‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, d'Alembert, Voltaire, Horace WalpoleChapitre 28 sur 38 · LES CHANSONS DE MADAME DU DEFFAND. LA PARODIE D'INES DE CASTJRO · texte numérisé non relu

LES CHANSONS DE MADAME DU DEFFAND. LA PARODIE D'INES DE CASTJRO

Madame du Deffand , qui eut de bonne heure de la facilité et de la malignité, fit maint couplet dans sa jeunesse, car on ne peut donner le nom de chansons à ces courtes épigrammes dont la musique ne servait qu'à rendre, pour ainsi dire , l'aile plus légère et la piqûre plus acérée en ajoutant l'ironie à la douleur. La guêpe qu'elle adressait ainsi à ses ennemis était complète : elle avait l'aiguillon et le malin bourdonnement. Elle cite, dans sa correspondance avec Walpole, plus d'un de ces petits paquets piquants, de ces petits fagots de prose rimée avec ou sans refrain, avec ou sans grelot. Elle fait surtout parade de ce petit talent dans sa correspondance avec Chanteloup et les Ghoiseul , phas indulgents que Walpole, et plus disposés à bien accueillir ces pétards tirés en l'honneur de la disgrâce, et qui étaient les bonnes fortunes et l'innocente vengeance du salon hospitalier de l'exil.

C'est là surtout qu'il faut glaner ces petites malignités de circonstance, égarées comme des herbes épineuses ou de piquants chardons, parmi cette belle et riche moisson d'esprit et de bon sens, dont le pur froment répand une si agréable odeur de bon ton et de bonne compagnie. Les recueils manuscrits de la bibliothèque Hazarine, de l'Arsenal et de la Bibliothèque impériale; le volumineux recueil Maurepas, vaste fumier de médisance et de scandale où poussent à peine quelques fleurs délicates, et dont la fange croupissante roule i;à et la quelques perles souillées, sont absolument vides de couplets attribués à madame du Deffand ou faits contre elle. Nous avons expliqué dans notre Introduction les motifs de cette sorte d'inviolabilité.

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Quant à ceux que nous connaissons et qui »ont imprimés, la plupart lui sont contestés.

• On lui a souvent, dit la Préface du Recueil de 1809, attribue dei pièces de vers. Je n'en connais aucune dont elle soit vraiment l'auteur. Elle s'adressait, comme on l'a précédemment vu, à la muse de TA. de Formout; elle eut recours ensuite à la complaisance de MM. Marmontcl, Saint'- Lambert, la Harpe, etc. '. Ce sont eux qui faisaient le* vers qu'elle envoyait sous son nom.

■ Ils accompagnaient ordinairement les ëtrennes qu'elle était dant l'habitude d'offrir au jour de l'an à quelques-unes de ses amies. Par exemple, on a cité souvent comme étant d'elle les couplets suivant*, adressés à madame la maréchale de Luxembourg, en lui envoyant un petit capucin dont la robe était un tissu d'or destiné à être pat-file. >

Sur l'air : De tout Ut capucins du monde. Je quitte pour vous la sandale, I.e cordon, le capuchon sale, La toilette des capucins ; Je m'ennuyai» dans mon repaire.

Nous apprenons l'art d'être saints, Je viens apprendre l'art de plaire.

Banquet divin , gloire infinie, Une auréole, une autre vie, Voilà les biens qu'on m'a promis.

Sur d'antres mou espoir se fonde :

Près de vous est le paradis j Je veux en jouir dans ce monde.

Du ciel vous eûtes en partage Un esprit doux, brillant et sage, Un coeur sensible et généreux.

C'était peu pour vous d'être aimable; Si vous charmes les gens heureux, Vous consolei le misérable.

> Ces jolis couplets sont de M. de S ai nt- Lambert ; elle avait certainement assez d'esprit pour en faire ; clic aimait mieux les commander à ici

Horace Walpole, dam une lettre du 21 novembre 17(36 à kdr Hervey, lui envoie « un très-joli logogriphe tait par madame du Deffand » .

Quoique que je forme un corps , je ne suis qu'une idée : Plus ma beauté vieillit, plus elle est décidée. Il faut pour me trouver ignorer d'où je viens, Jo tiens (ont de celui qui réduit tout a rien.

t de Bonfflcrs, que l'auteur de la Préface a tort ■"*"■

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Le mot du logogriphe est Noblesse.

• Celte madame du Dcffànd, ajoute Walpolc, fait de jolie» chantons ', îles épigrammes charmante», et »c rappelle tontes celle» qui ont été faites depuis quatre- vingts ans. •

On pourrait citer d'elle d'autres essais assez ingénieux ou gracieux :

Il est un âge heurenx, mai» qu'on perd sans retour, Où la folle jeunesse entraine sur ses (races

Le plaisir vif avec l'amour

Et les désir» avec les grâces.

Il est un âge affreux, sombre et froide saison. Où l'homme encor s'égare et prend dans sa tristesse

Son impdissanee pour sagesse

Et ses craintes pour sa raison.

En voici d'autres, toujours d'une forme négligée, mais où ne manque pas une certaine éloquence d'ennui et de terreur.

Le ver à soie eat, à mes yeux, L'être dont le sort vaut le mieux.

Il travaille dans sa jeunesse; 11 dort dans sa maturité ; Il meurt enfin dans sa vieillesse Au comble de la volupté.

Sotre sort est bien différent.

Il va toujours en empirant i Quelques plaisirs dar ' Des soins dans la m:

On trouve d'autres couplets de madame du Deftand dans la Correspondance inédite avec les Clioiseul, publiée par M. de Sainte- Àulaire, 1859, t. I, p. 358. Le t. II, p. I, nous offre une chanson sur le parfilage, trouvée dans les papiers de madame du Deffand et dictée par elle à Wîart (1772).

Sur l'air ; Attendes-moi mut Forme.

Vive le parfilage !

Plu» déplaisir sans lui!

Cet important ouvrage Chasse partout l'ennui.

Tandis que l'on déchire Et galons et ruban».

L'on peut encor médire Et déchirer les gens.

I Le président Hénanlt, Mémoires, p. 116, lui rend le intme témoignage,

MADAME LA MAIIQOISE DC DEFFASD.

Autrefois dans la vie

Est d'en changer souvent.

On défile et parcage

Et m Sine au parti lago

Tel ijni lit une page Peut paraître un savant S'il a du parfilagc Le secret imposant.

La plus petite idée Qu'on attrape en passant Etant bien parfilée Tiendra lieu de talent.

Il faut lire sur cette mode, cette manie, cette fureur du partilage, dont la grande société fut affolée vers ce temps-là , quelques pages curieuses de madame de Genlis, t. III, p. 173-176. Je ne sais même pas si à quelque endroit madame de Genlis ne donne pas comme étant d'elle la chanson ci-dessus citée- Elle appartient eu tout cas authentiquement à madame du Deffand. (V. la Correspondance inédite, 1859, t. H, p. 10.)

Ce même tome II nous offre , p. 43 , 54, 56 , 57 , 233 , 26 1 , 360, d'autres couplets d'elle. Mais l'œuvre capitale, j'allais dire la faute capitale de madame du Deffand en ce genre du Lad in âge rimé, c'est sa fameuse parodie d'Inès de Castro, qu'on trouve dans le Chosier de la Place, Pièces intéressantes cl peu connues pour servir à l'histoire, en 8 vol. in-12, t. II, p. 453, avec une sorte à'aryument explicatif, et aussi dans le Recueil manuscrit Maurepas.

Nous avions d'abord et nous avons annoncé l'intention de citer tout entier ce péché de jeunesse. Nous y renonçons pour trois motifs :

Le premier, c'est qu'il faudrait citer aussi, en bonne justice eL en bonne logique , pour permettre au lecteur d'apprécier la valeur de cette longue épigramme, la tragédie qu'elle parodie, extrémité devant laquelle on comprend que nous ayons reculé.

Le second, c'est que tout le comique de la pièce résidant surtout clans les circonstances, l'a-propos, la surprise du sexe de l'auteur, le contraste piquant de a» qualité avec cette poésie de gaudriole qui jette son bonnet par-dessus les moulins, tous ces attraits ont disparu pour nous. Nous n'avons que la carcasse du feu d'artifice, noircie par le temps, et si le premier couplet fait rire, on peut affirmer qu'on rit moins' au second, et qu'avant le dixième on est furieux ou endormi par ce refrain monotone dont l'agaçante répé-

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tition finit par produire, comme le son d'une cloche fêlée, une impression désagréable ou narcotique.

Le troisième motif est un scrupule, non de pudeur ou plutôt de pudibonderie, mais un juste sentiment de respect 'pour la vieillesse si éloquente et si glorieuse qui a succédé à cette jeunesse brillante et galante. Ces vers jurent par trop avec le sentiment qu'inspire la sublime douairière qui a écrit les lettres à Walpole. Nous citerons toutefois, pour tenir jusqu'à un certain point notre promesse, le premier acte de la parodie, après quoi nous baisserons la toile sur cette débauche de raillerie, sur cette ivresse d'esprit d'une femme qui a honoré l'esprit après l'avoir si étrangement compromis.

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