‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, d'Alembert, Voltaire, Horace WalpoleChapitre 18 sur 38 · NOELS PODR UN SOUPER · texte numérisé non relu

NOELS PODR UN SOUPER

Jésus dans M caban* Voyant venir Choiseul, Malgré Ip bœuf et l'âne, Lui faisant grand accueil, Dit : Je Fuis arec toi Un pacte de famille; Ta mit garder la foi,

Et moi Je ne quitterai pas

To.pa, Pour chercher une tille.

Quand madame sa femme Vint baiser te bambin, Marie au fond de l'a me Eut un peu do chagrin.

Cette bonne lui dil :

J'ai quelque j a louiie.

Lorsque le Saint-Esprit

Me prit, Vuiu n'éliei donc pas lit

Là, là; Il vous aurait choisie.

L'enntnt dam l'écurie, D'un mil peu satisfait, Voyait Marthe et Maria Et sainte Elisabeth, Et ses parents sans nom, Et Joseph le beau-père ; Mail en voyant Gramont,

Poi

: Celle-là , Papa, Est ma soeur ou ma mère.

Quand on aura chanté ces trois couplets, on pourra chanter en chœur celui-ci , qui n'est pas moins plat :

Laissez paître vos bêles.

Vous, messieurs, qui ne l'êtes pas ; A nos jielites fetet Ne tous ennuyez pus.

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Voire cbàteao Est grand et beau; Ma» à Pari* Toujours chéri», Faut-il nîHrtirs Gagner de* «ml Laisses paître vos bètes, Vuim, messieurs', qui ne l'êtes pas, etc.

i MADAME L# MABQUISE DU DEFFAND.

5 décembre 1774.

L'ombre de l'abbé Pellegrin m'est encore apparue cette nuit, et m'a donné les deux couplets suivants, sur l'air : Or,

dites-aous, Marie ;

Trois roi* dam la cuisina Vinraot de l'Orient; Une étoile divine

Les fit (rés-mal loger .

Joseph et ta puoeJle N'avaient rien a manger.

Hélai! mi'j pauvret sires.

Pourquoi voyagex-voasi B estes dans vue empires, Ou soupez avec nous.

Si U cour vous ennuie, Voyez-nous quelquefois :

La bonne compagnie Doit toujours |ilaira «ni IWis.

Mon cher abbé, lui ai-je dit , je reconnais bien a votre style l'auteur de ces fameux noels.

Lisez la Loi et les Prophètes , Profite! de ce qu'ils ont dit.

Quand on a perdu Jésus-Christ, Adieu, panier, vendanges sont faites.

Mais après tout, vos couplets pour le souper de saint Joseph peuvent passer, parce que la bonne compagnie dont vous me parlez, et que vous ne connaissez guère, est indulgente. S'il y a quelque allusion dans les couplets de vos noels, cette allusion

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ne peut être qu'agréable pour les intéressés, et ne peut choquer personne, pas même la sainte Vierge et son mari, qui ne se sont jamais piqués d'avoir à Bethlëhem le cuisinier du président Hénault; mais surtout ne montrez pas vos noëls à l'ingénieux Fréron , qui a les petites entrées chez madame la marquise du Deffand, et qui ne manquerait pas de dire beaucoup de mal de son cuisinier et de son faiseur de noëls , quoiqu'il ne se connaisse ni en bonne obère, ni en bons vers.

Pirii, 7 décembre 177».

Ah ! oui , je vous garderai le secret, vous pouvez en être sur. Jamais Faveur n'a été plus prompt ement accordée, mais plus différente de celle qu'on espérait. Vous n'avez point compris ma demande; il n'était point question de poupon, de bœuf, d'âne, de sainte famille, mais de la joie du retour; et puis je ne me fixais point à des couplets. Une petite «pitre , ou quelque petite pièce de vers m'aurait satisfaite. Je vois que j'ai eu tort, que j'ai fait une demande indiscrète, que j'ai eu trop de familiarité avec le grand Voltaire, et pour m' apprendre mon devoir, il m'a fait répondre par l'abbé Pellegrin '.

Vous vous seriez diverti de ma grande joie, et de ma consternation subite. On m'apporte votre lettre : Ouvrez vite ; y a-t-il des vers? — Oui, quatre couplets. — Chantez-les. Ah! mon Dieu! mon Dieu ! est-il possible ! Pourquoi me traitez-vous ainsi, mon cher Voltaire? un refus valait mieux qu'une telle complaisance. Voilà tout le remercfment que vous aurez. Malgré mon dépit, je ne vous en aime pas moins , et je n'en serai pas moins empressée à solliciter madame d'Enville pour qu'elle ,

1 Auteur inépuisable de pièce* de théâtre et de mauvais ver». Il mourut à Pari* en 1745. On lui Ht cette épiiaphe :

Ci-ftil le pauvre Pelleflrtn, Qui dans le double emploi de poète et de prêtre , Eprouva mille Foi* l'emliarrat que lit naître

La crainte de mourir de faim.

Le marin catholiqne, et le soir idolâtre, Il dinait de l'autel, et loupait du théâtre. (A. >'.)

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sollicite ceux qu'il faut solliciter; car il y a, comme vous pouvez juger, bien (les bricoles.

Je suis toute consternée : vous ne vous êtes point prêté à ce que je désirais, et à ce que j'attendais de votre amitié ; je croyais aussi vous faire plaisir en vous procurant une occasion de marquer votre attachement, en confirmant tout ce que depuis quatre ans tous m'en aviez fait écrire. Vous avez pris de l'humeur mal a propos : le mal n'est pas sans remède ; m' entendez- vous, mon cher contemporain?

8 décembre 1774.

NOELS sur l'air : Or, dllet-iunu, Marte. Il devait venir boire Un jour à Saint- Joseph; Mais au Ixml île lu Loire Il prit ta mute en bref.

T»u* les coeurs le suivirent,

Eu soupirant iU dirent :

Sou» parions avec vous.

On pleurait en silence Quand femme et iceur partit] Plu» de chant, plus de danse, Et surtout pins d'esprit.

Les voilà qui reviennent ; Tout change en un moment :

Ain : Joseph et Marie,

Rions tous en te séjour, On ne rit guère à la cour.

Goûtons le bon temps si rare Que cette cour nous prépare : On dit qu'il revient ce temps Où tous les cœurs sont conlent

Aurore des jours heureux, Répandes; de nouveaux faux.

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Le bonbrnr qui ikh

Se flétrit, s'il ne g'

Il but loujourfl njouier

Aux biens qu'un a pu goûter

On pourrait chanter ensuite :

Laissez paître m heteu , Voua, messieurs, qui ne Cèles fia»; A nos petites fête S

Quand on commande un pet-en-Pan- à sa couturière, on lui dit bien intelligiblement comment pn veut qu'il soil fait. Il fallait dire qu'on ne voulait dans des noéls, ni crèche, ni Jésus, ni Marie, quoique tout cela soit essentiel. On doit savoir qu'en chansons : hors de l'Église point de salut. Personne ne pouvait deviner ce qu'on demandait : les femmes sont despotiques; mais elles devraient au moins expliquer leurs volontés. Ces couplets-ci ne valent pas les premiers, il s'en faut bien. Cela ressemble à une fêle de Vaux ; mais cela est assez bon pour un piano- forte" , qui est un instrument de chaudronnier, en comparaison du clavecin. Au reste, il ne faut pas s'imaginer que tous les sujets soient propres pour ces petits airs , ni qu'on puisse deviner a cent lieues l' à-propos du moment, surtout quand on a sur les bras l'affaire la plus cruelle, auprès de laquelle toutes les tracasseries de cour sont des roses.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HOftACF. WALFOLE. Paris, 4 décembre 177*.

Ah! mon Dieu, mon Dieu! j'y consens, je ne vous parlerai jamais de vous, encore moins de mot; cela établit une drôle de correspondance. Vous n'en viendrez pas plus l'année prochaine, j'en suis sûre; vous trouverez dans, mes lettres quelques points ou quelques virgules mal placés, qui feront quelque équivoque, et adieu le voyage. En attendant, celui de la grand' maman s'approche, elle sera ici le 30 au plus fard1, elle débarquera chez madame de Gramont; il a'y aura, personne d'invité à ce souper que mot : H. de Choiaeul l'a aôaai ordonné, en répa-

ration, sans doute, de son procédé dam sa première course, qu'il dlnat chez les du Cuâtelet, qui sont à ma porte, et qu'il oe aie vit point; je l'ai boudé pendant plus de deux mois; je ne rappelais plus grantl'papa, mais j'ai tout oublié, tout pardonné, je suis en baleine pour le pardon des injures. Pendant que je parle des Cboiseul, il faut vous dire la petite fête que je leur prépare pour la veille de Noël, et comme vous aimez le» noms propres, voici la liste de mes convives :

H. et madame de Cboiseul, madame de Cramant, mesdames de Luxembourg et de Lauzuu, M. et madame de Beauvau, MM, de Gontault, de Stainville, de Guignes, l'éréquede Rodes ', le prince de Beautremout, les abbés Barthélémy et BeHiardî1, la Sanadona et moi. Balbatre, fameux joueur de clavecin, y fera apporter son piano-forte; il jouera, pendant le souper, des noêls et des airs choisis dont il a composé la plupart pour Chanteloup. Ce sera une surprise, personne n'est dans la confidence, excepté madame de Luxembourg. J'ai écrit à Voltaire pour qu'il m'envoie des couplets ou une petite pièce de vers; ja vous raconterai la réussite que tout cela aura. Vos parents seront encore ici; je ne doute pas qu'ils ne soient fort fêtés par M. et madame de Choiseul; par la grand' maman, j'en sois sure. Us doivent être fort contents de tout le monde, et surtout des maréchales ; ils sont trouvés fort aimables, et le sont en effet.

J'espérais bien que vous préféreriez le discours de Cbamfort à celui de la Harpe", c'est le jugement que j'en avais porté ; je laisse à votre eowsiu le soin de vous envoyer tous les discours, les imprimés qui paraissent; vous me ferez plaisir de m'en mander votre avis : je vous trouve un bon critique. M. Dupré de Saint- Maur' est mort; ce sera le chevalier de Chastellux qui le remplacera *,

Ou joue ici deux Henri IV, l'un aux Italiens *, l'autre aux

* L'abbé de Cicc, ensuite archevêque d'An. (A. N.)

s L'abbé BeHiardî, d'ave bnuH* originaire d'Espagney avait été employé par U due de CàomnJ doua la négaciatioa dont le Paca* 4c fanai*»» fui le résultat. Il est mort ù Paru depuû in révolution. (A. 2i.)

* Éloge de la Fontaine, proposé par l'académie de Marseille. Cli.imfort

décanter une médaille; c'est «le Fetmey yr j'ai tend» un prix. > (A. N.)

* Stwajjre de l'Académie et auteur d'itoe Uaduelioa de MilUm *t d'un fi tur le* monnaie* dt France. (A. N.)

* Auteur de l'ouvrage intitule : De la félicité pttMiqim. (A. H.)

* L'an de Collé, l'autre de Durowy. (A. N.)

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M» . COMŒSPONDAJÎCE COMPLÈTE

Français; je voudrais que tous les vissiez, ou plutôt entendissiez , et savoir votre jugement. Je trouve ce que vous dîtes de Y Eloge de la Harpe parfaitement bien '; on juge à la froideur, à la raideur de son style, qu'il n'a pas la délicatesse de goût et de sentiment qu'il faut pour sentir la naïveté, la grâce, l'agrément et pour ainsi dire le moelleux, ou plutôt la souplesse de l'esprit et du style de la Fontaine, Dites-moi donc ce qu'il faut que je lise; je vais essayer du Nouveau Testament.

Il va y avoir un voyage à Montmorency, il ne sera que de huit ou dix jours, vos parents y seront invités, et ils iront; la maréchale se conduit à merveille avec eux, et elle les trouve fort aimables. Madame de Mirepoix les traite fort bien aussi; enfin je me flatte qu'ils seront contents : et vous, monsieur, ne le serez-vous jamais? Est-ce un miracle que je ne puis espérer de trouver écrit de votre main , je suis content?

Je relis votre lettre, elle est ce qu'on appelle énergique ; il est singulier de s'exprimer avec tant de clarté et, pour ainsi dire, d'une façon aussi ingénieuse dans une langue étrangère; vous ne dites précisément que ce que vous voulez dire, et n'êtes jamais en deçà ni par delà ; je ne connais que Voltaire qui rende ses pensées aussi bien que vous; il est fort difficile d'imaginer un caractère tel que le vôtre ; il est unique au monde , j'en suis sûre.

MADAME LA MARQUISE DU DErTAND A M. DE VOLTAIRE.

9 décembre 1771.

Mon Dieu! quel dommage, que je regrette le temps que vous avez perdu à copier l'abbé Pellegrin, et qu'il ne tenait qu'à vous d'employer bien différemment.

Je vous ai demandé des couplets sur l'air des noëls, parce que tout le monde peut les chanter, il ne faut ni savoir la musique ni avoir de la voix ; mais je ne voulais point qu'il hit question uî de l'Ancien et Nouveau Testament. Passe pour

1 H. Wnlpole dit : ■ J'ai lu In deux Étut/ei. Je préfère de beaucoup edui de ChamFort à celui de la ilarpc. Le premier eat naturel; c'est du français auquel je suit iccoulumé. La compara won , page 27, de la langue ancienne, qui a' enrichi «sait par de vieux mots, à un Antiquaire eat charmante- La Harpe est précieux, guindé, peiné. Il est impossible qu'un tel auteur ait goûté la naïveté de la Fontaine. ■ (A. N.)

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l'ancien et nouveau parlement, l'exil, le retour, la joie générale, la mienne en particulier, enfin tout ce qui vous aurait passé par la tête, excepté l'événement dont il y a dix-sept cent soixante-quatorze ans; mais vous n'en sauriez perdre le souvenir, tout vous y ramène. Je ne veux pas plus des trois rois que de la crèche, du bœuf et de l'âne. Je devais donner à souper au grand-papa, à la grand'maman le propre jour qu'ils reçurent leur lettre de cachet; c'est cet anniversaire dont il doit être question. Chanteloup ne doit point rappeler Bethléhem. Voltaire peut être le chantre du premier, il ne doit pas empiéter sur le domaine de l'abbé Pellegrin. Cependaut je vous remercie; votre intention a été bonne, et j'ai l'espérance que vous me satisferez; il v a quinze jours d'ici au 24. Indépendamment de la raison qui me (ait choisir l'air des noëls, j'en ai une autre ; Balbàtre en jouera une suite sur son pianofort é pendant le souper. Mais je vous répète encore que je ne m'étais point fixée à des couplets; une petite pièce de vers, telle que vous l'auriez voulue, m'aurait contentée. Mais si vous ne voulez pas vous prêter à ce que je désire, au moins ne m'insultez pas en supposant que Fréron a chez moi tes petites entrées ; il n'en a d'aucune sorte , pas même une assez petite pour que ses feuilles puissent s'y glisser; jamais il n'est entré chez moi, et je ne l'ai rencontré de ma vie : mais voilà les préventions que l'on vous donue.

Eh bien, mon cher Voltaire, malgré l'envie et les envieux, vous m'aimerez toujours ; et quoique tout le monde vous admire, vous me distinguerez de vos admirateurs , et vous direz : Ma contemporaine n'admire que moi , et quoique je lui aie envoyé des couplets de l'abbé Pellegrin, elle ne m'en révère et estime pas moins.

MADAME LA MARQUISE DU DEFPAND A M. HORACE WALPOLE. Paris, 17 décembre 1774.

Je n'ai reçu qu'hier votre lettre du 8 de ce mois, et j'avais reçu la précédente, qui était du 25 de l'autre mois, le 1" de celui-ci; ainsi vous voyez que, s'il n'y a pas de conformité dans nos caractères, il y en a du moins dans notre conduite. Mais il n'est pas question de toutes ces petites chicanes ; vous êtes mon

ami, un ami que je ne veux jamais perdre, de qui j'endurerai toutes les colères, toutes les mauvaises humeurs, et à qui jamais je ne ferai de reproches, surtout quand je saurai qu'il a la goutte. J'ai beaucoup d'inquiétude qu'elle n'augmente. Vous donnerez apparemment de vos nouvelles a votre cousin, et si vous nous écrivez alternativement, vous me tranquilliserez beaucoup. Les miladys et lui sont à Montmorency depuis jeudi, ils en reviennent aujourd'hui. Vous devez être content de leur succès, ils plaisent généralement à tout le monde; ils doivent être contents de l'empressement qu'on leur marque. Je vous trouve infiniment heureux d'avoir pour ami M. Conway; je ne crois pas qu'il y ait un caractère pins parfait, un esprit plus raisonnable, une humeur plus douce, des manières plus aimables ; je ne comprends pas comment vous n'êtes pas plus souvent ensemble; vous devriez être toujours les uns chez les autres ; c'est votre faute si cela n'est pas ; vous avez du sauvage, et lui n'en a point ; mais il a une bonne santé , la votre est détestable.

J'attends après-demain tous mes parents, je crois vous l'avoir déjà mandé, ainsi que tous les arrangements de soupers; la répétition vous en serait ennuyeuse et à moi aussi. Je ne sais pas quel changement il y aura dans ma vie; je me trouvais assez bien du train que je menais; mais je serai bien aise de revoir la grand' maman, elle n'a point oublié qu'elle m'aime, et moi je sens que je l'aime, ou du moins je le crois. Ah! ne me niez pas que j'aimasse Pont-de-Vcyle , il me manque à tout moment, nous nous étions nécessaires réciproquement; son frère d'Argental vient de perdre sa femme; j'ai grand regret que le pauvre Pont-de-Veyle ne lui ait pas survécu , elle lui était insupportable; elle ne le quittait point dans sa maladie, elle avait l'air d'aspirer à sa succession, c'était une femme odieuse. D'Argental n'en a pas été fort affligé; il vient de perdre un ami dont il Test bien davantage, M. Felino, qui avait été ministre à Parme. Il le voyait tous les jours, il reste presque tout seul; il avait perdu précédemment M. de Cbauvelin et un M. de Croismare qui étaient ses intimes amis. Je compte qu'il viendra souvent chez moi quand les premiers jours de son deuil seront passés; c'est un bon homme, il a de l'esprit, de la douceur : nous avons beaucoup vécu ensemble dans notre jeunesse, mais il y avait bien quarante ans que nous ne nous voyions plus; il nous reste cependant quelques rémi-

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niscences qui empêchent que ce soit une connaissance nouvelle.

Si vous venez Tannée prochaine ici (ce que je n'ose espérer), vous verrez quelques nouveaux visages; le besoin que j'ai de compagnie m'empêche d'être difficile. Je trouve extraordinaire que le Craufurd ne vous dise pas un mot de moi. Je vous ai dit, je crois, que nous avions ici milord Harrington, c'est l'ami de l'ambassadeur; je n'ai point d'attrait pour lui, ni de répugnance; il partira bientôt.

18, h trois heures.

Je me flattais d'avoir une lettre, et je ne me suis point trompée; en voici une dont je serais parfaitement contente, si elle ne vous avait rien coûté. Mon ami, écrire aussi longuement quand on souffre , est un excès de bonté que je ne veux point que vous ayez; vous voulez me rassurer, je le vois bien, je reconnaîtrai cette attention en ne vous parlant pas de mon inquiétude. Si vous voulez m' obliger, vous donnerez de vos nouvelles deux fois la semaine, une à moi, l'autre à votre cousin.

J'ai pensé toute la nuit (car je n'ai pas fermé l'œil) qu'il était triste de ne pas dormir, mais que vous étiez bien plus à plaindre ; je ne comprends pas qu'on puisse supporter la douleur et le chagrin; je suis si faible de corps et d'esprit, que je ne pourrais résister ni à l'un ni à l'autre.

Vous êtes bien aise de l'arrivée de mes parents, et moi aussi; je ne sais cependant pas ce qui en résultera , je crains tous les changements ; vraisemblablement je verrai très-peu le grandpapa; je vous ai écrit l'arrangement de leurs semaines : ils n'auront que deux jours pour aller chez les autres; apparemment que la grand' maman m'en donnera un; je me trouverais très-déplacée aux soupers de l'hôtel de Choiseul ; un Quinzevingt de mon âge est un objet d'un ridicule bien triste, au milieu de la compagnie qui y sera ; il y a deux cent dix personnes sur la liste, qu'on y doit recevoir à toute heure : ce sont ceux qui ont été à Chanteloup. Je ne me permettrai pas non plus d'aller aux soupers qu'on leur donnera d'ici au 2 de janvier qu'ils ouvriront leur maison, à moins que je ne sois sûre qu'il y ait peu de monde, et que ce soient des gens de ma connaissance. Je vous rendrai un compte exact de ma soirée du 24. Je crois que l'abbé Barthélémy arrivera aujourd'hui ; il s'est annoncé pour les précéder de vingt-quatre heures, et c'est ce qui me

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*5Ï CORRESPOKDANCE COMPLETE

fera abréger cette lettre, parce qu'il débarque ordinairement chez moi ; j'aurais cependant de quoi vous entretenir longtemps. J'ai fait une lecture ce matin qui m'a fait plaisir; le titre du livre est Mémoires sur la vie de mademoiselle de Lenclos* \ le commencement est d'une platitude extrême, il ne faut commencer qu'à la page cent soixante-quatre; il y a des lettres d'elle et de Saint- Ev remont que je trouve charmantes, et qui m'ont bien confirmée dans la persuasion où je suis , que c'est une opinion bien fausse que celle de me croire bel esprit. Oh! non, je n'en ai point. Ninon en avait beaucoup, et Saint-Evremont plus que je ne croyais. Si vous n'avez pas ce livre, je vous enverrai le mien si vous le voulez; il pourrait bien n'être plus chez les libraires.

J'ai bien envie de vous envoyer aussi la dernière lettre que j'ai reçue du grand abbé, elle est d'une folie extrême.

Mais je bavarde, et. j'oublie qu'il faut que je me lève. Adieu donc : de vos nouvelles, de vos nouvelles!

MADAME LA MARQUISE DU DKPCAltD A H. SE VOLTAIRE.

19 décembre 1774.

Votre dernière lettre est étonnante, je serais fort tentée de m'en tenir a ma signature et d'adresser sa réponse à l'abbé Pellegriti. Non, jamais mon ancien, mon bon ami Voltaire ue pouvait prendre un tel travers avec moi. Se fâcher de ce que je n'ai pas été contente de recevoir de francs noels , au lieu de couplets dont M. et madame de Gtioiseul fussent l'unique objet! Se vanter qu'ils ont été approuvés par une compagnie nombreuse et du meilleur ton! me prêcher l'indulgence dont vous n'avez eu ni n'aurez jamais besoin, et dont assurément vous n'avez jamais donné l'exemple; je ne saurais vous reconnaître à de semblables traits.

Cependant si c'est vous, je croirai sans peine que vous voyez très-bonne compagnie , mais que vos correspondances ne sont pas toutes du bon ton. Je souligne ces deux mots, parce que vous me paraissez persuadé que j'y attache une grande idée.

Croyez-moi , mon cher Voltaire , vous auriez grand tort de vous brouiller avec moi ; personne ne vous considère et ne vous

1 Par Bret, l'auteur des Commentaires sur Molière. (A. N.)

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aime davantage que la plus ancienne de vos amis, qui n'a pas cm manquer à la considération qu'on vous doit, en vous donnant une occasion de lui faire plaisir, et à vous, celle de donner quelque marque d'attachement aux personnes qu'elle croit que vous aimez.

i LA MAROl'ISE DU DEKPAND A M. DE VOLTAIRE.

S* tli-cetubre 1774,

Faisons la paix, mon cher Voltaire, je suis pénétrée de reconnaissance; vous êtes bon, complaisant, et moi je suis une sotte impertinente. Vous m'avez lavé la tête, je vous le pardonne, je l'avais mérité. Je veux pourtant vous dire' mes raisons. Vos couplets, quelque jolis qu'ils soient, ne remplissaient point mon objet. Si vous aviez lu avec attention ma première, et puis ma seconde lettre, vous auriez vu ce que je désirais. 11 n'était question de Noël que pour le chant, et non pour aucune allégorie : l'étable et la Sainte Famille n'avaient rien à démêler avec mon souper et ma compagnie; mais n'en parlons plus.

Vosnoëls seront chantés samedi, ils seront trouvés très-bons, et je me garderai bien de dire que j'ai osé les critiquer. Mais, dites-moi, monsieur, si c'est tout de bon que vous êtes fâché. Comment mon mécontentement et mes critiques ne vous ont-ils pas fait rire? Ne devaient-ils pas vous prouver combien je vous croyais au-dessus d'eu pouvoir être offensé? Croyez-vous que j'en eusse usé de même avec les Marmontel, les Dorât, les Colardeau, etc., etc., etc.? Je m'en serais bien gardée; mais finissons tout cela.

Quelle est donc la cruelle affaire qui vous occupe, vous tourmente? Est-ce celle de ce jeune homme pour qui nous sollicitons? Serait-ce quelque autre chose qui vous fût personnelle? Tirez-moi d'inquiétude tout au plus vite. Je vous aime tendrement, je m'intéresse sensiblement à tout ce qui vous regarde. Mandez-moi aussi s'il est vrai que vous reviendrez ici au mois de mars ; ne me laissez point ignorer la chose qui me ferait le plus de plaisir. Adieu, mon cher Voltaire, je voudrais bien que nous pussions nous embrasser encore une fois avant notre entière séparation.

Je viens de lire une brochure de soixante-trois pages; si elle

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COHRESPOSDASCE COMPLETE

n'est pas de vous, ou si tous ne voulez pas qu'on vous en croie l'auteur, je consentirais bien volontiers qu'on put me soupçonner de l'être.

MADAME LA MARQUISE DU DRFKAND A M. HORACE WALFOLE. Vendredi matin, 23 décembre 1771.

Les nouvelles que votre cousin a reçues de vous m'ont ud peu tranquillisée; il est persuadé que votre accès sera peu considérable et fort court; je le désire, mais je n'ose l'espérer; j'attends les nouvelles de dimanche, et je compte que le général en recevra le mercredi d'après.

La grand' maman arriva lundi à neuf heures du soir, en trèsbonne santé, point fatiguée. Je me rendis chez madame de Gramont i'i neuf heures et demie; les voyageurs étaient descendus chez eux pour faire leur toilette; ils ne se rendirent chez elle qu'à dix heures : le premier projet avait été qu'il n'y aurait que moi, mais nous fumes vingt-deux; ce serait une belle occasion de vous plaire, de vous les nommer, mais trouvez bon que je m'en dispense. Il n'y avait de femmes que mesdames de Beauvau, du Chàtelet et moi; les hommes étaient les plus féaux amis. Tout se passa à merveille ; je reçus beaucoup de marques d'amitié, j'en donnai infiniment; le lendemain, la graod'maman vint me voir, et puis j'eus après la visite du grand-papa, à qui je chantai deux petits bétes de couplets que je fis en l'attendant; comme j'ai toute honte bue avec vous, les voici.

Souvenez-vous qu'il ue me vit point au voyage qu'il fit au mois de mai.

Ain : A (a venue de A'orf.

Si monsieur le duc de Choucul De ma porte eût passé le ne uil , Je le verrais de meilleur œil.

Je lui ferais plus grand accueil.

Comme le grand-papa dioiscul Vient cnlin de passer ce seuil , Je le regarde de lion irit, ■ De bon cttarje hiifnis accueil.

Cette plaisanterie eut beaucoup de succès. Tous les jours ils souperont dehors jusqu'au 2 de janvier; ce fut hier chez madame d'Enville, demain ce sera chez moi, et j'en guis ridiculement occupée ; je me moque de moi-même. En cherchant bien la cause de cette occupation, je soupçonne que tous les soins que je prends n'ont guère d'autres motifs que de m'armer contre l'ennui ; c'est une maladie en moi qui est incurable; tout ce que je rats , ce sont des palliatifs ; n'allez pas vous mettre en colère contre moi, ce n'est pas ma faute; votre cousin pourra vous dire que je fais de mon mieux, et que j'ai toute l'apparence de in amuser et d'être contente. Je continuerai cette lettre.

Dimanche £5, à sept heures du maliu.

Ah! je l'avais bien prévu : les lettres arrivèrent hier; elles m'apprennent que votre goutte est comme celle de il y a deux ans ; ne craignez point que je vous parle de mes inquiétudes ; vous en pouvez juger, et vous devez comprendre aussi avec quelle impatience et avec quelle crainte j'attends les nouvelles de mercredi. L'horrible malheur d'être séparés par la mer! mais ne parlons pas de cela. Je vous raconterais ma soirée d'hier, si je vous croyais en état de vous en amuser; mais mon récit arriverait peut-être aussi mal à propos que la fête d'hier le fut pour moi ; je ne cessais de penser à votre état : il m'en coûta beaucoup pour faire bonne contenance. Quand vous serez quitte de vos souffrances, je vous dirai tout ce qui se passa.

Mon Dieu! que ne suis-je avec vous!

t. A MARQUISE DU DEFFAND.

31 décembre 1774.

Je passe, madame, des noëls aux jérémiades; c'est le sort de la plupart des hommes, et tel a toujours été le mien. - C'est l'affaire dont vous avez parlé à la duchesse de la Rochefoucauld qui occupe actuellement ma vieille tête et mon jeune cœur. Il est difficile d'en venir à bout quand on est dans son lit au milieu des neiges, à cent lieues des endroits où l'on devrait être.

Je suis déchiré en ayant continuellement sous mes yeux un

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jeune homme plein de sagesse et de talents, condamné à une multitude de supplices tels qu'on ne les inflige pas aux parricides ; le tout pour avoir chanté dans son enfance une chanson du pont Neuf.

Quand je songe que cette abominable aventure, pire mille fois que celle de Galas, n'a été que l'effet d'une tracasserie entre madame de B..., abbessc dans Abbeville, et un cuistre de juge subalterne, j'ai assurément raison d'être Jérémie. Il me semble que la retraite rend les passions plus vives et plus profonde*. La vie de Paris éparpille toutes les idées : on oublie tout : on s'amuse un moment de tout dans cette grande lanterne magique où toutes les figures passent rapidement comme des ombres; mais dans la solitude, on s'acharne sur ses sentiments.

Savez-vous bien que Pythagore, qui n'était pas un sot, et qui a mis toute sa philosophie en logogripbes , dit dans uu de ses préceptes : JVe manges pas votre cœur? C'est un grand mot. Pour moi, je voudrais manger le cœur des assassins juridiques du chevalier de la Barre; mais j'adore le cœur de madame la duchesse de la Rochefoucauld. Je ne l'appelle point madame d'Enville. Ce nom de la Rochefoucauld m'est cher depuis qa'uo de ses ancêtres fut égorgé à la Saint-Barthélémy, à cette Saint- Barthélémy, madame, après laquelle Catherine de Médicis donna un beau bal à toute la cour.

Je ne sais ce que c'est que la brochure de soixante- trois pages; sur quoi roule-t-elle? 11 faut qu'elle soit bien bonne, puisque vous dites que vous consentiriez à en être soupçonnée.

Il n'y a pas d'apparence que j'aille à Paris au printemps. Songez-vous bien qu'il y a quatre grands mois d'ici à la fia d'avril? Je ne compte plus que sur quelques heures. Si vous aviez des yeux, vous ririez bien de ma figure de quatre-vingt et un ans ; elle n'est assurément ni transportable ni montrable.

Je vous aime de tout mon cœur; mais à quoi cela sert-il? Prenez, je vous prie, le peu d'àme qui me reste, et quand vous l'aurez mise à vos pieds, ayez la bonté de la mettre aux pieds de l'àme do madame la duchesse de la Rochefoucauld. J'ai en l'honneur de voir quelquefois son fils; il m'a paru digne de son nom.

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MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WAI.POLE

Mardi 3 janvier 1775.

C'est une fatalité inévitable; il faut qu'il y ait dans toutes vos lettres une teinture de mécontentement et de menace : vous ne m'écrirez, dites-vous, que dans huit jours. Vous ai-je demandé que vous prissiez plus souvent cette peine? Y a-t-il du mal à avoir pensé que, votre cousin étant ici, je pourrais avoir deux fois la semaine de vos nouvelles? et n'était-il pas assez naturel de le désirer? Une fois pour toutes, faites tout ce qu'il vous plaira ; je n'ai ni le droit ni la volonté de rien exiger : mon intention est de me conduire comme vous pouvez le désirer; je me rends assez de justice pour savoir ce que je dois prétendre, et personne ne peut m' apprécier avec aussi peu d'indulgence que j'en ai pour moi.

Je donnerai à votre cousin la Vie de Ninon; il a souvent des occasions dont je o'ai point de connaissance. Ce petit ouvrage n'est point nouveau; je l'avais il y a longtemps parmi mes livres : c'est par hasard que je l'ai relu ; et comme vous aimez les noms propres et les anecdotes, j'ai imaginé qu'il vous amuserait. Il y a des faits qui ne sont pas rapportés fidèlement. J'ai su par l'abbé Gédoyn lui-même ses amours avec Ninon ' ; je crois vous les avoir racontées : les circonstances en sont différentes, mais le fond est véritable. Vous pouvez vous épargner la lecture des cent soixante-quatre premières pages; elles ne me paraissent pas du même auteur que ce qui les suit.

Je ne sais quand je verrai la grand'maman; sa maison est ouverte d'hier : elle est dans un océan de' monde où je ne veux point aller me noyer. Je m'acquitterai de vos ordres dés que je la verrai : elle apprendra avec plaisir que vous vous portez bien: elle était inquiète, et partageait mon inquiétude, ainsi que l'abbé.

Il me semble que votre cousin et les miladys se plaisent ici, et ne pensent point à leur départ; j'en suis fort aise.

Mercredi après-midi.

J'ai passé ma matinée à lire le Mercure; je ne puis m'empô- .cher de vous copier les vers que j'y ai trouvés : l'auteur est

1 Lorsqu'elle avait quatre-vingts au». (A. N.)

Di,iu,db»GoogIe

anonyme; mais on reconnaît Voltaire, et d'autant plus qu'ils

sont adressés à messieurs de Genève. ' •

Oui, messieurs, c'est ma fantaisie De me voir peint en Apollon; Je conçois votre jalousie, Mais vous vous plaignez sans raison.

Si mon peintre, par aventure, . Tenté d'égayer son pinceau, En Silène eût mis ma figure, Vous auriez tous place au tableau :

Messieurs, vous seriez ma monture.

Cette épigramme vaut mieux que les couplets qu'il m'a envoyés.

Votre cousin vous a-t-il envoyé l'épigramme sur Suard, qui a pour titre : Les trois exclamations? Savez-vous combien il connaît déjà de personnes dans Paris? Quatre-vingt-dix. Il n'est nullement sauvage. Je voudrais bien qu'il fit c avec la grand'maman; je crains que -cela n'arrive pas.

MADAME LA MAROUISE DU DEFPAND A M. DE VOLTAUE.

Paris, 1 3 janvier 1775.

J'ai voulu, monsieur, faire voir votre lettre à madame la duchesse d'Enville avant d'y répondre (je ne pouvais jamais aussi bien plaider que' vous) ; elle en a été charmée, et voici sa réponse : ■ On est très-occupé de son affaire, mais il faut bien s se garder de parler et d'agir, jusqu'à ce qu'on ait tous les » papiers nécessaires, n

Je suis très-convaincue qu'elle y apportera toute l'activité et l'intérêt possibles ; il faut suivre son conseil, et la laisser faire ; elle n'aura pas même besoin qu'on l'en fasse souvenir. Ses dispositions sont semblables aux vôtres, et tous les honnêtes gens ne peuvent que penser de même. Rien n'est si inique, ni si horrible, que la condamnation de ces deux jeunes gens. Vous ave» un cœur admirable, et le bien que vous faites rendrait votre réputation immortelle, indépendamment de vos talents; enfin, vous êtes un homme bien rare. Hàtez-vous de vous montrer à une nation qui n'a plus que vous qui l'honore; ce n'est point le langage de la flatterie, c'est une vérité dont je suis iutime-

ment persuadée. Vous trouverez bien du changement, mais les applaudissements feront tant de bruit autour de vous, que vous ne pourrez pas distinguer ceux qui méritent le plus les vôtres. Pour moi, mon cher Voltaire, je vous déclare que je prétends que vous me distinguerez de la foule, et que vous reconnaîtrez en moi une amie de cinquante ans , dont vous avez formé le goût, et qui ne peut rien louer ni approuver de ce qui ne suit pas vos traces. Vous m'avez reproché que je n'aimais pas la musique de Gluck; venez l'entendre, et ne prononcez ma condamnation qu'après l'avoir entendue. Après tout, il n'en est pas de la musique comme des vers et de la prose, les organes en décident; nos oreilles peuvent être aussi différentes de celles des autres que notre palais; les musiciens sont peut-être les seuls bons juges, mais comme la musique est faite pour plaire aux ignorants comme aux savants, il est permis à chacun d'avoir son goût; mais je crois cependant que ce qui est véritablement beau et bon dans chaque genre, doit être du goût de tout le monde; en fait d'ouvrages d'esprit, cela n'est pas douteux, et vous en servirez de preuve.

Ordonnez à votre ange ' de m'aimer. Je regrette beaucoup sou frère; et je désirerais qu'il me le remplaçât; nous avons' des sentiments qui devraient produire notre union , notre même façon de penser pour vous.

M. DE VOLTAtnB A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND.

A 1-Vi-iicj-, 35 janvier 1775.

Pardon, madame, pour Gluck ou pour le chevalier Gluck. Je croyais vous avoir mandé qu'une dame qui est assez belle, et qui a une voix approchante de celle de mademoiselle le Maure, m'avait chanté un récitatif mesuré de ce réformateur, et qu'elle m'avait fait un très-grand plaisir, quoique je sois aussi sourd qu'aveugle, quand les neiges viennent blanchir les Alpes et le mont Jura.

Je vous demande pardon d'avoir eu du plaisir, et d'en avoir

eu par un Gluck. Il se peut que j'aie eu tort, il se peut aussi

que les autres morceaux de ce Gluck ne soient pas de la même

beauté. De plus, je. sens bien qu'il entre un peu de fantaisie

' M. d'Aiçcntii!. (L.)

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dans ce qu'on appelle goût. En fait de musique, j'aime encore les beaux morceaux de Lulli, malgré tous les Gluck du monde. Mais venons, je vous en prie, à l'affaire que vous voulez bien protéger. Je me suis mis aux pieds de madame d'Enville. Je ne compte que sur elle; je n'aurai d'obligation qu'à elle. Nous demandons un sauf conduit, et rien autre ebose; mais comme ces sauf conduits se donnent par M. de Vergeunes aux affaires étrangères, il a fallu absolument commencer par avoir un congé du roi de Prusse, et en donner part à son ambassadeur, d'autant plus que le roi de Prusse lui-même a vivement recommandé mon jeune homme à ce ministre.

Nous attendons de la protection de madame la duchesse d'Enville que nous obtiendrons en termes honorables ce saufconduit si nécessaire ; le temps fera le reste. Ce sera peut-être une chose aussi curieuse qu'affreuse de voir comment un petit juge de province, voulant perdre madame de Brou, abbesse de Williancourt, suborna de faux témoins, et nomma, pour juger avec lui, un procureur devenu marchand de bois et de vin, condamné aux consuls pour friponneries. C'est ce cabaretier qui condamna, lui troisième, deux enfants innocents au supplice des. parricides. On ne le croirait pas, vous ne le croirez pas vous-même en vous faisant lire ma lettre, cependant rien n'est plus vrai.

Cette étrange sentence fut confirmée au parlement de Paris, à la pluralité des voix ; il y avait six mille pages de procédure à lire. Il fallait ce jour-là écrire aux classes et minuter des remontrances ; on ne peut pas songer à tout. On se dépécha de dire que le marchand de bois avait bien jugé, et ces deux mots suffirent pour briser les os de ces deux enfants, pour leur arracher la langue avec des tenailles , pour leur couper la main droite, pour jeter leur corps tout vivant dans un feu compose de deux voies de bois et de deux charrettes de fagots. L'un subit ce martyre en personne; l'autre, en effigie; mais le temps vient où le sang innocent crie vengeance.

Cet exécrable assassinat est plus horrible que celui des Calas; car les juges des Calas s'étaient trompés sur les apparences, et avaient été coupables de bonne foi ; mais ceux d'Abbeville ne se trompèrent pas ; ils virent leur crime, et ils le commirent. Je crois vous avoir déjà dit, madame, à peu près ce que je vous dis aujourd'hui; mais je suis si plein, que je répète.

Mon grand malheur est que je désespère de vivre assez long-

temps pour venir à bout de mon entreprise; mais je l'aurai du moins mise en bon train. Les parties intéressées achèveront ce que j'ai commencé.

Pour écarter l'horreur de ces idées, je vous demande comment je pourrai m'y prendre pour vous foire tenir un chiffon qui vous ennuiera peut-être. Il est dédié à un homme que vous n'aimez point, a ce qu'on dit : c'est M. d'Alembert; mais vous pardonnerez sans doute à un académicien qui dédie uu ouvrage a l'Académie, sous le nom de son secrétaire. Si vous ne l'aimez pas, vous l'estimez, et il vous le rend au centuple.

Moi, je tous estime et je vous aime de toutes les forces de ce qu'on appelle mon âme.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAKD A M. HORACE WAI.POLK. Samedi 58 janvier 1775.

Je viens de recevoir la caisse : ce qu'elle contenait était mal emballé ; il y a deux compotiers de cassés, et le plateau de dessous la jatte ' ,

Je fis hier un souper chez moi, avec la grand'maman et le - grand abbé ; nous dimes tout d'une voix, qu'il était bien fâcheux que vous n'y fussiez pas pour faire la partie carrée. Je lisais l'autre jour dans les lettres de Pope, qu'un ami absent était un bien dans les fonds publics, qui rapportait quelques revenus, et qu'où pouvait ravoir quand on le voulait. Cela est-il vrai?

Je crains que votre cousin ne puisse pas vous rendre un bon compte de ce qu'il aura vu et entendu. On pourrait souvent dire qu'il écoute sans entendre, et regarde sans voir. Avec un cœur excellent, je doute qu'il s'intéresse vivement à rien. Je suis bien éloignée de penser qu'il soit indifférent; mais i! est d'une distraction qui Ole le désir de lui rien raconter ; d'ailleurs je ne l'ai presque jamais vu seul, et puis il est sans curiosité; jamais il ne questionne ; et vous devez sentir qu'il est bien difficile de parler avec confiance quand on craint d'être écouté avec indifférence ; l'indifférence n'est point dans son cœur, mais sa distraction lui en donne l'apparence.

Savez-vous le bruit de Paris? c'est que votre ambassadeur est

1 Un service de deuert, dont madame du Deffnnd se proposait de faire un prient ù un de ses amis à Paria. {A. N.)

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Mî CORHESPOXDAKCE COMPLETE

amoureux de la jeune milady ', et qu'il l'épousera. Vos p à qui j'ai demandé ce qui en était, m'ont dit qu'ils ne savaient point ses intentions; mais ils disent qu'il t'admire beaucoup. On la trouve ici très-aimable, et tout le monde désire que cette affaire aille à bien : n'en sériez-vous pas bien aise? Madame Damer a beaucoup de succès : on ne lui trouve pas autant de grâces qu'à la milady, mais beaucoup de gens la trouvent aussi jolie : pour moi, celle qui me platt le plus, c'est milady Ailesbury ; elle me marque de l'amitié ; elle ressemble en beaucoup de points à son mari ; elle est, ainsi que lui, sensible et distraite ; je crois qu'ils feraient bien de prolonger leur séjour par rapport à ce que je viens de vous dire. Ce qui donne lieu au bruit qui s'est répandu, c'est une grande assiduité de la part de milord. Il leur donne à dîner aujourd'hui, et de là il ira avec eux à une comédie qu'on donne à la Roquette. Le général et sa famille iront au retour souper chez la maréchale de Luxembourg : je n'irai point ; je suis engagée ailleurs.

Je n'ai soupe chez vos parents qu'une seule fois depuis qu'ils sont ici. Avant-bier ib soupérent chez moi avec M. de Grave : il est ici à demeure, et j'en suis bien aise, parce que si vous persistez dans vos projets, et qu'ils se réalisent, ce sera un complaisant à vos ordres.

Ah ! vous avez donc aussi des plumes en Angleterre î Pousse-t-on cette mode chez-vous jusqu'à l'extravagance, comme on fait ici? Il a été en délibération si on changerait l'habillement de la nation, et si l'on prendrait celui de Henri III ■: la crainte d'occasionner trop de dépenses a fait abandonner cette idée : les bals de la cour sont magnifiques et charmants : ce sont des quadrilles de quatre, de huit, de seize, qui représentent des nations différentes, ou des personnages du temps passé, les habits sont magnifiques ; ce sont les plus jolies femmes et les meilleures danseuses qui les composent; il y entre du pantomime; on représente des scènes. On prétend qu'à l'arrivée de l'archiduc, qu'on attend le mois prochain, il y aura un bal sur le grand théâtre, et qu'on exécutera un ballet de trente-deux personnes. La reine, toute la famille royale, y auront leurs rôles . J'exhorte fort vos parents de rester pour voir ce spectacle : ils hésitent à s'y déterminer; mais ils iront du moins de lundi en huit à Versailles pour le bal : il y aura un quadrille de seize qui représentera des Scandinaves.

1 Lady Harriet Stanhope, fille du feu comte d'Hurington, mariée depuù aulordFolcy. (A. N.)

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Dimanche.

J'attends machinalement le facteur tous les mercredis et dimanches, ne comptant pas souvent recevoir des lettres; aujourd'hui il n'y en a pour personne, et voilà trois dimanches de suite qu'il retarde d'un jour, et que par conséquent celles qu'on reçoit le lundi, on n'y peut repondre que le jeudi d'après. Toutes ces observations vous font hausser les épaules, vous paraissent bien puériles. Quand on est occupé de grandes affaires, de tout ce qui se passe dans les quatre parties du monde, on inéprise bien ceux qui s'occupent de pareilles bagatelles. Mais daignez vous souvenir que je passe mes jours dans un tonneau ; il est mon gtte, et la Fontaine dit : Que faire dans un gîte, à moins que l'on n'y songe? Et à quoi voulez-vous que je songe? à la cour? aux ministres? aux disputes? aux procès? Je ne puis point éparpiller mon intérêt, et je suis comme cet homme à qui une personne racontait toutes ses affaires : Save&vous, monsieur, lui dit-il, que je ne m'intéresse qu'à ce qui me regarde?

Après ce préambule , je vous dirai que madame de Mirepoix est payée; je lui portai l'antre jour six rouleaux, et sept louis dans une petite bourse de cuir que je commençai de lui présenter comme une restitution dont j'étais chargée; les six rouleaux suivirent de près, et la surprirent extrêmement; elle ne se rappela point d'où ils pouvaient venir; alors je lui donnai l'extrait de votre lettre et le décompte du banquier Panchaud ; elle me parla beaucoup de sa reconnaissance, et me dit qu'elle vous écrirait incessamment ' ; je n'en réponds pas. Cette maréchale serait plus à plaindre qu'elle n'est, si elle avait un autre caractère; mais les bagatelles l'occupent et l'amusent; de plus, elle a une grande famille, elle donne à souper tous les dimanches, et met de l'affectation à avoir beaucoup de monde ; il y a communément dix-huit ou vingt personnes, presque tous neveux et nièces, cousins et cousines. Je suis passablement bien avec elle. Quand on veut bien vivre avec les différents partis, on vit en paix; mais il en résulte un peu. d'indifférence; j'excepte de cette régie la grand'maman , avec qui je suis unie plus tendrement que jamais. '

Sa belle-sœur a été assez incommodée tous ces jours-ci ; elle se porte mieux présentement. Je crois qu'elle vous plairait ;elle est extrêmement animée, elle cause à merveille, on est à son

1 C'était une somme due à la maréchale dr Mirepoix par M. Taaffe, et que M. Walpole obtint pour elle de» exécuteur* leeUmcntairei. (A. N.)

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aise avec elle, et, pendant le temps qu'on la voit, on l'aime beaucoup. Ce que je vous dis est si vrai, que la grand'maman pense de même. Voilà déjà un mois complet de leur séjour ici; leur projet est toujours de s'en retourner au mois d'avril.

MADAME LA MARÛVISE 1)1" DEFPAND A M. BF.

Paria, 8 février 1775.

Plusieurs circonstances, monsieur, m'ont fait différer de vous répondre. Je n'ai pu voir madame d'En ville aussitôt que je l'aurais voulu , et il fallait que je susse par elle à qui vous pourriez adresser ce que vous voulez bien m'envover. M. de Maurepas consent que ce soit à lui , avec une seconde adresse à madame d'Enville, et c'est à condition qu'il y aura trois exemplaires, un pour le ministre, un autre pour madame d'Enville, et l'autre pour moi. Il y a déjà beaucoup de personnes qui ont reçu votre ouvrage, indépendamment de la grand'maman , à qui vous l'avez envoyé par la poste. J'ignore par quelle voie les autres l'ont reçu; mais il est singulier que d'Argental et moi ne l'ayons pas .encore. Vos anciens amis ne sont pas les mieux traités; mais pour les nouveaux, s'ils ne sont pas contents, ils sont difficiles à satisfaire. Tous ceux à qui vous prodiguez des louanges ont été vraisemblablement à Ferney vous rendre visite; car s'il suffisait de ta réputation, vous n'auriez pas oublié de certaines personnes qui méritent autant vos éloges. M. l'archevêque de Toulouse, M. de Beauvau ne pouvaient-ils pas v prétendre?

Je n'ai encore lu que voire Êpilre à M. d'Alembert, et, à cette omission près, j'en suis fort contente.

Madame d'Enville me parait s'occuper très-sérieusement de votre protégé ' ; je ne doute pas que ce ne soit efficacement.

J'ai été ravie de voir M. Dupuis ; je lui ai fait mille questions, qui partaient toutes de ma tendre amitié pour vous. Je vois que nos santés sont assez semblables , ainsi que nos âges. Il me serait bien doux, je ne saurais dire de vous voir, mais de vous entendre. Quel plaisir j'aurais que vous entrassiez dans ma cliambre sans que l'on vous annonçât, et que je tous recon-

1 M. d'Élallonde de Marnai. (L.)

DE MADAME LA MARQDISE DU DEFFAKD. 465

misse à votre son de voix ! Je serais étonnée si , dans une conversation |>articu!icri!, je ne vous reconnaissais pas aussi à votre goût et à vos jugements, j'ajoute, à votre vérité.

Lisez-vous tous les Mémoires dont nous sommes inondés? Jugez-vous tous les procès? J'attends avec impatience votre Don Pedro, et tout ce qui l'accompagne. On loue extrêmement un petit écrit sur la raison; la mienne s'accommode bien de la vôtre. Je voudrais toujours vous lire, et c'est le parti que je serai forcée de prendre; car malgré vos magnifiques éloges, je ne trouve ma félicité particulière que dans ce que vous faites.

MADAME LA MAKOVISE DU lltJ'r.lNI) A M. HOB1CK WALPOLE,

Vendredi 9 février, à sept Injures du matin.

Je ne commettrai pas la même faute qu'au départ des FiûV Itoy; je vous écris par vos parents, qui partiront dans trois ou quatre heures. Cependant je n'ai rien à vous apprendre qu'ils ne puissent vous dire eux-mêmes; ils ont vu et entendu tout ce '|iie je sais. Tout est tranquille ici , on n'aperçoit aucunes intrigues formées; on affiche l'amour du Lien public. Le Maurepas possède en paix le premier crédit ; la seule personne {la reine) qui pourrait le lui disputer et l'enlever est occupée de bals, de coiffures, de plumes, etc. Le Turgot professe la vertu, il veut faire régner la liberté , établir l'égalité , et pratiquer l'humanité. C'est le règne de la philosophie; on fait revivre en faveur des philosophes des charges qu'on avait supprimées; d'Alembert, Condorcet, l'abbé le Bossu, sont, dit-on, directeurs de la navigation de terre, c'est-à-dire des canaux, avec chacun deux mille éous d'appointements ; je' ne doute pas que la demoiselle de Lespinasse n'ait quelque petite parasitante, nous ne voyons encore que des augmentations de dépense, ce qui ne produira pas de diminution d'impôts. Mais on paye bien jusqu'à présent les pensions et les rentes, peu m'importe le reste.

Je vois le départ de vos compatriotes avec le plus grand chagrin ; je suis convaincue qu'il n'y a point de plus honnêtes gens, et je n'eu connais point de plus aimables. Votre cousin est la vertu et la bonté mêmes, sa milady, la plus douce, la plus obligeante, la plus noble et la plus polie ; les deux jeunes dames

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sont charmantes. J'étais si contente de leur société, que j'aurai bîeu de la peine à m'en passer; je vais me croire toute seule, car personne ne les remplacera ; et puis, je l'avoue, je trouvais du plaisir d'être avec des gens qui vous aiment et que vous aime/,. J'ai cependant eu un grand chagrin à leur occasion : je n'ai pu parvenir a leur faire faire connaissance avec la grand* maman ; elle n'a jamais voulu se relâcher du parti qu'elle, son mari et madame de Gramont ont pris , de ne recevoir aucun étranger. J'étais pourtant parvenue à lui faire consentir, il v a trois ou quatre jours, que je lui amènerais votre cousin et miladv; je leur en fis la proposition; ils trouvèrent qu'elle arrivait trop tard, ils ne voulurent pas en profiter : je n'ai pu les en blâmer. Je dis leur refus à la grand'maman, en lui disant que je ne les condamnais pas; je lui fis naître des remords; elle craignit de vous avoir manqué , elle me fit promettre que je l'excuserais le mieux qu'il me serait possible. Tout ce que je ptois vous dire pour sa justification, c'est que sa déférence pour son mari est extrême; elle serait au désespoir d'être mal avec vous, et si vous étiez ici, vous seriez certainement excepté de la règle générale; vous seriez de nos petits soupers, et sa porte vous serait toujours ouverte- Madame de la Vallière n'a point voulu faire connaissance avec vos parents; je les lui avais annoncés avant leur arrivée; elle me dit qu'elle ne voulait plus faire de connaissances nouvelles, qu'elle ne voyait que trop de monde; vous croyei bien que je n'insistai pas. Pour le reste de mes amis, j'en ai été plus contente, tous se sont empressés pour eux. Enfin j'espère qu'ils sont satisfaits de leur séjour.

Je désire qu'ils vous disent du bien de moi, et d'être sourent le sujet de vos conversations.

LA MÊME AU MÊME

Dim.iiu'he lz février 1775.

Vous auriez longtemps de quoi allumer votre feu, surtout si vousjoigniezàcequej'avaisde vous' ce que vous ave» de moi, et

* D'après le désir pressant que M. Walpolc avait témoigne a madame un Deffand, elle lui avait renvoyé, par le général Conway, toutes lesleltm qa'eD* avait reçue» de lui jusqu'alor*. (A. N.)

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rien ne serait plus juste ; mais je m'en rapporte à votre prudence, je ne suivrai pas l'exemple de méfiance que vous me donnez.

Il y eut hier un courrier; c'était le jour de l'échéance ; il ne m'apporta rien : c'est peut-être un effet du hasard , ainsi je ne tous en demande point la raison. Votre cousin et vos dames partirent vendredi à deux heures après midi; le milord ' les accompagna; ifs devaient coucher à Compiègne, et je ne doute pas qu'ils n'y aient passé la journée d'hier; le milord reviendra à Paris, et ils iront coucher à Saint-Quentin. Je leur ai prédit qu'ils ne seraient point à Londres avant samedi ou dimanche. Je les regrette beaucoup, ils sont d'une charmante société ; j'ai à me louer de leurs attentions, et si vous y avez eu .part (comme je n'en doute point), vous ne sauriez trop les en remercier. Je n'ai point réussi à faire pour eux tout ce que j'aurais désiré; j'aurais voulu que le grand-papa et la grand'maman eussent fait connaissance avec eux, et les eussent distingués des autres étrangers ; mais je n'en ai pas eu le pouvoir; j'aurais cru les commettre si j'avais plus insisté. Il n'y a rien de nouveau ici depuis leur départ, que l'arrivée de l'archiduc ' ; ce fut mardi dernier. Il coucha à la Meute; le lendemain il fut à Versailles; il vint vendredi après souper à Paris chez M. de Mercy '; il y passera toutes les semaines le vendredi, le samedi et le dimanche. Hier il eut un dîner de trente-cinq personnes; les maréchaux de France y étaient invités, tous les ambassadeurs que nous avons eus à Vienne, et les grandes charges de la cour. Il y aura un semblable dîner aujourd'hui, où sont invités ceux qui ne le furent pas hier. Demain il y aura à la cour un ballet superbe; je tacherai de m'înstruire des détails pour en remplir ma première lettre.

Voici une petite histoire pour celle-ci.

ET avez- vous jamais entendu parler du marquis de Villette *?

1 Le lord Slormont. (A. N.)

1 L'archiduc Maximilien, frire de l'empereur Joieph II et de la reine de France, depuis électeur de Cologne. Il est mort en 1801. (A. N.)

3 Le comte de Mercy d'Argfnteau, ambassadeur d' Autriche à Parii. (A. N.)

* Il était fils de M. de Launay, trésorier de l'extraordinaire de» guerres, et on de cet comtes, marquis, barons, qui sous l'ancien régime, après avoir gagné beaucoup d'argent par le commerce ou par la perception des laies, avaient acheté des terrée arec de* titres, dont ils je décoraient dans la société, quoique de pareils litres de noblesse ne lenr donnassent ni le rang ni les privilèges (fui y sont attachés, cru 'autant (fa 'ils étaient confirmés par le roi. Le marquis de Villette épousa en 1777 mademoiselle de Vaiicourt, fille d'an gentilhomme des

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*«g CORRESPONDANCE COMPLÈTE

C'est un marquis, un bel-esprit, un homme de bonne Fortune,

nn personnage de comédie.

11 écrivit l'autre jour un billet à mademoiselle Raucourt; elle le reçut arec empressement, persuadée qu'elle y trouverait des protestations, des offres, etc. Point du tout, ce n'étaient que des injures atroces. Elle , sans s'émouvoir, dit au porteur d'attendre sa réponse; elle rentra dans sa chambre, prit le petit balai d'auprès de sa cheminée, le dépouilla, le réduisit à un simple- bâton, et puis l'enveloppa d'un papier, après y avoir écrit ces vers que Voltaire avait faits autrefois pour mettre au bas d'une petite statue de l'Amour :

j Qui que tu sois, voici ton maître;

Il l'ut, le fut, ou te doit être.

On conte une autre histoire; elle n'est ni vraie, ni vraisemblable; ce n'est qu'une méchanceté. On prétend que madame de Saint-Vincent ', qui a un grand procès avec M. de Richelieu, fut chez le lieutenant criminel, qui la reçut avec les plus

environ» de Ferney. Voltaire, nis, l'appela belle et bonne. Lf de la Convention". (A. N.)

> La préiidènta de Saint- Vincent, née Vn.cc de Villeneuve, était, pat naissance, une arrière- petite-fil le de madame de SévÎQné, et se trouvait alliée à quelques- une* dea premières ramilles de France. Elle était mariée à un président à mortier du parlement d'Ail, dont elle se sépara pour cause d'incondnite, et se retira dans un couvent de ta province de Rouergue. Le duc de Richelieu l'eu retira, sans le consentement de ses parents, et la conduisit i Paria. — Le honteux procès dont il est quemion ci-dessus fait croire qu'il y a eu faux d'un ou peut-être même des deux cotes. Le duc de Richelieu accusait madame de Saint-Vincent d'avoir fahriqué et négocié des billets sous son nom pour le montant de deui cent quarante mille francs. Klle répondit qu'il lui avait donné ces billets, quoiqu'il sût bien qu'ils étaient faux, et faits pat ses ordres. Elle l'accusa aussi de la plus vile subornation de témoins, et du plus atroce abus de pouvoir arbitraire, en obtenant une lettre de cachet pour la faire renfermer, sans avoir été entendue, à la Bastille, où un tribunal composé d'officier* de police lui faisait éprouver toutes sorte* de vexations.

On ne saurait se former une idée exacte, non-seulement de la jurisprudence en France, et de la manière dont s'exerçait, dans ce temps, la justice crùninelle, mais aussi des conséquences inévitables que cette vicieuse administration avait sur la bonne foi et l'honnêteté de toute la masse du peuple, si l'on n'a pas jeté les yeui sur le grand nombre de causes remarquables qui occupèrent les tribunaux de France pendant les quinte dernières années de leur existence, depuis celle du comte deMorangiès, en 1773, jusqu'à, celle dn cardinal de Roh an, en J 785. (A. N.)— M. Mary-Lafbn a publié sous ce titre : Le maréchal de Richelieu et madame de Saint- Vincent, un ouvrage consacré à l'histoire de ce fameux procès. (L.)

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grands témoignages d'affection, la priant de ne le point considérer comme son ju(;e, mais de le regarder comme son ami, de lui avouer la vérité, et de lui confier de qui étaient les billets qu'elle disait être de M. de Richelieu, Cette dame parut persuadée, et lui confia qu'ils n'étaient point du maréchal de Richelieu, mais d'un nommé Vignerot '. Le magistrat n'eut rien de plus pressé que d'aller apprendre au maréchal cet rétractation; vous jugez le plaisir qu'il en reçut. Votre cousin a peut-être le mémoire de cette grande affaire. Si vous lisez tous ceux qu'il emporte, vous aurez de quoi vous ennuyer longtemps. Mais vous ne pouvez pas vous dispenser de lire ceux de M. de Guines ; j'aurai soin de vous en envoyer la suite.

J'oubliais de vous dire que l'archiduc soupe ce soir chez M. le duc de Clioiseul avec cinquante ou soixante personnes; il soupu hier chez les du Ghàtelct ; tous les grands personnages lui donneront des festins tour à tour.

Dites mille choses pour moi au général, à milady, à madame Damer, à milady Henriette, et même à la petite nièce *.

MADAME LA MARQCIÏE DU DËPFAND A M. HORACE WALl'OLE.

Paru, mardi SI février 1775.

Je préviens la poste; peut-être ne m'apportera-t-elle point de lettres , et ce n'est pas une raison pour moi de ne pas vous écrire. Je vous félicite sur le plaisir que vous aurez eu de revoir vos amis'. Savez-vous qu'ils augmentent de beaucoup ma vanité? Je suis fort glorieuse de ce que vous m'avez crue digne d'être leur associée; ils devaient vous rendre plus difficile ; je sens tout le prix de votre indulgence ; ce ne sera que dimanche que j'apprendrai les détails de votre entrevue ; je me flatte qu'il y aura eu quelques minutes pour moi ; des questions de votre part, des récits de la leur. Vous aurez connu avec étonnement que j'ai fait quelques progrès dans la prudence. Ils vous auront dit s'ils m'ont trouvée métaphysicienne et romanesque; vous pouvez vous applaudir d'être le seul qui ayez tait cette découverte; mais la crainte de vous y confirmer me gêne terrible-

' Nom de Famille du maréchal de Richelieu. (A. N.)

* Madcmoinelle Caroline Cainpliell, fille du feu Inid Guillaume Cunubeli. Elle mourut en 1788. (A. S.)

* Le général Conirav cl sa famille. (A. S.)

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WO CORHESPOXDANCE COMPLETE

ment; je n'ose pas me permettre de vous parler de moi, et c'est pourtant, je l'avoue, la chose qui m'intéresse le plus et que je sais le mieux. J'aimerais à vous dire les remarques que je fais, les jugements que je porte, mes grands chagrins, mes petits contentements, enfin, pouvoir du moins causer avec vous comme je faisais avec mon pauvre ami Pont-de-Veyle. Mais vous êtes épineux, difficile, et, qui pis est, vous vous ennuyez de tout.

Si en effet vous venez ici, il faudra faire un code entre nous, où nous n'omettrons aucune des règles qu'il faudra observer dans notre correspondance. En attendant , je vais vous parler de tout ce qui se passe.

D'abord le mariage de M. de Coigny ' avec mademoiselle de Conflans*; il se fait aujourd'hui. Ah! voilà toutes mes nouvelles finies.

Ma lettre est interrompue par la vôtre; je ne l'attendais que demain , et elle arrive aujourd'hui.

Vous vous êtes fort trompé dans vos calculs sur l'arrivée de vos parents; je leur avais prédit qu'ils ne seraient à Londres que le samedi ou le dimanche; mats par la lettre que le général m'écrivit de Calais le 22, j'ai jugé qu'ils pourraient être à Londres le vendredi 24. Je saurai dimanche si je me suis trompée.

Je vous prie de m' envoyer votre épilogue '; l'ambassadeur, que j'ai vu trois fois depuis le départ de vos parents, m'a dit

1 Le marquis de Coigny, Gis du duc de Coigny par son premier mariage-

3 Fille du marquis de Confient et petite-fille du maréchal d' Amendera-

3 L'épilogue que M. Walpole avait fait pour la tragédie de Croyance, et M. Jephson, et qu'il avait annonce a madame du Deffand de la manière suivante : • Actuellement je ne sut) occupé que d'une tragédie nouvelle qu'on n donner, et à laquelle Je m'intéresse beaucoup. Le ittjet est tiré de la renier tion de Portugal en faveur des Bragance. Elle est supérieurement écrite, le langage beau, la poédie charmante. Cependant j'ai peur ; l'événement est conoa et heureux, par conséquent moins intéressant. De plus l'auteur me panil peu Fait aux ressorts du théâtre, et «'entend plus aux images de la poésie qn aex caractères. ; ce qui tait qu'il y a de* longueurs, et que l'intérêt n'est pas seetenu. On m'a persuadé de loi faire on épilogue dont je ne suis nullement «•tent. Vous savez que c'est notre usage immanquable de commencer et founue pièce par des prologues et des épilogues. Ordinairement ces derniers moiceanx sont non-seulement gais, mais gaillards ; usage ridicule de faire rire cent il que je n'ai pas voulu pratiquer; de sorte que ers» ■ . (A. S.)

qu'il se chargeait de leur envoyer tout ce qui paraîtra de nouveau. Ab! je le crois fort épris; j'en ressens le contre-coup; il a autant d* empressement pour mol actuellement qu'il avait de dédain auparavant. Je suis contente de l'effet, mais encore plus satisfaite de la cause; cette jeune milady est charmante. J'aurais un grand plaisir de la revoir; il en pourra résulter d'autres bons effets, mais c'est de quoi il m'est interdit de parler.

Mercredi 22.

Je viens de lire le Mémoire de Tort1, il, est d'une audace qui en impose, mais il me semble qu'il ne prouve rien, quoiqu'il donne de violents soupçons. Je n'aime point toutes ces lettres brûlées. Nous verrons ce que M. de G urnes répondra. L'ambassadeur enverra tout au général (Conway); ce serait un double emploi de vous les envoyer. Je n'ai pu me résoudre à lire les Mémoires de M. de Richelieu, je n'ai point de curiosité pour ce qui ne m'intéresse point; j'aime assez M. de Guines, je lui trouve de la douceur, il a l'air de la franchise, et c'est une vertu rare dans le pays que j'habite.

Je vois rarement la grand'maman , j'y vais tous les lundis ; la dernière fois il y avait quarante personnes; je ne me mets point à table, on me sert ce que je veux h une petite table, et j'ai toujours la compagnie de trois ou quatre personnes, tantôt, les uns, tantôt les autres ) je ne m'y amuse guère, mais ce genre d'ennui m'est plus supportable que la solitude. Cinq jours de la semaine leur maison est ouverte, il y a grande cohue et grande liberté. Dans une pièce on joue au billard, dans d'autres on va causer ou lire, ou jouer au trictrac, et dans la galerie des tables pour différents jeux, lemacao, le whist, le tresset, etc. Les vendredis et les samedis, le grand-papa et la grand'maman soupent dehors, souvent ensemble; mais quelquefois la grand'maman soupe chez elle avec le grand abbé , et il y a quelques jours que le grand-papa fit la partie carrée. Il y fut très-aimable, il eut le cœur sur les lèvres; j'étais du dernier bien avec lui,

1 Dam la cause du comte de Guines, dont il a été parlé dam la précédente

M. Tort avait été secrétaire du comte de Guines pendant sa mission à ■•andres, et l'accusait de l'avoir chargé de jouer sur les fonds publics d'Angleterre au profit et bénéfice de lai comte de Guines. De son coté, M. de ■ Guines accusait Tort d'avoir distrait de l'argent et des papiers, d'avoir fait la contrebande, et communiqué indiscrètement un Mémoire Concernant la marine, ainsi que d'autres de tes dépêches, (A. M.)

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67i CORRESPONDANCE COMPLETE

il y resta jusqu'à une heure et demie; sa sreur' était malade, je l'y menai et j'y restai avec lui jusqu'à près de trois heures, et je le ramenai chez lui ; cela ne ressemble- t-il pas à la grande intimité? Eh Lieu, cela lie me prouve rien. Il n'en est pas de même de la grand' maman , elle sait qu'elle m'aime ; vous souvenez-vous que je le lui écrivis il y a longtemps*? Toutes ses vertus lui tiennent heu de sentiment, elle n'a pas un défaut, et à force de s' être corrigée , de s'être domptée , elle s'est faite ce qu'elle est en dépit de la nature, dont elle ne suit plus aucun mouvement. Sa sœur est tout le contraire : l'une est respectét.', l'autre est recherchée. Je trouve que la grand'maman a beaucoup plus d'esprit, et l'autre plus d'agrément; et de tout ce qu'on rencontre, on ne trouve rien à quoi on puisse s'attacher. Ah ! mon Dieu , si je continuais , que je vous ennuierais !

J'espère que nous aurons quelques relations des fêtes, et que je pourrai vous les envoyer; car pour vous en faire le récit, cela m'est impossible.

Ne nie laissez point oublier de votre cousin ni de miladv; je la trouve charmante, et je n'oublierai jamais toutes ses bontés.

Lundi 87 février 1775.

J'ai été très-mal, madame, depuis près d'un mois. Je le suis encore, et je ne sais pas trop comment je suis en vie. Je vois qu'il est arrivé la même chose à Don Pèdre qu'à moi ; cependant je vous en envoie une seconde édition , parce que j* apprend* dans mon lit qu'il n'y a plus d'exemplaires de la première à Genève, Tout est allé , je crois , à Paris. Vous recevrez probablement l'exemplaire de l'édition nouvelle par M. d'Ogny.

Je vous conseille de ne vous jamais faire lire des vers; car, outre qu'on en est fort las, ils sont trop difficiles à lire. Vous trouverez mieux votre compte avec de la prose. Je vous prie même de lire une note qui se trouve à la fin de la Tactique, dans le même recueil. Elle est assez intéressante pour ceux qui n'aiment pas qu'on égorge le genre humain pour de l'argent.

1 La duchesse de Cramant. (A. N.)

* Madame du DefTand avait dit à madame de Choîand : - Vous m« q"' vou< m'aimez, mais vous ne le «nln pas. • (A. S.)

Le nombre infini de maladies qui nous tuent est assez grand et notre vie est assez courte pour qu'on puisse se passer du fléau de la guerre.

Je finirai bientôt ma carrière au coin de mon feu. Étendez la vôtre, madame, aussi loin que vous le pourrez; jouissez de tous les plaisirs que votre triste état vous permet. Le mot de plaisir est bien fort; j'aurais du dire consolations, et même consolations passagères ; car il n'en reste rien, lorsqu'au sortir du grand souper, on se retrouve avec soi-même et qu'on passe la nuit à se rappeler en vain ses premiers beaux jours. Tout est vanité , disait l'autre. Eh! plût ù Dieu que tout ne fut que vanité! Mais la plupart du temps tout est souffrance. J'en suis bien fâché, mats rien n'est plus vrai.

Ma lettre est un peu de Jérémie ; j'aimerais mieux être Anacréon. Je vous prie de me pardonner mes lamentations et de croire que le bonhomme Jérémie, au milieu de ses montagnes, vous est aussi tendrement attaché que s'il avait le bonheur de vous voir tous les jours. Le vieux malade de Ferney.

MADAME LA MARQUISE DU DEFPAKD A M. HORACE WALPOLE

Lundi 27 février 17T5.

Vos parents ont grand tort : je leur pardonnais leur empressement à vous aller trouver ; mais je trouve très-mauvais qu'ils ne vous aient pas donné le temps qu'ils passent loin de vous. Quel plaisir trouvent-ils à visiter la Flandre? Ne valait-il pas mieux rester pour voir nos fêtes? Les hais de Versailles; celui d* avant-hier chez madame de Cossé ' , où la reine est venue avec ses beaux-frères; la fête qu'il y aura aujourd'hui, que Monsieur donne à la reine, à la grande écurie : elle doit être superbe. Je compte qu'on en imprimera la description, ce qui épargnera la peine de la raconter : tout cela méritait leur curiosité.

L'ambassadeur soupa mercredi chez moi : il me dit qu'il regrettait beaucoup de ne les avoir pas suivis jusqu'à Calais. Je ne sais pas ce qu'il pensera de leur course en Flandre. Il vint hier chez moi; il ne me trouva pas : j'étais à la comédie de Beaumarchais, qu'on représentait pour la seconde fois : à la

' La tille du duc de Nivernais, mariée au duc de Coslé-Brisuc, gouverneur de Paris. (A. S.)

*7* UORHESPONDANCE COMPLETE

première elle fut sifflée ; pour hier, elle eut un succès extravagant ; elle Fut portée aux nues; elle fut applaudie a tout rompre, et rien ne peut être plus ridicule; cette pièee est détestable : vos parents regrettaient beaucoup de n'avoir pu l'entendre ; ils peuvent s'en consoler. Comment va le goût en Angleterre? Pour ici, îl est entièrement perdu; et, grâce à nos philosophes qui raisonnent sur tout , nous n'avons plus le sens commun ; et s'il n'y avait pas les ouvrages du siècle de Louis XtV, plusieurs de ceux de votre pays, et les traductions des anciens, il faudrait renoncer à la lecture. Ce Beaumarchais, dont les Mémoires sont si jolis, est déplorable dans sa pièce du Barbier de Séviile.

Le grand-papa va ce soir à Versailles, à la fête de Monsieur. Il donna hier une fête chez lui à toutes les femmes et valets de chambre de ceux qui ont été à Cbanteloup ; il y avait plus de quatre cents personnes. L'appartement fut éclairé comme pour les maîtres; le repas splendtde, à trois services; des vins de toutes sortes : mes gens m'en firent le récit hier au soir. J'irai souper ce soir avec la grand' maman et sa belle-sœur : nous serons très-petite compagnie- Je dois leur donner un ou deui petits soupers avant leur départ, qui sera le 9 d'avril. Le grandpapa reviendra le 1" de juin : il assistera au sacre, et restera en tout un mois à ce voyage, et ne reviendra qu'à Noël avec la grand' maman, qui restera constamment à Cbanteloup jusqu'à ce temps-là.

L'archiduc part jeudi prochain. La visite qu'il a rendue ici parait l'avoir plus fatigué qu'amusé : elle a produit de grandes tracasseries à la cour. Vous savez qu'il y était incognito : nos princes ont prétendu qu'il leur devait rendre la première visite; la reine ne l'a pas jugé à propos, et leur a marqué son mécontentement, en ne les invitant point à aucune fête. M. le duc d'Orléans est à Sainte-Assise chez madame de Montcsson, et le prince de Condé à Chantilly. Voilà ma gazette ainsi-que les quatre pages finies.

LA MÊME À.V MÊME

Mercredi 1" min 1775.

Je suis fort aise de l'arrivée de vos parents et fort satisfaite du bien qu'ils tous ont dit de moi : comme ils vous aiment beaucoup, je juge qu'ils ont cru vous faire plaisir.

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DE MADAME LA MArtQflSE DU DEFFAXD. U5

Je reçois une lettre de votre cousin ' en même temps que la vôtre. Il ne me parle point de celle qu'il a dû trouver de moi en arrivant, qui était en réponse à celle qu'il m'avait écrite de Calais : elle était, s'il m'en souvient, de quatre pages, et a t'adresse qu'il a laissée à Wiart en partant : informez-vous , je vous supplie, s'il l'a reçue.

Il est vrai que je vous trouve un homme fort singulier. Vous avez grande raison de dire que nos caractères ne se ressemblent point : le vôtre m'est incompréhensible : je lie puis me faire une idée des plaisirs que vous goûtez dans la solitude, et du charme que vous trouvez dans tous les objets inanimés , de la préférence que vous donnez au grand monde sur la société particulière. Je conviens que la société ne satisfait guère; mais on a toujours l'espérance qu'elle satisfera; et je crois vous avoir déjà dit que je regardais l'amitié comme le grand œuvre : on ne fait jamais de l'or ; mais on trouve quelques productions qui ont quelque valeur et qui laissent quelques espérances; vous me serviriez de preuve : je n'ai point trouvé en vous ce que j'aurais désiré; mais j'ai trouvé ce qui vaut encore mieux que tout ce que je connais, et dont les protestations d'indifférence ressemblent plus à l'amitié que les protestations d'attachement de tous ceux qui m'environnent. Je ne serai point surprise du refroidissement de vos parents, auquel vous me préparez; j'ai trouvé en vous un exemple qui ne peut me permettre de m' étonner de rien. Gomment avez vons pu douter que je n'acquiescerais pas à vos volontés? Je suis ravie de vous avoir tranquillisé. Je sais très-bon gré à milady* des bons offices qu'elle m'a rendus. Il n'est pas douteux que je ne désire de vous revoir; mais la joie que j'en aurai ne sera pas sans inquiétude. Je prévois que vous vous ennuierez beaucoup ; et l'ennui est comme la gelée , qui fait mourir toutes les plantes. J'ai cru remarquer, après chaque voyage, une grande diminution, je n'oserais pas dire dans vos sentiments, mais dans l'opinion que vous aviez de moi. Cependant, je serais fausse avec vous et avec moi-même, si je disais que je ne désire pas infiniment de vous revoir.

Je n'écrirai point aujourd'hui au général : dites-lui, ainsi qu'a milady et a madame Damer, qu'ils m'ont laissé de véri-

1 Le général Conway. (A. N.)

1 Lady Aileibury, en engageant M. Walpole à faire une antre visite a Paris. (A. N.)

CORRESPOXDANCE COMPLETE

tables regrets. Vous m'inquiétez sur l'état de madame Damer : n'oubliez pas, en m' écrivant , de me donner de ses nouvelles. Ne me sachez point mauvais gré de ne vous point taire le récit de nos dernières fêtes; je m'ennuie si fort d'en entendre parler, que je ne puis me résoudre à les raconter.

MADAME LA MARQUISE SU DEFFASI) A M. HORACE W AL POLE

Vendredi 10 mars 1775.

Votre dernière lettre est pleine de raison. Je suis persuadée de l'intérêt que vous prenez à mon bonheur : vous vous faites violence pour y contribuer ; mais vous me la faites un peu trop sentir : vos lettres vous coûtent, et votre voyage vous coûtera bien davantage. Je prévois avec beaucoup de chagrin le peu d'amusement que vous .trouverez ici; si j'avais plus de générosité, je vous prierais de vous en dispenser, mais j'avoue que je désire de vous voir encore une fois ; je veux que vous jugiez par vous-même du changement que je crois qu'il y a en moi, pour nous épargner à tout jamais l'ennui d'en parler. Où prenezvous que je ne suis occupée que de mes parents, et que je m'afflige d'avoir peu de particulier avec eux? Ah! je voudrais n'avoir que ce chagrin-là. J'ai fait presque toutes les semaines un souper particulier avec la grand'maman et le grand abbé, j'en ferai un ce soir, et croyez, qu'excepté une seule personne, je pourrais dire à tous mes amis : Je sais que je vous aime, mais. . .

Vous avez raison quand vous me dites que l'âge et l'expérience n'ont rien produit en moi, de bien s'entend, car l'âge m'a défigurée, et l'expérience m'a dégoûtée du monde, sans me rendre ia société moins nécessaire. Elle me l'est plus que jamais, et vous ne m'empêcherez pas de regretter mon pauvre ami Pont-de-Veyle; il m'écoutait et me répondait; j'étais ce qu'il aimait le mieux; je lui étais nécessaire; et si tout le monde m'avait abandonnée , il me serait resté fidèle. 11 avait une certaine connaissance du monde, qui, sans être bien profonde, suffisait dans bien des circonstances : trop de pénétration nuit quelquefois ; il y a du danger à trop approfondir ; il faut le plus souvent s'en tenir aux surfaces, et se contenter d'y conformer les siennes. Je ne sais pas si j'explique ma pensée; quand je

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veux raffiner je m'exprime mal, mais vous savez aider à la lettre.

Votre ambassadeur part au plus tard mercredi pour Londres ; je le crois fort épris, nous jugerons à son retour si je me trompe : s'il revient seul, tout sera dit. Il vous portera peut-être cette lettre, cela dépendra du jour de son départ. Je vous enverrai sûrement par lui le dernier Mémoire de M. de Guînes, qui ne paraît pas encore. Si vous étiez curieux de la collection entière de ce procès, je vous en enverrais toutes les pièces ; il y en aura pour le moins quatorze ou quinze. Je crois que ce pauvre M. de Gutnes est le plus malheureux de tous les hommes. Je vous quitte, et je vous reprendrai quand je pourrai.

Samedi, îi trois heure» après midi.

Le Mémoire de M. de Guines ne parait point encore; on m'avait dit , comnie chose certaine , qu'on consentait à faire imprimer ses dépêches : elles prouveraient qu'il n'aurait pas pu perdre s'il avait joué , parce qu'il n'aurait pu parier pour la guerre , sachant la paix ; mais on me dit hier que cette grâce ne lui était point encore accordée, et qu'on doutait qu'il l'obtint.

Je voulais vous envoyer une nouvelle brochure de Voltaire, mais vôtre ambassadeur dit que l'on reçoit à Londres, par Genève, tous ses ouvrages avant qu'ils arrivent à Paris. Je ne me souviens pas de ce que je vous ai envoyé dont vous me remerciez; je n'ai plus de mémoire, ainsi il faut que vous me pardonniez des rabâchages.

Connaissez-vous les Lettres de Bolingbroke sur l'utilité de l'histoire? elles ont paru en 1752. Je les avais sans avoir été tentée de les lire ; mandez-moi ce que vous en pensez. Il y a un autre petit volume de lui, qui est une lettre au chevalier Windham, qui contient tout ce qu'il a fait depuis 1710 jusqu'à 1716; cela me rappelle ma jeunesse ; il est question de tous gens que j'ai connus. Vous avez raison d'aimer les noms propres, ils mettent de l'intérêt. Je dois entendre mardi, chez les Necker, une tragédie qu'on dît être fort touchante ; le sujet est la disgrâce du prince Menzikoff ' et sa mort en Sibérie ; je vous en rendrai compte. Je me méfie des éloges , j'y suis trop souvent attrapée. Ulphiffénie et l'Orphée de M. Gluck , le Barbier de Séville de M. de Beaumarchais, m'avaient été extréme-

> Meruikoff, tragédie de la Harpe. (A. N.)

ment vantés ; on m'a forcée à les voir, ils m'ont ennuyée à la

mort.

Madame de Mirepoix est très-contente de votre lettre. L'argent que vous lui avex envoyé ne lui en a pas rapporté d'autre; elle Ta joué et perdu. Sa sœur Boufflers, joueuse éternelle, partira le mois prochain pour la Lorraine avec son prince ' ; ils ne reviendront que dans l'automne.

Nous avons cette année l'assemblée du clergé, cela m'assure un peu de compagnie; je reverrai l'évéque de Mirepoix; il prétend vous aimer beaucoup , et il est très-reconnaissant et trèsflattê de ce que je lui ai dit de votre part, vous ne vous souvenez peut-être pas de m'en avoir donné la commission.

Dimanche, a cinq heures du inir.

J'eus bier la visite du grand-papa; j'avais du monde chez moi, des Allemands, des évéques; il fut de fort bonne conversation ; il rapporta l'affaire de M. de Guines comme aurait pu faire l'avocat général. Le roi a consenti que l'on communiquai aux juges les dépêches qui peuvent prouver en faveur de M. de Guines. Son Mémoire ne parait point encore ; il voulait attendre que le second de Tort parût, et celui-ci ne veut point le donner que M. de Guines n'ait donné le sien. Tout le monde s'intéresse à cette affaire , les uns par amitié , et les autres par curiosité.

Le procès de M. de Richelieu fait un effet tout différent; il est si ridicule , qu'on ne s'en occupe que pour s'en moquer. Madame de Saint-Vincent l'attaque pour rapt, séduction et subornation de témoins : elle avait quarante ans quand elle prétend avoir été séduite , et lui soixante-quinze ans quand il l'a séduite ! Ses meilleurs amis ne peuvent s'empêcher d'en pleurer et d'en rire.

La grand'mamau soupa chez moi avec le grand abbé ; en me mettant à table, je trouvai sur mon assiette quantité de choses; je ne savais ce que ce pouvait être; c'étaient six coquetiers d'argent et un d'or, les plus jolis du monde. Ce présent ne m'a point plu ; premièrement, parce que c'était un présent, et secondement, parce qu'il n'est bon à rien. Notre soirée se passa fort doucement ; la grand' maman est la vertu personnifiée. La vertu a étouffé en elle la nature; je ne sais si elle en est plus heu-

1 Le prince de Bcaufremont. (A.- S.)

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DE MADAME LA MARQOISE DU DEFFAKD. 479

reiue, mais elte en est certainement moins gaie et moins naturelle.

Remarquez, je vous prie, que cette lettre vous sera rendue par l'ambassadeur, et que je ne parlerais pas si librement', si elle était confiée à la poste.

Je ne sais si c'est la vieillesse qui me donne de l'humeur et qui me rend difficile.

Mardi.

J'eus hier le tête-à-tête que je vous avais annoncé ' ; il ne fut pas gai, mais il fut intéressant, et m'aurait appris, si je ne l'avais pas su , qu'il y a des situations plus fâcheuses que la mienne. J'allai ensuite rendre une visite à l'hôtel de Choiseul. Ce n'est point là encore où l'on doit trouver le bonheur. Pour moi , je crois qu'il s'est retiré à Strawberry-Hill. Croyez-vous en effet le quitter pour quelques moments? Je ne saurais me persuader que vous exécutiez le projet que vous faites. Vous avez manqué le temps ou il vous aurait été agréable. Milord Stormont est persuadé que vos parents1 reviendront ici , qu'ils s'y sont beaucoup plu ; et pour lui , loin de s'y déplaire, il se flatte d'y rester fort longtemps, et je ne doute pas que cela ne soit, s'il ramène sa milady *.

Je n'appris hier rien de nouveau. Je suis honteuse de la longueur de cette lettre et de son insipidité.

. 17 mars 1775.

Après avoir attendu bien longtemps , j'ai enfin reçu vos derniers ouvrages. J'espère qu'il n'en sera pas de même à l'avenir, et que vous voudrez bien vous servir de l'adresse que je vous ai indiquée.

Vous vous doutez bien que je suis parfaitement contente de votre prose et de vos vers. Vous êtes, et vous serez toujours le même. Vous dites que votre corps s'affaiblit : votre àme s'en moque , et elle conserve la même force et la même chaleur qu'elle avait à vingt-cinq ans. Je voudrais, en vérité, mettre sur votre tête les années qui me restent , vous en feriez bon

1 Arcr madame de Jonlac. (A. N.) 1 L»dy Harriet Stanhope. {A. N.)

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usage, et celui que j'en fais est déplorable. Je seus tout le malheur qu'il y a de n'avoir rien acquis dans sa jeunesse ; on ne vit dans sa vieillesse que sur le bien d' autrui , et l'on en sent d'autant plus la misère. Mais que faire à cela, mou cher Voltaire? Les chagrins et l'ennui qui tourmentent finiront bientôt; je sens souvent du regret de n'avoir pas été m' établir à Genève dans le temps que j'étais dans le voisinage ; je me serais trouvée dans le vôtre ; mais il faut chasser toutes ces pensées , et se contenter de brouter le foin au travers duquel ou est place.

Souvenez-vous quelquefois de votre ancienne contemporaine ; consolez-la, aidez-lui à traîner les tristes restes de sa vie!

Je ne vous parle point des nouveautés, des Mois de M. Roucher, du Menxikoff de M. de la Harpe , vous les aurez sans doute reçus.

Il se trouve quelquefois chez moi des gens qui se piquent de grammaire ; on agita dernièrement cette question : une personne malade qui veut rendre compte de son état peut-elle dire: J'ai été très-mal, et je le suis encore ?

On demande s'il y a faute dans cette façon de parler, et en

quoi

elle consiste?

30 mars 1775.

J'ai pu vous dire, madame, j'ai été tris-mal, je le suis encore,

1* Parce que la chose est vraie;

2° Parce que l'expression est très-conforme, autant qu'il m'en souvient , à nos décisions académiques. Ce le signifie évidemment, je suis très-mal encore. Ce le signifie toujours la chose dont on vient de parler. C'est comme quand on vous dit : Étesvous enrhumées , mesdames? Elles doivent répondre : Nous le sommes ou nous ne le sommes pas. Il serait ridicule qu'elles répondissent : Nous tes sommes ou nous ne les sommes pas.

Ce le est neutre en cette occasion , comme disent les doctes. Il n'en est pas de même quand on vous demande : Étes-vous les personnes que je vis hier à la comédie du Barbier de Séviile, dans la première loge ? Vous devez répondre alors : Nous les sommes; parce que vous devez indiquer ces personnes dont vous parlez.

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DE MADAME LA MARQUISE DO DEFFAND. Wi

Êtes-vous chrétienne? Je le suis. Étes-vous la juive qui fut menée hier ù l'Inquisition? Je la suis. La raison en est évidente. Êtes-vous chrétienne? Je suis cela. Étes-vous la juive d'hier, etc. ? Je suis elle.

Voilà bien du pédantisme, madame; mais vous nie t'avez. demandé : et vous ferez de moi tout ce que vous voudrez, excepté de me faire venir à Paris. Mon imagination m'y promène quelquefois , parce que vous y êtes ; mais la raison me dit que je dois achever ma vie à Ferney.

II faut se cacher au monde, quand on a perdu la moitié de son corps et de son âme , et laisser la place à la jeunesse. II y a et il y aura toujours à Paris beaucoup de jeunes gens qui font et qui feront très-joliment des vers ; mais ce n'est pas assez de les faire bons, il leur faut un je ne sais quoi qui force à les retenir par cœur ou à les relire, malgré qu'on en ait, sans quoi cent mille bons vers sont de la peine perdue.

Je suis indigné, depuis quelques années, de la prose de Paris, et surtout de la prose des avocats, qui parlent presque tous comme maître Petit-Jean. Les factums contre M. de Guines et contre M. de Richelieu m'ont paru le comble de l'absurdité : celui de M. de Richelieu était un peu ennuyeux , mais au moins il était fort raisonnable.

J'espère que quand mon jeune homme ' sera obligé d'en faire an, il pourra être assez intéressant; mais probablement cette pièce de théâtre ne se jouera pas si tôt.

Adieu , madame , dissipez-vous , soupez , mais surtout digérez, donnez, vivez avec le monde, dont vous ferez toujours le charme. Daignez me conserver toujours un peu d'amitié, cela console à cent lieues.

MADAME LA MAHQVISr DD D F FF AND A M. HORACE WALPOLE.

Mardi 4 avril 1775.

Je courus hier un fort grand danger : entre sept et huit heures du matin le feu prit à la cheminée de mon antichambre avec une telle furie , que les flammes sortirent jusqu'au milieu de la chambre, et montèrent jusqu'aux bras de la cheminée, brûlèrent les cordons des sonnettes ; et si la cheminée s'était 1 Le jeune d'Élallonde, à qui Voltaire prenait tant d'intérêt. (L.) ti. 31

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crevée , il est très-vraisemblable que non-seulement mon appartement, mais tout le corps de logis aurait été brûlé. Heureusement la cheminée est de brique , et le prompt secours qu'on apporta fit que le danger dura peu , et n'a même causé aucun dommage ; les maçons qui travaillent dans la cour furent d'un grand secours, et les pompiers, qui ne tardèrent pas à arriver, mirent tin à ce terrible accident. Le pauvre Wiart en a un peu souffert, il a eu un bras un peu brûlé, et une partie de sa redingote. Ce fut au moment que je m'éveillai que l'accident arriva ; je me levai bien vite et descendis chez mademoiselle Sanadon. Mes gens étaient dans la plus grande terreur ; et ce qui vous surprendra, c'est que je ne fus point effrayée : ce ne fut point par courage, mais par insensibilité. Je ne puis pas me rendre raison à moi-même de cette disposition; le danger me paraissait évident, je disais même qu'il fallait mettre en sûreté tout ce qu'on pourrait sauver; je pensais un peu au parti que je prendrais , et dans ce moment-là tout me paraissait égal. Rendez-moi raison de cela, si vous pouvez ; pour moi je L'attribue à ce changement que je vous ai annoncé que vous trouverier en moi, qui est bien plus l'effet de mon âge que de mes réflexions. J'avais été toute la veille dans un grand affaisse- Les lettres de M. d'Aiguillon , dont le recueil a pour titre : Correspondance Je M. le duc d'Aiguillon, au sujet de l'affaire de M. le comte de Guines et du sieur Tort, et autres intéressés, pendant les années 1771, 1772, 1773, 1774 et 1775, est la plus ennuyeuse chose du monde. J'en ai lit soixante-cinq pages, il y en a deux cent vingt-trois. Jusqu'à cette page on ne peut en lien conclure; je vous enverrai cette brochure avec les autres pièces du procès, mais j'attendrai une occasion. Je trouve le pauvre M. de Guines bien à plaindre.

Je suis bien de votre avis : je ne sais pas comment il se peut trouver des juges, parce qu'il me parait impossible de s'assurer de la vérité ; on ne voit que des masques , on n'entend que des mensonges ; il est étonnant qu'on soit attaché à la vie ; je doute qu'il y ait aucun individu (si ce n'est mon petit chien ) pour qui elle soit heureuse ; encore voudrait-il se marier, et on ne lui donne point de femme.

Je vous ai mandé que je perdrais mes parents ' le lundi de Pâques ; cet accident est prévu, et puisque je soutiens avec tant 1 Le doc et la dvcbeue de Cboiicul. (A. N.)

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de fermeté cens qui ne le sont pas, je serai fâchée de celui-ci, sans en être accablée.

H pleut ici des épigrammea sur nos nouveaux maréchaux : on dit que le roi ne fera pas ses pàques , parce qu'il a fait le$ sept péchés capitaux; ce sont les sept maréchaux. Je ne crois pas en devoir faire l'attribution ou distribution ' par la poste , et vous ne les connaissez pas assez pour pouvoir la faire.

Mercredi.

J'ai presque lu entièrement la Correspondance; je trouve qu'elle n'ajoute rien aux Mémoires de M. de Guînes, si ce n'est qu'il est bien évident qu'il n'était pas protégé par le ministère. Les lettres de M. de Guines sont du même style que ses Mémoires, c'est-à-dire , parfaitement bien écrites.

Le vice-chancelier, père du chancelier1, mourut hier matin, et le marquis de Pontchartrain est très-mal.

On croit que M. de Muy a la pierre. Je soupai hier à l'hôtel de Choiseul ; il y avait cinquante-six personnes. Je ne me mets point à table, je soupe dans une petite pièce séparée avec ceux qui ne soupent point. Je donnerai à souper, samedi, au graudpapa, à la grand'maman , à madame de Gramont, à l'archevêque de Toulouse et à M. de Guines.

LA MBMB AU HKME.

Sanedi t avril 1175.

Je crains que vous ne vous portiez pas trop bien ; la lettre que je reçois a le ton faible ; je crois que vous êtes pile , un peu triste; cela est-il vrai? Est-ce que la vie que vous menez vous convient? Dîner à six heures du soir est une heure bien indue. Que prenez-vous donc entre votre lever et ce repas?

' Voici cette dtMributtkm : le due eVHarcoarl, ta pantin; le due Je Nasille*, l'avarice; le comte de Nicol*i, U gourmandise; le duc de Fîu- Jamei, l'envie ; le comte de Noaillei, t'argue il; le comte de Muy, ta colère ; le doc de Dura*, la luxure. (A. N.)

* Maupeou, qui, malgré ton eiil et M disgrâce, restait revêtu du liirc et de b charge de chancelier, laquelle eat inamovible en France, si te u'ert par démission volontaire, a Laquelle il m) voulut jamais consentir. Depuis le retour à Paria de l'ancien parlement que Maupeou avait détruit, M. de Mironesuil, garde des sceaux, avait présidé comme chancelier; mail Maupeou en conserva Le titre jusqu'à sa mort, qui n'eut lieu qu'en 1791. (A. N.)

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Souper à minuit, c'est tout au plus cinq heures après le dîner. Vous coucher à deux heures , c'est un dérèglement que cet arrangement-là . Songez donc combien le régime vous est nécessaire, et combien vous êtes faible et délicat. Au nom de Dieu, ne soyez plus malade, je n'ai plus assez de force pour soutenir l'inquiétude !

Qu'est-ce que vous entendez quand vous me dites que j'ai plus d'esprit ponr me défendre que pour attaquer? Je ne me souviens jamais , en vous écrivant , de ce que je vous ai écrit , et cela vous est prouvé par mes rabâchages. Ma mémoire s'en va grand train. Ah! c'est une belle chose que de vieillir! Quand vous en serez là , vous vous souviendrez de moi , j'en suis sûre.

Milady Henriette est bien dégoûtée, si elle ne veut point du milord: on dit qu'il a une très-belle figure; il a certainement de l'esprit, de la douceur, de la politesse; il a été très-bon mari ; il faut qu'il y ait quelque raison à ce refus ; vous ne vous souciez pas de le savoir, ni moi non plus.

Vous avez bien raison en m' associant à l'aversion que vous avez pour les grandeurs; je ne trouve d'état heureux que de n'être ni grand ni petit , mais d'avoir de la fortune, c'est-à-dire un revenu assez considérable pour n'avoir jamais besoin de personne , pour être bien logé , bien servi , pour souper tous les jours chez soi en bonne compagnie, et mener tous les jours la même vie. Je ne me trouve bien que dans mon tonneau, et sans la maudite crainte que j'ai de m' ennuyer , je ne sortirais jamais de chez moi; mais souper seule ou tête à tête avec la Sanadon me parait affreux. Souvent les soupers que je vais faire ailleurs ne valent guère mieux, mais la variété est bonne en toute chose, jusqu'à changer de sorte d'ennui.

Dimanche.

Mon souper s'est très-bien passé' : il y a eu de la gaieté, de l'accord, même assez d'amitié; tes parents et le grand abbé partirent les- premiers; la sœur et M. de Guines restèrent une heure de plus; la sœur me traite à merveille. Le Guines est très-aimable, il a un courage inouï, et il en a grand besoin. Je ne sais comment se terminera sou procès , son ennemi est bien dangereux. On attend le derm'er Mémoire de Tort ces jours-ci ; il y répondra , et tout sera dit , et vraisemblablement il sera jugé dans le mois de mai.

> Le louper dont il est question !i la fin de h précédente lettre. (A. N.)

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Je vous demande pardon de ce que je vous mande |peu de

nouvelles, mais je ne sais pas conter, et puis je ne saurais me

persuader que vous puissiez vous intéresser à ce qui se passe

ici, c'est-à-dire aux bagatelles.

On disait hier au soir madame de Maurepas très-malade ; ce n'est pas une bagatelle que cela, mais une chose très-importante1. Adieu.

Paru, IX avril 1775.

Vous me donnez la permission la plus absolue d'avoir en vous toute confiance, et de m'adresser à vous dans tous mes besoins. J'en ai agi ainsi par le passé, en vous demandant des noels, en vous donnant à résoudre un point grammatical. Aujourd'hui, je vais vous demander une ordonnance médicinale.

Dites-moi , je vous prie , mon cher Voltaire , s'il est vrai que vous prenez tous les jours de la casse , si c'est de la cuite ou de la mondée, quelle en est la dose, et l'heure à laquelle vous la prenez. J'en fais un grand usage, mais je n'ose pas le rendre journalier ; c'est la seule drogue que je prenne et qui m'est devenue absolument nécessaire , parce que j'ai un estomac très -paresseux, et qui manque de ressort ainsi que mes entrailles.

Je ne vous crois point dans le même cas ; votre esprit , votre mémoire , toutes les facultés de votre àme ne sont point affaiblis ; vous êtes le Voltaire d'il y a cinquante ans. Votre goût ne s'est point perverti, et je ne me trompe point à de certains éloges que vous donnez ; vous les accordez à la reconnaissance: d'ailleurs , vos exemples en sont le correctif. Qu'on vous lise avec attention , et que l'on juge après si l'on vous imite assez bien pour mériter vos éloges.

Je n'ai lu de tous les Mémoires dont nous sommes inondés , que ceux du procès de M. de Guines ; ceux de ses adversaires sont l'ouvrage de diables déchaînés. Mais les siens, qu'en ditesvous? Ne les trouvez-vous pas nobles , modérés , et du style de ta vérité?

Pour le procès de M. de Richelieu, je n'ai lu que f interrogatoire de madame de Saint-Vincent ; c'est une pièce rare, et

1 On pentait qu'elle avait une grande influence sur «on mari. (A. M.)

qui doit tout d'une voix la faire enfermer à l'Hôpital on à

Sainte-Pélagie.

On nous annonce un grand et nouveau règlement dans f administration des finances, vos louanges l'ont prévenu.

Dites-moi, je vous prie, si vous avez reçu une visite de M. de Sainte-Aldegoude, et comment cet original vous a paru, et s'il vous a raconté son aventure avec des capucins.

Vous voulez qu'on vous donne des thèmes pour vous engager à répondre, en voilà de fort beaux. Adieu, mon cher Voltaire. Pourquoi articuler que je ne vous verrai jamais ? Hélas! hélas! je n'en suis que trop persuadée.

19 aTril 1775.

Vous me donnez donc , madame , une charge de médecin consultant dans votre maison? J'en suis bien indigne. Je ne sois que le compagnon de vos misères, et compagnon d'ignorance de tous les autres médecins. Si vous aviez un livre difficile à trouver, qui est intitulé Questions sur l'Encyclopédie , je vous prierais de vous faire lire l'article Médecine, qui est assez drôle, mais qui paraît bien approchant de la vérité.

Je suis de l'avis d'un médecin anglais qui disait à la duchesse de Marlborough : ■ Madame, ou soyez bien sobre, ou faites b beaucoup d'exercice , ou prenez souvent de petites purges ■ domestiques, ou vous serez bien malade. ■

J'ai suivi les principes de ce médecin, et je ne m'en suis pas mieux porté. Cependant , vous et moi , nous avons vécu assez honnêtement, en prévenant les maladies par un peu de casse. Je fais monder la mienne et la fais un peu cuire. Elle fait beaucoup plus d'effet, lorsqu'elle n'est pas trop cuite et qu'elle est fraîchement mondée. Ma dose est d'ordinaire de deux ou trois cuillerées à café, et on peut en prendre deux fois par semaine sans trop accoutumer son estomac à cette purge domestique.

Quelquefois aussi je fais des infidélités à la casse en faveur de la rhubarbe; car je fais grand cas de tous ces petits remèdes qu'on nomme minoratifs, dont nous sommes redevables aux Arabes, de qui nous tenons notre médecine et nos almanachs. Vous savez peut-être que pendant plus de cinq cents ans nos

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souverains n'eurent que des médecins arabes ou juifs ; mais il (allait que le fou du roi fut chrétien.

Je reviens à la purge domestique, tantôt casse et tantôt rhubarbe, et je dis hardiment, que ce sont des fruits dont la terre n'est pas couverte en vain , qu'ils servent à la fois de nourriture et de remèdes, et qu'il faut bénir Dieu de nous avoir donné ces secours dans le plus détestable des mondes possible.

Je vous dis encore que nous ne devons pas tant nous dépiter d'être un peu constipés , que c'est ce qui m'a fait vivre quatrevingt-un ans , et que c'est ce qui vous fera vivre beaucoup plus , longtemps. On souffre un peu quelquefois, je l'avoue; mais, en général, c'est notre loi de souffrir de manière ou d'autre. Je m'acquitte parfaitement de ce devoir, et tout résigné que je sais , je me donne actuellement an diable dans mon lit, pendant que madame Denis est dans le sien depuis quarante jours, avec la fièvre et une fluxion de poitrine. Je suis prêt d'ailleurs à vous signer tout ce que vous me dites, excepté la trop bonne opinion que vous voulez bien avoir de votre vieux confrère en maladie.

11 y a longtemps que j'ai eu le bonheur de passer quinze jours avec M. Turgot. Je ne sais ce qu'on lui permettra de faire , mais je sais que je fais plus de cas de son esprit que de celui de Jean-Baptiste Colbert et de Maxhnilien de Rosny. Je ne crains pour lui que deux choses , les financiers et la goutte. Ce sont deux terribles sortes d'ennemis. Il n'y a que les moines qui soient plus dangereux.

Je vous quitte pour aller au chevet du lit de ma malade. Supportez la vie, madame, et conservez-moi vos bontés.

A propos, madame, ou hors de propos, au riez-vous entendu parler d'une lettre en vers, d'un prétendu chevalier de Mortou à H. le comte de Tressan , qu'il a eu la faiblesse de faire imprimer avec la réponse, le tout omé de lettres instructives? C* Morton dit que les hommes

sont d'étranges machines,

Quand, Sert des Feux follets d'un instinct perverti, Ils Ton t peraécu tint l'écrivain sans parti Qui veut de leur raison réparer les ruines.

Ensuite, il dit que M. de Tressan rendait plus piquants les soupers d'Epicure Stanislas, père de la feue reine. Stanislas serait certainement bien étonné de s'entendre nommer Epiciire, lui qui ue donna jamais à souper.

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IBB CORRESPONDANCE COMPLETE

Presque tous les vers de cette belle épttre sont dans ce goût. Et voilù ce que M. de Tressan , de plusieurs Académies , a cru être de moi ; voilà à quoi il a répondu par uneépttre en vers, voilà ce qu'il dit avoir été extrêmement approuvé par MM. d'A...., C....etM....

J'ai eu beau lui écrire que le chevalier de Morton était un détestable poète, il n'en démord point. Il me dit que je suis trop modeste. Il fait courir dans Paris cet imprimé, d'ailleurs très-dangereux , dans lequel on met sur la même ligne Numa et le roi de Prusse, Montaigne et Vanini, Socrate et l'Arétin.

Il y a quelques vers heureux jetés au hasard dans ce mauvais ouvrage fait aux Petites-Maisons, et surtout des vers très-hardis qui passent à la faveur de leur témérité. M. de Tressan distribue à ses amis la demande et la réponse. Que voulez-vous que je dise? La rage d'imprimer ses vers est une étrange chose, mais ce n'est pas à moi de la condamner. J'ai passé ma vie à tomber dans cette faute , et je suis puni par où je suis coupable.

Mais , bon Dieu 1 que le bon goût est rare !

MADAME LA MARQUISE DU DKFFAND A M. HORACE WALPOLE. Dimanche 7 mai 1775.

Je ne sais si vous aurez entendu parler de nos troubles : nous avons eu la semaine passée des émeutes, l'une mardi, a Versailles, l'autre mercredi, à Paris; et quoique le pain ne fût pas plus cher que dans les semaines précédentes, le peuple s'est attroupé , a voulu qu'on lui donnât le pain à deux sous; ils ont pdlé les boulangers. On a été mécontent de la police, on a trouvé qu'elle avait molli; en conséquence, on a changé les magistrats : on a donné la place de lieutenant de police, qu'avait M. Le Noir, à un nommé Albert, protégé par le contrôleur général ; celui-ci prend un grand crédit, et il parait qu'il sera bientôt le plus puissant. On avait pris de si grandes précautions pour les marchés d'hier, qu'il n'y a eu aucun mouvement. — M. le maréchal de Biron a le commandement des troupes qui sont dans Paris et dans ses environs, M. de Poyanne a le commandement sous lui. Comme il y a eu do émeutes dans plusieurs provinces, on n'est point assuré que la fermentation soit entièrement calmée. Cette aventure ne m'a

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pas causé la plus petite émotion ; vous voyez que je ne craint ni le fer ni le t'en; c'est un beau changement que l'apathie dans laquelle je suis tombée : je ne suis plus susceptible de crainte, mais je ne le suis pas davantage d'espérance. Je ne sais pourquoi on a fait une vertu de celle-ci; elle peut en être une dans le pays des chimères. A l'égard de la crainte, elle est, dit-on, le commencement de la sagesse; cela peut être; je sais que l'une et l'autre sont des mouvements de l'âme fort involontaires.

Je pense comme vous sur YÉloge de Marc-Aurèle1 . L'intérêt que je prends à M. de Guines m'a soutenue contre l'ennui des quinze ou seize mémoires qu'il a fallu lire ; il sera jugé incessamment .

Vous avez reçu ou vous ne tarderez pas à recevoir un livre qui est fort bien fait, mais qui demande beaucoup d'application *. Je n'ai point entendu parler de la duchesse de Kingston. On m'a dit que milord Holderuess devait s'établir à Auteuil, dans la maison de l'Idole.

Je suis tres-étonoée de la répugnance de la milady pour le milord ; cela n'avait point paru ici , tout au contraire ; serait-il vrai ce que j'ai ouï dire, qu'elle a un ancien goût pour l'ancien ami * de notre ami? Gela me surprendrait, car il ne m'a pas paru aimable.

Paris, 9 mai 1775.

Vous avez si exactement répondu à tous les articles de ma dernière lettre , que cela m'encourage, mon cher Voltaire, à

> Par M. Thomas. — L'éditeur regrette do ne pouvoir donner l'opinion de M. Walpole sur CKlÈloge, ou quelques autres extraits de ses lettres. On a tu que madame du Deffand lui avait renvoyé, parle (général Conway, tontes celles qu'elle avait reçues jusqu'au mois de février 1775. Toula ces lettres existent encore ; mais celles qui sont postérieures à cette date ont été brûlées par madame dn Deffand, suivant le désir de M. Walpole; de sorte qu'il ne reste de lui, depuis 1775, d'autres lettres que celles qu'il loi a adressées pendant la dernière année de la vie de madame du Deffand, et qui furent religieusement rendues après sa mort. (A. M.)

3 L'ouvrage de M. Necker : Sur la législation et le commerce des grains.

3 Le duc de Q (A. N.)

vous écrire. On n'aime à parler que quand on est écoute". Vous avez parfaitement satisfait à mes consultations de médecine) je vois que nos principes se ressemblent. Je fais grand cas de la casse ; celle dont je prends tous les huit ou dix jours est toujours cuite ; ma dose est une demi-once dont je fais deux bols , que j'avale avant souper.

Pour de la rhubarbe , je m'en garde bien ; tout ce qui pince les entrailles m'est infiniment contraire. Notre carrière est , en effet, assez longue; mais rien n'est changé sur votre route, vous y trouvez toujours des fleurs et des fruits , et moi des broussailles et des épines. Quand nous serons à notre dernier moment , nous ne sentirons pins cette différence. La mort met les goujats et les empereurs au même rang. Je suis fort pea sensible à la mémoire qu'on laisse de soi. Feu madame de Staal disait qu'elle serait fort aise de pouvoir mettre sa réputation , sa considération a fonds perdus ; cela est plus philosophe qu'héroïque.

La nouvelle de nos troubles, de nos émeutes apparemment vous est parvenue'; qu'eu pensez-vous? ne trouvez-vous pas que la tolérance, la liberté sont bien difficiles à établir? Il a fallu des armées à votre Catherine pour introduire la première en Pologne, et M. Turgot aura bien de la peine à procurer la dernière à ce pays-ci. Ce moment-ci est cependant le temps des révolutions; elles ont commencé par le changement de goût dans la musique. Je dois rendre justice à la pénétration de feu M. d'Argenson; il prévît dès lors qu'il s'en ensuivrait bien d'autres, et il prédit celle dont vous avez tout l'honneur. Mais laissons tout cela; j'ai bien d'autres choses à vous dire. Je suis furieuse contre M. de la Visclède : il envoie les plus jolies choses du monde à des gens qui n'en sont pas si dignes que moi, parce qu'ils n'estiment peut-être pas autant sa mémoire. N'est-il pas mort, ce M. de la Visclède? Quoi qu'il en soit, rien n'est si charmant, si joli , de si excellent goût que ses Filles de Minée. Vous êtes son légataire , j'en suis sure. Faites-moi part de cette partie de votre legs, et incessamment, je vous prie. N'ayez jamais d'humeur avec moi , ni réticences; soyez persuadé que je vous aime pins que personne au monde. Parlez-moi de votre santé et de celle de madame Denis.

1 Le* émeutes que les ennemi* de M. Turgot excitèrent à Paris el à Versatiles contre ses nouveaux règlements, relatifs au commerce et au transport des grains et de la farine. (A. N.)

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M. DE VOLTAIRE A MADAME LA MAKQUISB DO DBFFAMD

Fernay , 17 mai 1775.

Tons êtes la plus heureuse femme de votre triste sort, madame, puisque les confitures du roi de Maroc vous font du bien; car sachez que l'on sert de la casse sur la table du roi de Maroc, comme chez nous de la gelée de pomme ou de groseille. Soyez sûre que les tempéraments chez qui la digestion est un peu lente et l'esprit prompt , et à qui la casse fait un bon effet, durent d'ordinaire plus longtemps que les corps frais et dodus; cela est si vrai, que je vis encore, après avoir souffert quatre-vingt-un ans presque sans relâche.

Donnez la préférence a la casse, puisque Molière a décidé queu de bonne casse est bonne; • mais en la louant comme elle le mérite, permettez-moi de vous dire qu'il ne faut pas absolument mépriser la rhubarbe.

Tous les médecins de la Faculté, mes confrères, s'ils sont un peu philosophes, conviendront que les mêmes principes agissent dans la casse et dans la rhubarbe. Ce sont les parties les plus volatiles et les plus piquantes qui purgent. J'avoue, car il faut être juste, que la casse, outre ses sels volatils, a quelque chose d'onctueux dont la rhubarbe est privée; et c'est en quoi cette casse mérite la préférence; mais le sublime de la médecine domestique est, à mon gré, d'avoir un jour dans le mois consacré à la rhubarbe.

Je quitte ma robe de médecin pour vous parler des Filles de Minée. Je vous jure que je n'ai envoyé ces trois bavardes à personne. C'est une indiscrétion de Cramer dont je suis très-fâché. J'en essuie bien d'autres ; c'est ma destinée.

J'envoie pour vous cette mauvaise plaisanterie de feu la Visclède, à M. de L'Isle. Elle ne lui coûtera rien. Elle vous coûterait un écu, et elle ne le vaut pas.

Je voudrais savoir si vous avez lu le livre de M. Necker sur les blés. Bien des gens disent qu'il faut une grande application pour l'entendre, et de profondes connaissances pour lui répondre.

Il parait un écrit sur l'agriculture qui est beaucoup plus court et quelquefois plus plaisant. Il y a même quelques vérités.

Je pourrai vous le procurer dans quelques jours. Je tache

de vous amuser de loin, ne pouvant m' approcher de vous. Ma colonie demande continuellement ma présence réelle. C'est un fardeau qu'il faut porter, il est pénible. Ne soyez jamais fondatrice, si vous voulez avoir du temps à vous.

Encore une fois, madame, avalons la lie de nos derniers jours aussi doucement que les premiers verres du tonneau. Il n'y a point pour nous d'autre philosophie. La patience et la casse, voilà donc dos seules ressources! J'en suis fâché.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE. Mercredi 17 mai 1775.

Rien n'est si choquant que vos éternelles excuses sur l'insipidité de vos lettres. Pourquoi seraient-elles insipides? Les lettres d'un ami peuvent-elles l'être? C'est la contrainte, la gène, la complaisance, qui produisent l'insipidité; d'ailleurs vous écrivez parfaitement Lien, et malgré votre mauvais f'rançais, personne ne rend mieux ses pensées, et vous pensez beaucoup.

Nous n'avons plus que quinze jours à attendre le jugement du procès de M. de Guines; dans son dernier Mémoire (que vous devriez demander à milord Stormont), il fait voir qu'il n'avait pas eu tort de vouloir que la correspondance parût.

Il m'est arrivé deux neveux ' qui amènent leurs enfants au nombre de trois; ils seront dans une pension près de l'Enfant- Jésus; de plus, je vais avoir chez moi le petit Wiart; voilà bien de la marmaille, et je ne l'aime guère. Je pourrais vous raconter les séances de l'Académie, vous en envoyer les discours, mais qu'est-ce que tout cela vous fait?

Avez-vous lu le livre de M. tiecker? Dites-m'en votre avis et celui de votre public; il a fait un grand effet dans le nôtre; excepté la secte économiste, tout le inonde en est content. Le second tome de la Maison de Bourbon ne parait point encore. J'essayerai de lire ce Voyage de Sicile', mais je doute qu'il m'amuse. A qui donnez-vous à diner? Je suis sûre que vous écrivez beaucoup. Quel ouvrage faites-vous? quel sujet traitez-

< Les fïU de son frère, le comte de Vichy. (A. M.)

3 Le voyage de Brydooo en Sicile et à Malle, traduit par Démeunler, (A. M.)

tous? Les Eloges sont ici à la mode; à chaque séance publique d'Académie, d'Àlembert en lit un; lundi dernier, jour de la réception du maréchal de Duras, il lut celui de Bossuet, évéque de Meaux; il y a placé celui de M. de Toulouse ', qui fut si pathétique qu'il tira des larmes du loué vif, et de tous ses adorateurs. La louange est aujourd'hui fort à la mode, les talents présents n'en méritent guère.

Je relis les Mémoires de Sully, je les supporte; je lis aussi l'Ordre du Saint-Esprit; les anecdotes me plaisent assez, mais elles sont si abondantes, que l'une fait oublier l'autre. On a bien de la peine à passer son temps; les morts et les vivants sont bien insipides. ■

LA MÊME AU MÊME

Paris, samedi S0 mai 1775.

Votre poste a fait une grande diligence; la lettre que je reçois est du 16.

Je compte donner cette lettre-ci au colonel Saint-Paul ; il la mettra dans le paquet de votre ambassadeur. J'y joindrai des épigrammes, des chansons, dont il faudra vous expliquer le sujet et l'occasion.

Je ne comprends pas bien comment toutes nos nouvelles peuvent vous intéresser. Celles de vos bals ne m'intéresseraient point, et je n'ai nul regret que vous ne puissiez pas m'en parler.

Je fais aujourd'hui un tour de force , le même que je fis il y a buît jours : je vais souper à Versailles avec les deux maréchales et madame de Lauzun. Vous me trouvez bien ridicule, mais j'aime fort M. de Beauvau ; il est de quartier, et pour le voir il faut l'aller chercher ; d'ailleurs je ne crains ni les veilles ni la voiture, je ne crains au monde que l'ennui, tout ce qui peut l'écarter me convient ; je n'ai point le bonheur de me suffire à moi-même ; peu de lectures m'amusent, et les réflexions m'attristent infiniment. Je ne suis point un certain Père de la Tour, qui n'était jamais plus heureux, disait-il, que lorsqu'il jouissait de lui-même. 11 s'en faut bien que je lui ressemble; il n'y a rien que je ne préfère à une pareille jouissance. Je ne

■ L'archercque de Toulouse, son neveu. (A, N.)

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suis point née gaie; le passé ne me rappelle que des chagrins et des malheurs; l'avenir ne me promet rien d'agréable, et je ne puis supporter le présent qu'en cherchant à me distraire.

J'ai lu quelques chapitres de M. Necker, j'ai trouvé qoe c'était un casse-téte. Il a produit un grand effet; nos économistes en sont atterrés, et nos ministres, qui sont à la tête de ce parti, sont furieux contre lui; mais il n'a rien à craindre, il a donné son livre avec privilège et approbation : on pouvait le supprimer, on n'en a rien fait, on n'est point en droit de s'en plaindre. Ce M. Necker est un fort honnête homme, il a beaucoup d'esprit, mais il met trop de métaphysique dans tout ce qu'il écrit. Je ne sais s'il vous plairait, je crois que oui, à beaucoup d'égards ; dans la société il est fort naturel et fort gai, il a beaucoup de franchise, il parle peu, est souvent distrait; je soupe une fois la semaine à sa campagne, qui est à Saint-Ouen; sa femme a de l'esprit et du mérite; sa société ordinaire sont des gens de lettres, qui, comme vous savez, ne m'aiment point; c'est un peu malgré eux qu'elle s'est liée avec moi ; elle et son mari sont fort amis du milord Stormont.

La personne avec qui je vis le plus, de tout ce que vous connaissez, c'est la maréchale de Luxembourg; si je croyais à l'amitié, je dirais qu'elle en a pour moi : il ne se passe guère de jour sans qu'elle nie vienne voir. M. de Beauvau en use de même; ils sont l'un et l'autre ce que Ton appelle des amis, et sans l'incrédulité dans laquelle je suis tombée, je compterais sur eux.

Dimanche.

J'ai fait mon voyage, je n'en suis point fatiguée. Vous trouverez ci-joint l'arrêt ' qui supprime le dernier Mémoire de M. de Guines. On dit qu'il ne lui fera nul tort pour le jugement de son procès; j'en doute, ainsi que de son retour en Angleterre.

■ Je reçois dans le moment une lettre de Voltaire; je recevrai,

L C'était un arrêt du conseil d'État du roi (opprimant la Utmair* Je M. de Guines, qu'on supposait inculper le duc d'Aiguillon. Le roi fut Lieniot engagé, par l'influence de la reine, a révoquer cet édil, ou du moins à en annuler l'effet par une lettre a la cour du Cbitelet. La disgrâce et l'exil du due d'Aiguillon en forant la suite immédiate. Ce seigneur l'était rendu odieux à la reine par u liaison iutiine aTec madame du fiarry et ta protection qu'elle tut accordait. On te persuada qu'il avait été dans «es bonnet grâces longtemps avant la mort de Louis XV. (A. N.)

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DE MADAME LA MABQCISE DO DEFFASD. *05

dit-il, incessamment de nouveaux vers; s'ils arrivent avant le départ de cette lettre, je vous les enverrai.

Si vous n'avez pas le Mémoire condamné ', et que vous en soyez curieux, je vous l'enverrai.

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