‹ Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amis le président Hénault, Montesquieu, d'Alembert, Voltaire, Horace WalpoleChapitre 32 sur 38 · LE ROI, LA REINE, DOS PEDRO, INÈS · texte numérisé non relu

LE ROI, LA REINE, DOS PEDRO, INÈS

Ce relui qu'il vient do faire Mauvais mirliton, etc.

Seigneur, je mil le comraire, Car à l'objet que voilà

loua les soirs aur la gouttière II lui porte ,l.ii,s ceint ■Son beau mirliton, etc.

iflâ* , ou roi.

Seigneur, pouvez- vous le rro

De l'aimer je fais ma gloire, Et ne connais d'autre Lie»

Que ion mirliton, etc.

Reine, je voua la confie.

Je voua eu répond,., «rigueur.

Ah 1 que je craina iiour fa vie !

Ciel, préserve* de malheur Son lieau mirliton, etc.

Certes, je ne suis pas un séide de la Motte, et mon admiration pour eet ennemi d'Homère, pour ce poète en prose, n'a rien de bien farouche. Mais j'avoue que dès le premier acte de celle scie, comme on dit aujourd'hui en termes d'atelier, je suis prêt a crier : Qu'on me ramène à Inès de Castro ! du ton dont on disait autrefois : a Qu'on me ramène aux carrières ! »

Voici, parmi les Œuvres de madame du Defrand, une série d'essais d'une autre valeur littéraire et morale. Il s'agit de cette Gâterie de portraits intimes d'elle et des principaux personnages de sa société habituelle, et dus à divers pinceaux, dont le meilleur est, à coup sûr, le sien. Cette galerie est le complément indispensable de

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toute édition des lettres de madame du Deffand, et fidèle à l'exemple de l'éditeur du recueil de 1809, et de l'éditeur de Londres, 1810, et de Paris, 1812, 1824,1827, des Lettres à Walpole et à Voltaire, nous la donnons a notre tour avec quelques avantages de correction et de commentaire, ayant soigneusement revu chaque portrait sur les meilleurs textes, les ayant approximativement datés, et ayant donné quelques détails nécessaires sur les peintres ou les modèles. Nous avons déjà cité l'opinion tranchante , étourdie et jalouse de madame de Genlis sur le mérite des portraits dus à madame du Deffand. Nous préférons de beaucoup, sur la valeur de ces compositions, dont plusieurs sont des chefs-d'œuvre du genre, l'avis, que nous avons aussi reproduit, de madame de Staal ' et du président Hénault, et surtout celui d'Horace Walpole, qui a écrit cette note dans le volume manuscrit qui les contenait :

■ Quelques-uns îles portraits peints par madame du Deffand dans ce volume sont des chefs-d'œuvre, notamment ceux de la duchesse douairière d'Aiguillon, de la princesse de Taltnont et de madame du Cbàteld. Ils sont écrits avec toute la grâce, toute la facilité et toute l'élégance du meilleur temps de Louis XIV ; ils font preuve d'une profonde pénétration, et dénotent une grande solidité de jugement. »

Et l'auteur de la Préface de l'édition des lettres de 1812, auquel nous empruntons ce détail , ajoute, d'après l'éditeur anglais qu'il traduit :

> Ces portraits descriptifs étaient l'occupation favorite des beaux csptilt des deux sexes durant la jeunesse de madame da Défend; c'était une espèce de composition propre au genre d'esprit et aux habitudes de ceui qui t'y livraient; c'était une manière ingénieuse de faire un compliment, de jeter un vernis sur de grands vices, et d'attaquer en ternies bonnet es, mais expressif», de petits défauts. L'air de franchise et de vérité qu'on affectait était nécessaire pour faire paraître pins agréables te» louanges prodiguées aux qualités qui accompagnaient les défauts. En aa mot, c'étaient les éloges académiques de ceux qui n'étaient d'aucune

Walpole avait fait de madame du Deffand un Portrait en vers auquel elle fait allusion dans sa Correspondance*. Il n'en existe pat d'autre de celui qui a le mieux connu madame du Deffand, et qui était le plus capable de la peindre. S'est-il défié de son talent ou de

t Mutisme Je Staal a fait elle-même son Portrait qu'on tro*ve*a dans sst Œuvre* et dans les Mémoire* du président Hénault, p. 119. — On le trotvera ausii dan* notre Galerie, où son absence eût laissé un vide.

* Voir notre t. I", p. MO.

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sa sincérité? ou plutôt n'a-t-il pas pensé, avec une perspicacité qui fait honneur à son goût, <jue le meilleur portrait de madame du Deffand est dans ces lettres immortelles qui la reflètent comme un miroir ï

D'AIcmbcrt est né «ans parents, sans appui, sans fortune; il n'a eu que 1 Y du cation commune qu'on donne à tons les enfant» ; personne ne s'occupa, dans sa jeunesse, k cultiver son esprit, ni i former son caractère. La première chose qn'il apprit en commençant à penser, fat qu'il ne tenait à rien. II se consola de cet abandon par l'indépendance qui en était la suite; mais à mesure que ses lumières augmentèrent, i) connut les inconvénients de sa situation : il chercha en lui-même «les ressources contre son malheur. Il se dit qu'il était l'enfant de la nature, qu'il ne devait consulter qu'elle et n'obéir qu'à elle (principe auquel il est resté fidèle); que son rang, ses titres dans l'univers étaient d'être homme; que rien n'était au-dessus ni au-dessous de lui; qu'il n'y a que la vertu et le vice, les talents et la sottise, qui méritent le respect ou le mépris ; que la liberté était la vraie fortune du sage ; qu'on était toujours tnaft rc de l'acquérir et d'en jouir, en évitant les passions et toutes les occasions qui peuvent les faire naître.

Le plus sûr préservatif qu'il crut pouvoir leur opposer fut l'étude; et l'activité de son esprit ne put se borner à un seul genre : toutes sortes de sciences, toutes sortes de connaissances l'occupèrent alternativement; il se forma le go lit. par la lecture ries anciens, et il se trouva bientôt en état de tes imiter. Enfin, son génie se développa, et ce fut en qualité de prodige qu'il parut dans le monde. La simplicité de ses manières, la pureté de ses moeurs , l'air de jeunesse , la franchise de son caractère , joints à tous ses talents, étonnèrent d'abord ceux qui le virent ; mais il ne fut pas également bien jugé par tout le monde : plusieurs n'aperçurent en lui qu'un jeune homme sans nsage du monde. Sa simplicité et sa franchise leur parurent une ingénuité grossière. Le seul mérite qu'ils lui trouvèrent fut le talent singulier qu'il a de contrefaire tout ce qu'il voit; ils s'en amusèrent, mais ils ne le jugèrent pas digne d'une plus grande considé-

Un pareil début dans le monde était bien capable de l'en dégoûter, aussi prit-il promptement le parti dé la retraite : il se livra plus que jamais à l'étude et à la philosophie. Ce fut alors qu'il donna son lissai sur les gens de lettres, les Mécènes, etc. Cet ouvrage n'eut pas le succès qu'il en devait attendre; les grands seigneurs crurent que c'était leur enlever leurs titres, que de conseiller de ne point rerhercher leur protection. Les gens de lettres no trouvèrent pas bon qu'on leur donnât des conseils si contraires A leurs vues intéressées; et les protecteurs et les protégés devinrent également ses ennemis. Ou ne parla plus de lui

■ Toir, pour la date présumée de ce Portrait (1753), noire Inlrvductio

que comme d'un homme plein d'orgueil. Tout ce qu'il avait dit en faveur de la liberté parut favoriser la licence. On interpréta aussi mal son amour pour la vérité ; mai» «on désintéressement, le mépris qu'il eut pour de telles critiques, le silence qu'il observa, la sagesse de sa conduite, on lin le vrai mérite qui triomphe tôt ou tard de l'envie, ont forcé sei ennemis à lui rendre justice, ou du moins à se taire; ils n'osent plus s'élever contre la vois publique.

D'Alembert jouit de la réputation due aux talents les plus éminents et à la pratique constante et exacte des plus grandes vertus. Le désintéressement, la vérité, forment son caractère; généreux, compatissant, ils toutes les qualité* essentielles, mais il n'a pas toutes celles de la société; il manque d'une certaine douceur et aménité qui en tait l'agrément; son cœur ne parait pas fort tendre, et l'on est porté à croire qu'il y a plus de vertu en lui que de sentiment. On n'a point le plaisir d'éprouver avec lui qu'on lui est nécessaire : il n'exige rien de ses amis; il aime mieux leur rendre des soins que d'en recevoir d'eux. La reconnaissance ressemble trop aux devoirs, elle générait sa liberté. Toute gène, toute contrainte, de quelque espèce qu'elle puisse être, lui est insupportable, et on l'a parfaitement défini en disant qu'il était esclave de la liberté.

C'est vous, madame, que j'entreprends de peindre : je sais que rieu n'échappe à votre pénétration; mais je crois cependant que vous ne tous connaissez pas vous - même. Apprenez donc que vous avez beaucoup d'esprit, que vous l'avez étendu et pénétrant, que vous jugez sainement de tout, que vous avez de la gaieté dans l'humeur, les façons nobles, la plaisanterie fine ; en un mot, qu'il ne vous manque rien pour plaire. Le seul défaut que je voua connaisse, c'est votre timidité : tout le monde la prend pour un excès de modestie, et moi je serais tentée de la croire l'effet d'un amour-propre mal entendu. Je vais tâcher de vous expliquer ma pensée.

L'amour propre, dans presque tous les hommes, se confond avec leur vanité : ils s'estiment à proportion de ce qu'ils s'aiment, et l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes diminue aussi à proportion de l'opinion qu'ils onl des autres.

Vous êtes une exception presque unique à la régie générale : plus vous vous aimez, moins vous vous trouvez aimable ; vous vous laissct aller à mie méfiance de vous-même qui, en vous faisant perdre l'espérance de plaire, vous en fait perdre aussi le désir; cet effet de l'amourpropre est si rare qu'il donne à votre caractère quelque chose de singulier, et peut-être d'un peu sauvage. ,

Vous êtes vraiment frappée (\m agréments des autres : vous faites I*

1 Date présumé de ce Poitrail, 17*0.

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comparaison de vous à eux, et vous voua imaginez manquer de toute* le* qualités et de tous le* talent* que vou* leur trouvez. Alors le dégoût de vous-même s'empare de vous, le découragement vous prend, et vous ne désirez plu* que la retraite et la solitude.

Empêchez votre amour-propre, madame, de s'effaroucher si précipitamment : le* autre* ne paraissant si bien à vos yeux que parce qu'ils ont une sorte d'assurance qui leur laisse toute la liberté de leur esprit et de leur imagination, démêlez le fond de leurs discours d'avec la facilité ' qui les accompagne, et vou* verrez qu'il ne tient qu'à vous de les surpasser et de le* laister bien loin en arrière. Je sais que si le mérite des autres vous éblouit, il ne vous inspire aucune jalousie, que vous le louex avec sincérité et plaisir, et que le chagrin qu'il porte dans votre Ame n'est que contre vou*.

H vous était réservé, madame, de nous faire connaître qu'un peu de vanité n'est pas un défaut, ou, pour parler plus juste, vous nous apprenez que la méfiance en est un bien plu* fâcheux. C'est votre méfiance qiri vous donne de* malheurs imaginaires au milieu de tou* les biens réels; c'est elle qui arrête les mouvements de votre âiue, et qui vous rend peutêtre peu accessible à l'amitié ; c'est elle qui vous inspire de la crainte, de la réserve, el vous prive de la plus grande douceur de la vie : de donner, d'ouvrir ton cœur et de se croire aimé.

Elle fait plu* encore, madame ; l'amertume qu'elle répand dans votre âme change quelquefois votre humeur, éteint votre gaieté et donne quelque atteinte aux lumières de votre esprit ; vos réflexions en deviennent moin* justes, vous vous faites, pour ainsi dire, une idée de la perfection et du bonheur plus grande que nature, voua perdez l'espérance d'atteindre à l'un et à l'autre, et vous ne jouissez plus qu'imparfaitement de tous les avantages que vous avez reçus de la nature et de la

Ouvrez les yeux, madame, sur votre propre mérite; voyez-vous comme le* autres vous voient, et vous vous apercevrez prompt emont de l'estime et du goût que vous inspirez. On vous aime, on vous désire. Répondez à ce* sentiment* par un peu plus de confiance, et personne ne sera aussi parfaite ni aussi aimable que vous.

Madame de Talmont a de la beauté et de l'esprit; elle a une intelligence vive, et ce tour de plaisanterie qui est le partage de notre nation parait lui être naturel. Elle conçoit si prompteinent les idées de* autres,

1 Voir sur celle originale, généreuse et spirituelle maîtresse du prince Edouard, i qui la pitié pour les malheurs du dernier Stuart inspira un amour si héroïque, les Mémoires de d'Aryenson el le Journal de Barbier, t. IV,

E. 3X0. Voir aussi et surtout les Lettres de madame du lieffand à Walpoh et -. Hôte curieuse ajoutée par Walpole au Portrait de madame de Talmont, que nous avons reproduite, d'après l'édition de ISIS (t. III , p. 51), à notre l. II, p. 383, 38*. Voir aussi la Femme au dix-huilieme siècle, par MM. E. et J. de Goncourt, et V Histoire de Chmrlei-Edouard , par M. Améiiée Pichot.

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IU MADAME LA MAatQOiMK DU DEFFAND.

que l'on y est souvent attrapé, et qu'elle a produit ce qu'elle n'a fait nulle fécondité, et ce qu'elle ■ d'esprit i choses agréables et frivoles : elle n'a ai la

pour Ici dîmes de raisonnement. Sa conversation est facile et a l'agrément et toute la légèreté française. Sa figure as fui n'est pont étrangère : elle est distinguée sans être singulière. Un seul pesât la - sépare des maori, des usages et da caractère de notre nation : c'est s* vanité. On ne peut s'y méprendre : la nôtre est plus sociable; «mai donnant le désir de plaire, elle nous apprend les moyens d'y parvenir : la sienne, vraiment sanaate, est «ans art, sans industrie ; elle ne saurait se résoudre i flatter ceux dont elle veut être admirée. Les homsnagea, lea louanges, les préférences lui paraissent un droit naturel qu'elle doit «voir sur tout ce qui l'environne. Elle se croit parfaite : elle le dit, et elle veut qu'on la croie. Ce n'est qo'a ce prix qu'on peut jouir de l'apparence de son amitié : je dis apparence, car eMc n'a aucuns sentiment* qui puissent s'épancher sur les autres : ils sont tous renfermés en dle-uiêotr. Elle voudrait cependant être aimée; nuis sa vanité seule l'exige, son coeur ne demande rien.

La jalousie est en elle à un aussi baut degré nue sa vanité : il bat qu'elle soit l'unique objet de l'attention et des éloges de ceux avec oui elle se trouve. Si on s'avise de parler avantageusement de quelqu'un, l'humeur s'empare d'elle, elle se récric contre le jugement qu'on vient de porter, et elle se loue alors eUe-même avec si peu de mesure et de modestie, qu'on ne peut s'empêcher, malgré l'indignation que son orgueil inspire, de rire du peu d'art et de l'ingénuité de sou amour-propre.

Son hnmeur est si excessive, qu'elle la rend la personne du Baissés, b plus malheureuse et souvent la plus ridicule : elle ne sait jamais ce qu'elle désire, ce qu'elle craint, ce qu'elle liait, ce qu'elle aime.

Sa contenance n'a rien d'aisé ni de naturel, elle porte le menton haut, les coudes en arrière. Son regard est étudié : il est successivement tendre et dédaigneux, fier et distrait ; on voit qu'il n'est point l'expression d'au, cuus i non veinent» qui se passent en elle, mais une affectation pour être plus touchante, plus imposante, etc.

L'heure de sa toilette, de ses repas, de ses visites, tout est marqué an coin de la bizarrerie et du caprice, sans déférence pour ceux qui lui sont supérieurs, sans égard ni politesse pour ses égaux, sans douceur et sans humanité pour ses domestiques. Elle est crainte et haïe de tous ceux qoi sont forcés de vivre avec elle. Il n'en est pas de même de ceux qui ne la voient qu'en passant, et surtout des hommes. L'agrément de sa figure, la coquetterie qu'elle a dans les manières, la noblesse et le tour de <r> expressions séduisent beaucoup de gens ; mais les impressions qu'elle fut ne sont pas durables: son humeur avertit p complément du danger qu'3 y aurait de «'attacher sérieusement à elle.

Cependant parmi tant de défauts elle a de grandes qualités : beaucoup de vérité, de la hauteur et de la noblesse d'âme, du courage dans l'esprit, de la probité; enfin c'est un mélange de tant de bien et de tant de mal, que l'on ne saurait avoir pour elle aucun sentiment bien décidé : elle plajt, elle choque, on l'aime, on la hait, on la cherche, on l'évite. On iW:ùt qu'elle communique aux autres la biiarrerie de son caractère.

APPBNDIGI.

H. le chevalier d'Aydie a l'esprit chaud, ferme cl Vigoureux, tout en lai a la force et le vérité du sentiment. On a dit de M. de Fontanelle qu'à la place du coeur il avait un second cerveau : on définirait le chevalier d'Avilie en dieant de lui le eontranre '.

Jamais ses idées ne sont subtilisées ' ni refroidies pu* une vaine métaphysique; tout est premier mouvement en loi. Il se laissa aller à l'impression que lui font lea objet* * ( aee expression* font forte» ut énergique*; quelquefois il est embarrassé au choix du mot le plu* propre k rendre sa pensée, et l'effort ipt'il fait alors donne plus de ressort et de chaleur à ses paroles* il na prend les idées, ni les opinions, rà les manière* de personne; ce qu'il pense, ce qu'il dit est toujours original et naturel ; enfin le chevalier d'Aydie non» démontre que le langage de la passion est la sublime et véritabl* éloquence '. "*

Mais le cœur n'a pas toujours la faculté de sentir*; H a des moments ' de repos et d'inaction. Alors' le chevalier n'est plus le même homme : toutes ses lumières s'éteignent; enveloppé de ténèbres', s'il parle, ce n'est plus avec la même éloquence : ses idées n'ont plus la même justesse, ni ses expressions la même énergie, elle* ne sont qu'exagérées ; on voit qu'il se recherche sans se trouver : l'original a disparu, il ne reste plus que la copie.

' Voir pour la date présumée de ce Portrait noire Introduction, p. CIXV.

3 On trouva dans l'excellente édition des Lettrts d'AiW.deM. Ravenel, et dans la Notice exquise de M. Sain te- Ben ve, qui la précède, le même Portrait du chevalier d'Aydie avec quelques variantes. A ee( endroit , par exemple , le Portrait ajoute : • On pourrait croire que la lésa du chevalier contient un second cœur. Il prouve la vérité de ee que dit Rousseau, qn* c'est dans notre coiur que notre esprit réside. ■

3 Variamtt : • Affaibli». .

* Var, m Qa'il traite. •

s Var. ■ Souvent il en devient plus affecté à mesure qu'il parle; souvent i! embarrassé au chois dit mot la pins propre 1 rendre sa pensée, et l'effort

qu'il fait alors donne plus de ressort et d'énergie a ses parole*. Il n emprunt les idées ni les expressions de personne; ca qa'il voit, ce qu'il dit, il le vnii et le dit pour la première fois. Ses définitions, ses images sont pistes, fortes si

passion, est la sublime et véritable éloquence. •

Le chevalier n'était jamais mieux inspiré que lorsque madame du Deffanri le lirait en quelque sorte do silence, par l'art qu'elle avait de le faire parler. Grand chasseur, il la comparait à un clrien de race < qui fait lever beaucoup de gibier ■ ■

* Var. • La faculté do toujours sentir. •

7 Var. • Des temps. *

s Var. m Parait ne plus exister. ■

» Par • Ce n'est plus le mime homme et l'on croirait que gouverné par nu génie, le génie le reprend et l'abandonne solvant son caprice. ■

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Quoique le chevalier d'Aydie toit plein de passion ', ce n'es néanmoins l'homme du momie te plus * tendre ni le plus capable chenient; il est aflecté par trop de différents objets, puur l'être* co ment par aucun en particulier! il est accessible à toutes sortes d'impressions ; le mérite, de quelque genre qu'il soïl, excite en lui des mouvement» de sensibilité : l'on jouit avec lui du plaisir d'apprendre ce qu'on vaut, par l'enjouement qu'il marque, et cette sorte d'approbation est bien plus flatteuse que celle que l'esprit seul accorde, et où le coeur ne prend point

Le chevalier ne saurait rester tranquille spectateur de* sottises du genre humain ; tout ce qui blesse la probité devient sa querelle particulière ; sans miséricorde pour les vices et sans indulgence pour les ridicules, il est la terreur des méchants et des sots. Ceux-ci l'attaquent à leur tour sur la sécurité et l'ostentation de sa morale : ils disent que les gens véritablement vertueux sont plus indulgents, plus faciles et plus simples '.

Le chevalier est trop9 susceptible d'émotions passagères pour que sou humeur soit fort égale; mais ses inégalités sont plutôt agréables que lâcheuses : chagrin sans être triste, misanthrope sans être sauvage, toujours vrai et original dans ses divers changements. Il plaît par ses propret débuts, et l'on serait bien fâché qu'il devint plus partait.

I M1D1VE LA auiijrui:

M. le comte de Cércstc a le regard doux, sensible et spirituel : son air simple et naturel lui concilie tous ceux qui le voient.

1 Cor, ■ Pense et agisse par sentiment. • s Par. ■ Peut-être pat. ■

* Var. • Le plus passionné ni le plus... •

* Var. • Pour pouvoir l'être fortement. •

5 Var. • Sa sensibilité est, pour ainsi dire, distribuée à toute* le* différente facultés de son âme, et cette diversion pouvait bien défendre son coeur et Ini assurer une liberté d'autant plus douce et d'autant plus solide qu'elle est «-gaiement éloignée de l'indifférence et de la tendresse. Cependant tl croit aimer. mats ne s'abu*e-t-il poiotï 11 se passionne pour les vertus qui se trouvent en sei amis ; il «'échauffe en parlant de ce qu'il leur doit, mais il se sépare d'eux sans peine, et l'on serait tenté de croire que personne n'est absolument nécessairr a son bonheur. En un mot, le chevalier parait plus sensible que tendre.

* Plus une âme est libre, pins elle est aisée i remuer. Ainsi quiconque a du mérite peut attendre du chevalier quelques moments de sensibilité. L on joiit avec lui du plaisir d'apprendre ce qu'on vaut par les sentiments qu'il vous marque, et cette sorte d'approbation, etc. >

8 Var. • Le discernement du chevalier est éclairé et fin, sou goût très-jnilr; il ne peut rester simple spectateur des sottises et des foutes du genre humain. Tout ce qui blesse la probité et la vérité devient sa querelle particulière. ■ ■ • ... Ils croient (les sots) se venger de lui en l'accusant de sévérités nutréei et de vertu* romanesques ; mais l'estime et l'amour des gens d'esprit et il: mérite le défendent bien de pareils ennemis.»

' Var. « Trop souvent affecté et remué. •

* Voir pour la date présumée de ce Portrait notre Introduction, p. «»!■

II réunit en lui tous le» différents attribut* de l'esprit : justesse, raison, discernement, pénétration. Son mente est accessible à tout le monde : il doit plaire aux un* par la supériorité de son esprit, aux autres par l'excellence de son caractère, et à tous par sa facilite et soi agréments.

Personne n'a obtenu du public une justice aussi complète; il est le seul homme qui ait su désarmer l'envie; sa simplicité et sa modération font que chacun consent à le regarder comme non modèle, et que personne ne s'avise de le craindre comme son rival ; d'ailleurs, toute* ses qualités gardent entre elles nu équilibre si parfait, qu'elle* ne •réveillent point la jalousie de ceux qui prétendent se distinguer par un seul genre.

Le m(:mi: équilibre met dans sa conduite une égalité que rien ne dérange, et rend son commei-cc doux et agréable. Sa conversation s'en ressent aussi : aucun genre n'y domine; elle est toujours à ta portée et selon le goût des gens avec qui il se trouve.

Il ne faut point conclure de tout ceci que H. de Céreatc n'ait pas un caractère marqué et très-distinctif. Celui d'un homme d'un son* exquis lui doit être universellement accordé : personne ne pénètre, ne compare, ne juge et ne décide avec plus de promptitude et de justesse; c'est un talent éinincnt en lui, qui le rend capable des plus grand* emploi* et de* affaires le» plus difficile*; mais il cherche d'autant moins à le faire valoir, qu'il craindrait peut-être qu'on n'en voulût faire trop d'usage.

Exempt de toutes le* fartes passions, son âme n'a que le degré de chaleur qu'il faut pour donner la vie à toutes ses qualités; les vertus sont en lui comme les sentiment* et les penchants dans les autres : elles n'ont point l'air d'être acquises ni soutenues par effort.

Il ne reste plus qu'à juger M. de Cércste par sa conduite et par le» parti* qu'il a pris. Sa naissance, l'étendue de son esprit, ses talents, son génie, semblaient l'inviter à choisir dans la classe des grands hommes la place qu'il y voudrait occuper. Parmi tant d'avantage* son coeur a «hoisi la modération : il ne dépendait que de lui d'être illustre, il a préféré d'être *agc; il a craint de s'abandonner à la conduite des passion» qui mènent aux grandeurs, et la médiocrité lui a paru l'asile du boriheur et de

Madame la duchesse d'Aiguillon a la bouche enfoncée, le nez de travers, te regard fol et hardi, et malgré cela elle est belle. L'éclat de »on teint l'emporte sur l'irrégularité de aes traits.

Sa taille est grossière, 9a gorge, se* bras sont énorme*; cependant elle n'fi point l'air pesant ni épais : la force supplée en elle n la légèreté.

Son esprit a beaucoup de rapport à sa figure : il est pour ainsi dire aussi mal dessiné que son visage, et aussi éclatant : l'abondance, l'acti-

' Voir sur la duchesse d'Aiguillon, son caractère, sa mort, les Lettre» de madame du. lteffand à Walpole (consultes notre Table), les Mémoires de d'Arifenion va \n Correspondance inédite, publiée par M. de S.iinle-Aulaire, 183».

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7fcî MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND.

vite, l'impétuosité en sont les qualités dominant». Sans go&t, sans grâce et sans justesse, elle étonne, elle surprend, mais elle ne plaît ni n'intéresse.

Sa physionomie n'a nulle expression; tout ee qu'elle «lit part d'une imagination déréglée.

C'est quelquefois un prophète qu'un démon agite, qui ne prévoit ni n'a le choix de ce qu'il va dire : ce sont plusieurs instrument» bruyants dont il ne résulta aucune harmonie. C'est an spectacle chargé de machines et de décorations, où il se trouve quelque* traits merveilleux sans suite et sans ordre, que le parterre admire, mais qui est sifflé des loges.

On pourrait comparer madame la duchesse d'Aiguillon à ces statues laites pour le cintre et qui paraûsent- monstrueuse* étant dan* le parvis. Sa figure ni son esprit ne veulent point être vu* ni examine* de trop près ; un* certaine distance est nécessaire à sa beauté : des juges peu éclairés et peu délitât* sont le* seuls qui puissent être favorables i «ou esprit.

Semblable à la trompette àm jugement, elle est finie pour ressnaciter les mort* : ce «ont le* impuissant* qui doivent l'aimer, ee sont le* sourd* qui doivent l'entendre.

I MÂD1MK L* K1MQBI»

H. l'abbé de Vanbrun a trois coudée* de hauteur du cfite droit et deux et demie du cOté gauche, ce qui rend sa démarche irréguliére ; il porte la tète haute et montre avec confiance une figure qui d'abord surprend, mais qui ne choque cependant pas notant que la bizarrerie de se* traits semble l'exiger. Set yeux sont tont le contraire de son esprit : ils ont phts de profondeur qne de surface ; son rire marque pour l'ordinaire le contentement qu'il a des productions de son imagination. H ne perd point son temps à l'étude ni à la recherche des choses solides, qui ne font honneur que parmi le petit nombre de gens «l'esprit et de mérite; il s'occupe sérieusement de toutes les bagatelles. 11 sait le premier I* nouvelle du jour. C'est de lui que l'on reçoit toujours le premier compliment sur le» événements agréables. Personne ne tourne avec plus de galanterie une fadeur, personne ne connaît mieux le prix de la couttdération qui est attachée à vivre avec le* gens en place ou illustres par leur naissance. Il est tres-e ni pressé pour ses amis, il ne manque a aucun devoir envers eux; on le voit assister a leur agonie avec le même plaisir qu'il avait assisté à leurs noces. Il n'a point une délicatesse gênautc dans l'amitié : il SC contente de l'apparence, et il est plus flatté des marques publiques de considération, que de l'estime véritable. Madame la duchesse du Maine l'a parfaitement défini eu disant de lui qu'il était le sublime du frivole.

> Voir sur cet abbé de Vaukm, candidat perpétuel à l'éjriscopat, frère de la duchesse d'Eslrées, les Mémoires du préilaent Jlcpault, p. 118.

Arranuiut

Madame la duchesse de Luyne s est née aussi raisonnable que le* antre» lâchent de le derenîr : elle aime les plaisirs et la dissipation, mais tan* emportement et «ans ardeur; elle te plaît à la cour sans y être trop fortement attachée ; elle »e contente d'y avoir un rang considérable; la représentation et l'amusement sont tout ce qu'elle y cherche.

Son imagination est agre'able, elle entend prompte ment, ses reparties sont vives, son jugement est sotide. Tous les partis qu'elle prend sont sensés : elle n'est entraînée par aucun goût trop vif; elle ne connaît guère l'enjouement ni les répugnances ; son esprit démêlerait aisément le bon d'avec le mauvais, l'excellent d'avec le médiocre : mais son sentiment ne l'avertit point, et le peu d'intérêt qu'elle prend â tous les objets qui l'environnent fait qu'elle se soumet peut-être trop aveuglément à la prévention générale.

Son goût pour la liberté, qu'on avait cru excessif, a paru se démentir au bout de vingt-cinq ans. Sitôt que la mort de madame ta mère l'eut rendue maîtresse absolue de ses actions, elle ne. songea qu'a se former (en se remariant) de plus fortes chaînes que celles dont elle Tenait d'être débarrassée; mais madame de Luyncs n'a jamais véritablement aimé la. liberté : c'est même de tous les états celui qui lui convient le moins. Les devoirs lui sont nécessaires; ils fixent ses idées et satisfont sa vanité en donnant une sorte d'éclat â sa vie et à ses occupations.

La liberté n'est pas un bien pour tout le monde , il y a moins de gens qu'on ne pense qui en sachent faire usage, et, qui, pour ainsi dire, en puissent soutenir le vide et l'obscurité.

L'humeur de madame de Luynes est d'une égalité charmante, son cceur est généreux et compatissant. Occupée de ses devoirs, remplie de soins et d'attentions dans l'amitié, tout est heureux avec elle, père, enfants, mari, amis, domestiques; si quelque chose trouble la douceur des sentiments qu'elle inspire, c'est qu'on croît démêler qu'elle suit plutdt les conseils de sa raison que les mouvements de son cceur. Peut-être ce reproche est-il injuste; mais il parait qu'on n'est point nécessaire à son bonheur, comme elle le devient au bonheur de ceux qui, ayant vécu avec elle, ne peuvent plus se passer d'y vivre.

Toutes les qualités de M. le président Hénaull, et même tous ses débuts, sont à l'avantage de la société; sa vanité lui donne un extrême désir de plaire; sa facilité lui concilie tous les différents caractères, et sa

■ Voir sur la date présumée de ce Portrait notre Introduction , p. i.ixii. * Voir noire Intivductian, p. xxxv.

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faiblesse semble n'ôler i ses vertus que ce qu'elles ont de rude et de sauvage dans les autres.

Ses sentiment» sont fins et délicat», mais ion esprit vient trop souvent à leur secours pour les expliquer et les démêler; et comme rarement le coeur a besoin d'interprète, on serait tenté quelquefois de croire qu'il ne fait que penser ce qu'il imagine sentir ; il paraît démentir M. de la Rochefoucauld, et i! lui ferait peut-être dire aujourd'hui que le cœur est souvent la dupe de l'esprit.

Tout concourt à le rendre l'homme du monde le plus aimable; il plaît aux uns par ses bonnes qualités, et à beaucoup d'autres par ses défauts.

Il est impétueux dans toutes ses actions, dans tel disputes, dans ses approbations; il paraît vivement affecté des objets qu'il voit et des sujets qu'il traite ; mais il passe si subitement de la plus grande véhémence à la plus grande indifférence, qu'il est aisé de démêler que si son âme s'émeut aisément, clic est bien rarement affectée : cette impétuosité, qui serait un défaut en tout autre, est presque une bonne qualité en lui ; elle donne à toutes ses actions un air de sentiment et de passion qui plail infiniment au commun du monde ; chacun croit lui inspirer un intérêt fort vif, et il a acquis autant d'amis par celle qualité que par celles qui «ont vraiment aimables et estimables eu lui. On peut lui reprocher d'être trop sensible à cette sorte île succès; on voudrait que son empressement pour plaire fui moins général et plus soumis à son discernement.

Il est exempt des passions qui troublent le plus la paix de l'âme ; l'ambition, l'intérêt lui sont inconnus; ce sont des passions plus douces qui l'agitent; son humeur est naturellement gaie et égale, et si elle souffre quelque altération, c'est par des causes étrangères, et dont le principe n'est pas en lui.

Il joint à beaucoup d'esprit toute la grâce , la facilité et la finesse imaginables; il est de la meilleure compagnie du monde; sa plaisanterie est vive et douce ; sa conversation est remplie de traits ingénieux et agréables, qui jamais ne dégénèrent en jeux de mots ni en épigrammes qui puissent embarrasser personne. Il se plaît à démêler dans toute sorte de genres les beautés et les finesses qui échappent au commun du monde ; la chaleur avec laquelle il les fait valoir fait quelquefois penser qu'il les préfère à ce qui est universellement trouvé beau, mais ce ne sont point des préférences qu'il accorde, ce sont des découvertes qu'il fait, qui flattent la délicalcsse de son goût et qui exercent la finesse de son esprit.

Il ne manque d'aucun talent; il traite également bien toute sorte de sujets ; le sérieux, l'agréable, tout est de «on ressort. Enfin M. le président Hénault est un des hommes du monde qui reunit le plus de différentes parties, et dont l'agrément et l'esprit sont le plus généralement reconnus.

I1U DEFF1KD1.

a figure de M. de Forcalqnier, sans être fort régulière, est as; able; sa physionomie, sa contenance, jusqu'à la négligence de s Voir noire Introduction, p. livii.

maintien , tout est noble en lui ; te* yeux «ont ouvert*, riants, spirituels ; il a l'assurance que donnent l'esprit, la naissance el le grand usage du monde.

Son imagination est d'une vivacité1, d'une chaleur, d'une fécondité admirables; elle domine toutes les autres qualités de son esprit, mais il se laisse trop aller au désir de briller; sa conversation n'est que traits, épigramme* et bons mol*; loin de chercher à la rendre facile et à la portée de tout le monde, il en fut une sorte d'escrime, où il prend trop d'avantage; on le quitte mécontent de soi et de lui, et ceux dont il a blessé la vanité s'en vengent en lui donnant la réputation de méchanceté, et en lui refusant le* qualité* solides du coeur et de l'esprit : il est la terreur de* sot* et un problème pour les gen* d'esprit ; ceux-ci n'oient s'élever contre le* jugements désavantageux qu'on porte de lui; il* trouvent en effet peu de ménagement dans ses plaisanteries, peu de solidité et de justesse dans ses décisions et dan* ses sentiment* ; ainsi M. de Forçai q nier, au milieu du grand monde et avec le plus grand désir de s'y distinguer, trouve le secret, pour ainsi dire, d'y être inconnu. En voici la raison : elle paraîtra sans doute un paradoxe; mais elle n'en est pas moin* véritable.

La vanité de M. de Forcalquier n'est pas soutenue d'assez de présomption ; s'il pensait et jugeait d'après lui , on ne pourrait s'empêcher, en le condamnant quelquefois, de l'estimer et de l'approuver souvent; mais par une défiance inexplicable de lui-même, il ne consulte son goût et ses lumière* «ur rien ; il adopte les lumières el les sentiments de ceux qu'il croit le plus à la mode et les plus confirmés dans le bel air : cette conduite le dégrade non-seulement auprès des autres, mais souvent à ses propre* yeux. Enfin, martyr de la fatuité sans pouvoir devenir fat, il devrait comprendre que ce n'est pas sa vocation ; celle d'honnête homme lui conviendrait mieux : il trouverait en lui autant de disposition pour ce dernier parti qu'il en a peu pour l'autre.

L'esprit de madame la duchesse de Chaulnes est si singulier, qu'il est impossible de le définir : il ne peut être comparé qu'à l'espace ; il en a pour ainsi dire toutes les dimensions, la profondeur, l'étendue et le néant; il prend toute sorte de formes et n'en conserve aucune; c'est une abondance d'idées toutes indépendantes l'une de l'autre, qui se détruisent et se régénèrent perpétuellement. Il ne lui manque aucun attribut de l'esprit, et l'on ne peut dire cependant qu'elle en possède aucun, raison, jugement, habileté, etc. On aperçoit toutes ces qualités en

1 II est impossible de ne pas remarquer combien le portrait que Sénac de Meillian (V. ses Œuvres choisies, publiée» par noua eues Poulet -Mltasus, 186Î, p. 458) a tracé sous le nom do Laithénie de madame de Cliaulnes, semble copié iut celui-ci, dont il reproduit identiquement les traits les plus caractéristiques.

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elle, mats c'est à la ramière lie U lanterne maginiie; die» disparaissent à mesure qu'elles se produisent : tout l'or du Pérou pss«e par ses mains «ans qu'elle en soit plus riche. Dénué de sentiment et de passion, MB esprit n'est qu'une flamme sans feu et sans chaleur, mai* qui ne laisse pas de répandre nue grande lumière.

Tous Us objets la frappent, aucun ne t'attache ni ne la fixe : les impressions qu'elle reçoit sont passagères. L'extrême activité de son imagination tait qu'elle s'abandonne sans examen et sans ressource à tous ses premiers mouvements. Elle s'engagera dana «ne galanterie, et s'en dégagera arec tant -de précipitation, qu'elle pourra bien oublier jusqu'au nous, jusqu'à la figure de ton amant. Si elle entre dans quelques projets, dans quelques intrigue* où il soit nécessaire d'agir, l'ardeur, l'intelligence, l 'habileté, rien ne lui manquera, et elle pourra contribuer au succès; nuis ai les cn-ctmstane.es exigent de la patience, de l'inaction, elle abandonnera bientôt l'esm-epriae.

Jaanais ette ne sera occupée ni intéressée que par les choses qui demandent une sorte d'effort; les sciences les plus abstraites sont les seules |K)iii' lesquelles eue ait de l'attrait, non parée qu'elles éclairent son esprit, ■nais parce qu'elles l'exercent. Ce n'est point à sa jeunesse qu'on peut attribuer ses défauts;, ils ne sont point l'effet de ses passions : son âme est insensible, ses sens sout rarement afiectéi, rien, à ce qu'il semble, ne devrait s'opposer en elle à la réflexion ; mais c'est une opération de l'esprit trop lente : il y entre du souvenir et de la prévoyance, et elle ae voit jamais que l'instant présent.

On conclura aisément qu'il n'y a rien à dire de son caractère ; il est et sera toujours suivant que son imsgination en ordonnera.

Madame la duchesse de Ch... est un Être qui n'a rien de commun avec les autres êtres que la (brute extérieure ; elle a l'usage et l'apparence de tout, et elle n'a la propriété ni In réalité de rien.

M. d'Argenson n'a aucun des défauts des âmes faibles; il n'est susceptible que de passions fortes, et ne peut être remué que par de grands objets. Né haut et ambitieux, il ignore les petitesses de la vanité et les manèges de l'intrigue: ses talents sont le seul moyeu dont il se sert pour s'élever à h fortune, parce qu'il sent que ce moyen lui surfit.

Ce n'est point par comparaison ni par réflexion qu'il a bonne opinion de lot-même; c'est, pour ainsi dire, pur un certain instinct qu'il a de ce qu'il vaut.

Il ae croit capable de tout savoir; mais il ne croit savoir que ce qu'il

Peu curieux de se faire des partisans fanatiques, il ne met aucune charlatanerie dans toute* ses actions.

c celai qu'eu trace le président Héuault , Mémoiret ,

Son esprit ■ pins de force que d'activité; maigre son ansbatio», ton

penchant le porte à la paresse.

Ce contrante (le passions est peut-être ee qui contribue le plu» à faire

un grand homme; il sert à régler lea mouvement» sans an affaiblir les

Bon courage est, comme ses antre* qnalité», d'un genre supérieur et de l'eapèce qui convient à aa place; ce n'eat peint cette témérité qui aveugle sur le danger, c'est nn sang-froid qui le fait prévoir et prévenir; c'est une fermeté d'au.» qui le But surmonter lorsqu'il arrive. Tout le porte à la fortune.

Son âme est peu sensible, son coeur n'est pas fort tendre, l'amitié le flatte plu» qu'elle ne le louche ; elle est un témoignage non équivoque de ce qu'U vaut.

11 eal peut-être le seul homme qui puisse se passer de confident : il n'est point entraîné à la confiance ni par le plaisir d'épancher aon coeur, ni par le besoin de conseil, ni par la difficulté de renfermer ses secrets.

Personne n'est plu» prudent, n'a l'air moins mystérieux et n'est plu* exempt de fausseté.

Sa figure eat belle, sa physionomie noble, ses manières simples; son imagination est plus vive qu'abondante. Il parle peu; mai* ce qu'il dit eat toujours plein de force et de justesse : ce sont, pour l'ordinaire , des traits et des bon* mot* qui se font applaudir, mais qui souvent embarrassent, nuisent i la conversation, font qu'on le quitte mécontent de soi et qu'on l'accoutume difficilement à lui. Son humeur cependant est douce et égale, ses procédé* sont franc* et généreux : on peut commencer arec lui par le craindre; mai* il mut finir par l'aimer.

L'élévation de «es sentiments, les lumières de son esprit répondent assez de sa droiture et de sa probité, indépendamment de tout autre principe.

La nature l'a fait un grand homme, c'est à la fortanc à le rendre

Il a paru dans le cours des trente-cinq premières année* du dis-huitième siècle un phénomène inconnu, un homme nouveau, un être unique, et. qui n'aura peut-être jamais son pareil sur la terre. Ce personnage si rare était le chevalier de Vils.

Son caractère et sa figure dé*as*emblé« et peu corrects ne paraissent d'abord qu'une esquisse de la nature faite a la hâte; maïs c'était la première pensée d'un chef-d'œuvre qu'elle préméditait d'exécuter. On ne croyait voir qu'une ébauche; mais c'était une ébauche tracée par une main sure et divine, où l'art n'avait o*é toucher, et que l'art craint encore aujourd'hui de représenter.

Tous ceux qui ont connu le chevalier de Vils disaient : Il n'y a jamais rien eu île plus singulier que cet homme-la ; voye* connue il est naturel ; ton sens commun est original. Quel genre d'éducation lui a-t-ou donné?

' Son ami. Voir les Mémoires du président Hénntik, p. ÏS7.

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Quellei font se» mœurs? On n'en tait rien ; il n'a ni accents n

L'étonnement liait fondé, son esprit s'appropriait tout ce qui l'éi les idées les plus vulgaires reprenaient dans sa bouche une nouvelle vie : il leur rendait la gaieté, la grâce, l'enfonce de la première créature : il ne cherchait jamais la vérité, la vérité le saisissait. Le secours de la mémoire lui était encore inutile; il imaginait, il produisait ce qu'il ignorait ; son goût était si sûr, si vif, si lumineux, ai prompt, qu'on ne pouvait se persuader que le sentiment et le discernement fussent en lui deux qualités distinctes; ses décisions, quoique jamais réfléchies, quoique toujours précipitées, rendaient autant d'oracles sans obscurité et sans nuages.

Son cœur, aussi nouveau que son esprit, était impétueux et doux; amoureux des plaisirs sans entêtement ni préférence, plus capable de désir que de passion, de répugnance que de haine, il avait de la malice sans méchanceté, de la raillerie sans satire.

Ces traits donnèrent au chevalier de Vils un caractère varié, amusant, plein de légèreté, fait pour le monde, qui ne savait trop comment le prendre, et qui se trouvait toujours agité par la crainte et le plaisir que sa présence inspirait. Il allait a la cour et à ta ville comme on va au spectacle; les ridicules surtout le divertissaient; il en riait en face des gens, de même qu'un enfant qu'on voit, à la comédie, éclater sans modération d'une scène plaisante; aussi lui reprochait -on un peu de propension à aiffler les acteurs : il n'était pas cependant l'ennemi de) hommes; leurs défonts paraissaient à ses yeux semblables à ces taches légères qu'on est tenté d'effacer avec une chiquenaude, et c'était à ses meilleurs amis que sa charité les distribuait le plus libéralement.

Le soupçon de libertinage ne paraissait pas mieux fondé; il regardait tes plaisirs des sens comme des faveurs de la nature dont il voulait avoir sa part; familier avec les passions, il y cédait sans s'y livrer, il s'en amusait sans s'y soumettre. Son esprit vif et pénétrant approfondissait tout sans étude; son âme, forte et courageuse, exécutait tout sans cffcrt; il donnait dans tout, it allait à fout, il ne trouvait rien qui lui fût supérieur; peut-être n'a-t-il manqué au chevalier de Vils que la maturité de l'âge, pour que le monde passât en sa faveur de l'étonnement à l'admiration.

rOSTRUT DE II. DO CU1TBL, FUT PI* LCI-MKME*.

M. du Châtel est vilain et petit; sans avoir l'air ignoble, sa physio- , nomie est obscure; sa timidité extrême est cachée sous des traits rude» et immobiles : ce qui lui donne un air sauvage, que ceux qui ne le connaissent pas prennent mal à propos pour du dédain ; ainsi il a le malheur d'indisposer- les autres par ce qui devrait attirer leur indulgence; il est certain qu'il est modeste jusqu'à l'humilité ; on serait tenté de croire que M. du Châtel n'est qu'une ébauche de la nature; il paraît qu'il ne lui doit ni ses goûts, ni ses idées, ni »e» sentiments, et qu'il se les eat tous donnés à force de culture et de travail; son coeur et son esprit semblent

i Voir notre Introduction, p. uni.

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des liâtes étrangers domiciliéi chez loi, et qu'il y a retirés afin d'achevei et de perfectionner son être; il a appris à penser comme les autres apprennent à jouer des instruments et à danser : c'est proprement l'homme de l'art.

La douceur de M. du Châtel ne serait-elle pas une exception à ce qu'on vient d'avancer? serait-elle son caractère propre? Elle ne l'est pas encore. Il ne la doit qu'à l'absence de ses désirs, ce n'est qu'une impossibilité de vouloir fortement. Il est doux, parce que intérieurement il n'est jamais vivement sollicité par rien, et par conséquent jamais irrité par la contradiction des autres.

On ne peut pas dire néanmoins que cet état de son cœur soit proprement faiblesse;, on sent très-bien qu'il se porte de choix aux choses qui conviennent aux autres, et qu'il n'y est pas entraîné; la complaisance est un des principes qu'il s'est donnés, et qui lui coûte le moins à pratiquer : il s'est fait des principes sur tout, et il les suit avec une constance qui serait de l'opiniâtreté, si elle était accompagnée de chaleur et d'emportement. Cependant comme M. du Châlel s'est moulé sur d'excellents modèles, tous ses sentiments sont honnêtes, et la plupart de ses idées sont saines et assez justes : rien ne le saurait écarter des règles qu'il s'est imposées, parce qu'il ne rencontre pas en lui. comme on vient de le dire, des passions qui aient intérêt de le contrarier, mais aussi il n'en a point qui puissent le porter au grand. S'il avait pu se donner de la vanité et de l'ambition, il se serait peut-être fait un grand homme ■ on ne lui peut reprocher aucun vice, pas même certains défauts; on croit démêler en lui l'éclat de presque toutes les vertus j cependant, si l'on y prend bien garde, cet éclat n'est qu'emprunté; cette lumière n'est point originale et directe, elle n'est que réfléchie.

Voilà ce qui rend M. du Châtel indéfinissable aux regards de ses amis ; il n'a point de traits essentiels qui frappent et qu'on puisse saisir; on sent partout, en l'examinant, la langueur de la copie, on cherche en lui le modèle original et partait qu'il fait regretter.

H faut conclure que M. du Châtel n'est qu'un homme factice : on ne le doit priser que comme un ouvrage sorti des mains de l'art, dont les chefs-d'œuvre même ne sont que des singeries de la belle nature; elle seule est véritablement riche et sublime dans ses créations; malheureusement elle est inimitable.

Justesse et abondance, précision et agrément, qualités bien rares, et qui caractérisent l'esprit de madame du Deflând ; son imagination, vive et brillante, n'est jamais maniérée ni outrée ; la vérité conduit son pinceau, cette même vérité lui sert de modèle. Ne voir que ce qui est, et ne juger que de ce qu'elle voit, c'est sa règle, que Descartes ne lui a point apprise , elle est philosophe par la grâce de la nature, comme les fils des rois sont princes par la grâce de Dieu.

Elle démêle si vite qu'on croit qu'elle ne fait que sentir: on se trompe; examiner, comparer et juger, c'est une opération aussi prompte en elle

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que l'action du sentiment dans les autre»; la raison, si rigide et si scrupuleuse, s'est dépouillée eu sa faveur de tous préjugés servîtes, pour ira ('occuper que du soin de l'amuser et de lui plaire; c'est sa complaisante en titre d'olfice, et son indulgente amie : elles vivent ensemble dans la plus grande familiarité, sans contrainte, sans discussions, sans systèmes; elle apprécie les choses par leur râleur essentielle et non par l'opinion. Enfin l'esprit de madame du Deffànd est un bel esprit, amateur du vrai, du noble, du simple, ennemi de la prétention, de l'afléctation et de tout ce qui a l'air de contrainte et de grimace, nu de vouloir briller aux dépens de la justesse et du naturel.

Avec ces qualités singulières, madame du DeflVul n'est pas exempte de défaut»; soti sexe semble contrarier son génie : on soupçonnerait volontiers la nature de s'être méprise, en plaçant par mégarde un esprit mâle et nerveux dans un corps féminin et débile; on ne sait si le spectacle de la plus aimable femme du monde console asscx de la perte de l'homme excellent et supérieur.

Le sens de son entendement est ferme et solide, les sens de sa machine sont mous et délicats. Malgré l'appui de ses idées, il n'y a aucune tenu», aucune consistance dans se* sentiments, parce que sa raison ne les adopte guère, et qu'elle n'a pas proprement l'âme de ses affection* corporelles. On la voit susceptible d'enjouement et de dégoût; il para*, qu'elle s'entête bien ou mal des objets nouveaux qui le frappent; mais cela ne passe pas l'épidémie ; sa personne seule est sujette à des inégalités et à des espèces de contradictions qu'on ne trouve point dans le fond de son caractère.

Elle a des moments de ténèbres : on voit s'éclipser tout à coup les lumières de son esprit.

Quelquefois madame duDeffând semble interdite; son Anse a de* temps où elle est, pour ainsi dire, toute délaissée dans son corps; efle s'y trouve comme dans une maison déserte, démeublée et abandonnée, où il ne revient que des fantômes qui l'épouvantent «t la remplissent d'arocttaaue et de tristesse : elle se plaint, elle s* sent dan* un état de misère et de découragement d'autant plus pénible, qu'il tui reste lu souvenu- de la force et des ressources de son esprit, dont ndasMioins elle croit se pouvoir plus faire d'usage. Voilà encart de ces mauvais tours que lui joue la faibleste de ses oigancs.

Ses sentiments me paraissent suivre l'allure de ses impressions sensibles. Ils en ont la précipitation et la légèreté; son cœur n'aime peutêtre jamais, ni assez vivement, ni assez de suite, pour que son âme s'habitue à ces impressions passagères et qu'elle sent renaître ; elle est plus à ses amis par choix que par goût : elle les préfère, elle ne s'y unit pas ; ce plus on moins de chaleur qu'on trouve dans son amitié n'est que machinal, ses sens en décident.

Madame du Deffànd croit cependant être capable d'attachement, et ce n'est point une vaine prétention de sa part : personne n'eut plna digne d'avoir dos amis, de s'en faire de nouveaux et de conserver ceux qu'elle s'est une fois acquis; c'est précisément parce qu'elle n'est point susceptible de passion en amitié, qu'elle l'est davantage de constance. Son guut n'est point de ces maladies du coeur qui ont leurs période*; «'est on besoin continuel de soi* âme, qui prouve sa force, et qui a besoin de cet

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rie et ton activité : aussi il ne faut pM appréi part, ni qu'elle Manque jamais à ses

Son esprit conserve iariolablement la même dote d'estime et d'aifav ItOB que «a raison vou* a ooe fait accordée; maù c'est acte place fixe dont il est malaisé de paner à une plus élevée, à moin» que Tout ne lui laissiez apercevoir quelque degré de mérite qui lui toit échappé. C'est ce que toos ne «auriez guère espérer : roua avea été d'abord trop sûrement, trop parfaitement jugé.

WulThllï DE H1D1MK H M11QCIIE DD DBFFSNt) PIM H. DE FOnclLQl'IEH.

Madame la marquite du Deflànd a la physionomie vive et spirituelle, le rire agréable, les yeux charmant* ; tout let mouvement* de son âme ne peignent sur son vitage; le plaisir, l'ennui, l'esprit, jusqu'au degré même de tous ses sentiment*. Chacun y pourrait lire «on arrêt avant que de l'entendre; ce qui ne tarde cependant pas, par reitrême franchise qui (ait le charme et peut-être le défaut de son caractère.

Il est impossible d'avoir plus d'esprit qu'elle; il ett si difficile d'en avoir autant, que je la mettrais au-dessus de tout ce que je connais, si elle ne devait jamais voir ce portrait.

Elle a l'inif sensible, tendre; l'amitié profite anjourdlmi de tous les frais que la nature avait faits pour l'amour. Elle a quarante ans ; c'est le point de vue de tonte* te» qualité* : sa passion c'est ta raison, son péché c'est la paresse : elle a prit la raison comme les femmes, d'ordinaire, prennent la dévotion. Madame de Flsmiarens est le directeur te pins fameux et le plus couru dans cette secte extraordinaire : c'est à ses pieds que madame du Deffiind abjure les erreurs de l'imagination; sa haine pour le faux est telle, qu'il n'y a point de défaut qu'elle ne pardonne, plntM qu'un ridicule; l'esprit le plus borné, pourvu qu'il fut simple, obtiendrait d'elle la préférence sur les lainières le* plus étendues et les plus éblouissantes dont presque ton* let gens d'esprit sont aveuglés.

Personne n'est auasi sévère et anati indulgent qu'elle; le moindre défaut est traite à la dernière rigueur par son esprit; le plu* léger agrément Ironve grâce auprès de son imagination; elle ett la complaisante de son coeur, complaisante aimable, qui surprend ses gofita dans leor naitsance, peur les embellir, les flatter et les soustraire à la sévérité de •es jugements; les erreurs où elle rentrante font peut-être le mérite, et à coup sûr le délice île ses ami*.

Par un esprit juste et réglé, par la connaissance des plaisirs solides de l'amitié, de la tranquillité de l'aine,' d'une sage économie, du retranchement de toutes les passions rrnneuses de l'orgueil , elle a tu séparer le bonheur de la fortune, et fixer le tien pour jamais.

Elle ne t'est pas contentée d'avoir de* verrai, son cœur a su les choisir; la candeur, la simplicité, la fidélité, la modération, la noblesse, voilà celles qu'une belle âme et qu'un e*prit excellent savent préférer aux éclatantes amorces des vertus de faste.

Voici tous les défauts de madame du Deflànd : une franchise outrée

sur tout ne qui se présente à «on jugement, toit le« homme*, soit leur* ouvrages; une vérité trop scrupuleuse qui la met en garde contre l'empressement et la louange, monnaie dont se payent les hommes, et qu'il faut leur accorder; une raison trop sûre, trop opposée à l'illusion qui apprécie trop le sentiment; une trop grande véhémence dans la dispute qui décrédite ses raisons, en donnant envie de se dérober à leurs lumières; trop d'inflexibilité dans ses décisions. J'en dirais bien d'autres, si je les savais ; je les saurais, s'ils y étaient ; elle me le* aurait bien montré» ; mais je ne puis m'empécher de voir qu'elle n'en a point qui ne viennent de quelques vertus, et qu'ainsi ses défauts sont au siècle, et non

I LA M1HQC1SK [

Madame du Defland vivait à Sceaux, où elle passait presque toute l'année, et elle n'en sortit qu'après la mort de M. et madame du Maine; l'hiver, elle le passait dan* une petite maison dans la nie de fleaune, avec peu de compagnie. Dès qu'elle fut à elle-même, elle eut bientôt fait des connaissances ; le nombre s'en augmenta, et de proche en proche, à force d'être connue, sa maison n'y put suffire : on y soupait tous les soirs, et elle vint loger au couvent de Saint-Joseph. Sa fortune était augmentée par la mort de son mari ; elle pouvait jouir, dans le* derniers temps, d'environ vingt mille livres de rente. Jamais femme n'a eu plus d'amis ni n'en a tant mérité. L'amitié était en elle une passion qui faisait qu'on lui pardonnait d'y mettre trop de délicatesse ; la médiocrité de sa fortune dans les commencements ne rendait pas sa maison solitaire : bientôt il s'y rassembla la meilleure compagnie et la plus brillante, et tout s'y assujettissait à elle. Le cœur droit, noble et généreux, occupée sans cesse d'être utile et en imaginant les moyens : combien de personne*, et de personnes considérables, pourraient le dire! L'esprit juste, une imagination agréable, une gaieté qui la rajeunissait (je parte des derniers temps, car elle avait été d'une figure charmante); l'esprit- orné, et ne Élisant trophée de rien de tout cela dan* l'âge où elle ne songeait qu'à se divertir. Il serait bien à souhaiter que ce qu'elle a écrit ne fut pas perdu: madame de Sévigné ne serait pas la seule à citer. Mais, qui pourrait le croire* je parie d'une personne aveugle! Ce malheur ne changeait rien. à sa conversation ni à son humeur, on eût dit que la vue était pour elle un sens de trop, le son de la voix lui peignait les objets, et elle était aussi à propos qu'avec les meilleur* yeux. Cependant, pour ne pas marquer trop de prévention et obtenir plus de croyance, j'ajouterai que l'âge, sans lui 61er ses talents, l'avait rendue jalouse et méfiante, cédant à ses premiers mouvements, maladroite pour conduire les hommes dont elle disposait naturellement ; enfin de [l'humeur, inégale, injuste, ne cessant d'être aimable qu'aux yeux des personnes auxquelles il lui importait de plaire, et, pour finir, la personne par laquelle j'ai été le plus heureux et le plu* malheureux, parce qu'elle est ce que j'ai le plu* aimé.

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Madame de Staal est de moyenne Utile, assez bien faite, maigre, sècbe et désagréable; son caractère et son esprit sont comme sa figure, il n'y arien de travers, mais aucun agrément; sa mauvaise fortune a beaucoup contribué â la faire valoir : la prévention où l'on est que les gens dépourvus de naissance et de bien ont manqué d'éducation, fait qu'on leur sait gré du peu qu'ils valent.

Elle, en a pourtant eu une excellente, et c'est d'où elle a tiré tout ce qu'elle petit avoir de bon : comme les principes de vertu, les sentiments nobles et les règles de conduite que l'habitude â les suivre lui ont rendus comme naturels, sa folie a toujours été de vouloir être raisonnable, et, comme les femmes qui se sentent serrées dans leur corps s'imaginent être de belle taille, sa raison l'ayant incommodée, elle a cru en avoir beaucoup. Cependant elle n'a jamais pu surmonter la vivacité de son humeur, ni l'assujettir du moins à quelque apparence d'égalité ; ce qui souvent l'a rendue désagréable à ses maîtres, à charge dans la société, et tout à fait insupportable aux gens qui ont dépendu d'elle : heureusement la fortune ne l'a pas mise en étal d'en envelopper plusieurs dans cette disgrâce.

Avec tous ces défauts, elle n'a pas laissé d'acquérir une espèce de réputation, qu'elle doit uniquement à deux occasions fortuites, dont l'une a fait connaître au public ce qu'elle pouvait avoir d'esprit, et l'autre a fait remarquer en elle de la discrétion et quelque fermeté. Ces événements ayant été fort connus, l'ont fait connaître elle-même, malgré l'obscurité où sa condition l'avait placée, et lui ont attiré une sorte de considération au-dessus de son état; elle a taché de n'en être pas plus vaine, mais la satisfaction qu'elle a de se croire exempte de vanité en est une.

Elle a rempli sa vie d'occupations sérieuses, plutôt pour fortifier sa raison que pour orner son esprit, dont elle fait peu de cas; aucune opinion ne se présente à elle avec assez de clarté pour qu'elle s'y afïèctionne, et ne soit aussi prête à la rejeter qu'à la recevoir; ce qui lait qu'elle ne dispute guère, si ce n'est par humeur; elle a beaucoup lu, et ne sait pourtant qu'autant qu'il faut pour entendre ce qu'on dit sur quelque matière que ce soit, et ne rien dire de mal à propos.

Elle a recherché avec soin la connaissance de ses devoirs, les a respectés aux dépens de ses goûts, et s'est autorisée du peu de complaisance qu'elle a pour elle-même, à n'en avoir pour personne; en quoi elle suit son naturel inflexible, que sa situation a plié sans lui faire perdre son ressoi-t.

L'amour de la liberté est sa passion dominante, passion très-malheureuse en clic, qui a passé sa vie dans la servitude : aussi son état lui a-t-il été difficile à soutenir, malgré les agréments inespérés qu'elle a pu y trouver.

Madame la duchesse de Saint-Pierre n'est plus jeune, mai» la nature, qui n'a pas voulu perdre ce qu'elle avait (ait pour sa beauté, semble s'être appliquée à la lui conserver tout entière. Ce ne sont point des agréments passagers, et quand on la trouve belle, ce n'est pas que l'on juge seulement qu'elle l'a été : tout est noble en elle, sa contenance, ses goûts, le son de sa voix, le style de ses lettres, ses discours, ses politesses: ses mots sont choisis sans être apprêtés ; sa conversation est agréable et intéressante; elle n'a rien oublié et elle a beaucoup vu; mais ce n'est jamais que sur les plaisirs des autres qu'elle règle l'étendue de ses récita ; sans rien omettre des circonstances , elle laisse le regret que le» faits soient si courts. Si les livres étaient bits comme elle parle , l'amour de la lecture serait une vertu de tout le monde.

Elle a un discernement admirable sur le choix de ses amis, et sou amitié est courageuse et inattaquable : mais comme les vertus tiennent assez ordinairement aux défauts, la sensibilité de son coeur l'empêche quelquefois de voir les objets tels qu'ils sont, et sa délicatesse fait qu'en ne leur rendant pas toute la justice qui leur est due, elle ne se la rend pas a elle-même. Née sans aucune présomption , elle laisse aux autres le soin de la connaître et de la juger : la manière dont elle écoute flatte ceux qu'elle entend parler, et ne leur laisse pas douter d'être bien entendus; personne n'est plus prévenant ni plus attentif: plût à Dieu que son exemple pût corriger les femmes d'aujourd'hui! Elle est d'autant plus faite pour leur servir de modèle, que la douceur de son caractère attire naturellement la confiance. Enfin c'est une personne née pour le grand monde, et qui nous laisse l'idée de ce que nous entendons dire de la vraie politesse de la cour.

Monsieur d'TJssé n'a pas plus d'ostentation dans le cceur que dans l'esprit; il se contente d'aimer comme il se contente de penser; c'est l'affaire des autres (le lui accorder de la reconnaissance et de l'admiration, mais il faut l'aller chercher et s'aviser de ses sentiments comme de ses talents.

Sa distraction est perpétuelle ; les lettres qu'il écrit sont pleines dr ratures, comme ses conversations le. sont de parenthèses; il est la preuve que les idées nettes ne produisent pas toujours la netteté du style ni celle du discours; mais quand il est à lui-même, on lui découvre une

' Thérèse Colberl de Croissy, duchesse de Saint-Pierre, mariée le 5 jaoïin 1704, morte en 1769.

3 Voir notre Introduction. M. d'Uasé mourut en octobre 1773.

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profondeur d'idées, une étendue de réflexion», une juste a ne de raison* iiement, qui ne laissent jamais rien à suppléer aux matières qu'il a examinées. A des qualités si rares dans l'esprit, il joint une douceur charmante dans l'humeur, que la nature a pris soin d'animer par le goût signalé qu'elle lui a donné pour la dispute.

Il a quelque chose de mieux que de la modestie, c'eat de la simplicité1; la modestie, tout estimable qu'elle est, va quelquefois un peu trop loin; elle ne prouve pas toujours que l'on ne s'estime pas au delà de ce que l'on devrait, et souvent elle fait que l'on se déprise trop. La simplicité, au contraire, se voit telle qu'elle est, et se juge comme elle jugerait le* autres ; elle suppose plus de justesse dans l'esprit, et moins de prétention*.

Ami de la société et du bien public, les bonnes qualités de M. d'Ussé sont comme un fonds où tout le monde n'a qu'à aller puiser; c'est une fontaine d'eau vive et pure , qui coule pour l'utilité du citoyen. Sa philosophie n'est point sauvage, p arc c qu'elle ne vient point en lui de l'exemption des passions, mais il en a connu les inconvénients, et elles ne lui ont presque jamais servi qu'à lui faire excuser celles des autres.

Rempli de courage et de talents pour le métier de la guerre , il a , m j'ose m exprimer ainsi, pris la fortune à force ; mais ce n'a été qu'une passade : elle a bien prouvé qu'elle n'est qu'une courtisane, et qu'elle n'est pas faite pour se livrer de bonne foi à la vertu. Tout le monde aime M. d'Ussé, les uns par goût, le* autres par air. Heureux l'homme né assez vertueux pour l'aimer par sentiment !

rOUT-HT DE mOlME Ll HAHOUIIS I

Madame de Flamarens a le visage le plus touchant et le plus modeste qui rat jamais ; c'est un genre de beauté que la nature n'a attrapé qu'une fois : il y a dans ses traits quelque chose de rare et de mystérieux, qui aurait fait dire, dans les temps fabuleux, qu'une immortelle, sous cette forme, ne s'était pat assez, déguisée.

Je ne parlerai pas des impressions que sa beauté a pu faire, ni de la résistance tranquille de son cœur, qui semblait ignorer qu'elle résistât, ni de la justice exacte qu'elle a reçue du public à cet égard : je me contenterai de peindre madame de Flamarens, autant que l'on peut représenter une âme telle que la sienne.

Tout ce qu'elle approche, tout ce qu'elle habite, se retient de l'honnêteté de ses mœurs; rien de sauvage ne les accompagne; sa douceur fait qu'on lui pardonne sa sagesse, et le principe d'où elle part fait que cette même sagesse n'humilie point les autres. On croit qu'elle est l'effet du Hvstème suivi de bonne et saine philosophie qui lui a fait connaître les écueils des passions, et comme cette même sagesse vient du raison* nement, elle blesse moins que si elle s'en parait sons les dehors de ce qu'on appelle vertu ; aussi sa grande attention a-t-dle toujours été de se laisser ignorer, et sa crainte, qu'on ne parlât d'elle, même en bien. Sa modestie, qu'elle tient du fond de son caractère, s'est accrue par la réflexion; cette vertu semble demander grâce aux autres femme*

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des avantage* que l'on a sur elles, et elle l'obtient presque toujours. L'envie ne se désarme guère par la force; il est plus sûr de lui faire tomber les armes des mains, et c'est l'ouvrage de la modestie. Cette vertu adroite, quoique simple, donne le temps atu qualités que l'on possède de s'accréditer dans l'esprit des autres sans qu'ils s'en méfient, et son empire se trouve à la fin tout établi, sans que personne ait songé h s'en défendre; mais pour que cette vertu fosse tout son effet, 3 fout qu'elle n'ait point l'air de prétention , et voilà à quoi sert la timidité de madame de Flamarens ; elle fait voir que la modestie lui est naturelle , H que si c'était un défout, elle aurait bien de la peine à s'en corriger.

Il ne fout pourtant pas croire qu'elle soit redevable a ta seule modestie de ce que les autres femmes lui pardonnent le don infaillible qu'elle a de plaire : la sûreté où elles sont qu'elle n'en fera jamais d'usage contraire à leurs intérêts est en grande partie cause de leur indulgence.

Son esprit étonne toujours à la manière dont il se produit. Souvent elle a l'air d'être seule dans le grand monde ; on pourrait même dire que quelquefois elle y a l'air étranger ; mais pour suivre la même figure, sitôt qu'elle y rencontre quelqu'un qui parie sa langue, elle reprend ses esprit», sa vivacité renaît, et elle se dédommage de l'ennui où l'avait jetée la solitude d'un monde indifférent; caria conversation est ce qu'elle aime le mieux, mais ce n'est point pour y dominer. La timidité de son caractère accompagne ses paroles : il est vrai que c'est sans rien prendre sur la netteté de ses idées, sur la force de son jugement ni sur la sûreté de ses décisions.

Son gofit est sfir ; mais ceux qui ne ta connaissent que superficiellement le croient encore plits fondé sur la justesse de son esprit que sur la sensibilité avec laquelle elle est affectée des objets. Elle a plutôt l'air d'apercevoir que de sentir; et ce qui pourrait le faire croire, c'est qu'elle ne se livre point à cet enthousiasme du moment, aussi désirable à voir dans les choses de goût qui ont besoin de durer pour être justifiées. Disons plus, et peut-être en cela je serai de l'avis des autres, elle n'est point assez séduite par les choses qui lui plaisent réellement, elle conserve trop de sang-froid, pour ne pas apercevoir en elle la plus petite tache , et cette rigueur de jugement pourrait bien prendre sur son plaisir ; le sentiment vif court tant que l'on veut les risques de l'illusion, et s'il se trompe quelquefois, il a aussi senti en récompense, et exprimé pour ainsi dire de l'objet qui lui est présenté tout ce qu'il pouvait avoir de touchant. Cette exactitude dans les jugements qu'elle porte a' étend sur tout le reste de sa vie. Elle est aussi vraie qu'elle juge sûrement; jamais il ne lui est arrivé, de louer ce qui ne lui aura pas plu, ni de témoigner un sentiment qu'elle n'aura pas ressenti; cependant, comme elle connaît les lois de la société mieux que personne, son esprit vient toujours au secours de sa rigidité, et il l'a tirée à tout moment de l'embarras dans lequel elle se trouve ou de trahir la vérité, ou d'offenser la personne à qui cette même vérité ne serait pas favorable.

Comme cependant il est un tribut de sensibilité dont nulle âme bien née ne peut se défendre, l'amitié a profité auprès d'elle de tout ce que la raison a pris sur les autres passions. Ce qu'il y a de singulier, c'est que cette personne si raisonnable commence ordinairement par se livrer aux

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agrément*, sauf à examiner après si la solidité' dont ils sont soutenus loi permet d'aller plus loin; et comme son sentiment est aussi juste que ton esprit, il est rare qu'elle se soit repentie de ses goûts, ni qu'elle se soit méprise aux personnes qui lui ont plu.

L'amitié est donc sa passion, car il en faut aux hommes, et quand une fois elle t'y est livrée, or dirait qu'elle a changé de caractère : cet enjouement prodigue qui ne se réserve rien, qui donne tous ses sentiments à la fois, et qui a tant d'inconvénients dans les autres passions; cet enthousiasme impétueux qu'elle semblait ignorer, et que l'on pourrait lui nier,'lout cela ne lui fait plut tant de peur : elle croit ne pouvoir trop payer le plaisir qu'elle ressent d'oser aimer. Mais pourtant les mêmes sentiments prennent en elle 1b teinture de ses vertus, et il* animent pour ainsi dire ta sagesse sans la déranger.

Ce portrait aurait bien l'air d'une fiction. Quoi ! point de défauts T Voyons si nous ne pourrions point trouver dans madame de Flamarens quelques traits qui fussent l'objet raisonnable d'une juste critique.

Toute vraie qu'ett madame de Flamarens, on objectera qu'elle est trop réservée , et qu'elle ne dit que ce qu'elle veut. Je suis obligé de l'avouer; mais est-ce bien ta un défaut? et ne serait-ce pas au contraire ce que l'on appelle prudence î On en conviendra , mais en même temps on pensera que cette prudence ne laisse pas de mettre une sorte de gêne dans ■on commerce, qui diminue ce qu'il aurait de délicieux. On ne voit point assez, dira ton, son âme tout entière, il ne lui échappe rien, elle n'a jamais dit ton dernier mot; l'amitié aime à se commettre, c'est sa grande dépense, et c'est ce qui n'est jamais arrivé à madame de Flamarens.

On pourrait répondre à cela qu'il y a bien de la présomption à lui faire un pareil reproche, et que pour savoir s'il est fondé, il faudrait connaître jusqu'à quel point elle daigne aimer ceux qui s'en plaignent.

DS M. LE MlftQDlS I

Damon aurait de l' esprit , si tes idéct produisaient en lut des pensées ; mais il n'en a que le sentiment , il ne s'aperçoit presque pas des jugements qu'il porte : et il serait philosophe, s'il connaissait aussi bien let hommes qu'il parait le savoir.

Damon a un cœur compalitsant et généreux, et Damon n'est pat sensible : Damon s'attendrit par pitié et même par reconnaissance ; mais' l'amour ne sait pat toucher Damon. C'est que Damon a un bon cœur, sans l'avoir tendre : il ne peut être indiffèrent pour le mérite, le malheur ou les services qu'on lui a rendus ; mais il n'est pas capable de les payer de tendresse. Cependant, en généra], il aime et il paraît aimer ses amis ; mais il ne saurait pas aimer un ami.

1 Voir sur le marquis de Gonlault, ami de madame du Deffand, les Minatirei de Launinei la Correspondance inédite de madame duDeffandt publiée par H. de Sainte-Aulaire.

Le coeur de Danton étant si tranquille, son humeur doit être égale : aussi il est gai, non parce qu'il a l'esprit plaisant ni parce qu'il a l'humeur enjouée, mail parce qu'il n'est affecté vivement de rien, qu'il a du courage et toujours la tête libre. Il ne cherche peint à plaire; mais il évite avec soin de déplaire. La politesse lui est naturelle auui bien que son esprit, son caractère et son humeur, qu'il n'a jamais cherché à corriger, à perfectionner, ni même à parer. Il n'a aucune méflance, parce qu'il n'y pense pas; car personne n'est plus éloigné que hri d'avoir de l'orgueil pour son mérite : il dédaigne même d'avoir de l'esprit et de le montrer.

Il est raisonnable et a une espèce de philosophie qui ne tient pas à son esprit : c'est elle qui lui apprend à avoir du courage pour se mettre au-dessus des événements ; malgré son ambition , elle lui apprendrait » se consoler de la perte de ses espérances, et à pouvoir être heureui sans les voir accomplies.

La dissipation lui est nécessaire, et non pas les plaisirs. Le mouvement est son occupation la plus agréable; quand il est tranquille il

Une femme belle et aimable, galante sans coquetterie, vertueuse uni sagesse, simple avec dignité, douce par humeur et polie par bonté, sani défaut dans l'esprit ni dans le caractère, et enfin qui serait parfaite si eUr avait autant d'éloignement pour le vice qu'elle paraît avoir de penchant pour la vertu.

Elle plaît à tout le monde, et tout le inonde se plaît avec elle; vous l'aimez, non parce qu'elle a l'art de vous flatter ni parce qu'elle tooj amuse, mais parce que sa façon d'être est agréable. Votre amour-propre n'entre pour rien dans le jugement que vous portei d'elle ; car vous voyei bien qu'elle n'a pas le dessein d'être aimable à cause de vous : elle tous le parait parce qu'elle l'est, et elle l'est parce qu'elle suit naturellement tous ses mouvements.

Cependant, quelque aimable et quelque charmante qu'elle parais»» être, elle ne peut jamais que plaire, elle ne peut inspirer ni tendresse ni amour : c'est qu'il ne paraft pas qu'elle-même sache aimer. Elle a ds» goûts , des préférences ; mais toujours fondées sur des raisons ; son awr ■ne la décide jamais, il ne se mêle de rien, pas même de ses amants : elle les prend par convenance, les garde sans attachement et les perd sans regret. C'est un amant qu'elle aime, et non pas la personne de son amant: aussi quand il la quitte, elle ne s'aperçoit pas qu'elle ait rien perdu, parce qu'aussitôt il est remplacé par un autre; cependant son indifférence la rendrait constante, si avec les hommes on pouvait l'être.

Elle a le caractère raisonnable, le sens droit et le jugement bon : elle voit bien ce qu'elle voit et ce qu'on lui fait apercevoir; mais elle ne produit rien : elle aurait cependant de l'esprit si elle avait de l'imaginatioa et du sentiment.

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Hais quoiqu'elle ne «oit vivement affectée de tien, «on indiffiirence ne la rend pas froide ; elle s'intéresse et l'occupe assez de tout ce qu'elle' voit et de tout ce qu'elle pense : elle aime te» plaisirs, elle s'en amuse; mais ils ne lui sont pas nécessaires; les occupations sérieuse* lui conviendraient autant et peut-être mieux, car son caractère d'esprit est de réfléchir. Elle est prudente sans avoir l'air réservé, elle pense souvent, voit bien et raisonne juste, et serait capable de se mieux conduire que personne, si le hasard, la faiblesse ou l'habitude ne décidaient pas de la plupart de ses actions.

Son visage répond à son caractère : il est agréable et noble ; mais set yeux, quoique beaux, n'expriment rien.

La beauté que je chante ignore ses appas.

Mortels qui la voye», dites-lui qu'elle est belle Naïve, simple, naturelle.

Et timide sans embarras.

Telle est la Jacinthe nouvelle ; Sa tête ne s'élève pas Sur les fleurs qui sont autour d'elle; Sans se montrer, sans se cacher, Elle se plaft dans la prairie; Elle y pourrait finir sa vie Si l'œil ne venait la chercher.

Hirepoix reçut en partage La candeur, la douceur, la paix, Et ce sont parmi tant d'attraits Ceux dont elle sait faire usage.

Le fier dédain n'osa jamais, Pour tenter de gâter ses traits, Se faire voir sur son visage.

Son esprit a cette chaleur Du soleil qui commence a naître.

L'hymen peut parler de son coeur, L'amour pourrait le méconnaître.

DE M1DJME 1,1 XinQUISB

Madame de Mirepoix est si modeste, sou amour-propre se hit si sentir, elle est si peu occupée d'elle-même, qu'il est difficile de faire portrait.

' On trouve dans les Mémoire! secrett de M. d'AUonville, t. I", p. d'autres vers inspirés par madame de Minpoix à madame d'Houdetol.

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La vanité est ce qui tlécùle le plu» proraptemont le caractère; les hommes, en voulant te parer (Ira qualité» qu'ils n'ont pas, découvrent presque toujours les défauts qu'il» ont, et que sans cela on ne démêlerait peut-être jamais.

Cette ressource manque avec madame de Mirepoix ; jamais elle ne parle d'elle, jamais elle ne décide, rarement elle dispute, il suffit de la voir pour la trouver intéressante et aimable; mais il faut vivre avec elle pour savoir tout ce qu'elle vaut. Il n'y a que les occasions qui font connaître combien elle a d'esprit, de jugement et de goût : une .simplicité noble, qui fait le fond de son caractère, bannit en elle toute ostentation et toute prétention et la tient pour ainsi dire quelque temps cachée.

Elle est timide, mais sans avoir l'air embarrassé, sans jamais perdre la présence d'esprit, ni ce qu'on appelle ï'à-propos. Sa figure est charmante, son teint est éblouissant; ses traits, sans être parfaits, sont si bien assortis, que personne n'a l'air plus jeune et n'est plus jolie.

Le désir qu'elle a de plaire ressemble plus à la politesse qu'a la coquetterie ; aussi les femmes la voient sans jalousie , et les hommes n'osent en devenir amoureux; son maintien est si sage, il y a quelque chose de si paisible et de si régie dans toute sa personne, qu'elle imprime une sorte de respect et interdit toute espérance, bien plus qu'elle ne pourrait faire par un air sévère et imposant.

Sa conversation est aisée et naturelle, elle ne cherche point à briller, elle laisse prendre aua autres tout l'avantage qu'ils veulent, sans empressement, sans dédain, sans véhémence, sans froideur; sa contenance, se» expressions se ressentent de la justesse de son esprit et de la noblesse de ses sentiments.

Elle est si douce, si facile, si complaisante dans la société, qu'on croirait qu'elle n'a de goût et de penchant que ceux qu'on lui inspire. Personne ne jugerait, à la voir, que ses passions fussent fort vives ; cependant cette douceur, cette facilité si ressemblante à l'indifférence, est ce qui prouve peut-être le plus qu'elle est capable (l'un véritable attachement. C'est parce que madame de Mirepoix est entièrement occupée de ce' qu'elle aime, qu'elle est si indifférente pour tout ce qui n'y a point de rapport. L'amour qui remplit et satisfait son «sur, répand sur toute sa personne et communique à toutes ses actions une paix, une vie, une tranquillité, une chaleur qui la rendent très-aimable et d'une façon disjoignez à ceci toutes les qualités et toutes les vertus, dans le degré où elles deviennent aussi aimables que les agréments mêmes de la noblesse sans hauteur.

H Là «inytiits 1)

Madame la duchesse de BoufBers est belle sans avoir l'air de s'en douter ; sa physionomie est vive et piquante, son regard exprime tous les

< Voir notre Introduction, p. cxlii.

mouvement* de ton âme ; il n'est pas besoin qu'elle dise ce qu'elle pense, on le devine aisément, pour peu qu'on l'observe.

Ses gestes ont tant de grâce, ils sont «i naturels et si parfaitement d'accord avec ce qu'elle dit, qu'il est difficile de n'être pas entraîné à penser et à sentir comme elle.

Elle domine partout où elle se trouve, et elle (ait toujours la sorte d'impression qu'elle veut taire ; elle use de ces avantages presque à la manière de Dieu, et elle nous laisse croire que nous avons notre libre arbitre, tandis qu'elle nous détermine et qu'elle fait ainsi que lui des élus et des réprouvés du haut de sa toute-puissance ; aussi, ceux qu'elle punit de ne la point aimer pourraient lui dire : Vous l'auriez été si vous aviez voulu l'Être.

Elle est pénétrante â faire trembler; la plus petite prétention, la plus légère affectation, un ton, un geste qui ne seront pas exactement naturels, sont sentis et jugé» par elle â la dernière rigueur; la finesse de son esprit, la délkatesse de son goût ne lui laissent rien échapper; cet qualités qui sont si rares et qui devraient être si agréables, sont cependant bien dangereuses quand elles ne sont pas accompagnées d'un peu d'indulgence ou de beaucoup de prudence.

Les hommes ne nous aiment point par le mérite qu'ils trouvent en nous, mais par celui que nous leur trouvons.

Madame de BoulHers, en général, est plu* crainte qu'aimée; elle le ■ait et elle ne daigne pas désarmer ses ennemis par des ménagements qui seraient trop contraires à la vérité et â l'impétuosité de son caractère.

Elle se console par la justice que lui rendent ceux qui la connaissent plus particulièrement et par les sentiments qu'elle leur inspire.

Elle a beaucoup d'esprit et de gaieté; elle est constante dans set engagements, fidèle à tes amis, vraie, discrète, serviable, généreuse; enfin , si elle était moins clairvoyante ou si les hommes étaient moins ridicules, ils la trouveraient parfaite.

Thémire a beaucoup d'esprit, le cœur sensible, l'humeur douce, la figure intéressante.

Son éducation lui a imprimé dan» l'âme une piété si véritable, qu'elle est devenue un sentiment en elle et qu'elle lui sert à régler tous les

Thémire aime Dieu, et immédiatement après, tout ce qui est aimable; elle sait accorder les choses agréables et les choses solides, elle s'en occupe successivement et les fait quelquefois aller ensemble.

Ses vertus ont pour ainsi dire le germe et la pointe des passions.

Elle joint â une pureté de moeurs admirable une sensibilité extrême, â la plu» grande modestie un désir de plaire qui suffirait seul pour y

Son discernement lui fait démêler tout le» travers et sentir tous Ica

' Voir notre Introduction, i

ridicules; ta bonté, ta charité les lui font supporter sans impatience et lui permettent rarement d'en rire.

Les agréments ont tant de pouvoir sur Thémire, qu'ils loi font souvent tolérer les plut grands débuts : elle accorde ton estime aux personnes vertueuses, son penchant l'entraîne vers celle* qui «ont aimablet; cette faiblesse, si c'en ett une, est peut-être ce qui rend^Tbémire charmante.

Quand on a le bonheur de connaître Thémire, on quitterait tout pour elle, l'espérance de lui plaire ne paraît point une chimère.

Le respect qu'elle inspire tient plus a ses vertus qu'à *a dignité, il n'interdit ni ne refroidit point l'âme et les sens; on a tonte la liberté de son esprit avec elle, on le doit à la pénétration et à la délicatesse dn sien, elle entend si promptoment et si finement, qu'il ett facile de lui communiquer toutes les idées qu'on veut, sant s'écarter de la circonspection que son rang exige.

On oublie , en voyant Thémire , qu'il puisse y avoir d'autre grandeur, d'autre élévation que celle des sentiments. On se laisserait presque aller à l'illusion de croire qu'il n'y a d'intervalle d'elle à non» que la supériorité de son mérite ; mais un fatal réveil nous apprendrait que cette Thémire si parfaite, si aimable, c'est1...

FOBTBilT DE M1DSKB Ll KMBQCISB DU C11TBLBT PIB M1D111B DU BSFF1SD *.

Be présentez- vous une femme grande et sèche*, le teint échauffe, le viaage aigu , le nez pointu , voilà la figure de la belle Emilie ; figure dont elle est ai contente, qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir : frisure, pompons, pierreries, verreries, tout ett à profusion; mais comme elle veut être belle en dépit de la nature et qu'elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est* obligée, pour se donner le superflu, de se paster du nécessaire, comme ' chemises et autres bagatelles.

Elle est née avec assez d'esprit; le désir de paraître en avoir davantage lui a fait préférer l'étude des sciences les plut abstraites aux connaissance» agréablet : elle croit par cette singularité parvenir à une plut grande réputation , et à une supériorité décidée tur toulet let femmes.

' La reine.

1 On trouve ce portrait corrigé et atigmenté an t. IX, p. 311 de la Corrtspondanee da Griram et dans les Mélanges de M. de Bois-Jourdain. Quand il fut divulgué et courut les ruelles où il eut beaucoup de succès : • Madame da Deffand, dit Thomas, me rappelle cette naïveté d'un médecin de ma connaissance ; • Mon ami tomba malade, je le traitai; il mourut, 'je le disséquai. • Ceci semble établir que la date de la divulgation est postérieure à la mort de madame du Châtelec.

3 V/ir. ■ Sans hanche*, la poitrine étroite, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très-petite tête, le visage maigre, le nez pointu, deux Petits yeux vert de mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents clair-temées et extrêmement gâtées... Voilà... »

* Fsu-, ■ Souvent. •

a Vnt. • Obligée de se passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles. •

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Bile ne t'est pas bornée à cette ambition, elle a voulu être princesse, elle l'est devenue non par la grâce (le Dieu ni par celle du roi, mais par la sienne '. Ce ridicule lui a passé comme les antres, on l'est accoutumé à la regarder comme une princesse de théâtre, et on a presque oublié qu'elle est femme de condition.

Madame travaille avec tant de soin à paraître ce qu'elle n'est pas, qu'on ne sait plus ce qu'elle est en effet; ses défauts mêmes ne lui sont peut-être pas naturels , ils pourraient tenir à ses prétentions ; son peu d'f-yanl à l'état de princesse, sa sécheresse à celui de savante, et Bon étourderie à celui de jolie femme *.

Quelque célèbre que soit madame du Cliàtelet, elle ne serait pas satisfaite si elle n'était pas célébrée, et c'est encore à quoi elle est parvenue, eu devenant l'amie déclarée de M. de Voltaire) c'est lui qui donne de l'éclat à sa vie, et c'est à lui à qui elle devra l'immortalité'.

ronnuiT dk m. l'archevêque de toc loess pu midime du defcibo *,

Je vous ai promis votre horoscope. Je ne vous demande point l'heure de votre naissance , je n'ai pas besoin de consulter les astres, il me suffit d'observer votre caractère pour vous prédire affirmativement une grande fortune.

Vous avez beaucoup d'esprit et surtout une sagacité étonnante qui vous tait tout pénétrer, tout savoir, sans avoir, pour ainsi dire, besoin d'aucune application ni d'aucune étude. Vous avez le goût et le talent des affaires, une si grande activité et tant de facilité pour le travail, que, quelque

1 Par. • Née Sans talent, sans mémoire, sans imagination, elle s'est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant pas que la singularité ne donne la supériorité. Le trop d'ardeur pour la représentation lui a cependant un peu nui. Certain ouvrage donné au public sous son nom et revendiqué par un cuistre, a semé quelques soupçons; Oo eu est venu à dire qu'elle étudiait la géométrie pour parvenir à entendra son livre. Sa science est un problème difficile k résoudre ; elle n'en parle que comme Sganarelle parlait latin devant ceux qui ne le savaient pas. Belle magnifique savante, il ne lui manquait plus que de devenir princesse. Elle l'est devenue non par la grâce de Dieu ni par celle du roi, mais par la science. •

* Var. ■ On dirait que l'existence de la divine Emilie n'est qu'un prestige... Elle a tant travaillé à paraître ce qu'elle n'est pas, qu'elle ne sait plus ce qu'elle est en effet. Ses défauts mêmes ne lui sont peut-être pas naturels. Ils

Rurraient tenir à ses prétentions; son impolitesse et son in considéra lion a tat de princesse ; sa sécheresse et ses distractions à celui de savante ; son rire glapissant, ses grimaces et ses contorsions, a celui de jolie femme. >

3 Yar. • Tant de prétentions satisfaites n'auraient cependant pas suffi pour la rendre aussi fameuse qu'elle voulait l'être; il faut, pour être célèbre, être célébrée. C'est à quoi elle est parvenue en devenant maîtresse déclarée de M. de Voltaire. C'est lui qui la rend l'objet de l'attention du public et le sujet des conversations particulières; c'est à lui qu'elle devra de vivre dans les siècle à venir. En attendant, elle lui doit ce qui fait vivre dans le siècle pré-

* Voir un autre Portrait du même par Sénac de Meiltian , p. 241 de notre

édition. (ISCz,)

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surcharge que vous puissiez être, on dirait que vous avez toujours do temps de reste.

Vous avez beaucoup de vivacité jointe à beaucoup de sang-froid Jamais vous n'êtes troublé, jamais voua ne faites un pas en avant que vous n'ayez pensé où if pourra vous conduire. Si par un hasard très-rare vous êtes forcé de reculer, votre dextérité, qui est extrême, voua fera trouver le moyen de réparer ce petit inconvénient.

Vous êtes hardi sans être téméraire, franc sans être imprudent ; jamais vous ne laites ni ne dites rien d'inutile, vos paroles ne sont jamais vagues, votre conversation jamais ennuyeuse, quelquefois elle est sèche. Votre esprit est trop occupé pour que vous ne soyez pas souvent distrait.

L'ambition est le seul sentiment qui remplisse votre âme; je dis sentiment , car je ne crois pas que l'ambition soit en. vous une passion. L'ambition est née avec vous; c'est pour ainsi dire un penchant que vous avez reçu de la nature ; rien ne vous en détourne, vous suivez le chemin que vous croyez le plus sûr, vous cédez aux obstacles, vous ne cherche! point à les surmonter par la violence, mais rien ne vous rebute; votre âme n'est sujette à aucune secousse, votre humeur à aucune inégalité, votre discernement ne s'exerce que sur ce qui a rapport à vous, vous ne cherchez à connaître que ce qui peut être utile à votre fortune ou à votre plaisir, vous savez très-bien les allier tou* les deux et apprécier les circonstances qui doivent faire donner la préférence à l'une sur l'autre.

Je ne vous crois pas incapable d'amitié, mais elle sera toujours subordonnée à l'ambition et aux plaisirs. Vous cherchez la considération, vous l'avez obtenue, mais votre état, assez contraire à vos goûts, vous en a rendu les moyens difficiles, et c'est en quoi votre dextérité vous est encore fort utile.

Voilà ce que je pense de vous , et qui rend indubitable la fortune que je vous prédis.

Non, non, je ne peux pas faire votre portrait, personne ne voua connaît moins que moi; vous me paraisses tantôt tel que je voudrais que vous fussiez, tel que je crains que vous ne soyez, et peut-être jamais tel que vous êtes.

Je sais bien que vous avez beaucoup d'esprit ; vous en avez de tons les genres, de toutes les sortes, tout le monde sait cela aussi bien que moi, et vous devez le savoir mieux que personne.

C'est votre caractère qu'il faudrait peindre, et voilà pourquoi je ne peux pas être bon juge; il fondrait de l'indifférence, ou du moins de l'impartialité ; cependant je peux vous dire que voua êtes un fort honnête homme, que vous avez des principes, que vous êtes couragenx, que vous vous pique/ de fermeté, que lorsque vous avez pris un parti, bon ou mauvais, rien ne vous 1c fait changer, ce qui fait que votre fermeté ressemble à l'opiniâtreté. Votre coeur est bon, et votre amitié solide, mais elle n'est ni tendre ni facile; la peur d'être faible vous rend dur, vous

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Met en carde contre toute sensibilité ; vous ne pouvez pat vout refuser à rendre à vos amit des faveurs essentielles, vous leur sacrifiez vos propres intérêts, mais vout leur refusez les plus petites complaisances; bon et humain pour tout ce qui vout environne, pour tout ce qili vous ett indifférent, vout vout mettez peu en peine de plaire à vot amis en les satisfaisant sur des bagatelles.

Votre humeur est trèvagréable, quoiqu'elle ne toit pat fort égale. Toutes vot manières tont nobles, aisées et naturelles; votre désir de plaire ne vout porte à aucune affectation ; la connaissance que vout avez du monde et votre expérience vous ont donné un grand méprit pour tout let hommet, et vous ont appris à vivre avec eus ; vous savez que toutes leurs démonstrations ne sont que faussetés, vout leur donnez en échange det égards et de la politesse en tout; ceux qui ne se soucient point d'être aimés tont contents de vous.

Je ne tais pas si vous avez beaucoup de sentiments ; si vout en avez, vous les combattez ; ils vous paraissent une faiblesse, vous ne vout permettez que ceux qui ont l'air de la vertu; vous êtes philosophe; vous n'avez point de vanité, quoique vous ayez beaucoup d'amour-propre ; ■nais votre amour-propre ne vout aveugle point, il vout exagère vos défauts plutôt que de vous les cacher; vous ne faites cas de vout que parce que, pour ainti dire, vous y files forcé, quand vout vous comparez aux autres hommet. Vous avez du discernement, le tact très-fin, le goût très-juste, le ton excellent; vous auriez été de la meilleure compagnie du monde dans les siècles passés; vous l'êtes dans celui-ci, et vout le seriez dans ceux à venir. Votre caractère tient beaucoup de votre nation, mais pour vos manièret, elles conviennent à tout pays également.

Vous avez une faiblesse qui n'est pas pardonnable, vous y sacrifiez vos sentiments, vout y soumettez votre conduite, c'ett la crainte du ridicule : elle vous rend dépendant de l'opinion des sots, et vos amis ne sont point à l'abri det impressions que les sots veulent vous donner contre eux. Votre tête te trouble aisément, c'est un inconvénient que vous connaissez, et auquel vous remédiez par la fermeté avec laquelle vous suivez vot résolutions; votre résistance à ne vous en jamais écarter est quelquefois poussée trop loin, et sur des choses qui n'en valent pat la peine.

Vot sentiments sont nobles et généreux, vous laites le bien pour le plaisir de le faire, sans ostentation, tans prétendre à enfin votre âme est belle et bonne.

Vous me demandez votre portrait, vout n'en connaitsez pas la difficulté; tout le monde le prendra pour le portrait d'un être imaginaire. Let hommes ne tont point accoutumés à croire aux mérites qu'il» n'ont pas, mais il faut vous obéir; le voici :

■ Madame de Choiseul est morte le 3 décembre 1801.

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Il n'y a pas un habitant du ciel qui tous ait surpassée en vertu*, mais il* vous ont surpassée par leurs intentions et leurs motifs.

Vous êtes aussi pure, aussi juste, aussi charitable, aussi humble qu'ils ont pu l'être; ni vous 'devenez aussi bonne chrétienne, vous deviendrez tout de suite une aussi grande sainte ; en attendant, contenter- vous d'être ici-bas l'exemple et le modèle des femmes.

Vous ave/ infiniment d'esprit, surtout de la pénétration, de la profondeur et de la justesse ; vous observez tous les mouvements de votre âme.

Vous voulez en connaître tous les replis; cette idée n'apporte aucune contrainte à vos manières, et ne vous rend que plus facile et pins indulgente pour les autres.

La nature vous a fait naître avec tant de chaleur et de passion, qu'on juge que si elle ne vous avait pas aussi donné infiniment de raison, et que vous ne l'enssiez pas fortifiée par de continuelles et solides réflexions, vous auriez eu bien de la peine à devenir aussi parfaite, et c'est peut-être ce qui fait qu'on vous pardonne de l'être. L'habitude où vous êtes de réfléchir vous a rendue maîtresse de vous-même; vous tenez pour ainsi dire tous les ressorts de votre âme dans vos mains, et sans rien perdre de l'agrément du naturel, vous résistez et vous surmontez toutes les impressions qui pourraient nuire à la sagesse et à l'égalité de votre conduite.

Vous avez de la force et du courage sans avoir l'air de faire jamais aucun effort. Vous êtes parvenue, suivant toute apparence, à être heureuse : ce n'est point votre élévation ni votre éclat qui fait votre bonheur, c'est la paix de la bonne conscience, c'est de n'avoir point à vous reprocher d'avoir offensé ni désobligé personne; vous recueillez le fruit de vos bonnes qualités par l'approbation et l'estime générale; vous avez désarmé l'envie, personne n'oserait dire et même penser qu'il mérite autant que vous la réputation et la fortune dont vous jouissez.

Il n'est pas besoin de parler de la bonté de votre cœur, on doit conclure par tout ce qui précède combien il est rempli de sentiments.

Tant de vertus et tant d'excellentes qualités inspirent du respect et de l'admiration ; mais ce n'est pas ce que vous voulez; votre modestie, qui est extrême, vous fait désirer de n'être jamais distinguée, et vous faites tout ce qui dépend de vous pour que chacun se croie votre égal.

Comment se peut-il qu'avec tant de vertus et de charmantes qualités, vous n'excitiez pas un empressement général} C'est qu'on se voit arrêté par une sorte de crainte et d'embarras; vous êtes, pour ainsi dire, la pierre de touebe qui fait connaître aux autres leur juste valeur, par la différence qu'ils ne peuvent s'empêcher de trouver qu'il y a de vous a eux.

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