INVITATION DE DINE
Auteur solide, ingénieux, Qui du théâtre êtes le maître.
Vous qui fîtes le Glorieux, Il ne tiendrait qu'à vous de l'être;
Si demain ma table s'honore
Maïs je sentirai plu* encore De plaisir que de vanité.
M. le prince de Gonti se porte beaucoup mieux; il se distingue dans l'affaire du parlement, et le mouvement qu'elle donne a son sang lui a fait plus de bien que le régime et les remèdes.
Sachez-moi gré de cette lettre ; plus elle est détestable, plus vous me devez de reconnaissance.
MADAME LA MARQUISE DU DEPFAND A M. HORACE WALPOLE. Paris, dimanche 17 mars 1776.
J'ai chez moi mes neveux ' ; ils sont dans mon antichambre, j'ai la plus grande impatience de m'en débarrasser, et comme Wiart les mènera promener, je veux prévenir l'arrivée du facteur pour n'avoir qu'un mot à ajouter à la réponse que j'aurai à vous faire, et qu'on les emmène; j'espère recevoir de vos nouvelles ; votre santé n'était pas assez raffermie pour que je sois entièrement exempte d'inquiétude.
Il parut, hier cinq édits et six ordonnances. Lundi nous aurons la relation du lit de justice1 ; si vous en êtes curieux, mandez-
1 Les petits-fils de son frère, le comte de Vichy. (L.)
* Ce lit de justice est celui qui fut tenu à Versailles , le IX mare 1776, à l'occasion des édita portant suppression de la corvée dans la construction et l'entretien des grandes routes, etc. Les réclamations des parlementa furent si fortes que le roi se vit contraint de retirer les édita. Nous citerons 1 ce sujet
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le-moi, je tous enverrai tous ces fatras par la première occasion.
M. et madame Necker se préparent à un voyage en Angleterre ; ils partiront la semaine de Pâques , et ils assurent qu'ils seront ici de retour à la fin de mai ; si vous voulez faire venir quelque chose d'ici , mandez-le-moi.
une lettre de Walpole adressée au docteur Gem*, et on y verra en nième tempa qu'il ne pensait pas comme «on amie madame dn Deffand sur le* deux ministres Maleslierbcs et Turgot.
■ Nous avons eti presque toujours les mêmes sentiments politiques, et
je crains bien que vous ne mouriez avec vos opinions; pour moi, je dois vous avouer que j'en ai entièrement changé : loin d'être partisan zélé de la liberté, je n'admire" plus que le despotisme. Vous me demanderez naturel le ment quelle place j'ai obtenue, ou quel cadeau j'ai reçu : ce sont, en Angleterre, les secrets des conversions politiques ; mais comme la mienne est d'origine étrangère, elle oe me rendra pas plu* riche; en un mot, c'est la relation du lit de justice qui a opéré ce miracle. Quand ou trouve deux ministres** assez humains, assez vertueux, assez excellents pour ne s'occuper que du bien-être et du soulagement du peuple, quand un roi prête l'oreille aux avi* de deux hommes aussi précieux, et qu'un parlement s'oppose, par les motifs les plus ignobles et les plus intéressés, an bien qu'on veut faire, ne dois-je pas changer d'opinion et admirer le pouvoir absolut Ou bien, puis-je, en conservant les mêmes sentiments, ne pas en" changer l'objet?
• Oui, monsieur, je suis indigné de la conduite du parlement. On serait tenté de le croire anglais. Je suis scandalisé des discours de l'avocat général'*', qui défend les intérêts odieux de la noblesse et du clergé contre les cris et le* plaintes de* pauvres, et qui emploie sa criminelle éloquence à pervertir la bonté d'un jeûne prince par des vues personnelles , et à lui faire sacrifier la masse de ses sujets aux privilèges de quelques-uns. Mais qu'ai-je appelé éloquence ? Les fumées de l'intérêt ont tellement obscurci sa rhétorique, qu'il tombe dans le galimatias le mieux conditionné. Il dit au roi que la taxe proposée sur les propriétaires des terres atteindra les pauvres comme les riches. Je voudrais bien savoir quelles sont les propriétés des pauvres. Les pauvre* ont-ils des terres? ceux qui ont des terres sont-ils les pauvres? sonl-ce le* pauvre* qui souffriront de la taxe, snnt-ce les malheureux laboureurs enlevés! leurs familles affamées jwur aller travailler, sur les routes? — Maïs il n'y ■ qu'une éloquence criminelle qui puisse trouver et donner une raison pour prolonger de tels abus. — L'avocat général dit au roi qu'ils sont • preii/ue consacres par V ancienneté. • — C'est tout ce qu'on peut dire en faveur de la noblesse, elle est consacrée par l'ancienneté : ainsi la longue généalogie de* abus le* rend dignes de respect.
Ses arguments ne sont pas moin* pitoyables, quand il cherche h éblouir le
* Médecin anglais qui * longtemps habité Paris, et non moins estimé pour ses
• lui. {AN.)
- MM. Mslnherbei et Torgot. (A. M.)
— M. dcSéguier. (4. M.J
Peut-être votre ambassadeur ira-t-il aussi faire un tour a Londres; il en a grande envie. J'ai eu la visite de milady Dunmore ', elle m'a rappelé qu'elle m'avait vue plusieurs fois pendant le séjour que fit ici M. le duc de Richmond; je ne m'en souvenais guère. M. Golardeau a été élu a l'Académie pour remplacer M. de Saint-Aiguan ; ou dit qu'il mourra avant sa réception. Fréron est mort ; on a donné le privilège de sa feuille à sa veuve. Nous aurons incessamment un roman , commencé par madame de Tencin et fini par madame Élie de Beauroi par les grand* noms de Henri IV et de Salir, de Louis XIV et de Colbert, qu'âne bouche vénale a pu seule comparer entre eux. Mais fussent ils tous quatre également vénéra I des , cela ne prouverait rien. Les bons rois et les bans ministres, s'il en fut jamais de tels, peuvent s'Être trompés et avoir fait le mieux qu'ils ont pu. Ils n'eussent pas été bons, s'ils avaient voulu que leurs erreurs fussent respectées , même après avoir été reconnues.
» Enfin, monsieur, je pense que cette résistance du Parlement 1 l'admirable réforme préparée par MM. Turgot et Malesherbes est plus scandaleuse que le plus féroce caprice du despotisme. J'oublie ce qu'était une nation qui refusa la liberté lorsqu'elle lui fut offerte. Cette opposition a une si noble mesure est plus condamnable. Tout un peuple peut bien refuser le bonheur, mais ces magistrats prévaricateurs s'opposent au bonheur de* autres, bu bonheur de plusieurs millions d'hommes et de la postérité ! -7- N'ont-îls pas à moitié absous le chancelier Maupeou de les avoir opprimés? Pour vous, monsieur, blâ m erei-vous encore mon apostasie? ne suis-je pas justifié à vos veux? Je ne vois pas l'ombre d'une idée juste dans les discours de M. Ségiiier, hormis lorsqu'il propose d'employer les soldats à réparer les roules et de (aire contribuer les voyageurs aul frais de leur entretien, quoique en France, où le luxe est moins extravagant qu'en Angleterre, je pense que les voyageurs ne suffiraient pas aux dépenses des routes. Ainsi ce moyen est comme un autre que l'avocat général présente au roi, en lui avouant modestement qu'il le croit impraticable.
Pardonnez-moi, monsieur, de vous causer un aussi long dérangement ; nuis je ne pouvais respirer, tant j'étais blessé de voir une telle abjuration de principes dans la conduite d'un parlement dont le rétablissement m'a fait plaisir. Pauvre espèce humaine! élèvera- l-elle toujours des serpents dans son sein? Dans un pays elle choisit ses représentants qui se vendent avec elle. — Dans les autres, elle honore les despotes. — Dans celui-ci, elle résiste au despote lorsqu'il consulte le bien de ses snjets. Peut-on s'étonner que le genre humain ■oit malheureux, quand les hommes sont ainsi faits? Les parlements montrent un patriotisme fanatique lorsqu'il s'agit de l'esclavage ou de la ruine de l'Amérique ; ils se soulèvent quand on va affranchir leur pays; je ne m'étonne plus de cette opinion, que le diable s'attache toujours a nos pas. Sans doute ceux qui l'ont imaginée ne pouvaient comprendre comment, «ans l'intervention d'une furie, les hommes pourraient se montrer aussi cruels les uns envers 1rs • autres. Ne pensez-vous pas que si cette idée n'eut pas été trouvée, elle serait venue & l'occasion du partage récent de la Pologne ! Adieu. (A. N.)
1 La comtesse douairière de Dunmore- (A. N.)
mont ' ; elle me vint voir l'autre jour, et elle m'a promis le premier exemplaire; s'il parait avant le départ de M. Necker, il vous le portera.
M. de Guines , depuis sou arrivée ici , n'a point quitté Versailles ; il n'a pas encore pu obtenir d'audience; cela n'est pas un trop bon signe.
Nous sommes en plein jubilé , je ne m'en aperçois pas beaucoup.
Je rus jeudi dernier à la comédie chez madame de Montesson; la pièce était de sa composition, elle a pour titre: la Femme sincère. Ce n'est pourtant pas une pièce de caractère, c'est une femme qui fait un aveu à son mari dans le genre de la princesse de Cléves. Ce spectacle n'a pas réveillé en moi le goût de cet amusement. Je ne lis plus que des romans ; je viens de lire les Malheurt de l'amour, par madame de Tencin, qui est bien écrit, mais qui n'inspire que de la tristesse, et un autre qu'on appelle Ernestine, par mademoiselle Biccoboni, qui m'a fait beaucoup de plaisir; lisez-le , je vous en prie; si vous ne l'avez pas, je vous l'enverrai. Je n'ai pas de quoi vous entretenir jusqu'à l'arrivée du facteur, je vais l'attendre.
Le voilà arrivé; vous n'êtes point quitte de votre goutte; ces retours m'inquiètent, et je n'aime point du tout qu'elle grimpe si haut.
Vous me donnez des louanges dont je suis bien indigne, vous me jugez mal sur tous les points. Je ne suis point difficile , je m'accommoderais de l'esprit de tout le monde, si tout le monde n'était pas ridicule. Je pense comme Despréaûx :
Chacun, pris en ion air, est agréable en soi.
Il n'y a que l'affectation , la prétention et le ridicule qui me choquent, et l'on ne trouve que cela. Je m'aperçois très-sensiblement que je perds petit à petit toutes les facultés de l'esprit; la mémoire , l'application , la facilité de l'expression , tout cela me manque au besoin. Je ne désire point d'être aimée, je sais qu'on n'aime point, et je le sais par moi-même ; je n'exige point des autres qu'ils aient pour moi les sentiments que je n'ai point pour eux ; ce qui s'oppose à mon bonheur, c'est un ennui qui ressemble au ver solitaire et qui consomme tout ce qui pour-
1 Les Anecdotes de la cour et du régne d'Edouard II, roi d'Angleterre. Madame de Tencin n'en ayant fait que le* deux première» partie*, madame Elie de Beau mont fournit la troisième. (A. K.)
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rait me rendre heureuse. Cette comparaison exigerait une explication, mais je ne puis pas débrouiller cette pensée.
Il parait des Lettres sur tes Chinois, à la suite desquelles on a mis les lettres du chevalier de Bnufflers avec une e'pitre à Voltaire, et la réponse qu'on a déjà vue; j'ai relu la réponse avec plaisir. On demandait l'autre jour à quelqu'un s'il avait lu les seize volumes de l'abbé de Gondillac sur l'éducation. Ah! mon Dieu non , dit-il , je m'en tiens au dix-septième. Vous comprenez quel il est ; c'est le prince1.
Me dites point de mal de votre lettre à madame de la Val- Hère ; je l'ai lue une seconde fois , et je vous assure qu'elle est très-jolie.
Si votre édition du neuvième tome de madame de Sévigné. n'est pas plus ancienne que 1731, c'est la même que la mienne. Mes lettres ne méritent aucune espèce de louanges , je n'ai point de style ; mais si l'on voulait absolument m'en supposer, il aurait plus de rapport à celui de madame de la Fayette qu'à celui de madame de Sévigné,
I MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Jeudi SI mars 1776.
Je vous plains de l'envie qui me prend de vous écrire. Je me suis fait relire votre dernière lettre; si ce n'est pas un chefd'œuvre de bon français , c'en est un d'un excellent anglais. Aux louanges prés que vous m'y donnez, tout le reste est trèsvrai , très-approfondi , et d'un esprit très-éclairé ; mais quel profit en puis-je faire? Avons-nous du pouvoir sur nous-mêmes? Si cela était, tous les gens d'esprit seraient heureux. Je commence par vous, et je vous demande si vous êtes heureux? J'ai peine à le croire. Cependant il ne faut pas toujours juger des autres par soi-même. Moi, par exemple, quand mon âme est sans sentiment , je suis sans idées, sans goût, sans pensées, je tombe dans le néant que j'appelle ennui. S'il suffisait du raisonnement et de la reflexion pour se rendre heureux, on verrait tout le contraire de ce qu'où voit, car tous les jours, en examinant le monde , je vois que ce sont les sots qui sont les plus
< Le duc de Parme, de qui l'abbé de Gondillac avait été le préceptror. (A.N.)
contents des autres et d'eux-mêmes , et qui savent le mieux se suffire. Vous vous êtes tant, moqué de moi sur le cas que je faisais de l'amitié, qu'à la fin vous m'avez persuadée; mais en détruisant mes illusions, je ne sais rien mettre à la place ; c'est, je crois , un bonheur de prendre pour or les feuilles de chêne. J'ai ri de la récapitulation que vous me faites de tous mes bonheurs ; celui d'une longue vie, par exemple ; vous saurez peutêtre un jour ce qu'il en faut penser. A l'égard de la considération dont je jouis , de l'estime qu'on a pour moi, des empressements qu'on me marque, je dis comme Aman dans Est/ter ;
De cet amas d'honneurs la donc-rur passagère Fait sur mon nrur à peine une atteinte légère ; Mais Mardoebée, etc.
En fait de connaissances, de liaisons et d'amis, ce n'est pas le nombre qui satisfait. Voilà ce qu'il m'a pris envie de vous dire aujourd'hui ; vous voilà quitte de moi pour ce moment.
Je vais faire copier une lettre de Voltaire qu'il a envoyée à M. de Malesherbes ', où vous verrez qu'il soutient bien son caractère; c'est à propos d'un arrêt du parlement qui a condamné an feu un livre intitulé : Contre les droits féodaux *. ' Samedi 13.
Il parait deux volumes de votre Shakspeare, on dit qu'il en aura seize : le premier contient une Epitre à notre roi, l'institution et la description du jubilé en l'honneur de Shakspeare, et l'histoire de sa vie écrite très-longuement et très-ennuyeusement ; je n'ai encore rien lu de la traduction de ses pièces. La
' Cette lettre était adressée à M. de Boncerf, auteur du livre intitulé : Les inconvénients des droits féodaux. Elle est imprimée dans l'édition dea Œuvres de Voltaire, de Beaumarchais, tome LXI1I, p. 200. M. de Boncerf était premier commis de M. Turgot. (A. N.)
* C'est la brochure dont il a été parlé plus haut. Elle était destinée à disposer les esprits de la classe moyenne du peuple pour une partie des (projets libéraux et patriotiques de M. Turbot ; elle fut condamnée d'une commune voix, par le parlement de Paris , comme • injurieuse aux la France, aux droits sacrés et inaliénables de la couronr propriétés des particuliers i comme tendant a ébranler toute la o 1a monarchie, en soulevant tous les vassaux contre leurs seigneurs et contre le roi même, en leur présentant tous les droits féodaux et domaniaux comme autant d'usurpations, de vexations et de violences, également odieuses et ridicules, et en leur suggérant les prétendus moyens de les abolir, qui sont aussi an respect du au roi et a ses ministres, qu'à la tranquillité du . (A. H.)
première est Ol/iello, dont l'abbé Barthélémy est très-content; maïs tous les jours je me confirme à ne m'en rapporter au jugement de personne; non pas que je croie avoir plus de goût, mais du moine je ne juge que d'après moi, que par l'impression que je reçois, et jamais par des règles que je ne sais point.
J'imagine que votre ambassadeur accompagnera les Necker dans leur petit voyage ; j'aurai quelque regret de leur absence; je soupe avec eux deux ibis la semaine , le hindi chez eux, le jeudi chez moi. Je trouve de l'esprit à votre ambassadeur, beaucoup de politesse et de noblesse; c'est de nos diplomatiques celui qui vaut le mieux sans nulle comparaison; vous vous connaissez peu l'un et l'autre; mais ce qui doit vous prévenir en sa faveur, c'est l'amitié qu'il a pour votre cousin. Je crois que le Caraccioli crèvera bientôt; il a une abondance de flegmes, de paroles, qui le suffoquent. On n'est point fâché de le connaître, de le rencontrer, de l'avoir chez soi, mais cependant il fatigue, il assomme. Il a d'abord été fort épris de madame de Beauvau , et elle de lui , mais cela est fort refroidi. L'objet de sa vénération, c'est d'Alembert et mademoiselle de Lespinasse; mais cela ne l' empêche pas d'avoir une sorte de considération pour moi.
Le départ des Choîscul avance à grands pas , ce sera le mardi de Pâques; je les verrai jusqu'à ce jour-là le plus souvent qu'il me sera possible; quand toutes mes connaissances seront dispersées , je me dévouerai à la. solitude et au téte-a-téte de ma compagnie , qui , tout au plus , est tant soit peu au-dessus dn rien ; il m' arrive même quelquefois de la croire au-dessous.
Jouissez du bonheur de vous savoir passer de tout, contemplez votre madame d'Olonne, ou faites je ne sais pas quoi,
car je ne saurais avoir aucune idée de vos sentiments ; depuis que je suis aveugle je n'en connais qu'un genre , et c'est la société ; quand elle est bonne , c'est tant mieux ; mais je préfère la médiocre et même la mauvaise à être réduite à moi-même.
À propos, ne croyez pas que si vous étiez Français, ou moi Anglaise, je serais plus ou moins contente de vous; ce n'est pas la différence des nations qui nuit à notre bonne intelligence; les mœurs et les usages n'y font rien. Bonjour, à demain.
Di mande i roidî.
J'ai commencé Othello , j'en suis enchantée. L'abbé m'a chargée de vous dire qu'il trouve Shakspeare supérieur a tout,
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DE MADAME LA MARQUISE DU DEFr'AIND. 53»
et qu'il vous prie de n'écouter que le Dieu et de ne faire aucune attention à l'homme ; il trouve, ainsi que moi, que tout ce que les traducteurs, car ils sont trois ', disent de leur chef est du dernier plat. Je ne sais si leur traduction est fidèle, mais il me semble que Shakspeare n'a pu mieux dire. 11 est étonnant que ces trois traducteurs n'aient pas mieux écrit tout ce qui précède leur traduction. J'ai impatience de savoir si vous serez content ; je prévois que je le serai infiniment ; mais en vieillissant je m'aperçois que je redoute d'être remuée par des choses trop tragiques.
On dit que le procès de M. de Richelieu et de madame de Saint-Vincent sera jugé jeudi prochain.
H. de Guines est toujours à Versailles sans qu'on pense à s'expliquer avec lui; cet homme est complètement malheu-
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAKD A M. HORACE WALP0I.F-. Dimanche 31 mars 1776.
Votre lettre du 26 arriva hier,, un jour plus tôt qu'à l'ordinaire ; c'est une bonne fortune , mais c'est une bien mauvaise nouvelle que la lenteur de votre rétablissement; ne peut-on pas l'attribuer au retour du froid? Après quelques jours assez beaux, la gelée est revenue; depuis six ou sept jours, il a fallu rallumer le feu, s'habiller plus chaudement; les rhumes sont revenus, ce peut fort bien être ce qui retarde votre parfaite guérisou. Vous irez donc incessamment sur le bord de la mer; vous ressouvenez- vous d'un vers de Despréaux, dans son Ode à Louis XIV, sur le passage du Rhin?
Se plaint de «a grandeur qni l'attache an rivage.
N'en pourraîs-je pas faire une application? Mais non, toute plainte est bannie.
Votre lettre est très-bonne , elle m'a fait plaisir.
Les Necker partiront la semaine de Pâques ; ils vous rendront une visite à Strawberry-Hill , et puis vous eu serez quitte; leur projet est de ne voir personne. Je ne saurais bien dire quel est l'objet de leur voyage, de leur curiosité ; ne pourrait-ce point
1 Le comte de Catuelan, M. le Tournenr et M. S (A. 5.)
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être quelques affaires? Ils ne verront point Ncwmarket. Le procès de la duchesse de Kingston, vos spectacles, Garrick surtout, sont leurs principaux objets; ils le disent; j'espère bien qu'ils seront de retour à la fin de mai. Votre ambassadeur partira plus tôt qu'eux, il partira l'instant d'après le retour de M. de Saint-Paul ; s'il veut se charger des pastilles, d'un roman nouveau et de quelques ordonnances pour M. Conway, vous les recevrez bientôt, sinon vous les recevrez par les Necker.
Avant-hier vendredi, les princes, les pairs et le parlement s'assemblèrent au palais à dix heures du matin; ils ne se séparèrent qu'à deux heures après minuit : c'était pour l'affaire de M. de Richelieu et de madame de Saint- Vincent ; ils ont arrêté qu'on nommerait de nouveaux experts pour la vérification des billets, qu'on entendrait de nouveaux témoins, et la conclusion fut à un plus amplement informé, et le jugement remis après la Saint-Martin, qui est la rentrée du parlement; on a relâché tous les prisonniers; j'attendis le retour de M. de Choiseul, qui, dans toute la journée, n'avait mangé que deux petits pâtés. La grand'maman , qui ce jour-là avait soupe au Palais-Royal , revint chez elle à une heure pour lui faire préparer un morceau à manger; j'avais soupe avec l'abbé chez la Petite Sainte'; nous vînmes à l'hôtel de Choiseul; mesdames de Gramont et de Reauvau vinrent de leur côté attendre le grand-papa; je ne rentrai qu'à quatre heures. Cette conduite vous effraye, mais elle ne me fait point de mal.
Je fis hier une connaissance nouvelle de madame de Genlis du Palais-Royal; c'est elle qui a désiré de me voir, et ce sont les la Reynière qui s'en sont mêlés; elle a beaucoup de talent, est grande musicienne , a une assez belle voix , chante fort bien et joue de la harpe divinement ; je crois qu'elle sera bientôt dame d'honneur de madame la duchesse de Chartres ; elle est actuellement dame de compagnie; madame de Blot1 s'est retirée , et une petite madame de Polignac ' qui la remplace n'est qu'intermédiaire.
J'ai peine à croire que ces nouvelles vous intéressent.
Je viens de lire le roman de madame de Tencin* : si c'était
1 La cumteSHc de Cboiuul, née l'Allemand-Beti. (A. H.) » La sœur du comte d'Hennery. (A. M.) 3 Madame de Polignac, née du Humain. (A. K ■)
* 1er Malheurt de F Amour. C'eil un de» roman* qu'on a attribué* députa ton neveu, M. de Ponl-de-Veyle, et turtout à H. d'Argental. (A. N.)
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son histoire véritable, on ne s'étonnerait pas qu'on l'eût écrit ; mais pour un ouvrage d'imagination , ce n'était pas en vérité la peine.
M. le duc de Chartres n'ira point à Newmarket; il part pour Toulon, et madame la duchesse de Chartres avec lui.
Lundi 8 avril 1776.
Le colonel de Saint-Paul arriva avant-hier au soir; il vint hier , chez moi un moment après que j'en étais sortie pour aller chez madame de la Vallîère. II me laissa votre lettre; je ne me la suis fait lire que ce matin. Je commence à y répondre, quoique dans l'intention d'attendre, s'il le faut, le départ de M. Necker : je m'informerai cependant s'il n'y aura pas d'occasion plus prochaine.
Si je n'en trouve point, j'aurai le temps de répondre à tout ce que contient la vôtre. Je ne veux cependant pas tarder de vous dire que, si je n'avais pour être heureuse qu'à combattre des visions, la besogne serait bien avancée : je crois être sûre de n'en avoir jamais eu; mais aujourd'hui il ne reste pas d'apparence où l'on puisse se méprendre.
Vous vous trompez fort si vous croyez que je ne sois pas persuadée et fort touchée du mauvais état de votre santé. Dans les moments où je souffrais de ma chute, je pensais sans cesse que vos douleurs étaient cent fois plus insupportables que celles que j'éprouvais. Je comprends l'effet qu'elles produisent dans votre âme, et je prévois, sans murmurer et sans m'en plaindre, tout ce qui en doit résulter. Ne me croyez point ni folle ni injuste ; mais plaignez-moi d'avoir reçu de la nature un caractère contraire au bonheur, parce qu'il me rend dépendante de tout.
Mardi 9.
Nous n'avons de Shakspeare qu'Othello, la Tempête et Jules César. J'aime infiniment mieux Othello que les deux autres. Il y a de beaux endroits dans Jules César, mais aussi de plus mauvais, ce me semble. Pour la Tempête, je ne suis' point touchée de ce genre. Les deux premiers volumes seront le Rot Lear, Coriolan, Timon; je ne sais plus quel autre. Il vous sera
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facile d'avoir la traduction, si tous en êtes curieux; il y a déjà du temps qu'elle est à Londres.
Vous avez eu raison en pensant du bien de Malesherbes; tout annonçait en lui de la bonhomie : les mémoires, les représentations qu'on avait eus de lui tandis qu'il était premier président de la cour des aides, ne laissaient point douter de son esprit ; on le croyait sans ambition. La première faute qu'il a faite, c'est d'accepter le ministère, pour lequel il n'a nul talent; mais ce qui lui fait un tort irréparable, c'est la bassesse qu'il a eue de se charger d'une commission qui n'était point de son département, en se chargeant de parlera la reine contre M. de . Gaines, pour lui faire perdre la protection qu'elle lui accorde : c'était l'affaire de M. de Vergennes, ou bien de M. de Maurepas ; mais ils lui ont voulu faire attacher le grelot ; il a eu la bassesse d'avoir cette complaisance pour eus : il a perdu l'estime publique, n'a point réussi auprès de la reine, et l'on ne doute pas qu'il ne se retire incessamment ' .
N'ayez nulle inquiétude sur ma conduite : si vous doutes de ma prudence, soyez convaincu de mon indifférence; je suis très-simple et très-froide spectatrice ; je ne m'intéresse à personne, et mon plus grand mal est ma profonde indifférence.
Les Ghoiseul doivent être partis ce matin; la grand'maman ne reviendra qu'au mois de décembre, le grand-papa reviendra pour la Pentecôte : je ne crois pas qu'il ait aucun projet ambitieux ; il lui faudrait tout ou rien. Il serait difficile de prévoir ce qui arrivera : ceci ne paraît pas avoir pris une consistance solide; mais qu'est-ce qu'on y substituera? La retraite ou la mort de Maurepas pourrait donner beau jeu à mon neveu [l'arcftevéque de Toulouse) : il est toujours ami ou soi-disant ami du Turgot; peut-être celui-ci se l' associerait-il pour se fortifier par ses lumières, dont il sentira tôt ou tard qu'il manque. Le Saint-Germain est entièrement soumis au Maurepas, qui a bien contrarié sa besogne; tous les changements qu'il a faits, quoique considérables, l'auraient été bien davantage s'il avait eu plein pouvoir : il a une sorte de considération dans le public; mais ce n'est pas un homme à prendre un cer-
' Il avait insisté à demander sa retraite après la démission de ton ami Turgot. VJn jour que, dans une audience particulière du roi, il renouvelait ih instance» à cet égard, le malheureux monarque, convaincu de sa propre Faiblesse et de son incapacité, dit en soupirant : • Que vous *tea heureux! que oe puis-je aussi quitter ma place! > (A. H.)
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tain ascendant et à devenir le premier : d'ailleurs il a soixanteneuf ans et une très-mauvaise santé. Voilà l'exposé tant bien que mal de toutes mes connaissances sur notre ministère ; vous pourrez comprendre par la suite ce que je voudrai vous faire entendre par la poste.
Je ne vous parlerai plus de mes vapeurs, de mes ennuis; je vois que vous croyez que ce sont des insinuations que je vous fais. Oh! non, je ne prétends point vous en faire ; toutes illusions sont cessées; je compte sur votre amitié, je prétends à votre estime, je la mérite à plusieurs égards, et mon plus grand désir est d'être assez raisonnable pour supporter ma situation.
Le bruit continue que M. de Malesherbes se retire : on dit que M. de Sartine aura sa place, c'est-à-dire le département de la cour et des provinces; que M. Turgot aura celui de la ville de Paris : M. Albert, qui en est lieutenant de police, placé par M. Turgot, et absolument de sa faciende, ne pourrait pas s'accorder avec M. de Sartine. On donnera la marine à M. de Clugny, intendant de Bordeaux. Voilà ce qui se dit, et dont peut-être il ne sera rien. Ce qui est certain, c'est que M. de Malesherbes a fait de grands pas rie clerc.
Enfin, je vis hier M. de Saint-Paul : il m'a rendu un trèsbon compte de votre état; il ne vous trouve point changé comme vous le dites. Je comprends qu'après avoir infiniment souffert, il suffit, pour élre parfaitement heureux, de ne plus souffrir. J'ai passé par celte épreuve; j'ai eu jadis des douleurs si grandes, qu'en trois jours de temps je devenais un squelette vert de pré , comme si l'on m'avait exhumée ; passant de cet état à une grande faiblesse, le repos, la tranquillité me paraissaient le vrai bonheur; je n'avais nul désir, nul besoin d'occupation; mon âme était sans activité : qu'on me rende cet état, et je serai contente; niais malheureusement mon âme ne vieillit point comme mon corps; il lui faudrait de l'occupation, et aujourd'hui rien ne m'occupe ni ne m'intéresse. Il y a une sorte de honte à l'état que j'éprouve; mais il y a bien de la sottise et de l'absurdité à vous en rendre compte, étant aussi persuadée que je le suis qu'aucune personne au monde ne puisse écouter sans ennui les détails des dispositions, des peines et des plaisirs d'un autre.
J'aurai, je crois, beaucoup de monde k souper ce soir, entre
autres l'ambassadrice deSardaigne et soq mari'; je devais avoir madame de Mirepoix, mais elle me traite avec beaucoup de froideur et de dédain, c'est de cette sorte qu'elle reconnaît l'attachement constant que je lui ai marqué. Vous avez beau dire, c'est un grand malheur de ne pouvoir estimer ni aimer personne ; je ne puis m' empêcher de me moquer de ceux qui me croient beaucoup d'amis; si j'en ai, le nombre est bien petit; mais je suis encore plus fâchée de ne pouvoir plus aimer, que je ne le suis de ne pouvoir pas l'être ; mais brisons là. Je vous demande pardon de vous avoir tant parlé de moi.
Les Necker ne partent que samedi, ainsi me revoilà encore; mais n'ayez pas peur, je ne vous dirai plus rien de moi, c'està-dire de mes pensées; pour de mes actions, cela est différent.
J'eus hier au soir vingt-deux personnes, je ne m'y attendais pas; madame de Mirepoix devait aller à la campagne ainsi que madame de Boisgelin et cinq ou six hommes ; la partie manqua, on revint chez moi; j'avais prié d'autres personnes pour les remplacer, et quelques autres m'envoyèrent demander à souper, ce qui fit ce nombre, mais il n'y en eut que douze qui se mirent à table.
Les bruits publics sont toujours les mêmes. Il faut que je vous dise un trait de la grand'maman. Le samedi saint, qu'elle soupait chez moi avec son mari, sa belle-sœur, il y avait M. de Guines et le marquis de Laval; vous connaissez le premier; le second est le meilleur homme du monde, de la plus grande simplicité ; quelqu'un dit : «Voilà deux hommes bien différents. — Oui, dit la grand'maman, l'un est agréable parles formes qu'il a, et l'autre par celles qu'il n'a pas. ■
J'aurai ce soir belle compagnie, mais moins nombreuse que celle d'hier; comme vous aimez les noms propres, les voici. Madame de Gramont, M. et madame de Beauvau , mesdames de Luxembourg et de Lauzun, madame de Gambis; le comte de Broglie, M. Necker, l'abbé Barthélémy, mademoiselle Sanadon , et peut-être M. de Gnines.
Vendredi,
Je n'eus point hier mesdames de Beauvau et de Cambis, ni H. de Guines; à leur place j'eus les ambassadeurs d'Espagne
de Viry. (A. N.)
et de Naples, Saint-Lambert et le président de Cotte ' . Madame de Beauvau sonnait chez le roi.
Plusieurs personnes parient pour des changements dans notre ministère avant la Pentecôte; je ne pense rien sur cela.
J'ai bien envie d'apprendre que vous êtes parfaitement rétabli. Je suis fort contente de vos analyses sur les pièces de Shakspeare. Adieu. Vous voilà quitte de moi, il en est temps.
MARQUISE DU DEFFASD A H. HOHACE WAI.POLE.
Dimanche 5 mai 1776.
Permettez-moi de vous dire que votre critique ne vaut rien. La tâche est une expression cent fois plus énergique que le mot occupation, qui ne serait convenable que dans les choses de peu d'importance et point du tout dans celles dont Othello vient de parler, et dont il est fortement occupé. Tâche en général veut dire occupation, maïs forcée et pénible, et cette expression convient à la situation de l'âme d'Othello *.
Je n'ai pas trouvé l'endroit de pas du tout*, mais je ne sais point ce qu'on aurait pu y suppléer. Tout ce que je puis vous dire, c'est que cette pièce me charme, et que les choses de mauvais goût qui peuvent y être ne me refroidissent pas du tout, pas du tout.
La façon des Necker ne me surprend point ; ils ne savaient pas pourquoi ils faisaient ce voyage; leur séjour sera court; je vous suis très-obligée de vos attentions pour eux, ce sont d'honnêtes gens; le mari a beaucoup d'esprit et de vérité; la femme est roide et froide, pleine d'amour-propre, mais honnête personne; j'ai plus de goût pour eux que pour la Pomone', dont l'esprit et le caractère me paraissent un fantôme, mais
' Président de la cour des monnaies, remarquable par aa grande chevelure blanche, toujours arrangée arec beaucoup de soin. Il était fort riche, trèsrecherché dans lea sociétés de Paris, et généralement estimé. (A. N.)
S Dans la traduction française de {'Othello de Shakspeare, les mots Olhtllo't occupation t o'er sont traduits par : la tâche d'Othello est finie. (A. N.)
3 Mi l'éditeur non plus. (A. N.)
* Madame de Marchais, née Laborde , épousa un valet de chambre du roi. Madame du Deffand lu! donne le* noms de Pomone et de la Flore-Pomone, parce qu'étant liée avec M. d'Aiigivillers, directeur des bâtiments et jardins Aa roi, elle pouvait, en (oui temps, se procurer les meilleurs fruits et les plus belle* fleurs, qu'elle répandait avec profusion parmi ses amis. (A. N.) n. 35
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qui n'est point effrayant , qui n'a que les formes de bonté , de générosité, mais qui, quoique sans fausseté, n'est qu'apparence. Cette définition vous paraîtra un galimatias, mais je ne puis avoir aucune idée d'elle qui ait quelque réalité; nous sommes très-bien ensemble, mais elle ne, vient presque point ici; elle est par ses liaisons entraînée dans l'intrigue et la politique. H se prépare de grands changements, on nous les annonce prochains; je vous en parlerai quand il sera temps, c'est-à-dire quand ils seront arrivés ; ils m'intéressent on ne peut pas moins, quoiqu'il soit question d'une place considérable pour un de mes parents dont vous ne m'avez jamais entendu parler.
Je soupai hier chez l'ambassadrice de Sardaigne, qui me comble de caresses; elle a de l'esprit, je la trouve aimable; il y avait la maréchale de Mirepoix, l'idole, les Camhis, Boisgelin, Lauzun; la maréchale de Luxembourg ne sort point encore, quoiqu'elle soit guérie. Tous mes diplomatiques y étaient. Je vais ce soir chez madame d'Enville.
L'évêque de Mirepoix me recommande de vous parler de lui, il prétend vous aimer beaucoup. Le bon M. Dutens a traduit votre lettre à l'ambassadrice de Sardaigne pour me la faire voir, elle est très-jolie. Vous écrivez parfaitement bien ; malgré vos fautes de langage, vous rendez parfaitement vos pensées; et quand vous êtes de bonne humeur ,* vous avez beaucoup d'esprit. Je suis désolée de votre mauvaise santé, et de ce qu'elle vous persuade que vous êtes un vieillard.
Je viens de relire cette lettre, je n'en suis point contente, parce que je sens que vous ne le serez point; je n'ai pas bien rendu ma pensée sur le mot tâche, mais c'en serait une trop difficile pour moi, si je cherchais à me mieux expliquer.
On dit que votre dame de Kingston ' a été deux jours à Paris. Un Anglais a dit l'avoir vue; on prétend qu'elle aura soixantedix mille livres de rente, indépendamment de deux ou trois millions qu'elle a fait passer à Rome.
LA MÊME AU MEME
Paru , dimanche 13 mai 177t.
Je vous avais annoncé , dans ma dernière lettre, que je pourrais vous apprendre quelques événements dans celle qui la
1 L« ducheue de Kingiton. (A. H.)
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DE MADAME LA MARQUISE ou DBPFAND. B*7
suivrait;je ue m'attendais pas qu'ils fussent aussi considérables; ceux que je prévoyais ne sont pas encore arrivés, mais vraisemblablement le seront dans peu de jours. Celui dont il s'agit aujourd'hui est le renvoi de M. Turgot; son successeur est nommé , c'est H. de Clugny ' , qui avait été employé précédemment dans la marine sous M. de Praslin. Je ne sais aucune circonstance; mercredi vraisemblablement je pourrai en savoir; ce que je sais très-clairement, c'est le triomphe de M. de Gnines, et j'espère que je pourrai vous envoyer la lettre que le roi lui a écrite avant-hier matin, dans laquelle il lui apprend qu'il le fait duc à brevet en récompense de ses services dont il est très-content ; M. le marquis de Noailles' est nommé ambassadeur chez vous.
Je suis tout étonnée , toute bouleversée , je ne sais de quel côté vient le vent ; vient-il de Touraine ou de Champagne ' ï je n'en sais rien. J'apprends dans l'instant que M. Àmelot* a la place de M. de Malesherbes, qui adonné sa démission, et que M. de Sénac * est intendant de la guerre. Faites-moi le plaisir de dire on de faire savoir de ma part tout ce que je vous mande à M. et à madame Necker.
Je vous remercie des éclaircissements que vous me donnez sur madame de Bristol * ; vous me marquez que milord Bristol boira sa honte chez nous ; sera-ce à Paris ou dans quelque autre province?
■ M. de Clugny avait d'abord été conseillerai! parlement de Dijon ; ensuite M fut successivement intendant à Saint-Domingue, intendant de la marine, durant le ministère du dur de Praslin, et intendant de Bordeaux, places dans lesquelles il s'eut fait phii remarquer par lot débauches que par mf talents et i«s services. (A. N.)
* Le marquis de Noailles est le secoud fils du maréchal duc de Noailles, et frère du doc d'Ayen. Il a été résident de France à Hambourg, ensuite ambassadeur en Angleterre, où il demeura jusqu'à la remise du rescrit, en février 1778 , annonçant le traité conclu entre la France et le congrès des États-Unis d'Amérique. (A. N.)
3 Elle veut dire qu'elle ignore si c'est le duc de Choîseul ou l'archevêque de Toulouse qui doit être mis à la tète des affaires. (A. N.)
* M. Amelot était maitre de* requêtes el avait été intendant de Bourgogne. (A. «.)
* M. Sénac de Meilhau, né à Paris en 1738, fils du premier médecin du roi Louis XV. 11 mourut dans l'émigration a Vienne en 1803. Voir sur eet homme célèbre, un des esprit* le* plus distingues de la fin du dix-huitième siècle, notre Notice en tête de ses Œuvres choisies. Paris, Poulet- M alasais, 186*. (L.)
* La duchesse de Kingston. (A. N.)
Mais voici un événement peu considérable , mais bien singulier. Il y a un mois que madame Wiart trouva , sous le coussin d'une de mes bergères, une boite toute neuve; le prix de sa valeur, soixante-douze livres, était dans le couvercle; il n'y a eu aucune personne de ma connaissance que je n'aie interrogée pour découvrir à qui elle appartenait; personne ne la réclama ; je ne voulais cependant pas en disposer ; enfin , il y a quatre jours qu'étant à ma toilette, je me souvins tout d'un coup qu'elle devait être à vous , et que c'était la boite que vous avez perdue ; j'y fus confirmée par Wiart, qui me dit qu'il se ressouvenait de la description que vous en aviez faite ; c'est certainement une restitution qu'on a voulu faire, parce que la veille du jour qu'on l'a trouvée , on avait battu tous les coussins de mes fauteuils et qu'on ne l'avait pas trouvée; je vous l'enverrai par la première occasion.
Qu'est devenu le voyage du duc de llichmoud ? il n'est point encore arrivé ici : aurait-il commencé par aller à Aubîyny? J'ai la tête si occupée, si troublée de toutes les nouvelles du jour, et de toutes les réponses que je suis obligée de faire aux billets que je reçois, que je ne puis vous rien dire de plus. J'ajoute cependant que votre amour-propre est singulier, et certainement du bon genre ; il détruit en vous toute vanité , et ne produit qu'une grande modestie.
Je viens de recevoir une lettre de milord Stormont en réponse au compliment que je lui ai fait; il m'écrit du jour de son mariage', qui a été le 5.
Je suis parfaitement avec madame de Marchais ; c'est la Pomone la plus fertile et la plus généreuse, la meilleure et la plus ridicule de toutes les femmes.
MADAME LA MABQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE
Mercredi 15 mai.
II y a aujourd'hui quatre ans que je partis pour Cbanteloup; vous fûtes bien en colère, avouez que vous le seriez bien moins aujourd'hui. Que n'en est-il de l'âme comme du corps , ou plutôt du corps comme de l'âme? Pourquoi votre goutte ne s'afrai-
l Avec mademoiselle Louise Cathcait, aœur du lord Cathcart actuel, et mère du comte de Mansfield. 1827. (A. K.)
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Mit-elle pas , ainsi que les sentiments ? Je dirai comme Voltaire a dit, à l'occasion de ce que dans la nature la moitié des individus mange l'autre :
■ Ainsi Dieu le voulut, et c'est pour notre bien. •
M. de Saint-Paul m'offrit hier de mettre ma lettre dans son paquet, si je voulais vous écrire , et il m'assura qu'elle ne courait aucun risque d'être ouverte dans aucun bureau. Je puis donc vous parler en toute liberté. Ressouvenez-vous de la guerre des SaLins contre les Romains, l'histoire s'en renouvelle aujourd'hui. 11 ne reste plus , à mon avis , sur le champ de bataille , que deux champions , une Sabine et un Romain ' ; » s'il
■ se peut pour être Romain n'avoir rien d'humain.» Ceci est on peu énigmatique , mais je passe ma vie à deviner des énigmes, des charades , des logogriphes ; je suis bien aise de vous exercer à votre tour. J'étais assez tentée de vous envoyer la copie d'une lettre que j'ai écrite au Toulouse; j'en étais contente , mais c'aurait été une petite vanité , et vous ne l'aimez pas : vous avez raison, je trouve qu'elle fane, pour ainsi dire, tout ce qu'elle approche. Eh bien , vanité à part , je vais vous faire transcrire la lettre que je reçois du duc de Guines ; vous vous conformerez à sa volonté en ne donnant point de copie de celle qu'il a reçue du roi. Montrez-la a H. Necker, mais sans la lui donner.
Le 14 mu.
■ Vous m'avez accoutumé a votre intérêt, madame la mar-
■ «juise , dans tous les événements heureux ou malheureux de
■ ma vie : il en est arrivé que ceux-ci me l'ont paru moins , et
■ les antres davantage.
* Je n'ai donné aucune copie de la lettre du roi ; je l'ai
■ transcrite dans quelques-unes que j'ai écrites dans le premier
• moment, à mes parents les plus proches, ou à mes amis les plus
• intimes, en les priant de n'en point abuser. Je vous dois trop
■ de confiance, madame la marquise, pour n'en pas user de
• même et aux mêmes conditions. »
Versailles, 10 mai 1776.
Lorsque je vous ai fait dire, monsieur, que le temps que
j'avais réglé pour votre ambassade était fini , je vous ai fait
marquer en même temps que je me réservais de vous accorder
les grâces dont vous étiez susceptible. Je rends justice à votre
1 Elle vent dire la reine et M. de Ma u repas. (A. N.)
conduite , et je vous accorde les honneurs du Louvre , avec la permission de porter le titre de duc. Je ne doute pas, monsieur, que ces grâces ne servent à redoubler , s'il est possible , le zèle que je vous connais pour mon service.
Vous pouvez montrer cette lettre. Louis.
« Je ne me flatte pas, madame, de vous faire ma cour ven- » dredi , parce que je n'ai point fait mes remet-ciments au roi ; s le changement de ministère en a différé le moment ; ce sera * vraisemblablement à la fin de cette semaine. ■
En lisant à M.. Necker la lettre du roi , recommandez-lui de ne dire à personne que je vous l'ai envoyée. Mandez-moi ce que vous saurez de ses projets pour son retour.
On dit que la Sabine a traité très-mal le Romain , qui loi demandait le retour de son neveu ', en se faisant valoir d'avoir concouru aux grâces accordées à M. de Guines. On doute que M. de Ctugny accepte les finances. L'ambassadeur de Naples est hors de lui ; il adore le Turgot. H disait , l'autre jour , que dans trois mois on dirait la rage de son successeur. Je lui dis : ■ Trois mois ! cela est bien long, on n'a pas tant tardé pour M. Turgot. »
Considérez ceque*c' est que tout ceci. Quedeviennent ce lit de justice, tous ces édita, tous ces beaux préambules? il faut de nécessité qu'il arrive déplus grands changements. Je ne déses-
1 Le duc d'Aiguillon était le neveu de M. de Maurepa». Ce fut cependant par l'intervention de la reine, que madame du DefTand désigne ici par le nom Je la Sabine, que le duc d'Aiguillon fut, peu de temps après, rappelé de MB eiil . Madame du Deffand donne de cet cvcneuwiDt les détails ci-après , dan» une lettre du 20 mai, que nous n'imprimons point, parce qu'elle ne contient d'ailleurs rien d'intéressant.
• La nouvelle d'hier est la permission envoyée 1 H. d'Aiguillon d'aller partout où il voudrait, excepté i la cour. Voici comme la grâce a été accordée. Madame de Chabrillant était allée trouver son père (le duc d'Aigullon); ea arrivant, elle tomba malade d'une fièvre putride et mourut. La reine apprenant cet événement, fut sur-le-champ chez le roi', et le pria d'accorder i M. d'Aiguillon la liberté d'aller partout où il voudrait, excepté à la cour; elle Ini demanda de réitérer la défense d'y paraître jamais, sons quelque prétexte que ce put Être. Le roi y consentit; elle ajouta qu'elle souhaitait qu'il lui fit permit, en annonçant ù M. de Maurepas le retour de son neTeu et en l'apprenant ïi tout le monde , de déclarer la défense expresse qui lui était faite de jamais paraître à la cour. Cet événement a surpris; il doit prouver la bonne intelligence de la reine avec le ministre. • (A. N.)
père pas que mes parents Trais et adoplifs ne paraissent tôt ou tard sûr la scène, et que le Romain1, avant six mots, ne retourne à sa charrue.
Nous attendons le grand-papa le 20 ou le 21 ; il reviendra pour la cérémonie de l'ordre {du Saint-Esprit), on verra quelle sera sa réception. Le vrai parent (l'archevêque de Toulouse) est a sa campagne , ne se portant pas trop bien , prenant du lait ; il fera un petit voyage ici fort court, à la tin du mois prochain ou au milieu.
Je joins à cette lettre un petit billet cacheté , que vous n'ouvrirez qu'après avoir tâché de deviner de qui est le portrait que je vais vous transcrire et quel en est l'auteur.
Portrait de M" ***, par une de ses amies à qui elle avait demande son portrait.
* Non , non , madame , je ne ferai point votre portrait ; vous » avez une manière d'être si noble , si fine, si piquante, si délixcate, si séduisante; votre gentillesse et vos grâces changent si ■ souvent pour n'en être que plus aimables , que l'on ne peut * saisir aucun de vos traits ni au physique ni au moral. »
Vous connaissez beaucoup ces deux personnes ; faites quelques efforts pour les deviner, et puis, et puis , adieu.
Le portrait)est de madame de Gambis. L'auteur est madame de la Vallière. N'en étes-vous pas étonné , et ne le trouvez-vous pas fort joli?
îî mai 1776.
J'ai envie de vous écrire; il me semble que je vous dois rendre compte de tout ce qui m'intéresse; je ne sais pas trop pourquoi.
Mademoiselle de Lespinasse est morte cette nuit, à deux heures après minuit ; c'aurait été pour moi autrefois un événement , aujourd'hui ce n'est rien du tout.
J'ai été interrompue , je reprends aujourd'hui.
Le duc de Richmond arriva hier à midi , il vint chez moi à
■ M. deMaurepas. (A. N.)
Dlgltzedby GOOglt
Six heures ; il m'apporta votre joli présent, et une charmante petite boite à thé de madame la duchesse de Ricnmon'd. Recevez mes remerclments, et chargez-vous auprès d'elle de ceux que je lui dois. J'ai été ravie de voir le duc. Vous avez raison, on se plaît avec lui, et c'est parce qu'il est sensible; il n'y a que ces gens-là avec qui l'on se plaît véritablement ; il soupera demain chez moi, et lundi avec mot chez la duchesse du Carrousel (de la Vallière); sa fille (la duchesse de Châtillon) , je crois, n'y sera pas; elle est dans une violente douleur, ainsi que le vilain bossu (M. d'Anlezy)'. Il y a un nombre considérable d'affligés qui concourent d'intelligence à mettre le comble à la célébrité de cette défunte ' ; il ne reste plus rien d'elle ni des siens dans mon voisinage ; je n'entendrai plus parler d'eux , et bientôt en effet on n'en parlera plus.
Je reçus hier une très-aimable lettre de M. Necker , il me parle beaucoup de vous ; je ne sais si vous avoueriez tout ce qu'il m'en dit; il y a un article que je ne croîs pas, mais qui est bit pour plaire, n'eût-il que le son.
J'attends dimanche pour continuer, votre lettre m'en fournira le moyen.
Cette lettre arriva hier. Je vous passe vos préventions sur les deux renvoyés (MM. Turtjot et MaUsherbes) ; ce sont d'honnêtes gens, je le crois ; maïs lisez la fable dixième du huitième livre de la Fontaine*. Vos prédictions pourront arriver, mais il faudra qu'elles soient précédées d'un nouvel événement. Je ne m'intéresse pas plus que vous à la politique ; mes souhaits se bornent à bien digérer, à bien dormir, et à ne point m' ennuyer.
Je suis fort aise du retour des Necker ; ils débarqueront à Saint-Ouen ; ils m'ont fait dire que ce serait samedi ou dimanche. Ils ne vous plaisent pas beaucoup, je le vois bien; tous les deux ont de l'esprit, mais surtout l'homme; je conviens qu'il lui manque cependant une des qualités qui rend le plus agréable, une certaine facilité qui donne, pour ainsi dire, de l'esprit à ceux avec qui l'on cause ; il n'aide point à développer ce que l'on
1 Le marquii d'Anlezy, de la famille de Damai. (A. N.)
1 Mademoiselle de Letpinaue. (A. Pi.)
* L'Ours et r Amateur des jardin» , doni voici la morale :
pense , et l'on est plus béte avec lui que l'on ne l'est tout seul, ou avec d'autres.
Vous avez dû être surpris de l'auteur du portrait ; elle en a fait un de notre Pomone qui est une vraie enseigne à bière ; je n'en ai pas pris copie; c'est tous les lieux communs de louanges, qui ressemblent a tous les brimborions dont la Pomone se pare.
C'est certainement votre boite, et c'est une restitution occasionnée par le jubilé, ou les pâques; ce n'a été qu'au bout de plus d'un mois que j'ai deviné qu'elle pouvait être celle que vous aviez perdue; j'avais interrogé tout ce que j'avais vu, enfin je me souviens que ce pouvait être a vous ; je vous la renverrai.
M. de Ricbmond, la ducbesse de Leinster et M. Ogilby soupèrent hier chez moi; aujourd'hui et demain, je souperai avec le duc chez madame de la Vallière; ce duc me platt beaucoup, sa sœur me paraît aussi très-aimable. Je m'occuperai beaucoup d'eux tout le temps qu'ils seront ici.
J'eus avant-hier, vendredi, le grand-papa, sa soeur, les Beauvau, la maréchale (ik Luxembourg) et sa petite-fille (madame de Lauzun) et plusieurs autres ; j'aurai même compagnie jeudi prochain; et samedi, I" juin, le grand-papa partira pour Chauteloup , sa sœur (madame de Gramont) pour Brienne ' ; elle y restera cinq ou six jours; de là elle ira à Plombières, et ne reviendra a Paris qu'à la fin du mois d'août. Il n'y a point celte année de Compiègne *, ce qui fera que je ne serai point entièrement isolée.
Si j'étais plus en train d'écrire, je pourrais vous dire mille petits riens; mais je n'ai ni le goût ni le talent de madame de Se vigne : elle trouverait aujourd'hui matière à huit pages.
Paris, mercredi 5 juin 1776.
Je commence mon journal, que je continuerai jusqu'au départ du duc (de Richmond). Je lui ai lu vos réprimandes dont il a
' La lerre de M. de Brienne de Loménie , frère de l'archevêque de Toulofue, pré» de Troye* en Champagne. (A. N.) * C'ett-à-dïre, de voyage a Compiègne. {A. N.)
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bien ri. Je ne cloute pas qu'il ne rae trouve une grande douceur; c'est une qualité qui ne m'est pas trop naturelle, mais que vous m'avez rendue nécessaire. Je vous promets de ne vous plus jamais demander raison de ce que feront vos amis; je fais serment de ne plus vous parler de votre ambassadeur; s'il y a encore quelque article que je doive bannir, apprenez4emoi promptement, pour que je puisse avoir, au moins une fois en ma vie, la satisfaction {de vous écrire une lettre où vous n'avez rien trouvé qui vous cboque ou vous déplaise.
M'est-il permis de vous dire ce que je pense de nos ministres renvoyés? Le Malesberbes est un sot, bon homme, sans talent, mais modeste, qui n'avait accepté sa place que par sa faiblesse; par lui-même il n'aurait fait ni bien ni mal; il eût voulu le bien, mais il ne savait comment s'y prendre; il aurait fait le mal qu'on lui aurait fait faire, faute de lumière et par sa déférence pour ses amis ; la preuve qu'il en a donnée a été de se charger de parler à la reine contre M. de Guines, ce qui n'aurait point été de son devoir, quand il aurait été persuadé que cet ambassadeur était coupable; c'était l'affaire de M. de Vergennes, qui fut bien aise de ne pas se compromettre, et le Turgot se servit de son ascendant sur ce pauvre homme pour lui faire faire cette sotte démarche; il ne s'en repent pas, parce qu'il ne lui en coûte que sa place, dont il est ravi d'être débarrassé.
Pour le Turgot, il n'en est pas de même. Il s'afflige, dit-il, ' non de sa disgrâce, mais de ce qu'il n'est plus en son pouvoir de rendre la France aussi heureuse qu'elle l'aurait été si ses beaux projets avaient réussi, et la vérité est qu'il aurait tout bouleversé. Sa première opération qui fut sur les blés, pensa à les faire manquer dans Paris, y causa une révolte; depuis il a attaqué toutes les propriétés; il aurait ruiné le commerce, nommément celui de Lyon. Le fait est que tout est renchéri depuis son administration; aucune de ses entreprises n'a eu l'apparence de devoir réussir; il avait les plus beaux systèmes du monde sans prévoir aucun moyen. Enfin , excepté les économistes et les encyclopédistes , tout le monde ' convient que
1 ■ C'est- 1- dire, tout ce peuple d'homme* de I011C état, de (ont rang . <p'i a pris la funeste habitude de subsister aux dépens de la nation sans la tenir, rpii vit d'une foule d'abus particuliers, et les regarde comme autant de droits; tous ces hommes, effrayés, alarmés, formaient une ligue puissante par leur nombre et par l'éclat de leurs clameurs. ■ — Voye* la Vit dt M. Ttirgot, par M. de Condorcet, p. 134. (A. PS.)
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c'est un fou, et aussi extravagant et présomptueux qu'il est possible de l'être ; on est trop heureux d'en être défait. Qui est-ce qui lui succédera? Je l'ignore, mais on ne peut pas avoir pis qu'un homme qui n'a pas le sens commun; et mieux; vaut pour le gouvernement un habile homme avec moins de probité, c'està-dire avec moins de bonnes intentions, qu'on homme qui, ne voyant pas plus loin que son nez, croit tout voir, tont comprendre, qui entreprend tout sans jamais prévoir comment il réussira; voila comme est celui dont vous faîtes votre héros; de plus, il est d'un orgueil et d'un dédain a faire rire ; si vous le . connaissiez, il vous serait insupportable. Je l'ai beaucoup vu autrefois, et je puis vous assurer qu'il est tel que je vous le dépeins; un tel personnage est très-dangereux dans un Etat comme le nôtre; il pourrait brouiller tout au point qu'on n'y trouvât que difficilement du remède. Il ne suffit pas, pour être un bon ministre, d'être désintéressé, ni de vouloir faire le bien; il faut le connaître. En voilà assez sur ce sot animal. Bien des gens croient que ce seront mes parents adoptifs et réels [le duc de Choiseul et l'archevêque de Toulouse) qui pourront succéder; si cela arrive, je n'en serai ni bien aise ni fâchée. J'ai tort; j'en serai fâchée, si cela nous procure la guerre ; voilà le seul côté par où j'envisage notre chose publique, et c'est peut-être encore un intérêt de trop ; car, qu'est-ce que je puis avoir à y perdre ou à y gagner? Vous vous moqueriez de moi, de ce que je penserais que cela me dût faire quelque chose.
Lundi S4.
Vous voyez quelle interruption! Je me trouve assez embarrassée pour reprendre le fil de l'histoire. Je suis assez disposée à croire qu'il y a bien peu de choses qui intéressent, et que vous êtes peut-être l'homme du monde le plus indifférent, du moins vous voulez qu'on le pense; cependant je vais vous rendre compte de tout ce qui s'est passé ici.
On a fait une division des troupes; vingt-deux lieutenants généraux ont dans diverses provinces un nombre d'escadrons et de bataillons sous leur commandement, chaque lieutenant général a sous lui deux maréchaux de camp. La province d'Alsace, par exemple, est divisée en trois commandements; Strasbourg est la première division. M. de Beauvau a la troisième, qui est à Schelestadt; M. de Maillebois a été nommé pour la province de Picardie; il en avait eu précédemment le
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commandement, on lui en donnait les appointements, mais on lui avait interdit toute autorité' dans son emploi; M. de Saint- Germain et M. de Maurepas, qui le protègent extrêmement, ont obtenu qu'il exercerait aujourd'hui son emploi comme tous les autres lieutenants généraux. Les maréchaux de France qui composent dans ce moment-ci le tribunal sont au nombre de onze; six ont fait des représentations pour que- ledit Maillebois ne Fut point employé, alléguant qu'il était déshonore et devait être exclu de tout pouvoir et de tout honneur militaire. Ces sîx sont : MM. de Richelieu, de Biron, de Broglie, de Filz-James, de Brissac et de CI erm ont-Tonnerre. Ceux qui sont pour lui, MM. de Noailles, d'Harcourt. de Soubise, Nicolaï et Duras. Le rot a ordonné qu'il voulait qu'il eut le commandement, et en conséquence il partira mercredi pour en prendre possession. Lieutenants généraux, maréchaux de camp, aucuns ne seront à Paris le 1" juillet; ce qui fera prés de soixante-dix officiers généraux de moins dans Paris. J'eus la visite, hier, de madame la marquise de Polignac, je ne sais si vous la connaissez; c'est la sœur de madame de Moncooseil ' ; c'est une femme d'une vivacité singulière, et qui depuis trente ans a l'amitié la plus passionnée pour M. de Maillebois; il a bien exercé sa sensibilité, elle a été prête à mourir vingt fois de douleur de toutes ses aventures ; hier elle était triomphante.
Le crédit de M. de Maurepas non-seulement se maintient, mais il se fortifie; il en jouira toute sa vie, mais comme il est fort vieux, il y a de la marge dans l'avenir; mes parents, ou le cardinal de Bemis, sont dans ta coulisse prêts à remplacer; ce sont les seuls pour le moment présent. La reine parait fort tranquille et fort indifférente, et ce qu'elle a fait pour M. d'Aiguillon marque beaucoup d'égards pour M. de Maurepas. En voilà assez pour aujourd'hui.
Mardi 19.
Je viens de recevoir une lettre de Plombières de madame de Gramont, la plus cordiale, la plus familière, la plus confiante; elle en a dû recevoir une de moi le même jour, nos lettres se sont croisées. J'en reçois souvent de Chanteloup, remplies de la plus tendre amitié ; on m'invite à y faire un second voyage ; bien des raisons me détournent d'y penser, dont la moindre est la fatigue du chemin, qu'il me serait difficile de supporter; mais s'il y avait un lieu sur terre où je pusse me séparer de
■ Née Cunay, mère de li princMM d'Hénin. (A. N.)
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moi-même, c'est-à-dire me délivrer de toutes les idées tristes et vaporeuses qui offusquent ma tête, je ne balancerais pas à m'y acheminer, fût-ce au bout du monde; mais comme je me retrouverais partout, je reste dans mon tonneau; j'écarte autant que je le puis toutes les idées qui me tourmentent; et, convaincue de l'impossibilité d'être heureuse, je tâche de ne point penser et de me détacher de lout : mais j'éprouve que cet état, qui ressemble si fort au néant, est le pire de tous.
Je croyais que M. de Richmond partirait dimanche, mais les affaires qui l'ont amené ici, et qui ont quelque apparence de réussite, le retiendront peut-être plus longtemps. Je fais la réflexion que ce n'était pas la peine de vous dire cela, puisque ce sera par lui que vous recevrez cette lettre et que ce sera un article de celle que je vous écrirai dimanche.
Il y eut jeudi dernier une réception à l'Académie française ' : vous recevre» les discours avec les Mannequins ' ; vous serez étonné du genre de l'éloquence d'aujourd'hui. Je lisais Cicëron en même temps que ces beaux ouvrages, vous pouvez juger de ce que j'en puis penser.
Madame de Luxembourg partît hier pour l'Isle-Adam avec sa petite-fille, l'Idole, et sa belle-fille; le prince est, dit-on, mourant. Le comte de Broglie partit hier pour Metz. M. de Beauvau partira lundi pour Schelestadt, qui est le lieu de sa division. Je vois partir tout le monde sans m'en affliger beaucoup. Je ne sais d'où vient je vous rends compte de moi et de ce qui m'environne ; vous me dites dans votre dernière lettre : J'ai des amis parce que ce sont des personnes que j'estime, mais je ne me soucie pas de tout ce qu'ils font dans l'absence. J'ai donc tort, oui, et très-grand tort; mais ayez un peu d'indulgence, et soyez persuadé que je ne vous parle de moi que parce que je n'en puis parler à personne, et que ce m'est un petit soulagement qui m'aide à prendre patience. Ne pensez
1 Celle de la Harpe. Le récit suivant se trouvait dans In Gaulle de ce jour : • SI juin. M. de la Harpe a été reçu hier à l'Académie française, avec un concours de monde prodigieux. Son discours Fut fort long, fort égoïste, fort emphatique, fort ridicule; il a été suivi d'une réplique de M. Marinante),
dans le même genre, non moins bavarde, et non moins impertinente
M. d'Alembert a terminé par l'éloge de M. de Sacy, dan» lequel il a fait venir celui de l'héroïne qu'il vient de perdre, mademoiselle de Lespinasse, qu'il n'a en garde de nommer, mais dont tont le monde a senlî l'allusion. * (A. N.)
2 Brochure satirique contre M. Tunjot et ses projets. On n'a pas su de quelle main était parti ce pamphlet. (A. N.)
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jamais que j'aie aucun dessein qui puisse tous regarder, je tous
manderai» les mêmes choses si vous étiez à Rome.
Je suis actuellement occupée des petites emplettes pour chez vous; je vois que je n'ai nul goût, et je crains votre critique. Lundi, 1" juillet.
Comme M. de Richmond partira peut-être demain matin, je compte lui remettre ce soir qu'il doit souper chez moi, et cette lettre, et celle pour M. de Conway, que je mets sous votre enveloppe.
Il n'y a rien ici de nouveau : les crédits subsistent tels qu'ils étaient, celui de la reine pour les grâces de la cour, celui du Maurepas pour l'administration. Plusieurs prétendent que le Saint-Germain sera chassé, je n'en crois rien. Les spéculatifs prévoient la guerre, je ne le veux pas croire. Dites à M. de Richmond tout le bien que je vous ai dit de lui, le chagrin que j'ai de son départ, et mon impatience pour son retour.
Adieu; avouez que je vous ai bien ennuyé.
Je ne vous ar point parlé de M. de Clugny, successeur du Turgot, mais c'est que je n'en entends rien dire.
MADAME LA MARQCISE DU DRTFAMD A M. HORACE WALPOLE
Dimanche » juin 1778.
Quelles sont donc les réflexions dont je vous accable et que je préfère aux riens que vous regrettez tant? Il me semble que toutes mes lettres ne sont remplies que de riens, et que je ne vous entretiens guère de mes pensées et de mes réflexions: mais il faut que vous me grondiez toujours, et avec le ton de l'ironie et de la moquerie. Ce qui est de singulier, c'est que cela ne me déplaît pas, et que je vous en aime davantage; vous devez être fort content de l'éducation que vous avez faite de moi; si elle n'est pas parfaite, il ne s'en manque guère.
Nous savions ici toute l'histoire de la maison du prince de Galles, j'ai donné votre lettre à lire au duc de Richmond. Je comprends parfaitement votre amitié pour lui ; je le trouve infiniment aimable; mais ce que je ne concevrai jamais, c'est la façon dont les Anglais s'aiment, en ne se voyant point, en ne se donnant point de leurs nouvelles; il faut qu'ils aient quelques génies qui leur viennent communiquer leurs pensées,
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leurs sentiments et leur épargnent la peine de se parler et de s'écrire ; effectivement, une Française telle que moi doit leur paraître une espèce bien étrange. J'ai beaucoup de penchant pour le duc; maïs je me garde bien de l'aimer, c'est assez d'un Anglais tel que tous.
Vous jugez très-bien mes amis1 : la Femme a de l'esprit, mais il est d'une spbère trop élevée pour que l'on puisse communiquer avec elle. Son mari, qui en a plus qu'elle, et qui est peut-être celui qui, aujourd'hui, en a le plus dans noire nation, vaut bien mieux qu'elle. Il est bien persuadé de sa supériorité, mais elle ne le rend ni suffisant ni pédant ; le défaut que je lui trouve, c'est qu'il n'est point de facile conversation : on ne se trouve point d'esprit avec lui. Il a cependant de la franchise, de la bonne humeur, de la douceur et de la bonté , mais il est distrait, et par conséquent stérile. Il dit qu'il tous aime beaucoup, et moi je lui dis que je n'en crois rien; il se fâche , et je lui soutiens qu'il est trop distrait pour avoir pu démêler ce que vous valez. Eh bien , je crois vous voir hausser les épaules et vous impatienter; vous me direz : Pourquoi, le croyant, m' écrire ces fadaises? Ah! monsieur, c'est qu'elles me viennent au bout de ma plume, et qu'il me plaît de vous dire tout ce que je pense.
J'espère que votre duc réussira à son affaire ; il vit hier tous ceux de qui elle dépend ; il en fut fort content. Je lui conseille d'en hâter la conclusion, parce qu'on ne sait pas ce qui pourrait arriver; j'ai commencé une lettre du 5 de ce mois dont je le ferai porteur; je vous y parlerai la bouche ouverte; je ne sais pas ce que je vous dirai, mais ce sera tout ce que je saurai , tout ce que je penserai.
Je comprends, à rémunération que vous me faites de vos occupations, que vous devez regretter le temps que vous perdez à m'écrire; vos journées sont bien remplies; je dois vous savoir beaucoup de gré des moments que vous me donnez, et d'autant plus que je sais par expérience ce qu'il en coûte pour écrire, car rien n'est si vrai que tous êtes le seul pour qui cela ne me coûte rien.
Je vous remercie d'avance de vos éventails; ma reconnaissauce s'étend sur ce que vous faites pour mes amis, et je suis fort aise que vous traitiez bien madame de la Vallière; sa conduite avec moi est d'une égalité et d'une facilité charmantes. Sa
> M. et madame Necker. (A. N.)
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fille, la duchesse de Chàtillon, est dans la plus grande affliction de la demoiselle Lespinasse, laquelle a fait un testament olographe des plus parfaitement ridicules. Mon neveu ' qui est ici, a voulu le voir, il prétend qu'il était eu droit de l'exiger, il fallait bien que cela fût puisqu'on le lui a montré. Elle lui a laissé un perroquet en le qualifiant de son neveu de Vichy; elle charge son exécuteur testamentaire d'AIembert du soin de faire vendre tous ses effets, d'en employer le produit à payer ses dettes ; et s'il ne suffît pas, elle compte assez sur l'amitié et la générosité de son neveu de Vichy pour le prier d'ajouter le surplus. A l'égard des d'Albon, elle n'en veut point parler, tutelle, parce que, non-seulement quoique légitime, elle n'a reçu d'eux aucun bienfait , mais qu'ils lui ont volé une somme que sa mère avait mise en dépôt pour elle ; elle a signé ledit testament : Julie d'Ami on.
- Voilà de ces riens que je vous ai épargnés dans d'autres lettres, et que, pour punition de vos réprimandes, j'insère dans celle-ci.
MADAME LA MARQUISE DU SEFPAND A H. HORACE WALPOLE
Mardi 18 juin 1776.
Je n'eus point de lettres samedi ni dimanche, et votre lettre du 10 ne m'a été rendue qu'hier en rentrant chez moi.
J'ai vu M. et madame Bingham1; je les trouve aimables, 1> femme me parait gaie et franche : quand nous nous connaîtrons, nous saurons si nous nous convenons. EJle m'a remis les éventails; je'vous remercie du mien, que je trouve joli et d'invention nouvelle et commode. Madame de la Valliére m'a chargée de tous ses remerclments , elle est fort sensible aux marques de votre souvenir; c'est en vérité une très-bonne femme, et douée d'un caractère qui la rend très-sociable et très-heureuse; elle a mille attentions pour les Richmond , je crois qu'ils doivent être contents d'elle, de madame de Mirepoix et de madame de Camhis; je pourrais y ajouter madame de Luxembourg; mais comme depuis dix jours elle est à Sainte-Assise, chei madame de Montesson, elle n'a pas pu continuer ses attentions.
> Le fils du comte de Vichy. (A. N.)
' Le feu comte et la comtesse douairière du Lucan. (A. N.)
DE MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND. Ml
J'ai cédé la semaine passée mon mercredi à madame de Mirepoix qui voulait leur donner à souper. La duchesse de Leiuster nous invita pour le lundi d'après, qui était hier ; mais en arrivant, nous apprîmes qu'elle était malade; je viens d'envoyer chez elle, elle a eu de la fièvre toute la nuit, et il lui est sorti une ébullition , c'est peut-être la rougeole. Le souper ne fut point à l'hôtel de Luynes où elle loge, mais à l'hôtel de Modène, chez son fils milord Charles Fitz-Gerald. Le duc de Richmond, M. Ogilby, son fils et sa fille, en firent les honneurs ; nous étions seize : les Bingham, l'ambassadrice de Sardaîgne, mesdames de Mirepoix, de Cambis, de Boisgelin; MM. de Monaco, de Reaune, mademoiselle Sanadon et moi, les quatre de la maison ; il en manque deux, je ne les retrouve pas. J'y arrivai morte de fatigue; j'étais sortie de bonne heure pour aller voir la Petite Sainte ' qui partait aujourd'hui pour Chanteloup; je fis encore deux visites, je ne pouvais plus me soutenir. Je m'affaiblis terriblement ; si ce n'était que les jambes, je prendrais patience ; mais la tête, la tète! cela est bien triste. Les idées de retraite me reviennent souvent; je voudrais un état fixe, que le jour, la veille et le lendemain fussent semblables. Il vaudrait mieux, dans la vieillesse, être sourde qu'aveugle, la surdité est contraire h la société ; mais quand on n'y est plus propre, ce serait un petit inconvénient que d'être forcé à s'en passer, et d'avoir à la place des yeux pour pouvoir s'occuper dans la retraite. Mais a quoi servent ces réflexions? A vous ennuyer, à vous déplaire ; je vous en demande pardon.
Le grand abbé part demain ou après-demain pour Chanteloup; je viens d'écrire à la grand' maman une assez plate lettre et qui m'a coûté. Je ne sais pas si tous les gens qui vieillissent sentent autant que moi la diminution de leurs forces corporelles et l'anéantissement de leurs âmes. Croyez, mon ami, que l'opinion qu'on a de moi ne subsiste plus que sur une réputation d'esprit très-mal fondée , que quelques personnes (dont vous êtes peut-être du nombre) ont imaginé de me donner; elle tombera bientôt avec justice.
Ma lecture présente est la Vie de Cicéron , par Middletoo *, très-bien traduite par l'abbé Prévost ; je l'entremêle des Lettres
1 Madame de Cboittul-Beti. (A. N.j
* Excellent ouvrage. L'abbé Prévost ne sW pat astreint au simple rôle de traducteur ; il a modifié la forme de l'ouvrage Ae Mîddleton, et y a supprimé ce qui lui paraissait inutile. (A. S.)
de Cicéronà Alticus, en suivant les -époques. Je trouve que l'esprit de Ciceron doit servir de mesure pour tous les autres, son style m'enchante. Je lui pardonne sa vanité en faveur de sa sincérité, et sa faiblesse, parce que, je puis vous l'avouer, en ce seul point je trouve que je lui ressemble.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE. Diminchs 30 juin 1776.
J'ai reçu votre thé ; vous aurez dans vos mains de quoi le payer. Si vous voulez que ce soit un présent, vous êtes le maître; les remerciments vont sans dire.
A qui vous plaignez-vous de votre peu d'imagination? À quelqu'un de stupide : non-seulement j'en suis dépourvue, mais la perte de mémoire me jette dans une timidité qui fait que je n'ose hasarder de parler; les expressions, les mots, tout me manque ; j'en suis humiliée, surtout devant les nouvelles connaissances à qui on a bien voulu donner bonne opinion de moi. Vous prendrez cette honte pour de la vanité; cela peut être, mais sûrement je n'ai pas celle qui cherche à en imposer et à se donner pour meilleur qu'on n'est. Je n'ai pas de peine à vous croire, en vous jugeant par moi, que vous êtes quelquefois dénué de pensée; c'est mon état habituel : quand j'ai été longtemps seule ou avec des sots ou de nouvelles connaissances, je crois que je ne penserai de ma vie, et c'est cet état que je nomme ennui, et qui m'est insupportable.
Vous recevrez un volume par M. de Richmond; il partira mercredi. Ge duc ne se porte pas trop bien; sa tête est plus remplie que la votre, mais je ne sais pas si toutes ses idées sont justes et bien arrangées; je crois son cœur excellent, il est plus sensible que votre cousin, mais j'aime bien mieux ce dernier, et j'avoue que je serais charmée de le revoir. Je voudrais bien qu'il vint avec le duc, qui doit revenir au mois d'août, et ne s'en retourner que deux ou trois mois après.
Bonjour, mon ami. Je suis encore à décider si c'est un bonheur ou un malheur pour moi de vous connaître. Mandexmoi toujours toutes vos nouvelles; elles ne me font rien, il est vrai , mais les nôtres ne vous font point davantage. Je donne à souper mercredi aux Bingham et aux Saint-Paul; jeudi aux Stormont, aux Necker et à plusieurs diplomatiques.
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J'allais oublier de vous apprendre que le petit marquis de
Coigny, que vous avez vu, a une forte petite vérole. Il l'a prise
de sa femme , qu'il a gardée dans son inoculation ; il avait été
inoculé parGatti; on croit que sou frère le vicomte l'aura aussi.
la même au même.
Dimanche T juillet 1776.
Vos raisonnements sont excellents, ils interdisent toute réplique. On n'est point malheureux quand on a le loisir de s'ennuyer.
Vous attendez M. de Bichmond pour savoir à quoi vous en tenir sur l'affaiblissement de ma tête ; je vous préviens qu'il n'y a pas pris garde. Je ne doute pas qu'il ue m'ait trouvé autant de santé et de bou sens qu'il lui fallait. Il n'est parti que jeudi 4, il ne passera point par Londres; il m'a dît que vous recevriez ma lettre dans cette semaine-ci.
Je soupai hier chez les Necker avec une madame Montagu '; la connaissez-vous? C'est un bel esprit, dit-on; cela est-il vrai? Est-elle des vrais Mentagu? M. Necker m'a priée de vous faire mille compliments, il me parait qu'il vous aime. L'ambassadrice, lady Stonnont, est jolie; elle se tient mal, elle n'a pas bonne grâce, sa physionomie est spirituelle.
Je ne suis pas en train de vous faire une longue lettre; vous serez assez ennuyé de celle que vous recevrez par M. de Richmond, et ce sera en même temps que celle-ci.
Je ne défendrai point Cicéron, mais après César, c'est l'homme que j'aime le mieux; sa sincérité me fait lui pardonner tous ses défauts.
Je vous crois sans vanité, mais je vous prie de me nommer avec vérité et simplicité les personnes à qui vous croyez plus d'esprit qu'à vous; j'en excepte les beaux esprits et les femmes; ne vous comparez qu'avec les gens du monde et de votre société. Quand vous m'aurez fait cet aveu, je vous en ferai un pareil, exceptant les beaux esprits et les hommes ; j'entends par beaux esprits les auteurs et les savants.
1 Fen ÉlUabeth MonUgu, célèbre auteur de Y Estai tur le génie el Ut écrits de Skaiesptare. (A. N.)
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MADAME LA MARQUISE DU DEFKAXD A M. HORACE WÀLl'OLfc.
Samedi 40 juillet 1776, à quatre heures après midi.
Je suis fort aise que vous soyez content de la boite de M. Gîbbou, et je tous remercie de la peine que vous avez prise de m'écrire une longue lettre. Je trouve vos conseils excellents, et j'ai le désir d'en profiter.
Je suis absolument de même avis que vous sur le jugement que vous portez des discours de l'Académie, mais non sur M.- Turgot. Je trouve aussi que vous avez toute raison de condamner qu'on s'occupe trop de soi-même, et surtout d'exiger des autres qu'ils s'occupent de nous. Ceux qui ont de la bonté supportent nos plaintes, et ceux qui n'en ont pas s'en moquent. Je ne prévois pas que j'aie aucune commission dont je puisse vous importuner, ainsi vous me ferez payer par votre banquier si vous le voulez.
Mon intention est de vous rendre mes lettres moins ennuyeuses, le plus sûr expédient est de les rendre très-courtes.
Dimanche.
Je relis votre lettre , et je peux sans scrupule ajouter à la mienne sans craindre de la rendre trop longue.
M. de Saint-Aignan avait quatre-vingt-douze ans, il était frère de M. le duc de Beauvilliers, gouverneur du Dauphin fils de Louis XIV. Son père l'avait eu d'un second mariage à l'âge de quatre-vingts ans. Il avait été ambassadeur en Espagne et à Borne; c'était un homme très-médiocre, fort dévot; il avait épousé, il y a vingt ans, la sœur de M. Turgot, qui est une grande janséniste; il n'en avait point eu d'enfants. Conservez votre bonne opinion pour son frère, j'y consens, mais n'exigez pas que je sois persuadée que les bonnes intentions suffisent pour faire un bon ministre , quand étant dénué de lumières , il est présomptueux et entreprenant, et s'embarque à faire des établissements sans prévoir leur impossibilité, et qu'au lieu de procurer le bien qu'il désire, il n'en résulterait que du désordre, et de plus grands inconvénients que ceux qu'on chercherait à détruire.
J'ai autant d'horreur que vous pour le cardinal de Richelieu, mais je crois qu'il avait un peu plus de talent que M. Turgot pour le ministère. Jamais Henri IV n'aurait pris M. Turgot
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pour ministre, soyez-en sûr; it l'aurait peut-être fait gouverneur de ses pages ou intendant de quelque petite province comme il était avant.
le soupai hier chez les Necker avec mesdames de Luxembourg, de Cambis et d'Houdetot. Je dis au Necker ce que vous m'écriviez d'obligeant pour lui; c'est lui qui est véritablement un bon homme! De la capacité sans présomption, de la générosité sans faste, de la prudence sans mystère; ce serait un bon choix que d'employer un tel homme, mais sa religion est un obstacle invincible. Je ne mangeai qu'un potage et un œuf à l'eau, et je n'ai pas dormi de la nuit; mais comme je n'ai pas de vapeurs, je prends patience. Je ne vous parlerai plus jamais de mes chagrins; pour m'en consoler, vous me démontrez qu'ils ne sont que l'effet de mon caractère, et que si je n'étais pas la plus vaine et la plus exigeante de toutes les créatures, je devrais être la plus contente, et que je ne me plains que parce que je suis orgueilleuse et injuste. J'aurais cru pouvoir me flatter d'être mieux connue de vous, et que vous ne m'auriez pas accusée d'exiger que l'on fit pour moi plus que je ne fais pour les autres. Mais n'en parlons plus ; il y a dix ans que je vous suis à charge de toutes les manières et que j'ai poussé votre patience à bout ; je vous en demande pardon, mais comme vous avez dû remarquer que toutes vos leçons ne m'ont pas été inutiles, et qu'il y a bien des articles sur lesquels je suis très-corrigée, pourquoi ne pois- je pas me corriger sur le reste? Si vous avez le courage d'en faire l'épreuve, je vous en serai obligée.
LA MEME AU MÊME
Paris , dimanche 4 août 1776.
Je voudrais être bien sûre que vous soyez plus tranquille ; mais je connais votre sensibilité, mon ami; cependant je croîs que c'est à tort que vous vous alarmez1 ; je juge par le détail que vous me faites que la cause du mal m'est étrangère et n'a point d'existence réelle. Je vous prie instamment de continuer à me donner des nouvelles. Votre amitié pour votre cousin n'est pas le seul motif de l'intérêt que j'y prends; j'ai tant d' es-
1 Au «njel d'une maladie du général Connray. (A. N.)
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time pour lui et milady , qu'il y a bien peu de personnes que
j'aime autant qu'eux.
Vous avez l'air de me croire mécontente de M. de Richmond, mais c'est tout au contraire ; je n'ai que des sujets de me louer de lui , et je l'ai trouvé encore plus aimable dans son dernier voyage que dans le précédent. Je suis très-touchée du service qu'il a essayé de me rendre en voulant vous déterminer à venir ici. Je ne saurais me plaindre de ce qu'il n'y a pas réussi. J'ai peu d'espérance de vous jamais revoir, et c'est là où je dois taire usage de ma raison.
M. le prince de Conti mourut avant-hier après dtner; il avait reçu la visite de l'archevêque et des exhortations de M. de la Borde; c'est tout ce qu'il a reçu*. Son fils1 s'est très-bien conduit ; les d'Orléans et les Condé ne lui ont donné aucune marque d'attention.
L'Idole est dans la plus grande douleur, elle s'est retirée à Auteuil. La' maréchale de Luxembourg l'y a suivie, elle vient de me mander tout à l'heure que j'y serai reçue, c'est une trèsgrande faveur , j'irai cette après-dlnée.
On m'apporte dans le moment une lettre de l'abbé Barthélémy ; elle est si originale que j'en vais faire faire une copie pour vous l' envoyer1; fy joindrai celle d'une lettre de Voltaire' que je vous prie de montrer à peu de personnes , car je ne veux pas qu'on dise que c'est par mot qu'elle est devenue publique en Angleterre. Je me suis souvenue que je ne vous avais point dît quel était le Montazet dont il était question dans les discours de l'Académie , c'est de l'archevêque de Lyon.
Nous avons ici M. et madame Hamilton, votre ministre de
< Elle entend par là qu'il n'a rait pu reçu le» sacrements. Dan* leit/ourruei du jour, on parle ainsi de cet événement : * Tout le monde s'accorde à convenir d'une conversation, a peu prit telle qu'on l'a rapportée, entre le malade et l'archevêque de Paris; elle a eu lieu le jour de la première visite du prélat; depui) il a été refuse deux fois par le auisse à la porte de la rue , sapa être descendu de carrosse, et en présence d'un peuple immense. Les gcngdti métier reprochent à M. de Beaumont (l'archevêque) de n'avoir pas sauvé ce scandale, en mettant un peu d'astuce, en descendant, en entrant dam la cour, et se tenant en quelque endroit, pour en imposer au moins aux ipectateun, et qu'on crût qu'il avait été admis auprès de Son Altesse. • (A. N.)
1 Son fils unique, le comte de la Marche, qui , il la mort de son père, devint prince de Conti. (A . N.)
> Cette lettre n'* pas été trouvée. (A. N.)
* Au comte d'Argcntal. Voyez le tomcLXIII, page 4M, de l'édition det Œuvres de Voltaire , par Beaumarchais. (A. N.)
iNaples' ; je ne les ai point eucore vus . La dame de Montagu ne me déplaît point, sa conversation est pénible parce qu'elle parle difficilement notre langue; elle est très-polie, et elle n'a point été trop pédante avec moi; je lui ai fait voir la lettre de Voltaire, elle me dit, sur les perles et le fumier , que ce fumier n'avait pas servi à fertiliser sa terre.
J'attends votre première lettre avec impatience ; je suis aussi inquiète que vous , car mon inquiétude est double; ne négligez aucun détail.
J'ai vu l'Idole, elle observe très-bien le costume, il n'y a rien à dire; et moi, mon ami, j'observai très-bien hier celui d'une Française; on m'annonça le duc de Richmoud, je sautai de mon tonneau à son cou, je l'embrassai de tout mon cœur, je me flattais qu'il vous aurait vu, qu'il me dirait comment il vous avait trouvé, qu'il me rendrait compte de l'état de votre cousin, point du tout, il n'avait vu ni l'un ni l'autre; j'en fus un peu refroidie , je vous l'avoue ; je le quittai pour aller à Auteuil, mais je passai la soirée avec lui au Carrousel. La duchesse de la Vallière m'inquiète ; elle a un rhume très-obstiné , elle ne dort point, elle est triste et changée, je serais trèsfachée qu'elle partit avant moi. Mon Dieu ! que j'attends samedi ou dimanche avec impatience ! et je ne puis pas soutenir l'inquiétude. Mettez la main snr la conscience , et avouez que vous avez beau être Anglais, votre amitié est un peu française; vous . n'attendriez pas patiemment des nouvelles de vos amis, si vous étiez inquiet de leur état.
Dimanche 18 «oui 1770.
Je suis fort aise du bon état de monsieur votre cousin. On m'a conté un semblable accident ' avec toutes les mêmes circonstances, arrivé a quelqu'un il y a plus de trente ans , et qui se porte encore aujourd'hui fort bien. Je suis ravie que vous n'ayez plus ce sujet d'inquiétude, je la partageais véritablement.
1 Feu air William Hamillon, et sa première femme, mademoieelli1 Barlow.
> Une attaque de paralysie. (A. N.)
Il vous reste l'Amérique, mais cela est bien différent. Vous
me ferez plaisir de me mander toutes les nouvelles qu'on en
recevra.
Vous m'avez dit quelquefois que vous apprendriez volontiers celles de ma société ; j'ai peine à le croire; vous ferez bien, si cela est vrai , de me le répéter. An bout d'un certain temps et dam l'éloignement, les objets s'effacent, et il est très-naturel qu'ils cessent d'intéresser. Cependant je vous dirai aujourd'hui que madame de la Vallière ne voit encore personne ; j'envoie tous les matins savoir de ses nouvelles : elle a un peu dormi cette nuit, et si en effet elle n'a d'autre incommodité que l'insomnie , je n'en dois pas être fort inquiète : j'ai l'expérience qu'on se passe de sommeil.
L'abbé Barthélémy est arrivé de Chanteloup , madame de Gramont de Plombières , et madame de Luxembourg est revenue coucher à Paris, après quinze jours de séjour qu'elle a fait à Àuteuil auprès de la divine comtesse. Ma société en est plus ranimée , mais ce sera pour peu de temps. Dans quinte jours, les comtesses de BoufBers doivent, dit-on , aller à Arles, parce que M. Pomme , qui traite la belle-fille et qui était venu ici pour elle , s'y en retourne. L'abbé en fera autant pour Chanteloup , et madame de Luxembourg a différents voyages à faire dans le courant du mois prochain.
Le jeune duc ' , comme vous l'appelez , ira à Auhigny aussitôt la vacance de notre parlement; je voudrais bien que son affaire réussit, mais je crains plus que je n'espère.
On vous a dit la vérité : la reine a très-bien traité milarly Lucan'; elle la rencontra au Moulin-Joli, chez Vatelet; la milady y avait dîné ; la reine vint s'y promener et s'informa qui elle était; elle lui fit dire de s'approcher d'elle , lui paria de son talent, voulut voir ses miniatures, et la pria de lui en donner. La milady lui en laissa le choix , la reine en prit deux, qui étaient le portrait de son fils et de sa fille ; elle lui dit de venir à Versailles, elle y a été, et la reine l'a très-bien traitée. Je vois quelquefois madame Montagu ; je ne la trouve pas trop pédante, mais elle fait tant d'efforts pour bien parler notre langue, que sa conversation est pénible. J'aime bien mieux milady Lucan , qui ne s'embarrasse point du mot propre , et qui se fait fort bien entendre.
1 Le feu duc de Riilimoml. (A. N.)
* Lit comiciie douairière de Lacan. (A. N-)
J'ai vu le chevalier Hamilton et madame sa femme, ce n'est pas assez pour les connaître. Je ne vois pas d'autre Anglais.
J'allais oublier de vous raconter ce que me dit l'autre jour l'ambassadeur de Naples1. M. de Richmond m'avait bien recommandé de ne pas vous le laisser ignorer,
Il prétend qu'il a vu M. Conway, dans le temps qu'il était ministre, se promener au Ranelagh étant extrêmement ivre, et que lui , ainsi que tous les Anglais du plus grand monde et de la meilleure compagnie, s'enivrent tous les soirs. Je lui demandai s'il vous avait vu, ou s'il avait su que vous vous fussiez enivré quelquefois ; il me dit que non : mais pour votre cousin, il en était sur. Je crois que ce pauvre ambassadeur ne vivra pas longtemps ; il est jaune comme un coing , il a les jambes enflées, il a une toux continuelle , il crache à faire horreur. Je prétends qu'il tousse comme une caverne. C'est un étrange homme ; il n'en faudrait pas deux semblables pour la société , un seul y est tout au plus supportable.
MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE. Paris, samedi 7 aeptemlire 1776.
J'ai oublié, dans ma dernière lettre, de vous mander que madame Geoffrin était tombée, pour la troisième fois, en apoplexie. Cette dernière fois-ci elle est restée paralytique d'un côté ; elle a presque perdu la connaissance : on croit pourtant qu'elle ne mourra point de cette attaque. Vous voyez que la mort en veut ici aux personnes de mérite singulier; d'abord mademoiselle de Lespinasse, ensuite M. le prince de Conti, et puis madame Geoffrin, qu'on peut regarder comme morte. Ces trois personnes étaient fort célèbres chacune dans leur genre. On regrettera moins M. le prince de Conti , parce qu'il n'avait plus de maison; les désœuvrés se rassemblaient chez les deux autres : jusqu'à temps qu'il survienne quelques personnes assez ridicules pour être dignes de leur succéder, il faudra s'en passer.
Je compte sur ce que vous direz de moi à vos parents : c'est pour me conduire à l'anglaise que je me suis fait l'effort de ne leur pas dire moi-même combien j'ai pris intérêt à cet étrange
1 Le marquis de Caraccioti. (A. N.)
événement '. Je ne comprends pas comment vous n'êtes point avec eux, et comment vous vous accommodez de la vie que vous menez : de* estampes , des médailles , des breloques , me semblent un froid amusement ; mais il ne faut pas juger des autres par soi-même. Si en effet vous ne vous ennuyez pas, vous êtes heureux ; et il faut bien que cela soit, puisque c'est par choix que vous vivez ainsi.
L'Idole me donna à lire avant-hier une lettre de H. Hume, à l'occasion de la mort du priuce : il lui disait adieu , comme n'ayant plus que quelques jours a vivre. Cette lettre m'a paru de la plus grande beauté; je lui en ai demandé une copie, et je l'aurai'. Elle part à la Bn de ce mois pour Arles; sa maison est déjà retenue et meublée. Une certaine bienséance, l'embarras d'un maintien dans cette espèce de veuvage , la confiance que la belle-fille a dans la science de M. Pomme , de qui elle attend sa guérison, et qui habite dans cette ville, l'ont déterminée à s'y établir pour y passer l'hiver : elle ne reviendra qu'au mois de février.
Je vous ai dit que madame de Luxembourg devait Faire de petits voyages : elle partit mercredi 4 ; elle ne sera de retour que le 20 ou le 21.
La Sanadona va s'absenter aussi : elle part mardi pour Praslin , où elle ne restera que huit jours, malgré les efforts que tout le prasltnage fait pour la retenir plus longtemps ; mais elle veut me revenir trouver, jugeant qu'elle m'est fort nécessaire. Elle ne se trompe pas ; elle est pour moi ce qu'est un béton
1 Ud récent malheur de famille. (A. N.)
I Celle leitre, qni mérite l'éloge qu'en fait madame du Deffand, était ainsi
A madame la comtesse de Bouffirrt.
. Edimbourg, 90 aoni I17G.
■ Quoique je »oia certain eio ont a quelque» semaines et peut-être à quelque* jours de ma propre mort, je ne puis m'empecher , ma chère madame, d'être frappé de celle du prince de Conti, perte si grande a tous égard*. Me* réflexions ont portai l'instant sur votre situation dans cet événement malheureux. Quelle différence pour la plan entier de votre tir! — Mandez-moi, je vou» prie, quelque* détails, mais que ce soit de manière à ne roua point embarrasser dans quelle» mains votre lettre peut tomber après ma mort. Ma maladie est une diarrhée, ou mal d'entraillet, qui me miné depuis deux an* , mai* qui , depuis six mois , m'entraîne à ma fin arec un progrès visible. Je vois chaque jour la mort s'approcher, sans inquiétude; et sans regret. Je vous dis adieu avec beaucoup d'affection et de respect, pour la dernière fois.
> David Hcmb. ■
II mourut le 25 août, cinq jours après la date de cette lettre. (A. N.)
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pour gens de ma confrérie. Quand vous devriez me croire autant de vanité qu'à Gicéron , je tous avoue que quand je me compare aux autres femmes , j'augmente d'estime pour moi; je me crois plus fidèle, plus sincère qu'aucune autre : mais je suis aussi faible que ce philosophe ; j'en conviens à ma honte : c'est à la nature que je m'en prends; je suis restée telle qu'elle m'a faite : je n'ai pas à me louer d'elle ; si elle m'a donne un corps assez sain , elle y a joint un esprit fort malade. Elle vous a traité tout au contraire ; je voudrais que votre âme fût moins saine , et que votre corps le fut davantage.
Paru, dimanche 1S «qitcmbre 1776.
lie duc de Bichmond est parti ce matin pour Aubigny : on n'st jamais vu personne aussi profondément triste. Il dit qu'il ne se porte pas bien ; mais il ne dit pas quel est son mal : il repassera par ici en retournant à Londres.
Vos nouvelles d'Amérique se font attendre bien longtemps : elles sont un objet de grande curiosité pour toute l'Europe ; je les attends avec patience ; ni vous ni les vôtres n'y êtes point personnellement intéressés.
Les Lucan sont fort aimables; ils me donnèrent l'autre jour chez moi la plus jolie musique du monde, et qui ne me causa .pas plus d'embarras que si c'avait été chez un autne : je ne sortis point de mon tonneau ; je ne me levai pour personne. Le milord avait fait apporter un piano-forte dans mon antichambre ; il avait amené le maître de musique de ses filles, qui est Italien, un autre Italien qu'il a pris ici, qui est bon violon; il avait sa flûte : ses deux filles ' chantèrent tour à tour, et chacune s'accompagna. Votre ambassadrice ' chanta et s'accompagna aussi. Il vint assez de monde; mais je ne vis que ceux qui s'approchèrent de mon tonneau. La musique finie , tout décampa , le piano-forte, les musiciens, les enfants, une partie de la compagnie , et nous restâmes douze pour le souper, milord , milady
> La cotatane da Spencer d'à présent, et mademoiselle Louise Bingbam, qui mourut fort jeune, une avoir été mariée.
1 Alors lady Slonnonl, depuit créée comte*» de Mauitield, de ton propre droit. (A. N.)
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(Lucan), le duc (de Richmond), votre ambassadeur et l'ambassadrice, madame de Mirepok , ses deux nièces ( mesdames de Cambis et de Boisgelia), et quelques autres.
Le lendemain, vendredi, madame de Montagu nous donna un très-bon souper dans une maison qu'elle a louée à Cbaillot. La compagnie était madame de Mirepoi* et ses deux nièces, un milord écossais, Eglinton (j'estropie peut-être sou nom), le duc de Richmond, la maîtresse de la maison et mademoiselle Grégory ', madame de Marchais et moi.
Hier je fus à Saint-Oueu avec le vicomte de Beaune ; nous ne trouvâmes que les maîtres de la maison1 et milord L***; on a oublié de l'enterrer, car certainement il n'est pas en vie. On parla d'une brochure qui va paraître, dont le titre sera : Commentaire sur la vie de Voltaire. 11 v parle , à ce qu'on dît , de toutes les personnes célèbres qu'il a connues. Madame Necker prétendait qu'il Fallait que je fusse brouillée avec lui , parce que je n'y étais pas nommée. Je rassurai, avec vérité, que j'en étais fort aise , et que je préférais d'être dans le nombre des personnes qu'il avait oubliées, qu'a coté de celles qu'il a celébrées : mesdames du Chàtelet et Geoftrin y tiennent les premières places. Je serais bien fâchée d'être citée comme un bel esprit ; je n'ai jamais rien fait qui puisse m' attirer ce ridicule.
Madame de Montagu s'est très-bien comportée à l'Académie: elle ne se laisse aller à aucun emportement1 ; c'est une femme raisonnable, ennuyeuse sans doute , mais bonne femme et trèspolie. La Lucan et son mari sont aimables, remplis de talents ; je les vois avec plaisir. Voilà tout ce qui compose ma société anglaise, et un M. Hobbart \ qui est, dît-on, petit-fils de Croro-
l Pille du feu docteur Grégory, d'Edimbourg, et mariée depuis à H. Allison, l'un de» ministres de l'Église épitcopale de cette ville. Elle était alora intime amie de la famille de madame Montagu, qu'elle accompagna dam ion voyage 1 Pari» et à Spa. (A. N.)
1 M. et madame Necker.
3 Dan» une autre lettre, qu'on ne donne pai ici, parce qu'elle n'offre d'aifleuri rien d'intéressant, clic dit : • Il y a fort longtemps que je n'ai vu madame Montagii; elle fut à l'Académie le jour de la 5;iint-I,oiiis; elle fut bien mécontente; on y lut nn érrit de Voltaire contre Shak*peare; il doit être imprimé, je roos l'enverrai. - (A. N.)
* M. George Hobbart, qui, à la mort de «on frère aine, en 1794, devint comte de Buckingham. L'éditeur ignore d'où a pu venir l'erreur où l'on a été de croire qu'il descendait de Cromwerl; peut-être a-t-oii confondu mm nom avec celui de quelque antre Anglais qui te trouvait a Paru dan» ce leapi-là. (i. N.)
well : quel homme est-ce? il me semble avoir du bon sens. Je suis , comme je tous l'ai mandé , séparée de mademoiselle Saoadon ; elle est à Praslin , et n'en reviendra que dans le cours de cette semaine : j'attends, à peu près dans le même temps, le retour de madame de Luxembourg ; je la reverrai avec grand plaisir : je crois qu'elle est, pour le présent, la personne dont je suis le plus aimée.
Je vais ce soir souper, avec madame de Marchais, chez la comtesse de Broglie et l'évéque de Noyon ', lequel crache ses poumons , ce qui fait grand' pitié : il est doux et aimable.
Notre reine se porte bien; elle est quitte de sa fièvre tierce, ce qui assure le voyage de Fontainebleau , qui sera le 9 octobre jusqu'au 18 novembre.
Ne cessez point de parler de moi a vos parents, je les estime de toute mon àme et je les aime de tout mon cœur.
MADAME LA M.IRQC1SL DU DEFFAVD A M. ItOHACE 1
Pari», 7 octobre 1778.
C'est par M. F.Hiot que je vous écris ; je lui avais déjà remis les Commentaires de Voltaire, je lei lui laisse, quoique je voie, par votre lettre du 29, que vous les avez déjà lus. Je suis de votre avis sur tout ce que vous dites sur la fureur de la célébrité; la vanité, qui la fait rechercher, n'empêche pas que les ouvrages soient bons , mais diminue bien de l'estime pour l'auteur.
Monsieur donna hier une très-belle fuie au roi et à la reine dans son château de Brunoy * ; je n'en ai point les détails , je les apprendrai aujourd'hui ; je sais seulement qu'il n'y avait que la famille royale, dont Mesdames les fautes n'étaient point, les
1 L'éveqne du Novon écait le frère du comte et du maréchal do Broglie. (A.N.)
ï Branovji cinq lieue» lie Paru, château qui appartenait autrefois ÙM. Pain de Monlmartel, banquier de la rour sons le règne de Louis XV. Après avoir acquis de grand* bien*, il désira de faire un mariage distingué, et n'allia à l'illustre maison de Bélnune, eu épousant une sceur du marquis de Bètlmnc, colonel général de la cavalerie. Il en eut un fils appelé le marquis de Brunoy, st connu seulement par son goût pour le* processions. Étant mort sans enfants, la terre de "Brunoy fui vendues Monsieur. Depuis laRévolulion elle a passé en différentes mains. La prinuassu de Wagrom la possède aujourd'hui. 18Î7. (A.N.)
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seules dames de semaine ont suivi, et les officiers du roi et de la reine. M. le duc de Chartres n'a point été invite, ce qui surprend beaucoup, fl n'y a eu que MM. de Guines, d'Esterhazy ', le comte et le chevalier de Coigny qui aient été admis.
On parle beaucoup de changements dans notre ministère ; les clameurs contre M. de Saint-Germain sont à toute outrance; le contrôleur général ' est fort malade , et sa considération est des plus minces. Le Manrepas parait ne pas savoir ce qu'il mît. On ne sait ce que tout ceci deviendra ; nous n'avons pas un seul homme qui ait le sens commun. Je m'applaudis bien , je vous assure, de ne m' intéresser à qui que ce soit, pas même à la chose publique. Pourvu que je passe le temps sans un excessif ennui , je m'en contente ; mon indifférence pour tout est extrême.
Je suis du dernier bien avec les Lucan ; ils m'ont amené deux fois leur petite famille, m'ont donné de jolies musiques; ils furent vendredi à une course de chevaux où était la reine; elle fit monter la milady et sa petite famille dans son pavillon , elle les combla de politesses ; ils vous conteront tout cela.
Ce petit Elliot * est tout à fait aimable ; il a beaucoup d'esprit, il sent encore un peu l'école, mais c'est qu'il est modeste, et qu'il est la contre-partie de Charles Fox ; la sorte de timidité qu'il a encore sied bien à son ége , surtout quand elle n'empêche pas qu'on ne démêle le bon sens et l'esprit.
Vous ne me parlez point de MM. de Chimay ' et de l'iti- James; c'est par votre cousin que j'ai appris que le premier avait été chez vous, et qu'on a pensé qu'il y avait eu quelque affaire entre eus. Nous avons ici tous les jours des nouvelles de votre Amérique, tantôt par Nantes, tantôt par Boulogne; elles se détruisent trois jours après qu'elles ont couru.
Il me paraît que l'idée de la guerre s'accrédite beaucoup; si elle a lieu, comme je commence à le croire , elle sera un obsta-
1 Le chevalier d'Eaterhazy étaii d'une branche de l'illustre la mille hongroise d'Enierhuiy, établie on Franco. Son père avait un régiment de hussards au tervice de France, et avait épousé une dame française de la petite ville de Vigan en Languedoc. Le fila dont oo parle ici eut ensuite le régiment de hussards, reçut le cordon bleu, et fut en grande faveur à la cour do France, (A. H.)
1 H. de Clnsny. (A. N.)
* Le lord Minw actnei. 1817. (A. H.)
* Le prince de Chhnay. Il avait épousé n>e •usur du duc de FîuJaaKi, dont il on parlé ici. (A. N.)
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de invincible aux visites réciproques ; elle me fera faire l'application d'un passage d'un opéra de Quinault :
Peut-être souffrirais-je moins Si je pouvait haïr une rivale.
Vous avez eu tort de penser que ce que le grand abbé m'avait mandé était une énigme sans mot; il s'est expliqué; ce n'était point d'Argental qu'il entendait parler, mais d'un homme que je ne vois point, l'abbé Arnauld', qui est un des beaux esprits du temps, dans le goût des Jean-Jacques , des Thomas, etc.
Je reconnais et j'avoue que je précipite trop mes jugements : on ne connaît le caractère des gens que bien à la longue ; j'ai encore la duperie des jeunes gens; les premiers jugements que je porte sont toujours favorables , et par la suite j'en viens au rabais ; je trouve partout fausseté et légèreté, et souvent tous les deux. Il y a un bien petit nombre de gens que j'estime véritablement, et peut-être ne suis-je pas du nombre; on ne peut s'unir intimement avec personne, et si, comme dît Voltaire de l'amitié ,
Sans loi tout homme est seul,
il faut prendre le parti d'une solitude entière. Encore si les morts valaient mieux que les vivants , ce serait une r mais il n'y a pas même de livres qui contentent.
Dimanche 57 octobre 1776.
Vous m'aviez mandé que vous aviez eu une bouffée de goutte aux genoux, j'en étais inquiète. Votre lettre d'aujourd'hui (quoique étique) me fait beaucoup de plaisir, parce qu'elle me rassure.
Vous recevrez demain ou après-demain, par M. de Richmond, une lettre de moi qui n'aura guère plus d'embonpoint que la vôtre. Quand on ne doit rien dire de soi, ni de la personne à qui on écrit, et qu'on prend fort peu de part à tout le
1 L'abbé François Arnauld, abbé de Grand-Champ, lecleuret bibliothécaire de Monsieur. On a recueilli ses ouvrages en troii volumes. Il s'y trouve plusieurs extrait* excellents, tirés de la Colette littéraire, qu'il écrivait avec Suard. (A. H.)
reste, on a peu de chose à dire. Je tous dirai pourtant aujourd'hui que je suis contente de la place qu'où vient de donner à M. Necker ' ; on a lieu d'espérer qu'il s'en acquittera bien. Le public, dans ces premiers instants, parait approuver ce choix ; nos papiers se sont relevés, mais malgré cela, je m'attends que dans quelques jours on dira beaucoup de mal de lui, et je ne mettrais pas k fonds perdus sur la durée de sa faveur. Il y a même dans ce moment quelque sujet d'inquiétude ; la goutte a repris à M. de Maurepas : elle s'est d'abord placée sur une épaule, on l'a fait descendre aux pieds ; s'y tiendra-t-elle ? c'est de quoi on ne peut s'assurer. C'est une vilaine chose que cette goutte, et s'il arrivait malheur à ce ministre, le nouveau directeur du trésor royal pourrait être bientôt déplacé. Je soupai hier chez sa femme, elle a une très-bonne contenance et nullement la tête tournée. Je ne sais ce que la Flore -Pornone { madame de Marchais) pense de ceci ; elle est depuis mardi i Fontainebleau ; je n'ai point entendu parler (Pelle. Tout ce que je gagne a ce nouvel établissement, c'est que ma pension sera payée plus promptement, mais d'ailleurs je perdrai de l'amusement; les soupers seront plus rares, au moins pendant quelque temps.
Madame de Luxembourg reviendra demain de Sainte-Assise, où elle a fait un séjour de prés de trois semaines ; elle restera à Paris cinq ou six jours , et puis y retournera pour autant de temps qu'elle y a été. Sa passion dominante est le jeu, elle tait vingt-cinq ou trente robbers par jour. L'autre maréchale (de Mirepotx) est dans un grand désœuvrement; elle dissimule son ennui autant qu'elle peut; elle trouverait de la honte à l'avouer.
J'ai reçu de Lyon une lettre de l'Idole; je suis du dernier bien avec elle ; je remarque qu'il est facile d'être parfaitement bien avec tous ceux dont on ne se soucie pas.
MADAME LA MARQUISE DU DEFPAND A H. HORACE VTALPOI.E. Paria, 3 novembre 1776.
Je ne sais pourquoi vous recevez mes lettres plus tard. Ne serait-ce pas quelque examen des bureaux?
1 M. Necker fat d'abord nommé cooieillcr dei finance» et directeur tjénéral du uêscr royal, conjointement avec M. Taboureau, qui eut le titre de
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Les bruits de guerre sont Lien fâcheux , mais je n'en suis
point extrêmement troublée, cela aurait été pour moi un bien
plus grand événement il v a quelques années ; mais je puis dire
aujourd'hui :
Grâce nu ciel, mes malheurs ont passé mon attente..
C'est un vers d'un de nos opéras.
Je me réjouis médiocrement du chois de M. Necker; je n'imagine pas que son régne soit de longue durée. J'ai beaucoup d'opinion de sa capacité; mais les brigues, les intrigues, s'en démélera-t-il? ne s'opposeront-elles pas a ses projets? Le bien que je puis attendre de lui , c'est que ma pension sera payée un mois ou six semaines plus tôt qu'elle ne l'était par les autres. Je lui dirai ce que vous m'écrivez sur lui. Depuis sa nouvelle place, je ne l'ai vu qu'une fois pendant un quart d'heure; il est presque toujours à Fontainebleau; il aura travaillé avec le roi aujourd'hui pour la seconde fois chez M. de Maurepas, qui a la goutte depuis dix-sept ou dix-huit jours. Il ne parait encore aucune nouvelle opération, et je ne vois pas que l'on imagine aucun de ses projets; tout ce que l'on dit sur cela sont des choses bien vagues.
On a représenté à Fontainebleau, jeudi dernier, une tragédie de Ghamfort, Mustapha et Zéangir; elle a eu un trèsgrand succès. La reine lui donna le lendemain une pension de cinquante louis, et M. le prince de Condé une place de secrétaire de ses commandements , de même valeur ' ; quand elle sera imprimée , je vous l'enverrai. Il y a eu à Fontainebleau beaucoup d'autres nouveautés qui n'ont eu aucun succès.
LA MÊME AU MÊME
9 décembre 1776.
Il y*a quelques changements aux jours où je vous écris ; vos lettres [ne jme sont pas toujours rendues le dimanche, je les attends pour yTrépondre, et cela me mène au mercredi; je le
contrôleur général; mail celui-ci ie démit bientôt d'une place qu'il n'avait acceptée que par le* instance» du comte de Maurepas, et dont il lui parut mal imaginé de séparer les fonctions. (A. N.)
1 La place de secrétaire des commandements de M. le prince de Condé ralaîl 3,000 fr. (A. S.)
il. 3'
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préviens aujourd'hui , parce que je me trouve seule et que je ne peux faire un meilleur emploi de mou temps que de causer avec vous ; tant pis pour vous , vous vous passeriez bien de remplir les lacunes de ma journée ; mais n'étes-vous pas mon ami? Et quel agrément peut-on trouver dans un ami, si L'on n'y a pas une parfaite confiance , et s'il faut être toujours dans la crainte de l'ennuyer?
Je suis sure que vous êtes persuadé que je m'amuse beaucoup , et que le retour de Chanteloup me cause des plaisirs ineffables. Il y a beaucoup à en rabattre. Je suis contenu, comme disait à madame de Montespan la carmélite la Vallière, mais je ne suis pas bien aise.
Mes parents (les Choiseul) souperont jeudi chez moi pour la troisième et dernière fois ; ils ouvriront leur maison dimanche prochain, et c'est où j'irai fort rarement; ils se tiennent dans leur galerie ; je ne sais si vous la connaissez , elle est infiniment grande, il faut, soixante-dix on soixante-douze bougies pour l'éclairer ; la cheminée est au milieu , il y a toujours un feu énorme et des poêles aux deux bouts ; eh bien ! malgré cela on v gèle, ou on y brûle si l'on se tient auprès de la chenùnée ou des poêles ; toutes les autres places dans les intervalles sont des glacières ; on trouve un monde infini , toutes les belles et jeunes dames et les grands et petits seigneurs; une grande table au milieu, où l'on joue toutes sortes de jeux, et cela s'appelle une macédoine ; des tables de whist, de piquet, de comète ; trois ou quatre trictracs qui cassent la tête. Peut-être vos assemblées ressemblent-elles à cela; en ce cas, je crois que vous vous y trouvez rarement : il n'y a que d'être seule que je trouve pis que cette cohue. Cette maison est ouverte depuis le dimanche jusqu'au jeudi inclusivement ; le vendredi et le samedi , je suis dévouée à la grand'maman. Je lui fis hier vos compliments, et l'assurai de votre sincère attachement : elle me répéta qu'elle vous aimait beaucoup , et qu'elle était bien fâchée que vous prissiez si mal votre temps pour vos voyages ici, et d'être privée du plaisir de vous voir. Je lui dis qu'à l'avenir elle n'aurait à envier personne. L'abbé prétend vous aimer beaucoup; et sur ce que je lui ai dit de votre part, il pourra prétendre que vous l'aimez beaucoup aussi -, et de tontes ces prétentions il en résulte fort peu de propriétés.
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Mercredi.
J'étais hier en train de bavarder; je suis aujourd'hui sèche et stérile. Je soupai hier chez M. Necker; je lui dis un mot de H. T*~, il ne Fut pas reçu favorablement. 11 a volé la caisse de la recette et de plus M. Boutin , qui s'était rendu sa caution ; en un mot c'est un fripon; j'en suis fâchée, car il a un talent agréable.
Voilà le retour de Montmorency qui s'approche; je serai bien ■ aise de revoir la maréchale (de Luxembourg). Tous vos amis et amies sont-ils absents? et M. Conway, que fait-il? Ne pourrais-je pas, par son moyen, avoir les Mémoires de M. Hume? J'ai un très-bon traducteur tout prêt. Je sais que ces Mémoires sont peu de chose ; mais ceux de madame de Staal ne sont pas fort importants, et ne laissent pas de faire grand plaisir : enfin je les désire, et si M. Conway veut me les faire avoir, il me fera grand plaisir. Combien M. Conway a-t-il été dans le ministère? J'ai eu sur cela une dispute.
Le Fox ' a l'air de se plaire ici. Je vis hier un M. Greville, cousin de l'ambassadrice, neveu du chevalier Hamilton : il vous connaît ; il a été à Strawberry-Hîll : il m'aurait reconnue sur mon portrait.
Je penche à croire que nous n'aurons point la guerre; on parle d'une réforme dans la cavalerie : nos guerriers en murmurent, et s'en prennent un peu à M. Necker.
J'ai reçu d'Arles une lettre de l'Idole, qui y est établie. Elle est très-bien écrite et très- touchante : je m'en laissais attendrir ; mais je me suis rappelé sa conduite avec feu la demoiselle ( de Lespinasse), et mon cœur s'est fermé. Ob ! vous avez raison; il faut être de pierre et de glace, et surtout n'estimer assez personne pour y prendre confiance. Tout cela se peut faire sans haine et sans misanthropie. Il me semble que si je revenais a trente ou quarante ans , je me conduirais bien différemment que je n'ai fait. Mais peut-être me trompé-je : on ne vaut pas mieux que les autres ; les occasions, les .circonstances emportent, et la réflexion ne vient qu'après tout ce qui devait être; je trouve seulement qu'on fait un plat usage de la vie. Voilà ce qui s'appelle bien des lieux communs ; je vous en demande pardon.
Si vous voyez madame Cholmondeley, dites-lui que je vous demande de ses nouvelles.
1 M. Cliarleii-Jawiuca Foi. (A. >".)
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Voici une petite chanson à la mode, que tout le monde chante :
Ko* dames doivent leur* Mirait*
A tous leurs grands plumets,
A tous leurs grandi plumets; Et nos seigneurs tous leurs succès
A leurs petits jacquets,
A leurs petits jacquets.
MADAME LA MARQUISE DU DEPPAND A M. HORACE WALP01.E
18 décembre 1776.
Pour répondre aux questions de votre dernière lettre, il faut que je répète ce que je vous ai dit dans mes lettres précédentes. Tout Chanteloup est ici ; les Caraman sont aussi de retour, ainsi que madame de Jonsac, enfin tout le monde. Je ne puis pas me plaindre de la solitude, et si je m'y ennuie, je peux savoir à qui m'en prendre; j'aime mieux, je l'avoue, que ce soit aux autres qu'à mot seule. L'abandon , et tout ce qui en a l'air, m'est insupportable. Jouissez du bonheur de vous suffire à vous-même ; je voudrais que la nature m'eût aussi bien traitée, et m'eût donné un caractère semblable au vôtre. Je ne sais pas bien encore comment je trouve le Fox; il a sans doute beaucoup d'esprit, et surtout beaucoup de talent. Je ne sais si sa tête est bien rangée, et si toutes ses idées sont bien justes : il me semble qu'il est toujours dans une sorte d'ivresse; et je crains qu'il ne soit bien malheureux quand, cette façon d'être cessera, et qu'il sentira qu'il est le seul auteur de tous ses malheurs. Il serait alors bien à plaindre s'il avait une tête française ; mais je ne connais point les têtes anglaises : elles sont si différentes des nôtres, que si j'en voulais juger, ce serait comme si je voulais juger des couleurs.
Je ne sais que penser de la guerre : si elle arrive, ce sera par des malentendus ; je suis persuadée que ni vous ni moi ne la voulons. C'est encore un problème pourquoi M. Franklin ' vient
1 Dam une lettre du 22, qui ne contient d'ailleurs rien d'iutéresmm , elle dit ; -Le Franklin arriva hier à deux heures après midi; il avait couche la veille à Versailles. Il a deux petits-fils avec lui, un de sept ans, et un autre de dix-sept, et un petit-neveu, nn M. Penet, son ami, et un gouverneur de* enfanta; il loge dan* la rue de l'Université , dans la même aubenre que mi- IidyC (A. N.)
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ici ; et ce qui est de plus singulier, c'en est un aussi de savoir s'il est à Paris ; depuis trois ou quatre jours , on dit le matin qu'il est arrivé, et le soir qu'il ne l'est pas.
Un certain M. de Pezay a épousé depuis peu de jours une très-belle mademoiselle de Murât, qui n'a pas un sou, presque point de parents : il n'en est point amoureux ; on ignore quel est son motif. Je vous envoie des vers qui sont une inscription qu'il a faite pour sa maison de campagne, avec la parodie qu'on en a faite, et que l'on a mise chez vous dans votre journal. Ce M. de Pezay est celui qui a fait des vers pour moi , assez jolis , et que vous avez dû voir. On l'accable de ridicules ; on lui envie la protection qu'on prétend que le ministre (M. de Maurepas ) lui a accordée ; on ne cesse de l'accabler d'épigrammes : on fait même des suppositions : on lui fait demander au ministre quel titre il prendra, de comte, de marquis, de baron. Le ministre répond : «Cela m'embarrasse; si c'est comte, on dira conte pour rire; si c'est marquis, on ajoutera, saute, marquis ( trait de 'la comédie du Joueur de Regnard ) ; si c'est baron , on se souviendra du baron de la Crasse. • Voilà de nos plaisanteries; mais malheur k qui en est l'objet; ce ne sont pas des blessures légères ' .
Vous vous plaignez de vos lectures , je n'en suis point étonnée ; je suis à la fin du dernier livre de Cassandre, il m'a fallu une excessive patience; vous avez raison, tous les personnages se ressemblent ; les dialogues, les monologues sont abominables,
* Jacques Maison, marquis de Pexay, était fi In d'an employé supérieur au minUlère des finance*. Il fut au collège d'Harcourt le condisciple de la Harpe, et tâcha de ae pousser dans le monde à la faveur des succès littéraires! mais arec beaucoup d'esprit et d'ardeur, il déplut aux gens d'esprit et aux. gens du monde, en voulant réunir les avantages des uns et des autres. Ses vers recherchés, son marquisat emprunté, lui valurent des ridicules * qui ternirent un mérite réel. Livré à des études sérieuses, il réussît auprès de M. de Maurepas, et obtint mime la faveur d'une correspondance directe avec Louis XVI. Chargé d'une inspection des eûtes maritimes, pour le soustraire au ridicule lancé i outre lui, il rendit des service* et déploya un esprit solide. Lié avec M. Nec— ker, il contribua a son élévation, reçut beaucoup de vers de Voltaire, avec lequel il était en correspondance, et mourut dans une terre qu'il possédait il Blois, en décembre 1777. (A. S.)
* On fit aur lui cette épigramme :
Ce jeant bornas * beaucoup acquit,
Beaucoup Mqali , je tous usure;
Eu rleui im, malgré la nature.
Il l'est fait poète et marquit. (A. K.)
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mais les intrigues sont quelquefois ingénieuses et donnent de la curiosité; mais enfin je suis bien aise d'en être quitte. Je ne sais plus que lire.
Madame de Luxembourg est d'hier de retour de Montmorency : je soupai hier avec elle chez les Necker : il y avait assez de monde, et comme vous aimez les noms propres, il faut vans les nommer. D'abord elle maréchale, et puis mesdames de Lauzun , de Gambis , moi , le maître et la maîtresse de la maison, les ambassadeurs d'Espagne (Grimaldi), de Naples (Caraccioli), et de Suède (Creuiz), madame d'Houdetot, M. de Saint- Lambert , M. Fox , le vicomte de Beaune , Marmontel ; si j'oublie quelqu'un, pardonnez-le-moi.
M. Selwyn est-il tout à fait fou, ou bien est-il ensorcelé? Oh! les- Anglais, les Anglais sont bien étranges, on ne doit jamais prétendre à les connaître ; ils ne ressemblent en rien à tout ce qu'on a vu : chaque individu est un original , il n'y en a pas deux du même modèle. Nous sommes positivement tout le contraire ; chez nous, tous ceux du même état se ressemblent; qui voit un courtisan, les voit tous; un magistrat, tous les gens de robe, ainsi que tous les autres; tout est faux air chez nous, prétentions, jusque même aux maladies ; tout le monde aujourd'hui a des maux de nerfs ; tout le monde admire les lettres du roi de Prusse à d'Alembert : on ne cesse de vanter sa sensibilité; je suis peut-être la seule à n'en être point touchée, a m'en moquer et à trouver qu'il n'est qu'un rhéteur, et même un fat dans ses prétentions de bel esprit et d'homme sensible.
Je dirai à M. de Presle ' de vous envoyer les catalogues des cabinets. Il parait un petit ouvrage qui a pour titre : Mânes <U Louis XV* • je le lis actuellement, je pourrai vous l'envoyer en faveur de tous les noms propres dont il est plein..
N'étes-vous pas content de cette lettre? n' est-elle pas selon votre goût? n'est-elle pas pleine de choses indifférentes? y est-il
1 M. de Prejle était lui-même amateur, et possédait, avant la Révolnrion, nn très-beau cabinet de tableaux. Los catalogue* qu'il devait envoyer a M. Walpoje étaient ceux de* cabinets de MM. Randon de Boiu.'t, de Gagny, et du prince de Conti. (A. N.)
1 Aux Mânti de Louis XV et des grandi hommti ovî ont oectt sont f>" régne, au Essai sur les progrès des arts el de V rtpril tous te règne de Louu XY, par M. Gudin de la RruneUerie; Delix-Ponti, 1776, S vol, in-8°. L'ionv duction en France de cet ouvrage fut défendue par la police. M. Gudin a publié depuia un grand nombre d'ouvrage* d'histoire, de littérature et de poeue. H e» mort en 1812. (A. H.)
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question de vous et de moi? sachez dire au moins quelquefois que vou» êtes content.
J'ai ouhhe dans la liste do souper des Necker, ia Sanadona; j'en suis bien aise , parce que cela me donne occasion de tous dire que j'en suis fort contente; je le serais davantage, si elle ne me louait pas tant ; mais comme c'est, presque toujours tout de travers , ses louanges me font l'effet d'un blâme ; elle veut flatter ma vanité, qu'apparemment elle croit excessive.
Vous avez bien à peu près la même idée.