‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, d'Alembert, Voltaire, Horace WalpoleChapitre 27 sur 38 · QUATRAINS · texte numérisé non relu

QUATRAINS

Pour faïie mi nouveau choix

Sans scrupule, messieurs, re

Voua ne blcsserei point vos antiques statuts ;

Quel aérait le vivant qui pût valoir son ombre?

Qui de lui surcéder pourrait avoir l'orgueil? Tout choix serait un choix impie.

Pour successeur nommer lui «un fauteuil, Comme .'i Turenne on a nommé ta Pie.

MADAME LA MARQUISE DU PEFFAND A M. HORACE WALPOLE. Mardi 8 décembre 177».

Madame Damer part demain; ne serait-il pas ridicule qu'elle ne vous portât rien de moi? Vous pourriez vous passer d'une lettre; je vous en accable depuis un mois, et depuis un mois je n'en reçois pas de vous; c'est-à-dire du moins bien peu, et ce peu vous a beaucoup coûté.

Je ne voulais pas vous envoyer la lettre de la czarine à madame Denis, par la raison que je vous ai dit qu'elle est dan* notre Mercure, et qu'elle ne vaut pas le port qu'elle vous aurait

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coûté; mais comme vous n'avez peut-être pas ce Mercure, je vous l'envoie par madame Damer avec une feuille des Romans.

J'ai bien de l'impatience de recevoir une lettre de Selwyn; s'il me tient parole, il ne me laissera rien ignorer, il satisfera ma curiosité sur tous les points. Vous vous doutez bien de celui qui m'intéresse le plus, et tout bien pesé et examiné, il pouvait bien être le seul; c'est de vous, de votre santé, de votre nouvelle maison ', des questions que vous lui aurez faites, de tout ce que vous lui aurez dit. Dites-lui que vous approuvez son projet de m' écrire souvent, et que je lui marquerai ma reconnaissance par les attentions que j'aurai pour sa petitefille.

Voulez-vous que je vous dise nos nouvelles? je vous préviens qu'elles ne vous feront rien. Ne vous ai-je pas déjà mandé le mariage du duc d'Elbeuf *, second fils de madame de Brïonne, avec mademoiselle de Montmorency, fille unique du prince de Montmorency et de mademoiselle de Wassenaar? Elle a quarante mille écus de rente aujourd'hui, et en aura peut-être le double après la mort de M. de Wassenaar' son oncle; sa mère a fait un mariage de garnison. Elle est actuellement dans un Couvent à Bruxelles (c'est de la fille dont je parle); elle arrivera le mois prochain à Paris, se mariera le lendemain de son arrivée; madame de Brionne la logera et la nourrira.

Le fil» du comte de -Talleyrand * épouse mademoiselle de Vierville, héritière de Sénozan ', qui a des richesses immenses.

Il y a une tragédie nouvelle dont le titre est Œdipe chez Admèle. Tout le monde y fond en larmes; quand elle sera imprimée, je vous l'enverrai.

La reine n'accouche point, ce qui me déplaît beaucoup.

Adieu. Il n'est pas impossible que, si j'ai demain une lettre de vous, vous en ayez encore bientôt une de moi.

1 M. Walpole venait île se transporter de mu hôte) d'Arlington itreel, à celui de Rerkeley square, où il continua à demeurer jusqu'à sa mort. (A. M.)

* En ae mariant il prit le litre de prince do Va» démon I. ( A. N.)

3 D'«ne ancienne et riche famille des ci-devanl Provinces- Unies. (A. N.)

* Le comte ArcbauiuauU de l'crigord. (A. N.)

» Fille unique de M. de Vierville. Elle avait perdu son père et sa mère lorsqu'elle hérita de toute la fortune de son grand'pèrc, M. de Sénnzan, qui ir général du clergé. (A. N.)

Lettre de l impératrice de Russie à madame Denis. De Péterthoura, le 15 octobre 1778. Sur l'enveloppe pour adresse, qui est de la propre main de Sa Majesté Impériale, comme Je reste de ta lettre, il est écrit :

> Pour madame Benii, nièce d'un grand nomme qui m'aimait beaucoup. •

■ Je viens d'apprendre, madame, que tous consentez à

■ remettre entre' mes mains ce dépôt précieux .que monsieur

■ votre oncle tous a laissé, cette bibliothèque que les âmes

■ sensibles ne verront jamais sans se souvenir que ce grand

• homme sut inspirer aux humains cette bienveillance imiver-

■ selle que tous ses écrits, même ceux de pur agrément, respi-

■ rent, parce que son ame en était profondément pénétrée. » Personne avant lui n'écrivit comme lui; ;t la race future il « servira d'exemple et d'écneil. Il faudrait unir te génie et 1*

• philosophie aux connaissances et à l'agrément, en un mot être

■ M. de Voltaire pour l'égaler. Si j'ai partagé avec toute l'Eu- » rope vos regrets, madame, sur la perte de cet homme mcom- » parable, vous vous êtes mise' eu droit de participer à la » reconnaissance que je dois a ses écrits. Je suis sans doute » très-sensible à Y estime et à la confiance que vous me marquez; » il m'est bien flatteur de voir qu'eues sont héréditaires dans « votre famille. La noblesse de vos procédés vous est caution de " mes sentiments à votre égard. J'ai chargé M. Grimm de vont

• en remettre quelques faibles témoignages, dont je vous prie » de faire usage. «Signé : Catherine. ■

MADAME LA MAaOïrlSR DU OKFrAKD A M. HORACE W4LPOU'..

Dimanche 51) décembre 1718 , il cinq beum «près midi-

Je suis bien contente de vous, parce que vous m'assurez que vous êtes content de moi; vous auriez toujours dû l'être. Ce qui me fait encore plus de plaisir, c'est le meilleur état de votre santé. Si je dois vous en croire, vous êtes presque entièremeat guéri. Je suis fâchée que vous ayez fatigué votre pauvre jnain A m' écrire une aussi longue lettre.

Parlons présentement de mes oreilles. Je voudrais bien que ce fût une vision; le mal est encore supportable; mais il en arrivera comme de mes yeux, et par la même cause à laqueëe

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on oe peut apporter de remède. Tou= mes sens périront avant moi; nous verrous ce que deviendra mon àrae, qui selon moi doit être l'accord partait de nos cinq sens. Jusqu'à présent je n'y trouve pas de grands changements, du moins je ne m'en aperçois pas; mais je répète souvent ces vers de Saint-Lambert, qu'avec raison vous trouvez fort tristes :

Malheur ï qni le ciel accorde de longt jour»! etc.

Je prends des arrangements autant qu'il m'est possible pour apporter quelque remède aux malheurs que je prévois; j'ai déjà fait venir mon neveu à Paris ; je vais louer pour lui 1 appartement au-dessus de mademoiselle de Gourson; sa femme y viendra après Pâques ; elle sera presque toujours à Montrouge, chez mon frère; son mari ira et viendra, je pourrai y aller souper tant que je voudrai; le mari et la femme seront contents de n'être point séparés, et seront compagnie l'un pour l'autre, et ils le seront pour moi tous les deux , ou l'un et l'autre séparément, quand et comment il me conviendra; je prends mes précautions comme madame Pimbêche, qui ne veut pas être liée; enfin, mon ami, ayant en le malheur de naître, et ayant présentement celai d'une extrême vieillesse, je m'arrange le mieux qu'ilm' est possible pour supporter ces tristes et ennuyeuses dernières destinées.

De ce moment-ci ma vie est assez agréable; ie retour des Choiseul, toutes mes autres connaissances rassemblées, me fournissent de la dissipation ; mais de telles ressources ne sont , en comparaison de celles dont vons me seriez, que ce que sont, dit-on, les péchés véniels en comparaison d'un péché mortel. Cette comparaison ne s'éloigne pas de vos idées, qui certainement ont été bien folles et bien injustes.

rSrpriie à neuf heures du soir.

J'ai été interrompue par des visites successives les plus sottes et les plus ennuyeuses du monde, et qui m'ont abasourdie ; je n'ai plus d'idées ni de papier : adieu.

J'oubliais de vous mander l'accouchement de la reine : ce fut hier samedi 19 que les douleurs lui prirent à trois heures du matin; elle accoucha à onze heures et demie. Soit qu'elle n'eût pas été saignée dans son travail, soit que, par la quantité de monde qu'il y avait dans sa chambre, l'excessive chaleur portât son sang à la tête, elle perdit connaissance, perdit beaucoup de sang par la bouche; il fallut la saigner du pied sur-le-

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champ : c était absolument nécessaire, n ayant pu être délivrée. Elle le fut après parfaitement, mais il y eut quelque intervalle entre l'accouchement et le délivre; elle fut tranquille jusqu'à sept ou huit heures du soir qu'elle se trouva encore un peu mal, et qu'on délibéra si on ne la saignerait pas encore une fois ; elle ne le fut point ; elle a dormi huit heures celle nuit, et elle se porte parfaitement bien. Voilà un détail dont vous vous seriez bien passé; en le relisant, je vois que j'oublie de vous dire que c'est d'une fille ' qu'elle est accouchée. La consternation eu aurait été grande, si celle qu'a causée son accident n'avait pas prévalu.

Est-il vrai que M. le duc de Itichmond a fait un parallèle de milord North et de M. Necker? Pourquoi cela? Comment se porte-t-il actuellement? Si vous en trouvez l'occasion, parlezlui de moi.

MADAME LA MARQUISE DU DFFFAND A M. HORACE WAI.POI.F. Paris, 8 janvier 177».

Enfin votre lettre du 27, que j'aurais dû recevoir dimanche dernier, ne m'est parvenue qu'aujourd'hui vendredi 8. J'ai étais, je vous assure, bien inquiète. Je vois que vous ne voua portez pas encore fort bien , et que vous faites des projets de retraite, c'est-à-dire de vous réduire à voir peu de monde; vous ne l'exécuterez pas : on se laisse entraîner, et il ne faut pas conclure de ce qu'on voit faire, que l'on fasse toujours ce qui est le plus agréable. J'en fais l'expérience : je voudrais n'avoir jamais chez moi à mes soupers des mercredis et vendredis que douze personnes, ou au plus quinze; j'en ai très-souvent plus de vingt : jugez comme cela va à mon logement. C'est un inconvénient qu'il est impossible d'éviter quand on a des jours marqués où plusieurs personnes ont droit de venir sans être priées. Comme vous aimez les noms propres, je vais vous faire la liste de ceux qui ont le privilège rie venir chez moi. Mesdames de Luxembourg, de Lauzun, duchesse de BoufTters, comtesses [de Bou/Jlers), belle-mère et fille, M. et madame de Broglie, M. et madame de Beauvau, mesdames de Camhis, de Mirepoix, de

1 Qui fut appelle Madame, aujourd'hui madame la duchn*« d'AoecMlême. 1887. (A. M.)

Boisgelin, d'Osson ville ', de Viervitle, de Barbantane. Voilà à peu près les femmes, sans compter les extraordinaires que l'on est quelquefois obligé de prier. Les hommes sont quatre ou cinq diplomatiques, autant d'évêques. A propos d'eux, M, de Mirepoix (l'évéque) est à Paris; il m'a demandé de vos nouvelles.

Janvier ».

Je ne continuerai pas la litanie, mais je vous parlerai de M. Colonna*, je l'eus hier au soir; il fît le whist de madame de Luxembourg : on lui trouve une figure agréable, l'air et les façons nobles; il parle bien notre langue, mais il a de l'accent, quoique je vous aie dit qu'il n'en eût pas; il ne vous connaît presque pas, il est fort attaché au duc (de Glocester).

Il paraft un recueil des Éloges, que d'Alembert a lus à l'Académie, des académiciens qui ont eu quelque célébrité. Rien n'est plus fastidieux, je vous assure; le style est froid, gêné; il veut être fin et épigrammatique , et il n'est que plat, commun et recherché; enfin, on ne sait que lire, et j'ai le malheur de ne point aimer l'histoire, la morale et ta poésie.

Vous dites que vous apprenez que je mène une vie agréable, et qu'il est fâcheux pour vous que je prenne les moments où je m'ennuie pour vous écrire. Faut-il que je vous rappelle quelle est ma situation, mon âge, la perte de la vue, la crainte de perdre l'ouïe? D'autres malheurs dont je m'interdis de vous parler, mais qui m'occupent plus vivement quand je me mets à vous écrire : Paris, Londres, l'Océan entre eux, la guerre! Si j'ai des moments de distraction, ils sont courts; et puis n'estil pas triste de se contraindre et de s'interdire de parler de ce qui affecte le plus? Votre caractère vous dégage de tout, la gaieté peut vous être naturelle; moi je suis mélancolique, nos caractères ne se ressemblent point ; vous avez raison de le dire, je n'ai pas eu le choix; mais quand j'aurais mieux choisi, combien cela aurait-il à durer?

1 La comtesse d'Ossonville, fille du comte de Gucrchy, qui mait été ambassadeur de Fronce en Angleterre. (A. N.)

- Un fils cadet de l'illustre maison de Colonna à Home, a qui M. Wslpole avait donné, à la demande de S. A. R. la duchesse de Glocesler, des lettre»

d'introduction auprès de madame du DefFand. (A. Pi.)

MADAME Ï.A HAEQUISE DU DEFFUTO A M. HORACE WAXPOLF- Mercndi 17 février 177SL

Vous me faites un sensible plaisir de m'apprendre toutes vos nouvelles. Je partage la joie qui régne dans Londres '; on s'est intéressé ici a l'amiral Keppel autant qu'aucun bon Anglais; mais Palliser et ses consorts ne seront-ils point punis? On débitait hier ici que milord Sandwich avait donné sa démission, et qu'on allait couper la cuisse à Palliser. Je crus que c'était par sentence des juges : on me dît que c'était par celle des chirurgiens, que la blessure qu'il avait a la cuisse s'était rouverte, qu'il y avait la gangrène, et qu'on la lui allait couper. Personne ne le plaindra; mais qui commandera vos flottes? On dit ici l'amiral Howe : vons me ferez un vrai plaisir si vous voulez bien m'infbrmer de tout ce qu'il y aura à savoir; je prends autant intérêt à votre pays qu'au mien propre; tirez-en la conséquence.

J'ai été assez heureuse de rendre au Selwyn nn assez grand service ; j'en reçois une lettre de remerclments, pleine de lieui communs de reconnaissance : pas un mot de détails sur ce qui se passe à Londres, si ce n'est eu gros, qu'on n'est point en sûreté dans les rues", qu'il déteste ce tumulte et cet esprit de révolte : 3 donne toute préférence à notre gouvernement.

Si tout ceci pouvait amener la paix, j'aurais une grande joie, quoique j'eusse bien peu à y gagner. Je croîs vous voir dans les rues de Londres avec toute l'activité que je vous connais.

Faites mes compliments au jeune duc, c'est pour lui un jour de triomphe. Votre parlement va devenir curieux.

Je ne saurais trop m'iuquiéter de ce qui se passe à Edimbourg'; cela n'est peut-être pas d'une bonne catholique, mais

1 La joie occasionnée par la décharge honorable de l'amiral Keppel, des griefa perte» canne Itri partir Hagh PaanW, qui commandait en fécond dans l'engagement d'Ouessant avec la flotte française «oui les ordres do essaie d'Orrinien. (A. N-)

1 II parait que M. Serwyn avait donné on récit exagéré de l'attronpeiaeflt dea matelots qui , après k décharge de l'amiral Keppel , avaient voulu forcer Ici maisons et avaient contraint tout le monde 1 paraître dans la nie, poar partager leur tumultueuse joie. (A. N.)

> Dca émeute* plus sérieuses eurent lieu a. Edimbourg, où l'on incendia une chapelle catholique nouvellement bâtie, et où l'on maltraita tous ceux qu'on

nous autres catholiques, nous ne sommes pas en droit de reprocher aux autres leur intolérance.

Vous savez sans doute le retour de M. de la Fayette {d'Amérique). II arma jeudi 11, à deux heures après minuit, et débarqua à Versailles chez le prince de Poix, qui donnait un liai; il rat se coucher, et le lendemain vendredi H eut un entretien de deux heures arec M. de Monrepas. Il revint l' aprèsdWe à Paris; il n'a point vu le roi, et il a ordre de ne voir personne que ses parents ; maie 9 en a tant, qne c'est à pen . pies tonte la cour : il est neveu, it la mode de Bretagne, de l'Idole; en conséquence, it soirpa ctiez elle dimanche avec une apparence de secret; elle était visiblement cachée (c'est une expression de Pont-de-Veyle dans le Fat puni).

Ne me dites jamais de bien de mes lettres, surtout en les comparant aux vôtres; je n'ai d'esprit qu'en épidémie, cela n'est que trop vrai : ni énergie, ni jugement, ni raison; enfin je sais lasse et dégoûtée de moi autant qu'on peut l'être. N'est-ce pas en effet nn grand manque d'esprit, de craindre autant S ennui, n'être occupée que de ce qui peut m'en garantir, d'imaginer des ressources qui sont assez semblables à celles de Gribouille? Je ne saurais me suffire à moi-même; enfin, si je ne mhs pas tout à fait bête, je suis complètement sotte. Il faut ane vous soyez aussi indulgent qne notre bon Saureur l'était avec la Madeleine ; et, par la même raison, vous seul soutenez non peu de courage , et tant que vous ne dédaignerez pas ma carrespondance, je tacherai de me supporter.

Je ne saurais écrire à Ltndor; ses lettres sont très-ennuyeuses; il promet de dire bien des choses et ne dit jamais rien ; il ne fait que rabàefcer. Il prétend qne vous vouliez me rapporter quelques-uns de ses bons mets, mais que vons étiez embarrassé pour les traduite.

J'ai trowvé vos jugements sur l'article de madame de Sévigné parfaitement justes. Mon Dieo, mon Dieu, amitié à part, je donnera» toutes choses au monde pour causer avec vous, Croyes-moi , rien n'est si vrai, il n'y a personne ici , je dis personne à qui on puisse parler. Vous voudriez peut-être qu'il y ea eut mie qui ne pét pas écrire, et que cette personne fut moi. Vous aae promettez une lettre peur dimanche, je l'attends avec

lia vouloir favoriser le bill dépuré an Parlement pour demander la revoit Uc cjuekjuiB lois pénale! contre lei c-itboliouei romains. (A. S.)

MADAME I.A MARQUISE DU DF.FFAKD A H. HORACE WALPOLE

Lundi 8 ma»» 1779.

Je viens de recevoir votre lettre. Vous condamnez mes arrangements avec mon neveu; vous dîtes que deux mille écus, c'est acheter bien cher une mauvaise compagnie; vous croyez peutêtre que cet argent de plus dans ma dépense m'en procurerai! une meilleure; en cela vous vous trompez. Quand j'anrats un souper tous les jours delà semaine, je n'éviterais pas la solitude; je puis compter sur plusieurs personnes deux ou trois jours par semaine; mais comme je n'ai point de complaisants, ni uV connaissance qui n'en ait infiniment d'autres, je suis presque assurée d'être réduite à être seule les autres jours. Vous n'avez pas tort de dire que je vois tout en noir, et qu'en cela tous êtes bien différent de moi. Vous n'êtes point octogénaire, ni sourd, ni aveugle ; vous avez une famille nombreuse ; vous avw des talents, des goûts que vous pouvez satisfaire, je n'ai rien de tout cela. Je serais trop heureuse, malgré ma situation, si je pouvais me conduire par vos conseils et être gouvernée par vous; cela De se peut pas. Je me reproche de vous ennuyer e» vous racontant mes peines et mes embarras; mais je me laisse entraîner par le besoin que j'ai de m' épancher; j'imagine que cela me soulage, j'éprouve souvent que cela produit l'effet contraire, que je vous dégoûte de ma correspondance qui vous attriste et vous ennuie; mais ayant commencé à vous raconter ma situation présente, souffrez que je continue.

Mes arrangements avec mon neveu ne sont point indissolubles; sa femme viendra passer l'été ici, je connaîtrai l'effet qu'elle fera dans ma vie, je serai la maîtresse de la garder, si elle me convient, et elle retournera à Avignon dans le mois d'octobre ou de novembre ; s'il en arrive autrement enfin, je ne suis point liée, ils auront un appartement à Saint-Joseph, que je loue pour eux pour l'espace de deux ans : s'ils s'en retournent cet automne, ils pourront revenir dans le printemps de l'année suivante ; enfin ce n'est pas par ma volonté ni mes désirs que je suis parvenue à une si grande vieillesse, je la supporte, ou plutôt je la traîne le moins mal qu'il m'est possible. Ceux qui, comme vous, n'ont pas le malheur de savoir tout ce que je pense, et qui ne voient que l'extérieur de ta vie que je mène.

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me croient heureuse ; on loue quelquefois ma gaieté. D'où vient, nie direz-vous, ai-je en vous une confiance qui vous est à charge? Ah! mon ami, j'ai tort.

Le Selwyn me mande qu'il partira cette semaine; s'il n'est point encore parti et que vous le puissiez voir, dites-lui que je crois avoir trouvé une maison qui lui conviendra.

Samedi 13 mira 1779.

Je vous écris aujourd'hui, parce que je me trouve seule,. Il est vrai qu'en attendant à demain j'aurai vraisemblablement une de vos lettres, et par conséquent plus de matière pour remplir celle-ci. Mais aussi je pourrais bien n'en pas recevoir, vu l'irrégularité des courriers. Enfin me voilà à vous écrire, je pourrais vous dire, et je finit n'ayant rien à vous dire. C'est une citation d'une petite fille qui écrivait à son frère : Je vous écris parce que je ne sais que faire, et je finis, etc.

Votre M. Colonna plaît assez à ceux qui le voient chez moi; sa figure est bien, son son de voix est désagréable; il sait assez bien notre langue ; il est extrêmement poli ; son maintien et ses manières sont nobles ; il joue au whist, fait la partie de madame de Luxembourg chez moi tous les vendredis; il va souper chez elle pour le moins une fois la semaine ; voilà où se borne ce que je fais pour lui.

J'ai un grand chagrin, j'ai perdu vos petits ciseaux ; je ne les ai prêtés à personne ; il faut qu'en les mettant dans ma poche ils soient tombés par terre sans que je m'en sois aperçue; ce n'est pas chez moi, parce qu'on les aurait retrouvés. Je les aimais d'autant plus qu'ils donnaient le démenti à la superstition, qu'il fallait se garder de recevoir des ciseaux de ses amis, parce qu'ils coupaient l'amitié.

Dimanche 14.

Le courrier manque, je ne comprends rien à ces irrégularités ; elles rendent notre correspondance beaucoup moins agréable. N'ayant point de lettres nouvelles, je vais relire votre dernière. Elle est lue, et à cette seconde lecture je ta trouve encore meilleure que je ne l'ai trouvée à la première. Ah! oui; je vous trouve très-philosophe; toutes vos réflexions sont justes et

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sages ; mais étes-vous heureux ? Ce «toit être le but de la philosophie et la preuve qu'on la possède. Pour moi, /en suis bien loin, mon caractère y est un obstacle iawioeible; tontes mes réflexions sont aanabiables aux vôtres , amis mon caractère s'oppose h les suivre, et je m'aperçois avec grande honte et chagrin , que je suis plus imparfaite que jamais ; j'ai eontiaudlement besoin de me rappeler mon âge et ces vers de Voltaire, qui dit :

Qui n'a pas l'esprit ds Ban âge , Uc son âge a tout le mallieur.

Il existe une personne dont je connais tous les défauts, contre laquelle je suis sans cesse irritée, que je trouve raine, légère, imprudente, insatiable, laquelle cependant est ma plus intime amie; cette personne, c'est tut*. Il serait fort convenable de me retirer du monde, c'est-à-dire de la société des personnes au grand inonde, mais cette société est pour moi ce que la Rochefoucauld dit de la cour : Elle ne rend point heureux, tamis empécJie de l'être ailleurs. Je prends dune le parti de «e rien changer à la vie que je mène; je fais des fautes, je m'en repeni, je les répare, et j'y retombe. J'ai quelques espérances que les mesures que j'ai prises ea faisant venir mes parente me seront de quelque utilité ; je m'accoutume à mon neveu, son caractère me parait bon; il est très-oompl autant sans être flatteur; ils l'apparence de l'amitié : eh! qui est-ce qui te a le sentiment* l'a-t-on soi-même? et «n fiVxammasrt séVérement, netrowe4-on ' pas que tout ce que l'on fait n'est que pour soi? Mais patios» d'autre chose.

J'ai absolument pensé comme vous sur le Voyage pittoresque; cette description de la fête de Délos ' est déplacée; c'est une suite du peu de goût qui régne, et qui pourrait donner un air de fable à un ouvrage qui n'est point fait pour être agréable, mais pour être simplement instructif.

M. de Tressait, qui est actuellement le seul éditeur de la Bibliothèque des Romans, m'a envoyé les Amadis* en deux volumes fort épais, avec une lettre chargée de louanges a faire

> Description d'une anr.icnnc ff le de Dû [os, écrite pu- feu H. l'abbé Barthélémy, et insérée dan* le Voyage pittoresque de la Grèce, de M. de Cloiseul-Gouffier. (A. Tt.)

* Le roman A'Àtnaéit des Gaules , dont M. de Trenan ■ pnUSé litre édition dam nu style Baderne. (À. N.)

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vomir : voulez-vous que je vous envoie cet ouvrage avec les feuilles de la Bibliothèque?

Je vous enverrai les discours de l'Académie; si vous vivra dans la retraite que vous dites, vous aurez le loisir de les lire. Vous me ferez beaucoup de plaisir si vous me dites naturellement ce que vous en penser.

Madame de Mirepoix passa hier la soirée chez moi avec mesdames de Caraman, de Boisgelîn et huit ou neuf autres personnes. Nous jouâmes au loto; après le jeu, la conversation se tourna à raconter de petites anecdotes. Madame de Boisgefan dit qu'une dame était venue faire sa cour a Bellevue aux dames de France ' ; elle s'occupa à lui faire les honneurs du amer, eu lui offrant et lui nommant tous les plats; elle la refusa en lui disant qu'elle avait fait son affaire dans le premier plmt.

Madame la princesse de Gonti voulant faire une politesse i une dame qui avait soupe chez elle, lui demanda ce qu'elle avait fait au jeu : Ah! dit-elle, je m'en suis flanqué peur cinquante francs.

Une autre dame racontait au chevalier de Chaste] m qu'elle avait causé avec une femme extrêmement précieuse et bel esprit, qui l'avait si fort ennuyée, qu'elle aurait voulu arveùcent coups de pied au cul et en être quitte; enfin ou'efle l'avait rendue triste comme un rat.

Toutes ces choses nous firent extrêmement rire, et ne vous eu donneront peut-être pas la moindre envie.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAUD A M. HORACE WALPOLE. Pari», M mus 1770.

Point encore de courrier aujourd'hui, rien n'est plus insupportable; quelle en peut être la cause? Si c'est la curiosité des bureaux, ils ne tirent pas grandes lumières de nos lettres; j'en recevrai vraisemblablement demain ; je pourrais remettre a mercredi à vous écrire; mats je répugne au plus petit dérangement: cependant je ne sais trop que vous dire. Je pourrais vous parler de ma santé; je me porte bien aujourd'hui, mais j'ai été assez incommodée toute la semaine passée de l'insomnie et de fortes vapeurs. Après la goutte, que je crois le plus grand des maux, je placerais les vapeurs.

■ Les fille* de Louis XV. (A. N.)

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On a tous les malheurs, ou on se persuade les avoir; celui ejiii m'effraye le plus, et qu'il me parait impossible qu'il ne in' arrive pas, c'est l'abandon, et voila ce qui fait venir neveu et nièce d'Avignon. Vous jugez que je n'en tirerai pas grand parti, cela pourrait bien être : vous me conseillez de les prendre à l'essai ; mais toute entreprise peut-elle être pour moi plus longue que ne serait un essai pour d'autres?

Enfin cette compagnie, quelle qu'elle puisse être, me rassure l'imagination contre la crainte de l'abandon; rien ne me paraît plus triste que de ne tenir à rien : mon âge, l'aveuglement et la surdité rendent la solitude un état insoutenable. Mais changeons de conversation.

M. de Lauzun , avec deux vaisseaux et un très-petit nombre de troupes, a pris votre Sénégal qui était votre traite des nègres; M. de Choiseul contait hier que M. de Sartine, en lisant au roi le détail de cette expédition, hésitait un peu à en dire toutes les circonstances; M. de Maurepas l'obligea de n'en omettre aucune ; il apprit donc au roi que la garnison anglaise consistai! en quatre hommes, dont il y en avait trois malades, et M. de Choiseul nous dit que celui qui restait s'était apparemment rendu de bonne grâce, et qu'il ne' doutait pas qu'on ne lui eut accordé les honneurs de la guerre '. Si dans cet exploit H. de Lauzun avait trouvé quelques mines d'or, cela vaudrait bien autant que la gloire qui lui en reviendra.

M. de Choiseul ( Gouffier) promet le troisième cahier de son Voyage dans douze ou quinze jours ; je voudrais que nous pussions l'avoir quand M. de Colonna partira pour Londres.

Adieu, mon ami, je ne trouve rien à vous dire de plus.

Je vous prie de dire a M. Selwvii que j'ai lait demander son passe-port, et que le premier commis des affaires étrangères ■ répondu que les Anglais n'en avaient pas besoin pour venir en France, et qu'il leur était libre d'y venir quand ils voudraient, mais qu'il leur en fallait un pour retourner de France en Angleterre.

1 H. do Cboiaeul n'aimait pas M. de Laïuun ; 1m Mémoires de ce denier en donnent lu rouan. (L.)

Dlgltzedby GOOglt

MADAME LA MABQIÏISE DU DEFPAND A M. HORACE 1

Mercredi «ai.it M mat* 177».

Vous n'êtes pas plus gai que moi, mon ami; ce goût pour la retraite, cette aversion pour la société, par l'ennui que vous cause la conversation, me prouve la vérité d'un vers très-beau et très-harmonieux que je us il y a cinquante-quatre ans, étant à Courbépine avec madame de Prie', qui y était exilée. Le voici : mais il faut vous dire la chanson entière et ce qui l'amena. Nous nous envoyions tous les matins un couplet l'une contre l'autre; j'en avais reçu un sur un air dont le refrain était : Tout va cahin caha; elle l'appliquait- à mou goût : je lui fis ce couplet, qui est absolument du genre des vers de Chapelain, auteur de la Pucelle, sur l'air : Quand Moïse Jit défense, etc.

Tu rappelles le procès.

Pour ci Ut gens plu* liahiles, Nou« lisons dans l'Évangile :

Que paille en l'ait du voisin Choque plut que poutre au tien.

L'application est que vous me grondez, me condamnez; vous trouvez que c'est par un défaut de mou caractère que je m'ennuie; et vous, dont je serais la mère, qui avez des talents, des goûts, et les moyens de les satisfaire, des yeux dont vous voyez, des oreilles dont vous entendez, une famille aimable, d'anciens amis éprouvés et constants, vous êtes étonné, vous ennuyant au milieu de tout cela, que je puisse m' ennuyer dans la totale privation de toutes ces choses! Mais laissons cet article, qui ne peut servir à nous rendre plus gais ni l'un ni l'autre.

C'est votre cousin* qui vous rendra celte lettre; je le vois

1 Madame de Prie était la maîtresse de M. le Duc, premier ministre après la mort du Régent. Ducloi, dam «es Mémoire! , t. II, la juge très-së virement ; • Avec autant de grâces dan* l'esprit que dans la figure, dit-il, elle cachait ■oui un voile de naïveté la fausseté la plus dangereuse, uni la moindre idée de la vertu, qui était à son égard un mot vide de sens; elle était simple dam le vice, violente sous un air de douceur, libertine par tempérament. * (A. N.)

3 Feu M. Thomas Walpole, second fils d'Horace, le premier lord Walnolr de Woolterton. (A. N.)

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tWÏ COMIESPONDANGE COMPLÈTE

partir avec chagrin; il ne s'était pas formé une grande liaison entre lui et moi, et je m'imagine qu'il n'eu a jamais eu avec personne avec qui il ne fût pas uni par le sang ou par des intérêts communs; il a une gaieté naturelle qui lui fait tourner toute chose en comique : moi, je lui trouve beaucoup d'esprit, de sagacité ; je lui crois «ne bonne tête, beaucoup d'honneur et de probité, «'intéressant beaucoup è ce qui le regarde, et beaucoup d'indifférence pour tout te reste.

Vous ne prendrez point le parti de Tous confiner dans votre campagne, vous êtes accoutumé au monde; vos estampes, vos médailles, vos fabliaux finiraient bientôt par vous ennuyer, toutes ces choses ne sont bonnes que parce qu'elles font variété.

Ne -serez- vons pas tenté de devenir le troisième mari de fa nouvelle veuve ' ? votre goût pour elle est-il aussi vif qu'il a été* cette question n'est point captieuse, elle ne doit ni vous scandaliser ni tous embarrasser; je mérite, a toutes sortes d'égards, votre parfaite confiance.

Nous avons des mariages ici bieu singuliers; celui du maréchal de Richelieu, approuvé de tout le inonde, et qui, selon toute apparence, doit rendre la fin de sa vie aussi tranquille et heureuse que le commencement a été bruyant et brillant'.

Un autre mariage trouvé excessivement ridicule est celui de M. le maréchal de Mailly u'Haucourt, âgé de soixante-dix ou quatre-vingts ans, avec la fille de la vicomtesse de Narbonne, âgée de seize ou dix-sept ans ; elle sera sa troisième femme. La première était fille de M. de Torcy*, sœur de mesdames JAncezone et Duplessis^Ghàtitlon. De la seconde, je croîs n' avoir jamus su le nom ; il n'a eu d'enfants que de la première, un fils à qui on a donné un brevet de duc et dont la femme est dame d'atoirr de la reine, et une fille qui est la femme de M. de Yoyer'; il fe*

1 Fan hdy D. Seaucterc. Son mari, Tiipnam Beaaclerc, venait de mourir.

1 Le nurécbal dur de Richelieu, âgé il* quatre-vingt-quatre ni, tf"* en 1780 madame dv Rothe, la veuve de M. de Ilot lu-, qui avait été dirreu-ur lie la Compagnie française de* Iodes orientale». Ce mariage et»! tu-as la 1*"' effet* que madame du Deffwid en .préaa*-f«ai"- Le marêckal doc de Bit*™1- «'était marié traie fois sous trais .règnes différent*. (A. Si.)

3 Noveu de Colbert, et ministre des affaires étrangère* soas Loua XI'*

* M. de Voyer était lit- du comte d Argensun, qui avait été anàniHie "* pacire. C'était un fort balàlo homme, singulier dam sa façnu de puM'i infatigable dans ses recherches. (A. N.)

de grands avantages a mademoiselle de Narbonne aux dépens des enfants de sa première femme. Ce» mariages, ainsi que presque toutes les sottises que l'on bit, ont pour unique source l'ennui : c'est l'ennui qui gouverne le monde, parce qne tout oc que l'on fait n'est que pour l'éviter; on s'égare, on se trompe presque toujours dans les moyens où on a recours.

Toutes mes remarques , toutes mes réflexions me font conclure par mon refrain que le plus grand malheur «t l'unique (puisqu'il produit tous les autres) est celui d'être né.

VoÛa donc milord North sur le bord du précipice? Y gagnera-t-on quelque chose? J'en doute; mais je raisonnerais sur cela gomme je peux faire sur les couleurs.

J'ai lu la traduction du discours de M. Burke; je le trouve verbeux, diffus, obscur, plein d'affectation; et excepté l'analyse qu'il ait de l'administration de M. Hecker, il m'a fort ennuyée. La tâche que tous les auteurs se donnent de faire brider leur esprit, sue fait perdre le peu que j'en ai; la sotte vanité des auteurs me choque encore plus que celle de ceux avec qui l'«n rit. Rien n'est plus rare que des geus modestes, et oc qui est introuvable, ce sont des gens simples ; car la modestie, quoique aimable, s'occupe du soin de l'être, «t toute prétention est dépbi isaitte ; je crois en avoir été exempte eu dictant tout ce tairas; vous m'en direz votre avis et -vous le mettrez à sa juste valeur.

Portez-vous bien, mon ami; grondez-moi tant que vous voudrez, abandonnez- vous au courant de la plume, laissez-moi voir tous vos sentiment», soit d'estime ou de pitié; dans le fond de l'âme on se cannait, on ne croit point valoir plus qu'on ne vaut ; ainsi vous ne me direz jamais plus de mal de moi que je

Pari», Lundi IX .-irai 1779.

La duchesse de Lemster veut bien se charger de mon paquet ; il contient trois Bibliothèques des Romans et l'Amadii de M. de Tressa n. J'aurais voulu avoir votre consentement avant de vous l'envoyer; mais, toutes réflexions faites, s'il ne vous plaît pas, ït plaira à quelqu'une de vos nièces. J'ai beaucoup de

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684 CORRESl'OXUAXCE COMPLÈTE

regret du départ de la duchesse; c'est une femme charmante, vraie, naturelle, douce, sensible, très-raisonnable, et dont j'ai reçu mille marques de bonté; son mari, M. Ogilvy, est trèsh on né te homme.

La reine s'établit aujourd'hui à Trianon pour achever le terme qu'on prescrit après la rougeole pour ne voir personne; elle ne voit que son service, et quatre courtisans qu'elle a choisis pour lui tenir compagnie, le duc de Coigny, le duc de Guines, le baron de Bezenval et M. d' Ester ha zy. Le roi ne lui marque pas un grand empressement; notre ministère ne redoute pas son crédit : ce ministère n'a pas grande considération; on l'affuble de pointes, de rébus, de calembours. On dit : Pourquoi le roi a-t-il une chasse du vol? pourquoi des faucons? ne serait-il pas mieux d'avoir des aigles, de les placer dans son conseil? Oh! non, dit-on, il a préféré des grues. Et puis, on annonce un changement dans le ministère, un M. de Bièvre, diseur de pointes et de bons mots, à la place de Maurepas; Linguet, à celle de garde des sceaux; Beaumarchais, a la marine ; mademoiselle d'Éon, aux affaires étrangères. Vous voyez que nous ne disons pas comme chez vous des injures à nos ministres; nous nous contentons de les tourner en ridicule, et le choix de leurs successeurs n'est pas mal assimilé à leurs caractères. On laisse M. Amelot1, comme n'ayant rien à changer pour qu'il soit assorti à ces nouveaux venus.

Vous voyez que je profite de l'occasion : cette lettre ne sera pas ouverte. On parle très-sérieusement de la déclaration de l'Espagne; pour moi je vous avoue que tout cela m'est indifférent. Je désire la paix, et tout ce qui la pourra procurer (quand ce serait à notre confusion) me sera agréable.

Jonissez du charme de votre indifférence, applaudissez-vous de ne rien aimer, et livrez-vous k l'espoir de faire des prosélytes. Ne me parlez plus de votre vieillesse; nous avons un proverbe, fort trivial, a la vérité, qui dit qu'il tu faut point parler de corde dans la maison d'un pendu.

Vous avez peut-être raison de me croire l'esprit peu délicat et peu fin, mais je n'ai cependant pas besoin que, pour se faire entendre, on articule les mots et les paroles.

Je ne m'attends pas que Lindorme cause beaucoup de satisfaction; il sera plus content de moi que je ne le serai de lui;

■ M. Amelot, tecrélnirc d'État pour l'intérieur, était fils de M. Amrioi, des affaire» étrangère) «oin Louis XV. (A. S.)

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DE MADAMR LA MARQUISE DU DKFFAND. «g5*

j'aurai la complaisance d'écouter ses folies, et je ne t'entretiendrai pas des miennes, c'est-à-dire de mes vapeurs.

On parle d'une nouvelle édition de Voltaire qui sera de cent vingt et tant de volumes in-octavo ; le recueil de ses lettres sera de vingt-deux. Je ne veux point donner celles que j'ai de lui , je ne veux donner aucune occasion de parler de moi ; je doute que ce recueil de lettres ait un grand succès : on les recherchera avec fureur; mais il sera dans quelques années peu lu et peu considéré. Pour dans ce moment-ci, c'est un fanatisme outré que l'adoration qu'on a pour tout ce qui vient de lui.

Voilà une fort longue lettre : quand je l'ai commencée, j'étais en peine de quoi je la remplirais.

Vous avez cru me mettre à mon aise en me disant que vous ne craigniez plus que nous parlassions d'amitié; je ne sais d'où vient ce consentement m'en a ôté le pouvoir; je suis accoutumée à votre sévérité, votre indulgence me surprend et me déconcerte; c'est ne vous rien cacher de tout ce que je pense et de tout ce que je sens.

MADAME LA MARQI'ISF DV DE FF AND A M. HORACTI WALPOLK.

Dimanche 18 avril 1770.

Le Selwyn arriva mercredi au soir, 14 du mois; j'avais infiniment de monde ; il vint jusqu'à la porte de la salle à manger, et comme il était en frac, il n'entra pas. Le lendemain jeudi, il vint à midi ; il m'apporta votre livre, du thé et des petits ciseaux dont je lui avais donné la commission. Je l'attendais le soir à souper; il me fit dire qu'il n'avait pas dormi la nuit précédente et qu'il allait se coucher. Le vendredi, il vint souper, m'apporta des rasoirs pour mon neveu, et des éventails de douze sous la pièce ; il joua ait loto, resta à causer entre madame de Beauvau, madame de Gambis et moi, nous raconta tous ses projets, ses craintes, ses espérances sur le parti qu'il faudrait qu'il prit pour posséder sa Munie ', et dont le père, qu'il attend tout à la (in du mois, doit décider.

Hier, samedi, il soupa encore chez moi avec t'ahbé Barthélémy, le prince de Beaufremont, M. et madame d'An-

1 Mademoiselle Fngiiiani, (tennis comtesse il'ïarmoulh. (A. N.j

gosse', habitants de Saint-Joseph, mademoiselle Sanadon et mon neveu ; nous finaee un loto ainsi <nie la vente, c'est tmmat ■sent de tous les soin.

Aujourd'hui ii sonpera avec moi chea la comtesse de Cboiseiu , Petite Sainte ; damai» chez les Caraman , mardi chez les NecLer : non* avens des arrattgeaaeots pour dix ou douse jours.

Le Courrier de l'Europe nous avait appris la tragique aventurc de la nnttrease du Sandwich; personne ici n'a imagine que la politique put y avoir quelque part *. Je crois que s» en réfutait à Limier sa Misait, à pourrait bien- aussi se tuer; c'est une folie dont il n'y a point d' exempte.

Voici l'article du Selwyn fiai. Venons à celui qui m'intéresse bien davantage. Ma nièce d'Avignon ' est arrivée ce matin ; eMe est descendue à Mantrauge chei mon frère*, a envoyé dire a San mari qu'eue l'attendait; il a été la prendre, ils sont actuellement ici dans leur appartement; je leur ai fait donner à dmer, et quand j'aurai fermé cette lettre, je les enverrai chercher. Je prévois bien, ainsi que vous, que cette société ne sera pas sans inconvénients; mais je crois avoir pris de justes mesures pour éviter presque tous ceux dont vous me parlez ; je ne la présenterai à personne, si ce n'est de la nommer à ceux et à celles avec qui elle sonnera chez moi, qui ne sera pas exactement toutes les fois que j'aurai grand monde. Mon frère s'établit à Montrouge jeudi prochain; elle partagera sou temps entre lui et moi : je suis déjà convenue avec sou mari de ce que je vous viens de dire. Vous avez peut-être toute raison en prévoyant que ce sera moins un agrément qu'un embarras dans ma via. Mais, mon ami, vous ne savez pas à quel point mon caraetéae est faible, et l'abattement où je tombe quand je crains de passer mes soirées seule; la sorte d'humiliation qui tient a l'abandaa m'est absolument insupportable; j'aimerais mieux le sacristain des Minimes pour compagnie, que de passer mes soirées tonte seule : c'est un point fixe que j'ai dans la tête, une espèce de

1 M. d'Anfom suit de la ci-devant prawinr* de Beara ; il avait épomé on» fille du inarqui* de Bonnac, cjui avait éti ambumufciur de Faaaaw an Hat* lande. (À. N.)

1 Mademoiselle Ray, qui Fut tuée, en sortant du théâtre Ae CoTent-GudcB, par an erdé'.iartiqae nomme flackman , qu'un détetipoir amonreui porta à commettre oa raina. (A. N.)

3 Madame- d'Aulan. (A. N.)

* L'abbé de Plmit—d (I. ».)

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lotie qui me fit aHer il y a vingt-cinq ans en province, où je passai une année entière. Enfin, que vous dirai-je? il n'est nécessaire de n'être pas abandonnée à maiéticnow; si je ne craignais' que vous ne traitassiez ce que jfjâ a vous dire de métaphysique, je vous dirais ton* ce «pi" se passe en moi; mais À quoi cela servirait-il? à vos» attrister peut-être, ou au moins vous ennuyer.

Tout ce que je me permets de tous dire, c'est que mon âme a autant d'activité que si je n'avais que trente ans, qu'elle ne peut en taire mil usage, et que je suis peut-être moins malheureuse par le peu d'amitié que je voia qu'ors a pour mot, qne par l'indifférence que j'ai pour toute chose. En voilà assez. Je vais envoyer chercher ce népotisme.

Vous savez la paix d'Allemagne ' ; je ne saurais perdre l'espérance que la nôtre avec vous n'arrive : nous la désirons trop de part et d'autre, et elle nous est trop nécessaire; mais du moins qu'elle règne toujours entre vous et moi : traitez-mai avec douceur, bannissez la crainte d'un attachement trop vif, ne cherchez point a Le détruire. Qu'avea-vous à «n'apprendre qui puisse vous être utile? Je sais que je ne vous reverrai jamais; malgré cela, je ne puis me passer de votre amitié .

La duchesse de Leruster vous aura remis les Atnadts, ils m'ont fait vraiment plaisir. Un de mes malheurs, c'est de ne savoir que lire, les grandes histoires me paraissent de vieilles gazettes rédigées par des fats qui ne cherchent qu'à faire montre de leur savoir et de leur bel esprit.

Parlez-moi donc de vos nièces, de vos lectures, de vos amu-

Vnadi 19, *ejtt heures du matin.

Bien des nouvelles! Lindor reçut hier des lettres d'Italie qui le font partir ce matin avec les deux femmes qu'il a avec lui, pour aller à Lyon chercher la petite fille qu'il trouvera, ou qu'il attendra, conduite par son père, sa mère- et sa grand' mère; le père et la petite fille partiront tout de suite pour venir à Paris; Lindor alors saura sa destinée, si es* lui permettra d'emmener tout de suite m petite fille en Angleterre , ou si en voudra qu'elle reste a Paris. La tète de ce pauvre homme est renversée, son économie cède à ta passion qu'il » pour cette marmotte ; m» cela n'est pas sans douleur.

1 La p*ti île Tesebea , qui uraun* la para paaw la massssisn *e '• Bavière. (A. M.)

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688 COKHESPOSDAXCE COMPLETE

J'ai vu ma nièce, j'en suis contente; ses projets sont conformes à mes intentions; j'ai tout lieu d'espérer qu'elle ne me causera aucun embarras : elle n'a, dit-elle, pour objet que moi; elle ne se soucie de .taire connaissance avec personne, ne me verra qu'aux heures qui me conviendront, s'en retournera à Avignon, si j'y consens, dans le courant d'octobre. Ne me demandez plus à quoi elle nie sera bonne, je n'en sais rien; mai* je pense qu'elle me sera ce qu'est un garde-fou, qui n'est nécessaire que pour rassurer l'imagination.

Nous avons ici un procès assez curieux pour un enfant sourd et muet qui fut trouvé presque nu auprès de Péronne; il est actuellement chez l'abbé de l'Epée, qui prétend que cet enfant est fils d'un comte de Solar; que sa mère étant devenue veuve et amoureuse d'un petit bourgeois, nommé Cazeau, lui avait confié cet enfant pour le mener à Bagnères, et avait complote avec lui de publier sa mort et de faire enterrer un autre enfant sous le nom du petit comte de Solar ' : la dame de Solar est morte; le Cazeau, son amant, qu'elle voulait épouser, a été arrêté, et il est depuis quelques mois dans les prisons du Châlelet. M. Elie de Beaumont plaide pour lui ; on lui a dit apparemment que j'avais été contente de son premier Mémoire, il m'a écrit pour m'en remercier, et m'en a envoyé un second que j'ai commencé hier et que je vais finir- Etes-vous curieux de cette affaire? Elle est curieuse et intéressante, je pourra» vous envoyer par M. de Colonna tout ce qui sera écrit pour et contre.

MADAME LA MARQUISE DU DKFKAND A M. HORACE WALPOLE. Lundi 3 mai 17711.

Je dois pour le moins deux réponses à deux de vos lettres, Je n'ai reçu celle du 17 que le 29. Celle d'aujourd'hui, est du 25 ; je commencerai par celle-ci.

Je suis confondue, accablée, humiliée, écrasée de votre critique à'Amadis. Oui , j'avouerai, à ma honte, que je l'ai trouvé très-agréable , le style naïf, facile ; à la vérité , les événements et les personnages se ressemblent, les mœurs sont un peu ncgli-

• Celte hiMoire comme a donné naiiion à un draine intérruant m le théâtre franraii et à un autre nur le théâtre anglais. (A. N.)

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jjées, 'mais il y a de la bonne foi, une grande générosité; on n'était point métaphysicien dans ce temps-là, on croyait tout et l'on ne craignait rien ; mais je ne prétends pas défendre mon goût; je ne le croîs pas bon, puisqu'il n'est pas conforme au vôtre. Venons a Lindor.

Je crois que je vous mandai son arrivée ici. Il comptait v attendre sa Mimie; son père lui avait mandé qu'il la conduirait jusqu'à Paris; mais il reçut, quatre jours après qu'il y fut arrivé, une lettre qui lui mandait que la petite fille serait conduite par ses parents à Lyon, et qu'elle y serait tel jour, je ne me souviens plus des dates, et pour vous épargner un détail ennuyeux, le pauvre Lindor partit le lendemain de cette lettre pour aller avec la gouvernante et la femme de chambre, qu'il a amenées d'Angleterre, chercher cette infante. Ils en sont revenus jeudi dernier 29. Il me l'a amenée le lendemain; il est ivre de plaisir, mais son ivresse est fort triste. Le père est resté à Lyon pour une fluxion qu'il a sur les yeux; il doit, dit-il, venir à Paris quand elle sera passée. Lindor l'attend pour savoir ses volontés; je ne doute pas qu'il ne lui permette de l'emmener en Angleterre avec lui; je le verrais partir sans grand regret. Vous souvenez-vous de la définition que vous avez faite de lui : une bête inspirée? Eh bien, les inspirations lui manquent, je crois qu'il s'ennuie à la mort; je le plains, car c'est un grand mal. Mais laissons tout cela et venons à vous, c'est-à-dire à votre lettre du 17, où vous me parlez de votre état. J'en suis infiniment touchée; ce que vous avez souffert, votre faiblesse actuelle, l'attente et presque la certitude de grandes douleurs dans l'avenir, m'afflige extrêmement. Je conviens que rien n'est plus fâcheux ni difficile à supporter; la vieillesse, l'aveuglement, la surdité sont bien tristes, mais elles ne sont que cela, elles ne mettent pas au désespoir; elles abattent, elles découragent : savez-vous le dernier effet qu'elles ont produit en moi? Souvenez-vous du songe d'Athalie, relisez-le si vous l'avez oublié, vous y trouverez ceci :

Dans le temple des Juifs un instinct m'a poiuéf, El d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée.

J'ai donc cherché à satisfaire cette inspiration ou cette fantaisie? j'ai voulu voir, et j'ai vu un ex-jésuite, bon prédicateur; je lui ai trouvé beaucoup il' esprit, de raison et de douceur, il ne m'a rien dit de nouveau, mais sa conversation m'a plu; je le

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crois de bonne foi , je compte le voir de temps en temps. Que sait-on ce qui arrivera? Si en effet il y » une grâce, je l'obtiendrai peut-être; à son défaut, si je peux me faire illusion, ce sera toujours quelque chose. Je ne me repeus pas jusqu'à présent d'avoir ici mes parents, c'est toujours un bien d'être le principal objet de quelqu'un ; rien n'est pis que l'indifférence active et passive, c'est-à-dire celle qui est en nous et celle qu'on trouve dans les autres.

Le Voyage pittoresque de la Uréce ne parait point encore , on le promet dans quatre ou cinq jours.

Je suis fâchée que vous n'ayez point encore vu madame de Letnster, c'est une aimable femme; il me semble que je m'accommoderais fort de sa société. Hien ne me plairait autant que d'avoir tons les soirs chez moi six on sept personnes de bonne compagnie, et non pas deux fois la semaine vingt ou vingt-cinq personnes, comme cela arrive, qui ne se soucient non plus de moi, et dont je ne me soucie pas davantage que de ceux qu'on rencontre dans les églises et dans les spectacles. Aujourd'hui, par exemple, cela sera différent : j'aurai une compagnie moins nombreuse, mais plus choisie; nous serons neuf on dix, et comme vous aimez les noms propres, je vais vous les nommer: M. et madame d'Aulan, madame de Cam bis, MM. de Beaune1, de Beaufremont, l'abbé Barthélémy, le président de Cotte, mademoiselle Sanadon , si elle n'a pas peur de M. de Beaune, dont le frère a la petite vérole, et Lmdor, si les vapeurs qu'il prétend avoir lui permettent de sortir.

Je réserve le reste du papier pour ajouter demain ce que je trouverai qui en vaudra la peine.

Mardi aprà màii.

Ce que je ramassai hier de nouvelles et de conjectures donne beaucoup d'espérances et rend vraisemblable ce qu'on soupçonne chez vous, que nous y avons peut-être un agent. Dieu le veuille! Dieu le veuille! La paix est mon plus grand désir, quoique sans espérance qu'il puisse en résulter pour moi ce tjmi me rendrait parfaitement heureuse; mais elle me procurerait quelques autres avantages qu'à la vérité j'ai bien moins à cœur, mais qui contribueraient à rendre ma vieillesse moins triste et moins fâcheuse : elle nous garantirait des impôts; ce qui me laisserait les moyens d'avoir tous les jours un petit souper. Il y

1 MF. de Beaune était le frère ahié du manjnis de BonzoHe* ;• leur mère était une fille dm maréchal de Benrick. (à. N.)

a longtemps que j'ai prétendu que le souper était une des quatre fins de l'homme, je ne me souvient pas quelle est celle dont je lui fais prendre la place : la. mort, le paradis et l'enfer, voilà les trois dont je me souviens ; il faut que le purgatoire ■toit la quatrième, à laquelle je substitue le souper.

Le Garaccioli, qui disait, il y a moins d'un mois, la paix impossible, articula hier, avec affirmation, qu'il la croyait trèsprobable, et s'il fallait parier, il se déciderait eu sa faveur, pour être conclue avant la fin de Tannée. Le pauvre M. Necker en anra bien de la joie, car il est bien peiné de la nécessité où il serait de mettre des impôts si elle ne se fait pas.

Je n'eus point hier toute la compagnie que je comptais avoir ; l'abbé Barthélémy et le président de Cotte ne vinrent point ; nous n'étions que six : nous fîmes un loto. Il y a deux jours que je n'ai vu le Selwyn; je ne sais si son amour pour la Munie lui tient lieu de tout, ou bien s'il ne l'empêche pas de s'ennuyer : la dernière fois que je l'ai vu, qui était samedi, il était triste, distrait, mal à sou aise; il avait l'air mécontent, et n'était pas fort aimable.

II arrive tous les jours ici quelque nouveau suicide. Un clerc de notaire, marié depuis six mois, et depuis deux séparé de sa femme, la trouvant au Luxembourg, entre son oncle et son frère à lui, fut à elle, et lui demanda si elle voulait revivre avec lui; elle lui ayant dit non, il lui tira un coup de pistolet, dont elle ne fut point tuée, mais légèrement blessée au sein : il prit la fuite; on courut après ; étant rattrapé, il se donna huit à dix coups de couteau, et mourut sur la place.

Voilà une mode que l'on prétend que nous tenons de vous : celle-là et vos voitures me paraissent détestables : ces dernières sont la cause de mille accidents , elles versent bien plus aisément que les nôtres. Madame de Vauban ' vient de l'éprouver, et en a un os du bras démis.

Nous avons ici une famille désolée, qui a l'appartement qu'avait madame de Samt>Ctiamans ; ils out perdu , en trois mois de temps, la femme, son père, M. deBonnac, un fils qui avait un an, et aujourd'hui sa fille qui en avait neuf, qne son père et surtout sa mère aimaient à la folie : celle-ci n'attend que le moment pour accoucher. Aussitôt après qu'elle sera relevée, elle partira avec son mari pour retourner dans ses terres, qui

• La comtoase de Vanli.in, née Barba n tan e. Son mari accompagna le coiuie d'Artois a Saint-Pétenbonrg ,' M fil la pierre dam la Vendée. (A. 3J.1

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sont dans le fond du Béarn. Je ne sache rien de plus malheureux qu'elle. Leur nom est d'Àngosse, tous les deux assez aimables , et qui étaient pour moi une ressource. Jusqu'à présent je trouve que j'ai très-bien fait de (aire venir mon neveu et ma nièce. Bientôt je ne serai plus en état de sortir; ma surditr tait de grands progrès; je me trouve déplacée partout ailleurs que chez moi, et même chez moi je ne suis pas à mon aise quand j'ai beaucoup de monde. Mais en vérité j'abuse de votre patience, je me laisse aller à une bavarderie très-propre à vous ennuyer : je ne sais d'où vient je me livre à une si grande confiance.

Je soupai hier chez les Necker comme je vous l'avais dit. Mes espérances de paix sont fort diminuées; tant pis, cent foi." tant pis, et pour vous et pour nous.

Je n'ai point vu Lindor depuis samedi dernier; il y a, comme vous voyez , quatre jours ; il doit me voir aujourd'hui et me conter les raisons de cette absence, causée par des vapeurs qui sont causées par des causes dont le récit me causera sans doute tant soit peu d'ennui. Suspendez votre curiosité , que je soup- . çonne n'être pas bien grande.

Je termine comme le Courrier de l'Europe : la suite au courrier prochain.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A H. HORACE WALPOLE. Pari*, mercredi 9 jnin 1T79.

Votre lettre, datée du 31, que j'aurais dû recevoir dimanche, n'est arrivée qu'hier.

Vous avez trouvé ma dernière un peu boudeuse ; je ne sais pourquoi, je ne me souviens pas d'avoir été depuis bien longtemps dans cette disposition pour vous, et je puis, je crois, pouvoir vous assurer que je n'y serai jamais. J'admire votre exactitude , et par conséquent votre caractère dont elle est une conséquence; oh! oui, on peut compter sur vous; vous êtes un ami fidèle, mais non pas aveugle : aucun défaut dans vos amis ne vous échappe; vous les jugez avec justesse, justice et sévérité, mais vous ne changez point.

Je crains bien que les correspondances ne souffrent quelque

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changement : voilà, dit-on, l'Espagne déclarée, nos troupes prêtes à s'embarquer; on a la liste du commandant, des officiers généraux , de tous les colonels ; enfin , tout parait en activité. Je n'ose vous envoyer la liste, il n'y aurait cependant pas grand inconvénient; mais quand la prudence n'est pas une qualité qui soit naturelle, on la pousse plus loin qu'il ne serait nécessaire. Je suis, je vous assure, fort triste de ce redoublement de séparation.

La situation de Lindor est difficile à soutenir; il ne peut se soumettre à se séparer de sa Mimie, il n'a pas le consentement de sa mère pour l'emmener avec lui, je ue sais ce qu'il deviendra; il ne dort ni ne mange, il tombera malade, il deviendra tout à tait fou : ce n'est pas une manière de parler, c'est au pied de la lettre que je le pense; j'ai pour lui la plus grande compassion. Ce n'est pas volontairement ni par affectation qu'il est possédé de cette extravagante passion ; je ne serai point étonnée s'il se détermine à rester ici; je lui conseillerai de n'en rien faire, mais de laisser cette petite dans le couvent; je lui offrirai de lui rendre des soins et de lui donner de ses nouvelles, ce que je ferais, en effet, en envoyant à Panthémont, tantôt Wiart et tantôt mon neveu pour la voir; mais je ue m'avancerai pas à lui promettre d'y aller moi-même, je n'aime point les entants. Ne parlez point de ce que je vous dis sur Lindor, il est inquiet sur ce que je peux vous mander de lui. Il faut le plaindre, je le trouve très-digne de compassion.

M. Golonna vous a dit que je n'étais point sourde ; il est certain que je ne le suis pas comme l'est madame de la Vallière, mais je le suis assez pour être déplacée quand je suis à table ou dans un cercle; je ne puis entrer dans aucune conversation. Je serais bien fâchée que cela vous affligeât ; je ne désire point d'inspirer la pitié, j'y sens même une grande répugnance , et c'est ce qui me retiendra de parler de moi.

Adieu, mon ami, portez-vous bien, n'oubliez jamais que je suis et serai toute ma vie la personne dont vous êtes le plus aimé.

MADAME I.A MARQUISE DU DEFFAHD A M. HORACE WALPOLE. Mardi 15 juin 1779.

Oh! pour le coup, je crois que cette lettre vous fera plaisir; ous serez surpris de la voie par où elle vous parviendra. Pas

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6» COULiESPONDASCB COMPLETE

plus tard qu' avant-hier je vous avais fait perdre l'espérance de revoir Lindor de tr es- 1 ong temps , et ce soir il couche à Chantilly, samedi a Calais et lundi à Londres. Je le regrette beaucoup, il nous quitte assez content de moi ; j'ai réussi à lui rendre tous les services dont il a eu besoin. Si on nommait lui et moi plénipotentiaires pour traiter de la paix, elle serait bientôt faite.

Je confierai à cette lettre, qui ne sera pas ouverte aux bureaux, que je désavoue tous nos projets, que je ne puis désirer qu'ils réussissent, et que je déteste vos ministres et les nôtres qui nous ont précipités dans cet abîme , dont nous nous tirerons les uns et les autres bien plus mal que nous n'étions. devant, quel qu'en soit le succès.

Je vous envoie la liste de nos officiers, de nos troupes; elle parut il y a cinq ou six jours, et j'ai reçu ce matin une liste de l'augmentation qui monte à huit mille hommes. On disait hier, mais cela demande confirmation, qu'on envoyait aussi huit mille hommes dans le Roussillon, sous le commandement de MM. de Stainville et d'Egmont.

Votre lettre, que je devais recevoir dimanche , je la reçut hier.

Ne dites rien à Lindor sur tout ce que je vous ai écrit sur lui; mais est-il besoin de vous rien recommander? N'étes-vous pas la prudence même?

Adieu l'Angleterre, adieu les Anglais, adieu Lindor, et pour dire tout ce que je regrette, adieu mon ami!

MADAME LA MARQUISE DU DE F P AND A M. HORACE WALPOLE. Dimanche 10 juin 1771».

Je reçois votre lettre du 13 et du 14 : vous en recevrez une de moi des mêmes dates, demain au plus tard, par le Sehvyn. Il reçut, lundi 14, une lettre de M. Fagniani, qui lui donnait puissance plénière sur sa Mimie. Sans perdre un instant, il accourut chez moi pour que je lui fisse avoir un passe-port; il l'eut le mardi matin, et il fut coucher le mémejourà Chantilly. Suivant le ealcul de ses arrangements, il doit être arrivé aujourd'hui à Londres.

Je n'ai point encore reçu vos crayons; je vous fais d'avance tous les «renier ci ment s de la grand' maman. Les i

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et toutes les choses <]ue l'on dit dans de semblables circonstances, sont pour ainsi dire notés. On pourrait se dispenser de les écrire, et ceux qui les reçoivent, de les lire; je bais plus que jamais les phrases et les lieux communs , ils dénotent une disette de sentiments et de pensées. Je ne hasarde rien en tous faisant cet aveu, vous êtes bien éloigné des lieux communs : quand vous n'avez rien à dire, vous ne dites rien ; et vos lettres, quand elles ne sont pas agréables, ne sont pas du moins ennuyeuses, et elles ont toujours l'empreinte de la vérité : toutes vérités, dit-oa, ne sont pas bonnes a dire ; mais moi je les trouve toutes bonnes à entendre.

Vous n'avez donc nulle peur de nous? Nos vingt-cinq ou trente mille bommes ne vous fout hen, non pins que les vaisseaux espagnols? N'est-ce point une bravade? Je conviens en effet qu'il se peut bien que les Espagnols ne devraient pas protéger les Américains; ils sont pour leurs colonies d'assez maatvais exemples; mais de quoi est-ce que je me mêle? Je n'entends rien à la politique.

La nouvelle du jour est que le fils aine de la comtesse de Gramont ' a obtenu la charge de capitaine des gardes dn corps, en survivance de H. le duc de Villeroy; en conséquence, il épouse la fille de la comtesse Jules de Polignac, qui n'a que ooae ans. Le mariage se fera l'année prochaine ; vous n'ignorez pas sans doute que la reine a beaucoup d'amitié pour cette comtesse*.

M. le duc d'Orléans, madame de Montesson, et M. l' archevêque de Toulouse en tiers , sont à Chanteloup depuis mercredi; ils y doivent rester jusqu'à La fin du mois : la compagnie est choisie, mais peu nombreuse.

L'Idole est établie a Autewii depuis hier; elle y restera jusqu'au 1" août. L'objet de son voyage est très-louable et intéressant : c'est pour que madame la maréchale «Le Luxembourg s'établisse chez elle, et n'aille point dans des campagnes éleâ-

1 A l'occasion de ce mariage, i! rerul le titre de duc dn Guîclie et devint ensuite duc de Gramont. (A. N.)

1 La CBBMTMe Jvloih Paligtiac, née de Polaatroa. Lors Je sa faveur isatre* de la reine, son mari Au créé dac de Papoue, et à la retraite de ta priai a— de Ruhan-Guéuiénéc , la duchesse de Polignac fut nommée gouvernante des rafintn <lc France. La duchesse de Polignac mourut a Vienne ea 1795. Madame de Gramont, ta tille, du mariage de laquelle il cet question ici, attouxu* à Edimbourg en 1 803, en laissant après elle trois Biset une fille, laquelle épousa depuis le lord Ossulston, fils aîné du comte de Tankerville. (A. N.J

OH OMiKKSPOXDANCE COMPLÈTE

priées où elle manquerait de secours si elle tombait sérieusement malade. Son état inquiète beaucoup ses amis, et moi plus que personne; elle a des maux de tête continuels, des élancements, des battements depuis plus d'un mois; elle a fait a sa tête des remèdes qui lui ont été contraires. Comme depuis quelques jours elle a des douleurs a une main , on soupçonne que c'est une bumeur de goutte, mais accompagnée de vapeurs bien tristes ; elle croit qu'elle va mourir : ses amis sont occupés à la distraire. L'Idole aura le jeudi et le samedi grande compagnie; le mercredi et le vendredi elles souperont chez moi. Depuis longtemps j'ai toujours quinze ou vingt personnes : le mardi, nous soupons chez les Necker; le lundi, le souper est chez M. de Creutz, où je ne vais point; j'ai ce jour-là de libre; le plus souvent je reste chez moi en petite compagnie. Le dimanche, la maréchale va chez madame de la Reynière, et moi je vais chez la comtesse de Ghoïseul, qu'on appelle la Petite Sainte. Voilà mon itinéraire et celui de la maréchale, qui en vérité est ma meilleure amie. Si ses défauts ont offusqué par le . passé ses bonnes qualités, actuellement ils ne font plus le même effet; personne n'a un meilleur coeur, n'est plus constante, plus discrète, plus charitable; il serait cruel qu'ayant dix ans plus qu'elle, j'eusse le malheur d'avoir à la regretter'. Je vous parlerai d'elle dans toutes mes lettres; c'est certainement ce qui présentement m'intéresse le plus.

Je ne sais quel compte Lindor vous rendra de moi; il m'a dit maintes belles paroles, m'a fait mille protestations d'amitié, tout cela était à la glace. Sa petite fille et sa fortune, c'est-àdire sa fortune, non des projets ambitieux, mais le désir d'augmenter sa finance, voilà ce qui l'occupe. H a de l'esprit sans doute; mais il n'est ni étendu, ni profond, ni même agréable, si ce n'est par des éclairs; il ne m'était pas d'une grande ressource. Âh! mon ami, que les gens aimables sont rares! c'est un soin inutile que d'en chercher, il faut apprendre a s'en passer.

Si je m'en croyais, cette lettre serait bien longue ; je me sens disposée à vous dire tout ce que je pense; maïs vous ne le seriez peut-être pas à m'écouter, ainsi je finis.

■ Cela n'a pas eu lieu. La maréchale de Luxembourg a survécu à madame du Défend , et mourut en 1786. (A. N.)

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Dimanche 11 juillet 1779.

La lettre que j'attendais le dimanche 4 est arrivée le mercredi 7. Vous avez fermé votre correspondance de Douvres à Calais : je ne sais si la différence sera grande; on assure que non. Depuis mercredi jusqu'aujourd'hui, je vous ai écrit presque tous les jours ; je viens de lire ma lettre ; je l'ai trouvée si béte, que je l'ai déchirée.

Les Lucan sont ici depuis dix ou douze jours. Je fus les voir l'aprés-dlnée ; ils partent lundi : je vous écris par eux, je puis par conséquent parler à cœur ouvert, sans crainte des bureaux; mais je crois qu'on a •jeté un embargo sur mes pensées; ma tête n'en produit aucune. Je ne me porte pas bien depuis plusieurs jours; il s'est joint à mes insomnies une fluxion qui m'a fait souffrir.

Les lettres à' l'avenir passeront par Ostende : celle que je reçus mercredi arrivait par cette route; j'en attends une seconde pour juger de la différence.

Ah! ce n'est pas une bravade que nous vous raisons; nos projets sont terribles. J'espère que nous ne réussirons pas, et que nous ne pourrons exécuter ce que nous entreprenons. Tout ce qui me console, c'est que votre situation vous met à l'abri des grands dangers. Je vous conjure de me donner de vos nouvelles avec la même exactitude que par le passé ; soyez bien persuadé que si ma naissance me rend Française , je n'adopte pas les sentiments de ma nation. J'espère que vos prophéties s'accompliront, et que nous aurons bientôt la paix.

Je vous envoie'une lettre de M. de Caraman, ne la montrez a personne ; mais je prends une précaution qui n'est pas nécessaire, on peut s'en rapporter à votre prudence.

M. le comte de Caraman à madame la marquise du Deffand.

. Saint-Ma]o, 9 juillet 1770.

■ N'étes-vous pas un peu touchée, madame, de savoir vos ■ bons amis les Anglais dans une crise aussi violente? Leur » flotte, au plus de trente-cinq vaisseaux, menacée par celle » des deux couronnes, de cinquante effectifs; quarante mille

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n domines, en trois corps, prêts à passer sur quatre cents vais- » seaux pour se jeter en Angleterre lorsque leur barrière navale ■> sera forcée; M. d'Estaing, supérieur aux Indes Occidentales, » les insurgents, quoique un peu tristes sur leur continent, pou- » vaut agir offcnsivement ; la flotte des Indes en danger; la

■ seconde de la Jamaïque pouvant être coupée par M. (POrvil- » liera : nnl ami, nul allié; une dette énorme prête à faire n tomber leur crédit, un médiocre amiral en mer, point de bon

■ général de terre ; une armée composée de milices. Il faut » convenir que ce tableau, qui n'est pas exagéré, ne fait pas » honneur à leur ministère, et en fait beaucoup au notre. Mais » c'est dans ces terribles situations qu'une nation déploie toote " son énergie, c'est alors que les partis disparaissent, et que le* ■> ennemis se réconcilient, quitte à reprendre la querelle après » l'orage. Aussi , si j'étais ministre français, je doublerais mes n moyens autant qu'il dépendrait de moi, pour résister aux » efforts du désespoir. Voici ce qu'ils peuvent faire. Hardy ' » peut éviter le combat, et se faire joindre par tout ce que l'on " pourra armer, bons et mauvais, dans les ports, saisir les occa- * sions on le vent les favorisera pour faire entrer les flottes

■ marchandes, gagner du temps par des manœuvres bien enten- " dues qu'il se fera conseiller, s'il n'est pas capable de les » imaginer. Pendant ce temps-là arriveront les Hanovriens, » peut-être les Hollandais, un bon général, qui ranimera la n nation effrayée, quelques retards dans nos expéditions, occax sionnes par les vents , pourront leur énre favorables ; et si la » belle saison se passe, ils pourront encore faire cet hiver une «pain raisonnable. Voila, madame, le ponr et le contre. H n s'agit donc de savoir quel sera le plus heureux ; jusqu'à pré-

■ sent nous avons bien joué, et nous avons beau jeu.

n L'armée anglaise , qui s'était avancée dans le golfe de Gas- » cogne , est revenue à l'entrée de la Hanche , ee qui nous i annonce l'arrivée de M. d'Orvilliers ; tous nos préparatifs ici » vont parfaitement bien. Recevez, madame la marquise, l'hom- » mage de mon respect et de mon attachement. »

1 Sir Charles Hardy, qui commandait la Houe anglaise en 1770. Il rairit l'an* dont il est question dans cette lettre, et évita le rombut en entraal dam un port, et laissant les flottes combinées muitressea tic la Manche. (A. S.)

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MADAME LA MARQUISE DU ÏII:.FFA>D A M. HORACE I

Paris, 6 août 1770.

Je oc suis point mécontente de la route d'Oslende, il y a bien peu de différence à celle de Calais; vos lettres n'ont d'ancienneté que huit jours, et celles de Calais eu avaient six. Si j'étais inquiète de votre santé , cette différence me paraîtrait considérable; heureusement vous vous portez bien, et vous êtes pour moi dans des dispositions favorables.

Dites-moi d'où vient ce changement est arrivé en vous? Estce l'impossibilité de me jamais revoir qui vous fait proférer ce mot amitié, parce qu'il devient sans conséquence? Ah! il est bien sur que je ne vous reverrai jamais ; 'cette certitude, jointe à d'autres circonstances, me fait supporter ce malheur avec pins de courage que je n'avais espéré : ces circonstances sont la vieillesse avec ses dépendances, la perte de deux sens, et de plusieurs facultés de l'âme. J'aurais honte que vous me vissiez ' dans un état si déplorable; on aime, à intéresser, mais non pas à faire pitié. Les humiliations, de quelque genre qu'elles soient, ne sont pas supportables. Pour m'y soustraire , j'ai souvent la pensée de me séparer du monde ; et comme je ne pourrais pas vivre seule à la campagne, j'ai l'idée du couvent. Ce qui m' empêche de la mettre en exécution , ce serait la nécessité où je serais de changer de domestiques; et puis quand j'examine mon caractère , je conclus que je ne puis trouver la paix ni le bonheur nulle part. Cet aveu n'est pas a ma louange. S'il était aussi facile de me corriger qu'il me l'est de me connaître, cela serait heureux , mais il s'en faut bien que j'en aie le pouvoir. Je ne sais pas pourquoi j'ai été destinée à vieillir; c'est apparemment pour qu'il y eut un individu qui eût connu tous les malheurs de chaque âge; je sais bien ce qu'il aurait fallu pour me les rendre tous agréables , mais c'est ce que je n'ai jamais trouvé.

Nous avons ici un étrange procès du comte de Broglie, contre un certain abbé qui l'a calomnié, et dont il demande justice; il faudrait vous dire de quoi il s'agk ', mais ce serait une entreprise au-dessus de mes forces ; il sera jugé d'aujourd'hui en huit. Si vous étiez curieux des factums , je trouverais

i Voyez U lettre mirante. (A. S.)

700 COltllESPOiSDAÎ.CE COMPLETE

peut-être le moyen de vous les envoyer. Je vous offre aussi un volume qui contient sept comédies de madame de Genlis, quelle a faites pour l'éducation de ses enfants ', et qu'elle leur a fait jouer. Il y en a trois ou quatre que je trouve extrêmement jolies, d'un très-bon style, facile, simple, naturel; c'est ce qui m'a fait le plus de plaisir de tout ce que nous avons eu de nouveau depuis plusieurs années. Cette madame de Genlis est nommée gouvernante des princesses d'Orléans; on ne saurait douter qu'elle n'entende très-bien l'éducation et qu'elle n'ait beaucoup d'esprit. Mais à propos, ne vous ai-je pas bien scandalisé en critiquant le Roi Lear, de votre Shakspeare? Me le pardonnerez-vous * ?

Je suis aussi peu contente de mes lectures que je le suis de mes compagnies. L'Idole est toujours à sa campagne, j'y vais souper une ou deux fois la semaine ; il y a souvent beaucoup de monde; je me fais alors honte à moi-même, je me trouve déplacée; est-ce qu'à mon âge je devrais jamais sortir de chez moi? Mais l'ennui a été et sera toujours cause de toutes mes fautes.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE. Pari», 17 août 1778.

Depuis le vendredi 6 de ce mois, que je reçus votre lettre du 29 juillet, je n'ai point entendu parler de vous. Je croyais la correspondance par Ostende interdite, et j'allais m' informer des mesures qu'il fallait prendre pour faire passer nos lettres par la Hollande ; mais le facteur qui est venu aujourd'hui chez moi , a dit avoir porté des lettres arrivées par Ostende. D'où vient n'en ai-je pas reçu? Seriez-vous malade? Dois-je ignorer ce qui vous regarde? Devez-vous m'oublier? Ne connaissezvous pas ce que je pense pour vous? Ajoutez à cette connaissance celle que vous avez de mon caractère, qui est de m' inquiéter, de me tourmenter souvent sans raison ; jugez de ce que je dois

1 Publiée* depuis en deux volumes, «nus le litre de Théâlit d't'Jucatiom. (A. H.)

' Madame du Deffand avait dit dans une lettre, qui d'ailleurs n'offre rie* d'intéressant : • Je viens de lire le Rot Lear de votre Shakspeare; ah! mon t Dieu, quelle pièce! réellement la trouves- vous belle? elle me noirrit l'ime • à un point que je ne puis etprïmer; rV.it un amis de mules les horreurs

être quand j'en ai l'occasion; il vous sera pénible de m' écrire, j'en suis persuadée; on confie ses lettres aux ailes des vents, on ne sait ce qu'elles deviendront; le moindre accident, c'est d'être lues et examinées par les bureaux (pourvu qu'elles ne soient point augmentées, c'est-à-dire que les bureaux ne profitent pas du pouvoir qu'ils ont de faire dire ce qu'ils veulent dans les extraits qu'ils communiquent au ministère); cet inconvénient ne sera pas bien fâcheux.

Nous ne savons ici aucunes nouvelles positives ; ce sont des on dit, presque tous sans fondement, et qui sont démentis presque au même moment où on les assure. Cependant nous voici arrivés dans un instant bien critique. Ma seule consolation est de penser que vous ne courrez aucun danger; mais ceci est pour moi la tragédie de Judith ; le sujet doit être nos triomphes ; mais je dis tout bas, ainsi que le spectateur qui entendait la Judith de Boyer ' : Je pleure ce pauvre Hotopherne, etc. C'est une épigramme de Racine.

Je viens de recevoir une assez grande lettre, la plus flatteuse et la plus remplie de louanges qu'il est possible, de la duchesse de Leinster; ce qui m'en platt le plus, c'est qu'elle m'assure que vous m'aimez beaucoup ; il est vrai qu'elle eu dit autant de son Frère : elle a cru m'en devoir parier, cela n'affaiblit point ce qu'elle me dit de vous.

Nous avons été occupés tous ces jours-ci d'un procès du comte de Broglie contre un certain abbé \ qu'il prétendait avoir montré au ministre deux lettres supposées qu'il écrivait à son frère le maréchal, où il l'exhortait à se faire valoir, de refuser le service, que c'était un moyen sur de culbuter le ministère et d> établir «n qui leur serait favorable. L abbé a nie; cette affaire, qui ne devait être qu'une tracasserie, a été traitée avec toute l'importance possible. On a plaidé, le petit comte a perdu tout «Tune voix, condamné aux dépens, et l'abbé

l L'abW Claude Boyer, qui compM» vinRt-dens pièce* de théâtre , le» une* plu, mauTai»e» que les autre-. Sa trafiédiede MM eut un moment de succe. ; ce qui Ht dire à Racine :

Je pleur», héla»! »ur ce pautre Holopherne Si méchamment mit à mon par Judiih.

a L'abbé Geo^t, «-jé.ui.e. Le prince Loui. de Ho1.au ae l'atUcba; il devint «ucce^ement aecréuirc damba«ade, charçe d afFa.re. de France » la cour de Vienne, «and vieairc de l'cvèché de Stra.bourg, et en dernier I. eu d, celui de Nancy, où il M mort en 1813. Se, Mmo.r» ont ete publ.e., en 1818, en iré volume*. (A. N.)

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702 COBBESPONDANCE COMPLÈTE

justifié. Je ne lui aurais jamais conseillé d'entreprendre cette

affaire; je suis véritablement fâchée des chagrins qu'elle lui

occasionne.

Je voudrais pouvoir vous envoyer un livre qui parait; il faudrait une occasion, et je n'en prévois pas.

Je mène toujours le même train de vie; toutes les semaines deux soupers chez moi , et deux à Auteuil chez madame de Bouffler.s; cela durera jusqu'au 1" septembre. Mon népotisme tourne mieux que je ne l'avais espéré ; ce sont de très-bonnes gens qui me marquent beaucoup d'amitié, et qui évitent de me gêner et de m'ennuyer. Adieu.

MADAME LA MAIIQI'ISK BU DEFFAND A M. HOBACE WALPOLE.

Vendredi 20 août 177».

Enfui me voilà contente, voilà une lettre! Elle a été quinze jours en route, et la précédente n'y avait été que sept. Vous vous portez bien, vous vous amusez, et ce qui vaut encore mieux, vous vous occupez. Rien n'est plus vrai, je ne pensais nullement à votre maison, je vous y croyais établi depuis longtemps, et point du tout, vous ne faites que terminer cette acquisition. Eh bien, pour vous punir de ne m'en avoir point parlé, vous prendrez la peine, je vous prie, de m'en faire la description; de combien de pièces est votre appartement? Estil au rez-de-chaussée ou au premier? Àvez-vous un jardin, une cour? L'escalier est-il honnête? Enfin tâchez de me donner une idée du logement. Avez-vous de quoi recevoir un ami ou amie? moi, par exemple? Gomment vous meublerez-vous? J'aime les détails, j'ai le goût et l'esprit minutieux.

Je ne répondrai point à l'article de Shakspeare; vous voyez la nature dans le Roi Lear, mais c'est apparemment en tant qu'elle produit quelquefois des monstres.

Vous êtes donc très-satisfait de votre position ' ; cela est-il vrai en effet? Et n'est-ce point pour les bureaux que vous paraissez si content? Bien des gens pensent que tont ce pompeux appareil n'aura pas de grandes suites; je dirais tant mieux, si cela ne rejetait pas à l'année prochaine; je voudrais une affaire décisive qui nous donnât la paix ; vous ajoutez tout bas : Et me 1 Elle veut parler de la iituation politique de l'Angleterre. (A. H.)

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voir arriver en France. Ah! oui, sans doute, je le voudrais, mais je ne l'espère pas. C'est toujours beaucoup que vous en ayez le désir; n'est-ce pas l'impossibilité qui vous persuade de l'avoir? Voilà ce qui ne s'éctaircira peut-être jamais.

Auteuil va finir, il n'y a plus que la semaine prochaine; l'état qu'y tient l'Idole est superbe : trois fois la semaine un grand souper, tous les jours un dîner de six ou sept personnes et autant d'habitants; elle est très-aimable chez elle. Moi je vais toujours mon petit train, j'ai toujours mes soupers les mercredis et vendredis, on j'ai quelquefois beaucoup trop de monde, et puis d'autres jours dans la semaine; le hasard en décide ainsi que de la compagnie; je suis quelquefois d'assez bonne humeur, je m'égaye : souvent ennuyée et quelquefois fort triste, voilà mon histoire; racontez-moi la vôtre.

Se voyez-vous plus jamais le Cranfurdï Et le Sehvyn est-il toujours à sa campagne?

Je reçus l'autre jour une lettre de l'évéque de Mirepoix ; il me prie de vous dire qu'il vous aime beaucoup, et qu'il serait charmé de vous revoir. La main sur la conscience, croyez-vous que cela puisse arriver? Oh! non, vous ne le pensez pas.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A H. HORACE WALPOLE. 18 septembre 1779.

Je n'ai point eu de lettres hier; on ne sait sur quoi compter, et si en effet vous m'aimez (comme je le veux croire), vous devez être bien aise d'apprendre que je suis encore en vie. Oui, je le suis, et peut-être ridiculement pour mon âge ; il faut que je me le rappelle pour éviter d'être ridicule : non que je mène la vie d'une jeune personne; je suis très-sédentaire; je ne fais aucune visite; je ne sors que pour souper, et je ne soupe que chez mes plus anciennes ou familières connaissances, je ne vais jamais aux spectacles; je fais des essais pour parvenir à croire ce qui ne se peut comprendre; je ne fais pas, je l'avoue, de grands progrès, enfin je fais de mon mieux pour être la moins malheureuse possible; je sais bien ce qui me serait le plus nécessaire, et ce que je désire uniquement, ce serait de vous revoir ; cependant je me dis souvent que j'ai toit de le désirer. Eh! quel est l'agrément que j'en puis attendre? Vous ne pour-

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riez partager le plaisir que j'aurais. Mais il est inutile de raisonner sur cela ; il faudrait la paix, et je la crois bien éloignée; elle ne peut, dit-on, arriver qu'après les plus grands malheurs que je ne saurais souhaiter.

Nous avons chanté ici un Te Deum ' . On est fort content de M. d'Estaing; il me semble qu'on pense qu'il n'y aura pas cette année de grands événements.

Il parait tous les jours de nouveaux Éloges de Voltaire : le comte de Schouwaloff, qui est ici depuis le départ de son oncle, en a tait deux : il n'y a pas de poète crotté qui ne cherche à s'illustrer en en composant; ce qui me fit dire l'autre jour que Voltaire subissait le sort des mortels, d'être après leur mort la pâture des vers.

Rîen n'est si plat que toutes ces productions.

Je ne doute pas que votre amie , milady Blandford ' , ne soil morte; je prends part à votre peine; on doit beaucoup regretter ses anciennes connaissances. L'habitude est un grand agrément. Quand j'aurai de vos nouvelles, je vous écrirai plus longuement.

1 NAHOriSE Dt DEPFAND A H. HORACE WALPOLE. Pari», 1" octobre 177». L'aventure des Spencer' me parait horrible : comment ne sont-ils pas' tous morts de peur? Comment ont-ils pu gagner Londres, puisque les nôtres ont pris votre «égale? N'ont-ils pas pris aussi tous les effets des milords et des miladys?

Je serais charmée de connaître votre mîlord Macartney'; maïs on ne lui permet pas de venir à Paris: il doit restera Limoges. Le comte de Broglie l'a vu à sa campagne : ce qu'il

1 Pour la prise de l'île de Saint- Vincent et de celle de la Grenade par le comte d'Estaing. (A. N.)

1 Marie-Catherine de Jongbe, dame hollandaise, la veuve du marquis de Blandford, 61a unique de Henriette, duchesse de Marlborough ; elle est morte i l'âge de quatre-vingt-cinq ana.

3 Lord et lady Spencer et leur fille, feu laducheaac de Dcvonsbire, s'étaient, en revenant de Spa, embarqués à Oatende, a bord du Fly, chaloupe de guerre, laquelle fut attaquée par deux cutters français, auxquels elle n'échappa qu'avec peine. (A. N.)

* Feu le comte Macartney. H était gouverneur de l'île de la Grenade lorsqu'elle fut prise par let Français. (A. N.)

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m'en a écrit m'avait déjà tait regretter de ce qu'il ne viendrait pas à Paris; ce que vous m'en dites l'augmente.

Je vous prie de me faire un état de votre Famille ; j'ai brouillé toutes vos nièces. N'en avez* vous pas trois par monsieur votre frère : l'Altesse, la femme de l'évéque dont je ne sais pas le nom; madame Keppel n'en est-elle pas une? Et puis vous en avez deux par madame Churchill, dont l'aînée est milady Cado- {;;m, qui a une steur qui est peut-être mariée. 11 faut m'éclaircir tout cela.

Vous êtes un homme fort rare par vos soins et vos attentions ; soyez sûr que j'en connais bien tout le prix : vous êtes bon et compatissant; ce que les autres font par goût et par devoir, vous le faites par bonté : il faut en avoir beaucoup pour vouloir conserver une correspondance avec quelqu'un qu'on ne doit jamais revoir, et de qui ou ne peut rien apprendre d'intéressaut et d'agréable.

Je ne lirai donc point le Voyage de Cook, et j'en suis bien aise : c'était une entreprise à laquelle je répugnais; mais que lirai-je? Je ne suis pas aussi heureuse que vous; je n'ai nul objet de curiosité.

J'ai le projet de lire alternativement Corneille, Racine et Voltaire, et de me laisser aller à l'impression que j'en recevrai. J'ai déjà commencé ; j'ai lu d'abord Iphigénie, ensuite le Cid, et puis Zaïre.

Je continuerai ainsi. On m'a lu ce matin les Horaces.

Voilà où j'ai été interrompue ; je reviens à milord Macartney. On est ici fort prévenu contre lui : il a tenu des propos dans le vaisseau qui l'a amené en France, qui ont extrêmement choqué, et qui effectivement sont très-imprudents. J'en suis tort fâchée; j'aurais été charmée de le connaître. J'ai grand besoin d'être réveillée; il n'y a personne ici qui puisse produire cet effet : je ue vois que des gens qui ne pensent point, ou qui pensent de travers; ils pourraient bien porter le même jugement de moi, et peut-être n'auraient-ils pas tort.

Il n'y aura point de Fontainebleau; il y aura à la place des Choisy et des Marly; Auteuil est fini : il me faisait un ou deux soupers par semaine; c'était une dissipation. Madame de Luxembourg en était habitante ; c'est actuellement ma meilleure amie, c'est-à-dire celle qui a le plus d'attentions suivies

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pour moi; c'était elle que j'allais chercher; et quoiqu'il y eût beaucoup de monde, connue on voyait bien que c'était mou objet principal, cela sauvait le ridicule. Elle ne se mettait point à table; c'est ce qu'elle pratique aussi chez moi; nous soupons sur la table du loto, avec ceux qui ne veulent manger qu'un morceau. Les Caraman, cbex qui je vais une fois la semaine, sont depuis le mois de mai à Itoîssy : ils pourront bien y passer l'hiver; car je crois qu'ils n'en reviendront qu'après le retour de M. de Caraman, qui ne sera vraisemblablement qu'après qu'on aura abandonné ou après avoir exécuté le projet d'une descente. Vous aurez appris par les gazettes les changements faits dans notre flotte : ce n'est plus M. d'Orvilliers qui la commande ; il est extrêmement regretté de toute la marine : c'est H. du Châtrant qui le remplace. Il y a eu depuis un conseil de guerre; M.deRocuechooart1, qui commandait une escadre, a été condamné à être démonté, pour avoir désobéi à M. d'Orvilliers, qui voulait qu'il attaquât un de vos vaisseaux, U Marlbarough, qu'il aurait, dit-on, vraisemblablement pris; il a appelé de ce jugement a la cour. Plusieurs capitaines de vaisseau demandent leur retraite. Voilà des nouvelles publiques; je crois qu'il n'y a point d'indiscrétion à les écrire.

La comtesse de Noailles , à présent maréchale de Moucby, se cassa le bras il y a quelques jours; c'est une femme d'un grand mérite et fort importante * ; son mari commande à Bordeaux ; on imprimait des bulletins sur son état, ce qui a produit celui que je vous envoie; le voici :

Tandis que d'Estaing et ta troupe Etrillent le pauvre Bvi on , Tandis que le grand Washington Tient tons les Anglais soaa sa coupe , Et qu'an bruit de notre canon Hardy s'enfuit, le vent en poupe, Madame de Mouchy, dit-on, Tous les matins mange sa soupe , Et tous les noirs prend son bouillon.

1 M. de Hpcbechouart était le frère du cocue de RocWIkhiwI, iwh le SovriUut, 1 cause de ta surdité, et du cardinal de Rocbacbouart, évtque de Laon. (A. M.)

3 Elle périt avec son mari pendant la Révolution. {A. If.)

DE MADAME LA MARQUISE DU DEfFAND. 707

MADAME LA MARQUISE m DEFFAXD A M. HORACE WALFOLE.

Pam , 8 octobre 1779.

J'ai re,cu le stoughton ', j'ai tu la personne qni me Ta apporté*, et j'en ai été fort aise; sa visite fut fort courte; nous souperons ce soir ensemble, mais avec beaucoup de monde. Je suis persuadée que vous voudriez être dans le cas de m' envoyer encore du stougbton ; je n'en prends que dix gouttes par jour, cela me mènerait, comme vous voyez, à le pouvoir disputer à tous les patriarches. Je ne suis pas d'avis que ce n'est que le bonheur o: ni produit Tennui ; mais t'est F ennui qui détruit tout bonheur, c'est le désœuvrement qui en est la véritable source. On ne pent disconvenir que la goutte et la colique ne soient bien plus fâcheuses que l*ennuï. L'ennui est un avant-goût du néant, mais le néant lui est préférable; il est des caractères qui n'en sont pas susceptibles; j'ai quelque peine à croire que vous soyez du nombre, vous avez trop d'activité pour que vous ayez toujours matière à la satisfaire. Enfin, quoi qu'il en .soit, j'éprouve à mon grand détriment que je n'ai pas l'honneur de vous ressembler.

Je crois vous avoir mandé que je lis actuellement les Théâtres de Corneille, Racine et Voltaire ; je trouve ce dernier bien inférieur, nullement digne d'être comparé aux deux autres ; tous ses personnages ne sont que lui-même ; autant il est charmant dans ses Êpitres et dans plusieurs morceaux de sa Menriade, autant il est froid et médiocre dans ses tragédies. Je m'étais flattée que vous seriez content de mon jeu de mots '. De tous ces éloges, il n'y en a pas un seul qui ne soit fastidieux ; Palissot est le moins plat.

Je viens de recevoir dans le moment le billet de part de mariage de la fille du prince de Montbarey avec le prince héréditaire de Nassau-Saarbruck ; la princesse fille a vingt-deux ans, et le prince n'en a pas encore onze.

On commence à revenir des campagnes. Cependant le beau temps y retient encore bien du monde, et puis notre flotte en retient beaucoup.

1 La teinture de stoughton, dont madame du DctFand faisait un usage îl(A.N-)

l M. Thomas Walpok. (A. N.)

* Que Voltaire, après sa mort, était devenu la pâture dti vrrs. (A.'N.)

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Ce pauvre Lindor me fait grand'pilié ; cependant il aime, et quoique ce ne soit qu'une poupée, cela vaut mieux que d'avoir l'âme vide.

Je me flatte que vous serez content de cette lettre-ci; il me semble quelle ne contient que les choses qui vous plaisent, c'est-à-dire les plus vagues et les plus indifférentes. Il y en a cependant une qui m'intéresse et dont il faut que je vous parle, c'est de votre établissement dans votre nouvelle maison ; est-ce votre meuble d'Aubusson que vous y avez placé? Je trouve que c'est une chose agréable que d'être bien meublé, et surtout que les sièges soient bien commodes. Si j'allais à Londres , auriezvous de quoi me loger? 11 serait plaisant que cette question vous causât de la douleur, et cela peut être, quoiqu'il n'y ait aucun genre de dislance, de. différence, de dissemblance ,■ etc., etc., qui ne nous sépare. Les Champs-Elysées jadis étaient une espérance, une ressource : mais à propos de ces temps-là, je viens de relire V Iliade, je relirai V Odyssée. Je trouve que voire Shakspeare a quelque ressemblance a Homère. Vous trouverez que cela n'a pas le sens commun, mais il y a une certaine hardiesse et une certaine force dans le style qui brave tout ménagement et bienséance; j'aime dans Hoinére que les dieux aient tous les défauts et tous les vices des hommes, comme dans Shakspeare les rois et tous les grands seigneurs ont le ton et les manières grossières du peuple '.

MADAME LA MARQUISE DU DEPFAND A M. HORACE WALPOLE. Paris, 30 octobre 1779.

Je vous ai dit combien je trouvais milord Macartney aimable ; c'est par lui que vous l'aurez appris, il était porteur de son éloge. Je ne sais -si on lui a limité le temps qu'il peut rester chez vous, informez-vous s'il nous reviendra? Il u'a vu personne ici, et il ne vint personne chez moi tout le temps de sa visite; il n'y avait que la Sanadona, M. de Creutz, et Wiart me dit M. de Toulouse ; je ne m'en souvenais plus, il n'est pas question de mémoire, elle est perdue. Je pourrais faire des observations

1 On peut, d'après cette observation, se représenter l'idée que wtMÀmmc du Deffand s'était formée de Shakspeare , par la traduction de ses pièces dr théâtre. (A. «.)

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sur Fêtât de la vieillesse, les dédier aux sexagénaires; elles leur feraient perdre l'envie de devenir octogénaires. Oh ! oui, quand OU est parvenu à ce point-là, on a tout perdu, jusqu'aux désirs dont ou était le plus affecté. Croiriez-vous que j'ai presque perdu le désir de vous revoir? Je sens une sorte de répugnance à vous rendre témoin de l'extrême dépérissement que vous trouveriez, la perte de deux sens, de presque toutes les facultés de l'âme; il ne m'en reste qu'une qui ne sert qu'à me rendre malheureuse, qui me rendrait ridicule, si je ne m'occupais continuellement à la vaincre ou à la cacher.

Je retombe toujours à vous parler de moi, cela est Lien plat, bien fastidieux, je vous en demande pardon. Comment le général Burgoyne se croit-il dégagé des conditions de sa capitulation ' ? Il me semble que toute sa conduite est bien baroque.

J'avais un rendez-vous aujourd'hui avec votre cousin, pour pouvoir causer avec lui ; car les soirées qu'il passe chez moi sont en pure perte pour la conversation ; mais l'heure se passe, sans doute qu'il ne viendra pas; je lui trouve bien de l'esprit, mais d'un certain genre; il y en a plusieurs pour lesquels il n'a ni ouverture ni goût; mais il a des saillies, du. discernement, et s'il riait moins, on entendrait plus aisément ses plaisanteries et ses bons mots; maïs son rire, qui est presque continuel, fait perdre presque tout ce qu'il dit : il me parait content d'être bien avec vous, et très-charmé de ce que son fils vous plaît. Je ne sais pas où en sont ses affaires, je comptais l'apprendre aujourd'hui; son séjour ici dépend du temps qu'elles dureront.

Je suis fort charmée d'être au fait de votre famille; elle est bien nombreuse, mais c'est à prendre ou à laisser, vous ne leur devez rien, je vous suis plus à charge que tout votre népotisme; cette sujétion de toutes les semaines est un peu géuante, il n'y a que l'amitié qui puisse la rendre facile.

MADAME LA MARQUISE J>V DEFFAKD A M. HORACE WAI.POLK. 3 décembre 1779.

Point de lettres aujourd'hui, quoique ce soit le jour d'en recevoir; mais je m'y attendais. J'ai toujours haï le vent, mais je le hais actuellement plus que jamais. .

I A Saratoga. (A. N.)

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TiO COHHF.RPOKDAISXE COMPLÈTE

C'est bien moi qui n'ai point de matière pour remplir une lettre; que pms-je vous dire qui vous intéresse, ne prenant moi-même aucun intérêt à tout ce qui se passe autour de moi? Jamais l'existence n'a été aussi difficile à supporter pour personne que ne m'est la mienne, et cette gaieté que vous me supposez est positivement le contraire de mon état. Tout le monde arrive, et cela ne me fait presque rien. Ma santé est assez bonne, aux vapeurs près.

Je n'ai point reçu de lettres de Lindor, c'est un être singulier; il n'y a que vous et votre jeune duc {de Richmomd) qui ayez les procédés de l'amitié; tout autre Anglais en dédaigne même l'apparence.

On fait un emprunt en rente viagère de cinq militons de rente, sur une tête, à dix pour cent; sur deax, à neuf; sur trois, à huit et demi; sot quatre, à huit; toutes chargées du dixième; le crédit de M. Necker est tel, qo'il s'en faut peu que les fonds ne soient déjà fournis; j'y place une somme ponr quatre cents livres de rente sur la tête de mon invalide et sur la mienne; cela me semble juste, parce qo'il y a six ans qu'il ose sa poitrine à me lire trois ou quatre heures tous les matins. H me lit actuellement Cassandrt, roman de la Calprenéde, qui a fait aussi Cféopâtrc; je ne sais si vous connaissez cet auteur, je suis bien sûre que vous n'anrezpas achevé aucun de ses romans; c'est le plus détestable style. Pourquoi le lire, me dires-voos? Parce que je ne sais que lire. L'histoire, les voyages ne m'intéressent point, la morale m'ennuie ; il n'y a que les mémoires et les lettres qui m'amusent, je les sais par cœur. Quand il y a quelque chose de nouveau , j'y cours , et j'en suis presque tonjours mécontente.

On vient de donner une nouvelle tragédie dont le titre est Pierre te Grand. Un de mes amis a dit qu'il fallait la nommer Pierre le Long; elle est de M. Dorât. Ce pauvre homme ne peut parvenir à avoir une place à l'Académie, il en serait cependant bien digue, il serait bien assorti à presque tous ceux qui la composent : nous allons avoir aussi quelques petits événements dans notre ministère: M. Berlin se retirera, dit-on, le mois prochain , et son département doit être partagé entre ceux qui ■ restent. Voilà tout ce que je sais ; toutes ces choses ne vous font rien, ni à moi non plus.

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MADAME LA MARQUISE DU DSFTAND A M. HOKACE 1

«3 décembre 1779.

Enfin le charme est rompu, je reçois, aujourd'hui 23, votre Jettre du 10. Votre griffonnage, ce qu'il me dit, ce que M. Conway me confirme, devrait dissiper on du moins calmer mes inquiétudes, mais je ne suis pas maîtresse de mes sentiments; il me reste beaucoup d'alarmes, vos accès ne sont point aussi courts. D'où vient le Selwyn tient-il si mal ses promesses? Quelle preuve peut-il me donner de son amitié et de sa reconnaissance, si ce n'est en me donnant de vos nouvelles? Mais que peut-on attendre d'un homme à qui la tête a tourné pour un enfant?

M. Conway me dédommage bien de ses torts; je crois devoir lui marquer ma reconnaissance dans cette lettre : je me prive du plaisir et de l'honneur de lui adresser à lui-même tous mes remercfments ; je connais sa politesse, et de plus ses bontés pour moi ; il voudrait me répondre, et il n'a pas besoin de cette occupation, elle mettrait le comble à tous ses soins, ses fatigues et ses ennuis. Chargez-vous, mon ami, de lui dire tout ce que je pense, combien je P estime, combien je vous trouve heureux d'avoir un tel ami, combien j'aurais de satisfaction de me trouver en tiers avec vous et lui ; mais il faut se détourner de telles pensées, elles ne peuvent qu'irriter le chagrin de l'absence.

VmlradiU.

Rien ne m'a tant surprise que la lettre que je reçois du 15, 16 et 17. J'avais bien prévu que vous n'en seriez pas quitte à si bon marché. Mais, mon ami, quelle peine, quelle fatigue vous vous êtes données en m' écrivant de votre propre main , voos prenez votre courage pour des forces, vous achevez de vous épuiser. Quelque plaisir que j'aie à apprendre tout ce que vous faites, je consens à en être privée jusqu'à votre parfait rétablissement ; je me contenterai de bulletins.

Nous sommes ici accablés de nouvelles, de duels, de démissions de places, des impertinences de Beaumarchais, des lettres de nos ex-ministres pour réfuter ces imputations; l'arrivée de M. d'Estaing qui ne marche qu'avec des béquilles; enfin quelques-uns de ces jours , je vous écrirai sur tout cela , en détail ;

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pour aujourd'hui cela m'est impossible , je sors d'une indigestion, et je m'en suis encore donné une hier au soir; j'ai on corps de cent ans et une tête qui n'en a pas vingt; je me hais, je me méprise ; il n'y a que votre amitié pour moi qui me soutienne contre moi-même; vous ne m'aimeriez pas autant que vous faites, si vous me trouviez aussi misérable. Si je pouvais espérer de vous revoir, je chérirais encore la vie, mais vous savez ce qui en est et ce qui eu sera.

On disait hier que M. de Maurepas avait la goutte, je désire sa conservation.

MADAME LA MARQLISË DU DEFFAND A M. HORACE WALPOLE

Paria,' jeudi 3 février 1780.

Il n'y a point de maux que cette saison ne produise, rhumes, rhumatismes, courbatures, fièvres, morts subites, etc., etc., et pour ceux qui évitent tous ces maux, le retardement des courriers qui y supplée. Aujourd'hui 3 février, je reçois votre lettre du 20 janvier.

Je ne sais quand vous reverrez votre cousin; ses affaires cheminent lentement, j'espère qu'elles se termineront heureusement'. Je doute qu'il résulte de vos associations de grands avantages ; mais ce n'est pas à moi à raisonner sur ces sortes de choses, je ne dirais que des absurdités, et puis vous ne répondriez pas à mes objections, et à la seconde ou troisième lettre je me trouverais parlant toute seule. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je ne désire rien que la paix, et tous les événements qui lé 1 oignent me paraissent également fâcheux; perte, gain, victoire, défaite, il ne m'importe; tout ce qui arrivera à la rendre nécessaire de côté et d'autre me paraîtra bon.

Vous voulez donc les Fabliaux*^ Vous les aurez. Une des

1 M. Thomas Walpolc avait une hypothèque sur un hien dans l'ilr de la Grenade, appartenant il MM. Alexandre, négociant* , qui avaient fiiït faillite. Cette hypothèque formait la principale silrelé d'nne forte somme d'argent que M. Walpolc avait prêtée à MM. Alexandre. L'ile de la Grenade m trouvant alors a» pouvoir de la France, M. Walpole vint à Paria pour obtenir dk gouvernement français quelque» facilités pour le recouvrement de lei tonds.

* ■ Fabliaux ou Contes du douiième et du treizième siècle, traduits <m extraits d'après divers manuscrits du temps, autre det noter leistsu-iauei ** en-

DE MADAME LA MARQUISE DU DKr'rAND. 713

plus grandes différences qu'il y ait entre nous deux, c'est notre goût pour le genre de lecture. J'examinais l'autre jour ce que je trouvais de plus parfait de tout ce qui avait été écrit, non pas dans chaque genre, mais de ce que je choisirais avoir fait, v compris tous les genres quelconques. Vous croirez peut-être que ce seraient les découvertes de Newton : oh ! non, la chanson de M. de Sainte-Aulaire nie parait trop bonne. Les livres de morale ne sont bons à rien , il n'y a que celle qu'on fait soimême. L'histoire est nécessaire, mais ennuyeuse; la poésie exige le talent, l'esprit seul ne suffît pas; mais c'est pourtant dans ce genre que je choisirais l'ouvrage que je voudrais avoir fait, s'il avait fallu n'en faire qu'un seul, parce qu'il me parait à tous égards avoir atteint la perfection. Vous ne le devine/. pas, et vous ne penserez peut-être pas de même, c'est Aihatic. Mes insomnies, qui sont, comme vous savez, longues et fréquentes, nie font repasser tout ce que je sais par cœur, Esther, Atkalie, sept ou huit cents vers de Voltaire et quelques autres brimborions de différents auteurs : voilà malheureusement à quoi est bornée toute mon érudition; et cette pièce d'Athalie me charme et m'enlève, et ne laisse rien à désirer ni a reprendre.

L'abbé Barthélémy a tait votre commission dans la plus grande perfection ', il s'en est fait un grand plaisir; cela mériterait un mot de remerciment de votre main, ou du moins un mot dans une de vos lettres que je pourrais lui montrer.

Vous aurez aussi la suite de la Bibliothèque des Romans; le cinquième cahier du Voyage pittoresque, et puis l'historique et les couplets des étrennes de madame de Luxembourg; peutêtre ne recevrez-vous tout cela que par votre cousin ; il m'a cependant promis de chercher quelque occasion pour vous en faire tenir une partie avant son départ.

Nous avons aussi pour nouveauté quatre volumes de comédies de madame de Genlis, qui ne sont pas, a tout prendre, de vraies comédies, mais que je trouve agréables, d'un style excellent, remplies d'une morale très-utile, et qui prouvent qu'elle a du

liipiei , et les imitation! qui ont été fiâtes de ces contes depuis leur origine jusqu'à nos jourt. • M. Méon ■ donné en 1808 une nouvelle édition dei FaUiauxet Contti, h vol. in-8». (A. N.)

' Celte commiMion conuMait à obtenir une copie d'une miniature qui ne trouve à la Bibliothèque royale; te fut celle qui e*t à la tête d'un inamuciïl appelé la Cité des Dames, par Cbrùtiiie , fille de Thomas de Pi*iiu. Voyra VAppendix ta royal and noble authors , dans lu Œuvrer du lord Orford, et Mémoire! de l'Académie des inscriptions et betlet-teitros , t. Il, p. 704. (A. H.)

mérite. H y a des peintures de toutes sortes d'états, qui sas* de la plus parfaite ressemblance; ses scènes sont trop longues, et il y a peut-être un peu de monotonie dans tout son ouvrage; mais elle donne d'elle l'idée d'une femme de beaoconp d'esprit et d'un très-bon caractère. It y a ane sorte de parenté entre elle et moi, son mari est du même nom qu'avait feu ma mère ' ; je lut ai écrit quatre lignes pour lui marquer combien j'étais contente de son ouvrage : sa réponse est parfaitement écrite; peut-être la joindrai-je à tout ce que je vous enverrai.

MADAME LA M^HOIISE DU DEPFAKD A M. 1ÏOKACE WALPOLE. Pari», » nvrïl 17W.

J'aurais du vous répondre plus tôt ; votre dernière lettre est du 25 mars , je Pai reçue le 31 , cet intervalle était asse* long pour ne devoir pas l'étendre davantage ; mais , mon ami , l'histoire de mes nuits fait que je ne puis rien faire le jour; cela demande explication, la voici. Je me couche à une heure ou deux, je ne dors point, j'attends les sept heures avec impatience; mon invalide arrive, je veux dormir, et il me lit quelquefois quatre heures avant que le sommeil arrive, et sans que je perde l'espérance qu'il arrivera; cependant je vous écris quelquefois dans ces moments-là, mais rarement; quand je m'endors à onze heures ou midi , ou souvent encore plus tard, je né me lève qu'à cinq ou six heures , il me faut le temps de ma toilette et de certains soins qu'exige ma santé; tout cela n'est fini que vers les sept heures; les visites arrivent, puis le souper, puis le loto, voilà la journée passée dont il ne reste rien que le regret d'employer si mal son temps, surtout quand on réfléchît sur le peu qu'il en reste.

J'ai fait voir aux Caraman l'article qui regarde leur gendre,

' ils ont, comme de raison, trouvé qu'il n'y avait rien de plus

poli et de plus obligeant : il doit vous avoir écrit et à M. Selwyn.

' Hrularl. Il y a™t deui brandies de cette famille; celle de Ifnilart de Si lier y, * la tête de laquelle était M. de Pmtieni , qni ■ été ministre d'État «mi Louis XV, et celle de Bralirt de*Genlii, filée en Picardie. Le numpnt de Gentil , le chef de cette branche , étant mort mim enfant* , eut pour Meresneur le conte de Gentil, qui, naît a* mort, reeneilKi égulemeni rhértuje de l'autre branene de ta Famille. (A. PL)

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DE MADAMH LA MARQUISE DD DEFFANO. 715

Si vous voyez M. de Sourdies', vous serez bien déterminé à n'agir avec lui que par l'intérêt qw' v prennent les C ara m an ; il n'est pas sans quelque esprit, mais il est si dénué de grâces, il est si gauche, il est, dit-on, si laid, qu'on a du mérite à lui rendre des soins. Il n'en est pas de mente de milord Macartney, il n'est pas votre ami particulier, il m'a paru digne de l'être; c'est cependant pour moi un petit embarras d'avoir à lui répondre, et c'est ce que je vais faire quand j'aurai fermé cette lettre.

Vous avez dû voir votre cousin il y a déjà quelques jours , il vous aura remis les différentes choses dont je l'avais chargé; je le regrette, je passais avec lui une partie des mercredis et des vendredis, et il me venait voir quelquefois les aprés-dlnées , mais rarement; je crois a son fils* beaucoup de mérite, je ne puis juger que de sa retenue et de sa politesse; il ne parle point, parce qu'il prétend ne pas savoir assez bien .le français. L'histoire du Fullertou ' m'a intéressée; c'est un joli garçon, il a de ht vivacité, de la sincérité et ne manque point d'esprit; il me marquait du désir de me plaire, et il y avait réussi; il me voyait souvent; il a plu généralement à tous ceux qui l'ont connu.

J'avais toujours oublié de parlera l'Idole de la maladie de Beauclerc, et la première fois que je lui eu ai parlé fut vendredi dernier, que je lui appris sa mort; elle en a été peu touchée, quoiqu'elle ait eu pour lui une petite flamme; elle a parfaitement oublié l'Altesse (prince de Coati), pour qui elle voulait qu'on crût qu'elle avait une grande passion; celle qu'il avait eue pour elle était tellement passée, qu'on prétend qu'il ne la pouvait plus souffrir ; heureusement il n'avait pas attendu à ses derniers moments pour lui faire du bien; elle a, dit-on, quatrevingt ou cent mille livres de rente; elle en a fait bon usage. L'année dernière elle passa trois mois à Auleuil dans une très-

' M. de Soorclics, qui avait épousé la seconde fille du comlc de Cararoan, était, dani ce temps-là, prisonnier de guerre eu Angleterre, où M. Walpole et H. Sclwyn lui firent accueil. (A. S.)

* M. Thomas Walpole, qui fut depuis ministre d'Angleterre à la cour de Munich. (A. M.)

* Son duel avec le feu tnarqui* de Lansdowne, a Un-* cc*iio de Shelbnrne, le M nara 1780, par -tuile des expression t dont le lord Shclbunie l'était servi dans un débat de la chambre haute, le 9 du même moi* , relativement au colonel Fullertun , qui venait d'aire placé 1 la tête d'un régiment nouvellement levé. (A. y.)

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jolie maison qui lui appartient; madame de Luxembourg s'y était établie avec elle et partageait la dépense d'un fort bon état qu'elle y tenait ; je ne sais si cette année elle fera de même, je le voudrais, j'y allais passer la soirée pour le moins une fois la semaine. Elle est fort aimable chez elle, et beaucoup pins que partout ailleurs; ses ridicules ne sont point contraires à la société; sa vanité, quoique extrême, est tolérante, elle ne choque pas celle des autres; enfin, à tont prendre, elle est aimable; sa petite belle-fille a de l'esprit, mais elle est bizarre, folle, et je la trouve insupportable : sa belle-mère est son esclave et parait l'aimer avec passion.

Je suivrais votre conseil de former une liaison avec madame de G en lis , mais cela ne se peut pas ; elle s'est dévouée à l'éducation des filles de M. le duc de Chartres, qui a fait bâtir une maison dans un terrain continu et appartenant à Belle-Chasse; vous savez que c'est presque à ma porte, mais elle se retire tous les jours à dix heures; ainsi il ne peut être question des soirées, et c'est le seul temps où je peux jouir de la société. De plus, M. le duc de Chartres a loué une maison a Bercy, où elle ira s'établir avec les petites princesses le premier de mai, et n'en reviendra qu'au mois de septembre. Je ne connais point son caractère, elle a beaucoup d'esprit, et je lui ai donné une très-bonne idée du vôtre, en lui disant que vous aviez lu son Théâtre et que vous m'en aviez fait beaucoup d'éloges. J'assistai l'autre jour a une lecture d'une comédie qu'il y a cinq ans qu'elle a faite, qui a pour titre l'Ingénue. Le sujet a de la ressemblance à celui de la Pupille faite par Pagan, mais l'intrigue et les caractères sont différents, il y a Ses scènes trèsagréables; avec des corrections qui sont nécessaires, je crois qu'elle réussirait sur le théâtre.

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAHD A M. HORACE WALPOI.E

Pari., M avril 1T«0.

J'ai trois réponses à faire; l'une à votre cousin, l'autre à madame Greville et puis à la grand' maman; je comptais que ce serait mon occupation de l'après-dinée , voilà qu'il m'arrive une lettre de vous, et vous n'êtes pas fort surpris que je tous préfère. Nos querelles ne sont jamais venues par la défiance

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que vous ayez eue de mes sentiments ; vous ne vous êtes mépris qu'à leur genre, bien ridiculement et pour l'un et pour l'autre.

Votre cousin m'a écrit une fort aimable lettre ; il me dit du bien de votre santé, et il m'avait promis la vérité sur tout ce qui vous regarde; il nie répond de votre amitié, et je n'ai pas de peine à le croire; il me prie de faire souvenir de lui toutes les personnes qu'il a vues chez moi, il ne me les nomme pas, mais il me les désigne de façon qu'il m'est facile de les reconnaître ; il aurait assez de penchant à devenir le rival de votre jeune duc'. Le Gibbon était aussi un peu épris; elle fait plus de conquêtes à présent qu'elle n'en a fait dans sa première jeunesse; sa coquetterie est sèche, froide et piquante; c'est un nouveau genre qui a sa séduction ; j'ai moi-même beaucoup de penchant à l'aimer, elle a assez d'esprit et plusieurs qualités excellentes, surtout de la vérité, qui est celle dont je fais le plus de cas.

Que penserez-vous de moi, si je vous avoue que je suis bien aise que le Ruban bleu* se soutienne? Je suis obligée de convenir que je n'ai pas de raison pour cela, je ne le connais pas, et presque tous mes amis lui sont contraires : mais son courage, sa tranquillité, sa patience, le pouvoir qu'il a sur lui-même, me le font plaindre et estimer. Le bruit de ma chambre (je ne peux pas dire du monde , n'y allant pas) est que nous aurous la paix cet hiver; ce bruit, n' eût-il que le son, me fait plaisir; si vous me demandez pourquoi, je ne pourrais pas vous le dire; car assurément ce n'est pas par l'espérance d'événements agréables ; je ne me permets pas d'y penser.

Vous me parlez de la dernière lettre que vous avez reçue de moi, comme en ayant été content; jugez de moi par vous, et suivez mon exemple, en vous abandonnant à me dire tout ce qui vous passe par la tété, sans examen, sans choix, sans méfiance, et ne vous écartant jamais de la plus stricte vérité.

MADAME LA MABQUISE DU DEFFAND A M. HORACE WALPOI.E. Par», vendredi 38 avril 1780.

Je reçus hier votre lettre du 21 , où vous m'annonciez l'arrivée de M. de Sourches. 11 est en effet arrivé le 24, comblé de tous

• Auprèi de r.mdamr de Combla. (A. N.)

* Lord North. (A. K.)

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les procédés qu'où a eue pour lui, et très-ufHigé, m'a-t-il dit., de oe von» avoir point vu. Je vous remercie des mesurée que vous aviez prises pour le voir; et je n'ai nul regret qu'elles n'aient pas réussi. Je n'ai point laissé ignorer à madame de Camhis l'nii|ni ici ut que vous aviez eu pour son neveu, je suis chargée de vous en marquer toute sa reconnaissance.

Vous n'avîe/ point de mes lettres, me dites-vous, je ne le comprends pas ; il me semble que je vous ai écrit souvent, et de vrais volumes qui doivent vous donner matière à répondre; mais il ne vous déplaît pas de vous renfermer dans votre prétendue stérilité, dont le nom propre est paresse ou froideur; depuis quelque temps je tombe dans l'inconvénient contraire, je bavarde avec excès , j'emplis mes lettres de noms propres, elles devraient exciter votre causerie, mais vous n'aimez point à écrire, cela est sûr, quoique vous en ayez parfaitement le talent; rien ne dépare votre style; il est vif, animé, souvent plein de chaleur ; vous rendez vos pensées avec facilité et chuté, et vos fautes contre la langue ne nuisent point.

J'ai pris ces jours-ci votre édition des Mémoires de Gramont; J'ai relu l'épltre dédicatoire, elle m'a fait monter la superbe à la tête, et elle m'a rappelé un temps que je regrette, et qui malheur ensement est bien passé et effacé.

On me dit hier qu'il paraissait un libelle effroyable contre M. Necker et où madame Necker n'est pas oubliée ; on prétend qu'il y en a six mille exemplaires et qu'on en a envoyé à tous nos princes une certaine quantité ; je m'intrigue pour en avoir un, ou du moins en faire la lecture. Vous pouvez être sur qu'il a un furieux nom lire d'ennemis; d'abord tous ceux qui perdent par ses réformes, et puis ceux que produisent la jalousie et l'envie. Je doute qu'on lui laisse exécuter tous ses projets, dont je ne doute pas qu'il ne résultât un grand bien. Si on les veut morceler comme on a fait de ceux de M. de Saint-Germain, il ne l'endurera pas; il quittera, tout s'écroulera, le crédit sera perdu, on tombera dans le chaos, ses ennemis triompheront, ils pécheront en eau trouble, et publieront que ses systèmes, ses opérations, n'étaient que visions chimériques ; voilà ce que moi et bien d'autres prévoient; c'est le plus grand malheur qui puisse arriver a ce pays-ci.

Madame de Luxembourg se porte bien. Mon neveu et ma nièce s'en retourneront dans le mois de juin ; vous les aimex autant à Avignon qu'ici. J'ai un autre neveu a Paris, qui est le

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fils de M. de Vichy, mon frère aJné; il loge chez mon frère le trésorier, je ne le vois presque pas; il a de l'esprit, mais d'une sorte qui n'est pas fort agréable. Ah! mon ami, qu'il est rare de trouver des gens aimables! la liste en est bien courte, et si courte rjne je n'en compterais pas quatre. En compterîez-vous beaucoup davantage? Je ne le crois pas.

MADAME LA MARQUISE SU DEFPAHD A M. HORACE WALPOLE

Vous n'êtes pas gai, je le crois; mais vous êtes animé, et c'est ce que je ne suis plus.

Ce que je vous mande sur la paix n'est pas certainement que j'en aie aucune connaissance; personne n'est plus ignorant de tout ce qui regarde la politique, je n'entends rien à toutes les nouvelles de mer, je me méprends sans cesse aux noms des nôtres, et de nos ennemis. Puisque vous trouves que les nouvelles sont nécessaires pour rendre les lettres intéressantes, je devrais m'abstenir d'écrire.

On dit que le ror de Suède doit cet été aller à Spa. L'Idole ira l'y trouver; il y a entre elle et lui la plus tendre amitié. Cela dérange son séjour à Auteuil ; j'y ai quelque regret, c'était une occasion de dissipation. Je soupai mardi dernier chez M. Necker avec M. et madame de Richelieu ; le maréchal , deux jours après, m'a rendu visite. 11 me doit amener sa femme; elle n'est ni belle, ni laide, ni jeune, ni vieille, ni sotte, ni spirituelle; on ne peut être dans l'ordre le plus commun, et c'est peut-être ce qui convient le mieux pour soigner un vieillard. Le maréchal est sourd comme moi, mais il a de bien meilleures jambes, et n'étant point aveugle, il n'a pas besoin qu'on le conduise.

Nous avons cette année l'assemblée du clergé, et comme M. de Toulouse en doit être, cela m'assure la ressource de la maison Brîenne, qui vaut mieux que rien. Mes parents s'en retournent dans trois semaines. Voilà des nouvelles bien intéressantes ; hélas ! je n'en sais point d'autres.

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CORItESPONDANCE COMPLETE

MARQUISE SU DEFFAND A M. HORACE WAI.POLt.

Dimanche 18 juin 1780.

On ne sait plus sur quoi compter sur l'arrivée des courriers. La lettre que je recois aujourd'hui est du 9 , elle a été neuf jours en route, et la précédente en avait été treize. L'empressement de recevoir des nouvelles augmente beaucoup dans la circonstance présente. Bien n'est plus affreux que tout ce qui arrive chez vous ' ; de tout temps j'ai haï le peuple, aujourd'hui je le déteste. Votre liberté ne me séduit point; cette liberté tant vantée me parait bien plus onéreuse que notre esclavage; mais il ne m'appartient pas de traiter de telles matières. Permettez-moi de blâmer votre indiscrétion, de vous aller promener dans les rues pendant ce vacarme. Je plains votre roi, il ne reçoit que dés outrages; j'admire sa patience, je ne voudrais pas de la royauté au prix de tout ce qu'il endure.

La perte que vient de faire milord Mansfield me parait bien considérable*. J'attends de vos nouvelles avec impatience ; je ne puis prévoir quand elles arriveront; l'irrégularité de mettre vos lettres à la poste est souvent la cause du retardement de leur arrivée : le même jour que je reçus votre lettre du I", plusieurs personnes en reçurent du 6. Je me suis plainte que vous ne sauriez que me dire quand vous n'aviez point de nouvelles a m'apprendre ; mais il n'en faut pas conclure que je n'aime pas à apprendre ce qui se passe chez vous. Quoique vous ne soyez pas acteur dans les événements, vous ne pouvez pas n'y point prendre beaucoup de part, et par conséquent il n'est pas possible que je ne m'y intéresse beaucoup. Engage* donc Lindor à m écrire, faites-lui honte de sa paresse, dites-lui que je n'en ai point eu quand j'ai pu lui être utile.

1 Les malheureux désordre*' ijuî eurent lieu à Londres, du S au 8 juin 1780, à l'occasion d'une pétition présentée au Parlement par lord George Gordon , et tendante à faire révoquer le bill qui avait été rendu pour l'adoucissement des lois pénales contre les catholiques romains. Voyez l'article Gordon Jir.t la Biographie universelle , et l'Animal registtr for tke year 1780, appendii to the Chronicte, y. 254, où l'on trouve un récit exact et impartial de l'origine, des progrès et des suites de ces troubles. (A. X.)

1 Son hûtel, ses meiildes et sn précieuse bibliothèque de jurisprudence et de manuscrits, furent brûlés par la populace. (A. N.)

7 juillet 1780.

Si j'étais âpre après les nouvelles, je me plaindrais de l'ancienneté de vos dates : celle que je reçois aujourd'hui est du 28, celles que reçoit tout le monde sont du 1" ou du 2; mais cela m'est égal, quand je ne suis pas inquiète de votre santé. Je serais assez curieuse de savoir quels sont vos sentiments sur tout ce qui se passe chez vous : j'ai peine à croire que vous approuviez de certaines choses que je condamne; mais je conviens qu'il ne m'appartient pas de me mêler de la politique. 11 est un homme chez vous que j'ai en grande estime; son caractère me plaît fort; devinez-le : c'est un homme que je n'ai jamais vu et que je ne verrai jamais ' . Son courage, sa Fermeté et sa douceur me paraissent au même degré; je pourrais ajouter sa patience : elle vient, dit-on, à bout de tout, et il nous le prouvera. Je vous demande pardon d'avoir poussé la vôtre à bout en vous ayant demandé de faire l'extrait d'une de mes lettres. Les louanges que vous lui donnez me semblent une marque de votre prévention, et par conséquent de votre amitié. Je conviens que mon français vaut mieux que le vôtre; mais vos pensées valent mille fois mieux que les miennes, et vous les rendez souvent avec tant de vérité, qu'elles me font sentir qu'en comparaison de vous je ne suis qu'une caillette, une diseuse de lieux communs.

Je consens à vous laisser croire que mon esprit ne s'affaiblit point ; je n'ai point d'intérêt à me laisser voir telle que je me vois moi-même; que gagnerais-je à vous détromper et à vous paraître aussi maussade que je me trouve? quelque peu de goût que j'aie pour l'illusion, je ne veux pas détruire celle qui vous fait juger favorablement de moi.

J'aurai ce soir beaucoup de monde; la Harpe me viendra lire une tragédie qui est le Plriloctète de Sophocle, qu'il a traduit très-littéralement, et qu'il voudrait faire représenter : il en a retranché les chœurs. Je vous manderai comment je l'aurai trouvée. Je n'aime pas trop les lectures faites par l'auteur; il faut louer outre mesure, et ce n'est pas mou talent; je n'ai pas aujourd'hui celui d'écrire, et je finis, pour ne vous pas ennuyer.

' Lord Norlh. (A. K.) n. M

Fgle

Je crois avoir reçu toutes vos lettres; mais vous devez en juger par mes réponses,

MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND A H. HORACE WALPOLE. Pari*, juillet 1780.

Je ne croîs pas qu'on ouvre nos lettres, parce que, comme vous dites, s'ils en ont eu la curiosité, ils doivent l'avoir perdue ; rien de plus indifférent en effet ; il n'y a point de gazettes, il n'y a point de journaux qui soient aussi réservés que notre correspondance. Pour ma part, je n'y ai pas grand mérite, car je suis à mille lieues de la politique et de l'intérêt qui fait que l'on s'en occupe : d'ailleurs vous savez que je suis l'ennemie des factions, et si votre ministère sait que j'existe, 3 doit savoir que je n'ai nulle prévention contre lui ; j'ai la meilleure opinion de l'homme au Ruban bleu ' ; j'étais fort bien ici avec l'homme au Ruban vert * ; ainsi je ne dois point être suspecte ; l'on doit connaître votre prudence ; et si par le passé on a ouvert nos lettres, on doit en avoir conclu que votre confiance en moi n'était pas sans bornes, et qu'ainsi vos lettres n'apprendraient rien.

On débite tous les jours des nouvelles qui se trouvent fausses le lendemain. Je n'aime que les résultats ; ce qui fait que je ne peux pas m'amuser de la lecture de l'histoire, dont les récits des sièges et des batailles m'ennuient extrêmement; mais ce que je déteste le plus actuellement, ce sont les livres de morale, et surtout quand, pour la rendre agréable, on emploie les allégories. Je viens de tenter la lecture de Gulliver que j'avais déjà lu, et que même le traducteur, l'abbé Desfontaines, m'avait dédié. Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus désagréable. La conversation avec les chevaux est l'invention la plus forcée, la plus froide, la plus fastidieuse qu'on ait pu imaginer. Je hais toute insinuation, toute recherche, toute affectation. Mais une chose qui me surprend moi-même, et dont je croîs pourtant avoir trouvé la raison, c'est que haïssant les détails de guerre qu'on trouve dans l'histoire, j'ai lu ce matin la correspondance de tous les généraux d'armée avec M. de Louvoîs sous i Lord Sorth.

' Lord Stormonl, qui avait clé ambassadeur à Pari», et qui remplirait la place de secrétaire d'État pour le département de l'intérieur. (A. N.)

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Louis XIV, et que cela m'a fait plaisir; c'est parce que ce ne sont point des Récits; c'est M. de Turenne, c'est M. le Prince qui disent ce qu'ils font, ce qu'ils veulent faire : il n'y a point là d'auteurs à qui cela fasse naître des réflexions, et qui en tirent de la morale; cette morale, je la hais à la mort. Jamais je n'ai tant lu qu'actuellement; j'ai quatre lecteurs, l'invalide et trois laquais ; le dernier lit à merveille. Si avec cela j'avais des livres agréables, je prendrais patience, et l'ennui que je crains tant ne me tourmenterait pas.

Ne vous occupez point de ma santé*, je n'éprouve aucune douleur, c'est beaucoup ; je voudrais bien qu'il en fût de même de vous , et que cette maudite goutte ne revint plus; si cela pouvait être et que je pusse dormir, je serais contente.

Dimanche XS juillet 1780.

J'attendais vendredi la lettre que je ne reçois qu'aujourd'hui; à moins que je n'aie quelque chose a vous dire, il me faut de vos nouvelles pour m' engager à vous donner des miennes; ainsi, je n'ai point de jours marqués pour vous écrire : je mène une vie si indifférente, je suis environnée d'objets qui m'inspirent si peu d'intérêt, que je perds presque la faculté de penser.

Voilà donc vos troubles apaisés 1 j'imagine que votre George Gordon se tirera d'affaire.

Il y a eu ici des mariages très-brillants qui ont été l'occasion de beaucoup de fêtes, dont le récit pourrait être fort beau, mais ce serait entreprendre au delà de mes talents, et dont tous n'avez pas la curiosité.

M. Morris1 est parti ce matin pour les eaux d'Aix-laChapelle. Le roi de Suède a dû arriver samedi 22 à Spa. Les comtesses de Boufflers et mesdames de la Marck et d'Ûsson l'y attendaient depuis quinze jours ; on ignore combien il y séjournera, apparemment huit ou dix jours.

M. et madame de Beauvau sont établis au Val dans une maison qui leur appartient, et qui est auprès de Saint-Germain. L'absence de M. de Beauvau me fait beaucoup de peine, sur-

< Feu M. Humphrcy Moi™. (A. N.)

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tout jointe à l'inquiétude que j'ai pour sa santé, qui, quoique nu

peu meilleure, laisse encore beaucoup de craintes.

Il y a actuellement une place vacante à l'Académie française par la mort de l'abbé le Batteux; les prétendants pour le remplacer sont M. deTressan, et un nommé Lemierre, auteur d'une pièce qui a eu trente et une ou trente-deux représentations ; elle a pour titre : la Veuve du Malabar. Un mauvais plaisant dit qu'il croyait que ce serait Lemierre qui l'aurait, et que ce serait le denier de ta veuve.

Je finis, parce que je ne trouve plus rien à dire.

MADAME LA MARQUISE DU DEPPAND A M. HORACE WALPOLE. Ti. août 1780.

Je reçois votre lettre du 13 et 14. Je vous mandai, dans ma dernière, que je ne me portais pas bien, c'est encore pis aujourd'hui. Je n'ai point de fièvre, du moins on le juge ainsi, mais je suis d'une faiblesse et d'un abattement excessifs ; ma voix est éteinte, je ne puis me soutenir sur mes jambes, je ne puis me donner aucun mouvement, j'ai le cœur enveloppé ; j'ai de la peine à croire que cet état ne m'annonce une fin prochaine. Je n'ai pas la force d'en être effrayée, et ne vous devant revoir de ma vie, je n'ai rien à regretter. Les circonstances présentes font que je suis très-isolée, toutes mes connaissances sont dispersées. Votre cousin est abîmé dans son procès, il y a huit jours que je ne l'ai vu.

Pouvez-vous penser qu'il sache comment je me porte1? Oh! il est bien simple qu'il ne s'en occupe pas, et je suis bien loin de lui en savoir mauvais gré ; il s'agit aujourd'hui de toute sa fortune et de celle de son fils qu'il adore '.

Divertissez-vous, mon ami, le plus que vous pourrez; ne vous affligez point de mon état; nous étions presque perdus l'un pour l'autre; nous ne nous devions jamais revoir; vous me regretterez, parce qu'on est bien aise de se savoir aimé.

Peut-être que par la suite Wiart vous mandera de nies nouvelles; c'est une fatigue pour moi de dicter.

P. S. — Wiart ne voulait point qu'une lettre aussi triste fut

1 Rehlivement à l'affaire dont il est parlé dans la lettre du 3 février de cette année. (A. N.)

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envoyée; mais il n'a pu rien gagner : il convient, sans doute, que madame est fort faible, mais pas aussi malade qu'elle se croit; il s'y mêle beaucoup de vapeurs, et elle voit tout en noir. H. Bouvard vient de lui ordonner deux onces de casse, elle en a pris ce soir la moitié, et elle prendra l'autre moitié demain matin ; elle vient de manger une bonne assiette de potage et un petit biscuit, elle est plus forte que tantôt; elle était dans une mauvaise disposition quand elle a écrit.

Wiart aura soin de mettre un bulletin à chaque jour de poste, jusqu'à ce que la santé soit rétablie dans son état ordinaire.

Lettre de Wiart à M. Walpole.

Paru,» octobre 1780.

Vous me demandez, monsieur, des détails de la maladie et de la mort de votre digne amie. Si vous avez encore la dernière lettre qu'elle vous a écrite, relisez-la, vous y verrez qu'elle vous fait un éternel adieu, et celte lettre est, je crois, datée du 22 août : elle n'avait point encore de fièvre alors, mais on voit qu'elle sentait sa fin approcher, puisqu'elle vous dit que vous n'auriez plus de ses nouvelles que par moi. Je ne puis vous dire la peine que j'éprouvais en écrivant cette lettre sous sa dictée; ie ne pus jamais achever de la lui relire après l'avoir écrite, 'avais la parole entrecoupée de sanglots. Elle me dit : Vous m'aimes donc? Cette scène fut plus triste pour moi qu'une vraie tragédie, parce que dans celle-ci on sait que c'est une fiction ; et dans l'autre je ne voyais que trop qu'elle disait la vérité , et cette vérité me perçait l'âme. Sa mort est dans le cours de la nature; elle n'a point eu de maladie, ou du moins ellen'apointeu de souffrances : quand je l'entendais se plaindre, je lui demandais si elle souffrait de quelque part, elle m'a toujours répondu non. Les huit derniers jours de sa vie ont été une léthargie totale; elle n'avait plus de sensibilité; elle a eu la mort la plus douce, quoique la maladie ait été longue.

Il s'en faut beaucoup, monsieur, qu'elle ait désiré des honneurs après sa mort; elle a ordonné par son testament l'enterrement le plus simple. Ses ordres ont été exécutés; elle a aussi demandé à être enterrée dans l'église de Saint-Sulpice , sa paroisse, et c'est où elle repose. On ne souffrirait pas dans la

paroisse qu'elle fut décorée après sa mort de quelques marques de distinction; ces messieurs n'ont pas été parfaitement contents. Cependant son curé l'a vue tous les jours , et avait commencé sa confession ; mais il n'a pas pu achever, parce que La tête s'est perdue, et qu'elle n'a pu recevoir les sacrements; mais M. le curé s'est conduit à merveille, il a cru que sa Go n'était pas si prochaine. Je garderai Tonton {chien de madame du Deffand) jusqu'au départ de M. Thomas Walpole; j'en ai le plus grand soin; il est très-doux, il ne mord personne; il n'était méchant qu'auprès de sa maltresse. Je me souviens très-bien, monsieur, qu'elle vous a prié de vous en charger après elle.

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