‹ Correspondance complète de la marquise du Deffand avec ... le présidentChapitre 33 sur 53 · SUR M. DE HEUN · texte numérisé non relu

SUR M. DE HEUN

Air : Àh/ ma voisine, e*4u fâchée?

N'étes-vous point cet Alexandre

Du mont Ida, Qui pour Vénus , en juge tendre ,

Se décida?

En pareil cas vous étiez Thomme

Fait pour juger, Et Ton aurait avec la pomme

Pris le berger.

SUR M. DONEZAN,

qui avait parfaitement joué le rôle du Barbier de Séville.

AiH de Joconde.

En tout temps on se servira

Du Barbier de Séville ; Jamais Tàge ne le rendra

Moins leste et moins habile ; En fait de grâces, de talents.

De gaîté, de finesse, Il ferait à quatre-vingts ans

La barbe à la jeunesse.

Vous ne connaissez qu'une partie de ceux pour qui sont ces couplets , ainsi ils ne vous amuseront (pière ; je vous en enverrai d'autres la première fois.

Dimanche 9 mars 1777.

Ah! mon Dieu, mon Dieu, il faut que mon goût pour vous soit à toute épreuve , pour en conserver après les aveux que II. 38

594 G0RRB8P0NDANCB GOMPLÉTE

vous me faites! Aimer Crebillon, et nommément YÉcumoire! Les Lettres de la marquise y etc., ne sont qu'abominables; mais je sais bien pourquoi vous les aimez» parce qu'elles s'accordent à Topinion qu'en général vous avez des femmes. Pour Marianne et le Paysan parvenu, je les aime aussi, non que le style en soit bon, mais il est original, et Marivaux, dans une seconde ou troisième classe, y est distingué.

A regard de Jean-Jacqoes, c'est un sophiste, un esprit faux et forcé ; son esprit est un instrument discord , il en joue avec beaucoup d'exécution, mais il déchire les oreilles de ceux qui en ont. Buffon est d'une monotonie insupportable; il sait bien ce qu'il sait , mais il ne s'occupe que des bétes ; il faut l'être un peu soi-même pour se dévouer à une telle occupation. Vous me trouverez tranchante , mais c'est un tourment pour moi que de parler sans dire ce que je pense. Je vous approuve sur Marmontel et vos autres jugements.

Je n'aime pas mieux à écrire que tous; il n'y a que vous au monde à qui j'écrive des lettres aussi longues. Les histoires que je ne vous conte point ne vous amuseraient guére^ je les retiens mal, et je ne cherche point des louanges en vous disant que je ne sais pas conter. Rayez-moi sur tous les points dans la peinture que Grébîllon fait des femmes ; c'est un fequin qui n'a jamais vécu qu'avec des espèces.

Voici des vers; ils exigent une petite histoire. M. Schouwaloff a donné cette année pour étrenne à madame de. Luxembourg une boite avec une miniature qui représentait une Charité, non la romaine, mais une femme environnée d'enfants; ce qui fait allusion à son extrême charité. Elle lui a donné ces jours-ci une sorte de table, ce qu'on appelle souvenir. Sur l'un des côtés de 1« couverture est son chiffre en émail , une S et un G ; de l'autre sont écrits en émail les vers que voici :

Le souYenir est doux à rhomme heureux et sage

Qui sut jouir de tout et n*abusa de rien ,

Et qui de la faveur fit un si bon usage,

Que même aes riyanx n'on ont dit q«e du bien.

Vos nouvelles d'Amérique confirment celles qui s'étaient répandues.

Votre ambassadrice accoucha vendredi à sept heures du matin, le plus heureusement du monde, d'un garçon.

DE MADAME LA MARQUISE DU DBFFAND. St6

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAKD A M. HORACE WALPOLE

Oimandie 23 mar» 1777.

Je t'ai comblé d'enBuis , je t*en veux «oeablar.

J'entends parler de mes lettres : 3 n*y a point d'occasions dont je n'aie fait usage pour vous écrire ; mais conune il me paraît que je ne vous fatig^ue pas, je continuerai. C'est une citation de Corneille par où conunence celle-ci ; j'ai substitué le mot ennui à celui de biens ' . Quoique vous m'écriviez souvent» je pourrais vous reprocher votre paresse. Vous me dites que vous êtes presque toujours seul à votre campagne; ne pourriez-vous pas me traduire quelquefois les choses que vous croyez qui me feraient un extrême plaisir? Si dans ce qui paratt de milord Chesterfield il y a plusieurs lettres dans notre langue à madame de Monconseil, pourquoi ne me les pas envoyer? Je demanderai à milord Stormont le volume que vous m'indiquez; rien ne me platt autant que des lettres. On dit qu'3 y en a beaucoup dans les Mémoires de Noailles : je n^ai pas encore fini le premier volume ; j'ai impatience d'apprendre si vous avez reçu les six que le chevalier Elliot vous porte*.

Je vous remercie du thé que je recevrai par M. de Poix '; il arrivera fort à propos, je suis à la fin de ma dernière botte.

Aimez donc toujours Crébillon, puisque c'est votre folie. Je n'ai^oint ses lettres, dont vous êtes si charmé; je les ai lues autrefois, et je me souviens qu^elles m^ont fort déplu. Pour son Tanzaï, son Sopha, ses Égarements de l'esprit et du cœur^ ses Lettres athéniennes, tout cela m'a paru mauvais. Il a voulu contrefaire Marivaux pour le critiquer; et puis il a cherché à imiter Hamilton, et il est bien au-dessous de tous les deux. Marivaux avait du génie, petit et un peu borné ; pour Hamilton, son style est charmant, etCrébiUon lui ressemble comme l'âne au petit chien.

* Je t'ai comblé de biens , je t'en veux accabler. (A. N.)

3 Le maréchal dac de Noailles, auteur des Mémoires dont il est parlé ici, ■Morat à Paris en 17M , à^ de quatre-vingt-hait ans. Ses Mémoires, en fonne de ioumal, forent publiés cette année (1777), par Tabbé Miilot, en six volumes. (A. N.)

3 Le prince de Poix, fils aîné du maréchal de Mouchy. (A. N.)

Madame Martel s'appelait mademoiselle Goulon ; c'était une petite demoiselle du Dauphiné, dont, à son arrivée, la beauté fit grand bruit : elle était précieuse, affectée, galante, eut beaucoup d'aventures ; elle n'était pas du ton de la bonne compagnie. M. de Gursay, père de madame de Monconseil, était gentilhomme, frère de madame de Pleneuf, laquelle était mère de madame de Prie. Je ne me souviens pas aujourd'hui quel était le nom de madame de Gursay : elle était certainement peu de chose; elle avait de la beauté, beaucoup d'impudence et d'intrigue ; elle avait été entretenue par un nommé Auguerre, qu'elle ruina, qui se retira à Saint-Germain, et devint amoureux de la Desmare, comédienne, qui le fit subsister et qu'il épousa. Je prétendais qu'on avait dans sa cuiller le portrait de madame de Gursay et de madame de Monconseil; de la première , en se regardant dans le large , et de la seconde , en la prenant de l'autre sens.

Je ne connais point du tout le marquis de Noailles , et presque point M. de Poix. Je dirai au maréchal le bien que vous me mandez de son fils , et à madame de Poix ce que vous me dites de son mari; à M. de Schouwaloff, l'usage que vous ferez des vers de Marmontel; car ils sont de cet auteur, dont, ainsi que moi, vous ne faites pas grand cas.

Venons à vptre Amérique. G' est une grande nouvelle que l'élection d'un protecteur/ : il faut que Gharles Fox devienne son premier ministre. Tout acçommodemeril devient-il donc impossible avec la métropole? Je ne sais d'où vient j'en serais fâchée, puisque cela ne vous fera rien par rapport à nous.

On disait ces jours-ci que Voltaire était tombé en apoplexie ; cela n'est pas vrai : il s'est trouvé mal pour avoir souffert du froid, mais il se porte bien présentement. Nous n'avons plus de correspondance : je n'avais rien à lui dire, ni lui à moi ; c'était une fatigue que je me suis épargnée.

LA MÊME AU MÊME

Lundi 31 mai** 1777.

Notre courrier n'est amvé qu'après le départ du vôtre; ainsi je ne reçois qu'aujourd'hui lundi votre lettre du 23, que j'au-

Le célèbre Washington. (A. N.)

rais dû recevoir hier 30. Il n'y a pas grand mal; mais ce qui me fkche et m'inquiète, c'est que vous n'ayez pas encore ma lettre et les Mémoires de Nouilles. Cependant nous faisons le calcul, Wiart et moi, qu'il n'y a rien d'extraordinaire ; M. Elliot n'étant parti que le 18, il n'est pas étonnant que vous ne les ayez pas reçus le 23. Mais, sans connaître cette fomille, il vous est facile de savoir leur demeure, et d'envoyer demander la lettre et les livres dont je les ai chargés.

Je crois que vous serez content de cette lecture, j'entends celle des Mémoires, et qu'elle vous fera aimer Louis XIV . J'ai commencé ce matin le quatrième volume; le troisième m'a fait grand plaisir : c'est un spectacle dont on voit toute la mécanique des machines et des décorations; on est dans les coulisses.

Je suis bien de votre avis sur les livres d'histoire; il n'y a que les Lettres et les Mémoires que je puisse lire sans ennui. J'ai commencé M. Gibbon, dont nous n'avons encore que le premier volume, mais je l'ai laissé là; tout excellent qu'il peut être, il m'ennuie. Je trouve la comparaison de la succession des empereurs aux douze mois de l'année fort bonne et trèsplaisante. Je crois que vous vous portez fort bien; vous avez de la gaieté, conservez-la; si vous pouviez {m'en envoyer, ainsi que du thé, vous me feriez plaisir. Je fais le projet de quelques changements dans ma vie; je veux m' arranger à souper tous les jours chez moi, c'est-à-dire à n'en plus chercher ailleurs; je crois que je pourrai en soutenir la dépense : je courrai souvent le risque du téte-à-téte avec la Sanadona ; cela ne sera pas divertissant, mais je m'y accoutumerai. Votre jugement sur les petits vers me parait fort bon ; je trouve que c'est Jean qui danse mieux que Pierre, et Pierre mieux que Jean. Il y a une Épitre du prince de Ligne à Voltaire : je l'ai fait copier pour vous; mais il me semble qu'elle ne vaut pas la peine de vous être envoyée; il n'y a qu'un trait qui me plaft : il dit que l'aigle régnait anciennement à Rome, et qu'actuellement c'est une oie.

Le grand-papa, la grand' maman sont partis cette nuit; je n'en ai pas grand regret. Le grand abbé est resté, ainsi que madame de Gramont : leur départ ne sera qu'à la fin de mai ou au commencement de juin; quand ils partiront, je leur dirai bon voyage; rien ne me plaît assez aujourd'hui pour y avoir regret. Il n'est pas besoin de vous dire les exceptions. De tous les départs présents, celui qui est le plus singulier et le plus

9H C0RRS8P(MIDANCE GOMPLBTB

étonnant, c'est celui de M. de la Fayette, que yoos avez pu Toir le jour que tous arez dîné cbes noire ambassadeur. H n'a pas vingt ans : il est parti ces jour»<î» pour PÂnérîqiie; il emmène arec lui huit ou dix de ses anus ; il n'avait confié- son projet qu'au vieanile de Noailles» sous le pins (prand seorat; il a acheté m vaisseau. Fa équipé, et s'est embarqué. à Bor^ deaux. Sitôt que ses parents en ont eu la nonveUe,. ils eut bût courir après lui pour rsurréter et le ramener; nais on est anivé trop tard, il y avait trms lienrea qu'il était cadbanpié. Il a, diton, fait son traité avec un nommé HiU, qui demeure avec Franklin : il aura le titre ou grade de généraknajor, sûreté de pouvoir revenir en France eai cas ^e nous ayons la gocrre avec qui que ce soit, en q«e qudkjue afiaire domestique enge son retour. C'est une fefie sbkis doute, mais qui ne le déshonore point, et qui, au contraire, marque du courage et du désir (ie la gloire : en le loue plus qu'en ne le blâme, mais sa femme qu'il laisse grosse de quatre mois, son beau-père, sa belbnnère et toute sa femflle en sont fort affligé».

Tous les récits que l'on £ait ici de votre Amériqpie se' contre» disent; j^attepds le résultat pour me déterminer à croire.

Votre ambassadeur n'a point les livres de milord Ghesterfield : vous devriez bien me les* envoyer par M. de Richmond, et me marquer ce qui vaut la peine d'être traduit; j'ai destra*ducteurs dont je peux disposer.

M eBcradi S «rril.

II ne ^est passé rien de nouvean hier ni avant4iier* Je viens de relire votre lettre, vous la finissez par me dire que je ne suis pas tenue à y répondre. Vraiment je le crois bien, cela me serait impossttrfe; elle est d'une solidité et d'une profondeur de raisonnement dont ma tète n'a jamais été capable dans la force de l'âge, et pour aujourd'lmi toute application m'est imposable. Vous avex en vérité beaucoup d'esprit et de goût; cependant ce dernier s'égara quelquefois, témoin le jugement que vous portez des Lettres de Crébillon; j'ai voulu les relire, croyant que je m'étais trompée; oh! non, je persiste à les trouver insupportables; c'est un petit esprit que cette marquise, qui se donne des airs, qui fait la jolie femme, qui n'a ni sentiment ni passion, et de la tournure des dames de Beauhamais ' , et de toutes nos prétendues spirituelles qui n'ont

^ Cette pKrasc sur les dames Beauhamais ne se trouve que dans Tédition de Londres. Elle ne s'applique qu'A Fanuy, amie de Dorât (L).

pas le sens commun. J'aimerais cent fois mieax être comparée aux héroïnes de Scudéry qu'aux bégueules de Grébillon.

Cette lettre n'arriyera pas assez à temps pour que vous puissiez m' envoyer par M» de Bichmond les livres de Ghesterfield.

Je serai bien étonnée si les Mémoires de Noailles ne vous font pas plaisir; ils m'en font un extrême. Ils me rappellent tous les faits dont j'ai entendu parler dans ma jeunesse, qui sont très-conformes à ce qu'on disait alors; je n'en suis qu'au quatrième volume. Cette lecture a un inconvénient pour moi; mon invalide* commence à me lire entre six et sept heures; elle m'empêche de me rendormir. J'ai bien de Fimpatience d'apprendre ce que vous en penserez.

Je suis bien fichée d'être aussi bête; je Tondrais avoir la capacité de vous répondre, mais c'est au-dessus de mes forces; je sens et je comprends encore, mais je ne puis plus m'exprîmer. Âh! il n'est que trop vrai que je suis extrêmement baissée : on peut me dire que je ne suis pas tombée de bien haut; peut-^tre ne s'aperçoit-on pas de ma chute, mais je la sens; je ne m'en afiSige point, je suis peut-être encore assez bonne pour tout ce qui m'environne, mais je ne le serais pas • pour vous.

MADAME LA MARQUISE DU I>EFFA]a» A H. HORACE WALPOLE.

Dinanefat 13 aTiil 1777.

Wiart est dans son lit, avec un rhumatisme dans les reins et une grosse migraine. Il est trois heures , je reçois votre lettre du 8, je ne suis point encore levée, je ne tous répondrai que très-succinctement.

J'aime à la folie les deux, trois et quatrième volumes des Mémoires de Noailles^ mais le premier et surtout le'cinquième et la moitié du sixième, qui est où j'en suis, m'ont fort ennuyée. Mais c'est que je hais les récits de guerre à la mort; ce ne sont que de vieilles gazettes. Ce maréchal qui donnait tant de beaux conseils était un fou. Il me prend envie de vous dire une

* Madame du Deffand avait un vieux soldat de l'hôtel des Invalides de Paris qnî venait tous les matins lui faire la lecture, avant que ses domestiquesfussent levés. (Â. N.)

chanson de feu madame la duchesse du Maine, sur lui et sur Law. La voici :

Votre Law est un filou, Disait au régent Noailles ; Et l'autre, par représailles :

Votre duc n*est qu'un fou.

C'est ainsi qu'à toute outrance Ils se font la guerre entre eux ; Mais le malheur de la France , C'est qu'ik disent vrai tous deux.

Je n'affiche point la retraite; je hais le grand monde parce que j'y suis déplacée, mais je crains encore plus la solitude. J'aime la société, elle m'est nécessaire, et je me crois toujours à la veille d'en manquer. J'ai perdu mes anciens amis, je n'ai même presque plus d'anciennes connaissances ; je ne forme pas de vraies liaisons. Quand je dis que je veux prendre le parti de souper toujours chez moi, c'est que je crois que j'y serai forcée. Il y a quelques maisons ouvertes où je peux adler quand je veux : coDune l'hôtel de Ghoiseul pendant trois ou quatre mois, chez madame de Luxembourg depuis le mois de janvier jusqu'à Pâques, et chez les la Reynière toujours. Je vais quelquefois chez ces derniers, mais très-rarement, et chez les autres jamais. Je ne suis point priée ailleurs , et si je ne donnais pas à souper, je ne verrais personne. Enfin n'ayez pas peur, je ne prétends point à être philosophe. Je ne connais que deux maux dans le monde, les douleurs pour le corps, et l'ennui pour l'âme. Je n'ai de passion d'aucune sorte; presque plus de goût pour rien, nul talent, nulle curiosité ; presque aucune lecture ne me plaft ni ne m'intéresse. Je ne puis jouer ni travailler; que iBaut-il donc que je fasse? Tâcher de me dissiper, entendre des riens, en dire, et penser que tout cela ne durera plus guère. Personne ne m'aime, je ne m'en plains pas; je suis trop juste pour cela.

Je serai fort aise de voir M. de Richmoud, du moins je le crois.

LA MÊME AU MÊME

Mercredi 16 avril, à six heures du matin. Depuis ma dernière lettre, Wiart garde le lit. Je viens de me fEure relire la vôtre du 8. Je me reproche d'y avoir répondu

d'une manière si succincte , et de ne tous avoir point satisJRBÛt sur ce que vous me demandiez. Un peu d'humeur, dont je m'interdis de faire connaître la cause ; le changement de secrétaire, tout cela m'a coupé la parole, et m'a fait écrire une courte et sotte petite lettre, en réponse à une des plus agréables, des plus sensées qu'il y ait jamais eu.

Je ne suis pas d'aecord de tous les jugements que vous portez. Le feu maréchal [de Noailles) était un fou , même au sens le plus littéral. Il y a des extravagances de lui qui en auraient conduit d'autres aux Petites-Maisons. Le cinquième et le sixième volume, où j'en suis, m'ont infiniment ennuyée; vous avez toute raison sur les écrits que Louis XIY lui confia en mourant, ils changent beaucoup la disposition où on était pour lui sur sa correspondance avec le roi et la reine d'Espagne. Cette petite reine était charmante. Je fais peu de cas de madame des Ursins. Je ne vois en elle qu'une femme du grand monde, qui n'aimait que la représentation et le mouvement, ne se plaisait que sur le théâtre, n'était ni bonne ni méchante, ni fausse ni vraie, et dont toute la conduite était un rôle qu'elle jouait assez bien. Pour madame de Maintenon, je trouve que le portrait qu'en fait l'auteur est extrêmement juste. Elle n'était point aimable, parce qu'elle était triste et indifférente; sa dévotion avait nui à son esprit et gâté son discernement; elle s'était laissé conduire parles circonstances. Elle n'était point hypocrite, sa dévotion était petite et minutieuse. Elle avait le malheur d'être sujette à l'ennui; mais à tout prendre c'était une femme qui avait naturellement l'esprit très-philosophique, et très-éloigné , à ce qu'il me semble, de fiausseté et de manège.

Mais n'avez-vous pas été bien fâché de ce que l'intérêt de ces Mémoires est coupé tout net à la mort de la reine d'Espagne? qu'il n'est plus question de rien? Pas un mot des disgrâces de madame des Ursins, du cardinal Albéroni, de l'arrivée de la Famèse, de son gouveniement, etc., etc.? Que dites-vous des lettres de M. le duc de Bourgogne, de celles du feu roi, et d'une de M. le Dauphin, qui répond parfaitement à l'idée que j'avais de son esprit? Si je causais avec vous, j'aurais bien d'autres remarques à faire, mais en voilà assez et peut-être trop pour une lettre.

J'en reçus une hier de votre cousin {M. Conway) , remplie de bontés et d'amitiés; s'il était vrai qu'il m'aime, il saurait

602 GORRESPOiNDANGB COMPLETS

bifla quelles preave& m'en domier -. Le duc de Bichmcmd s'awMMice pour le 20. L'EImpereur * atnve aojourd'koi oa demain. On munnare certains bruits qui me font plaisùr, de conventions^ de désaimement; maïs ce n'est peotrâbre que dn bmit.

Adieu. Je vais dormir.

A câiq kevres après mùàL

Je reçois dans le moment une lettre de Versailles, de M* de Beauvau. Voici ce qu'il me mande :

a La nouvelle d'un arrangement pacifique arec TAnçletarre « se confirme tous les jours, a

MADAME LA MABQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE

Paris , dimanche 20 avril 1777.

J'ai achevé ce matin les Mémoires de Noailles. J'avais interrompu cette lecture 4 la moitié du sixième volume» pour lire des pauvretés (c'est le nom que méritent toutes nos nouveautés). Je ne suis point mécontente de la fin de ce sixième tome, tout au contraire. Je ne vous blâme pas de la grande opinion que vous avez conçue du mai*échal; il n'est pas le seul qui gagne à être raconté , et qui perde beaucoup à être pratiqué. Je crois que Fénelon n'était point bypocrite, qu'il a été de bonne foi martyr de ses systèmes» lesquels cq»endant il n'avait point soutenus contre l'autorité du pape : c'était ce qu'on appeUe aujourd'hui un esprit exalté. Ce mot est devenu à la mode pour exprimer l'enthousiasme. Je crois que si Fénelon n'avait pas pris le parti de la dévotion, il aurait été très-romanesque. Je n'aime point son genre. Je connais peu Bossuet; je crois qu'il n'était pas fou, mais qu'il était dur, vain, ambitieux, bien plus que dévot. De son temps on n'était point esprit fort : il n'y a que M. de la Rochefoucauld qu'on puisse soupçonner de l'avoir été.

Vous ne voulez donc rien traduire pour moi? A la bonne heure» je ne vous en parlerai plus.

On a rattrapé M. de la Fayette à SaintrSébastien : on ne l'a

1 Elle veut dire en engageant M. Walpole à faire un autre voyage en France. (A.N.) * L'entperenr d*Alleaiaf;ne, Joseph II. (Â. N.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. <m

point ramené à Paris; od l'a coodiait ou enroyé à Toulon, attendre le duc d'Ayen, s<m beau-père, qui va, avec M. et madame de Tessë ', faire le.Toyage d' Italie. .

L'Empereav arriva avant-hier entve dnq- et six heures du srâr; il descendUt chez son ambassadeur*, qui était au lit pour une espèce de coup de sang causé par des hémorroïdes, ce qui le mettra hors d'état de suivre son maître : il logera chez lui. Il fut hier matin à Versailles; il visita tous les princes et tous les ministres : il est d'une familiarité dont on est charmé. Son intention était de loger chez le baigneur; on l'a fait consentir de coucher au ch&teau : le maréchal de Duras ' fan a prêté son appartement. On dit qu'il ne recevra personne chez lui, mais qu'il ira visiter tout le monde sons le nom de comte de Falkensteio. Je vous dirai tout ce que j'en apprendrai, parce que vous aimez les détails.

La réconciliation de la maréchale {de Luxembourg) et de la duchesse {de la Vallière) s'est bornée aux repas de noce ^, dont on ne pouvait pas se dispenser de la prier, à cause du degré de parenté. Je ferai vos compliments à madame de la Vallière. Je croyais vous avoir mandé qu'on ne soupait plus chez elle; sa porte est toujours fermée à dix heures. Pour madame de Ghàtillon, je ne lui dirai rien ; je ne la vois point depuis la grande liaison qu'elle avait avec la Lespinasse.

Je serai fort aise de faire connaissiance avec M. Gibbon; mais je serai pour lui une piètre compagnie : les Necker sont bien mieux son fait. Vous ne voulez pas croire que je baisse beaucoup ; cela est pourtant bien-vrai : mon âge n'en est pas la seule cause.

Je revois depuis peu plus souyent madame de Jonsac ; je passerai la soirée aujourd'hui avec elle : j'ai du goût pour elle , f aimerais à vivre avec elle ; mais nos liaisons et nos allures sont très-différentes. Depuis que j'ai perdu mes amis, il ei^ devenu presque impossible que j'en fasse cP autres; il faut que je me contente d'avoir des connaissances que je n'entretiens et ne

^ Madame de Tewé était fille du maréchal de Hoailles, sœar dn duc d*AyeD, et par conséquent tante de madame de la Fayecte. (A. N.)

S Le comte de Mercy-d'Arg^enteau. (A. N.)

* Un des premiers gentilahommes de la chambre du roi. Il y en avait quatre, qui serraient par qaartiers. (A. JN.)

4 Le mariage de sa petite-fille, mademoiselle de Ghâtîllon, avec le fils miîqae du duc d*lJzès, lequel reçut, à cette occasion, le titre de doc de Gmssi^. (A. N.)

conserve que pour les deux soupers que je donae dans la semaine. Je me résous à passer les soirées des autres jours tète à tète avec la Sanadona; ce qui n'est, je vous assure, pas divertissant. Je ne fais point de projet de retraite. J'ai trouvé l'autre jour un trait dans une comédie qui^m'a plu. Un homme, fatigué du monde, triste, mécontent, dit qu'il veut se retirer dans sa campagne pour y trouver la tranquillité et la paix. // faut l'y porter^ lui répond-on , si vous voulez l'y trouver. Rien n'est si pénible à supporter que le vide de l'âme; ainsi je conclus que la retraite (qui ne peut que l'augmenter) est de tous les états celui qui me conviendrait le moins : je ne compte faire aucun changement à la vie que je mène ; il n'y en a pas de plus oisive , de plus dénuée de tout genre d'occupations et d'intérêts.

Si vous voyez votre cousin {M. Conway)^ dites-lui que sa lettre m'a fait un plaisir extrême, et que j'y répondrai incessamment.

MADAME LA MARQt'ISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE.

Dimanche 11 mai 1777.

Vous aurez vu le baron de Gastille ' quand vous recevrez cette lettre. Il me semble que je n ai rien à vous mander qui puisse vous intéresser. Vous ne vous souciez guère du procès de M. de Richelieu ' : on dit qu'il l'a gagné. Gomme je n'entends pas les affaires, je croirais, en lisant son arrêt, que lui et sa partie l'ont tous deux perdu. Quand il sera imprimé, je vous l'enverrai si vous voulez.

L'Empereur continue à se faire admirer : il fut hier à l'Académie des sciences; on l'y attendait depuis douze ou quinze jours; tout était préparé pour faire devant lui des expériences de chimie; il y resta une demi-heure, on ne lui fit aucun com-

^ Dans une lettre du 6 mai qu'on ne publie point, elle dit : • Voilà le baron de Gastille que je vous présente , vous l'avez vu en dernier lieu sous ce nom chez madame de la Yallière, et plus anciennement sous celui d'Arçcnviilier. Il va voir M. et madame de IVlasseran; vous en serez quitte avec lui pour quelque politesse, et vous nie ferez plaisir de lui dire que je vous le recommande, et que vous savez que je Taime beaucoup. En voilà assez, n*en parlons ylus. » (A. N.)

3 Avec la présidente de Saint-Vincent. (A. N.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAiND. 605

pliment, il ne voulut aucune place de distinction. Il y a toute apparence qu'il n'ira à aucune autre académie. Il n'y a point de jour qu'il n emploie à visiter tous les établissements, les manufactures, etc. Il couche chez son ambassadeur, M. de Mercy : il se lève à huit heures, feit tous ses tours jusqu'à deux heures qu'il rentre à l'hôtel de Tréville, où loge toute sa suite; il y dtne avec MM. GoUoredo, Gobentzel, Belgiocoso, ne reçoit qui que ce soit, puis il sort avec eux ou sans eux, va quelquefois aux spectacles, voir des maisons autour de Paris ; il observe tout, ne critique rien : je crois qu'il est surpris de l'extrême magnificence de notre cour, mais qu'il n'en est point jaloux. Les beaux esprits doivent être bien étonnés du peu d'empressement qu'il a pour eux; aussi ne paratt-il ni vers ni prose à sa louange. On lui donne mardi une fête à Trianon, et jeudi à Ghoisy. Il verra dimanche prochain la cérémonie de l'ordre du Saint-Esprit. On croit qu'il partira le lendemain.

Venons à M. de Richmond. Je crains que sa santé ne soit pas bonne ; il est d'une singulière tristesse : il soupera chez moi ce soir avec madame de Gambis. Vous en a-t-il parlé? Il fut l'autre jour à Sèvres pour la commission que vous lui avez donnée : il m'a dit vous en avoir écrit.

Si M. Gibbon est parti dimanche dernier, il doit être arrivé, et en ce cas je souperai demain avec lui chez les Necker. J'ai grand besoin de troupes auxiliaires, car tous mes compatriotes se dispersent.

LA MÊME AU MÊME

Dimanche 18 raai 1777.

Vous êtes bien malheureux par vos parents ; je me plaignais de n'en point avoir, j'avais tort.

Qu'est-ce que c'est que cette milady Walpole à qlii la vieille duchesse de Devonshire laisse cinq mille pièces'? Je n'en ai jamais entendu parler.

Je suis fort contente de M. Gibbon; depuis huit jours qu'il est arrivé, je Fai vu presque tous les jours : il a la conversation facile, parle très-bien français; j'espère qu'il me sera de grande

1 Lady Dorotbée Gavendish , sa fille , femme du second lord Walpole de Wooherton, et mère du comte actuel d'Orford. 1827. (A. N.)

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ressource : le grand-papa a beaucoap de curiosité de le voir; il a lu ce qu'on a trsîduit de «on histoire; il en est charmé; il doit venir demain chez moi : j'ai pris mes mesures pour qu'il y trouye H. Gîhboo.

On ne parle ici que de f Empereur. Le hasard me l'a fait voir. Je soupai lan< i passé chez les Necker; j'y arrivai à neuf heures et demie, l'Empereur y étaàt depuis sept heures un quart; il avait été avec M. Necker environ deux heures, après lequel temps il passa chez madame Necker, qui avait chez elle MM. Gibbon, l'abbé de Boismont, Marmontel, le roi de l'Académie des sciences, notre ami Schouwaloff. Quand j'entrai dans la chambre, il vint au-devant de moi , et dit à M« Necker : Présentez-moi. Je fis une profonde révérence; on me conduisit à mon feutenil : TEmpereur vouhait me parler et ne sachant que me dire, et me voyant un sac à noeuds, me dit : Vous faites des nœuds? — Je ne puis feire autre chose. — Cela n'empêche pas de penser. — Non, et surtout aujourd'hui que vous donnez r tant à penser. -— Il i«sta jusqu'à dix heures un quart; il sait très-bien notre langue^ il parle facilement et hien; il est d'une simpUcité charmante; il est surpris quon s'en étonne; il dit que l'état naturel n'est pas d'être roi, mais d'être homme. Il n'y a rien qu'il ne veuille voir et connaître; il aura tout vu et connu , excepté la société , pour laquelle le temps lui manque, ayant partagé celui qu'il doit passer ici en deux emplois, de curieax et de courtisan; il avait été le jeudi précédent à l'Académie des sciences, je crois vous en avoir rendu compte. Il fut avant-hier, vendredi, à l'Académie des belles-lettres, et hier à l'Académie française; il n'a point voulu faire de jaloux. On ignore le jour de son départ; je crois que ce sera bientôt. Ses succès ici ont été fort grands; mais comme il n^a distingué personne , ceux qui prétendent à l'être commencent à faiblir sur ses louanges. U a voulu voir M. Turgot, et dans cette intention 3 a été chez madame la duchesse d'Enville, et ensuite chez madame Blondel', sous le prétexte que M. Bk>ndel avait été ministre plénipotentiaire à Vienne, et qu'il a été chez tous ceux qui y ont été. Il a beaucoup caisse avec M. Tuiigot, qu'il savait devoir trouver chez ces

i Madame filoadel éuit la «oenr da M. Pnneès, ^ avait é$é teoKtaire d'ambassade de France en Angleterre, à Tépoque de la paix de Paris. Madame filondd était foit adoûree et eatimée ponr les bonnas ^joalilés de aoa eêpnt et de son cœnr. (A. N.)

deux dantes. Yraisemblablenieiit la raison qu'il avait pour vonloir le Toir» c'est que ses systèmes d'admimstration sont sniris à Florence.

Dans sa conversation avec M. Nedier, il' avait avec lui les personnes de sa suite, MM. de Mercy, de Golloredo, de Gobe»* tzel, de Bdgiocoso. Il n'a reçu dans les trois académies aucun compliment, il a resté dans chacune une demi-beœ*e. Depuis Pc^ra qu'on lui a donné à Versailles, la rrâie lui a donné des comédies à Trianon et à Ghoisy; mais un hasard heureux, qu'il fiaiut que je vous raconte, c'est que l'autre jour, étant allé à la Gomédie firançaise où l'on jouait Œdipe et on S arriva au second acte, au quatrième, dans la scène de Jocaste et d'OEdipe, Jocaste dit, en parlant de Laïus :

Ce roi plus grand que sa fortune, Dédaignait oonune yoas one pompe importune : On ne -voyait jamais mardier devant son cbar D*ai bataillon nombreux le ^Btstueax rempart; Au milieu des sujets soumis à sa puissance, Comme il était sans crainte, il marchait sans défense; Par ramoor de son peuple il se croyait gardé.

Le parterre, les loges, tout battit des mains. En voilà, je crois, assez sur l'Empereur.

Parlons de M. de Richmond. Je le vois souvent, il ne se porte point bien , il est extrêmement occupé ; je lui donnerai à lire votre lettre. En voilà, je pense, assez pour aujourd'hui; j'ai fait un effort pour vous, que je ne ferai assurémen t pour personne.

MASJJSB Ul MABQUISB DV DEFPAND A M. HORACE WALPOLE.

Mardi 27 mai 1777.

Je cofomence cette lettre dans l'intention de ne la finir que diifianche. Mes insomnies sont insupportables ; mes meilleiH*es nuits sont de deux ou trois heures de sommeil, et comme j'en passe tneize ou quatorze dans le Bt, ce temps est cruellement long pour qui ne peut ni lire ni écrire; j'épuise mon invalide, je prends toutes les sortes de lectures en aversion, je me creuse la tête à réfléchir, je m'examine , je m'épluche, et je suis, avec plus de raison que vous, très-peu contente de moi, et j'ai plus de peine en vérité à me supporter que je n'en ai à supporter

les autres; ma situation ne me met pas dans le cas de fiiire de belles actions , où il puisse entrer de la vanité ; mon amourpropre a d'autres objets; vous le qualifieriez de jalousie, et je crois que vous auriez tort. II est vrai que je suis blessée des manques d'ég^ards, des préférences qui me semblent injustes. Ge n'est pas que je m'estime, ni que je fasse aucun cas de moi, mais j'en fais encore moins de tous les sots que je rencontre. Mais tout cela ne serait rien, si je n'avais pas en moi un fonds d'ennui que rien ne peut vaincre, et qui me met au-dessous de rien.

Je suis très-persuadée que vous n'avez mils reproches à vous faire sur les motifs de votre conduite, tant avec votre neveu qu'avec tout autre.

Dites-moi , je vous prie , laquelle de toutes les passions vou$ parait la moins dangereuse, c'est-à-dire la moins contraire aux vertus. Est-ce l'amour, Tambition , ou l'avarice? Ne les supposez pas dans un de{pré excessif. Quand vous m'aurez dit votre opinion, je vous dirai la mienne.

Je ne vous ai point répondu sur M. Gibbon, j'ai tort; je lui crois beaucoup d'esprit, sa conversation est facile, et forte de choses, comme disait Fontenelle ; il me platt beaucoup, d'autant plus qu'il ne m'embarrasse pas. Je me flatte qu'il est content de moi, c'est-à-dire qu'il me sait gré de la satisfaction que je lui marque de causer avec lui; je ne m'embarrasse nullement de ce qu'il pense de mon esprit, il me sufBt qu'il ne me trouve pas le ridicule d'y prétendre.

En voilà assez pour aujourd'hui; demain je vous parlerai de l'Empereur.

Mercredi 28.

Je VOUS promis hier de vous parler de l'Empereur, je vous tiendrai parole; mais il faut auparavant que je vous parle de mon petit chien. Je l'aime à la folie, il a pour moi une tendresse qui lui a acquis mon cœur et fait que je lui pardonne tous ses défauts, quoiqu'ils soient très-grands : il aboie, il mord. Il a innombrablement d'ennemis ; la liste de ses morsures et des manchettes déchirées est très-longue ; mais c'est qu'il ne veut pas qu'on m'approche; je le bats, mais il ne se corrige point. Il a quelques amis, un certain chevalier de Beauteville ', les ambassadeurs de Naples et d'Espagne, madame de Luxem-

1 Frère du marquis de Beauteville et de l'évèquc d*Âlai â. Il avait été longtemps ambassadeur de France près les cantons suisses. (A. N.)

bourg, voilà à peu près tout , et voilà aussi tout ce que je vous eu dirai. Venons à l'Empereur. II a été partout, il a voulu voir le passé, le présent et l'avenir : on ne pénètre point l'époque quil ]>réfère. On croit qu'il partira vendredi ou samedi; il visitera nos provinces, il vQj^Lvoir les bords de la Loire, ce qui le conduira très-près de Chanteloup ; il a promis d'y rendre visite. Son séjour ici a été le double de ce qu'il avait projeté. On s'est peut-être trop accoutumé à le voir; les impr estons qu'il a faites «e sont usées; la simplicité platt, mais à la longue parait peu piquante. Je crois que ses voyages lui seront fort utiles; il écrit tous les soirs tout ce qu'il a vu, entendu et * retenu; sa tète sera remplie de beaucoup de connaissances, il en peut résulter des idées. Enfin il y a toute apparence qu'il sera un très-^bon souverain, et qu'il ressemblera plus à votre Henri VII, à notre Charles V, qu'à Frédéric II. Ce pronostic est fort hasardé.

Connaissez- vous les Éléments de l'histoire d'Angleterre, par Fabbé Millot*? J'aime beaucoup sa manière d'écrire. Savezvous ce que je lis présentement? La Bible. Si vous l'avez oubliée, relisez-la.

Jeudi S9.

Je vous plains de l'ennui de cette lettre; je serais tentée de la jeter au feu : c'est n'avoir songé qu'à tuer le temps. Allons , je veux me persuader que je suis avec vous , je vous conterai un petit fiiit de l'Empereur qui m'a fort amusée; le voici.

Dans un de ses voyages, je ne sais dans quel temps ni dans quel lieu, il rencontra sur le grand chemin une chaise de poste versée, et celui à qui elle appartenait fort embarrassé ; il s'arrêta et lui offrit une place dans sa voiture; l'homme l'accepta. Ne se connaissant ni l'un ni l'autre, l'Empereur l'interrogea , lui demanda d'où il venait, oii il allait; il se trouva qu'ils faisaient la même route. L'homme à la chaise lui dit qu'il lui donnait à deviner ce qu'il ava:t mangé à son dîner. — Une fricassée de poulet? dit l'Empereur. — Non. — Un gigot? — Non. — Une omelette? — Non. -—Enfin l'Empereur rencontra juste. — Vous l'avez dit, en lui tapant sur la cuisse. — Nous ne nous connaissons point, dit l'Empereur; je veux vous donner à deviner à mou tour. Qui suis-je? — Peut-être un militaire. — Cela peut être,

I C'est le même écrivain à qui nous devons les Mémoires du maréchal de SoaiUes. (A. N.)

6iO CORRESPOjXDANGB GDMPfiETB

mais on €St encore autre chose. — Vous êtes trop jeune pour être officier général; vous êtes eolonel? — Non. — Major? — Non. — Commandant? — Non. — Seriez-vous gouverneur? — Non. — Qui étes»¥Ous? Êtes-^ous donc l'Empereur? — Vous l'avez dit, en lui tapant sur la euisse* Ge pauvre hoomie resta confondu, s'humilia, voulut descendre. Non, non, lui dit VEmtpereur, je savais qui j'étais quand je vous* ai pria; j'ignorais^ qui vous étiez; il n'y a rien de changé, contimaons n<ilre route.

On nous dit hier que la Geoffîin lui avait écrit qu'elle mourrait de douleur si elle ne le voyait pas; iia eu la complaisance d'y aller. Il part, dit-on, après-demain.

Paris, dimanche 8 juin 1777.

Je me suis bien repentie de vous avoir parlé de fièvre \ elle n'a eu nulle suite. Je me conduis très-bien présentement, j'observe un grand régime , il m'est devenu très-nécessaire ; M. de Richmond vous dira que je me porte bien. Il est réellement le meilleur homme du monde , je me flatte d'être fort bien avec lui. Je ne sais si son affaire réussira ', il s'en flatte. Moi je crains qu'on ne l'amuse.

Je m'accommode de plus en plus de M. Gibbon ; c'est véritablement un homme d^esprit; tous les tons lui sont faciles, il est aussi Français ici que MM. de Ghoiseul, de Beauvau, etc. Je me flatte qu'il est content de moi; nous soupons presque tous les jours ensemble, le plus souvent chez moi : ce soir ce sera chez madame de Mirepoix. Je voudrais qu'il vous écrivit et qu'il vous dit naturellement comme il me juge et que vous me le fissiez savoir.

J'ai appris que j'avais eu plus de succès auprès de l'Empereur que je n'avais pensé ; il dit à madame du Ghàtelet, étant à Ghoisy, qu'il ne se souvenait plus du nom d'une femme qu'il avait vue chez M. Necker» qu'il avait trouvée de bonne conversation, et qui avait beaucoup de vivacité; c'est madame de

* Dans une lettre qu'on ne publie point. (A. N.)

2 De faire enregistrer âon duclic-pairic d'Aubigny par le parlement de Pari* et par le« autrea cours souveraines de ustice, ain^i que Tétaient tous les autres duchés-pairies. (A. N.)

Luxembourg qui me Fa écrit, à qui madame du Chàtelet Fa dit; elles sont toutes les deux k Cbanteloup. M. le comte d'Artois a dû y arriTer hier; il y séjourne aujourd'hui, il sera demain à Versailles. Il j aurait beaucoup de récits à faire de tous les amusements que mes parents lui préparent; ils auront trente* cinq ou quarante personnes , tant de la suite du prince que de leur compagnie; je serais bien fâchée d'être là. Tous les jours j'augmente de paresse» et c'est dans l'ordre.

Je crois que ma lettre qui a précédé ceUe^â» et qui a été l'ouvrage de sept jours, vous aura bien ennuyé; je me laisse aller toujours à la disp€>Sfftioin présente, je ne pense pas assez k l'effet qu'elle produira ; c'est la conduite que j'ai toujours tejoue avec TOUS, et qui m'a si souvent et si extrêmement mal réussi; je ne sais pas asseas me contraindre et jamais me contrefaire, cela ne vous a pas empêché de m' accuser d'afiactation; ce que )e n'ai jamais eu avec vous ainsi qu'avec tout antre.

LA MÊME AU MÊME

Paris, dimanche 22 juin 1777.

La poste ne m'apporte rien aujourd'hui ; vous ne voulez pas que j'en sois fâchée, je ne le suis pas ; mais je ne puis m' empêcher de craindre que cette maudite goutte ne soit la cause de cette irrégularité.

M. de Richmond eut de vos nouvelles mardi dernier; il m'a même lu de sa lettre l'article qui me regardait; il est plein d'intérêt et de compassion : je connais la bonté de votre cœur, ainsi il ne m'a point surprise, nmis il m'a fait prendre la résolution de ne me plus jamais plaindre. Je sais par expérience que la compassion est un sentiment' qui attriste l'âme, et qu'on doit éviter de le fanre éprouver à ses amis; noos avons des comédies pour lesquelles j'ai beaucoup de répugnance , où l'on représente des personnages qui sont dans l'humiliation , dans l'abandon, des pères dégueniUés ; on est touché de leurs malheurs , on m est afibgé , mais cependant sans en être attendri ; on n'aime point à les voir, on souhaite qu'ils disparaissent.

M. de Preste me doit donner pogr vous deux catalogues in-douze] fort épais ; j'y joindrai ce que j'aurai de feuilles de la Bibliothèque dits Romans, le duc m'a dit qu'il vous les ferait

6t« CORBESPONDANCE COMPLETE

tenir. Les attentions qu'il a pour moi ne me laissent pas douter du désir qu'il a de vous plaire : j.ë vais vous rapporter les soins qu'il me rend, ils ne m'en sont que plus a{^réables.

Madame de Luxembourg est revenue mercredi de Chanteloup. J'ai reçu aujourd'hui une {grande lettre de madame de Gramont, très-familière, pleine de narrations « enfin telle que vous les aimez.

L'Empereur n*a point été à Chanteloup, quoiqu'il ait été à Tours , de Tours coucher à Poitiers , abandonnant le projet de remonter la Loire, et en conséquence le projet d'aller à Ghanteloup.' L'Idole et sa belle^lle en arrivent aujourd'hui. Je ne prévois pas en tirer grand parti ; je trouve tous les jours , de plus en plus, que la fable de la Fontaine, de l'Alouette et ses petits, est de bien bon sens. J'exécute ce que j'avais projeté; je soupe presque tous les jours cbez moi , hors de^x , dont l'un est chez les Necker, l'autre chez la comtesse de Ghoiseul , qu'on appelle la Petite Sainte. M. Gibbon me convient parfaitement; je voudrais bien qu'il restât toujours ici ; je le vois presque tous les jours ; sa conversation est très-facile , on est à son aise avec lui ; mais je n'ai pas encore lu son ouvrage , c'est-à-dire la première partie; les deux autres ne sont point encoi'e traduites.

En voilà assez pour une lettre qui n'est pas une réponse.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFANB A M. HORACE WALPOLE

Mercredi 9 juillet 1777.

Le départ de M. de Richmond devient incertain; je vous avais écrit une {grande leltrie, comptant qu'il vous la porterait, je viens de la jeter au feu. Que vous dirai-je dans celle^^i? que M. Necker est directeur g^énéral des finances; vous le savez, sans doute ; qu'il a refusp les appointements et tous les droits attachés à la place de contrôleur {jénéral , dont il ne lui manque que le titre, en ayant toutes les fonctions et l'autorité. Il loge à Paris, ainsi que dans toutes les maisons royales, dans l'hôtel du contrôleur général; et s'il était catholique, il aurait le titre de contrôleur.

Trouvez bon que je vous envoie les édits, et que je m'épargne la peine de vous transcrii*e ce qu'ils contiennent : je com|)-

tais que ce serait M. de Richmond qui vous les porterait, ainsi que les catalogues et la Bibliothèque des Romans.

Je deviens très-paresseuse, c'est-à-dire très-stérile; et si notrecorrespondance , comme vous me le faites entendre , vous devient trop pénible , je consens que vous la rendiez moins fréquente ; il ne faut point qu'elle devienne une gène.

Nous avons ici milord Dalrymple qui arrive d'Italie; je ne me souviens plus dans quelle ville il a vu le duc et la duchesse de Glocester ; il a trouvé le duc dans un état pitoyable pour sa santé, et la duchesse, la plus belle femme qu'il eût jamais vue. Si vous lui écrivez , comme je n'en doute pas , remerciez-la de l'honneur qu'elle m'a fait en chargeant le milord de me faire ses compliments; vous trouverez bon que je croie vous les devoir.

Il y a trois conseillers d'Etat nommés pour un comité des finances, qui sont : MM. deBeaumont et deFourqueux, ci-devant intendants des finances, et M. de Villeneuve. Leur emploi sera pour ce qu'on appelle le contentieux : je ne sais pas trop bien en quoi il consiste ' . Gomme M. Necker ne peuj; pas prêter de serment, il ne peut pas non plus faire de signatures ; on dit gue ce sera M. de Beaumont qui signera.

LA MÊME AU MÊME

13 juillet 1777.

La situation de madame votre nièce* est affreuse; je n'y puis penser sans frémir.

Ne me laissez rien ignorer de tout ce qui vous intéresse ; ce serait pour moi un vrai bonheur, si c'était pour vous une consolation de me confier vos peines. La tendre et sincère amitié devrait produire cet effet; mais c'est de quoi il ne faut point parler; tout, jusqu'au nom, vous en déplaît.

Je voudrais , de tout mon cœur, rendre mes lettres amusan-

^ D^arrançer quelques points touchant la perception des taxes , sur lesqueb les feriniers généraux n'étaient inu d*accord avec les personnes soumises à leur pouvoir. M. de Fourqueux fut depuis nommé contrôleur général, après b disgrâce de M. de Galonné, en 1787. (A. N.)

^ Feu la duchesse de Glocester. Dans ce temps, le duc était abandonné de ses médecins, en Italie, et Ton s*attendait journellement, en Angleterre, h, recevoir la nouvelle de sa mort. (A. N.)

tes ; mais , malgré ma bonne volonté , i' instinct m'arrête : je sens que rien de ce que je pourrais tous dire ne pent vous intéresser. Quelle part pent-on prasdre à des objets qu'on a vus comme la lanterne magique, qn'on ne doit jamais re\XNr? Cependant, pour vo«s obéir, je vous dirai que M. Necker commence fort bien son minist^:<e ; ses premières opérations plaisent au public , et sont approuyées par les honnêtes gens ; il ne veut point mettre d'impôts , et comme il est important et nécessaire d'égaler la recette à la dépense, cela ne se peut faire qu'en réformant les abus ; ceux de la dépense de la cour sont impossibles, ou du moins ne se peuvent feire que petit à petit; il faut cependant un prompt remède. Les abus de la perception sont immenses, et s'il parvient à les réformer, il fera un grand chef-d'œuvre. Il s'y prend bien, mais il faut que le Maurepas le soutienne, et voilà ce qui est bien scabreux. L'entreprise est toujours très4ouable et lui fait beaucoup d'honneur. S'il n'est pas soutenu, il n'attendra pas son congé ; il se retirera sans être dans le cas de changer rien à son état, puisqu'il n'a pas augmenté sa dépense , et qu'il ne reçoit aucun appointement , ni aucune grâce honorifique; il a jusqu'à présent rétabli le crédit que ses prédécesseurs avaient entièrement détruit.

Je cherche si je sais quelque autre chose à vous mapder, je ne trouve rien ; mais peut-être avant le départ de M. de Richmond arrivera-t-il quelque événement que je pourrai ajouter à celte lettre.

Je fus hier souper à Auteuil, chez l'Idole; j'y menai M. Gibbon : je suis toujours très-contente de son esprit , mais il est pour les beaux esprits comme était Achillç pour les couteaux, quand il était chez je ne sais quel roi ; il est allé aujourd'hui au Moulin-Joli ' avec M. Thomas. Je lui rends justice , on sent moins avec lui qu'avec tout autre qu'il est un auteur.

Lundi.

On murmure de la guerre, on parle d'un comité qu'on dit avoir été tenu avant-hier, de MM. de Saint-Germain, Montbarrey, Sartine , Vergennes et votre ambassadeur. Je le vis hier ; je le trouvai plus triste et plus taciturne qu'à l'ordinaire , l'air occupé. Nous aurons la guerre, je le crois; notre correspondance alors ne pourra pas être fort exacte. Voilà comme tout

^ Moniin-JoR était nne maison de campa{rnc à peu de distance de Paris, oocnpée par M. Watelet, homme de lettres , receveur général des finances.

DE MADAME XA MARQUISE BU (DBFFAND. 6i5

pvend fin , et qu'on peut dire des liaiscMMtce qœ Voltaire a dit de rame : c'est un feu qu il faut nourrir^ et qui s'éteint s'il ne s'augmente,

M. de Valentinois, fils de M. de Moaaoo , épouse demain mademoÎBeUe d' Aumont, fille de la duchesse de Mazarin; M. de Monaco ne voulait pas que sa femme signât le contrat', et M. d'Auttiont^ ne voulait pas le mariage sans sa signature : oela était eoBore en débat hier Faprès-Kifnée. Je ne sais si ce différend est terminé , mais il n'était pas , dit>on , impossible qU'il en ^résultât une rupture.

Je suis fort aise que madame Beauclerc ' eoit de retour des eaux, et qu'elle soit à Stravi^berry-Hill. Tout le monde s'accorde à dire qu'il n'y a point de iemme aussi aimable et qui ait autant d'esprit et de talents. Elle doit vous être d'une grande ressource : c'est un singulier bonheur que de rencontrer quel- <}u'un qui plaise et qui convienne ; il arrive rarement, et pour l'ordinaire ne dove guère.

MADAME LA MARQnSE DU DKFFAND A M. HORACE WALPOLE.

Paris, dimanche 27 juillet 1777.

Je reçois votre lettre du 21, et en même temps deux autres , Tune de M. de Beauvau qui est à Plombières, l'autre de la grand'manian qui revenait de Richelieu (quils avaient eu la curiosité d!aUer voir ) ^. Toutes les deux sont longues, rempUes d'expressions de la.plus tendre amitié. La v<>ire a un ton sévère ; eh bien , je n'en crois pas moins être plus aimée de vous que •de qui que ce soit , et ic'est ce qui s'appelle la foi, mais qui ne me fera pas tenter de tran^jioiter les. montagnes.

^ Le priiirc de Monaco avait élc sépare judiciairement de la princesse sa femme, iHir un «rtfdt du parlement, en 1771. (A. N.)

^ Le fils aîné du duc d' Aiunont avait pris le nom de duc de Siazaria, av«iit son mariage avec la fille du duc de Duiuis, qui, par sa mère, était rhéritièrc du cardinal de Mazarin. Vxm fille unique fiit le fruit de ce maria{;c; c'est Li dame en queittion, laquelle, malgré la difficulté dont il s'agit, épousa le duc de Valenthfiois, fils aine du priiire de Monaco. (A. K.)

3 Fm lady'D. Bouiclcrc. (A. A.)

^ Le château de Richelieu , dans la ci-devant province de Touraine, sur la frontière de celle de Poitoti. Il avait appartenu longtemps à la famiUedfe Dupitasis, de laquelle descendait le cardimil de RieheUeu, et cnsuiie de ctllc de Vigncrot, dont descendait le duc de Richdieu.(A.r*î«)

616 G0RRESP0NDAI9CE COMPLETE

J'ai une extrême joie des nouvelles que vous me donnez des Altesses Royales ' ; je serais charmée qu'elles passassent par Paris , certainemtot je m'y ferais présenter.

J'espère que nous n'aurons point la guerre ; Tarrivée de la marquise de Noailles ' à Londres n'est-elle pas une raison pour Je croire?

Vous êtes un drôle d'homme! Quand vous, haïssez d'entendre parler de quelque chose , vous vous persuadez qu'on vous en parle toujours. Je vous ai écrit deux ou trois fois sur cette passion du duc {de Richmond), et comme elle vous choque» vous vous persuadez que je n'ai cessé de vous en parler ; mais moi à qui elle ne fait rien , je suis très-assurée de ne vous en avoir pas entretenu. Il faut à cette occasion que je vous dise une gentillesse de cette vicomtesse {de Camhîs). Elle a appiis l'anglais , elle le sait fort bien ; elle a traduit plusieurs portraits de milord Ghesterfield, et elle a écrit au chevalier de Boufflers, qui est à son régiment, de m'en faire un envoi au nom de feu milord. Le voici :

J'ol>tins autrefois quelque gloire Dans les portraits que j*entrepris, £t mes flatteurs me faisaient croire Que j'avais remporté le prix.

Aujourd'hui, sans oser me plaindre, Au second rang je suis placé, Et je sais que dans l'art de peindre , Une aveugle m*a surpassé.

Cela n'est-il pas joli? Je n'ai encore vu de la traduction que le portrait de George I*'. J'aurai celui de monsieur votre père et tous les autres.

Je vais être pendant quinze jours ou trois semaines dans une grande solitude ; la maréchale de Luxembourg part mercredi 30 pour Villers-Cotterets, d'où elle reviendra le 13. Mesdames de Boufflers paitent le même jour pour une de leurs terres en Normandie, dont elles reviendront le 9. Tous les hommes sont éparpillés, il me restera la vicomtesse, qui fera peut-étre'aussi quelques escapades à Roissy ou à Villers-Cotterets. Ce qui sera sédentaire ce sera M. Gibbon et les Necker ; je ne vois ces derniers qu'une fois la semaine, qui est le jeudi. Tout mon amusement consiste

< Feu le duc et la duchesse de Glocester. (A. N.)

2 La marquise de JNoailles, née Dromenil. Son mari, le fils cadet du duc de Noailles, était alors ambassadeur de France en Angleterre. (A. N.)

en mes correspondances ; j'aime beaucoup à recevoir des lettres, mais je n'ai pas le même plaisir à y répondre. Sans oser me comparer à madame de Sévigné à nul égard, une très-grande différence d'elle à moi, c'est qu'elle se plaisait à écrire et qu'elle était vivement affectée de tout ce qu'elle voyait, et qu'elle mettait par conséquent beaucoup de chaleur à ce qu'elle racontait.

Moi, je suis médiocrement affectée; je n'ai point de mémoire, peu de facilité à m'exprimer, souvent des vapeurs qui m'ôtent la feculté de penser, et puis quand c'est à vous que j'écris, la crainte m'offusque, jamais mes lettres ne vous contentent; il faut que j'évite tout ce qui serait susceptible de certaines interprétations, que je me rappelle les choses dont je vous ai déjà parlé, pour ne pas tomber dans des répétitions ; enfin, enfin, je ne suis point à mon aise avec vous, je vous crains. Je sais bien que c'est un sentiment qui en accompagne toujours d'autres, mais vous m'en donnez la dose un peu trop forte.

Youdriez-vous que je vous parlasse de nos opérations de finance? J'espère que non, je m'en tirerais fort mal ; qu'il vous suffise de savoir que tout ceci prend un air raisonnable et < solide, qu'on démêle que c'est un homme de bon sens et d'esprit qui gouverne *; il est fort à désirer qu'il n'arrive point de changement. On disait hier, comme une chose certaine, que la feuille des bénéfices serait donnée aujourd'hui à M. de Marbeuf, évêque d'Autun. Le cardinal de la Roche-Aymon ne veut point mounr, on se lasse d'attendre.

Je dirai à madame Necker ce que vous m'ordonnez.

Je soupe ce soir chez madame de la Y allière ; si le baron de Gastille est arrivé, sans doute que je l'y trouverai, il me dira de vos nouvelles.

M. de Richelieu a appris avec étonnement que tout Chanteloup avait été à Richelieu ; avec indignation que lé concierge avait fait tirer le canon pour eux; il a dit que s'il l'avait su,* il aurait envoyé des boulets*.

1 M. Ncckcr. (A. N.)

^ Le maréchal duc de Richelieu avait toujours été, par politique, rennemi du due de Choiseul. (A. N.)

«18 C0BRESP0NDANC8 COMPLETE

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND ▲ M. HORACE WiXPOLE.

Dimanche 10 »MiL 1777.

Je crois qu'il y a biea peu de gens qui reçoivent de l'agrément de leur famille. Les malheurs de la vôtre vous fout soui^ frir, mais vous pouvez les aimei*, paroe que la plupart sont aimables ; et moi je n'ai pas un parent avec qui je voulusse &ire connaissance, s'ils ne m'étaient rien.

J'aimerais bien à jaser avec vous ; je crois que nous eenons souvent d'accord dans les jugements que no«AS partons; je vois que vous croyez à la guerre, je ne sais qu'en penser; je conviens que r arrivée de la iiMirquise de Noailles ne prouve rien, ce peut n'étré qu'un semblant; mais je suis persuadée que nous ne la désirons pas : nous ne songeons dans le moment présent qu'à remédier au dérangement de nos finances, et la guerre serait un grand obstacle à ce dessein. Tout événement me devient indifférent. Depuis quinze jours ou trois semaines ma santé n'est point bonne; je n ai aucun mal particulier, mais je suis comme yue vieille montre qui se détraque, et qu'il &ut Conduire au doigt et k Tceil pour la mettre à l'heure présente. J'ai encore des moments où je suis en vie, mais ils sont rares; je vois sans ^and chagrin mon dépérissement; la tsiblesse n'est point un état qui m'effraye, le détachement qui en est une suite naturelle ne me déplaît pas; et tout ce qui éteint le désir et l'activité produit j^écessairement la tranquiUité et l'indifférence , et c'est là ce qui peut rendre bu vieillesse supportable.

J'aurais été bien étonnée que vous n'eussiez pas été content des vers du chevalier de Boufflers, ils sont extrém-^nent jolis. J'ai lu deux portraits que madame de Caiabîs a traduits, ceux de George l*' et de monsieur votre père ; je n'oa ai point été contente; mais je vous dis à l'oreille que je ne le suis point de l'ouvrage de M. Gibbon, il est déclamatoire, oratoire; c'est le ton de nos beaux esprits : il n'y a que des. ornements , de la parure, du clinquant, et point de fond; je n'en suis qu'à la moitié du premier volume, qui est le tiers de l'in-quarto , à la mort de Pertinax. Je quitte cette lecture sans peine, et il me faut un petit effort pour la reprendre. Je trouve l'auteur assez aimable, mais il a, si je ne me trompe, une grande ambition

de célébrité; il brigue à force ouverte la faveur de tous nos beaux esprits, et il me parait qu'il se trompe souvent aux jugements qu'il en porte ; dans la conversation il veut briller et prendre le ton qtf fl croit le nôtre , et il y réussit assez bien ; il est doux et poli , et je le crois bonhomme ; je serais fort aise <f avoir plusieurs connaissances comme lui , car à tout prendre il est supérieur à presque tous les gens avec quî je vis.

Je soupai hier chez la marquise de Mirepoîx avec madame de Boisgelin, madame de Marchais, mademoiselle Sanadon, et. une comédienne nommée madame Suin. La tante, la nièce ' et madame Suîn récitèrent le Tartuffe parfaitement bien : cela ne m'empêcha pas de dormir pendant un acte; j*y eus du regret, mais j'étais si feible que je ne pus m'en empêcher.

Je devrais aller ce soir à Auteuil * ; fy suis engagée ; mais je crois que je n'en ferai rien, et que je resterai avec la Sanadona : je m'accommoderais bien plus d'elle, si elle voulait bien s'en tenir à ce qu'elle est; mais, toute médiocre que je suis, je lui donne une émulation de me ressembler quî me la rend quel* qnefois insupportable : «lie fait des définitions ; elle porte des jugements qu'elle croît conformes à ce que je pense, et quî n'ont pas le sens commun. Cependant , de toutes les personnes quî m'environnent, c'est celle qui m'est peut-être la phis chère et qtfil me serait le plus fâcheux de perdre.

Adieu, c'est assez bavarder.

Vous savez sans doute la mort de M. de Tmdainc*. Le président de Cotte a les ponts et chaussées' .

Je n'irai point à Auteuil; je viens de m' excuser. Je viens de relire votre lettre, pour juger si elle ne me foinmiraît rien à dire de plus. Non, si ce n'est que personne n'écrit aussi bien que vous, n'a plus d'idées, et ne les fait mieux entendre, malgré vos fautes de langage.

' Madame de MirepMx et madame de Boi!i|9eIm. (A. V.)

^ On la comteaae de Bonilera «c sa bette^Ue, ia eomteMe AméUe, avaimi

alors une maisoa. (A. K.)

3 M. de Trudainc avait été dlrectear général des ponts et cliauâsées. G^était

un homme d*UQ esprit supérieur. (A. N.)

j$^ CORRESPONDANCE COMPLÈTE

f MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE.

; Samedi Î3 août 1777.

^ Je ne comprends rien à la poste, ou pour mieux dire aux , veuts. D'où vient ai-je reçu votre lettre aujourd'hui? Le temps ji'est point changé , et le procédé ordinaire est de ne recevoir les lettres que le dimanche; mais je ne m'en plains pas, puisqu'en vérité il n*y a plus que par la poste que je puis recevoir quelque plaisir. Je suis d'une humeur enragée; tout me choque, tout me blesse, tout m'ennuie : il faut que je me fasse des efforts incroyables pour ne pas brusquer tout le monde. Je ne sais si cela tient à ma santé, et je crains que cette disposition ne soit une maladie.

Dimanche.

Je ne pus pas continuer hier, et c'est tant mieux pour vous, j'ai bien dormi cette nuit; mon humeur en est radoucie; ce n'est pas que je fasse des réflexions qui soient plus gaies; mais elles me rendent plus courageuse, elles me font prendre la résolution de souffrir sans me plaindre. En effet, à quoi bon les plaintes? Â fatiguer ceux qui les écoutent. Je vous quittai donc hier pour aller à la comédie avec mesdames de Luxembourg, de Lau^un et M. Gibbon. C'était la seconde fois que je voyais cette pièce ; elle me fit moins de plaisir qu'à la première : la loge était plus mauvaise; j'entendis moins, et j'entends fort peu actuellement. Je ne suis pas encore sourde, mais, selon toute apparence, je ne tarderai pas à le devenir. Le sujet de c^tte pièce, c'est le roman de madame Sancerre par madame Riccoboni. Après la comédie, nous fûmes, M. Gibbon et moi, rendre visite à M. et madame de Meynières *, qui . demeurent à Ghaillot; de là nous continuâmes notre route, et nous fûmes souper à Âuteuil. 11 n'y avait que les Idoles, madame de Vierville et les ambassadeurs de Naples et de Suède : la jeune Idole chanta et s'accompagna de sa harpe. Les diplomatiques s'extasièrent, le Gibbon joua l'extase, et moi je m'en tins à l'exagération : c'est le parti que je suis forcée de prendre en cette occasion ; car pour du plaisir, je n'en suis plus susceptible.

^ Le président et la prc«idente de Meynières. C'c8t madame de Meyuières qui , sous son premier nom de madame de Belot, a traduit ï Histoire d* AngleterrCy de Hume. (A. N.)

Je reçus avant-hier, par la petite poste, un Éloge du chance^ lier de V Hôpital : c'est le sujet du prix de cette année; mais celui-ci n'a pas été fait pour y concourir. L'auteur aura, je crois, soin de se bien cacher. Il a été envoyé à plusieurs personnes ; je ne soupçonne point quel en peut être l'auteur ' . Je l'ai prêté à M. Gibbon , je vous l'enverrai par la première occasion : vous m'en direz naturellement votre avis.

La comédie dont je vous ai parlé a pour titre V Amant bourru *.

Madame la duchesse de Chartres accoucha hier de deux filles.

Je souscris à vos éXoçes sur la Décadence de P empire : je n'en ai lu que la moitié; il ne m'amuse ni ne m'intéresse : toutes les histoires universelles et les recherches des causes m'ennuient; j'ai épuisé tous les romans, les contes, les théâtres; il n'y a plus que les lettres, les vies particulières et les mémoires écrits par ceux qui font leur propre histoire, qui m'amusent et m'inspirent quelque curiosité.

La morale, la métaphysique me causent un ennui mortel. Que vous dirai-je? J'ai trop vécu.

Mais parlons de ce qui vous regarde. D'où vient vous étesvous fait de si vieilles amies? Il ne vous reste plus que milady Blandford' et moi; et pour moi, vous vous en apercevrez les jours de poste.

L'ambassadeur de Naples nous dit hier qu'il avait des nouvelles sûres que le général Burgoigne avait pris la ville qu'il assiégeait, et dont je ne me souviens pas du nom.

L'ambassadeur de Sardaigne et sa femme ' ne sont plus ici ; cette dernière en est b.\\ désespoir : il y avait longtemps que je n'en entendais plus parler; je ne m'apercevrai point de son absence : celle des Beauvau est terminée; ils arrivent aujourd'hui. J'ai reçu mille marques d'attention et d'amitié du mari : si je n'étais pas confirmée dans l'incrédulité, je pourrais croire

* Cet Eloge du chancelier de V Hôpital est du comte de Guihert, qui s'était déjà fait connaître j3ar 8a Tactique, et par sa tragédie du Connétable de Bourbon, (A. N\)

3 Comédie de Monvel, trcs-mal écrite, mais bien conçue. (A. N.)

3 Marie-Catherine de Jonghe, veuve du marquis de Blandford, fils unique

de Henriette, duchesse de Marlborough. Elle avait alors quatre-vingt-trois ans.

* Le comte et ia comtesse de Viry. (A. N.)

6lM C0RRESP0?5DANGE COMPLETE

qu il m'aime; mais loin de moi une telle pensée; il est temps de De plus tomber dans des méprises.

Madame de Luxembourg part mercredi pour aller à Gressy chez sa belle-fille la princesse de Montmorency, et de là aux baras cbes madame de Brigcs ^ Tous ses voyages ont pour objet de hàr l'enaffni ; il n'y a que les sentiioents o« les occupations forcées qui, tant qu'ils durent, en metteat à Fabrf.

On vient de supprimer les administrateurs des postes; il y en avait dix avec des appointements de cent mille francs; on les met en régie; il n'y aura plus que six coonaùs à vingt-<|aatre mille francs chacun; mais je joindrai l'édit à cette lettre» si je puis r avoir. Si M. Nedier peut se maintenir, c'est-à-dire, si on le soutient, il y a toute apparence qu'il fera de bonne besogne.

Dimanche 21 septembre 1777.

Je ne me repens pas d'avoir toujours aimé votre roi, son dernier procédé * doit vous faire oublier ce qui Fa précédé ; j'attends avec impatience l'arrivée du duc à Londres^ et le récit que vous m'en ferez. La duchesse est très-intéressante; il n'y a point de bonheur que je ne lui souhaite; il y en a un dont elle jouit, et dont elle jouira encore davantage dans quelques semaines, et c'est celui dont je fais le plus de cas ; devinezle, s'il est possible.

Vous êtes si occupé, et de choses si importantes, qu'elles m'imposent silence sur toutes les bagatelles que je pourrais vous mander. Vous m^avez dit souvent , r{uand je me plaignais de l'ennui, qu'il était le malheur des gens heureux ; vous oubliiez dans ce moment que j'étais vieille et aveugle, cela ne m'empêche pas de convenir que vous avez raison; mais en même temps, il n'en est pas moins vrai que l'ennui est le plus grand des maux, j'en excepte la goutte, la pierre, et toute espèce de douleur; la pauvreté, les ennemis, les dégoûts, ne sont des

1 M. de firiges était écuyer du. roi et cbef des haras royaux d'Argentan, eu Normandie. (A. N.)

2 Sa réconciliation avec son frère le fea duc de Glocester, avec qui il aTait été brouillé depuis la déclaration de son mariage avec la comtesse douairière de Waldegrave. (A. N.)

DE MADAME LA MARQt^ISB DtT DEFFAND. fm

malfaears que parce qu'ils entraiRent nécessairement PeDnoi; il y a des caractères (|iiiii'eii sont pas snsceptiUes; et eenx qui le tiennent de la nature ont reça d'elle le pins grand des biens, et qui peut lui seul tenir lieu de tout autre; j'espère que vous êtes de ce nombre, et je vous en félicite.

L'aventure des Viry ' est singulière; leur ennemi, M. d'Aigoeblanehe, est disgracié en même temps qu'eux. Qq* est-ce que cela veut dire? Il m'importe peu de le savoir.

M. Gibbon a ici le plus grand succès, on se l'arrache ; il se ccoMluit fort bien, et sans avoir, je crois, autant d'esprit que feu M. 'Hume, il ne tombe pas dans les mêmes ridicules. Je ne sais pas si tous les jugements qu^il porte sont bien jostes , mais il se compcMrte avec tout le monde d'une manière qui ne donne pcMnt de prise aux ridicules ; ce qui est fort difficile à éviter dans les sociétés qu'il fréquente.

Les Éloges de l'Hôpital vous sont arrivés bien mal à prc^œ ; ce n est pas que je trouve qu'ils méritassent une grande attention; le couronné est détestable, l'autre est bon par^i par-là; tout le monde le croit de Guibert, l'auteur de la tragédie du Connétable^'

11 parait un livre, qui, je crois, m'amusera. 11 a pour titre. Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la république des lettres en France, depuis 116% jusqu^ à nos jours y ou Journal d'un observateur contenant les analyses des pièces de théâtre qui ont paru durant cet intervalle; les relations des assemblées littéraires 3 les notices des livres nouveaux, clandestins, prohibés; les pièces fugitives, rares ou manuscrites, en prose et en vers; les vaudevilles sur la cour; les anecdotes et bons mots; les éloges des savants, des artistes, des hommes de lettres morts, etc., par feu M, de Bachaumont; imprimé à Londres chez John Adamson, 1777.

Si en effet il est imprimé à Londres, vous me feriez un extrême plaisir de me l'envoyer ; il est en huit volumes in-douze ; on me l'a prêté, mais c'est un livre à avoir à soi; je ne l'ai commencé qu'hier, j'en ai lu un demi -volume, ce n'est que

< Le comte de Viry fut rappelé de son ambassade à Paris, et en retournant à Turin, arrêté ù Susc, par ordre du roi de Sardaigne, avec injonction de ne point quitter cette ville, et de se présenter deux fois par joor au gouverneur. Madame de Viry avait la liberté d'aller où bon lui semblait. Son mari fut ensuite exilé à sa terre en Savoie. Lo sujet de son exil n'a jamais été bien connu. (A. N.)

6S4 GORRESPOiSDAINCE COMPLETE

rhistoire des théâtres en 1762» cela est écrit jour par jour; plus il avancera, plus il deviendra intéressant» on ne pourra point l'avoir ici qu'avec de grandes difficultés.

Je fus hier à la répétition de F opéra à'Armide, par le chevalier Gluck; il ne m'a pas £ait le même plaisir que celui.de Lullr; cela tient sans doute à mes vieux organes.

M. de Ghoiseul, qui est arrivé à Paris le 6 de ce mois, ira mardi prochain à la première représentation et retournera mercredi à Ghanteloup. le viens de recevoir une lettre de la grand'maman en même temps que la vôtre ; elle croit que \e ne vous parle jamais d'elle, elle m'en fait des reproches, elle veut que je vous dise qu'elle vous aime, et qu elle prend beaucoup d'intérêt, par rapport à vous, au duc de Glocester. Toute sa lettre est charmante : je ne crois pas qu'elle sente tout ce qu'elle dit, mais les paroles douces sont toujours agréables, n'eussent-elies que le son.

Je crois que je ferai bien de fermer cette lettre ; quand on a une grande occupation dans la tête, tout ce qui en distrait importune.

Je ne puis me refuser de vous exhorter à ne point prendre trop de confiance sur le meilleur état du duc; l'exemple du pauvre petit évéque de Noyon * apprend qu'il ne faut pas trop se rassurer ; il mourut avant-hier au bout de quinze ans de maladie, après avoir fait tous les remèdes de la médecine.

Jeudi 25 septembre 1777, huit heures du matin. Je vous ai prié de chercher et de m' envoyer un livre dont je n'ai plus que faire, je l'ai trouvé ici * ; je me hâte de vous le dire f je vous conseille de le lire, il vous amusera.

C'est aujourd'hui le jour de ma naissance; je n'aurais jamais cru voir Taimée 1777 : j'y suis parvenue. Quel usage ai-je fait de tant d'années? Gela est pitoyable. Qu'ai-je acquis? qu'ai-je conservé? J'avais un vieil ami ' à qui- j'étais nécessaire, c'est le

^ L'abbé de Brogliej frère du maréchsil et du comte du même nom. (A. N.)

2 Les Mémoires secrets ^ etci , dont il est parlé dans la précédente lettre.

3 M. de Pont-de-Vevle.

seul lien sur lequel l'on puisse compter; je Tai perdu, sans nul espoir de le remplacer, et jamais personne ne peut avoir autant que moi besoin d'appui et de conseil. J'emploie mes insomnies à réfléchir, à chercher ce que je dois faire ; je suis, par mon caractère, indécise , inquiète ; mais qu'est-ce que cela vous fait?

La nouvelle d'hier, qu'on dit être sûre, c'est que M. de Saint- Germain se retire. Lui donne-t-on son congé, ou sa retraite estelle volontaire? Dimanche je pourrai vous le dire. En attendant, bonjour, bonne nuit ; bonjour pour vous, bonne nuit pour moi. Je n'ai point encore dormi.

Dimanche 26 octobre 1777.

Vous pouvez être sûr que j'aurai pour madame Macaulay ' toutes les attentions possibles; vous sentez bien qu'il me sera fort aisé de foire connaître ce que je pense pour vous. Gomme les temps changent! Autrefois vous me demandiez le contraire.

Non, en vérité, l'ennui que je connais, et dont je vous ai tant parlé, n'est pas celui du petit Graufurd ; il ne sait ce qu'il veut ni ce qu'il lui fout , et moi je sais ce que je désire et ce qu'il me fondrait. M. Gibbon et lui partent demain; je les regrette l'un et l'autre , mais par des sentiments différents : j'aime le Graufurd, du moins je l'ai aimé, et quoiqu'il m'impatiente et que sa déraison me fatigue , je suis bien aise quand je suis avec lui. Pour le Gibbon , c'est un homme très-raisonnable, qui a beaucoup de conversation, infiniment de savoir; vous y ajouteriez peut-être infiniment d'esprit, et peut-être auriez-vous raison; je ne suis pas décidée sur cet article : il fait trop de cas de nos agréments, trop de désir de les acquérir, j'ai toujours eu sur le bout de la langue de lui dire : Ne vous tourmentez pas, vous méritez l'honneur d'être Français. En mon particulier, j'ai eu toutes sortes de sujets d'être contente de lui, et il est très-vrai que son départ me fâche beaucoup;

1 Madame Gatlierine Macaulay, ardente républicaine, auteur d'une Histoij^ d'Angleterre depuis Jacques I'**, et de quelques autres ouvrages politiques M. Walpolc lui avait donné une lettre pour madame du Deffand. (A. N.) 11. 40

086 COBRËSPOr^DAKGE COMPLETE

dites4ui bien, quand tous le verrez, que je n'ai cessé de tous parler de lui.

Le Graufiird vous dira que je ne l'aime plus; cda n'est pas vrai, mais je suis devenue comme vous, je ne peux plus aimer... je pourrais en demeurer là, mais j'ajoute : que des gens raisonnables. Il s'est ennuyé ici à la mort, et si Famitié l'a conduit ici, elle s'en est apparemment retournée Tattendre à Londres, car elle l'avait abandonné à son arrivée. Il vous dira que j'ai un neveu ' duquel je compte tirer quelque parti, et sur lequel je fonde quelques ressources : ce n'est point un homme amusant ni agréable, mais il est doux, il a assez de bon sens; il dit qu'il m'aime; je le veux croire, et je compte qu'il passera cinq ou six mois tous les ans avec moi.

Mercredi 19 noTcmbre 1777.

J'augure bien mal de l'humeur silencieuse de MM. Howe'; il y aura vraisemblablement bien plutôt des changements dans votre gouvernement que dans le nôtre ; nos ministres et administrateurs ne sont en aucun danger, et c'est apparenunent pour en bien persuader le public que M. de Maurepas soupa dimanche avec tous les ministres, secrétaires d'État, diplomatiques, tous les amis et amies de madame de Maurepas, chez M. Necker; il y eut une musique, des proverbes, tous les plaisirs réunis. Je ne conçois pas ce qui a donné lieu aux bruits qui ont couru. Le Necker me paratt plus ferme que jamais. Mon avis est qu'on ne peut employer un homme plus capable, plus ferme, plus éclairé, plus désintéressé. Ce ne sont point mes liaisons avec lui qui me font porter ce jugement; je n'en attends rien, je le vois une fois la semaine, il n'a nulle préférence poiu* moi ; il sait que je l'estime , et comme je ne lui demande rien, il me voit de bon œil, et voilà tout.

Je ne vous mande point de mes nouvelles. En étes-vous étonné? ne m'avez-vous pas interdit de vous parler de moi?

1 Le marquis d'Aulan, le fik de sa sœur, qui s^était retirée à ÂTi^on, ou elle est morte. (A. N.)

2 Le feu comte et sou frère, le vicomte actuel Howe, qui commandait en chef l'armée et la flotte anglaises pendant la guerre de la mère patrie avec les colunies d'Amérique. 1827. (A. N.)

Tous les événements de ma vie se passent dans ma tète : elle seule produit ma joie ou ma tristesse ; tout ce qui m'est externe à peine est-il passé, que je ne m* en souviens plus. Mais si vous voulez que je vous en entretienne, je vous dirai que tout le monde, à peu près, est de retour; les maréchales, les Beauvau, les BoufBers, etc., etc. Je soupe presque tous les soirs chez moi. Ces jours-ci j'ai été incommodée d'une extinction de voix ; elle dure encore, ce qui me rend l'exercice de dicter un peu pénible. Je hais le jnonde, et je vois avec plaisir la vérité du proverbe, que : A brebis tondue. Dieu mesure le vent, La solitude me fait moins de peur, et je parviendrai, j'espère, à végéter.

J'ai écrit au Gibbon et au Graufiird, et à madame de Montagu. Pour vous mettre au fait de ce qui m'a obligée d'écrire à cette dernière, je vous envoie les copies de sa lettre et de ma réponse.

Je suis fort aise d'avoir en perspective une des vôtres pour dimanche.

Adieu, mon ami; ce nom vous est dû, du moinA je m'en flatte.

MADAME DB MOHTAOU A MADAMB LA MARQUISE DCJ DEFFAND.

Hill Street , 10 mai 1777.

u Madame, un souvenir bien tendre des bontés dont vous m'avez honorée à Paris, m'a souvent excitée à vous assurer de ma reconnaissance; mais toutes les fois que j'ai eu occasion de parler de vous à des amis qui ont le bonheur de vous connaître, je trouve que, même dans notre langue maternelle, les expressions nous manquent, et que nous ne savons rendre justice au sujet ni aux sentiments qu'il inspire. Tout l'esprit de M. Walpôle, toute l'éloquence de M. Burke n'y suffisent pas; que ferai-je donc? Il ne me reste qu'une ressource; c'est de vous adresser, comme à une divinité , et vous offrir simplement de l'encens ; c'est le culte le plus pur et le moins téméraire. Je vous prie , madame , de me permettre de vous offrir deux cassolettes, où j'ai mis des aromatiques. Les ignorants et les barbares se servent de signes et de symboles au défaut de paroles; l'encens que je vous présente puisse-t-il vous faire entendre tout le respect, l'attachement et la reconnaissance avec lesquels j'ai l'honneur d'être,

» E. MONTAGU. n

RÉPONSE DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAMD A MADAME DE MOTiTAGU.

16 norembre 1777.

u Pourrez-vous croire, madame, que la charmante lettre que vous avez pris la peine de m'écrire , datée du 10 mai , ne m'a été rendue qu'hier 15 novembre? Elle m'a été apportée par M. Boutin, qui s'excusa de ce long retardement par des voyages continuels qu'il a feits depuis son retour d'Angleterre. Je lus votre lettre en sa présence; il fut témoin de mon plaisir et de ma reconnaissance. Rien ne m'a plus surprise que Fannonce d'un présent. Vous en voulez faire un langage; mais quelque charmant qu'il puisse être, on préférera toujours de vous entendre et de vous lire , à tous les hiéroglyphes les plus ingénieux et les plus admirables. Ce n'est pas seulement par ouï-dire, madame, que je vous parle de votre éloquence; votre lettre suffirait pour me la faire connaître, indépendamment de tout ce que j'en avais ouï dire. Je viens de lire vos Trois diO'logues, que madame de Meynières a traduits, et qu'elle m'a envoyés. J'ai lu aussi votre Apologie de Shakespeare. Je ne doute pas que Voltaire ne reste sans réplique. Je vous dirais tout ce que j'en pense, si mon approbation et mes louanges étaient digues de vous; mais, madame, vous avez dû démêler bien promptement que je n'ai ni talent ni savoir, mais je ne renonce pas à prétendre à avoir quelque , goût; je suis trop touchée de votre mérite pour avoir cette fausse modestie.

Quand j'aurai reçu ces cassolettes, qui seront pour moi un monument très-glorieux, vous voudrez bien que j'aie l'honneur de vous renouveler mes remerclments. Elles courent le monde; elles sont à présent à Ostende; il faut qu elles arrivent à Rouen, et que de là elles remontent la rivière jusqu'à Paris : il se passera peut-être plus d'un mois avant qu'elles y arrivent; je les attends avec l'impatience qu'on doit nécessairement avoir pour jouir des marques de bonté d'une personne aussi illustre que vous.

M Daignez recevoir, madame , les assurances de tous les sentiments avec lesquels je vous suis très-respectueusement attachée. J'ai rhonneur d'être, etc. »

Paris, dimanche 1& décembre 1777.

Quelle difFérence il y a d'une personne qui pense à une qui ne dit que ce qu'on pensa!

Vous êtes original en tout; et, sans nul compliment, je puis vous dire que Totre esprit me platt beaucoup. Vous me débrouillez toutes mes pensées ; car je crois toujours avoir pensé tout ce que vous me dites de moi. En vérité, ne vous en fâchez pas, mais il m'est impossible de m' empêcher de vous dire que je donnerais toutes choses au monde pour vous voir encore une fois : n*ayez pas peur, je ne vous en parlerai pas davantage. Je voudrais vous rendre mes lettres amusantes, les remplir de faits, d'anecdotes; mais je suis si peu affectée de tout ce qui se passe, que les récits que je vous ferais vous ennuieraient à la mort. Madame de Sévigné trouverait bien de quoi vous amuser; mais moi, mon ami, je flétris tout; je n'ai de ressource, pour m'assurer de votre amitié, que votre constance naturelle. Vos affaires d'Amérique vont bien mal : je ne saurais croire qu'il en résulte aucun bien pour les particuliers de votive nation ; mais j'entends si peu la politique, que je ne pourrais en parler sans ridicule.

Madame de Gramont arrive aujourd'hui; les Ghoiseul, samedi' prochain. Madame de Luxembourg, qui est à Montmo rency, n'en reviendra que le 24, veille de Noël. On soupera chez moi ; j'aurai vingt personnes : je voudrais en être quitte. Votre Charles Fox n'est pas un homme : il a l'audace de Cromwell.

J'avais chargé le Graufurd d'un brimborion pour milady Lucan. J'imagine qu'il ne le lui aura pas donné ; il l'aura peutêtre perdu, ou il l'aura donné à une autre.

LA MÊME AU MÊME

Mardi 6 janvier 1778.

Je vous croyais chez les' Ossory '; vous m'aviez annoncé ^ A la terre du comte d'Ossory a Hampt-Hill, dans le comté de Bedford.

eSO CORRESPONDANCE COMPLÈTE

ce voyage et vous aviez ajouté que vous seriez quinze jours sans me donner de vos nouvelles; en conséquence, j'avaiîi formé différents desseins : d'abord, de vous écrire en manière de jouiTial, et puis de ne vous point écrire du tout jusqu'à ce que j'eusse appris votre retour à Londres; mais voilà que vos projets sont changés.

Je ne puis me résoudre à vous entretenir de moi et de ce qui m'environne, je crains toujours des hors de propos. Quand vous êtes de bonne humeur, mes doléances vous la feraient perdre ; et quand vous êtes triste , tout ce que je vous dirai» vous paraîtrait puérilités et misères ; cependant , il faut vous raconter ce qui m'a amusée ces jours-ci.

Vous vous souvenez bien que madame de Luxembourg et moi nous nous donnons des étrennes, que rien ne lui est plus agréable que le parfilage. II m'est venu dans la tète d'habiller Pompon, le fils de Wiart, en capucin, et de faire tout son attirail de fil d'or, calotte, barbe, cordon, discipline, chapelet, sandales, et besace bien remplie. J'avais assemblé grande compagnie; Wiart vint me dire qu'il y avait un moine qui demandait à me parler, je refusai de le voir; la maréchale, curieuse de savoir quelle affaire il pouvait avoir à moi , voulut qu'il entrât; c'était Pompon, le plus joli petit capucin : il chanta des couplets de différents auteurs , et plus plats les uns que les autres, que par conséquent je ne vous envoie pas. Le lendemain matin, j'envoyai le petit capucin faire des visites chez mesdames de Garaman, de la Vallière, de Gramont, de Ghoiseul; il'eutle plus grand succès, vous l'auriez trouvé charmant, j'en suis sûre. Deux jours après cette facétie, la maréchale m'apporta mes étrennes, elle mit sur mes genoux les six derniers in-quarto de Voltaire sur lesquels il y avait un petit sac dans lequel il y avait une très-jolie botte d'or et le portrait de Tonton ; ainsi elle me donnait Voltaire et mon chien , et voici le couplet qui y était joint :

Vous les trouvez tous deux charmants, Nous les trouvons tous deux mordants ;

Voilà la ressemblance :

L'un ne mord quo ses ennemis , Et TauCre mord tous vos amis,

Voilà la différence.

Ce couplet est du chevalier de Boufflers.

On ne parlait ici qu'Amérique, on y joint aujourd'hui la

Bavière '. Que résultera-t-il de tout cela? Aucune raison particulière ne m'engage à m'y intéresser; et pour les raisons générales, je m'en dispense : je laisse à d'autres à anticiper sur l'avenir.

Mercredi 7.

Rien n'est plus singulier que j'aie oublié hier, en vous écrivant, la seule nouvelle qui \ons pouvait être un peu intéressante» la retraite de madame de Mirepoix dans un couvent. Elle a renvoyé une partie de ses domestiques, elle loue sa maison; elle s'est retirée non pas à Saint-ÂntoÎDe, mais à l'Assomption, auprès de sa sœur Montrevel, qui y est établie depuis deux ans. Ce qui Ta déterminée à prendre ce parti, c'est pour pouvoir payer ses dettes, qui ne se montent, dit-elle, qu'à soixante-dix mille francs. Elle a cent mille livres de rente. < On peut s'attendre, selon toute apparence, à quelques nouveaux changements.

MA1>AHB LA MABO^ISR I»0 DEPFAND A M. HORACE WALPOLE.

Paris, fi janTÎer 1778.

Je suis peut-être trop exacte à ne laisser échapper aucune occasion de vous écrire. Votre ambassadeur se charge volontiers de mes petits paquets.

Je soupai hier chez les Necker avec un certain duc de Bragance', grand parleur. Il a été dans toutes les cours d'Europe, dans quelques-unes d'Asie et d'Afrique ; il est charmé qu'on le questionne. On m'avait proposé«de me Pamener; il désirait, me disait-on, fiaire connaissance avec moi. Je m'y étais refusée, n'aspirant en nulle façon à la célébrité de la Geoffrin; mais il me Ht hier tant de politesses , et je le trouvai de si facile conversation, que j'ai accepté très-volontiers Fh^nneur qu'il me voulait Caire; il viendra ce soir chez moi.

< Déjà «Tantlanort de l'élcctenr Maxînilien de Banère, am» li|;née, en décembre i777, lenperesr JoAepk II «vaii fiomé des préceodoBa aur la 8«ccewion de BaTiète; lea InMipes auCricKiennet occupèrent «ne partie de ce pays. Mais il 8*ctait formé une coalition, à la tête de laquelle se trouvait le roi de Prusse Frédéric II ; il pénétra en 1778 avec son armée en Bohême. Il n\ eut pas de l>ataille rangée, toute la |^nre se passa en marches et contw* marches. Enfin elle fut terminée en 1779 par la paix de Teschea. (A. M.)

3 LfC duc de firagance cuit proche parent du roi de Portugal; il voyageait alors en France, et fut fori fêté dans les prcmici*es sociétés de Paiis. (A. ISJ)

Mt CORRESPONDANCE COMPLETE

Vous ne devineriez pas où j'irai cette après-dtnëe? A la répétition de Roland, tête à tête avec Pambassadeur de Naples; c'est son protégé Piccini qui en a fiait la musique sur les paroles de Quinault ^ Il y a deux partis fort animés Tun contre l'autre, les picciniens et les gliickistes : le Naples et Marmontel sont à la tète du premier; le public n'a point encore décidé; mais VArmide de Quinault, de la musique de M. Gluck, a eu vingt-huit représentations. Nous verrons ce que produira le Roland; je n'aimerai vraisemblablement ni Tun ni l'autre *.

Que vous dirai-je sur la guerre? Je la crains très-fort; votre assemblée du 2 février nous apprendra ce qu'il faut en penser.

Avez-vous su la nouvelle qui a couru? Il y a eu des gens assez fous pour la croire : c'est que milord Mansfield avait fut à Paris un petit voyage incognito ; c'était de Londres qu'on en avait appris la nouvelle : le baron de Gastille me montra une lettre de mademoiselle Wilkes', qui le lui mandait.

La tragédie de Mustapha et Zéangir * est imprimée ; je n'en ai encore lu que trois ou quatre scènes; je suis persuadée qu'elle ne vaut rien.

L'abbé Millot* a été reçu à l'Académie; son discours a été très-plat ; celui de d' Alembert est, dit-on, charmant : s'il me le paraft, je vous l'enverrai.

J'allais oublier de vous répondre sur M. de Lauzun. Je ne sais pas quelle est la manière de se ruiner à V anglaise; mais je sais quelle est la sienne. Il a perdu tout son bien; il est séparé de biens d'avec sa fenune, à qui il ne restera, pendant quelques

^ Retouchées par Marmontel. (A. N.)

2 La première représentation de Roland fut donnée le 27 janvier 1778, et produisit une vive sensation ; les amateurs se divisèrent alors en partisans de Gliick et de Piccini. La reine Marie- Antoinette , qui avait choisi Piccini pour son maître de chant, témoigna le désir de voir cesser la division qui avait éclaté entre Tauteor à^Armide et celui de Roland^ ou du moins entre leurs admirateurs. La réconciliation se fit dans un souper; ce qui n*empècha point les hostilités de recommencer dès le lendemain avec une nouvelle ardeur. Toute la société de Paris prit une part active à cette guerre musicale, Suard et Tabbé Arnaud figurèrent parmi les défenseurs de Gliick ; Framery, la Harpe et Marmontel prirent le parti de Piccini et de la musique italienne. (A. N.)

3 La fille du célèbre Wilkes. (A. N.) « Par M. de Ghamfort. (A. N.)

^ L*abbé Millet a composé plusieurs ouvrages sur Thistoire, et mourut à Paris en 1785. D* Alembert disait, en parlant de lui, que de tous les hommes qu'il avait connus, c'était celui qui avait le moins de préventions et de prétentions. (A. N.)

années, que trois mille cinq cents livres de rrtite ; elle en aura quatorze par la suite. Il ne veut pas qu'elle quitte actuellement la maison qu'elle habite; mais comme il ne paye pas le loyer et qu'elle court à tout moment le risque de voir ses meubles saisis, il sera forcé à consentir qu'elle aille loger avec sa grand'mère (madame de Luxembourg), laquelle ne l'abandonnera pas. Il &it apparemment de nouvelles dettes en Angleterre : ceux qui lui prêtent sont bien dupes ; car il ne sera jamais , je crois, en état de s'acquitter*. Avec qui vit-il? n'est-ce pas avec Charles Fox? Ils ont tous deux les mêmes principies et la même conduite. Vous nous avez renvoyé M. Smith * ; il n'avait gagné que sept cent mille francs, il vient compléter le million. Il a fait faire uh habit à son coureur, de trois cents louis ; ce coureur demandait à ceux qui en examinaient la magnificence s'ils reconnaissaient leurs rouleaux.

Dimanche !«' février 1778.

La poste a été exacte aujourd'hui, aussi recevrez-vous de mes lettres deux courriers de suite.

Je prends à bon augure de ce que vous ne croyez plus à la guerre; mais moi qui fais des cachots en Espagne, je crois qu'elle se fera. Un certain M. du Bucq ' dit que nous ne la voulons pas et que vous la désirez, que vous ne ferez rien pour l'avoir et qu'elle arrivera par nous, parce que, dit-il', nous ne pouvons pas nous dispenser de traiter avec l'Amérique, et que vous ne pouvez ni ne le devez souflrir. Ces raisonnements sont trop sublimes pour moi ; je vous laisse à juger s'ils sont vraisemblables. J'espère en nos ministres, je veux croire qu'ils prendront le parti que vous pensez, qui sera de chanter : Tu as le pied dans le margouillis; itre-t-en, Pierre, si tu peux^.

Il vous sied moins qu'à personne de dire que vous êtes bête. Vous avez beaucoup d'idées; il n'y a presque point de vos

1 Les Mémoires de Lauznn rétabliMcnt sar ces points délicats la Terîté, un peu altérée par les préventions dont madame du Def&nd est Técho. (L.)

* Le général Jolin Smith. (A. N.)

' Le même dont il est parlé autre part. (A. 19.)

* Ancien proverbe fran<;ais. (A. N.)

lettres où il n^ait quelques pensées, réflexions, maximes ou apophthegmes de la plus g^rande vérité'; vous avez des yeux de lynx pour dénicher tous les défauts de vos amis : quand vous vous mettez à m' examiner et à me peindi^, vous me £utes sentie de la haine contre moi ; je me crois tous les défauts que vous me reproches, et je reste tout étonnée que les gens qui m'environnent puissent me supporter : vous me les faites soupçonna* de fausseté, et puis je m'étonne que vous daigniez entretenir notre correspondance. Il faut (]ue vous ne m'ayez pas toujours vue de même, car vous m'avez marqué estime et amitié, et c'est à vous que je dois l'estime vraie ou fausse que l'on me Inarque ; enfin, quoi qu il en soit, je me crois bien avec vous, et quoique souvent vous ne voyiez en moi qu'une espèce de monstre, je crois que vous m'aimez un peu, mais pas assez pour que cela vous fasse mettre un pied l'un devant l'autre.

Je ne vois la grand'maman qu'une fois la semaine, le samedi, que je soupe chez elle avec cinq ou six personnes , le grand abbé, M. de Gastellane, les évéques de Tours, d'Arras *, et de Metz*, de Stainville, de Gontault, le Garaccioh, tantôt les uns ou les autres.

Je soupe deux fois la semaine chez moi, le mercredi et le vendredi. Quand on a des jours marqués, on n'est plus maître de restreindre sa compagnie; j'ai quelquefois dix-huit ou vingt personnes, j'en suis désolée; mais dans l'hiver il n'y a pas moyen d'y apporter remède : le mois de mai arrivé, cela change, on court alors le risque de n'avoir personne. Je compte toujours feire venir mon neveu ; il n'est ni piquant ni charmant, mais il est très-supportable ; je l'aime assez , et je suis si peu liée avec tout le reste de ma famille, que cela me le rend plus cher.

8 février 1778.

J'ai bien de la peine à m' empêcher de vous gronder. Vous avez eu un assez gros rhume pour consentir à vous feire saigner, et vous ne me mandez rien. Je ne puis donc plus avoir

1 MM. de Conzié frères. (A. Î9.)

^ L'abbé de Lnval-Montinorcncy. (A.N.)

de sécurité de vous croire en bonne santé, quand vous ne m'en parlez pas. C'est aujourd'hui l'unique reproche que vous recevrez de moi. D'ailleurs je suis assez contente de vous; je crois que , sans me flatter, je puis compter sur votre amitié , et que i vous en avez autant pour moi qu'on en peut avoir pour une i sempiternelle. Mais vous avez raison de vous étonner qu'à mon / âge mon âme ne vieillisse point; elle a les mêmes besoins qu'elle avait à cinquante ans, et même à quarante : elle était dès lors dégagée de ces sortes d'impressions des sens, dont M. de Grébillon a été un si vilain peintre. J'avais alors, et j'aurai jusqu'au dernier moment de ma vie besoin d'aimer et désir de l'être; mais c'est un secret qui vous est réservé, et dont je n'ai pas la moindre envie d'instruire personne.

J'ai eu autrefois des plaisirs indicibles aux opéras de Quinault et de Lully, et au jeu de Thévenart et de la le Maure. Pour aujourd'hui, tout me parait détest^le : acteurs, auteurs, musiciens, beaux esprits, philosophes, tout est de mauvais goût, tout est affreux, affreux. Il n'y a qu une seule personne ici dont je sois à peu près assez contente, M. de Beauvau. Madame de Luxembourg me marque aussi quelque amitié ; mais elle a tant d'humeur et d'inégalité, qu'on ne peut compter sur elle.

Je vois la grand'maman une fois la semaine. Vous souvenezvous de ce que je lui écrivis : Qu'elle savait (fuelle m'aimait^ mais quelle ne le sentait pas? fUle est de même sur toutes choses : tout est en elle principe, règle ou habitude ; la nature ne perce point. Vous, vous vous êtes éteint autant que vous avez pu» et je crois qu'effectivement rien aujourd'hui ne vous est nécessaire.

J'aurais voulu que vous fussiez entré plus en détail sur vos nouvelles politiques ; tout votre militaire désire la guerre et y. croit, j'espère que notre ministère ne pense pas de même. Je vous confie que, depuis le cardinal de Fleury, nul gouvernement ne m*a paru aussi sensé que celui d'à présent. On avait répandu, il y a quelque temps, de mauvais bruits sur le Necker ; ils étaient sans fondement. Je suis intimement persuadée que nous n'avons personne présentement aussi éclairé que lui, aussi désintéressé et aussi intègre.

Les seuls Anglais que je vois aujourd'hui sont votre ambassadeur, le secrétaire de l'ambassade, et M. Blakière, qui l'a été autrefois sous milord Harcourt : il est ici avec sa femme qui vient d'accoucher; je lui crois du bon sens.

Nous attendons au mois de mai le duc de Richmond. J'ai une amie qui aura encore plus de joie que moi de son arrivée. Je suis toujours dans la résolution de faire venir mon neveu. Je suis comme la fourmi, je prévois la disette. Adieu, mon ami.

MADAME LA MARQUISE BU DEFFANO A M. HORACE WALPOLE

10 février 1778.

Le Kain ' mourut avant-hier de la gangrène dans les reins , il s'y joignit une apoplexie : le public est très-afSigé.

On dit toujours ici que vous nous allez £ûre la guerre, que vous nous avez déjà pris trois ou quatre vaisseaux, que vous allez envoyer une flotte pour brûler le port de Brest ou quelque antre; nous faisons partir tous nos officiers de terre et de mer pour la Bretagne : si vous savez ce qui en sera, et que vous puissiez le dire, parlez-m'en.

M. Gibbon sait-il que son traducteur se marie? Avez- vous toujours un grand plaisir à lire le livre de M. Gibbon? Je ne peux lire que des Peau-d'àne.

Ayez la bonté, je vous prie, de me dire un mot de votre santé, et que ce mot soit la vérité.

Mercredi 11.

Je ne me permettrai plus les conjectures ; je croyais que Voltaire ne viendrait jamais ici ; il y arriva hier à quatre heures après midi, avec sa nièce madame Denis, et M. et madame de Yiilette, chez qui il loge; la maison est la dernière de la rue

^ Ce célèbre acteur tragique était fils d*un orfèvre, et destiné à la profeâsion de son père. Un tapissier employé par Voltaire lui fit connaiti'C le Kain, dans lequel^ malgré les désavantages de sa personne et de sa voix, Voltaire découvrit de si grandes dispositions pour le théâtre , qu'il le retira de sa boutique de coutelier, et le prit chez lui pour lui donner des leçons et le placer ensuite au Théâtre- Français. Quelques auteurs dramatiques , moins heureux, ont prétendu que ses obligations envers Voftaire Tont engagé non -seulement à consacrer tous ses talents aux pièces de son protecteur, mais à chercher même à détruire les efforts des autres poètes de ce genre. Voltaire n'a jamais été témoin du succès de son élève sur la scène française a Paris, où le Rain joua pour la première fois en 1750 , peu de jours après le départ de son protecteur pour Berlin : et lorsque Voltaire revint a Paris, après une absence de vingtsept ans, il trouva le Rain mort la veille de son arrivée. (A. N.)

de Beaune, et qui donne sur le quai. Wiart a été chez lui ce matin : je lui ai écrit un petit billet; il m'a répondu :

a J'arrive mort, et je ne veux ressusciter que pour me jeter » aux genoux de madame la marquise du Deffond. »

Peut-être irai-je le voir tantôt, je n'en sais rien ; je crains d'y rencontrer tous les histrions beaux esprits ; je veux cependant être bien avec lui; je ne sais ce que je ferai; je vous en rendrai compte dimanche prochain.

Je crains plus la guerre que jamais , sans que cela soit bien fondé. Pour vous, cela ne vous fait rien, et vous vous moquez de moi.

LA MÊME AU MÊME

Jeudi 12 février 1778.

Votre ambassadeur me dit hier qu'il pourrait avoir une occasion pour envoyer ce que je voudrais. Voilà les deux dernières feuilles * ; vous êtes au courant.

Wiart vint de chez Voltaire ; il vit hier plus de trois cents personnes, je me garderai bien de me jeter dans cette foule. Tout le Parnasse s'y trouve, depuis le bourbier jusqu'au sommet; il ne résistera pas à cette fatigue, il se pourrait bien qu'il mourût avant que je Taie vu.

Est-il vrai que M. dellichmond ait terminé un de ses discours par rappeler la mort de Charles 1'% en convenant qu'elle avait été juste? Gela n'est-il pas plus que romain * ?

Ce m'est une grande satisfaction que vous ne vous trouviez pas dans ces bruyants débats, pour ne leur pas donner d'autre épithète.

Je n'aime point à penser que je ne vous reverrai plus.

1 De In Bibliothèque des Romans, ouvrage qu*on publiait par numéros, à Paris, et que madame du DefFand faisait passer successivement à M. Walpôle. (A. N.)

3 On pense que madame du DefFand veut parler ici du discours du duc de Biclimond sur la motion d'ajournement ditns la Chambre des pairs, le 11 décembre 1777. (A. N.)

«38 CORBESPONDANCE COMPLETE

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAMD A M. HORACE WALPOLE

Féyrier 1778.

Nous n'eûmes point de courrier dimanche, et votre lettre n est arrivée que le lundi 16.

Il est certain que si je persévère à vous parler de moi, il faudra que j'aie bon courage, et de plus un dessein formel de vous mettre au désespoir. Il faut que je disparaisse, et pour rendre la correspondance supportable, il ne faut pas que Ton puisse deviner de qui sont les lettres, ou du moins qu*on ne puisse le deviner que par les noms propres dont elles seront remplies, par exemple, celui de Voltaire. Il arriva, comme je vous l'ai mandé, le mardi 10. L'affluence a été grande; T Académie a fait une députation, M. de Beauvau a voulu s'en charger. Les comédiens ont été en corps le visiter, Belcourt ' à leur tète; il lui dit que c'était le reste de la Comédie qui lui venait rendre hommage. Ce mot reste était en l'honneur de le Kain qu'ils venaient de perdre. Voltaire leur répondit qu'il ne voulait plus vivre que par eux et pour eux. En conséquence, il leur apporte une tragédie à laquelle il ne cesse de retoucher, corriger, changer : il y a passé ses deux premières nuits ; il l'avait nommée Alexis Comnène; et comme ce nom n'est pas favorable pour la rime, il Fa changé en celui d'Irène. Tous les acteurs iront chez lui ces jour»<;i en faire la répétition. Il m'y a invitée ; mais comme ce sera entre onze heures et midi, et que c'est souvent l'heure où je commence à dormir, il est douteux que je puisse m'y rendre. Il m'a marqué la plus grande amitié et la joie la plus vive de me revoir; elle a été réciproque. Il prétend s'en retourner ce carême, je ne crois pas qu'il le puisse; il a mal à la vessie , il a des hémorroïdes , on disait hier qu'il avait du dévoiement; son extrême vivacité le soutient, mais elle l'use; je ne serais pas étonnée qu'il mourût bientôt. Le Courrier de l'Europe nous traduit tous vos discours du Parlement. Il y en a un du duc de Richmond, dont tous les cousins qu'il a ici sont fort scandalisés. Nous sommes comme vous; on croit alternativement la paix ou la guerre; les militaires la désirent, les citoyens la craignent. Une partie du public ne s'occupe que de musique; les Gluck et les Piccini partagent la cour et la ville;

* Célèbre acteur du Théâtre- Français. (A. N. }

rambassadeor de Naples est à la tête du dernier parti ; les cens de l'ancien temps n'aiment ni l'un ni l'autre.

La dnchesse de Leinster compte passer ici cinq ou six mois ; elle est encore grosse, elle accouchera à la fin de mai; elle oberdie une maison où die puisse loger avec son mari et cinq ou six de ses enfants : c'est une femme fort aimable ; elle attend sa soeur milady Louise le mois prochain.

En visitant mes manuscrits, je n'ai point trouvé votre fameuse lettre à Jean-Jacques ; je vous serai obligée de m'en envoyer une copie.

Mercredi 18 février.

Cette lettre a été commencée lundi 16 ; il n'est rien arrivé depuis qui puisse vous intéresser.

MADAJfB LA UAtiQVtS^ DU DEFPAMD A M. HOBAGE WALPOLE.

Dinunche SS lévrier 1778.

Je VOUS ai raconté ma première visite à Voltaire ; elle fut le 14, il était arrivé le 10, et de ses connaissances j'ai été la moins empressée. Je voulais le voir seul, c'est-à-dire avec M. de Beauvau. Je lui fis hier ma seconde visite, encore avec M. de Beauvau; mais elle ne fut pas aussi agréable que la première. D'abord nous passâmes plusieurs pièces dont toutes les fenêtres étaient ouvertes; nous fûmes reçus par la nièce Denis, qui est la meilleure femme du monde, mais certainement la plus gaupe; par le marquis de Villette, plat personnage de comédie, et par sa jeune épouse qu'on dit être aimable; elle est appelée Belle et bonne pai* Voltaire et sa suite. Étant arrivés dans le salon, nous n'y trouvâmes point Voltaire; il était enfermé dans sa chambre avec son secrétaire; on nous pria d'attendre; mais le prince, qui avait affaire, me demanda son congé; je restai donc avec la nièce Denis, le marquis Mascarille et Belle et bonne. Ils me dirent que Voltaire était mort de fatigue, qu'il avait lu dans l'après-dinée sa pièce tout entière aux comédiens, leur avait fait répéter leurs rôles, qu il était épuisé et hors d'état de pouvoir parler; je voulus m'en aller, on me retint, et pour m'engager à rester, Voltaire m'envoya quatre vers qu'il a faits pour Pigalle, qui va faire sa statue ou son buste en marbre : je viens de les chercher; mais il faut que j'aie laissé tomber hier au soir le

petit portefeuiUe où ils sont, avec plusieurs autres, chez la graud'inaman; j'envoie dans ce moment chez elle pour qu'on le cherche. Après avoir attendu un bon quart d*heure. Voltaire arriva, disant qu'il était mort, qu'il ne pouvait pas ouvrir la bouche; je voulus le quitter, il me retint, il me parla de sa comédie ; il me proposa de nouveau d'en entendre la répétition générale qui s'en ferait chez lui, qu'il me ferait avertir; il n'a que cet objet dans la tète ; c'est ce qui l'a fait venir à Paris, c'est ce qui le tuera , si elle n'a pas un grand succès ; mais tout conspire à la faire réussir. Il a encore sans doute d'autres prétentions, celle d'aller à Versailles, de voir le roi, la reine, mais je doute qu'il en obtienne la permission. Il dit ensuite à M. le marquis de me raconter la visite qu'il avait eue d'un prêtre ; mais M. le marquis s'y prenant fort mal, il le fit taire, prit la parole, et me dit qu'il avait reçu une lettre d'un abbé ', qui lui marquait beaucoup de joie de son arrivée à Paris, qu'il ne devait pas douter de l'empressement qu'on avait de connaftre un homme tel que lui. Accordez-moi, lui dit-il, la permission de vous venir voir ; il y a trente ans que je suis prêtre ; j'ai été vingt ans aux Jésuites, je suis estimé et considéré de M. l'archevêque; je rends des services, je prête mon ministère dans diverses cures à Paris ; je vous oQre mes soins : quelque supériorité que vous ayez sur les autres hommes , vous êtes mortel comme eux; vous avez quatre-vingt-quatre ans, vous pouvez prévoir des moments difficiles à passer; je pourrais vous y être utile, je le suis à M. l'abbé de F Attaignant ', il est plus âgé que vous : je vais diner et boire avec lui aujourd'hui: permettezmoi de vous venir voir. Voltaire y a consenti ; il l'a vu , il en est fdrt content; cela sauvera, dit-il, du scandale ou du ridicule.

Dimanche i^^" mars 1778.

J'avais terminé ma dernière lettre en vous disant : le reste

i L'abbé Gauthier. (Â. N.)

2 L'abbé de TAttaignaut, né à Paris en 1697, était chanoine de la cathédrale de Reims. Il a acquis de la réputation par ses chansons de table et d'autres poésies légèi-es. Il passa sa vie à Paris, fréquentant tour à tour la bonne et la mauvaise société. Sa facilité et sa complaisance k faire des impromptu, des chansons et des madrigaux, le faisaient bien accueillir partout. (A. N.)

au premier courrier. Celui qu'on attendait aujourd'hui n'est point venu : peut-être Taurons-nous demain; mais en attendant, l'autre partirait, je ne pourrais plus vous écrire que jeudi, ce serait un petit malheur pour vous; mais comme j'ai plusieurs choses à vous mander, vous me saurez gré de ne pas tarder.

Vous devez vous souvenir qu'il y eut hier huit jours que je vis Voltaire pour la seconde fois. Je vous racontai à peu près cette visite; les jours suivants j'envoyai savoir de ses nouvelles ; j'appris, mercredi 24, qu*il avait eu un vomissement de sang; depuis ce temps il ne voit personne que son médecin, qui est Tronchin '. On dit qu'il n'a point de fièvre/ il crache tous les jours des caillots de sang qu on dit être le reste de l'hémorragie. Pour moi , je crois qu'il mourra ; beaucoup croient qu'il se tirera d'affaire; c'est sa tragédie qui le tue. Je vais vous faire copier plusieurs petits vers; je n'ai que le temps de vous dire un mot ; il est cinq heures du soir, je ne fois que m' éveiller. Je vous écrirai par le courrier de jeudi.

Je soupçonne que les vers que Voltaire dit avoir reçus par la poste sont de lui-même, et qu'il a pris ce tour pour se moquer de Marmontel qui corrige 'Quinault , et y ajoute des vers de son cru : quoique j'y sois nommée, je n'y ai de part que celle que la rime m'y a donnée.

Vers envoyés à M. de Voltaire , par la petite poste ^ le 20 février au soir,

A charmer tout Paru Piccîni doit prétendre : Roland est un chcf-d'œuvra, il vouii faudra l*entcndrc, Disait hier nu soir madame du Deflfond Au rival des auteurs du Cid et <VÀihalie. Mannontel, reprÏMl très-vivement, m*en prie, Mais ainsi que Tronchin Quinault me le défend.

On dit à Voltaire que le roi avait commandé la statue du maréchal de Saxe et la sienne pour mettre dans la galerie du Louvre; cela n'était pas. C'était M. d'Angivillers * qui les avait commandées ; et les statues ou bustes sont pour M. de Marigny ' .

^ Il était Suisse de naissance, et premier médecin du duc d^Orléans. (A. N.) S Le comte de la Billarderic d^AngivilIer^, directeur et ordonnateur général des bâtiments, arts, académies et maimfiicturcs royales. La personne qui occupait cette place était considérée comme ministre à Versailles, et avait le droit de communiquer avec le roi. (A. N.)

3 Le marquis de Marigny, frère de madame de Pompa dour. Il avait précédemment rempli la place qu'occupait alors M. d'Angivillers. (A. N.) II. *i

642 CORRESPONDAJSCE COMPLETE

Voltaire croyant que c'était le roi, fit ces vers pour Pigalle * :

Le roi saU que irotre talont

Dana le petit et dans le ^and

Fait toujourd une œnvre j>arfaitc;

Et , par un contraste nouveau ,

Il yeut que» votre heureux ciseau

Du hms doacende mi trompette.

Vers He je ne sais pas qui.

Qui peut me consoler du malheur qui m'arrive? Disait ces jours passés Melpomène à Caron. Lorsque tu fia pii«ser a le Kaiu TAcliéroR,' Qu« n a-%41 «iêpoM ses talents sur h Rive ' l

Vers (fun qiàdam à qui M, de VUtette avait refusé de faire voir Voltaire,

Petit "Villette, c*e8t en vain Que vous pi-otendez à la gloire ; Vous ne sem jamais qu'un naia Qui montvc un géant à la foire.

Lundi matin 2«

J'appris hiçi: par d'ArgentaJL, qui voit Voltaire deux fois le jour, que- TroDchia le croit guéri ; il u'a point de fièvre, il n'est point faible,, il crache encore un peu de sang, mais c'est le reste de rhémorragie : on est persuadé qu'il eu reviendra; je le verrai peut-être aujourd'hui. On dit qu'il renonce au projet de retourner à Femey, et qu'il fait chercher une maison pour sa nièce et lui ; il la voudrait dans mon quartier, j'en serais fort aise; il est tant soit peu supérieur à nos heaux esprits.

J'ai reçu enfin le présent de madame de Mon^gu : ce sont deux cassolettes d'argQut. que mou orfèvre estime vingt ou vingt-cinq louis; j'en suis désolée, à peiae la connaissais-je.

MADAME LA HAROUISE DB BRPFAND A M- HORilCB WA&^OLE.

4 mars I77S.

La feuille sur la muaique €^ de l'abbé Barthélémy, qui me la donna pour vous l'envoyer; je soupçonnai qu'elle tous serait aussi inintelligible qu^à moi.

* Célèbre statuaire. (A . N.)

^ Nom d*ttn aetcur qui a rempli avec succès les rôles de es Kdin sur la acène française. (A. N.)

DE MAIKAMS LA. MABQUfSE DU DEFFÂND. 943

Yohaire se porte sûei» ; on croit qWit en reviendra; je ne Taî point vu depios son accideat» Il » vu ce prêtre dent je tous ai parte, qui lui a fait signer rni ^rîA par lequel il déclare^* qu'il mourra dans la vefigjo» dans laquelle il est ne; qu'il désavoue et condamne tout ce qu'il a fait, dit et écrit, qui a pu causer quelque scandale et nuire à la reHg^n ; son neven l'abbé Mignot, et l'abbé Gautbicr son confesseur, ont signé, comme témoins, cet éeril.

LA MÉ*MS AV mÈWE.

Pai-is , dimaifclie 9 mars 1779.

Ne vous attendez plus à des relations sur Voltaire ; il y a quinze jours que je ne Faî vu, et je compte ne fc revoir que quand il viendra chez moi, ou qu'il me fera prier de venir cbez lui; il se porte bien; il s'est tiré de son accident comme s'il n^avart que trente ans. Il est uniquement occupé de sa tragédie : on assure qu'on la jouera de demain en huit, qui sera le 16. Si elle n'a pas de succès, il en mrourra; mais je suis per^ suadée qae , quelque mauvaise qu'elle puisse être , elle sera applaudie; ce n'est pas de la considération qu'il inspire aujourd'hui, c'est un culte qu'on croit hà devoir; il y a cependant quelques sacrilèges. Vous aî-je mamlé qu'il a reçu pendtot sa maladie un paquet par la petite poste, qui renfermait un libeRe imprimé de soixante pages, te pKis outrageant, et qui lui causa la plus violente colère? Ses complaisants voulurent Te lui faire jeter au feu avant d'en achever la lecture, qu'il fit tout seul; il dit qu'il voulait le. montrer à d' Alembert ; je n'ai vu personne à qui il l'ait communiqué. Ce qui est extraordinaire,

1 Cette déclaration était conçue de la manière suivante : « Je soussigné » déclare qu'étant attaqué depuis quatre jours d'un Tomisscment de sang, à M Tige dft qnatre-TÎBgt-quattre ans, et n'ayanc pn me irancr à l'éf^ise, M. le • Guié de. Saint-Solpice ayant bien voulu a)oiiCer à se« bMuiesi oavms celle de n m'envoyer M. l'abbé Gaodiier, prêtre^ jp me suis comfesté à lui^ et. que si » Dieu dispose de moi, je meurs dans la sainte religion catbolique où je suis » mé , espérant de la miséricorde divine qu'ellb daignera pardonner toutes mes I» faiites, et qne si j avsiis Mandalfisé l'Église, j'en demande pardon à Dieu et ù

• Le 2 mars 1778, dans la maison de M. le marquis de Villette, en prém aence de iS. l'abbé MigDot mon neveu , et de M. le maïqvia de VillevieilK* n mon ami. » (A. N.)

c'est que Fauteur ou les auteurs n'en fessent part à personne.

Je ne suis point de votre avis sur la visite qu'il a reçue de Fabbé; il me semble qu'il a bien fait : il Fa appelé dans son accident; il est censé s'être confessé; Fabbé lui a demandé une déclaration conçue à peu près dans ces termes :

Je mourrai dans la religion oit je suis né; je respecte l'Église; je désavoue et je me repens du scandale que j'ai pu donner. Le confesseur, son neveu Fabbé Mignot, un autre bomme qui était présent, et lui Voltaire, ont signé cette déclaration. Le curé était venu pour le voir; mais comme Tronchin lui avait défendu de parler, il ne le reçut point, mais il lui écrivit une lettre trèshonnéte, à laquelle le curé a répondu sur le même ton, mais avec une abondance de lieux communs dont Voltaire a été trèsfatigué. Voilà la fin de mes relations ; je ne les reprendrai qu'en cas de nouvel événement; ce que je hais le plus, c'est de raconter; vous le comprendrez aisément, car vous n'aimez pas non plus à faire des narrations.

11 me semble que Fon croit moins à la guerre ici; elle me parait à moi indubitable; je serais fâchée si elle dérange votre fortune ; elle dérangera notre correspondance , et je crois qu'alors vous en serez quitte pour une ou deux lettres par mois ; vous m'indiquerez les mesures qu'il faudra prendre.

Nous avons ici M. et madame Schouwaloff, neveu de celui que vous connaissez; la nièce est indolente et insipide, le neveu une sorte de bel esprit; mais nous avons un duc de Bragaiice qui ne s'en ira qu'à Pâques, et je n'y aurai nul regret. Il faut en convenir, les gens aimables sont bien rares.

Mercredi 18 mars 1778.

J'avais commencé hier à vous écrire, et je me préparais à vous feire le récit de tous nos événements de la veille : la représentation de la tragédie de Voltaire , le combat de M. le comte d'Artois et de M. le duc de Bourbon \ occasionné par des insultes que le premier fit à la femme du second au bal de F Opéra, où la princesse commit l'indiscrétion de lever le

^ Fil« aîné du prince de Coudé, marie avec la fille du duc d'Orléani , Metir du duc de CliarCred. (A. N.)

masque du comte, ce qui l'irrita au point de lui froisser son masque sur le visage et de lui donner des coups de poing. Elle en garda le secret pendant deux jours ; mais elle n'eut pas la force de garder le silence plus longtemps, et en racontant 8on ayenture à son mari, à son père et à tout le monde, elle traita le comte d'Artois d'insolent, d'impertinent, de brutal, etc., etc. Gela ne pouvait qu'avoir des suites; le roi voulut les prévenir; il commanda aux deux partis de le venir trouver. Les deux princes et la princesse furent à Versailles dimanche dans la matinée ; ils entrèrent les premiers chez le roi , le comte quelques minutes après, et au moment que le roi disait à la princesse qu'il voulait que cette aventure fût oubhée, qu'ils avaient fait tous les deux une grande étourderie, mais qu'on s'attirerait son indignation si l'on venait à en reparler. Le comte ne dit pas un mot et ne fit aucune excuse. Le roi voulant se retirer, le duc de Bourbon le suivit pour lui parler; mais le roi se retournant, lui dit : N'avez-vous pas entendu que j'ai déclaré qu'on encourrait mon indignation si Ton en parlait davantage? Et il se retira. On peut juger du désespoir de la princesse; personne ne crut cette affaire finie. Le comte, soupant le soir avec beaucoup de monde, dit et répéta qu'il irait le lendemain matin se promener au bois de Boulogne. Le duc l'ayant su, s'y rendit le lendemain lundi, à huit heures du matin» n'ayant avec lui que M. de Vibraye, son capitaine des gardes. Il attendit environ une heure le comte, qui arriva avec le chevalier de Grussol', son capitaine des gardes. Ils allèrent audevant Tun de l'autre avec grande vivacité ; le comte lui dit : Vous me cherchez, me voilà. Le duc lui demanda de consentir qu'il ôtàt son habit, parce qu'il en serait gêné ; le comte y consentit, et dit qu'il en allait feire de même. Ils se battirent trèsbien, le comte avec impétuosité, le duc avec beaucoup de sangfroid; ils se portèrent six bottes sans se blesser, et voulant porter la septième, le chevalier de Grussol se mit entre eux deux et leur dit que c'en était assez. Le comte dit au duc : Êtesvous content? — Parfaitement , répondit le duc. Si cela est , reprit le comte, embrassons-nous, faisons la paix, et allons dtner ensemble. Le duc s'en excusa sur ce qu'il fallait qu'il allât rassurer sa femme, son père et sa sœur. Ils se séparèrent; le duc retourna chez lui , où , très-peu après être arrivé , on entendit un bruit de chevaux : c'était M. le comte d'Artois, qui

< Frère du baron de Grassol-Florensac. (A. N.)

entra ée la mdUesre çràoe du mimde, baisa la main de madame de Boarboo, lui demaiida mille paiidmSy et l'assura c[u'4iu bal il me l'arnt pas reconnue.

Ainsi s'est termiaée cette qoer^e. Tous ces princes furent Faprès-dlnée à la tragédie de Vokaîre, et reçurent les plus estrémes applaudisseneRts du parterre et des loges. Le succès de la pièce a été très-médiocre : il y eut cependant beaucoop de claqnenifflits de mains, mais c'était plus Y okaire qui en était l'objet que la pièce.

Hier matin les deux princes ont reçu nne lettre de cachet, le comte pour aller à <Gboisy, et Je duc à Chantilly. Voilà cette afEûre tominée, et qui m'a l)eaucoup coûté à tou^s raconter, ayant l'osprit très-préocciipé d'un autre sujet.

Enfin Toiià donc la guerre déclarée! Votre ambassadeur a reçu son rappel^ il partira peut-être demain.

Ne craignez point mes doléances , il est inutile que je vous dise œ que je ne vous apprendrais pas. Rappelez-^ous tout ce (pli «'est passé entre nous , et ^e vous laisse juge de ce q«e je pense. J'espère que vous m'informeras de ce que je devrai faire pocv woais donner de mes nouvelles, car je ne veux pas croire qne vous ne comptiez plus en recevoir.

Cette lettre accompagnera le livre ^ que madaaie de Beauvaa vous envoie.

Ah! j'ai une triste destinée, et je semble être faite pour vérifier ce vers de Saint-Lambert :

Il n'a plus en mourant à pei*dre que la vie.

Void une épigramme sur la jprétendue confession de Voltaire :

Voltaire et FAttaignant, tou8 deux d'bumeur^eiuiUje^ Au même confesseur ont fait le même aveu.

En tel cas il importe peu QvK ce soit à Oautlrier, que ce sok à GarpjiMe ; Monsieur Gauthier ponitast me semble hlem trmivé ;

L'koimeur de cle«iL cures «enUables

A bon droit était réservé

Au chapelain des Incurables.

Cet abbé Gauthier est en effet chapelain des Incurables'. Cette lettue est -ëcrîte à huit heures du matin; j'y pourrai

* Nouvelle édition des Maxhnes de la Rochefoucaud y imprimée au Louvre. (A. N.)

2 Hôpital à Paris. (A. N.)

DE MADAME LA MABQmSE DU DEFFAND. 647

ajonter, si j'apprends quelque chose qui en vaille la peine; elle vous sera vraisemblablement rendue par votre ambassadeur {lord Siormoni),

A midi.

Je viens de recevoir d'un de mes amis la relation de ce qui s'est passe lundi, Je la lui avais demandée, me méfiant de moi, car je suis bien éloignée de croire savoir raconter; je vous l'envoie, parce qu'elle est beaucoup mieux que la mienne, et que vous pourrez la montrer. Le M. de B. chez qui M. le comte d'Artois alla dtner, est le baron de Bezenval; je ne savais pas la particularité de la lettre du comte d'Artois au roi.

J'ai écrit ce matin un mot à votre ambassadeur; il me mande qu'il me viendra voir demain entre cinq et six heures. Je le regrette, je l'avoue, et je n'ai rien vu en lui qui ne soit honnête et raisonnable.

Jeudi à midi.

Je vis hier la duchesse de Leinster et milady Louise ' : la première compte rester ici plusieurs mois, l'autre retournera à Londres dans trois semaines.

J'aurai tantôt la visite de milord Stormont ; je crois qu'il pdi^ tira demain ; vous recevrez par lui mon paquet.

M. Fnllerton partira dimanche , je pourrai vous écrire par lui, s'il arrive quelque chose qui vaille la peine de vous être mandé.

Écrivez-^moi un mot de remerctment pour madame de Beauvau, que je puisse lui montrer.

lie comte d'Artois a ordre de ne recevoir à Choisy que sa maison, et trois autres personnes, qui sont MM. d'Esterhazy', de Nassau ' et de Beeenval *,

M. de Lauscm * a fait un marché effroyable avec le prince

* Lady Lmiîsc ConoKy, sœur de la duchesse de Leinster, mariée à M. Thomas Conolly, deCastleton, en Irlande. (A. N.)

S Le même M. d'Enterhazy dont il a déjà été parlé dant ces lettres , fils d*un descendant de cette illustre famille hongroise , qui 8*était marié et fixé en France. (A. N.)

3 Le même prince de Nassau qui commandait une flottille espagnol^ de chaloupes canonnières au mémorable Lond)ardement de Gibraltar. (A. N.)

^ Le baron de Bezenyal, lieutenant-colonel des gardes-suisses. Il raconte djUM ses Mémoire» rkiscoîre de ce duel avec beaucoup de détails. (L.)

^ Le duc de Lauzun était déjà accablé de dettes avant qu'il recueillie le titre et les biens de sa famille, à la mort de son oncle, le maréchal dnc de BirOD. Le marché avec le prince de Rohan Guémcnéc, dont il est parlé îei^ peut servir à prouver sa parfaite ignorance ou insouciance, tant des affiiireS en

de Guémenée : il lui a vendu tout son bien, à la charge de payer toutes ses dettes, de remplir tous ses engagements et de lui faire quatre-vingt-mille livres de rente viagère , qui seront , diton, mal payées, parce que M. de Guémenée est lui-même Fort dérangé. Madame de Lanzun loge actuellement chez madame de Luxembourg. Elles ont l'une et l'autre mie conduite admirable, l'une par sa douceur et sa patience, l'autre par sa générosité, et toutes les deux par leur amitié réciproque.

La pièce de Voltaire fut jouée hier pour la seconde fois ; dès qu'elle sera imprimée, je vous l'enverrai. Je crois que d'ici à quelques mois il n'y aura point de changement dans la correspondance de nos nations.

Paris, Jîmanche 22 mars 1778.

Quand vous recevrez cette lettre-ci , vous en aurez reçu une immense par feu votre ambassadeur qui partit hier à six heures du soir.

Depuis cette lettre, M. Franklin a été présenté au roi : il était accompagné d'une vingtaine d'insurgents, dont trois ou quatre avaient l' uniforme « Le FrankUn avait un habit de velours mordoré, des bas blancs, ses cheveux étalés, ses lunettes sur le nez et un chapeau blanc sous le bras. Ce chapeau blanc est-il symbole de la liberté? Je ne sais point le discours qu'il fit, mais la réponse du roi fut très-gracieuse, tant pour les Provinces-Unies que pour lui FrankUn, leur député; il loua la conduite qu'il avait tenue et celle de tous ses compatriotes. On ne sait point quel titre il va avoir, mais il ira à la cour tous les mardis, ainsi que tous les diplomatiques.

Vous vouUez me consoler, et vous y avez réussi, du moins en quelque sorte. Je ne connais de bonheur que celui d'être aimé de ce qu'on aime, et quoique une absence étemelle soit une horrible souffrance , on la supporte patiemment quand on peut

gunéral que des siennes en particulier. Le prince de Guémenée était encore plus ruiné que lui , ainsi qu'il le prouva quelques années après par une banqueroute considérable, qui entraîna la ruine de plusicura centaines de fimilles laborieuses, à qui ses agents avaient su perauader de placer leur petite fortune entre ses mains. (A. N.)

compter que l'on n'est point indifférent k ce que l'on aime. Je ne me permets pas d'en dire davantage.

Je suis curieuse de savoir comment milord Stonmont sera reçu à votre cour. Lui saura-t-on mauvais gré de n'avoir pas découvert ce qui se passait? Il m'a paru aiHigé. Vous aviez bien prévu tout ce qui arrive aujourd'hui. Je me souviens très-bien de tout ce que. vous m'en avez écrit dès le commencement : vous avez un très-grand et bon esprit, mais cependant qui ne vous garantit pas de quelques méprises dans les jugements que vous portez; je. le sais par expérience, et tout à l'heure à l'occasion de Voltaire ; vous ne jugez pas bien des motifs de sa conduite; il serait bien fiàché qu'on crût qu'il ait changé de façon de penser, et tout ce qu'il a fait a été pour le décorum, et pour qu'on le laissât en repos. Je n'ai pu avoir la lettre qu'il a écrite au curé de Saint-Sulpice ; je voulais vous l'envoyer, elle est fort bien. Il se porte beaucoup mieux; il ne crache plus de sang; il sortit hier la première fois, et il me fit dire, par M. d'Argental, qu'il me viendrait voir incessamment. Je l'attendrai, je n'irai point chez lui; sa nièce et M. de Villette sont des personnages que je ne me soucie pas de voir.

Je ferai lire par Wiart à Tabbé (Barthélémy) vos remerclments et vos éloges; cet abbé a de Tesprit, mais il est bien provençal. Le Gastellane me plaft davantage; il est caustique, mais plus sincère ; il est fâcheux de bien démêler le caractère et les défauts de tous ceux qu'on voit , quand on ne peut pas s'en passer. Il est bien malheureux d'être par son caractère sujet à l'ennui; c'est un état que l'on ne peut pas supporter, et qui est cause que pour s'en délivrer on tombe dans tous les inconvénients imaginables.

Je crois qu'en voilà assez pour aujourd'hui; peut-être vous écrirai-je encore, ou par le FuUerton, ou par la poste de jeudi.

Lundi matin.

Ce sera M. Fullerton ' qui vous rendra cette lettre; il partira demain matin; je n'ai rien à y ajouter, si ce n'est de vous prier de dire mille choses pour moi à M. Conway, à milady Ailesbury, et réitérez-lui mes remerciments sur son dernier présent; voilà M. Fullerton qui arrive, je vais lui donner ma lettre.

i Fea Je colonel Fullerton , de Fullerton en Ecosse, était secrétaire d ambassade avec lord Stormont à Paris. (A. N.)

Pari», 12 avril 1778.

Je suis fort contente que vous ayez reçu mes paquets; j'ai beaucoup à vous remercier de votre dernière lettre»

Je voudrais bien pouvoir prendre des espérances pour la paix; mais comme je n'en attends pas de certains avantages, j'en attends plus tranquilieniient la décision. Je m'acquitterai de vos remerctments pour madame de Beauvau ; si vos louanges ne lui paraissent pas excessives, il faudra que «on amour-propre soit un peu fort.

Je puis me tromper sur les sentiments de votre jeune duc {de Richmond)\ je suis comme Agnès » je ne m'aperçois pas quand on se moque. Je crois volontiers ce que vous me dites, que trop de sentiments le partagent pour qu'aucun soit bien fort.

J'eus enfin hier la visite de Voltaire; je le mis à son aise, en ne lui faisant aucun reproche ; il resta une heure, et fut ii^ni- > ment aimable. Je n'avais chez moi que madame de Cambis, la Sanadona, et une de nos habitantes de Saint Joseph. 11 vient d'acheter une maison dans le quartier de Richelieu; il compte y passer huit mois de Tannée, et les quatre autres à Femey; il est aussi animé qu'il ait jamais été. Les honneurs qp'il a reçus ici sont ineffables ; il n'y en a d'aucun genre qui lui ait manqué. Il est suivi dans les rues par le peuple, qui l'appelle I V homme aux Calas. 11 n'y a que la cour qui se refuse à Tenthousiasme ; il a quatre-vingt-quatre ans, et en vérité je le crois presque immortel ; il jouit de tous ses sens, aucun même n'est afiEaibh : c'est un être bien singuHer, et en vérité fort supérieur. S'il me voit souvent, j'en serai fort aise; s'il me laisse là, je m'en passerai, je ne me permets plus ni désir ni projet. Je suis très-aise de ce que votre roi a fait pour le duc son frère ', et que l'état de la duchesse soit assuré. Pour monsieur votre neveu *, je ne le peux pas souffrir. Il faut que ce soit pour vous un devoir indispensable de vous en occuper; si cela n'était pas, vous le laisseriez là, vous n'aimez pas ce qui vous gène. Cepen-

^ En reconnaissant le mariage du duc de Glocester avec la comtesse douairière de Walde^rave, nièce d* Horace Walpole. (A. K.) 2 Geoiige, comte d'Orford. (A. N.)

DE MADAiœ LA MARQUISE IH7 DSFFAIND. 051

dant TOUS êtes cosoNne tout le inonde; on préfère des oocupadoBS, même désagréables, nujkr niente, ' Je crois que notre rot et ses BÙnistnes, excepté le Sartnie \ ne désirent point la guerre; mais le ori de la zuition est poar qa'on la fasse. Ce cpe je pense sur oe qui en anÎTera est tantôt j ooi, tantôt non.

Je ris quand je lis dans tos lettres que vous F<mdnee avoir le temps de ^ons eannver; vous seriez» je vous assure, de bien mauvaise bumeur, si cela vous arrivait.

Vous ne me parleE potnt de changement dans votre ministère, le bruit covrait ici qu'il y en «vait; vous craignieB, je cpois, que je ne vous cite.

Je vous envoie cette lettre par M. Blaquière, qui part demain.

On disait ces jours-ci que milord StoraatoHt idlait rev^r, je n'en crois rien.

La jeune duchesse de Mortemart * vient de mourir de la petite vérole.

On dit la reine grosse; elle croit V étire ^ mais cela demande coniîimatioa.

Vous dîtes que Pou ne «'aperçoit pas de ia diminution de Hun esprit; ohl je suis bien sûre du •contraire.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HOdUGE W AL POLE.

Pans, 31 mai 1778.

Je a' ai point pu r^KUxlre plus tôt à votre lettre du 22; j'ai été troublée et occupée tristement par des événements domestiques. Golman fit uae chute de quelques marches sur uu escalier, si rude et si terrible, qu'il vomit le sang; il n'a point paru avoir de commotion à la tête ; on n'a point démêlé dans quelle partie du corps le dépôt se soit formé. Soit que la goutte, à laquelle il était sujet, se soit jointe à cet accident^ il souffrait tantôt dans un endroit et tantôt dans uu autre ; enfin, le neuvième jour de sa chute, qui était hier, il mourut; c'est une perte ; il y avait vingt et un ans qu'il me servait, il m'était utile à diverses choses, je le regrette, et puis la mort est un événement si terrible, qu'il est impossiUe qu'il ne produise de la tristesse.

* Le minUtre de la marine. (A. N.) a Née a'Harcourt. (A. N.)

058 CORKESPONDANCE COMPLETE

Dans cette disposition, j'ai cru ne devoir pas vous écrire; je chan{;e d'avis aujourd'hui, parce que je ne veux pas interrompre un commerce qui est la plus agréable et peut^tre l'unique circonstance de ma vie qui me la rende supportable.

Je vous remercie de toutes les nouvelles que vous in'aves mandées ; je ne puis pas vous rendre le change; il me semble que je suis encore moins instruite que les gazettes. Je prends si peu de part à tout ce qui se passe, que mon ignorance peut être l'effet de cette indifférence. Tout ce que je sais, c'est que le maréchal de Broglie a le commandement des troupes de Bretagne et de Normandie, que son frère ne sera point avec lui, mais qu'il commandera à Metz. Tout le monde part, c'est^-dire tous les gens avec lesquels je vis.

L'abbé Sigorgne est ici, et je compte qu'il y restera jusqu'au mois d'août que mon neveu d'Aulan me viendra trouver. Madame de Luxembourg ne s'établira à aucune campagne, mais elle fera des courses continuelles tout l'été et tout Tautomne. J'envie bien votre caractère qui feit que rien ne vous est nécessaire, et que vous vous suffisez à vous-même. Moi, c'est tout au contraire; je n'ai pire compagnie que moi-même, et pour peu qu'on m'aide à la connaissance que j'ai de mes défauts, je me deviens tout à fait insupportable ; il me fiaut de la société , soit des vivants, soit des morts; je n'en puis avoir avec ces derniers, parce que presque aucune lecture ne me plaft. Ah ! que ceux qui désirent de vivre longtemps se font une grande illusion!

Vraiment j'oubliais un fait important, c'est que Voltaire est mort; on ne sait ni l'heure, ni le jour; il y en a qui disent que ce fut hier, d'autres avant-hier. L'obscurité qu'il y a sur cet événement vient, à ce qu'on dit, que l'on ne sait ce que l'on fera de son corps; le curé de Saint-Sulpice ne veut point le recevoir. L'enverra-t-on à Femey? il est excommunié par l'évêque dans le diocèse duquel est Ferney. Il est mort d'un excès d'opium qu'il a pris pour calmer les douleurs de sa strangurie, et j'ajouterais d'un excès de gloire, qui a trop secoué sa foible machine.

Paris, dimanche 7 juin 1778.

Votre dernière lettre est du 28; j'aurais du la recevoir mer-

credi dernier. Je vous ai écrit plusieurs fois depuis l'arrivée et le départ de M. Selwyn; mais comme nos lettres ne contiennent rien de bien important, c'est un petit malheur que leur retardement. J'espérais apprendre par celle que je reçois aujourd'hui quelques nouvelles de votre chose publique. Sur le départ de votre flotte, sur les changements dans votre ministère, on débite ici bien des nouvelles qui demandent confirmation, mais qui font conjecturer que la guerre avec vous n'est pas chose ceitaine, dont je suis fort aise. Il est naturel que je craigne la guerre, aimant ma patrie, et étant fort loin de haïr la vôtre.

Je vous ai appris, dans mes précédentes lettres, la nomination du maréchal de Broglie pour commander nos troupes de Bretagne et de Normandie; il y a dix lieutenants généraux et vingt maréchaux de camp, sans compter Tétat-major et l'artillerie; le jour du départ n est point fixé; il y a des paris qu'ils ne partiront point , et que tout ceci s'accommodera ; Dieu le veuille.

Je ne vous trouve point à plaindre de la vie que vous menez, elle est conforme à vos goûts. Pour moi , je pousse le temps avec l'épaule (passez-moi le dicton), et quoiqu'il me paraisse long, il m'est cependant démontré qu'il ne saurait l'être.

Je crois vous avoir mandé que l'abbé Sigorgne était ici ; c'est cet abbé de Mâcon. J'attends mon neveu dans le mois d'août. Madame de Luxembourg est à Sainte- Assise jusqu'au 16 de ce mois. L'Idole partira le 15 pour Plombières. Pour madame de Mirepoix, je la vois un quart d'heure tous les quinze jours. Je vois souvent la duchesse de Boufflers et la comtesse de Broglie \ et madame de Gambis. Je soupe une fois la semaine chez les Necker, et une autre fois chez la comtesse de Choiseul, qu'on appelle la Petite Sainte. Mes seules correspondances par la poste sont vous et Ghanteloup, je n'en ai point d'autres. Voilà mon histoire.

Je vous ai raconté celle de la fin de Voltaire ; le supplément sera de vous apprendre qu'après l'avoir embaumé, et que la sépulture lui avait été refusée à Saint-Sulpice, son neveu, Tabbé Mignot, l'a conduit h un bénéfice qu'il a auprès de Troyes, et l'a fait enterrer dans l'église des Bernardins*. Il a fait par son

* Elles étaient sœurs, (A. N.) ,

2 A l'abbaye do SocHièrefl, dans le diocèse de Troyes, oà son monument n'était compose,. jusqu'au temps de la Révolution, que d'une simple pierre, sur laquelle on avait gravé : Ci-gît Voltaire, On lui éleva ensuite un cénotaphe dans l'église de Sainte^Geneviève à Paris, appelée le Panthéon. (A.-JN.)

testament madame Denis» sa nièce, sa légataire unÎTerselle, et a laissé cent mille finiBcs à Fabfcë Mi^not, et autant à son petâtnereu M. d'Honoy, conseiller au ParlemetiÉ.

L'ttoape est cjve les Govdeliers caldorenl une messe solennelle des morts à cka^^ae académicien, ils la refbseni à Vokaâre. L'abbé de Radonvilliers ' derrait Êiire la réception dte son successeur; il s?en di^»ett6era, et ce sera Tiaisemblabknest d'Alemberl qui y suppléera. Voilà, en yérité, toot ce que je sais.

J'af^rends dians Vinstttrt ^ws iea»Jao^es s'est enfw en Hollande; il parait des Mémoires de sa TÎe,. ifoiiik dol lui aToir été Totés, et Fon prétend qu'il y a la rage de tout le monde, et surtout des fiemi

17 juin i7T8.

Je m'attendais à avoir de vos nouvelles aujourdliui; c^est Foctave de votre dernière lettre. Est-ce quelque accident qui soit la cause que je n'en ai point reçu? est-ce une réforme que vous voulez établir? Si c^est cette dernière raisoo, je m*y conformerai, mais je ne la veux pas prévenir.

Je suis attentive sur tout ce qu'on dit de la guerre : Fopinion du plus grand nombre est qu'il n'y en aura pas, mais ceux que je crois le mieux instruits croient le contraire. Je voudrais bien que ceux-ci se trompassent, je ne puis pas supporter Fidée de vous compter du nombre de. nos ennemis ; et quoique je sois sans espérance de vous jamais revoir, ^e voudrais a' en avoir pas la certitude.

J'eus hier la visite de madame Denis; c'est une bonne grosse femme , sans esprit» mais qui a un gros bon sens, et l'habitude de bien parler, qu'elle a sans doute prise avec feu son oncle. Elle est (comme je crois vous Favoir déjà mandé) sa légataire universelle ; elle aura plus de soixante-dix mille Iîvre& de rente, plus de la moitié viagère , un mobilier très-considérable , entre auti*es une bibliothèque de quinze mille volumes, presque tous remplis de remarques et de notes de la main de YoUaire; c'est un effet bien préeieiix,. et qu'elle vendrait tout ce qu'elle voudrait, omis elle est bien résolue de ne s'en point déluré. Elle

i Ex-jéjmitc, qui amic été pvécepteur du roi Loum XVIv(A. N.)

DE MÀDA>fE Uk MARQUISE DU DEFFAND. 655

prétend que Voltaire ne laisse aucun manuscrit; il faisait imprimer à mesure qu'il oomposait, il a'attendait pas que l'ouvrage fût fini.

Les calottes de nos deux cardinaux sont arrivées ; ou a donné à l'archevêque de Rouen, cardinal de la Rochefoucauld, l'abbaye de Fécamp, qui vaut cent vingt ou cent quarante mille livres de rente; et au prince Louis, grand aumônier et coadjuteur de Strasbourg, aujourd'hui cardinal de Guémenée ' , quatrevingt mille livres de rente sur les économats, qui s'éteindront quand il entrera en possession de l'évéché de Strasbourg.

y oîlà les nouvelles qui valent la peine de vous être mandées; il y a plusieurs mariages qui ne vous font rien, celui par exemple d'une petite mademoiselle de Verdelin que vous avez pu voir chez le feu président; elle vient d'épouser son petit-neveu le vicomte de Tillières*?

J'ai vu depuis madame de Jonsac ; j'aimerais assez à la voir plus souvent, quoique nous ayons bien peu de rapports dans nos feçons de vivre et de penser.

II est certain que la ressemblance de caractère n'est pas nécessaire pour former des liaisons; une personne vive peut aimer une indolente, mais il faut quelque conformité dans la feçon de voir et de juger. Quelqu'un dénué de goût et de justesse ne peut jamais plaire à quelqu'un qui juge bien de tout.

Dites-moi, si vous le savez, ce que c'est que la comtesse de GarUsle, mère de milord Garlisie '? Elle me vient voir quelquefois; je ne sais si c'est une femme fort raisonnable : eUe s'est établie à Ghaillot, parle beaucoup et bon français ; elle n'a rien de choquant ni d'intéressant. Serez-vous privé tout cet été des Conway, des Ossory, etc.? Je vous plaindrais si cela était, car, vous avez beau dire, vous ne haïssez point la société. Je vous prie de parler quelquefois de moi aux miladys Churchill et Gadogan, et qaelquefiois aussi à milady Lucan.

* Il prie le nom de carcMnal de Rolian. (A. N.)

2 D'une ancienne et illustre famille de Normandie, dont le nom était Lerenenr. (A. IS.)

^ Isabelle Byron , fille du quatrième lord Byron. Après fa mort du comtr de Carlislc, elle é|M>uâa sir William Mua^ave, d'Hayton-Càsde, dans le Cumbcrland. (A. N.)

Dimanche 28 juin 1778.

Je ne puis vous dire affirmativement s'il y a une de mes lettres de perdue, je ne le crois pas ; mais en cas que cela soit, ce serait la plus petite perte qu'il se pût faire. Il n'en serait pas de même de la vôtre d'aujourd'hui, qui est du 22. Les détails que vous me faites m'ont extrêmement amusée; je connais toutes vos nièces, mais cependant pas aussi bien que je le désirerais. Laure, Marie, Horatie, ne sont-ce pas les filles de la duchesse ' ? Gomment s'appellent les filles de Tévéque *? quelles sont les petites qu'on doit vous laisser? Faites-moi entendre tout cela. Je trouve les reparties de Marie* fort spirituelles; je vois avec beaucoup de plaisir que vous passerez un été très-agréable, et j'espère que la goutte vous laissera en repos.

Je vois que vous ne vous occupez pas plus de la politique que moi ; mais malgré le peu d'attention que je fais à tout ce qui se débite, je ne doute pas que nous n'ayons la guerre. Le maréchal de Broglie part le 10 pour visiter les côtes; je ne sais où il formera un camp. M. de Beauvauest un de ceux qui l'aocompagnent, ce qui fera une absence de quatre ou cinq mois.

Je crois vous avoir mandé que le maréchal n'avait pu obtenir d'avoir avec lui son frère*; il ira à son commandement de Metz : c'est un grand dégoût; il le sent très-vivement.

Une nouvelle sûre, mais qu'on dit encore à l'oreille, c'est que le roi donne à la fille de M. de Guines cent mille écus, et qu'elle épouse M. de Gharlus*, fils unique de M. de Gastries : c'est par le crédit de la reine que cette grâce est accordée.

Il n'est plus question de Jean-Jacques ni de ses Mémoires ;

^ Les filles de feu la ducliesse de Gloccster, par son premier mariage arcn: le comte George Waldegrave, qui mourut eu 1763. (A. N.)

3 M. Frédéric Keppel , évèqne d*Excter, qui avait épousé une sœur de la duchesse de Glocester. (A. N.)

3 Lady Marie Waldograve, seconde fille du comte de Waldegi*ave, dont il vient d'être parlé* Elle é]>ousa depuis le comte d'Euston, fils aine du duc de Grafton, et mourut en 1808. (A. N.)

* Le comte de Broglie, comme maréchal des logis général. (A. N.)

^ Madame de Gharlus, née de Guines ; elle laissa en mourant un fils unique, M. de CharluSy qui prit ensuite le nom du duc de Gastries son père, et fut sur le point d*ètre massacré par quelques hommes de la populace de Paris, après son duel avec M. Charles Lameth,au commencement de laRévoluUon. (A*N.)

on ne sait ce que tout cela est devenu. Voltaire est oublié comme s'il n'avait pas apparu ; les encyclopédistes auraient désiré qu'il eût vécu au moins quelques mois de plus ; il avait des projets d'entreprise qui auraient rendu l'Académie plus utile ; c'était un chef pour tous les prétendus beaux esprits, dont le dessein est de devenir un corps tel que la noblesse, le clergé, la robe, etc.

L'Idole et sa belle-fille partiront jeudi pour Plombières; elles y trouveront mon neveu d'Aulan, qui me viendra trouver dès que je l'appellerai; il me marque une soumission, une tendresse qui mériteraient une meilleure succession.

Dites-moi naturellement si vous vous souciez de celle que je vous destine, et si vous ne vous sentez nulle répugnance que votre nom soit écrit dans un manuscrit qui ne pourra être ignoré * ; j'attends de votre franchise que vous me direz naturellement ce que vous pensez sur cela.

Je ne sais point faire de transition ; il faut que j'aie la liberté de passer d'un sujet à un autre, comme cela me vient.

M. de Beauvau m'envoya l'autre jour la relation du combat d'une de nos frégates, nommée la Belle Potrle, contre une des vôtres (non pas poule, mais irégate). En lui répondant, il me souvint d'un vers de la Fontaine; je l'écrivis :

Une poule survint,

Et yoilà la guerre allumée.

Cette citation a eu beaucoup de succès, d' Alembeii: a daigné la trouver jolie ; il a fait plus : rencontrant Wiart dans les Tuileries, il lui a demandé de mes nouvelles. Voilà ce qu'il y a de plus nouveau à vous apprendre.

Je suis tentée de vous envoyer des vers extrêmement bétes de Marmontel, pour mettre au bas du portrait de d'Alembert; je crains de vous les avoir déjà écrits.

Ce sage à ramitié rend un culte assidu , Se dérobe à la gloire et se cnchc h. Tenvie ;

Modeste comme le génie ,

Et simple comme la vertu.

Je vais faire dans cet instant l'action la plus folle, je vais souper à Boissy * ; je vais avec une madame de Schouwaloff et peut-être avec son mari, les plus tristes et ennuyeux person-

1 Elle veut parler du legs qu'elle lui avait fait de tous se» manuscrits. (A. N.) 3 La maison de campagne de M. de Garaman. (A. N.)

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