‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, d'Alembert, Voltaire, Horace WalpoleChapitre 1 sur 38 · DE MADAME · texte numérisé non relu

DE MADAME

Paria , 20 Kptembn 1769.

Vous avez beau dire, monsieur, tous ne me persuaderez jamais que ce qui produit de si mauvais ouvrages, et qui introduit un si détestable goût, soit un établissement bon et utile. Pourquoi inciter les gens à parler quand ils n'ont rien à dire? et a-ton quelque chose à dire quand on n'a ni pensées ni idées? Que l'Académie se borne à traiter de la grammaire, à enseigner les régies, mais qu'elle ne donne point de sujets à traiter; qu'elle ne donne point d'entraves au génie; que les prix qu'elle a h distribuer soient pour les auteurs de bons ouvrages donnés au public; qu'on suive en cela la méthode des Anglais. Enfin , monsieur, je ne puis souffrir qu'on encourage les gens sans talents; ayez la sévérité et la fermeté de Despréaux; elles vous conviennent encore mieux qu'à lui. Réformez votre maison , vous y avez trop de bouches et de langues inutiles; votre livrée est trop nombreuse, contentezvous d'être magnifique, et dédaignez le faste.

Quoi! pensez-vous sérieusement que ma voix puisse se faire entendre, et que je puisse vous être utile pour faire représenter vos Guèbres? Jamais le gouvernement n'y consentira; contentez-vous de l'impression. Vos Guèbres sont dans les mains de tout le monde , et si vous connaissiez vos acteurs , vous verriez combien ils vous sont inutiles; ils n'ajoutent aucun prestige à ce qu'ils représentent, tout au contraire, ils font voir le derrière des coulisses, et sentir tous les défauts. Vous ne pouvez être retenu par cette considération, j'en conviens; mais, monsieur, vous voulez établir la tolérance, vous avez raison, je

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S COBRESPONDANCE COMPLETE

voudrais que tous fussiez le premier à en ressentir les effets. Pour y parvenir, précfaez-la d'exemple; contentez- vous d'avoir montré la vérité, et laissez-y tourner le dos à ceux qui ne la veulent point voir. Vous avez tout dit, tenez-vous-en à ne pas vous dédire, et ne mettez point de nouveaux obstacles à la chose du monde que je désire le pins, et sur laquelle j'ai eu une conversation avec madame Denis, dont elle vous rendra compte. Votre correspondance avec la grand' maman Gargantua me ravit; elle vous répond à ce qu'il y a de solide, c'est ce qui doit lui appartenir : pour moi, je ne suis que pour le frivole; je ne vois point dans l'histoire des Soukirs l'établissement des manufactures, je n'y vois qu'un très-beau sujet de conte de fées, qui pourrait surpasser Cendrillon. Voilà, monsieur, les progrès de mon esprit et de ma raison, qui au bout de soixante et mille ans que j'ai vécu, me mettent a côté des enfants de quatre ans. Ah! je ne suis qu'une petite fille; mais j'ai une charmante grand'maman ; il faut l'adorer, monsieur, et moi, m'amuser et m'aimer toujours.

MADAME LA MARQUISE DU DEPFAND AH. HORACE WALPOLE

Vendredi, 6 octobre, à «ept heures du matin, lendemain de votre départ.

N'exigez point de gaieté, contentez-vous de ne pas trouver de tristesse; je n'envoyai point chez vous hier matin, j'ignore à quelle heure vous partîtes; tout ce que je sais, c'est que vous n'êtes plus ici.

Lnndi 9, à 8 heuret du malin.

Je ne respirerai à mon aise qu'après une lettre de Douvres. Ah ! je me hais bien de tout le mal que je vous cause ; trois journées de route, autant de nuits détestables, un embarquement, un passage, le risque de mille accidents, voilà le bien que je vous procure. Ah ! c'est bien vous qui pouvez dire en pensant à moi : Qu'atlais-je faire dans cette galère? Eh! mon Dieu, qui suis je? Oh! le ceutenier de l'Evangile ne se rendait pas plus de justice que moi; plus je suis contente de vous, moins je le suis de moi; mais pour le présent je n'épluche point de certaines choses. Vous êtes à Douvres, vous serez, j'espère, ce

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soir à Londres, voilà ce que j'ai impatience d'apprendre, après quoi je causerai plus à mou aise avec vous.

LA MEME AU MÊME

Paris, 1T octobre 1769.

Enfin vous voilà passé ; mais quatorze heures et demie sur mer, c'est bien long, et me fait faire de tristes réflexions. Vous vous portez bien; la lettre que j'attends demain me le confirmera, à ce que j'espère.

Les oiseaux de Steinkerque ' sont revenus, ils arrivèrent avant-hier et restèrent si tard , qu'ils me firent manquer mon souper chez le président. Votre nièce avait pris médecine, je ne l'avais point vue de la journée ; ces dames voulurent la voir, je les accompagnai, et tout d'un coup nous primes la résolution de souper chez elle. Vous jugez de la bonne chère, mais nous fûmes fort gais. Nous nous sommes engagées pour jeudi chez la marquise ; nous aurons le prince de Beaurremont de plus; nous feuilletterons tous les manuscrits et je ramasserai tous les vers (in chevalier ', je vous les enverrai, vous en serez l'éditeur si vous voulez. La marquise nous dit quatre vers qui sont pour le moins aussi vieux que moi; les voici :

Rroussin dé* l'âge le plus tendre Posséda la sauce à Itobert, Sans que son précepteur lui pût jamais apprendre Ni «on CreJo ni son Pater.

Ce Broussin était un débauché, ami de Chapelle; il était Brulart, de même famille et de même nom que ma mère '.

Ces oiseaux de Steinkerque souperont dimanche chez moi, il y aurait de l'affectation à ne les jamais inviter; il paraîtra peutêtre à madame de Forcalquier que j'en mets dans ma conduite avec elle, cependant le hasard en décide plus que l'intention.

1 La marquise de BoufHen et sa nièce, la vicomtesse de Cambis, que madame du DelFaod désignait de la sorte, d 'après quelques plaisanterie» reçues dans la société dans laquelle elles viraient. (A. S.)

* De Boa/Sers. (A. S.)

3 Anne Brûlait, fille du premier président du parlement de Bourgogne. (A. H.)

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COItllESPONDAriCE COMPLETE

Voilà votre première lettre numérotée; si je l'avais reçue hier, celle-ci serait partie aujourd'hui, mais je vois que le calme et le trouble nous sont également contraires. Le calme vous fait rester quatorze heures et demie sur mer, et met du retardement dans notre commerce; et le trouble dérange votre tête et abrège vos lettres : mais enfin vous voilà arrivé, et j'ai presque autant de joie de vous savoir à Strawberry-Hill , que j'en aurais à vous avoir auprès de mon tonneau ; je dis presque, car cela n'est pas tout à fait de même.

Je sais peu de nouvelles. Le gouvernement d'Amiens est donné à M. de la Ferrîère, sous-gouverneur du Dauphin; celui de Landrecîes à M. du Sauçay, major des gardes, qui est un peu de mes amis. M. de Monclar ', avec qui vous avez soupe, fut l'autre jour chez M. le duc de Gboiseul, qui lui dit ; Je vous fais mon compliment sur la pension de cinq mille francs que le roi vous donne sur les affaires étrangères. Ensuite il alla chez M. le chancelier, qui lui dit : Je vous fais mon compliment sur la gratification annuelle que le roi vous donne sur les états de Provence. Puis il alla chez M. de Saint-Florentin , qui lui dit : Je vous fais mon compliment sur le remboursement que le roi vous fait de votre charge. Il voulait aller chez l'évoque d'Orléans, espérant un compliment sur le don de quelques bénéfices ; c'est de madame de la Vallière que je tiens ce fait, qui le tenait de M. d'Entragues *.

Je crois que les Choiseul nos parents ne sont pas contents;

1 Rippcrt de Monclar, procureur général an parlement d'Aix. C'était un domine d'un mérite distingué, profondément versé dans le droit pulilic : il donna la preuve de ses connaissances dow nue foule de mémoire! et de réquisitoires sur des objets d'une haute importance. Ce fut surtout contre les Jésuites qu'il déploya toute l'énergie de son caractère et toute l'activité de son zèle. Son Compte rendu des Constitutions de cette société, les réquisitoires où il l'attaquait, sont plus substantiels et aussi forts que les philippiqucs de la Chalotais. Louis XV ayant, par tuile d'une mésintelligence avec la cour de Borne, fait occuper Avignon et le Comlat, eu 1768, Monclar, l'année suivante, publia un mémoire pour établir les droits du roi sur cette enclave. Ce fut sans doute en récompense de ce travail qu'il reçut les bienfaits dont parle madame du Delfand. Monclar mourut à l'âge de soixante-sept ans, dans sa terre de Sainl-Savoumin , en 1773, pendant la disgrâce des parlementa. (A. H.)

* Le marquis d'Entragues, courtisan assidu de Louis XV, dont il était le favori : il mourut célibataire, de la petite vérole, a l'âge de trente ou qua-

DE MADAME LA MAflQlftSE DU DEFFAND. S

j'ai reçu un billet du baron de Gleichen qui me tait juger qu'ils ne sont pas de bonne humeur.

LA MEME AU MÊME

Paris, lundi 13 octobre 1760.

Le petit Craufurd part mercredi, je ne veux pas perdre cette occasion. Vous direz, si vous voulez, que j'aime à écrire, je conviendrai que cela est vrai quand c'est à vous; pour tout autre c'est une corvée.

Je n'ai pas grand' chose à vous dire sur la politique. Le roi soupa jeudi 19, pour la première fois, chez madame du Barry. Les convives étaient mesdames de Mirepoîx, de Flavacourt, de l'Hôpital. Les hommes, MM. de Condé, de Lusace, de Soubise, de Richelieu, d'Aiguillon, d'Estîssac, de Croissy, de Chauvelin, de Noailles et de Saint-Florentin. M. de Beauvau, qui me l'avait mandé , me marquait qu'on était en peine de savoir si M. de Gontault ! avait été invité ; il pouvait n'avoir pas reçu l'invitation, parce qu'il rtouvait n'être pas rentré chez lui depuis qu'elle v serait arrivée; doute qui met du'problématîque dans cette affaire, et que je n'ai point éclairci.

Je reçus hier au soir une très-longue lettre de la grand' maman ' ; elle me rend un compte très-dctaillé de sept ou huit petites commissions dont elle s'était chargée : la principale était le payement de ma pension ; elle ne me dit pas un mot de sa santé ; elle s'excuse de ne m' avoir pas écrit plus tôt, parce qu'elle n'a pas un moment à elle, et qu'il faut qu'elle prenne sur son sommeil pour écrire.

Je crains que cette grand' maman ne soit très-malade; son mari voudrait qu'elle revint à Paris; peut-être a-t-on fait venir l'abbé pour l'y déterminer : indépendamment de sa délicatesse et de son rhume, elle a certainement beaucoup de chagrin. Vous devriez lui écrire, je ne puis douter qu'elle n'ait véritablement de l'amitié pour vous, une parfaite estime, un véritable goût. Ne vous en faites point une tâche, ne mettez pas

1 Le duc de Gontault était le frère du maréchal duc de Biron , et père du duc de Lauzun. Il avait épousé une steurde laduchesiedi<Choiseul.{A.N.) 1 La duchesse de Choiscul le trouvait alors a Fontainebleau avec la cour. (A. ».)

6 CORRESPOND AKGE COMPLETE

plus de recherche que quand vous m'écrivez, et laissez-vous aller à votre sensibilité naturelle; elle n'a pas plus de répugnance que moi pour tout ce qui part du sentiment. Sentiment ! ce mot vous semble ridicule ; eh bien , moi je vous soutiens que sans le sentiment l'esprit n'est rien qu'une vapeur, qu'une fumée; j'en eus la preuve hier. Je soupai chez les oiseaux, nous feuilletâmes leurs manuscrits, on lut une douzaine de lettres du chevalier ' , il y en avait de toutes sortes ; elles me parurent insupportables. Beaucoup de traits, je l'avoue, parfois naturels, mais le plus souvent recherchés, enfin fort semblables à ceux de Voiture , si ce n'est que le chevalier a plus d'esprit. Je n'ai rien emporté parce que je n'ai rien trouvé digne de vous. Tenez, mon ami, vous avez beau déclamer contre le sentiment, il y en a plus dans vos invectives que dans tous les semblants du chevalier.

Les empressements de la Bellissima ont la fièvre continue avec des redoublements; vons vous souvenez de la chanson des oiseaux sur mon tonneau *. Voici ce que je reçus parla petite poste sur le même air, qui est celui de Y Ambassade :

Ce n'est pas qu*nd on voyage Que l'on trouve le plaisir; Ce n'est que près du rivage Qu'il remplit notre désir.

On a beau voguer sur l'onde, Parcourir dans un vaisseau Les quatre coins de ce monde, Rien ne vaut voire tonneau.

Quelques jours après, étant avec les oiseaux, je fis le couplet sur l'air : Du haut en bas.

Dans son tonneau.

On voit une vieille sibylle,

Qui n'a sur les os que la peau, Qui jamais no jeiîna vigile, Qui rarement lil l'Evangile, Dans son tonneau.

Le lendemain autre billet par la petite poste, où était mon couplet, suivi de celui-ci :

* Le chevalier de Boufflers.

1 Quelques vers qui avaient été faits pendant le séjour de M. Walpole à Paris, et qui ne se trouvent pas dans ces lettres. (A. N.)

Dans ce tonneau Venez puiser la vraie angesae,

Il aurait enchanté Boïlean; Car voua (roaverex la juatetae, Le goût et la délicatesse

Quoique ces couplets soient anonymes, je ne doute pas qu'ils ne soient de la Bellissinia.

Feraey, 1er novembre 1769.

Si je suis en vie ce printemps, madame, je compte venir passer dix ou douze jours auprès de vous avec madame Denis. J'aurais besoin d'une opération aux yeux, que je n'ose hasarder an commencement de l'hiver. Vous me direz que je suis bien insolent de vouloir encore avoir des yeux à mon âge, quand tous n'en avez plus depuis si longtemps.

Madame Denis me dit que vous êtes accoutumée à cette privation, je ne me sens pas le même courage. Ma consolation est dans la lecture, dans la vue des arbres que j'ai plantés et du blé que j'ai semé. Si cela m'échappe, il sera temps de finir ma vie, qui a été assez longue.

J'ai ouï parler d'un jeune homme fort aimable, d'une jolie figure, ayant de l'esprit, des connaissances, un bien honnête, qui, après avoir fait un calcul du bien et du mal, s'est tué à Paris d'un coup de pistolet. Il avait tort, puisqu'il était jeune, et que par conséquent la boite de Pandore lui appartenait de droit. Un nrédioant de Genève, qui n'avait que quarante-cinq ans, vient d'en faire autant; c'était une maladie de famille : son grand-père, son père et son frère lui avaient tous. donné cet exemple. Cela est unique et mérite une grande considération. Gardez-vous bien d'en faire jamais autant, car vous courez, vous soupes, vous conversez, et surtout vous pensez. Ainsi, madame, vivez ; je vous enverrai bientôt quelque chose d'honnête, ainsi qu'à votre grand' maman. Je n'ai guère le temps d'écrire des lettres, car je passe ma vie à tâcher de faire quelque chose qui puisse vous plaire à toutes deux ; j'en ai pour l'hiver.

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J'aime passionnément le mari de votre grand'maman , c'est une belle âme. Croyez-moi, il vaut mieux que tout le reste; il se ruinera; mais il n'y a pas grand mal, il n'a point d'enfants. Hais surtout qu'il ne haïsse point les philosophes parce qu'il a plus d'esprit qu'eux tous; c'est une fort mauvaise raison pour haïr les gens.

Je vois qu'on me regarde comme un homme mort; les uns s'emparent de mes sottises, les autres m'attribuent les leurs.

Dieu soit béni !

Comment se porte le président Hénault? Je m'intéresse toujours bien tendrement à lui. Il a vécu quatre-vingt-deux ans ; ce n'est qu'un jour. Ou aime la vie, mais le néant ne laisse pas d'avoir du bon.

Adieu, madame, je suis à vous jusqu'au premier moment du néant. Madame Denis vous en dit autant.

! LA MARQUISE DU DEFFANO A M. HORACE W A LP OLE

Paris, jeudi 3 novembre 1769.

Je vous ai menacé de vous écrire par M. Charnier ' ; il faut tenir ma parole, sans quoi vous vous moqueriez de mes menaces. Je pensais avoir beaucoup de choses à vous dire, et aujourd'hui je ne trouve presque rien.

Le duc de Bichmond m'a parlé avec beaucoup de confiance , d'abord de son duché *; les difficultés qu'il trouve, ou plutôt l'impossibilité de faire enregistrer au parlement ses lettres ou patentes de pairie à cause de sa religion.; le parti qu'il prend de se contenter qu'il soit héréditaire , la consultation de M. Gerbier , la conversation qu'il a eue avec le grand-papa , dont il m'a dit être très-content. Il m'avait recommandé de lui en parier , ce que j'ai fait ; je n'ai pas été extrêmement contente de ce que m'a répondu le grand-papa , il m'a paru peu au fait de l'affaire, mais ses dispositions ne m'ont pas paru défavorables ; je lui dis que le duc était très-satisfait de lui, qu'il m'en avait dit mille biens. ■ Il me semble, a-t-il répondu, ,qu'il ne pensait pas de

1 M. Charnier était d'une famille d'origine française, mail établie depuis longtemps en Angleterre. Il s'était rendu à Paris pour les affaires de la Compagnie des Indes orientales, (A. N.)

> D'Aubiguy.

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même étant ambassadeur; ■ mais il n'avait point le ton d'aigreur ni d'ennui ; je suis persuadée que s'il n'arrive aucun changement, c'est-à-dire s'il reste dans sa situation présente, il rendra service à votre ami; mais ce que je trouvai plaisant, c'est que la grand' maman entendait mieux cette affaire que lui ; je crois qu'il fera bien de la poursuivre , et qu'elle réussira. Ensuite , votre ami me parla de ses chagrins et du parti que sa sœur ' allait prendre de revenir pour vivre avec lui ; je fus édifiée et touchée de l'honnêteté , de la bonté , de la tendresse de ses sentiments, je trouve que c'est un homme excellent. Ah! je ne suis pas étonnée qu'il vous plaise , je sens que si je vivais avec lui je l'aimerais de tout mon cœur , et sa femme aussi, qui est d'un naturel et d'une simplicité charmante. J'avais une double satisfaction avec eux, leur mérite personnel, et d'être avec vos meilleurs amis. Ne me laissez point oublier d'eux, et répondez-leur qu'ils peuvent m' employer à tout ce qu'ils jugeront à propos.

Le grand-papa paraît de très-bonne humeur, cependant il n'est pas sans inquiétude; la dame * ne dissimule plus sa haine pour lui, et cette conversation qu'il eut avec elle , pendant que vous étiez ici, a été une fausse démarche de sa part, puisqu'elle n'a produit aucun bon effet; il reçoit journellement de petits dégoûts , comme de n'être pas nommé ou appelé pour les soupers des cabinets, et chez elle; des grimaces, quand au whist il est son partenaire; des moqueries, des haussements d'épaules, enfin des petites vengeances de pensionnaire, mais qui ne laissent pas d'écarter une sorte de gens , des sots à la vérité , mais c'est une petite brèche à la considération ; jusqu'à présent , il n'y a encore rien eu qui attaque le crédit dans ce qui regarde ses départements. Le nombre des soupeuses et des voyageuses n'augmente pas ' ; la dame Valentinois est comme hors de combat, on dit qu'elle redevient folle; elle n'a point été à Fontainebleau; elle ne dort point; il y a dix ou douze jours que je ne l'ai vue.

La princesse de Montmorency est une soupeuse, parce que

1 Lady Sarah Bunl.ury, dont M. de Lauiua parle dans aea Mémoires. {A. H.J

1 Madame du Itarry.

S Elle eotend par là le» dame» que l'on engagea à tire des toupera de madame du Barry , et dei petites eicurtioni qu'elle fit avec le roi dan» le» difféa de plaUancc. (A. N.)

son mari veut être menin du Dauphin. M. de Gontault n'est plus d'aucun souper, et c'est sur lui que s'exerce la vengeance contre le graud-papa ; c'est son hussard; je ne sais pas si vous entendez cela : le roi dans son enfance avait un petit hussard qu'on fouettait quand le roi n'avait pas bien dit sa leçon.

La grand' maman est beaucoup moins triste qu'elle n'était. Vous souvenez-vous de cette lettre qu'on prétend qu'elle avait écrite de Chanteloup ? Le fait ou la croyance qu'on a de ce fait Ta chagrinée mortellement ; c'est la maréchale de Mi repoix qui en a répandu le bruit, et c'est la cause de la haine qu'on a pour elle; mais on observe de ne parler à la grand' maman de rien qui ait rapport a toutes ces sortes de tracasseries; elle est des nôtres, elle a une tête qui se trouble et qui la rend malade. Son mari se conduit avec elle dans la plus grande perfection ; s'il n'était pas le plus léger de tous les hommes, il en serait le meilleur : il est noble, généreux, gai, franc, mais il est gouverné par des personnes qui ne consultent que leurs intérêts personnels ; il aurait bien fait, selon mon avis, de ne se point brouiller avec la maréchale ' ; mais madame de Beauvau a voulu qu'ils fussent aux couteaux tirés, et elle lui a persuadé qu'il perdrait toute estime et toute considération s'il avait la moindre intelligence avec elle, et elle a entraîné son mari à agir de même.

J'oubliai hier, à l'article des Richmond, de vous dire que le duc se contenterait, pour le présent, de l'héréditaire, mais sans renoncer à la prétention de la pairie , que par la suite des circonstances différentes pourraient mettre en valeur. J'oubliai aussi de vous dire que je parlai à la grand'maman de sa parenté avec eux, qu'elle savait parfaitement bien, et dont elle est mieux instruite que le duc; il y avait déjà de l'alliance entre les Querouaitles et les Goutter avant que la sœur de la duchesse de Portsmouth épousât un Gouffier. Je suis trcs-convaincue qu'elle rendra tous les services qui dépendront d'elle.

Ah ! mou ami , je passai hier une belle journée. La Bellissima m'avait envoyé demander du thé pour quatre heures ; elle arriva à trois et resta jusqu'à six ; nous eûmes la moitié du temps pour

* La maréchale de Mirupoii , qui protégea madame du Barry, et qui était de la société intime de Louis XV. (A. N.

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tiers la Sanadona ' ; je me trouvais dans un désert, je ne voyais pas d'horizon, pas un arbre, pas une plante, pas une herbe, rien que du sable et de la poussière qui augmenta par l'arrivée de mademoiselle Bédé. Eh bien, cela n'est-il pas honteux? j'aimais encore mieux cela que d'être seule. Vous, pouvez bien m'appeler ma Petite, car je suis bien petite en effet , mais pas assez cependant pour m' amuser des poupées. Je suis excédée d'une commission dont je me suis chargée pour la grand'maman, qui en veut donner une à la petite de Stain ville *; son trousseau est immense ; j'ai mis madame de Narbonne à la tête de cette affaire, c'est elle qui fait toutes les emplettes; cela sera étalé lundi sur une grande table, la poupée an milieu assise dans son fauteuil. C'est un spectacle qu'on donnera au grand-papa qui doit arriver ce jour-là : il a donné une montre d'or émaillée qui va jusqu'au genou de la poupée, mais qui sera proportionnée à la petite fille ; il a cru faire plaisir à la grand' maman , il ne manque à aucune attention. Nous porterons la poupée mardi ou mercredi à Panthemont * ; nous entrerons dans le couvent, je ne m'en promets pas un grand divertissement; c'est toujours tuer le temps; qu'importe la manière!

Le président se porte toujours bien, mais sa tête s'affaiblit de jour en jour. Quel malheur de vieillir ! Qu'est-ce qui peut espérer de trouver une madame de Jonsac? Sa patience, sa douceur me comblent d'admiration. Aht mon Dieu, la grande et estimable vertu que la bonté ! Je fais tous les jours la résolution d'être bonne, je ne sais si j'y fais des progrès. Je vous envoie une chanson dont j'ignore l'auteur; mais il n'a pas eu en la faisant le même désir que moi de devenir bon ; je vois que les ennemis lèvent la crête; je ne sais ce qui arrivera de tont ceci, mais je croirai toujours qu'on a eu tort d'aliéner la maréchale * , et qu'il était très-facile de se la concilier.

Adieu. Je compte que vous direz à M. Charnier que vous savez combien je le regrette.

■ N« que M. Walpole avait donné à mademoiselle Sanadon, qui était demoUelle de compagnie de madame du Deffand. (A. N.)

* Nièce de la ducheaie de Choiscul, et fille de madame de Choiteal-StiinvîDe.fA. N.)

1 Couvent de Paril, ou On élevait un grand nombre de jeune» demoiselle" de la première distinction. (A. N.)

1 La maréchale de Mirepoh.

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C'est le duc de Choiseul qui parle.

Sur l'air : Vive le vin, vive l'amour. Vive le roi!

Foin de l'amour; Le drôle m'a jonc d'un tour, Qui peut confondre mon audace.

La du Barry, pour moi de glace, Va, dit-on, changer mes destina; Jadis je dus ma fortune aux câlins', Je leur devrai donc ma disgrâce.

Écoutes, écoutez V J'ai fait, hier une chanson chez la grand' maman, avec l'aide de l'abbé, pendant son whist, dont les partenaires étaient M. de Gontault et le petit oncle ' ; il n'y avait de plus que le Castellane , l'abbé et moi.

Relliasima*, Vous êtes la dixième Muse;

A vous louer qui se réfute, Ne saurait être qu'une buse, fieliuima.

Cette chanson me charme. La grand'maman comble d'amitié votre nièce ; si vous saviez votre Quinault, je vous dirais : C'est Jupiter qu'elle aime en elle.

Réellement cette grand'maman vous aime tendrement. Adieu. Ne vous flattez pas que ma lettre soit finie, et dites, si vous voulez : O la grande et ennuyeuse parleuse !

LA MÊME AU MEME

Paris, dimanche 10 décembre.

Je reçois votre lettre du 5 ; mais comme je vous ai récrit le 7, et qu'il faut observer la règle des sept jours, celle-ci ne sera remise à la poste que jeudi 14.

Vos dernières lettres ressemblent à la queue d'un orage, le

1 Madame de Pompadour. (A. N.)

3 Phrase dont te «errait souvent M. Walpole, quand il pariait fiançais. (A.N.)

3 Le comte de Lien. (A. N.)

* La comtesse de Forcalquier. (A. N.)

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tonnerre gronde encore; maïs il s'éloigne, le lirait diminue, nous aurons bientôt le beau temps. J'ai bien envie d'apprendre que notre Henri soit arrivé à bon port et de savoir quelle sera la place qu'il occupera '. J'ai ri du présent que vous me conseillez de faire a milady Rochford *, il n'y aurait pas assez de différence entre le masque et le visage. Vous êtes fort gai, et votre style a un délibéré qui doit vous rendre fort difficile sur celui des autres. Si vous saviez parfaitement notre langue, je ne balancerais pas (flatterie et amitié à part) à vous dire que vos lettres valent mieux que celles de votre sainte. N'allez pas prendre cela pour une douceur , je ne vous en dirai de ma vie ; mais je vous prie de ne vous pas fâcher quand vous trouverez de la tristesse ou de l'ennui dans mes lettres. Je suis tout par moments. J'accepterais très-volontiers la proposition que vous me faites de n'écrire que quand on en a envie , mais vous n'y gagneriez rien, tout au contraire ; pour une fois que je ne vous écrirais pas selon notre règle, je vous écrirais peut-être vingt postes de suite : ainsi restons comme nous sommes, ayez assez de justice pour convenir que je suis bien corrigée. Parlons du petit C*** : c'est un être bien malheureux; il a une mauvaise santé, mais sa tête est encore bien plus mauvaise. Je ne sais pas ce qu'il fera, rien ne ressemble à son incertitude: l'ennui le ronge, je le plains. Oh ! sa société ne vous convient nullement ; il perdit hier au vingt et un une centaine de louis ; c'était votre nièce ' qui donnait à souper dans mon appartement ; j'étais engagée chez la grand* maman; je ne rentrai qu'à une heure ; je trouvai toute la compagnie autour de la table de jeu, eicepté votre cousin *, qui, très-prudemment, s'était allé coucher : il y avait les trois oiseaux *, votre nièce, la Sanadon, le petit Fox ', le petit Craufurd, et M. de Lisle. Le Fox gagna

1 Petit groupe de biscuit représentant la réconcilia lion de Henri IV et de Snllv, que madame du Deffand avait envoyé à M. Walpole, pour être placé à Slra'wberry-Hill. (A. N.)

' Madame du Deffand ayant consulté M. Walpole sur ce qu'elle enverrait à ladv Rochford, en retour du présent qu'elle en avait reçu défiches et de jetons entaillés, pour le jeu de whist, il lai avait conseillé de lui donner un masque de la mime matière. (A. N.)

* Madame de CMmondeley. (A. N.)

« M. Robert Walpole. (A. N.)

1 La marquise de Boufflers, sa Bile la comtesse de Doiagetin, et sa nièce la vicomtesse de Cambis. (A. M.)

< Feu M. Charles-Jacques fox. (A. N.)

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trois cents louis; mais la veille il en avait perdu deux cents

soixante contre madame de Boisgebn.

Ce matin j'ai été payée de ma pension, j'en étais très-pressée, parce que le plus petit délai pouvait le faire devenir infini. Tel événement dont on parle beaucoup peut m'étre fort contraire ; je vais payer mes dettes , et dans le courant de h semaine je ne devrai pas un écu. J'aime l'ordre, j'aime la raison ; si je m'écarte quelquefois, ce n'est pas sans remords; enfin, si je m'égare, je reviens bientôt au fftte. Je ne saurais aimer ni la folie ni les fous. Je voudrais qu'une fois en votre vie vous me donnassiez cette louange : ma Petite est raisonnable. Ah! oui, je le suis, et mille fois plus que vous ne le croyez. Ce n'est pas à la manière de ceux qui sont sans âme, car je suis aussi vivante que si je n'avais que vingt ans, mais ma conduite en a soixantetreize. Je vous vois rire et tous moquer de moi a cause de l'heure où je me couche , qui est quelquefois un peu indue ; mais qu'est-ce que cela fait, quand on ne. saurait dormir, d'être dans un fauteuil plutôt que dans un lit? Quand cela nuira à ma santé, ou que cela ne s'accordera pas avec le régime des gens avec qui j'aime à vivre, je me coucherai à minuit, s'il le font.

Je soupe ce soir chez la grand'maman , avec votre nièce. Voilà mademoiselle de Bédé qui m'interrompt.

Mercredi 13 , à sept heures du matin.

Votre nièce n'a point soupe hier chez la grand' maman ; elle fut coutremandée , parce qu'il y avait trop de monde : c'était les la Rochefoucauld. Le duc a toutes les qualités qui s'acquièrent ; il ne doit à la nature que le désir qu'elle lui a donné de s'instruire et de bien faire. Sa mère a la même volonté. La grand' maman se porte mieux ; voilà deux jours qu'elle est plus forte et plus gaie; elle a réellement un goût véritable pour vous ; elle ne souffre pas que rien vous soit comparé. Je lui parle de temps en temps du duc de Itichmond ; je la dispose à lui rendre service quand l'occasion arrivera ; je lui dis que c'est le plus grand plaisir qu'elle puisse vous faire, et rien n'est plus capable de la faire bien agir. Je ne la verrai ni aujourd'hui ni demain : elle donne à souper tour à tour a toutes les amies et tous les amis de son mari ; son appartement est fort petit ; elle n'y peut rassembler beaucoup de monde; ce monde nuirait, et de plus , je me souviens du conseil que vous m'avez donné de

Mine pas mettre à tons les jours. Vous avez bien du boa sens, et la comparaison que je fais de tous avec mes compatriotes et avec ce que je connais des vôtres, est fort à votre avantage : votre morale est un peu sévère, et je ne la suivrai pas au pied de la lettre, mais je ne la veux enfreindre que pour vous.

M. de Lîsle m'a donné la copie des vers sur la Dispute; je lui ai promis de lui en garder le secret ; je serai parjure pour vous : vous la recevrez par le petit Craufurd , qui ne saura pas ce qu'il porte: je n'ai rien à vous prescrire sur le secret; vous ne pouves jamais que bien faire. Vous ne serez pas fort content de cet ouvrage ; à la première lecture il m'avait plu, à la seconde je F ai trouvé médiocre, et à la troisième assez mauvais : c'est du même homme qui a fait la relation de la révolution de Rtwsie ' , qu'on dît être un chef-d'œuvre : on en disait autant de ce que je vous envoie ; je n'ai pas grande foi aux jugements qu'on porte ; le goût est perdu.

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