A MADAME LA MARQUISE I
11 décembre 1769.
J'ai envoyé, madame, à votre grand' maman ce que vous demandez, et ce que j'ai enfin trouvé. Puissiez-vous aussi trouver de quoi vous amuser quand vous êtes seule ! C'est un point bien important.
Il y a une hymne de Santeuil, qu'on chante dans l'Église wekhe, qui dit que Dieu est occupé continuellement à se contenter et à s'admirer tout seul , et qu'il dît , comme dans le Joueur : • Allons, saute, marquis! » Mais il faut quelque chose de plus aux faibles humains. Bien n'est si triste que d'être avec soi-même sans occupation. Les tyrans savent bien cela, car ils vous mettent un homme entre quatre murailles, sans livres; et ce supplice est pire que la question, qui ne dure qu'une heure.
Je vous avertis qu'U n'y a rien que de très-vrai dans ce que votre grand' maman doit vous donner. Reste à savoir si ces vérités-là vous attacheront un peu ; elles ne seront certainement pas du goût des dames welebes qui ne veulent que l'histoire du
1 M. de Rulhiire. Lei vers dont il en question ont été publiés depuis. (A. H.)
jour : encore leur histoire du jour roule-t-elle sur deux ou trois tracasseries. Mou histoire du jour, à moi, c'est celle du genre humain : les Turcs chassés de la Moldavie, de la Bessarabie, d'Azof, d'Erzeroum, et d'une partie du pays de Médic; en un mot, toutes ces grandes révolutions, que vous ignorez peutêtre à Paris, ne sont qu'un point sur la carte de l'univers.
Si ce que je voue envoie vous fatigue et vous ennuie, vous aurez autre chose, mais pas si tôt. Je travaille jour et nuit; la raison en est que j'ai peu de temps a vivre , et que je ne veux pas perdre de temps ; mais je voudrais bien aussi ne pas vous faire perdre le vôtre.
Je suis confondu des bontés de votre grand'maman , je vous les dois, madame, je vous en remercie du fond de mon cœur. C'est un petit ange que madame Gargantua. Il y a une chose qui m'embarrasse; je voudrais que votre grand-papa fût aussi heureux qu'il mérite de l'être. Je voudrais que vous eussiez la bouté de m'en instruire quand vous n'aurez rien à faire. Dites, je vous pne, à M. le président Hénaultqueje lui serai toujours très-attaché.
Mercredi, 20 décembre 1796.
J'ai mille raisons pour vous aimer; d'abord vous êtes mon contemporain, qualité dont je fais grand cas, et que je trouve aujourd'hui dans bien peu de personnes. Ensuite vous avez des attentions infinies, vous me procurez de l'amusement, du plaisir; sans vous mes nuits seraient insupportables, je les passe à me faire lire ce que vous m'envoyez. Vos correspondants en Hollande vous serrent bien, communiquez-moi toujours tout ce qu'ils vous envoient. La grand'maman est bien contente de vous; je reçois d'elle les mêmes remerclments que vous me faîtes , et je vous en dois , à l'un et à l'autre , de m' admettre en un si aimable commerce.
M. Craufurd, dont je vous ai parlé il y a quelques années, est ici depuis quelques jours ; il s'en ira bientôt , j'en suis trèsfâchée ; il a beaucoup d'esprit, beaucoup de goût et de justesse ; il a un peu d'amitié pour moi et de l'adoration pour vous; il m'a priée de vous parler de lui, de vous faire souvenir du
temps qu'il a passé avec vous; il a un ami dont la réputation ne vous est pas inconnue, c'est M. Robertson; vous savez qu'il a fait l'Histoire d'Ecosse et la Vie de Charles V. Cet auteur voudrait vous faire hommage de ses ouvrages , je me suis chargée de vous en demander la permission ; j'ai assuré que je n'aurais pas de peine à l'obtenir. Je désire qu'il puisse voir votre réponse, ainsi, je vous supplie qu'elle soit de façon à le satisfaire; son respect, sa vénération pour vous sont extrêmes, ce qui me fait juger de son esprit et de son mérite.
\ ous voulez que je vous mande des nouvelles. Le grandpapa se porte toujours fort bien, il est aussi charmant que jamais; il n'y a plus que lui en qui l'on trouve de la grâce, de l'agrément et de la gaieté; hors lui, tout est sot, extravagant ou pédant.
M. d'invault donna , hier matin , sa démission ' ; j'attendrai à demain à fermer cette lettre, afin de vous pouvoir nommer son successeur. Si on est dans l'embarras du choix, je ferai partir ma lettre. Adieu, mon cher et ancien ami, je vous aime «le tout mon cœur.
Le président se porte bien , mais il ne me fait pas désirer de parvenir à sou âge. Mille compliments à madame Denis et à M. et madame Dupuis.
Jeudi SI.
Le contrôleur n'est point nommé ; je voudrais que vous le fussiez, mais ce serait à condition que vous interdiriez les écrits sur l'agriculture, les projets économiques, etc. , etc.
J'attends avec grande impatience ce que vous me promettez à la fin de l'hiver : cela sera-t-il gai? Nous n'avons besoin, à nos âges , que de nous amuser. Vous avez assez instruit le genre humain, ne songez plus qu'à vous divertir et à divertir vos amis. "
11 AD ANE LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE. Paria, mardi, 36 décembre 1769.
Contre toute règle, en ne gardant aucune mesure, je vous écris aujourd'hui , quoique je vous aie écrit dimanche. Vous
1 De la place de contrôleur central dp» finances. (A. N.)
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tolérerez cet excès d'écriture eu considération de l'occasion du départ de vos Anglais et du compte que j'ai à vous rendre de vos cornu lissions — Le petit C"" se porte beaucoup mieux ; nous somcaes assez bien ensemble : c'est bien malheureux qu'il soit fou; mais de tous ses maux c'est le plus véritable et le plus incurable. Je ne suis point dans l'admiration de son compagnon de voyage ' ; il a plus d'esprit que de jugement , et je ne sens pas que ce soit à la jeunesse qu'on doive l'attribuer. Je fus dimanche prendre du tbé avec son père : je vois bien que c'est un bomme d'esprit; sa femme est simple et bonne; on la verrait volontiers et l'on s'en passerait sans peine.
Je pense comme vous sur les oiseaux; je ne leur trouve nul
attrait : c'est une société dangereuse pour Leur fureur
pour le jeu est contagieuse : je ne veux pas pénétrer ce qui en est arrivé ; je me borne à prévenir autant que je peux les inconvénients à venir. On joua chez moi dimanche jusqu'à cinq heures du matin ; le Fox y perdît quatre cent cinquante louis. Ne paraissez point instruit de ce que je vous dis : je crois que ce jeune homme ne sera pas quitte de son séjour ici pour deux ou trois mille louîs; le Craufurd, jusqu'aujourd'hui, n'a pas fait de grandes pertes, maia il y a encore deux jours d'ici à jeudi.
Vous savez que nous avons un nouveau contrôleur général, l'abbé Tcrray : cet homme, à soixante et tant d'années, est conseiller de grand' chambre, a de la réputation dans le Parlement, est chef du conseil de H. le prince de Coodé. IL a cinquante mille écus de rente. Concevez-vous qu'il ait pris cette place, s'il n'est pas bien sûr de s'en acquitter? C'est le chancelier1 qui l'a fait choisir. Ce magistrat paraît avoir un crédit prépondérant : il n'est pas encore démontré si c'est tant pis ou tant mieux pour ceux qui nous intéressent '. (Juand M. d'Iuvault * eut donné sa démission , le roi ordonna un comité chez le chancelier, avec les quatre secrétaires d'État, MM. de Choiseul et de Praslin, Bertio et Sa in t- FI or en tin , pour qu'ils avisassent le choix qu'il fallait faire. On nomma plusieurs personnes , entre autres l'archevêque de Toulouse-; chacun se tint sur la réserve, pour être en état d'être le très-humble serviteur
1 Feu M. Cbarleg-Jaojae» Foi. (A. N.)
■3biVMu.(A.aO
> Le duc tic Clioiseul et son parti. (A. N.)
* Le précédent cotur.'>kur général. (A. N.)
de celui qui serait nommé. Ce fut le mardi 19 que se tint ce comité, et le mercredi matin l'abbé Terra* fut nom». Je soufrai le mardi chez le grand-papa : il est toujours de la plus grande gaieté; il sera comme Charles VII, à qui on disait : • On ne peut perdre un royaume plus gaiement. ■ Ah ! mon ami, il y a bien peu de bonnes tètes, et quand on voit le derrière des coulisses, on n'admire guère la décoration.
On parle beaucoup du nouvel assassinat du roi de Portugal, et de votre écrit de Junius ' . Adieu , domain, je continuerai.
Je»#.
Ces messieurs ont changé d'avis , ils ne partent que demain : la cause est un dîner qu'ils font aujourd'hui citez M. de Lauaurr, 011 se trouveront les oiseaux. Un mttord ' dont je ne me souviens pas du nom , mais qui est te cousin germain de M. Fox , Icchevalier de Beaarvaa, le chevalier de Boutïlers, etc., doivent être de la partie. Je soupçonne qu'une partie de la compagnie passera la soirée ensemble, car je demandai hier à votre nièce si elle souperait chez te président, et elle me dit que non; je ne voulus point pousser plus loin mes questions , je ne reus ni l'embarrasser ni l'engager à me confier ce que je ne saurais approuver. Vraisemblablement elle ne sera pas du dîner, parce qu'il y a des personnes dont elle est peu connue , madame de Lauzun , madame de Poix , peut-être madame d'Hénin ; mais le soir, il n'y aura sans doute que les oiseaux et les joueurs; peut-être aussi me txompë-je, et qu'elle souper a ailleurs : je consens volontiers a ignorer ce qu'elle fait; elle est extrêmement contente de la grand' m aman r qui parla beaucoup d'elle avant-hier au diner des ambassadeurs, où il y avait beaucoup ri' Anglais. Votre cousin et elle sont très-froidemeot ensemble, j'en ignore la cause ; il veut cependant donner des étrennes à «es filles : il m'a consultée , et ce sera environ cinquante volumes de nos théâtres , que leur mère n'a pas. Je crois que vous approuveriez ma conduite, si vous en étiez témoin.
Mercredi.
J'ai eu une attention que personne n'a eue que moi, j'ai écrit on mot de compliment a M. de Souza * sur l'assassinat de son
1 Le» lettres juaUuseiM celcimi» publié» roui le nom de Juniur, On n'a jusqu'à préient que il«i kypaihrsu plue an mini probable* snr le véritable nom dt l'auteur. (A. S.) Le phi* probable eu mr Philip Franci». (L.)
1 U lord ttchetMx. (A. K.)
1 Ministre de Portn^J.» Paul. (A.K.)
roi. Il m'a envoyé le récit qu'il venait d'en recevoir dans une
lettre de M. d'Oeyras ' ; le voici :
« Dimanche, 8 décembre, le roi, suivi de sa cour, sortit du > château de Villa-Viciosa pour chasser dans le parc. A l'extré-
• mité de la place est une porte qu'on nomme la porte du No,
■ laquelle est si étroite qu'à peine une voiture peut y passer.
• Sa Majesté ne fut pas plutôt de l'autre côté, qu'elle aperçut
■ collé contre le mur un homme qui avait l'air d'un mendiant, « armé d'une grosse massue, avec laquelle il lui porta dans n l'instant un coup dirigé à la tête , qui eût été trésjangereux « sans la présence d'esprit de Sa Majesté, qui, au lieu de s'éloi- » gner, comme il était naturel, poussa son cheval contre l'asi sassin, diminuant tellement le coup, qu'elle ne reçut qu'une » légère contusion sur la main qui tenait les rênes. Ce scélérat » lui porta un second coup qui heureusement n'a touche que le i cheval.
■ La suite du roi se jetant immédiatement sur l'assassin , il eut » la hardiesse de se défendre, et d'en blesser même quelques- » uns. Sa Majesté, avec un sang-froid admirable, ordonna » expressément qu'on ne lui fit aucun mal, et continua comme » à l'ordinaire l'amusement de la chasse jusqu'au soir. Ce
• monstre a été arrêté et conduit en prison. »
Peut-être savez-vous déjà ces circonstances par votre ministre de Portugal.
Pour ce qui concerne ce qui nous regarde , je n'ai vu personne qui m'ait pu instruire ; j'ignore si le contrôleur général est agréable à nos parents; peut-être en saurai-je davantage dans quelques jours ; je vous écrirai par le duc de Devonshire.
Je fermerai celte lettre ce soir , et je la remettrai entre les mains de M. Craufurd. Dieu veuille qu'il n'oublie pas de vous la remettre !
' .Sébastien- Joseph Carvalho, comte d'Oeyras, marquis de Pombiil, premier ministre de Joseph I", roi de PorIug.il.
Une tenlative contre U vie de ce souverain ayant déjà en lieu en 1758, plusieurs personnages de la cour, le duc d'Aveiro, le marquis et la marquis de Tavora, le comte d'Atonguia, accusés d'y avoir pris part, subirent la peine capitale. A la suite de cet a t tentai, Potnbal réustit à Taire rendre contre le* jésuites portugais un édit qui les déclara complice! de l'assassinat. En conséquence de cet édit, ils furent enfermés, puis déportés par mer en Italie, et leurs biens séquestrés. La France suivit l'exemple de l'expulsion des Jésuites en 1764; l'Espagne en 1767 ; enfin, une bulle du pape Clément XIV supprima cet ordre en 1773 dans tous les États de la chrétienté. (A. N.)
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MADAME LA MARQIISE DV DEFFAND A M. HOBACE T
Paria, luDili 15 janvier 1770.
Le Devonsbire ' enfin part mercredi, et je vais commencer ma gazette; Dieu sait comment je m'en tirerai. Je ne tous réponds pas d'être tort claire, parce qu'il y a bien des choses dont je vous parlerai , lesquelles je n'entends pas bien moimême.
Il faut commencer par la maréchale de Mirepoix; je ne suis ni bien ni mal avec elle, et sa position présente ne m'a rien fait changer à ma conduite. Vous croyez bien qu'elle ne me parle pas avec confiance, et je ne tâche pas à l'y induire. Elle vient rarement à Paris, je ne la vois pas toutes les fois qu'elle y vient; elle y est actuellement. Je fus la voir avant-hier à ['heure de son thé. Je ne lui fis point compliment sur ses grandes entrées, personne n'ose lui en parler; cette grâce lui donne beaucoup plus de ridicule que de considération '. Grandes entries! Ces mots n'ont rien de magnifique que le son. M. Cliauvelin les a , mesdames de Maillebois et de Souvré les ont eues par les charges de maître de la garde-robe qu'avaient leurs maris; il valait bien mieux avoir les boutiques de Nantes *. La dame du Barry avait sollicité pour qu'on les donnât à la maréchale, mais le roi les lui donna à elle-même. Le grand-papa ne s'est point mêlé de tout cela ; il ne se raccommodera point avec la maréchale. La dame du Barry ne prend nul crédit , et il n'y a pas d'apparence qu'elle en prenne jamais : elle n'a ni d'affection ni de haine pour personne ; elle pourra dire ce qu'on lui fera dire comme un perroquet, mais sans vue, sans intérêt, sans passion : ce n'est pas avec un pareil caractère que l'on parvient à gouverner. Le triumvirat Broglie, d'Aiguillon et Maillebois4, qui voudraient s'en faire un appui, sont ennemis
1 L« père du duc actuel (la Devonsbire (1857), par qui cetie lettre devait être portée. Il était Fort intimement lié avec Charles Foi, qui ew mort dans l'eue de Kl terre*. (A. M.)
1 Elle lc.< olitim parce qu'elle fut la première femme de la cour à voir ma- ■aux du Barry, ainsi que nom l'avons dit dana une note précédente. (L.)
1 Quartier particulier de la ville de Naoles qui appartenait au domains royal, et dont le revenu était d'environ 30,000 francs, il la disposition du wi- (A. S.)
* Yves-Marie Deamareu, comte de Maillebois, lieutenant général, fils du
les uns des autres. Ce dernier est si décrié, que personne ne se rallie à lui. Les deux premiers ont une sorte d'intelligence entre eux ; mais le d'Aiguillon est craint ; ses amis sont des sots ; sa conduite en Bretagne a donné mauvaise opinion de son caractère ; pour s'établir et s'impatroniser à la cour, il lui a fallu payer douze oent cinquante mille livres les chevau-Iégers , qui n'avaient jamais été vendus que cinq a six cent mille livres. Le petit comte ée Broglie, qui sans contredit est celui qui a le plus d'esprit et de talent, ne tient a personne; il blâme, il fronde, il ne lui importe avec qui; je passai hier la soirée avec lui chez
la BdlisBÎraa.il eut une conversation d'une heure avec le C ,
qui est, comme vous savez, un vrai automate; il croit tirer parti de la grosse duchesse , de la Bellissima ; enfin , ses moyens me paraissent pitoyables; il est confondu de ce qu'on vient de faire pour M. de Castries ', et c'est là le pins grand trait de politique du G. P. : Dieu veuille qu'il ne se soit pas trompé. Pour parler de cette affaire, il faut reprendre les choses bien plus haut. Feu le maréchal de Belle-Isle avait fait M. de Castries lieutenant général hors de son rang, par une promotion particulière. M. de Beauvau, qui était son ancien, jeta feu et flammes ; on était dans une crainte perpétueHe qu'il ne se balttt contre M. de Castries; tous les parente et amis communs s'employèrent ]>our empêcher cet incident : quand le G. P. devint ministre, on obtint de lui qu'il réparerait les torts de M. de Belle-Isle, en faisant M. de Beauvau lieutenant général, en lui
maréchal de Maillébois, né m 1715. H *v signala sous Richelieu à la prise de Port-Manon., fil la guerre de sept ans «nu d'Etirée* et Richdiau. En 1780, il se prononça fortement contre Ions les plans de réforme, fut dénoncé en 1706 au comité de recherches de l'Assemblée nationale, et décrété d'accusation, pour avoir rédigé un plan de contre -révolution (pli devait être appuie par la cour de Turin : il s'enfuit dans les Pavs-Bas, et mourut d'une goutte remontée 1 Liège 1 la fin de 1791. (A. H.)
1 Charles-Eugène -Gabriel de la Croix, maréchal de Castries, né en 1727, commandant en Corse en 1756, et employé à l'armée d'Allemagne pendant la guerre de sept ans. il se mit sur les rangs pour être ministre de la guerre, ■près In mort du maréchal de Muy, en 1775, mais, en 1780, il obtint le ministère de la marine. Ayant émigré au commencement de la révolution, il commanda une division de l'armée des princes lors de l'expédition de Champagne, en 179*. Il est mort dans l'émigration à Woifenbuttd , en 180!. — Son fils le duc de Castries, aujourd'hui pair de France, fat nommé en 1789 député de la noblesse ans états généraux, st s'y montra défenseur zélé des institutions de la vieille monarchie. Rentré en France à la 11 os tan ration , il fat nommé gouverneur général de la division militaire de fiouen (18Î7). (A. IN.)
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rendant son rang d'ancienneté. Suivant la morale, cela n'était pont injuste, mais cela était contre toute règle et sans exemple; c'était un affront fait à Kl. de Castries; son ressentiment fut extrême ; il fit alors un serment authentique de ne jamais se réconcilier avec le grand-papa. Tout le monde blâma le G. P. de- ce qu'il avait tait pour M. de Beauvau, et M. de Beau van m'avoua lui-même que si le G. P. avait été à sa place, et lui a la sienne, il n'aurait pas fait la même chose pour lui. Le 0. P. ne tarda pas à sentir qu'il avait mal fait, et il avait un grand désir de se réconcilier, mais cela était impossible. Enfin, madame du Barry est arrivée. La conduite de H. de Castries a été sage et honnête, il n'a eu ni empressement ni froideur; il n'a point formé de nouvelles liaisons. Il était ami de M. de Soubise ' et de madame de Brionne '. On soupçonne cette dame (qu'on dit être Lien avec lé G. P.) d'avoir travaillé à sa réunion avec M. de Gastries. Ce qui est de certain, c'est que le grand-papa proteste qu'il y a six mois qu'il travaille au projet qu'il vient d'exécuter et qu'ils n'étaient que trois qui en eussent connaissance; le roi, lui et M. de Castries. Il en donne pour preuve que jamais secret n'a été si bien gardé, c'est ce que je lui ai entendu dire ; et il ajouta qu'il y avait bien longtemps qu'il cherchait une occasion de réparer ses torts avec M. de Castries, et qu'il avait saisi avec joie la nécessité où on était de faire des changements dans la gendarmerie; qu'il fallait en former un corps comme celui des carabiniers et y nommer un commandant ; que personne ne lui avait paru plus digne de cet emploi que M. de Castries; qu'il n'avait point eu d'autre objet, en le choisissant, que le bien du service ; qu'il n'avait point eu en vue sa réconciliation. Voilà le langage que je lui ai entendu tenir. H. de Castries déclare de son côté qu'il n'a point reçu cet emploi à la condition que cela le rendrait ami dn G. P., qu'il ne pouvait jamais le devenir, mais qu'il ne serait plus son ennemi, et qu'il serait toujours d'accord avec lui et dans une parfaite intelligence dans tontes les choses de son devoir et de son ser-
1 Char)» de rYohan, prince de Sonbise. {A. N.)
1 Madame de Brionne, née ltohnn- Roche fort. Elle épousa M. de Brionne, de la maison de Lorraine. Le prinue de Lambesc, connu par l'énergique conduite qu'il tint à la tète de son régiment au jardin des Tuileries, an commencement de la révolution, était Min fils. Le prince de LâmbMc était grand Frayer de France; il ert encore vivant, il habite l'Autriche, (t 857.) C'est pour ceJi non le Roi n'a donné à personne la charge de grand éruyer, que l'on regarde comme encore occupés. (A. N.)
vice. En conséquence, il n'a point été nichez la grand'maman, ni chez sa belle-sœur. Je doute un peu , je vous l'avoue , malgré ce que j'ai entendu dire au G. P., qu'il n'eût espéré une meilleure issue de cette affaire quand il a commencé à l'entreprendre ; mais ce qui est de certain, c'est que la cabale du Barry n'a eu aucune part dans cette affaire. Enfin, quoi qu'il en arrive, cela ne peut pas être regardé comme un pas de clerc, parce que le choix est bon et que les amis de M. de Castries, qui sont en grand nombre, doivent être apaisés; tout ce qui peut arriver de pis, c'est de faire soupçonner le grand-papa d'un peu de légèreté et de faiblesse.
Les Beauvau, qui étaient en Languedoc aux états, arrivent à la fin de la semaine; je suis curieuse de savoir ce que dira le prince. ■
Le grand-papa ne me parait dans aucun danger pressant; mais tout ceci n'a point pris couleur. Pour la du Barry, elle n'est point à craindre, mais le chancelier1 joint au contrôleur général', voilà ce qui est un peu suspect.
A l'égard de moi, mon ami, je suis fort tranquille ; je ne crois pas que l'on m'ôte ma pension , et en vérité ce n'est pas ce qui m'occupe. La paix, la paix, voilà ce qui m'intéresse; et s'il fallait tout bouleverser, perdre ma pension , et encore davantage, pour nous assurer que nous ne serons jamais en guerre, j'y consentirais sans balancer.
Vous ne serez pas trop content du récit que je viens de vous faire. Je n'ai point la chaleur nécessaire pour rendre les récits intéressants, je vois tout ce qui se passe avec assez d'indifférence; nulle confidence particulière ne me met en jeu; l'abbé et le marquis * sont les Sénèque et les Burrhus ' de la grand'maman ; quand je suis seule avec elle, et qu'elle a quelque ouverture avec moi, ses secrets lui échappent, mais elle ne les confie pas. Convenez que cela diminue beaucoup de l'intérêt. Je vous ai dit que je vous parlerais de l'abbé ; je pense qu'il est Provençal , un peu jaloux , un peu valet et peut-être un peu amoureux. Le marquis est précepteur, misanthrope et
1 M. de Maupcou- 3 L'abbé Terr.iy. 3 Le marquis Je Caitcllane.
1 Elle fail allusion à la tragédie de Britannicia et à ce ver* qu'Agrippine adresse a Burrbus :
P ré (end cz -v ou s longtemps me eneber l'empereur? (L.)
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fort indifférent. Le grand-papa est pins franc que tous ces gens-là , et j'en apprends plus dans une soirée avec lui , qu'en quinze jours avec tous les autres. Mon intention est de vous tout dire, mais ma mémoire ne me sert pas bien; si j'étais à portée de vous voir, je vous dirais mille choses qui sans doute m'échappent : mais laissons la politique.
Le président depuis trois jours a la fièvre et la tête entièrement parties. Vernage ' cependant n'en est point inquiet; moi je le suis et je doute qu'il passe l'hiver. Sa perte apportera du changement dans ma vie; mais je ne veux point anticiper les choses désagréables, c'est bien assez de les supporter quand elles sont arrivées.
Je suis bien avec vous, vous êtes content de moi, voilà ce qui me console de tout.
LA MÊME Ali MÊME.
Qui m'aurait dit que la gazette deviendrait un jour pour moi la lecture la plus intéressante? Je n'aurais jamais pu le croire; cependant cela est arrivé ; je la parcours , j'arrive à l'article de Londres, et j'ai de la joie ou de l'inquiétude. La première
1 Médecin de Louis XV qui jouissait d'une grande céléliriic. Etant déjà Lrès-àgé, il Épousa la jolie mademoiselle de Quinemnnt dont il fit la fortune, M famille étant très-noble el Irès-pauvre. Ou raconte à l'occasion de son mariage une anecdote que nous croyons peu connue. Verrage avait soigné pendant une longue maladie M. de la Porte, père de l'intendant de Lorraine, mort à Mciday près de Vendôme , il y a trois ou quatre ans. Pendant sa convalescence, M. de la Porte voulait toujours manger plus que Vernage ne le lui permettait, et Vernage lui disait sans cesse : Fausse faim! fausse faim! A quelque temps de là, il vint annoncer à M. de la Porte son mariage avec une jeune personne ; ■ AL! s'écria M. de la Porte, fausse faim! docteur, fausse faim ! • Madame de Vernage avait conservé sa beauté dans un âge très-avancé.
jamais peut-être femme ne l'a été. (18S7.) C'est pour mettre sur le collier (l'un chien qui appartenait à madame de Vernage que furent faits les quatre jolis
Fidèle à ma maîtresse, en tous lieux, sur ses pas ,
Touché des soins qu'elle me donne, Prêt à mordre tous ceux qui ne l'aimeraient pas,
Je n'ai pu mordre encor personne. (A. M.)
36 COBRESPONDAKCE COMPLETS
séance de votre parlement l m'avait fort réjouie, ce qui a suivi me trouble; mais je voudrais que cette gazette s'expliquât plot clairement. Ce M. Yorke ' qui est chancelier, n'a-t-il pas été otage en France avec un milord Cathecart? J'estropie peut-être son nom. Que font tous vos amis dans ce moment-ci? J'ai oui dire que le duc de Richmond avait parlé assez vivement dans la première assemblée. M. Charnier, que vous m'annoncez, répondra peut-être à toutes mes questions. Je suis fort aise de son retour : j'avais impatience du départ du Devonshire, aujourd'hui je trouve qu'il est parti trop tôt ; j'aurais voulu qu'il retardât de huit jours , mais toutes choses vont de travers.
Je vis hier la grand'maman , après dix jours d'absence; je souperai demain avec le grand-papa. Ce soir j'anrai chez moi les Bellissima , les Grossissima, les Bélissima et tous les Ennuyeusissima ; je suis Tristissima. Je ne sais pas pourquoi Diogène cherchait un homme, il ne pouvait lui rien arriver de mieux que de ne pas le trouver ; s'il avait été forcé de s'en séparer, cet homme unique lui aurait fait prendre tous les autres en aversion. Il n'y a de bien et de mal que par la comparaison; mais vous n'aimez pas les traités; brisons-là et venons à des faits.
Le baron de Gleichen est de mes connaissances celle dont je fais le plus d'usage. Il me voit souvent; son esprit n'est pas à mon unisson , mais il en a ; son cœur est boa. Il me marque du goût et de l'amitié : eh bien! eh bien! il est rappelé; j'en suis fâchée. Je le trouverai à redire; je disputais avec lui : enfin il valait mieux pour moi qu'aucun des gens qui me restent; il est franc, il est sincère, il n'est ni Italien, ni Gascon, ni Provençal. Il me semble que tous nos Septentrionaux ne prennent
1 Le 9 janvier 1770. (A. N.)
s M. Charles Yorke, second fils du lord chancelier Ilardwkke, et père du comte actuel d'Hardwïcke. Lcirs de la démission du lord Cambdeu, en 1770, il accepta le grand sceau. Le 17 janrier il fut créé pair arec le titre de baron de Monicn. Son frère le comte llardwii'ke, anteur des Lettres athéniennes , lui fît à ce sujet de ni graves reproches qu'il se hrùla ta cervelle deux jour*
Le» oujges, après la pnii d'Aix-la-Chapelle, forent le comte de Sossex et le lord Cathcarl; mais le colonel, depuis sir Joseph Yorke, troisième Ris au lord chancelier Hardwicke et frère de M. Yorke ci-dessus nommé, n'a pas été du nombre des otages; il a été nommé secrétaire d'ambassade à Paris, immédiatement après celte paix; il y est resté jusqu'en 1753, époque 1 laquelle il fut nommé ministre plénipotentiaire an Hollande. (A. N.)
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pas racine ici. Cela me déplaît beaucoup : ai-je tort, ai-je raison '?
La grand* maman se porte bien, et le grand-papa pour le moins aussi bien que jamais; vous m'en félicitez et tous faites bien.
Hais dites-moi si je dois être sans inquiétude. Je ne saurais m'explîquer plus clairement ; devinez m pensée, si vous pourez, et répondez-y, ai cela est possible.
Sous avons en ici un oiiWd Stonnout ', qui, je se sais pourquoi , a voulu faire connaissance avec moi ; je s'en vois pas la raison , si ce n'est de me manquer de politesse. Il soupa chez moi, il y a aujourd'hui huit jours; il partit hier sans m'étre venu dire adieu. Cette conduite a été pour la plus grande gloire de la BeHissima et de la Grossûsima, de qui il «tait un courtisan assidu.
Voilà les événements de mon petit tourbillon, jugez de sa petitesse par les misères qu'où y observe; l'esprit en est rétréci. Comme cette lettre vous arrivera peu après celle que vous porte le DeTonshire, je ne vous fatiguerai pas en la rendant plus longue; adieu, mon aaai; ne vous lassez point de m' écrire; des sept jours de la semaine , il n'y en a pour moi qu'un seul qui soit heureux.
1 M. Walpolc lui répondit à ce sujet : « Je trouverais votre baron une porte Lien légère. Son cœur peut être droit, mai* son esprit ne l'eu guère. De ce que Voltaire s'est mis en tète d'être philosophe, lui qui datons les hommes l'en le moins, on se croit de l'esprit dès qu'un » affiche la philosophie, *nt songer que m philaaophie affichée cesse de l'être. Les charlatan) de 11 Crète et ceux de Paria sont également ridicules. Qoand tout le mande était dans l'aveuglement, il fallait peut-être un effort pour se mettre au-dessus de* préjugés; mais quel mérite y a-t-il à n'en point avoir, quand c'est ridicule que d'en avoir? On sait si peu, qu'il ne demande pas beaucoup de génie pour avouer qu'on ignore de tout; et voilà le sublime des philosophes modernes, dnK, sauf voire periBitmion , était votre triste baron. • (A. N.)
' William -Murray, comte de Mansbeld , mort en 17&J. Nommé eu 17*1 membre du parlement, il obtint successivement la place d'avocat général et de procureur général ; il fut élevé en 1756 au poste important de grand juge du banc dn roi, et présida cette cour pendant trente-deux ans. Lord Mansficld était ennemi sincère de la liberté de la presse, aussi l'auteur des Lettres de /tuai a répandu dam son omvrage 1« sarcasmes le» plus amers contre sa con- «utepubliaue. (A. S.)
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S8 COURES POXDAÎSCE COMPLETE
A Fcrnev, 28 janvier 1770.
Qui? moi, madame, que je n'aie point répondu à une de vos lettres? que je n'aie pas obéi aux ordres de celle qui m'honore depuis si longtemps de son amitié ! de celle pour qui je travaille jour et nuit , malgré tous mes maux ! Vous sentez bien que je ne suis pas capable d'une pareille lâcheté. Tout ours que je suis, soyez persuadée que je suis un trés-honnéte ours.
Je n'ai point du tout entendu parler de M. Craufurd : si j'avais su qu'il fût a Paris, je vous aurais suppliée très-instamment de me protéger un peu auprès de lui, et de taire valoir les sentiments d'estime et de reconnaissance que je lui dois.
Vous m'annoncez, madame, que M. Robert-son veut bien m' envoyer sa belle Histoire de Charles-Quint, qui a un trèsgrand succès dans toute l'Europe, et que vous avez la bonté de me la faire parvenir. Je l'attends avec la plus grande impatience ; je vous supplie d'ordonner qu'on la fasse partir par la guimbarde de Lyon. C'était autrefois un bien vilain mot que celui de guimbarde ; mais vous savez que les mots et les idées changent souvent chez les Français, et vous vous en apercevez tous les jours.
Vous avez la bonté, madame, de m'annoncer une nouvelle cent fois plus agréable pour moi que tous les ouvrages de Robertson. Vous me dites que votre grand-papa , le mari de votre grand' ma man , se porte mieux que jamais ; j'étais très-inquiet de sa santé.
Vous savez que je l'aime comme M. l'archevêque de Cambrai aimait Dieu, pour lui-même. Votre grand'maman est adorable, je m'imagine l'entendre parler quand elle écrit; elle me mande qu'elle est fort prudente ; de là je juge qu'elle n'a montré qu'à vous les petits versiculets de M. Guillemet.
Si je retrouve un peu de santé dans le triste état où je suis, je vais me remettre à travailler pour vous. Je ne vous écrirai point de lettres inutiles; mais je tacherai de faire des choses utiles qui puissent vous amuser. C'est à vous que je veux plaire, vous êtes mon public. Je voudrais pouvoir vous désennuyer quelques quarts d'heure, quand vous ne dormez pas, quand vous ne courez pas, quand vous n'êtes pas livrée au monde.
Vous faîtes très-bien de chercher la dissipation ; elle vous est nécessaire comme à moi la retraite.
Adieu , madame ; jouissez de la vie autant qu'il est possible , et soyez bien sûre que je suis à vous, que je vous appartiens jusqu'au dernier moment de la mienne.
, MADAME LA MARQUISE DU DfcFFAND A M. HORACE 1
Jeudi, 1" février 1770.
J'attendais de vos nouvelles par le courrier d'hier , ne doutant pas que le Oevonshire ne fût arrivé à Londres le vendredi 26.
Je n'ai point voulu faire partir cette lettre-ci , elle ne contient rien qui puisse vous intéresser. Elle ne partira que lundi ; j'aurai sûrement de vos nouvelles dimanche, et je vous apprendrai d'ici à ce temps-là les nouvelles opérations de notre contrôleur général. Ma journée d'hier se passa sans rien de remarquable ; je oe sortis point , parce que je devais souper chez moi , et je ne sors point ces jours-là. J'eus à souper mesdames de la Vallière, d'Aiguillon, de Forcaiquier et de Crusso! ; MM. de Broglie, Pont-de-Veyle, Walpole, Charnier, de Creutz, votre nièce ', la •Sanadon, et moi. Au milieu du souper arriva la marquise de Borjfflers, qui n'avait pas voulu rester chez madame la comtesse de la Marche * , parce que tout le Palais-Royal * y était *enu. Sur les une heure , le chevalier son fils vint nous trouver ; il y a eu un whist et un vingt et un.
On ne parla que de la guérison de madame la duchesse de Luynes : elle avait eu te bras démis il y a trois ou quatre mois, les chirurgiens le lui avaient remis tout de travers, elle était restée estropiée, il fallait que son bras fût soutenu par une ccliarpe, et elle ne pouvait pas remuer les doigts; les chirurgiens prétendaient qu'elle avait un os fêlé, et disaient tous qu'il faudrait en venir à lui couper le bras. Il y a en Lorraine une famille qu'on appelle les Valdageoux, parce qu'ils habitent le filage de ce nom , qui ont un talent singulier et infaillible pour remettre les membres cassés ou démis ; on a fait venir un de
1 Madame Cliolmondeler- (A. X.)
1 l'miceisc de Mudènc, mariée au bit unique du prince de Conti. (A. N.)
1 Toute la maison d'Orléans. (L.)
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30 COHRESPONDANCE COMPLETE
cette famille qui , après avoir examiné le bras de madame de Luynes, a affirmé qu'elle n'avait point d'os fêlés, et qu'il répondait de sa guérison; mais que, comme le bras avait été mal remis, il s'était formé mit espèce de calus qu'il fallait commencer par dissoudre ; c'est ce qu'M ai fait : it n'y » que quatre jours, qu'après des douleurs inouïes qui ont duré très-longtemps, et où il a fallu employer la force de plusieurs hommes , il lui a remis si parfaitement le bras qu'elle s'e» est servie sur-le-champ, et qu'elle s'en sert actuellement tout comme de l'autre. Ce pauvre homme logeait chez un de ses amis, et il y a dix ou douze jours qu'étant à une porte où il voulait entrer, il fut attaqué par deux hommes ; il reçut un conp d*épée qui heureusement n'a pas été dangereux. Actuellement, il toge à l'hôtel de Luynes. La rage des chirurgiens contre ces bonnes gens qu'on appelle les Valdageoux est si grande, qu'ils ont obtenu dans leur pays d'être toujours accompagnés d'un homme de la maréchaussée, quand ils vont d'un lien à un autre. Adieu , à demain.
Vendredi, 2 février.
Les édits ont paru ; toutes les pensions perdent selon leur valeur, celles au-dessous de six. cents francs ne payent que ce qu'elles payaient depuis longtemps, un dixième ; celles de mille deux cents francs, un dixième et demi; ainsi par gradation jusqu'à deux mille écus, qui est ma classe; et celle-là et toutes celles qui sont par delà sont taxées aux trois dixièmes; ce qui, comme vous voyez, avec la retenue de deux vingtièmes, fait un tiers de diminution ; ainsi, de deux mille éeus que j'avais, je perds deux mille francs, et mille francs sur les papiers royaux font mille écus ; c'est un malheur, mais qui m'affecte médiocrement. Je voudrais n'avoir pas à en craindre d'autres. Il y en a qui me seraient bien plus sensibles. Je n'ai nulle raison qui me les fasse prévoir, mais je ne puis m' empêcher de le craindre. Revenons aux pensions. À l'instant que l'arrêt a paru, Tourville ', que vous connaissez, et qui est l'ami de l'abbé Terray, a couru chez lui et lui a dit qu'il ne venait pas lui parler pour lui, quoiqu'il perdit cinq cents écus sur sa pension; mais qu'il venait le solliciter pour moij que mon âge,
' M. de Tourville était officier aux gardea-françni*et, et s'était distingué dans toutes les (Menions par la conduit» la plu*- honorable ; il épousa mademoiselle de Sommer)". (A. Pi.)
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DE MADAME LA MARQUISE DU DEFt'AKD. 31
mes malheurs, et le genre de ma gratification, qui «tait sur l'état de la maison de feu la reine, me mettaient dans le cas d'une exception ; qu'il ne pouvait jamais donner à lui Tourville une marque d'amitié à laquelle il fiït plus sensible. Le contrôleur général a répondu qu'il me connaissait, qu'il serait fort aise de m obliger, mais qu'il s'était imposé la loi de ne faire aucune exception ; que tout ce qu'il pouvait faire, c'était de lui indiquer le moyen de réparer ma perte ; qu'il fallait que je tâchasse d'obtenir une grâce nouvelle; que si M. de Ghoiseul ou quelque autre la demandait pour moi , loin de s'y opposer , il concourrait de tout sou pouvoir à nie la faire obtenir. Voici ce que j'ai écrit ce matin, que je compte donner au grand-papa. S'il fait difficulté de se mêler de celle affaire, je m'adresserai à M. de Saint- Florentin ' , d'autant plus qu'elle est de sou département ; je me ferai accompagner tliea hn par le prince de Beaufremout, son ami intime.
M.ÉM.OIHE,
• Le roi accorda à madame du Deffand , en 1763 , à la sollicitation de la reine, une gratification annuelle de six mille livres. Cette princesse l'honorait de sa protection, en considération de feu sa tante la duchesse de Luynes , dont les services assidus, le respectueux attachement, l'absolu dévouement, avaient mérité de Sa Majesté ses bontés, son amitié et sa reconnaissance.
> Aujourd'hui madame du Deffand , âgée de soixantetreize ans , privée de la vue , dont les infirmités augmentent les besoins , est contrainte à faire des retranchements sur les choses les plus nécessaires. Elle perd trois mille livres de rente par les nouveaux arrangements ; elle a représenté sa situation a M. le contrôleur général ; mais comme il s'est fait une loi de ne Taire aucune exception , elle n'en a rien obtenu. C'est à la bonté du roi qu'elle a recours. M. le contrôleur général ne fera aucune difficulté contre une nouvelle grâce que le roi voudrait bien lui accorder. Elle sait bien qu'elle ne mérite rien par elle-même ; mais la reine l'honorait de ses boutés ; Sa Majesté avait cherché à reconnaître l'attachement et les services de madame de Luynes par la protection qu'elle accordait à sa nïèce : et la compassion de la reine avait ajouté un motif de plus.
1 Le (Winlude Saisi t-F loreBlin , ministre #BM-
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32 COHBESPONDANCE COMPLETE
» Voilà les seuls titres de madame du Deffand pour implorer la bonté du roi; elle n'oserait parler de son respectueux attachement, quoique aucun de ses sujets n'en ait un plus véritable, n
Dimanche à midi.
Par bien des choses qu'on m'a dites hier, je doute que le grand-papa se charge de mon mémoire ; je verrai ce que je ferai , peut-être resterai- je tranquille ; je me rappelle ces vers de Rousseau :
... Le plus petit vaurien En fera [il us que tous vos gens de bien ; Son ïèle Actif peut voua rendre service, La vigilance est la vertu du vice.
Je ne connais point de ces petits vauriens vigilants. La grand' maman vient demain à Paris. J'eus hier la visite de l'abbé, qui ne me dit rien de sa part; je crus que la politique devait m'interdire toute question. J'ai peine à croire que je n'entende pas parler d'elle : mais quoi qu'il en soit, je donne à souper demain, lundi, et mercredi. La Fontaine dit dans un de ses contes :
... Le Florentin Montre à la lin ce qu'il sait faire.
L* Foktsiïe, Ëpigr. contre Lutly.
Je suis bien tentée de penser la même chose du Provençal ' ; mais je me tais , et j'observe.
M. Charnier nous apprit hier une grande nouvelle, la démission de M. le duc de Grafton ' ; je compte dans deux heures en avoir la confirmation dans votre réponse à ma lettre du
1 L'abbé Barthélémy.
3 Auguste-Henri Fitz-Itoy, duc de Grafton , né en 1736, fut secrétaire d'État pu 1765, quitta cette place et devint peu après premier lord de la trésorerie. Il donna ensuite sa démission , comme le dit ici madame du Deffand. Pendant ma administration, le duc de Grafton fut attaqué si violemment dans les Lettres de Junîni, qu'on ne douta pas que l'auteur n'eût contre lui une inimitié personnelle. Peu de temps après qu'il eut quitté la place de premier inrd de la trésorerie, il accepta celle de garde des sceaux, qu'il conserva jusqu'en 1775. A celte époque, s'étant hautement prononcé contre les projets de lord JNorih qui voulait imposer de nouvelles taies à l'Amérique anglaise, il meut l'ordre de résigner sa charge, qu'il reprit encore depuis. En 1803, il se fit distinguer par son opposition à la guerre contre la France. Le duc de Grafton poussait jusqu'à la manie l'amour des livres rares et curieux , et embrassa la croyance des sociniens, 11 est mort le 11 mars 1811. (A. N.l
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Devonshire : je sais qu'il n'est arrivé à Londres que le samedi 27.
Vous serez effrayé de l'énonnité de cette lettre : mais remarquez que j'ai passé un ordinaire sans vous écrire. Mes lettres vous ruinent ; vous les payez sûrement plus qu'elles ne valent , mais punissez-moi selon la loi du talion, et vous verrez que je ne m'en plaindrai pas.
A deux heures après midi.
Voilà votre lettre qui arrive : je suis parfaitement contente de ce que vous êtes content ; mais je n'aime pas que vous me croyiez inégale, que je m'enthousiasme et que je me dégoûte : tout au contraire, je suis l'habitude; mais je m'aperçois des changements qui arrivent. Je pourrai bien vous écrire ces joursci, si j'en trouve l'occasion.
Il y a ici de grandes clameurs contre le nouveau contrôleur général ' (l'abbé Terray). Un nommé Billard, caissier des fermes des postes, fit, il y a trois semaines ou un mois, une banqueroute de quatre à cinq millions ; on a mis au-dessus de la porte de l'abbé Terray : Ici on joue le noble jeu de billard. On nous promet encore des édits une fois la semaine pendant quelque temps , mais je n'ai plus rien à craindre , et je crois que je pourrais ajouter : rien à espérer.
Je croyais hier, quand j'ai appris la démission du duc de Grafton, que ce serait M. de Grenville qui le remplacerait.
1 Voici comment Grima» parle de cette affaire dans sa Correspondance («an 1770):
• Saint-Billard, caissier général de la poste, a été mil à la Bastille, et on lui fait actuellement son procès; mais quoique ce Billard ait volé les fermiers pnérani des postes et le publie d'une manière très- scandaleuse , on doute qu'il soit pendu. Billard te piquait de la plu) haute dévotion. Il avait des liaisons intimes avec l'abbé Grisel, sous-pénitencier de l'Eglise de Paria, cou fcstenr de Mgr l'archevêque, directeur de pluaieuM dévotes illustres , connu d'aillenn par son goût décidé pour la garde des dépots : il était gardien d'autant pi lia tiatt qu'il ne rendait jamais. En sa qualité de confesseur de Billard , il s'était aussi fait directeur de la caisse des postes. Suivant les registres de Billard, l'entretien de son confesseur allait, année commune, k plus de cent mille éctu. On prétend que c'est pour avoir quelques éclaircissements sur l'objet de celte énorme dépense que Grisel a été arrêté, et l'on s'attend à trouver les Jésuites au fond du sac. •
Deus ans après Billard fut condamné au carcan et à la marque comme oantjuewutie r frauduleux et commît Infidèle, Il subit ta peine en place de Grève. (A. S.)
LA MARQUISE DO DEFFAND A M. SE VOLTAIRE
Paru, samedi 84 février 1770.
Mercredi prochain, 7 de ce mois, il partira, par les guimbardes de Lyon, Y Histoire de Charles V. Ce mot : guimbardes de Lyon, pour avoir acquis une nouvelle signification, n'a pas perdu l'ancienne , je puis vous en assurer.
Je vous ai, je crois, déjà mandé que je trouvais charmants les vers de M. Guillemet; la modestie, ou plutôt l'humilité de la grand' maman, ne lui permet pas de les montrer à beaucoup de monde , mais le petit nombre de ceux qui les ont vus en ont été charmés, et le grand-papa, qui n'aime point la louange, n'a pu se défendre de paraître très-satisfait de la grâce, de la délicatesse de celle que vous lui donnez. Je voudrais que vous pussiez juger par vous-même de quelle vérité sont vos éloges.
Je suis bien tachée que le petit Craufurd ne soit plus ici, mais je lui enverrai un extrait de votre lettre.
Je ne veux point abuser de votre complaisance, en vous priant de m'écrire souvent. Vous avez de bien meilleurs emplois à faire de votre temps, et moi, par la raison contraire, n'ayant rien à faire , je n'ai aussi rien à dire. Mes lettres ne seraient remplies que de traités sur l'ennui, sur le dégoût du monde, sur le malheur de vieillir; cela ne serait-il pas bien amusant? Ob! non, monsieur de Voltaire, je me fais justice; je serai parfaitement contente si vous me conservez votre amitié, votre souvenir, et si vous m'en donnez des marques, en m* envoyant exactement tout ce que vous ferez. Quel est donc l'ouvrage qui est actuellement sur le tapis? 11 doit m'amuser beaucoup. C'est donc quelque chose de gai et de frivole? Et ce ne sera pas sur une certaine matière, sur laquelle il ne reste plus rien à dire; ce ne sera pas non plus un traité économique, ni des préceptes sur l'agriculture. Vous sentez bien que, quand on habite un tonneau dans le coin de son feu , on s'intéresse fort peu a ces parties de l'administration. On ht les édits malgré qu'on en ait. Ma curiosité n'a pas été fort satisfaite par les derniers ; ils m'ont appris que je perdais mille écus de rente. Je suis plus philosophe que je ne croyais , car je suis presque insensible à cette perte ; je trouve dans ce qui afflige tout le monde ma consolation, la vieillesse; ce n'est pas la peine de
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s'affliger de rien, quand ou a si peu de temps à souffrir. Celte réflexion est comnunie; elle a été dite et écrite par tout le monde, mais sans le sentir; et moi, je ne le dis que parce que je le sens.
Ne croyez point que je coure le monde, je ue sors que pour souper, et je ue soupe que chez mes connaissances les plus particulières. Je ne dis pas chez mes amis : Ah! monsieur de Voltaire, y eu a-t-il dans le monde? Vous avea des adorateurs et en grand nombre; mais croyez-vous avoir beaucoup d'amis? Ne laites point usage de ceci contre moi; je dois être exceptée de la thèse générale , et par vous plus que par qui que ce soit.
M. DE VOLTAIRE A MADAME LA MARQUISE I
SI février 1770.
J'ai reçu, madame, le CkarUs-Quint anglais; je n'en ai pu lire que quelques pages; mes yeux me refusent le service, tant que la neige est sur la terre. 11 est bien étrange que je m'obstine à rester dans ma solitude pour y être aveuglé pendant quatre mois; mais la difficulté de se transplanter à mon âge est si grande et si désagréable, que je n'ai pu encore me résoudre à passer mon hiver dans des climats plus chauds. Je me suis consolé en me regardant comme votre confrère , et puisque vous souffrez une privation totale, j'ai cru qu'il y aurait de la pusillanimité à n'en pas supporter une passagère.
Je voulais vous remercier plus tôt ; les éclaboussures deGenève m'ont dérangé pendant quelques jours. On s'est mis à tirer sur les passants dans la sainte cité de maître Jean Calvin. On a tué tout roides quatre ou cinq personnes en robe de chambre, et moi, qui passe ma rie en robe de chambre comme Jean-Jacques, je trouve fort mauvais qu'on respecte si peu les bonnets de nuit. On a tué un vieillard de quatre-vingts ans, et cela me fâche encore; vous savez que j'approche plus de quatre-vingts que de soixante-dix , et vous n'ignorez pas combien la réputation d'octogénaire me flatte et m'est nécessaire. Vous êtes trèscoupable envers moi d'avoir étriqué mon âge , au lieu de lui donner de l'ampleur. Vous m'avez réduit malignement à
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soixante-quinze ans et trois mois, cela est intime; donnez-moi soixante-dix-sept ans pour réparer votre faute.
On a encore appuyé la baïonnette sur le ventre ou dans le ventre d'une femme grosse; je crois qu'elle en mourra; tout cela est abominable; mais les prédicants disent que c'est pour avoir la paix. Il a fallu avoir quelques soins des battus qui se sont enfuis; car, quoique je sois capucin, je ne laisse pas d'avoir pitié des huguenots.
Mais, mon Dieu, madame, saviez-vouB que j'étais capucin? C'est une dignité que je dois à madame la duchesse de Choiseul et a Saint Cucufin. Voyez comme Dieu a soin de ses élus, et comme la grâce fait des tours de passe-passe avant que d'arriver au but. Le général m'a envoyé de Rome ma patente. Je suis capucin au spirituel et au temporel , étant d'ailleurs père temporel des capucins de Gex.
Tant de dignités ne m'ont point tourné la tête; les honneurs chez moi ne changent point les mœurs. Vous pouvez toujours compter, madame, sur mon attachement, comme si je n'étais qu'un homme du monde. Il est vrai que je n'ai pas les bonnes fortunes du capucin de madame de Forcalquier; mais on ne peut pas tout avoir. Recevez ma bénédiction.
i Frère V., capucin indigne.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. UOftACE WALPOLE.
Para, samedi t* février 1770.
Enfin, nous voilà débredouillés , vous avez reçu mes lettres, et je reçois les vôtres du 9 et du 16. Si je n'avais pas perdu le don des larmes, elles m'en feraient bien répandre; elles me causent un attendrissement délicieux, quoique triste. Ah! mon ami, pourquoi ne vous ai-je pas connu plus tôt? Que ma vie aurait été différente! Mais oublions le passé pour parler du présent : vous me faites éprouver ce que Voltaire a dit de l'amitié :
• Change en bien tons les maux où le ciel m'a soumis. > Je n'en ai pas encore d'assez grands à mon avis, puisque je ne suis pas dans le cas d'accepter vos offres ' ; croyez-moi, je
> On a vu par la lettre de madame du Deftand, du 1" février, qu'elle
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vous supplie, je les accepterais, non-seulement sans rougir, mais avec joie , mais avec délices , mais avec orgueil ; soyez-en sur, mou ami, tous savez que je suis sincère; je vais chercher une occasion pour vous écrire à cœur ouvert sans aucune réserve; votre cousin me la fournira. Vons aurez vu nos derniers édits, vous pourrez apprendre par notre ambassadrice ' la conduite qu'a tenue le grand'papa ; on lui dresserait des
avait perdu trois raille livres de revenu, par la réduction que l'abbé Tcrray El sur lea pensions des différentes classes, lorsqu'il fut nommé contrôleur
Sous ne saurions mieux faire connaître les offre» qu'à cette occasion M. Walpole fit à madame du Deffaiid, qu'en donnant l'extrait de ta lettre en réponte à celle de madame du Deffand, en date du l''r février, par laquelle elle lui annonçait cette diminution de son revenu, et le» dispositions qu'elle avait faites en conséquence. • Je ne salirais souffrir une telle diminution de votre bien. Où voulez-vous faire de» retranchement»! Où est-il possible que vous en fassiez! Excepté votre générosité, qu'avez- vous de superflu? Je mis indigné contre vos parents ; je le» nomme tels, car ils ne «ont plus vos mi ii, s'ils vous laissent manquer un dédommagement. Je sens bien qu'ils peuvent avoir de la répugnance à solliciter le contrôleur général, maïs tout dépend- il de lui T J'aime aussi peu que vous le» sollicitation». Je m'abaisserait à solliciter un inconnu plutôt qu'un ami qui n'aurait pas pensé à met intérêts. Vous savez que je dis vrai. Bon Dieu! quelle différence entre les parents et l'excellent coeur de M. de Tourvillet Dites-lui, je vous en prie, qu'au bout
unique ami : pourrais-je en approcher! Comment! un ami qui cède ses prétentions en faveur des vôtres ! IN on, non, ma petite, c'est un homme unique, U je suis transporté de joie que vous ayez un tel ami. Moquez-vous des faux amis, et rendez toute la justice qui est due a la vertu de M. de Tourvillc. C'eit là le vrai philosophe sans te savoir. Ayant un tel ami, et encore un antre qui, quoique fort inférieur, ne laisse pas de s'intéresser à vous, ne daipiez pat faire un pas, s'il n'est pas fait, pour remplacer vos trois mille livres. Ayei niiez d'amitié pour moi pour les accepter de ma part. Je voudrait que la somme ne me fut pat aussi indifférente qu'elle l'est, mais je vous jure qu'elle ne retranchera rien, pas même sur mes amusements. La prendriez -va us de la main de la grandeur, et la refuseriez- vous de moi? Vous me connaissez; faites ce sa cri h ce a mon orgueil, qui serait enchanté de. vous avoir empêchée de vous abaisser jusqu'à la sollicitation. Votre mémoire me blesse. Quoi! vous! 'oui, réduite à représenter vos malheurs! Accordez-moi, je vous conjure, la grâce que je vous demande à genoux, et jouissez de la satisfaction de vous dire: J'ai un ami qui ne permettra jamais que je me jette aux pieds des grands. Ma petite , j'insiste. Voyez ai vous aimez mieux me faire le plaisir le plu» se.ii- «l>lc, ou de devoir nne grâce qui, ayant été sollicitée, arrivera toujours trop lard pour contenter l'amitié. Laissez-moi coûter la joie la plus pure, de vous avoir mise à votre aise, et que cette joie soit un secret profond entre nous oeai. (A. N.)
" lhatelet, belle-fille de la célèbre amie de Voltaire. (L.)
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38 OOMtESPONDANCE COMPLETS
autels; il a éteint l' incendie. J« souperai demain avec *eà; mais ce ne sera pas dans un petit comité, dont je suis trèsfâchée ; il a véritablement de la franchise ^uand H est à son aise.
Dimanche 55.
J'ai envoyé hier la chaîne à la grand1 maman par le prince de Beaufremont ; j'en saurai le succès ce soir; tout ce qui vint chez moi hier la trouva charmante. Je vis Tourville, je lui fis faire la lecture de votre lettre; il vous adore. L'estime que vous marquez avoir pour lui et qu'il doit au récit que je vous ai fait de son procédé, le paye au centuple, à ce qu'il dit, de ce qu'il croit avoir mérité. Je suis bien déterminée à ne plus parler à mes parents '; j'ai lieu de croire qu'ils se conduiront bien; mais, quoi qu'il puisse arriver, n'ayez, je vous prie, nulle inquiétude; je ne aérai forcée a aucune réforme. La seule différence qui sera dans mon état, c'est que je ne pourrai rien mettre en réserve, ce qui n'est pas un inconvénient aujourd'hui, ayant placé des rentes viagères pour mes gens. C'est avec vérité , mon ami , que je vous promets d'user de tout ce <mi vous appartient avec la même liberté et confiance que si c'était mua propre bien; n'insistez plus, je vous conjure, à exiger d'autres marques de ma soumission. Je n'aime point à vous résister, et cependant je le ferais très-certainement. Vous avez des moyens bien surs de m' obliger ; vaus les connaissez bien, mais je ne vous en parle point ; je ne veux que ce *jne vous voutet , et votre coeur m'est trop connu , pour avoir rien à lui dicter. Sachez-moi gré de la bride que je mets à ma reconnaissance; si je m'y laissais aller, je gâterais tout. J'aime bien que H. Montagu * me fasse faire des compliments. Ils me sont d'autant plus agréables, que je vous les dois entièrement; mettez-le à portée de m'en faire souvent : mais pourquoi ne ferait-il pas un tour à Paris1?
L'ambassadeur de Naples* mourut mercredi, en présence de madame de Cbùrtay et de M. -de Fitz-Jarnes qui étaient chez lui ; il parlait sur le temps où H quitterait le deuil de sa sœur : ce sera, dit-il, le 15; il se tut, pencha la tête., et mourut sans aucune convulsion, sans faire le moindre mouvement. Il était
1 Les Chantai. (L.)
S Feu M. Frédéric Montagu. (A. N.)
■ Le arioillre de Naplw, i <joî le marqnia CaraocioU • taccâèe. (A. H.j
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sorti le matin , avait eu du monde à dîner, et il demandait ses chevaux pour aller chez l'ambassadeur d'Espagne: ou croyait bien qu'il ne vivrait pas plus de six mois, parce qu'il était bydropique, mais il se portait beaucoup mieux; ou lui a trouvé de l'eau dans le cervelet, c'est une mort qu'on peut dire être fort agréable. Il avait été trois jours auparavant chez sou notaire, où il avait déchiré un testament qu'il avait fait , il y avait quelques années ; il ne trouvait pas ses gens assez bien récompensés, il songeait à en faire un autre pour les mieux traiter, et ils n'auront rien du tout.
Adieu, mon bon et parfait ami.
- LA MÊME AU MÊMK
Pari», «anietli 3 mars 1770.
Voilà une occasion dont il faut profiter; j'aurais bien voulu qu'elle eût tardé de quelques jours, j'aurais peut-être eu plus ae choses à vous mander ; mais milady Donmore n'est pas d'avis de retarder son départ ; je vous envoie par elle la suite du Théâtre espagnol (par Litujuet) , dont vous aurez reçu la première partie par le courrier de l'ambassadeur.
Que vous dirai-je de nos nouvelles? Bien de trop bon. Je suis persuadée que le contrôleur général (l'abbé Terray) prend l'ascendant. S'il réussit dans son projet de mettre la recette et la dépense au même niveau, que ses particuliers soient bien payés de ce qu'il leur aura laissé , que lés impôts soient diminués, on criera Domine, Deus, Subaoth. Il est aux pieds de madame du Barryet n'en rougit point; il suit, dit-il, l'exemple de tous les ministres qui ont voulu se faire écouter des rois, et même leur être utiles. Jusqu'à présent notre ami (le duc de CAoiteul) a bonne contenance; mais je doute que l'année se passe sans une grande révolution. Ce sera demain qu'il portera au conseil les états de ses différentes administration* , de la pierre et de toutes ses dépendances, fortifications, artillerie, etc.; des affaires étrangères, etc. : pour cette partie-ci, on trouvera une grande diminution : depuis plusieurs années elles n'ont monté qu'à sept millions , et sous le cardinal dé Bemis elles ont été jusqu'à cinquante-huit millions, ce qui est exorbitant, mais qui dépend souvent des circonstances. Nous ne
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payons plus, dit-on, aujourd'hui de subsides. A l'égard de la guerre, ce n'en est pas de même; jamais en temps de paix H. d'Argenson n'a passé cinquante millions. Il est vrai que l'artillerie en était séparée, et, je crois, les fortifications. Il y a, dit-on, aujourd'hui moins de troupes, c'est-à-dire moins de soldats; mais M. de Choiseul a augmenté le nombre des bas officiers, a presque doublé leur paye; a réparé toutes les fortifications; a remonté l'artillerie qui manquait de tout; enfin a remis les troupes dans un état de splendeur où elles n'ont jamais été. Il y a des magasins de tout , quatre-vingt mille habits en réserve; tout cela est d'une bonne administration , et n'a pu se faire qu'à grands frais; aussi cela a-t-il prodigieusement coûté. Vraisemblablement le contrôleur général proposera de grands retranchements ; il y consentira sans difficulté , parce qu'il en fera de grands dans la dépense, soit en réformant des troupes, en laissant les fortifications et l'artillerie sans entretien et sans augmentation. Il faut savoir si tout cela se passera sans humeur. Comme vous voilà au fait de ce que nous attendons, vous pourrez m' entendre à demi-mot dans mes lettres suivantes. La du Barry n'est rien par elle-même; c'est un bâton dont on peut faire son soutien, ou son arme offensive ou défensive. Il n'a tenu qu'au grand-papa d'en faire ce qu'il aurait voulu; je ne puis croire que sa conduite ait été bonne et que sa fierté ait été bien entendue. Je crois que mesdames de Beauvau et de Gramont l'ont mal conseillé. 11 a aujourd'hui une nouvelle amie qui n'est pas d'accord avec ces dames, mais qui ne diminue pas l'ascendant qu'elles ont pris. C'est madame de Brionne : il lui doit son raccommodement avec M. de Castries, ce qui a été bon; mais je crois qu'elle lui coûte beaucoup d'argent. Dans tout cela, le rôle de la grand'maman, c'est d'étaler de grands sentiments, de grandes maximes, de laisser échapper ce qu'elle pense , et d'en demander pardon à l'abbé , qui fait des soupirs , et couvre ce que la grand'maman a dit d'indiscret par des aveux de ce qu'il pense, de ce qu'il prévoit, qui ne sont que platitude et fausseté.
Le d'Aiguillon ', dit-on, est bien avec la du Barry. Ce mot bien a toute l'extension possible, mais cela ne signifie rien pour le crédit. Le contrôleur général mangera les marrons que les autres tireront du feu. Je ne sais pas quelles sont ses vues ;
■ Le duc d'Aiguillon. (A. IS\)
il n'est peut-être pas impossible qu'il n'ait pour but que le rétablissement des finances, et qu'il ne se contente de la gloire qui lui en reviendra. 11 a toute la dureté et la fermeté de M. Colbert; reste à savoir s'il en a la capacité et les lumières, et si son intention n'est pas de pousser notre ami, et d'en faire un second Fouquet.
Je voulais vous envoyer tous nos édits; mais Wiart prétend que vous les avez tous par les gazettes; l'un des derniers, qui est sur les rescript ions , a fait ici un tintamarre horrible. La Balue ' avait fermé son bureau, c'était mercredi 21. M. de Cboiseul , ce jour-là, tenait une cloche et dtnait chez le curé de Saint -Eus tac lie ; il apprit cet événement, dont, si l'on n'y avait remédié sur-le-champ, il pouvait s' ensuivre une banqueroute générale; il courut chez le contrôleur, lui fit sentir tout le danger; l'on fit porter trois millions chez la Balue, qui rouvrit son bureau, recommença ses payements, et tout a été réparé ou du moins pallié. Une moitié du public croit que le contrôleur a fait une grande cascade qui a montré son ignorance et sa mauvaise foi. D'autres disent qu'il y a été forcé par les intrigues de H. de Choiseul, qui, d'intelligence avec la Borde et la Balue, leur avait fait refuser de faire le prêt pour l'année, à moins d'une augmentation d'intérêt exorbitante.
Votre cousin, qui était comme un fou, parce que sou frère ' y est intéressé pour seize millions, assure qu'il n'en est rien, et les deux papiers que je vous envoie confirment ce qu'il dit. Reste à savoir si dans l'espace d'un jour ou deux qu'il y a eu entre les propos des banquiers, de ces écrits et de l'édit, il ne s'est pas passé des choses que nous ignorons.
Voilà à peu près tout ce que je puis vous dire. J'ajoute que le roi est toujours fort épris de sa dame, mais sans lui marquer beaucoup de considération; il la traite assez comme une fille; enfin elle ne sera bonne ou mauvaise que suivant celui qui la gouvernera; son propre caractère n'influera en rien. Elle pourra servir les passions des autres, mais jamais avec la chaleur et la suite que l'on a quand on les partage; elle répétera sa leçon; mais, dans les circonstances où elle n'aura pas été soufflée, son génie n'y suppléera pas.
Votre cousin s'est attiré l'indignation du petit comte de
1 M. de la Balue, célèbre banquier qui, comme M. de la Borde, était fort attaché aux intérêt* du duc de Choiseul. (A. H.)
1 Feu Tfaoma. Walpole. (A. H.)
Broglie, par ses déclamations contre le ooirtrdlear générai; ce petit comte est un des plus animés dans notre opposition. Depuis que je vous ai parlé de Tourville, je ne l'ai point revu. C'est l'homme le phis craintif qu'il y ait su monde. Quand je lui lus votre lettre, il fut confondu de toutes les iommges que vous lui donniez , et je crus démêler en effet, malgré sa bonne conduite, que ces louanges ne convenaient qu'à un cœur comme 4e vôtre, et non à nul autre. Soyec-en sûr, mon ami, il n'y a personne an monde de fait comme vous, et puisqu'il cet de tonte impossibilité que je passe ma vie avec vous, je n ai nul chagrin de prévoir sa fin prochaine. Tout ce que je vois, tout ce que j'entends, rie m'inspire <qn' ennui, dégoût ou indignation. Tous les hommes, disait le feu Régent, sont sots on fripons : mais cela n'est-4l pas vrai?
Adieu , nmm ami ; vous ne me reprocherez pas d'être romanesque, j'imite plus les gazetiers que les Scudéry.
Je pourrai voue -écrire demain, si je reçois une lettre de vous.
Paris, mercredi 7 mars 1770.
Votre lettre du 2 me plaît beaucoup, quoiqu'elle ue me promette pas plus de beurre que de pain; mais j aï tant et tant de confiance dans votre amitié, que je veux non-seulement lui tout devoir, mais je ne veux me permettre aucun désir qui ne soit conforme à vos volontés et intentions.
Je dois aller à six heures chez la grand'maman entendre «ne tragédie de Sedaîne ' . Il est trois heures, et je suis encore dans mon lit; je n'ai que le temps de vous dire que le grand-papa est plus ferme que jamais; il parla dimanche au conseil pour représenter l'importance dont il était de tenir les engagements pris avec la Balue; que le crédit était perdu dans toute l'Europe, et l'honneur du roi compromis, si l'on ne lui fournissait pas l'argent nécessaire. Son discours dura trois quarts d'heure. Il le finit en priant le roi de prendre des avis. Le roi se leva, et dit : Les avis ne sont point nécessaires, il" faut suivre le votre, il n'y a pas d'autre parti à prendre; les opinions ne sont
1 Les Maittotiru, tragédie eu prose, ijui fnt jouée ««rie thcàtiw <lr de MontesjoD. {A. N.)
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pat de l'argent, et c'est de l'argent qu'il font; chacun doit se cotiser, et j'en veux le premier donner l'exemple; j'ai deux mille louit que je guis prêt a donner : H. de Choiseul dit qu'il avait deox cent vingt-cinq mille francs 1 toucher, qu'il ferait porter chez la Bal ne. M. de Soubése dit qu'il n'avait point d'argent, mais du crédit ; qu'il offrait d'en faire usage dans cette occasion. Les deux mille louû vous surprendront; mais l'idée de P argent comptant est peut-être ce qui a produit cette offre, qui peut paraître une plaisanterie, et qui aurait gâté le reste du propos; il n'a pensé qu'au moment présent, et il n'avait peut-être que cette somme en argent , quoiqu'il en ait d'immenses en différents effets. Ce qui est de certain, c'est que le grand-papa est dans ce moment-ci tm comble de la gloire dans sa nation et dans les étrangères. Il y eut hier une assemblée du Parlement pour l'enregistrement de cinq éoYts nouveaux dont l'objet est de donner des moyens pour subvenir aux besoins présents et urgents ; le parlement fiera des remontrances, ce qui tirera cette affaire eu longueur, et peut causer de grands embarras. On ne peut pas phis mal s'expliquer, je vous en demande pardon ; je deviens plus béte de jour en jour.
Je ne ne souviens plus si je vous ai rendu compte, dans ma lettre du jeudi 8 , de la conversation que f avais eue la veille au soir avec le grand-papa ; en tout cas je vais vous la redire. Je le remerciai de aaa pension. U me dit : Cela n'est pas suffisant, je veux aller chez vous , causer avec vous , me mettre au fait de votre état et aviser aux moyens de le rendre solide. Nouveaux reawrchnents dema part, mais succincts; je me bâtai de lai parler de lui et de tous ses succès. Il nous fit le détail de ce qu'il avait dit nu conseil , de ce qu'il pensait sur le contrôleur général, avec franchise, simplicité et clarté. Si cet homme avait autant de solidité que de lumière et de bonté, il serait accompli ; mais il est léger. Je ne doute pas qu'il n'oublie ses bonnes intentions pour moi; mais en cas qu'il les effectue, je vous demande vos conseils. J'aurai bien le temps de les recevoir avant l'occasion. Dois-je lui donner le pétât mémoire que voici? Le détail de mon revenu n'est pas fidèle ; j'ai cru pouvoir, sans blesser la bonne foi, supprimer cinq ou six mille livres de rente qui sont ignorées et qui font que j'ai aujourd'hui trentecinq mille livres de rente. Si vous pensez que cela ne soit pas
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V* COHRESPONDAHCE COMPLETE
bien, dites-le-moi; j'en ai bien un peu de scrupule; mais lisez
la fable de la Motte intitulée la Pie.
Avec vous, mon ami, je n'ai ni la volonté ni le pouvoir de vous rîeo cacher; jugez par le détail que je fais, si je suis dans le cas d'accepter vos offres. Je serais charmée de tenir tout de vous ; la reconnaissance pour vous ne sera jamais pour moi un sentiment pénible ; bien loin de m'bumilier, j'en ferais gloire et serais tentée de m'en vanter; mais vous voyez dans le fond que je n'ai besoin de rien. Mais on peut recevoir d'un ministre; ce qu'il ne me donnerait pas, il le donnerait à d'autres; ce ne sont pas proprement des bienfaits qu'on reçoit d'eux; ce qu'ils donnent ne leur coûte rien. Enfin conduisez-moi, faites-moi agir en me considérant comme un autre vous-même; je le suis en effet par mes sentiments pour vous; mais quand il faut que je me détermine sur ce qui n'a point de rapport à vous , je me méfie de moi-même et j'ai toujours peur de mal faire.
Je sonnai hier chez les Caraman ' en petite compagnie : on parla des ambassades : je ne crois pas qu'il y eût personne bien au fait; mais on dit que M. d'Ossun revenait d'Espagne et M. de Durfort de Vienne ; cela me déplut parce que cela m'a mit penser qu'en cas que cela fût vrai, et que l'état du grand-papa ne fut pas bien solide, on destinerait le d'Ossun aux affaires étrangères; et pour la guerre il y en a deux ou trois à choisir, pitoyables à la vérité , mais dignes de celle qui choisirait : le Paulmy, le Maillebois, peut-être M. deCastries : enfin tout ma fait peur. La grand'maman reviendra mardi de Versailles. Je traiterai cet article, ainsi que celui des ambassadeurs. On dit aussi que nous allons vous envoyer le baron de Breteuil. Je ferai parler le grand-papa, si je le vois. Je ne tiens pas ce grand-papa, malgré toute la gloire qu'il s'est acquise, aussi affermi que je le voudrais ; la du Barry le hait plus que jamais , et on ne cesse de le harceler pour lui nuire. Adieu , je crois ma lettre finie; cependant, comme elle ne partira que lundi, vous n'êtes peut-être pas encore quitte de moi.
J'avais raison, vous n'êtes point quitte de moi : ma toilette est faite, il est cinq heures, je suis seule, et pour me désennuyer je vais causer avec vous. J'ai envie de vous conter une réponse de madame la maréchale de Mirepoix, qui m'a paru
1 Le comte de Cararaan, marié à une sœur du prince de Cbimay, est mort lieutenant général; il jonisuit d'une grande comidéraiiun. C'était le père des
Caiarnan actuel». 18S7. (A. N.)
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très-jolie. Madame du Barry, pour lui plaire, ne cesse de lui parier de sa haine pour le grand-papa : ■ Comprenez-vous, lui dit-elle il y a quelque' temps, qu'on puisse haïr M. deChoiseul, ne le connaissant pas?» — «Ah! je le comprends bien mieux, répondit la maréchale , que si vous le connaissiez. * C'est bien dommage que le cœur et le caractère de cette femme ne répondent pas a son esprit et à ses grâces. Elle est sans contredit la plus aimable de toutes les femmes qu'on rencontre; je lui troure beaucoup plus d'esprit qu'aux oiseaux, et ces oiseaux nient pour le moral encore moins qu'elle. Vous ai-je dit que -At^/fO'' les dames B™ et G™ sont brouillées? Il y a une petite aventure C*>* é-C* de jeu qui rend la première de ces dames un peu suspecte : un certain valet de cœur que celui qui tenait la main au vingt et un lui donna, et lequel ne se trouva point avec ses antres cartes, mais avec celles de M. de B"* qui était à côté d'elle, et sur fi*v-f(U>-. lesquelles cartes elle avait mis beaucoup d'argent et fort peu sur les siennes. Ge valet fit avoir vingt et un à M. de B***; celui qui tenait la main se récria, et demanda raison de l'échange; on le lui nia. Tout le monde baissa les yeux , se proposant sans doute de raconter l'aventure , dont on s'est fort bien acquitté. La scène était à l'hôte) de Luxembourg ; heureusement je n'y étais pas et je peux avoir l'air de l'ignorer.
Dimanche 11, 7 heures du matin.
Me revoilà encore. Je soupai hier chez le président. Je préférai (l'v rester à aller à l'hôtel de Luxembourg; une des raisons qui m'y détermina fut l'arrivée de madame de Forcalquîer; je mis (aire plaisir à madame de Jonsac. Il n'y avait que madame de Verdelin et un provincial de ses parents. L'avant-soupée se passa à merveille. Excuses réciproques de ne s'être point vus, projets de se voir plus souvent. On se met à table ; jusqu'au fruit tout va bien : on vient par malheur à parler des édits; d'abord cela fut fort doux; petit à petit on s'échauffa. La Bellissima fit des raisonnements absurdes , loua tous les édits , attribua au contrôleur général une complète victoire; soutint que tout ce qu'on avait raconté du conseil du dimanche 4 était de toute fausseté, qu'on en savait la vérité par M. Bertûi ' ; je ne pus
1 11 avait été miniaire de* finances avant Larerdy et Diuvau, prédécesseur de l'abbé Terray. Sous ion miniilère, les finances étaient déjà dans un élat si déplorable que le prêt des troupes en Allemagne se trouva sur le point de manquer. M. Berlin avait dépêché un courrier à Strasbourg pour emprunter de l'argent attx juifs , même à quatre pour cent par mois , s'il était nécessaire.
U COBRESPONDANCE COMPLETE
soutenir tranquillement une telle imposture; elle passa à des déclamations de dernière impertinence ; je perdis patience et je lui dis avec assez d'emportement : « Toutes vos colères, madame, viennent de ce que M. de Ganisy ' n'a pas été £ait brigadier, » Alors elle devint furieuse, me dit cent sottises; qu'il n'était pas étonnant que je fusse scandalisée qu'on ne respectât pas des gens à qui je faisais servilement la cour, à qui je baisais les mains. « Ah! pour baiser les mains, madame, cela peut être; c'est une caresse que je fais volontiers aux gens que j'aime , ne voulant pas leur faire baiser mon visage. ■ Nous entrâmes dans la chambre. ■ Je voudrais bien savoir, me dit-elle, pourquoi vous m'avez apostrophée sur M. de Ganisy. C'est un homme de mon nom, qui a vingt-sept ans de service. Il n'était pas besoin de ce mécontentement- là de plus, pour penser de ces gens-là ce que j'en pense. » ■ Vous avez poussé ma patience à bout, madame , lui dis-je ; dans toute occasion vous faites des déclamations contre eux ; depuis longtemps je me fais violence pour n'y pas répondre. Jamais je n'ai parlé de vos amia d'une façon qui ait pu vous déplaire; vous me deviez bien la pareille. ■ «Si vous n'en parlez pas devant moi, dit-elle, vous ne vous contraignez pas en mon absence ; vous ramassez tous les écrits contre eux , vous les distribuez partout, et aujourd'hui vous finissez par m'insuiter : on pardonne à cause de l'âge. » «Cela est un peu fort, madame; mais je vous remercie de m 'apprendre que je radote; j'en ferai mon profit. •> Nous étions alors seules, la compagnie rentra; nous restâmes environ une heure. Quand on se leva pour, sortir, je lui dis : n Madame, après ce qui vient de se passer
A prise son courrier était-il parti, qu'il reçut la nouvelle du malheur arrivé h l'escadre de M. de Confluai et des vaisseaux éckooés dam la Vilaine : comme il y avait sur ces vaisseaux une somme considérable destinée a* service de cette escadre, il s'en servit pour pourvoir aux besoins du moment et contremanrla l'emprunt.
M. Berlin était un fort honnête homme, et dans un antre moment de détresse du trésor, le prince de Canti lui prêta à lui et non il l'État une somme de cinq cent mille livres. H résista souvent avec fermeté an prétention» du duc de Choiseul, qui voulait prendre un Ion de supériorité, et même aux volontés de madame de Pompadour quand il les jugea contraires au bien de l'Etal. Elle disait de lui : ■ C'est un peut homme qu'il est impossible de maîtriser : lorsqu'on veut le contrarier, il n'a qu'un mol : Cela ne voiwconyient-Upas? Je m'en vais. .
Le mot de M. Berlin mérite d'être médité par loua les ministres. (A. N.) 1 II était paient de madame de Forcalquier. dont la ttoau de £nmiUe était Canisy. (4. M.)
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et sur ce que vous m'avez dît de ma vieillesse, vous jugez bien que je nesouperai pas déniais chez vous.* Elle marmotta quelmis paroles et alla se coucher. Ainsi finit une liaison qui était bie» mal assortie, et à laquelle je n'ai nul regret; je ne m'en plaindrai ni a' en parlerai a personne. Je vous prie très-tort de ' n'en être nullement fâché , c'est la plus petite perte que je pouvais jamais faire.
Je ne m'attends pas a avoir aujourd'hui de vos nouvelles; mais je ne fermerai cependant ma lettre que quand le facteur sera passe*.
LEÎTRE 322.