cette maison est ouverte depuis le dimanche jusqu'au jeudi inclusivement ; le vendredi et le samedi , je suis dévouée à la grand'maman. Je lui fis hier vos compliments, et l'assurai de votre sincère attachement : elle me répéta qu'elle vous aimait beaucoup, et qu'elle était bien fâchée que vous prissiez si mal votre temps pour vos voyages ici , et d'être privée du plaisir de vous voir. Je lui dis qu'à l'avenir elle n'aurait à envier personne. L'abbé prétend vous aimer beaucoup; et sur ce que je lui ai dit de votre part, il pourra prétendre que vous l'aimez beaucoup aussi ; et de toutes ces prétentions il en résulte fort peu de propriétés.

IMcrcredi.

J'étais hier en train de bavarder; je suis aujourd'hui sèche et stérile. Je soupai hier chez M. Necker; je lui dis un mot de M. T***, il ne fut pas reçu favorablement. Il a volé la caisse de la recette et de plus M. Boutin , qui s'était rendu sa caution ; en un mot c'est un fripon; j'en suis fâchée, car il a un talent agréable.

Voilà le retour de Montmorency qui s'approche ; je serai bien aise de revoir la maréchale ( de Luxembourg ) . Tous vos amis et amies sont-ils absents? et M. Gonveay, que feit-il? Ne pourrais-je pas, par son moyen, avoir les Mémoires de M. Hume? J'ai un très-bon traducteur tout prêt. Je sais que ces Mémoires sont peu de chose ; mais ceux de madame de Staal ne sont pas fort importants, et ne laissent pas de faire grand plaisir : enfin je les désire, et si M. Gonway veut me les faire avoir, il me fera grand plaisir* Combien M. Gonway a-t-il été dans le ministère? J'ai eu sur cela une dispute.

Le Fox * a l'air de se plaire ici. Je vis hier un M. Greville, cousin de l'ambassadrice, neveu du chevalier Hamilton : il vous connaft ; il a été à Strawberry-Hill : il m'aurait reconnue sur mon portrait.

Je penche à croire que nous n'aurons point la guerre; on parle d'une réforme dans la cavalerie : nos guerriers en murmurent , et s'en prennent un peu à M. Necker.

J'ai reçu d'Arles une lettre de l'Idole, qui y est établie. Elle est très-bien écrite et très-touchante : je m'en laissais attendrir ; mais je me suis rappelé sa conduite avec feu la demoiselle ( de Lespinasse)^ et mon cœur s'est fermé. Oh! vous avez raison; il faut être de pierre et de glace, et surtout n'estimer assez personne pour y prendre confiance. Tout cela se peut faire sans haine et sans misanthropie. Il me semble que si je revenais à trente ou quarante ans , je me conduirais bien difEéremment que je n'ai fait. Mais peut-être me trompé-je : on ne vaut pas mieux que les autres ; les occasions, les circonstances emportent, et la réflexion ne vient qu'après tout ce qui devait être; je trouve seulement qu'on fait un plat usage de la vie. Voilà ce qui s'appelle bien des lieux communs ; je vous en demande pardon.

Si vous voyez madame Cholmondeley, dites-lui que je vous demande de ses nouvelles.

• M. Charle«-Jacque8 Fox. (A. N.)

580 CORRESPOiSDANCE COMPLETE

Voici une petite chanson à la mode, que tout le monde chante :

Nos dames doivent leura «nttraiu

A tous leurs grands {ilumets ,

A tous leurs grands plumets ; Et nos seigneurs tous leurs succès

A leurs petits jacquets,

A leurs petits jacquets.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFANB A M. HORACE WALPOf^.

18 décenibi*e 1776.

Pour répondre aux questions de votre dernière lettre, il lEaut que je répète ce que je tous ai dit dans mes lettres précédentes. Tout Ghanteloup est ici ; les Garaman sont aussi de retour, ainsi que madame de Jonsac, enfin tout le monde. Je ne puis pas me plaindre de la solitude , et si je m'y ennuie , je peux savoir à qui m'en prendre ; j'aime mieux, je l'avoue, que ce soit aux autres qu'à moi seule. L'abandon, et tout ce qui en a l'air, m'est insupportable. Jouissez du bonheur de vous suffire à vous-même ; je voudrais que la nature m'eût aussi bien traitée, et m'eût donné un caractère semblable au vôtre. Je ne sais pas bien encore comment je trouve le Fox ; il a sans doute beaucoup d'esprit, et surtout beaucoup de talent. Je ne sais si sa tète est bien rangée, et si toutes ses idées sont bien justes : il me semble qu'il est toujours dans une sorte d'ivresse ; et je crains qu'il ne soit bien malheureux quand cette façon d'être cessera, et qu'il sentira qu'il est le seul auteur de tous ses malheurs. Il serait alors bien à plaindre s'il avait une tête française ; mais je ne connais point les têtes anglaises : elles sont si différentes des nôtres, que si j'en voulais juger, ce serait comme si je voulais juger des couleurs.

Je ne sais que penser de la guerre : si elle arrive, ce sera par des malentendus ; je suis persuadée que ni vous ni moi ne la voulons. C'est encore un problème pourquoi M. Franklin * vient

^ Dans une lettre du 22, qui ne contient d'ailleurs rien d'intéressant , elle dit : » Le Franklin arriva hier à deux heures après midi ; il avait couché la veille à Versailles. Il a deux petits-fils avec lui, un de sept ans, et un autre de dix-sept, et un petit-neveu, un M. Penet, son ami, et un gouverneur des enfants ; il loge dans la rue de l'Université , dans la même auberge que milady C » (A. N.)

ici ; et ce qui est de plus, singulier, c'en est un aussi de savoir s'il est à Paris ; depuis trois ou quatre jours , on dit le matin qu'il est arrivé, et le soir qu'il ne l'est pas.

Un certain M. de Pezay a épousé depuis peu de jours une très-beUe mademoiselle de Murât, qui n'a pas un sou, presque point de parents : il n*en est point amoureux ; on ignore quel est son motif. Je vous envoie des vers qui sont une inscription qu'il a faite pour sa maison de campagne, avec la parodie qu'on en a faite, et que l'on a mise chez vous dans votre journal. Ce M. de Pezay est celui qui a fait des vers pour moi, assez jolis, et que vous avez dû voir. On l'accable de ridicules ; on lui envie la protection qu'on prétend que le ministre (M. de Mau-repas ) lui a accordée ; on ne cesse de l'accabler d'épigrammes : on fait même des suppositions : on lui fait demander au ministre quel titre il prendra, de comte, de marquis, de baron. Le ministre répond : «Gela m'embarrasse; si c'est comte, on dira conte pour rire ; si c'est marquis , on ajoutera, saute, marquis ( trait de la comédie du Joueur de Regnard ) ; si c'est baron , on se souviendra du baron de la Crasse. » Voilà de nos plaisanteries; mais malheur à qui en est l'objet; ce ne sont pas des blessures légères ' .

Vous vous plaignez de vos lectures, je n'en suis pt)int étonnée ; je suis à la' fin du dernier livre de Cassandre, il m'a fallu une excessive patience; vous avez raison, tous les personnages se ressemblent ; les dialogues, les monologues sont abominables,

< Jacques Maison , marquis de Pexay, était fils d'un employé supérieur au ministère de» finances. Il fut au collège d*Harcourt le condisciple de la Harpe, et tâcha de se pousser dans le monde à la faveur des succès littéraires ; mais avec beaucoup d*esprit et d'ardeur, il déplut aux gens d*esprit et aux gens du monde, en voulant réunir les avantages des uns et des antres. Ses vers recherchés, son marquisat emprunté, lui valui'enC des ridicules * qui ternirent un mérite réel. Livré à des études sérieuses, il réussit auprès de M. de Maurepas, et obtint même la faveur d*une correspondance directe avec Louis XVI. Chargé d'une inspection des c6tes maritimes, pour le soustraire au ridicule lancé contre lui, il rendit des services et déploya un esprit solide. Lié avec M. Prêcher, ii contribua à son élévation, reçut beaucoup de vers de Voltaire, avec lequel il était en correspondance, et mourut dans une terre qu'il possédait à Blois, en décembre 1777. (A.N.)

* On fit tar Inî cette épî^mme :

Ce jeune homme a beaucoup acquis, Beaucoup acquis , je vous assure ; En deux ans , malgré la nature.

Il s'est fait poëte et marquis. (A. K.)

582 COUHESPONDANCE COMPLETE

mais les intrigues sont quelquefois ingéoieuses et donnent de la curiosité; mais enfin je suis bien aise d'en éti*e quitte. Je ne sais plus que lire.

Madame de Luxembourg est d'hier de retour de Montmorency : je soupai hier avec elle chez les Necker : il y avait assez de monde, et comme vous aimez les noms propres, il faut vous les nommer. D'abord elle maréchale, et puis mesdames de Lanzun , de Cambis , moi , le maitre et la maîtresse de la maison, les ambassadeurs d'Espagne {Grimaldt), de Naples^Carais cioli), et de Suède (Creutz), madame d'Houdetot, M. de Saint- Lambert, M. Fox, le vicomte de Beaune, Marmontel; si j'oublie quelqu'un, pardonnez-le-moi.

M. Selv^n est-il tout à fait fou, ou bien est-il ensorcelé? Oh! les Anglais, les Anglais sont bien étranges, on ne doit jamais prétendre à les connaître ; ils ne ressemblent en rien à tout ce qu'on a vu : chaque individu est un original , il n'y en a pas deux du même modèle. Nous sommes positivement tout le contraire ; chez nous, tous ceux du même état se ressemblent; qui voit un courtisan, les voit tous; un magistrat, tous les gens de robe , ainsi que tous les autres ; tout est £aux air chez nous , prétentions, jusque même aux maladies ; tout le monde aujourd'hui a des maux de nerfs; tout le monde admire les lettres du roi de Prusse k d'Alembert : on ne cesse de vanter sa sensibihté ; je suis peut-être la seule à n'en être point touchée, à m'eo moquer et à trouver qu'il n'est qu'un rhéteur, et même un fat dans ses prétentions de bel esprit et d'homme sensible.

Je dirai à M. de Presle * de vous envoyer les catalogues des cabinets. Il parait un petit ouvrage qui a pour titre : Mânes de Louis XF* ; je le lis actuellement, je pourrai vous l'envoyer en faveur de tous les noms propres dont il est plein.

N'étes-vous pas content de cette lettre? n'estrelle pas selon votre goût? n'est-elle pas pleine de choses indifférentes? y est-il

^ M. de Presle était lui-même amateur, et possédait, avant la Rérolution, an très-beaa cabinet de tableaux. Les catalogues qu'il devait envoyer à M. Walpole étaient ceux des cabinets de MM. Randon de Boisset, de Gagny, et du prince de Conti. (A. N.)

^ Aux Mânes de Louis XV et des grands hommes qui ont vécu sous son règne, ou Essai sur les progrès des arts et de Vesprit sous le règne de Louis XV, par M. Gudin de la Brunellerie; Deux-Ponts, 1776» 2 vol. in-8®. L'introduction en France de cet ouvrage fut défendue par la police. M. Gudin a publié depuis un grand nombre d*ouvFages d'histAÎre, de littérature et de poésie. 11 est mort en 1812. (A. M.)

question de vous et de moi? sachez dire au moins quelquefois que vous êtes content.

J'ai oublié dans la liste du souper des Necker, la Sanadona; j'en suis bien aise , parce que cela me donne occasion de tous dire que j'en suis fort contente; je le serais davantage , si elle ne me louait pas tant ; mais comme c'est presque toujours tout de travers , ses louang^es me font l'effet d'un blàme ; elle veut flatter ma vanité, qu'apparemment elle croit excessive.

Vous avez bien à peu près la même idée.

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